mardi 6 octobre 2015

"Moi et le Diable" de Nick Tosches

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L'histoire: Pour tromper son angoisse du temps qui passe et de la dégénérescence physique, Nick, un écrivain new-yorkais, passe son temps à séduire des femmes qui se laissent facilement impressionner par sa culture et son hédonisme. Une nuit, il fait avec une certaine Mélissa une expérience inédite, à la fois sexuelle et spirituelle. Goûtant pour la première fois au sang humain, il se sent revivre.

La critique de Mr K: Outre-Atlantique, Nick Tosches est considéré comme un "auteur culte" mélangeant habilement souffre et littérature. Biographe de Jerry Lee Lewis notamment, journaliste rock que l'on pourrait rapprocher de Philippe Manœuvre chez nous, poète et romancier, il a plus d'une corde à son arc. Moins connu en Europe (j'avoue que je ne le connaissais pas avant cette lecture) sauf dans les milieux branchés rock et littérature bien barrée, son dernier roman Moi et le Diable vient tout juste de sortir aux éditions Albin Michel. La quatrième de couverture étant diablement (sic) séduisante, je m'empressais d'en entamer la lecture…

Nick est vieillissant et comme pour beaucoup il considère que la vieillesse est un naufrage. Son corps le lâche, ses démons le rattrapent régulièrement en matière d'alcool et sa carrière littéraire est derrière lui, l'auteur ayant perdu le goût d'écrire. Il traîne sa mélancolie et sa hargne dans des rades obscurs auprès de barmen compatissants et de belles inconnues car il fuit l'idée du passé qu'il considère être un sale endroit. Grâce à sa verve et son sens de la répartie, il multiplie les conquêtes d'un soir, relations sans lendemain qui le temps d'une parade de séduction, d'un RDV, d'une coucherie lui font oublier sa condition. À la suite d'une énième aventure, l'écrivain va pousser la passion au maximum, goûter au sang et atteindre des sommets insoupçonnés de l'extase spirituelle et sexuelle. C'est le début d'une longue fuite en avant entre folie et désir.

Impossible de ne pas penser à l'auteur lui-même quand on suit les péripéties de cet écrivain en souffrance. Même prénom, même tranche d'âge et une vie bien rock and roll (et un gros gros indice au 3/4 du livre!). Étrange mélange et alchimie, entre réalité et fantasmes d'un auteur qui semble hanté par la vieillesse. Page après page, le héros semble poursuivre le rêve fou de l'immortalité qu'il pense toucher du doigt (et de la langue!) en buvant le sang de ses victimes consentantes. Cela donne lieu à des scènes pornographiques d'une grande qualité littéraire mais qui risquent de choquer les plus pudibonds d'entre vous. Descriptions anatomiques et sensitives se succèdent sans détour, sortes de sabbats des temps modernes où corps et esprits se plient face à la volonté du vieillard qui ne veut pas mourir et qui existe par le sexe et l'eucharistie païenne que représente la consommation du sang des jeunes filles. Dans un premier temps, cela semble fonctionner, sa vue s'améliore et il retrouve des capacités physiques qu'il croyait avoir définitivement perdues.

Mais comme dans tout pacte faustien, il y a un revers de la médaille. Que cache réellement ce rajeunissement? Quel avenir pour lui et Mélissa, la mystérieuse jeune femme qui l'accompagne sur ce chemin obscur? Vit-il vraiment tel un vampire des temps modernes, son imagination ne mène-t-elle pas notre héros en bateau? Autant de questions qui se bousculent dans l'esprit du lecteur à la fois fasciné et un peu désemparé face à un livre repoussoir par moment (la chair est triste au bout d'un moment devant tant de déballage) et jouissif dans sa manière d'aborder les obsessions d'un homme en fin de vie. Ainsi, j'ai trouvé le thème de l'alcoolisme traité avec brio par l'auteur entre finesse, pulsions de mort et réalisme clinique refroidissant (la scène à l’hôpital restera longtemps gravée dans ma mémoire). Très réussies aussi sont les scènes d’interaction entre Nick et les femmes qu'ils rencontrent, âmes perdues s'entrechoquant, s'attachant ou se libérant l'une de l'autre de manière fracassante. Au delà du sexe, la psychologie est poussée dans ses retranchements au travers de portraits au vitriol de personnes blessées par la vie et qui tentent de survivre malgré tout. C'est le rock and roll baby!

C'est l'occasion aussi pour l'auteur de nous convier à des discussions à bâtons rompus sur le sens de la vie avec un certain Keith (que les amateurs de rock remettrons très vite!), de régler ses comptes avec les grandes enseignes dites culturelles mais aussi avec l'émergence des livres électroniques (ça c'est pour le côté "vieux con" du personnage principal) à mettre en rapport avec le regard que porte l'auteur sur le monde qui évolue autour de lui et surtout sans lui. Il ressort de ce livre un grand désenchantement ainsi qu'une ineffable rage de vivre qui transpire des pages sentant la sueur et le foutre (oups le mot est lâché!).

Je dois avouer que la lecture de Moi et le Diable fut tout d'abord assez difficile. Le livre est brillamment écrit pour qui aime le style bad guy doublé d'un érudit certain. Pour autant, il m'a fallu passer par quelques phases de découragement notamment face aux scènes érotiques que j'ai trouvé finalement assez ennuyeuses et des saillies culturelles parfois lourdingues. Mais en persévérant, on se rend compte que rien n'est gratuit, que tout se complète pour mener à un dernier acte vraiment splendide entre révélation cachée et mise en perspective d'une existence toute entière. On prend une belle claque et on ressort quelque peu changé de cette lecture vraiment différente, dérangeante mais qui ne peut laisser insensible. Le Diable est le prince des tentateurs, vous laisserez-vous tenter par lui à votre tour?


lundi 28 septembre 2015

"Lontano" de Jean-Christophe Grangé

Lontano-JCGrangeL'histoire : Le père est le premier flic de France. Le fils aîné bosse à la Crime. Le cadet règne sur les marchés financiers. La petite soeur tapine dans les palaces. Chez les Morvan, la haine fait office de ciment familial. Pourtant, quand l'Homme-Clou, le tueur mythique des années 70, ressurgit des limbes africaines, le clan doit se tenir les coudes.
Sur fond d'intrigues financières , de trafics miniers, de magie yombé et de barbouzeries sinistres, les Morvan vont affronter un assassin hors norme, qui défie les lois du temps et de l'espace. Ils vont surtout faire face à bien pire : leurs propres démons.
Les Atrides réglaient leurs comptes dans un bain de sang. Les Morvan enfouissent leurs morts sous les ors de la République.

La chronique Nelfesque : Aaaaaaaah ! Un nouveau Grangé en librairie !!! Aaaaaah ! Après 3 ans de silence livresque, le voici de retour, ENFIN, mon Jean-Christophe chouchou ! J'ai eu l'occasion de parler de ses bouquins de nombreuses fois sur le blog (liens en fin d'article) mais je le redis encore : en page-turner, Grangé tu fais pas mieux !

Pendant plus de 700 pages (il fallait au moins ça pour un retour en force), le lecteur suit l'histoire des Morvan, une famille qui a pris l'habitude de toujours se protéger quoi qu'il arrive et quel qu'en soit le prix. Loin d'être la famille idéale par la liste longue comme le bras de secrets et de non-dits, ils ne se rendent pas moins service dès qu'ils le peuvent. Une mafia à l'échelle familiale...

Entre Paris, le Congo et la région de Brest, l'histoire nous fait parcourir des milliers de kilomètres. Erwan, un des fils Morvan, est appelé dans une école militaire de Brest pour élucider une affaire. Un bleu vient d'être retrouvé pulvérisé par une frappe aérienne sur une île d'entrainement. Accident ou mise en scène pour cacher un meurtre horrible perpétré lors d'un week-end d'intégration ? L'histoire commence ainsi mais trouvera de multiples ramifications lorsque les cadavres commenceront à s'accumuler dans la capitale...

Dès les premières pages, on retrouve le bonheur de lire un ouvrage de Grangé. Les chapitres courts, allant à l'essentiel, s'enchaînent. Les phrases chocs qui donnent envie de poursuivre sa lecture se multiplient et les 700 pages sont avalées en moins de temps que l'on a de dire "ouf". Grangé n'a pas perdu son talent pour faire monter la tension, créer l'urgence d'en savoir plus chez ses lecteurs et l'"effet page-turner" marche ici encore à plein régime. On ne change pas une formule qui marche, Grangé maîtrise !

L'autre ingrédient définissant les romans de Grangé, c'est le côté gore et malsain. Les scènes de crimes atroces où l'esprit tordu du meurtrier suinte, la façon dont l'auteur les décrit, les images qui défilent devant les yeux du lecteur et qui l'empêcheront de dormir ou le régaleront de détails tordus qui donnent corps à une ambiance des plus glaçantes... C'est cela qu'un lecteur de Grangé attend et aime dans ses romans. Sur ce point, dans le premier tiers du roman j'ai été assez déçue. La jeune victime retrouvée à Brest n'est "que" "éparpillé façon puzzle" sur les murs de l'abris dans lequel il se trouvait lors de la frappe et il est bien difficile d'avoir des détails sur l'état d'un corps avant sa mort lorsqu'il est découvert ainsi. J'en vois déjà certains tordre du nez... "Non mais Nelfe t'es malade ou quoi !? Une purée de jeune bleu-bite ça te suffit pas niveau détails crados ?" Eh bien non lecteurs, vous le savez maintenant parce que vous me lisez depuis longtemps mais, à l'image des films de genre dont je raffole, j'aime les détails sordides, les litres d'hémoglobine poisseuse, les scènes de meurtres pensées à l'extrême et qui laissent à voir aux lecteurs la chasse d'un tueur des plus retors et difficiles à cerner. Je suis une psychopathe !

Bah alors ? Il est décevant ce "Lontano" ? Etonnant dans un premier temps par ce manque d'éléments et ce parti-pris "façon bouchère", le lecteur retrouve quelques pages plus loin la patte Grangé avec la découverte de premier choix d'un second corps n'ayant pas subit les assauts de l'armée. On y voit tout de suite plus clair ! Pas de spoilers ici mais attendez-vous à ce que l'ombre de l'Homme-Clou, tueur en série africain, arrêté dans les années 70 par Morvan père, plane sur ces pages.

"Lontano" est donc un retour aux sources pour Grangé qui signe là un roman bien noir et tordu entraînant son lecteur au plus profond de l'âme humaine, au dernier sous-sol, celui où les pires instincts et les pires croyances se côtoient. La fin laisse le lecteur sur sa faim mais il s'agit d'un diptyque... Alors, je ne vois qu'une chose à ajouter : VITE, LA SUITE !

Déjà lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé :
- "Kaïken"
- "Le Passager"
- "La Forêt des Mânes"
- "Le Serment des limbes"
- "Miserere"

mardi 7 juillet 2015

"Corpus Christine" de Max Monnehay

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L'histoire: Collez-moi le canon d'un magnum sur la tempe je tremblerai moins.

Enfermez-moi dans la chambre froide d'une morgue et laissez-moi vous dire que c'est du gâteau.

Ce que je vis devait peser dans les cent vingt kilos et transpirait à grosses gouttes une eau malodorante.

Ce que je vis était énorme.

C'était ma femme.

La critique de Mr K: Vous venez de lire cette quatrième de couverture. Étrange et intrigante, non? Perso, je n'ai pas pu résister et sans connaître l'auteur ni le contenu réel de Corpus Christine, je l'ai embarqué lors de notre dernière visite chez l'abbé. Bien m'en a pris tant ce premier roman de l'auteur est aussi réussi que surprenant. Pas de spoiler durant la chronique mais certainement plus de renseignements que pour moi lors de ma première vision de l'ouvrage. Bande de chanceux!

Le narrateur (dont on ne saura jamais le nom) ne peut plus se tenir debout suite à une chute et doit rester constamment en position horizontale. Il est séquestré dans son propre appartement par son épouse qui se plaît à lui infliger humiliations et privations. Seuls repères, les sonneries de l'école voisine et un voisin qui engueule à intervalle régulier on ne sait qui… C'est bien mince et la perte de repères s'accompagne souvent de la perte de la raison. Peu à peu, il s'enfonce dans un rapport étrange avec son bourreau familier entre répulsion et attirance, et l'on assiste impuissant à la déchéance d'un homme capable de tout pour pouvoir manger un morceau de poulet ou quelques chips… Pourquoi est-il immobilisé? Pourquoi sa femme se conduit-elle ainsi? Ce n'est qu'une partie du drame qui se joue et qui va vous mener en bateau sur les 227 pages de l'ouvrage.

J'ai trouvé ce roman très novateur de par son déroulé et sa fraîcheur. Pas de chichi ici mais une vision brute du calvaire que cet homme vit. On est placé dans l'esprit du héros qui mêle habilement désespérance, humour sur soi et actes de bravoure. J'ai adoré ses expéditions nocturnes dans la cuisine pour essayer de récupérer quelques victuailles pour éviter de mourir de faim. Il a ainsi développer des dons d'ingéniosité et accentué ses différents sens pour contourner les obstacles et sa chère femme. C'est dans l'adversité que l'on se révèle à soi et c'est exactement ce qui se passe ici. À part sa technique de rampe et quelques souvenirs habilement distillés par l'auteur, une grande place est donnée à l'introspection du héros malheureux dans ce livre. On revient sur son travail et la façon dont il a rencontré sa femme, leur union et le développement de leur vie commune. Tout est embrouillé au départ, les indices sont minces, l'auteur se concentrant sur le quotidien rébarbatif d'un héros impuissant face à la diminution de son état physique. Et puis, les zones d'ombre s'éclairent sans trop en dire pour autant. Le suspens est ménagé comme jamais et bien malin celui qui trouvera la clef avant qu'elle nous soit livrée.

Le process d'introspection du héros est ultra-réaliste et très bien menée. Il est clairement à la merci de sa femme et il se perd dans le temps qui passe. Il essaie de se souvenir, de revenir sur le passé mais s'embrouille souvent. Il interpelle d'ailleurs souvent directement le lecteur pour le prendre à témoin, lui demander conseil, lui faire constater des choses qui lui paraissent évidentes. C'est déstabilisant et très excitant en même temps. On pénètre dans la chambre avec lui, on guette l'ouverture de la porte par sa femme avec lui, on sombre dans ses drôles de rêves et nous en discutons même du contenu avec lui! C'est diablement malin et efficace, brise les repères et a le mérite de faire basculer le simple fait divers sordide dans la littérature avec un grand L. Pas mal du tout pour un premier livre!

L'écriture comme dit plus tôt est vraiment novatrice: assez nerveuse, agressive voir parfois violente tant elle confronte le lecteur à la dure réalité vécue par cet homme diminué (violence physique mais surtout morale qui résulte de ce duel pervers entre lui et sa femme). J'ai retrouvé d'ailleurs un peu de l'ambiance que j'avais apprécié dans le superbe livre Misery de Stephen King. On étouffe face à cette situation refermée sur elle-même dont on ne voit pas l'issue, on est même au bord de l’écœurement mais on continue quand même, fasciné par la monstruosité des rapports décrits. La fin vient cueillir un lecteur hagard et bien content de s'être laissé pris au piège de cette histoire dérangeante au possible.

Un petit bijou d'humour noir et de délire psychotique que tous les amateurs ne doivent pas laisser passer!

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mardi 30 juin 2015

"Toute la lumière que nous ne pouvons voir" de Anthony Doerr

toute la lumière que nous ne pouvons voirL'histoire : Marie-Laure Leblanc vit avec son père près du Muséum d'histoire naturelle de Paris où il travaille. A six ans, la petite fille devient aveugle, et son père crée alors pour elle une maquette reconstituant fidèlement leur quartier pour l'aider à s'orienter et à se déplacer.
Six ans plus tard, l'Occupation nazie les pousse à trouver refuge à Saint-Malo chez l'oncle du père de Marie-Laure, un excentrique profondément marqué par son expérience de la Première Guerre mondiale, qui vit reclus dans sa maison en bord de mer. Pour éviter que les Allemands ne s'en emparent, le Muséum a confié à Leblanc un joyau rare, la copie d'un diamant ayant appartenu à la famille royale de France, sans savoir qu'il s'agit en réalité de l'original.
Loin de là, en Allemagne, Werner grandit dans un pensionnat pour enfants de mineurs décédés. Curieux et intelligent, l'orphelin se passionne pour la science et la mécanique et apprend rapidement à réparer les machines qui lui tombent sous la main. Un talent rare repéré par les Jeunesses hitlériennes où il se trouve enrôlé. Prenant conscience des fins auxquelles est utilisée son intelligence, il est sanctionné, devenant un simple soldat de la Wehrmacht. En 1944, son chemin croise en France celui de Marie-Laure alors que Saint-Malo est incendiée et pilonnée par les bombes.

La critique Nelfesque : "Toute la lumière que nous ne pouvons voir" fait partie du club très fermé des romans qui vous marquent à vie. Prix Pulitzer 2015, Anthony Doerr n'a pas volé sa distinction littéraire.

"Toute la lumière que nous ne pouvons voir", rien que le titre est d'une beauté renversante. Comme avec "De battre mon coeur s'est arrêté", il y a des noms d'oeuvres que je pourrai répéter à l'infini et les trouver toujours aussi beaux, des phrases qui, seules, éveillent en moi des sentiments puissants. C'est indescriptible mais c'est ainsi. Le pouvoir des mots...

L'histoire de ce roman de Doerr est à l'avenant. Anthony Doerr plonge le lecteur dans la France des années 30 et 40 à travers les yeux de Marie-Laure, aveugle à la suite d'une maladie mais pourtant si éveillée au monde qui l'entoure. Curieuse de tout, son quotidien est fait de couleurs mentales, de sensations, de découvertes... Avec un père aimant pour seul parent, elle va franchir le pas de la porte de leur appartement pour découvrir le monde, en commençant par les couloirs et les collections du Musée d'Histoire Naturelle où son père travaille. Elle va alors se prendre de passion pour la recherche, la lecture, la biologie, tout ce qui peut la faire rêver à travers des histoires de découvertes et d'aventures passionnantes.

En parallèle, le lecteur fait la connaissance de Werner et sa petite soeur Jutta, orphelins allemands. Un parallèle fort à propos avec des enfants sensiblement du même âge de part et d'autre d'une frontière de deux pays qui vont bientôt entrer en guerre. On suit alors leurs quotidiens, leurs peurs et leurs rêves. Les mêmes mais appartenant à deux peuples qui ne vont pas tarder à s'affronter.

Quand les allemands rentrent dans Paris, Marie-Laure et son père trouvent refuge à Saint-Malo chez un oncle. Cette ville corsaire bretonne est le décor où évoluent des personnages truculents. Un florilège de personnalités toutes singulières et différentes mais unies dans un même désir : bouter les allemands hors de France et retrouver une quiétude de vie. Nous suivons alors une petite cellule de la Résistance, une Résistance à petite échelle comme il y en a eu tant pendant la Seconde Guerre Mondiale, une goutte d'eau dans l'océan mais une goutte d'eau vitale. Marie-Laure évolue et grandit ici, sans avoir conscience des évènements mais ressentant un changement et une tension palpable.

Deux destins, deux vies que tout oppose, l'une française et résistante, l'autre allemande et enrôlée par la Wehrmacht. Leur ressemblance malgré tout, leurs craintes et leurs questionnements font de ce roman une oeuvre émouvante et poignante. Le lecteur s'attache immédiatement à Marie-Laure mais aussi à Werner, deux enfants qui sont nés ennemis et sont pourtant tellement semblables.

La trame est, vous l'aurez compris, propice aux histoires tragiques. Sur fond de guerre, on ne peut s'attendre à un roman gai. Peu original et sans surprises pourraient même dire certains à la lecture de ces quelques phrases. Et pourtant... C'est sans compter sur le talent d'Anthony Doerr, que j'ai découvert ici et que je vais dorénavant suivre avec beaucoup d'intérêt. Sa plume est sublime, toute en nuance et poésie. Sans pathos, tout en délicatesse, et avec des descriptions magnifiques des lieux parcourus mais aussi des sentiments éprouvés par les personnages de ce roman, les mots entrent dans le corps du lecteur par tous les pores de la peau. Tant de beauté et de pureté, dans un univers si froid et triste qu'est une guerre, ne peut qu'émouvoir. Complètement habitée par l'intrigue, je me suis rendue compte seulement à la fin de ma lecture que mes larmes coulaient toutes seules sur mes joues dans les 50 dernières pages du roman. Une expérience que je n'ai pas vécu souvent...

Plus de 600 pages que l'on ne veut pas voir finir, une histoire qui nous colle à la peau, un roman bouleversant et d'une grande beauté. Le titre, "Toute la lumière que nous ne pouvons voir", prend tout son sens au fil des pages et à la 604ème particulièrement avec une scène qui fend littéralement le coeur.

Si j'étais de celles qui relisent leurs livres, je relirai celui-ci dix fois, vingt fois, cent fois. Lisez-le ne serait-ce qu'une seule fois et appréciez chaque mot, chaque phrase. La beauté est ici, malgré la guerre et ses atrocités, entre les pages de ce roman. Merci Mr Doerr.

dimanche 7 juin 2015

Craquage de juin, craquage bien vilain!

On s'était dit avec Nelfe qu'on ne retournerait pas à Emaus avant la fin de l'été histoire de faire bien descendre nos PAL respectives. J'entends déjà ricaner nos lecteurs les plus assidus (qui connaissent nos craquages successifs et réguliers...) mais je vous jure que ce n'était pas gagné car en rentrant dans les lieux, nous avons discuté avec le responsable du rayon livre qui nous a dit que quelques bouquinistes rennais étaient passés tôt ce matin et qu'ils avaient fait la razzia sur ce qu'il jugeait être les livres les plus intéressants. C'est donc plutôt confiants que nous avons commencé à explorer les multiples bacs de cet antre de l'Enfer (pardon l'abbé!)... Jugez plutôt le résultat.

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Ben oui... On a bien craqué et pour une fois, pas que moi! Nelfe a eu aussi son lot de coups de coeurs. Voici maintenant la petite liste traditionnelle de nos acquisitions qui vont aller rejoindre nos futures lectures.

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Les acquisitions de Mr K:

 

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- Une Porte sur l'éther de Laurent Généfort: un récit de SF d'un auteur que j'affectionne tout particulièrement, deux planètes reliées par un gigantesque tube de diamant voient leur existence menacée par les haines réciproques que se vouent les habitants des deux mondes. N'ayant jamais été déçu par Génefort, je m'attends à un bon roman d'aventure SF.

- Le Chien de guerre et la douleur du monde de Michael Moorcock. Là encore un auteur que j'aime beaucoup avec une histoire de Dark fantasy se déroulant dans une Allemagne moyen-âgeuse fantasmée où un mercenaire sans âme va signer un pacte avec Lucifer en personne. Tout un programme en perspective! J'ai hâte d'y être!

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- Versus d'Antoine Chainas. La quatrième de couverture m'a fasciné: un personnage principal responsable de la brigade des mineurs coure après un tueur de pédophiles qui les enterre près de leurs victimes. Salué par la critique, ce roman a l'air bien hardboiled dans le genre. Qui lira, verra!

- La Machine de René Belletto. J'ai adoré l'adaptation de ce roman avec Depardieu et Bourdon. Deux hommes (un psychiatre et un dangereux sociopathe) vont échanger leurs esprits pour une expérience flirtant avec les frontières de la morale. Si le roman est aussi réussi ça promet!

- La Femme du monstre de Jacques Expert. Nelfe avait bien aimé sa lecture de Qui? du même auteur et cette histoire de femme ayant vécu avec un homme sans vraiment le connaître m'a interpellé. Wait and see!

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- Mr Vertigo de Paul Auster. Je ne peux pas dire non à cet auteur et cette histoire a tout pour me plaire: un jeune garçon élevé à la dure, l'Amérique de la Grande Dépression, le jazz, les lois raciales et la mafia. Le tout écrit par un maître de l'écriture... il me tarde d'y être!

- Un Léopard sur le garrot de Jean-Christophe Rufin. J'aime beaucoup Rufin et ce livre sera un peu différent de d'habitude car il s'agit d'un livre-témoignage sur trente ans de sa vie. Médecine, voyages, humanitaire, relations internationales sont au coeur de cette vie trépidante que je découvrirai dans les prochains mois.

- Autres chroniques de San Francisco et Bye-bye Barbary Lane d'Armistead Maupin. Il s'agit des épisodes 3 et 6 des fameuses Chroniques de cet auteur à la renommée internationale. J'ai lu les 5 premiers tomes il y a déjà bien longtemps et il parait qu'il y en a 9! N'en ayant aucun à la maison, je décide donc de les acheter d'occasion au petit bonheur la chance. Quand la collection sera complète, je replongerai avec délice dans un univers qui m'avait séduit par son humanité et son aspect délirant.

- Les Accompagnements raisonnables de Jean-Paul Dubois. Encore un auteur qu'on adore au Capharnaüm éclairé et ce roman nous avait échappé jusqu'ici! L'occasion était trop belle et c'est avec une certaine impatience que j'attends de pouvoir me plonger dans cette histoire de couple battant de l'aile et d'un mari perdu qui va rencontrer le sosie de sa femme (avec 30 ans de moins...).

- Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil et Danse, danse, danse de Haruki Murakami. Mon chouchou!!! Impossible de dire non et ces deux romans manquent à ma collection. Roooooooooo! Trop bien! Amour, destin, nostalgie... Beau programme en perspective!

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- Corpus Christine de Max Monnehay. Gros coup de poker avec la seule lecture de 12 lignes énigmatiques en dos de livre! Ca a l'air complètement barré et j'adore le titre! Le temps me dira si j'ai eu raison de craquer pour celui-ci!

- La Rêveuse d'Ostende d'Eric-Emmanuel Schmitt. Là encore, impossible de résister à cet auteur ensorcelant et jamais décevant. Il est ici question d'amour, d'exil et de rencontre étonnante. J'en salive d'avance!

- L'Équation africaine de Yasmina Khadra. Je viens juste de finir Les hirondelles de Kaboul que j'ai adoré (chronique à suivre dans les semaines à venir). On peut faire confiance à l'auteur pour mêler suspens, prise de position et regard unique sur notre monde si terrifiant par moment. Ce sera cette fois-ci un voyage en Afrique orientale aux pays des pirates des temps modernes et des islamistes où un occidental va être aux prises avec une violence devenue monnaie courante.

- Saules aveugles, femme endormie de Haruki Murakami. Oui, un fou (ou une folle d'ailleurs!) a lâché ses Murakami dans la nature! Je suis bien content d'être passé par là à ce moment là! Il s'agit ici d'un recueil de nouvelles courtes qui promet-on oscillent entre jubilation, flamboyance et récits hypnotiques! Re-roooooooooooo!

- Les Tendres plaintes de Yoko Ogawa. Une femme bafouée par son mari va se réfugier dans la montagne et va y rencontre quelqu'un qui va changer le cours de sa vie. Ca sent bon le roman contemplatif et zen à la japonaise! Tout ce que j'aime!

- Le Sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari. Prix Goncourt 2012, c'est l'occasion de vérifier tous les éloges que j'ai pu entendre sur son compte par certains collègues de travail et sur diverses chroniques de blog. Coup de poker là aussi!

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- Un Vague souvenir de Plantu. Dernier ouvrage chiné pour ma part, ce recueil de dessins de Plantu que je chronique régulièrement au fil des années et de mes trouvailles. Il s'agit ici du crû de 1990 avec un bon trip revival en perspective!

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Les acquisitions de Nelfe:

 

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- Charlotte de David Foenkinos, Le Prix Renaudot 2014 d'occaz, ça ne se refuse pas !

- Les Désarrois de Ned Allen de Douglas Kennedy parce que de l'auteur, je n'ai lu que "Cul de sac" (que j'ai adoré mais complètement différent de ses autres romans). Celui ci me permettra de faire une petite incursion dans sa bibliographie. On verra bien si j'adhère au style du monsieur.

- Le Seigneur de Bombay de Vikram Chandra : Une belle brique en or ! Une quatrième de couverture accrocheuse. J'espère qu'il me plaira parce que j'en ai pour plus de 1000 pages.

- Les Spellman se déchaînent de Lisa Lutz, je continue la saga doucement...

- Paris la nuit de Jérémie Guez parce que j'avais adoré "Balancé dans les cordes" tout simplement.

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Bon je vous l'accorde au final Nelfe est bien plus raisonnable que moi mais vous le saviez déjà avant de découvrir l'ampleur des dégâts! Deux conclusions s'imposent: les bouquinistes n'ont pas forcément bon goûts (ou ils avaient déjà ces livres en réserve) et nos PAL sont définitivement trop remplies! Que de plaisir en perspective en tout cas! D'ailleurs, je m'empresse de vous quitter pour retourner bouquiner!


lundi 25 mai 2015

"Le Paradis des animaux" de David James Poissant

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L'histoire: Aussi fou que deux hommes prêts à tout pour sauver un alligator, aussi tendre qu’un père essayant de se racheter auprès de son fils, Le paradis des animaux donne vie à un univers riche et émouvant. On y croise des arnaqueurs pleins d’illusions, de charmants dépravés et de jeunes amants égarés. Criants de vérité et terriblement attachants, ces personnages sont tous au bord du précipice. Sauter dans le vide ou détourner le regard: telle est la question.

La critique de Mr K: Aujourd'hui, petite incursion dans la collection Terres d'Amérique chez Albin Michel avec ce recueil de nouvelles de David James Poissant, jeune auteur US à la réputation déjà foisonnante et déjà comparé à des grands noms comme Raymond Carver (jamais lu mais il va falloir que je me penche sur la question) et Tchekhov (lu et fortement apprécié de ma part lors de ma période littérature russe il y a une dizaine d'années). C'est donc avec une certaine impatience mêlée de frénésie que je m'attaquais à ce livre de 340 pages que j'ai littéralement dévoré, hypnotisé par des histoires courtes / percutantes et un style d'une grâce rare.

14 nouvelles composent ce recueil. David James Poissant nous invite à découvrir des individus lambda à des moments clefs de leur existence: un homme et une femme essaient de dépasser leurs difficultés après la mort de leur enfant, un homme essaie de se racheter auprès de son fils après avoir mal réagi quand il a découvert que ce dernier était gay, un homme rencontre une femme manchot et s'en amourache, une femme nous raconte son quotidien avec l'homme qu'elle aime et qui est atteint d'une maladie mentale, un homme est en compétition avec le chien du foyer dans les yeux de sa femme, deux jeunes garçons inséparables vont voir leur amitié mise à rude épreuve… j'en oublie mais on reste à chaque fois dans le domaine du cercle intime entre famille et amitié. On alterne les situations avec les nouvelles et l'auteur couvre un éventail assez large de dérives qui peuvent nous arriver, une existence humaine étant loin d'être un long fleuve tranquille.

On baigne dans la mélancolie durant toute la lecture. Cette douce tristesse existentialiste qui peut nous gagner quand le quotidien devient plus âpre, plus difficile à gérer. L'auteur fait très fort car il réussit à chaque texte à planter une situation, des personnages en très peu de mots et quelques phrases bien enlevées. L'écriture est poétique à souhait sans pour autant tergiverser. On va droit au but, sans détour et avec une fraîcheur incroyable. Les effets de style sont ici discrets et délicats, les émotions sont à fleur de peau, chaque récit nous emmenant au plus profond de la psyché des personnages auxquels on s'attache / s'intéresse quasiment immédiatement. Rien de vraiment original dans les trames évoquées, on est rarement surpris par le déroulé de ces histoire mais une immersion peu commune et vraiment prenante contribue à dépasser ce modeste défaut.

Les pages se tournent toutes seules et l'on partage tous les espoirs et peines de ces âmes au bord du gouffre. Face à des situations parfois désespérantes (2 / 3 nouvelles parlent de deuil avec brio), les choix et décisions à prendre sont difficiles et certains personnages se perdent en route. On côtoie donc beaucoup de drames, de chagrins inconsolables et les abysses de l'esprit humain confronté à la perte de l'être aimé. Il est en effet beaucoup question de ruptures et de vies brisées dans cet ensemble de nouvelles. L'écriture accompagne à merveille ses trajectoires brisées livrant des personnages complexes et proches de nous ou de nos proches.

La lecture fut donc rapide et plaisante au possible. Les textes se suivent, se complètent les uns les autres au niveau des thématiques abordées et c'est le sourire au lèvre (malgré des moments rudes) que l'on referme ce livre au charme particulier et durable. Une belle expérience que je ne peux que vous conseiller.

mercredi 20 mai 2015

"Poulailler" de Carlos Batista

9782226167262g

L'histoire: Mes poules me permettaient d'être cruel sans danger de représailles, je les traitais comme les adultes me traitaient, même si en les frappant je croyais aussi les sauver.

L'enfance est violence pour le fils d'immigrés. Seule échappatoire: le poulailler où il peut reproduire le comportement humain, loi du plus fort et art de la duperie. Mais jusqu'où se duper soi-même?

La critique de Mr K: Cette lecture est un coup de poker de lecteur. Poulailler s'est présenté à moi dans un bac de l'abbé et la quatrième de couverture m'a de suite interloqué. Surprenante, plutôt inquiétante, les thématiques de l'immigration et d'une jeunesse difficile m'ont attiré de suite. L'auteur, Carlos Batista, m'était aussi inconnu et il s'agit ici d'un premier roman. J'allais donc explorer un territoire totalement vierge pour moi et je ne savais pas à quoi m'attendre... Au final, la lecture s'est révélée étrange, tordue mais aussi rafraîchissante dans sa façon de traiter son personnage principal et sa vision biaisée de la vie.

Le roman est divisé en trois partie: Coquille, Jaune et Blanc ; comme les éléments constitutifs d'un œuf, référence directe à la métaphore filée présente du début à la fin de l'ouvrage. Le jeune Salgado vit mal son enfance. Son père est dur et lui prodigue une éducation âpre et sans véritable amour. Il se réfugie dans le poulailler familial, exutoire à ses pulsions et métaphore de sa condition de jeune immigré portugais. Il y exercera sa part de cruauté mais il connaîtra aussi les affres de l'affection et la douleur de perdre l'être aimé. Devenu plus grand, il éprouve de grandes difficultés dans ses relations sociales et professionnelles, sa vie basculera au sens propre comme au sens figuré lors d'une visite d'appartement dans Paris.

Un curieux sentiment m'a habité durant toute ma lecture. On est tour à tour horrifié, scandalisé, puis peiné, touché par Salgado Jr. Élève moyen, un peu perdu, son père s'avère tyrannique et violent. Difficile dans ces conditions de se forger une personnalité. À travers ce poulailler, il se construit une vision du monde bien personnelle, une vision sombre et sans réel espoir où la force domine la raison et où il faut tromper l'autre pour réussir. À la lumière du parcours de son père (très beau passage sur la réalité d'un exil économique dans les années 60'), l'immigré est plumé successivement par les passeurs, les maîtres d’œuvre des chantiers, les propriétaires et l'État. On ne tombe pas pour autant dans le mélodrame gratuit, fuyant et irréaliste mais cela donne un éclairage intéressant et sans concession des difficultés qu'ont pu rencontrer toute une classe de portugais fuyant la dictature passéiste de Salazar.

Pour lui éviter tout cela et le façonner à son image, le père est intransigeant et démolit sans le savoir son petit garçon qui perd toute image positive de lui même jusqu'à sa virilité. Véritable désastre qui se traduit par un "pétage de plomb" hors norme en milieu d'ouvrage pendant une attente interminable de visite d'appartement. La cocotte minute explose et le jeune antihéros (c'en est un beau celui-là!) sombre alors dans un délire psychotique mettant en relation son passé, son présent et les créatures de son poulailler. C'est très déconcertant et original. Passée la surprise, on comprend alors la profondeur de la réflexion qui est proposée au lecteur. Elle se mérite mais elle est bien là!

Très abordable en terme d'écriture pure, Poulailler ne plaira pas pour autant à tout le monde tant on sort des sentiers battus et par les propos parfois crûs qui parsèment ce roman. Le genre humain n'en ressort pas grandi et la noirceur du fond pénètre durablement le lecteur qui sort de cette lecture quelque peu perplexe voir abasourdi (selon votre degré de sensibilité). Pour ma part, je suis content de l'avoir lu mais je suis bien incapable de vous dire si je l'ai vraiment aimé... Sacré expérience en tous les cas!

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samedi 14 mars 2015

"La Piscine-bibliothèque" d'Alan Hollinghurst

piscine

L'histoire: Au bord de la piscine du Corinthian, lieu de drague et de sexe, un jeune dandy extraverti rencontre un homme plus âgé, puissant et conservateur, qui lui demande d'écrire sa biographie…

La critique de Mr K: L'occasion m'a été donné de pouvoir lire La Piscine-bibliothèque qui était jusque là introuvable en France, n'ayant jamais été réédité en langue française depuis sa sortie initiale en 1988. C'est désormais chose faite chez Albin Michel avec cette ressortie du livre majeur d'Alan Hollinghurst, un des auteurs britanniques contemporains les plus importants de sa génération avec ici une histoire se déroulant dans le milieu gay du Londres débridé des années 80.

William, jeune héritier oisif d'une grande famille anglaise passe sa vie à passer de bras en bras, à faire la fête et à fréquenter le club sélect Corinthian (haut-lieu du milieu homo du Londres de l'époque) avec sa piscine et sa salle de sport. Il a une attirance toute particulière pour les jeunes noirs et ne s'interdit aucune aventure suivant sa philosophie de jouisseur hors-norme. Il n'est jamais réellement tombé amoureux, a peu d'ami à part James, un médecin généraliste avec qui il partage ses ressentis et ses aventures.

Cependant rien n'est éternel et plusieurs rencontres vont le marquer chacune à sa manière. Il y a Arthur un jeune black issu des quartiers difficiles de l'est de Londres qui va lui faire entrapercevoir le sentiment amoureux qui se confirmera par la suite avec Phil, un jeune employé timide travaillant dans un hôtel de luxe et parfaisant son corps d'athlète au Corinthian. Il y a aussi la rencontre avec Charles, vieil aristocrate au bord de la sénilité qui va le convaincre d'écrire sa biographie et lui confier ses journaux intimes livrant par la même toutes les clefs d'une vie remplie et aventureuse au possible. Peu à peu, on sent de légères failles se dessiner dans l'idéal de vie de William qui va irrémédiablement changer et peut-être d'une certaine manière trouver le bonheur…

Ce qu'il y a d'épatant dans ce livre, c'est la langue de Hollinghurst. D'une finesse et d'une pureté incroyable même dans les moments les plus scabreux, elle met merveilleusement en lumière la profondeur des personnages. Jamais précieuse mais exigeante et limite poétique par endroit, c'est un plaisir renouvelé de lecture qui se présente au lecteur à chaque page tournée. Et même si je n'ai pas forcément beaucoup aimé le personnage de William qui est très éloigné de mes choix de vie, ce fut un réel plaisir que de lire son histoire qui réserve bien des moments forts.

Il y a évident la drague, le désir et le sexe qui sont centraux dans ce roman. Âmes prudes passez votre chemin car la chair est ici déballée et détaillée assez régulièrement entre très belles descriptions de l'autre, naissance et accomplissement du désir mais aussi parfois érotisme violent et passages purement pornographiques mais jamais gratuits. Même si l'aspect purement sexuel m'a laissé de marbre (on n'est pas du même bord), j'ai grandement goûté les descriptions mentales et physiques des amants de Will qui finalement traduisent bien cet état d'émerveillement que l'on peut ressentir lors d'une première rencontre ou d'un premier RDV. Loin d'être à classer dans le porno soft à la mode depuis quelque temps en littérature (vous savez de quoi je parle…), il est ici question de la recherche de l'Amour avec un grand A, celui qui fait mal et nous habite pendant longtemps, chose inconnue pour William avant les rencontres-clefs narrées dans ce volume.

Au delà du milieu gay qui est très bien retranscrit sans clichés ni portes-ouvertes, c'est une certaine époque de liberté exacerbée qui nous est décrite. Notamment, la liberté sexuelle sans sida qui ne fera son apparition que quelques années plus tard. C'est aussi de manière larvée une belle description des différences de classe existant au Royaume-Uni notamment au travers du trajet que fait le bourgeois de héros dans les quartiers difficiles pour essayer de retrouver son jeune amant disparu. C'est aussi au détour d'un passage tétanisant racontant l'agression physique et verbale que subit le héros par deux skins, l'occasion d'aborder la discrimination dont fait encore parfois preuve la communauté gay souvent montrée du doigt. Les différentes ambiances sont très bien retranscrites et on navigue constamment entre des sentiments changeants tant cet ouvrage fait la part belle à l'humanité la plus profonde et les surprises que la vie peut nous réserver.

J'ai donc passé un très bon moment avec ce livre assez unique d'Alan Hollinghurst. Je comprends maintenant bien mieux l'engouement qu'il a pu susciter notamment dans la communauté homosexuelle. Une très belle écriture, des personnages marquants et une histoire d'une grande richesse en font un ouvrage de référence que je vous invite à découvrir au plus vite si le cœur vous en dit.

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vendredi 27 février 2015

"Que ta volonté soit faite" de Maxime Chattam

que ta volonté soit faiteL'histoire : Bienvenue à Carson Mills, petite bourgade du Midwest avec ses champs de coquelicots, ses forêts, ses maisons pimpantes, ses habitants qui se connaissent tous. Un véritable petit coin de paradis... S'il n'y avait Jon Petersen.
Il est ce que l'humanité a fait de pire, même le Diable en a peur. Pourtant, un jour, vous croiserez son chemin.
Et là... Sans doute réveillera-t-il l'envie de tuer qui sommeille en vous.

La critique Nelfesque : En bonne amatrice de thrillers, je surveille de près les sorties des romans de Maxime Chattam en librairie. Son dernier, "Que ta volonté soit faite", est disponible depuis début janvier.

Jon Petersen est un gars du coin. Un habitant de Carson Mills pur jus. Un 100% Midwest version populaire et une case en moins. Dans les premières pages du roman le lecteur fait sa connaissance dans un moment clé de sa vie. Dès les premières minutes de lecture, on comprend que ce qui est en train de se dérouler sous nos yeux conditionnera toute sa vie. Ce petit gars là n'a pas de chance. Il n'est pas né dans la bonne famille et va grandir comme une mauvaise herbe, sans attention et dans l'indifférence totale. Pire même puisqu'il subira les violences physiques et morales de son père qui lui feront perdre tout repères et l'amèneront à des actes abjectes.

Comme une longue pente que l'on dévale lentement, nous suivons Jon dans sa jeunesse et son adolescence. Notre instinct de lecteur nous souffle très tôt que l'issue sera dramatique. Son père l'humilie quotidiennement, son entourage est glacial, ses camarades de classe sont cruels comme peuvent l'être les enfants face à ce qui ne leur ressemble pas... Toujours seul, à l'écart, Jon va commencer à avoir des comportements étranges et à l'adolescence ses agissements vont basculer dans l'horreur.

Avec "Que ta volonté soit faite", Maxime Chattam n'est pas dans son registre habituel. Nous sommes plus ici dans un roman noir que dans du thriller pur. J'ai été particulièrement surprise par ce changement de style, agréablement même car l'histoire dépeinte ici est de qualité et que la vie de Jon tient vraiment le lecteur en haleine. Avec des scènes chocs, comme Chattam sait si bien les écrire, le lecteur n'est pas ménagé. Tout commence par le viol de sa tante un soir d'été et c'est une descente aux enfers qui débute.

Efficace et sans concession, ce roman laisse le lecteur pantois entre dégoût de ce qu'il peut lire par moment et curiosité de découvrir la suite. Et sur ce point Chattam sait exactement où il veut nous mener. J'ai été prise dans l'histoire, j'ai voulu savoir quel sort serait réservé à Jon et découvrir qui était véritablement ce narrateur mystérieux extérieur à la scène (sur ce point, je n'ai pas été surprise, mais ce n'est pas bien grave). Si je notais mes lectures, j'aurais mis une très bonne note à ce roman. Si je notais mes lectures... Et si ce roman n'avait pas eu une fin qui a mon sens est complètement bâclée !

Car oui il y a un "mais" au milieu de toutes ces éloges : une justification à l'histoire qui pour moi ne vaut pas deux cacahuètes. Le soufflé retombe complètement avec le dernier chapitre du roman où le narrateur, et par là même l'auteur, nous fait une belle leçon de morale à deux balles et lance clairement à la tête du lecteur : "démerde toi avec ça!". Concrêtement, j'ai refermé mon bouquin avec un terrible sentiment de What The Fuck !? Non mais sans blague !? C'est CA la fin de ce roman !?

Déçue et avec l'impression d'avoir été bernée, je me suis demandée si l'auteur ne s'était pas foutu un peu de notre pomme ou si son éditeur ne lui avait pas suggéré de changer sa fin (forcément démentielle) pour une autre plus novatrice, carrément délirante et choc. Et puis dans ce moment de flottement, j'ai regardé, l'air hagard, la couverture de ce roman fraîchement refermé et en lisant son titre j'ai compris que non, Chattam a bien voulu nous amener là où il a clôt son roman. Depuis le début, il avait cette idée en tête et effectivement tout est logique. Je n'adhère pas à la fin, ses justifications sont fumeuses mais soit, l'idée est là. C'est un parti-pris. C'est couillu. Ca ne plaira pas à tout le monde (la preuve) mais pourquoi pas...

"Que ta volonté soit faite" m'a donc laissée mi-figue mi-raisin. Totalement emballée par ce roman durant toute ma lecture, les dernières pages m'ont fait l'effet d'une douche froide. Dommage... Ca aurait pu être un de mes romans de l'année...

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé:
- "L'Ame du mal"
- "In tenebris"
- "Maléfices" (ah mais mince, je ne l'ai jamais chroniqué celui là...)
- "Les Arcanes du chaos"
- "La Conjuration primitive"
- "La Patience du diable"

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lundi 2 février 2015

"Le Poison d'amour" de Eric-Emmanuel Schmitt

le poison d'amour

L'histoire: Quatre adolescentes de seize ans liées par un pacte d'amitié éternelle tiennent le journal de leur impatience, de leurs désirs, de leurs conquêtes et de leurs rêves. Comment éviter les désastres affectifs dont les parents donnent l'image quotidienne dans leur couple?
Hier encore des enfants, les voilà prises à entrer dans ce domaine mystérieux, cette folie qui peut les transformer en monstres.
Tandis qu'au lycée on s'apprête à jouer Roméo et Juliette, imprévisible et fatal, un drame se prépare...
Si tu ne m'aimes plus, c'est que tu ne m'as jamais aimé.

La critique de Mr K: Voici le second volet du diptyque sur la passion initié par Eric-Emmanuel Schmitt avec l'excellent L'Élixir d'amour, lu et adoré l'année dernière. Je suis passé à côté de celui-ci sorti aussi en 2014 (oui, Schmitt est très prolifique!), je me suis rattrapé en ce début d'année 2015 et j'ai bien fait! Décidément cet auteur ne m'a encore jamais déçu et Le Poison d'amour fait partie de ses pièces maîtresses d'une œuvre dense et de qualité.

Toute l'action se suit à travers les journaux intimes et quelques discussions textorisées de quatre amies unies comme les doigts de la main. C'est du moins ce que l'on pense pendant une bonne partie de l'ouvrage... Elles traversent les affres de l'adolescence, âge ingrat par excellence, et doivent composer leur avenir entre le lycée, l'amour et leurs aspirations futures. Julia, Colombe, Raphaëlle et Anouchka sont des jeunes filles de leur temps, plutôt issues d'un milieu bourgeois (le langage employé le sous-tend fortement) et vont expérimenter sur les 166 pages de ce roman bien des aspects de l'amour et de l'amitié.

Autant L'Élixir d'amour était lumineux, autant Le Poison d'amour est plus sombre et tendu. On sent au fil de notre lecture que les apparences sont trompeuses, qu'une menace sourde pèse sur l'univers de ces quatre filles en fleur, amies mais si différentes. Il y a Julia qui rêve d'être la star d'un soir à travers son rôle de Juliette dans l'immortelle œuvre de Shakespeare sur la passion et qui semble habitée par une obsession qui phagocyte ses rapports avec ses copines. Colombe découvre l'amour et ses développements parfois drolatiques, parfois dramatiques. Raphaëlle la plus garçonne du groupe va s'ouvrir à la féminité sans se douter que cela va bouleverser à jamais son existence. Quant à Anouchka, elle doit affronter la séparation de ses parents et se remettre en question. Si proches et si lointaines à la fois, les relations qu'elles ont tissées entre elles sont au centre d'un récit tortueux qui s'accélère dans la dernière partie dans une explosion de tension et de confusion, à l'image finalement de l'adolescence, terre des pulsions d'amour et de mort, d'Eros et de Thanatos.

Cette lecture s'est révélée magique et profondément marquante. Économie des mots, simplicité des formules, humanisme omniprésent et fraîcheur des personnages ont contribué à mon grand bonheur de lecteur. Très réaliste dans son traitement, l'auteur s'est révélé capable de retranscrire à merveille ce qui peut se passer dans la tête de nos ados qu'on adore aimer ou détester selon le contexte! Derrière une simplicité d'accès étalée en pleine page, on se surprend à prendre peur des implications de telle parole, de tel acte. L'intrigue se densifie, les questions se multiplient et honnêtement, je n'ai pu détacher mes yeux des pages avant la conclusion de l'histoire. L'addiction a été terrible et sublime à la fois. Terrible car l'aspect destructeur de la passion est ici disséqué et exposée dans toute sa cruauté, sublime devant tant de talent déployé et des personnages attachants au possible.

Franchement, une claque de plus à mon actif avec cet auteur qui n'en finit pas de me ravir à chaque lecture. Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

Egalement lus et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- L'Evangile selon Pilate
- La Part de l'autre
- Oscar et la dame rose
- Crime parfait, Les Mauvaises Lectures : deux nouvelles à chute
- L'Elixir d'amour

Posté par Mr K à 19:54 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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