vendredi 1 avril 2016

"L'Arabe du futur 2" de Riad Sattouf

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L'histoire : Ce livre raconte l'histoire vraie d'un écolier blond dans la Syrie d'Hafez Al-Assad.

La critique de Mr K : Chronique d'un très beau cadeau d'anniversaire aujourd'hui avec la suite des souvenirs d'enfance de Riad Sattouf qui m'avait enthousiasmé avec un premier tome plein de tendresse et d'émotion sur sa jeunesse mais aussi un regard sans concession sur le Moyen Orient des années 80. Il remet le couvert avec ce volume 2 chroniquant les années 1984 et 1985 qu'il a passé en Syrie avec une brève incartade en Bretagne dans la famille de sa mère. On retrouve toutes les qualités qui m'avait touchée dans la première partie.

Pour le petit Riad est venu le temps d'aller à l'école. C'est le temps de l'apprentissage de l'écriture (très beau tutoriel sur la langue arabe au passage) mais aussi un premier contact avec l'endoctrinement du régime qui force tous les écoliers du pays à chanter l'hymne officiel syrien à plein poumon, chant à la gloire du sauveur Al-Assad père. Il reçoit une éducation musulmane classique en compagnie de ses petits camarades sous l'égide d'une maîtresse perçue comme un ogre en Hijab qui passe de la compassion à la rage la plus ultime quand elle applique des châtiments corporels à l'aide d'un bâton dont elle ne se sépare jamais. Ces passages à l'école sont vraiment terrifiant, l'auteur réussissant le tour de force à nous faire partager toutes les peurs enfantines qu'il a pu ressentir à l'époque.

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Ce volume est aussi une plongée profonde dans un pays et ses mœurs avec des passages réellement douloureux comme le crime d'honneur dont va être victime une cousine du jeune Riad, personne chère à son cœur car elle lui a notamment appris l'art de la perspective. C'est aussi l'antisémitisme au quotidien qui pervertit les esprits les plus jeunes, la guerre aux juifs étant le jeu le plus répandu dans les cours de récréation. Ce sont aussi les privations et la difficulté de trouver ce dont on a besoin (les épiceries à moitié vides, la recherche complexe pour constituer le trousseau du néo-écolier notamment), les rêves avortés de belle villa pour le docteur en Histoire et sa petite famille, les visites chez les voisins hauts placés qui exposent leurs richesses sans complexe comme source de fierté, et tout plein d'autres portraits d'anonymes, de proches pleins d'humanité dans ce qu'elle a de plus beau mais aussi de plus terrible.

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C'est aussi la poursuite de l'exploration de la mécanique familiale avec un père toujours aussi fantasque et qui cette fois ci m'a plus agacé car finalement très centré sur lui même et égoïste. La maman semble aussi plus résignée, plus effacée et à part un séjour en Bretagne qui laisse des étoiles dans les yeux du jeune Riad (le supermarché de Saint Brieuc est un Paradis, l'apprentissage de la pêche à pied avec la grand-mère est un souvenir touchant), le quotidien du narrateur est loin d'être rose entre école rigoriste, jeux d'enfants parfois cruels et vie familiale plutôt morne. On rentre encore plus dans l'intimité de la famille Sattouf et on se demande bien comment cela va se terminer (on a déjà quelques pistes qui laissent augurer un drame à venir).

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Les 158 pages que composent ce second tome de L'Arabe du futur sont d'une extrême densité en terme de contenu, l'émotion est palpable et l'empathie totale envers ce petit homme en devenir qui doit composer avec ses proches et un pays sous l'égide d'une dictature féroce et des traditions cruelles. On retrouve le dessin si juste et efficace de Sattouf, les petites notes présentes parfois en bord de cadre ou dans l'action, la bichromie assumée qui donne un charme si particulier à cette entreprise du souvenir. On ne voit pas le temps passer, les pages se tournent toutes seules et c'est bien trop vite que l'on termine le volume sur une scène révoltante qui appelle une suite. Un très beau moment que je vous invite à partager au plus vite!


dimanche 17 août 2014

"L'Arabe du futur" de Riad Sattouf

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L'histoire: Ce livre raconte l'histoire vraie d'un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d'Hafez Al-Assad.

La critique de Mr K: Une très belle découverte aujourd'hui avec cette BD de Riad Sattouf, L'Arabe du futur, qui m'a été prêté par l'amie Tiphaine. Merci à elle pour cette plongée à la fois tendre et sans concession dans la mémoire familiale de l'auteur, j'ai littéralement dévoré les 158 pages de ce premier volume sous-titré: Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984). Vivement le volume 2 pour suivre la fin de l'histoire mais rassurez-vous, on peut lire ce tome seul sans avoir de regret ou d'attente insoutenable!

Le petit Riad est issu d'un mariage mixte. Son père est syrien et sa mère est bretonne (un très bon point pour lui!). Il est beau comme un dieu et a un succès sans faille avec toutes les dames qui croisent sa route et le trouvent trop mignon. La BD commence donc légèrement, avec la description de la cellule familiale et l'insouciance du très jeune héros (2 ans au tout départ). Très vite cependant, il se retrouve en Lybie car son père a accepté un poste là-bas comme maître de conférence. Toute la famille le suit donc dans un pays sous dictature d'inspiration marxiste. L'expérience se révélera enrichissante mais aussi très rude, ils iront ensuite en Syrie où ce ne sera guère mieux malgré quelques fulgurances joyeuses et l'arrivée du petit frère.

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Riad Sattouf s'était fixé comme objectif de "Raconter le Moyen-orient à travers le regard candide d'un enfant […]. Un enfant dénué de la grille de lecture que l'on acquiert une fois adulte, et qui dépend de l'endroit où on a grandi. Je voulais raconter des faits, sans jugement". Le contrat est largement rempli selon moi! La figure tutélaire du père, un homme plein de contradictions, adepte du panarabisme et traditionnel mais aussi passionné par le progrès et l'éducation. Difficile d'ailleurs de se faire un avis tranché sur Abdel-Razk Sattouf tant il m'a marqué dans des directions différentes. Il peut être aussi tendre que dictatorial avec sa petite famille. La figure maternelle tempère l'ensemble malgré un effacement important face à son mari. Pour autant, elle ne se laisse pas toujours faire et veille fortement au bon développement des petits et à leur épanouissement. En cela, ce premier tome relate à merveille le microcosme d'une famille multiculturelle mais soudée.

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L'autre point fort de cette œuvre est l'évocation qui y est faite du Moyen-Orient de l'époque, fruit d'une observation enfantine naïve mais non dénuée de nuance. Fourmillant de détails critiques, acerbes (petites flèches désignant des objets dans les cases), Sattouf nous propose de replonger dans son enfance dans des pays que nous connaissons mal à part quand une guerre, une révolte voir une révolution s'y déclenche. Certes, on cerne très vite la nature autoritaire du régime en place, la cruauté des mômes entre eux et la désolation qui peut y régner, mais on fait aussi la rencontre de vraies personnes avec des noms (et non un énième chiffre comptabilisant des victimes quelconques et anonymes). Et oui, cet ouvrage est aussi une belle galerie de portraits allant des simples gens aux puissants qui sont évoqués à travers le rappel de quelques faits politiques et autres discours de propagande. À travers ses anecdotes et l'histoire de sa famille, Riad Sattouf propose au lecteur une véritable petite leçon d'histoire politique, sociologique et intimiste du monde arabe.

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Je connaissais pas Riad Sattouf le dessinateur (j'avais vu et moyennement apprécié son premier film Les Beaux gosses) mais je dois reconnaître qu'il a un talent incroyable pour raconter les histoires. L'immersion est immédiate et totale, difficile dans ces conditions de lâcher le volume avant de l'avoir intégralement parcouru. Le dessin est simple mais pas simpliste et la limpidité est le maître-mot de Riad Sattouf. Baignant dans une atmosphère de bichromie changeante au gré des lieux traversés, on passe de la comédie pure (les tribulations du jeune Riad ne sont pas forcément toutes dramatiques) à des moments beaucoup plus sombres. Le juste équilibre est très bien trouvé et cette BD procure un plaisir rare de lecture entre divertissement, découverte et prise de conscience.

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Premier volume d'un triptyque devant s'achever en 2016, L'Arabe du futur est à découvrir au plus vite tant il conjugue à merveille beaucoup de qualités que l'on retrouve rarement rassemblées. Un must!