lundi 25 avril 2016

"Fabrika" de Cyril Gely

fabrikaL'histoire : lls sont condamnés. Vous aussi. Mais vous ne le savez pas...
Blessé au cours d'une fusillade entre Russes et séparatistes, Charles Kaplan, photographe de guerre, se retrouve dans un hôpital de Kiev. L'homme qui l'accompagnait est mort et son cadavre s'est mystérieusement volatilisé. Tout comme sept autres...
Kaplan se lance sans une enquête effarante hantée par l'ombre d'un homme : Terek Smalko, chirurgien auréolé d'une légende noire. Et par deux mots sibyllins : Fabrika böbrekler, "l'usine à reins".
Un thriller remarquablement orchestré et documenté qui nous plonge, de Prague à Bucarest, de Shangai à Ankara, au coeur d'une réalité aussi terrifiante que vraisemblable.

La critique Nelfesque : Découvrir "Fabrika" de Cyril Gely s'est décidé sur un coup de tête. Je ne connaissais pas cet auteur mais la couverture m'a attirée et l'histoire me tentait beaucoup. J'ai donc abordé cette lecture comme l'occasion de découvrir une nouvelle plume dans un genre que j'affectionne et de peut-être être séduite. Pari gagné puisque j'ai dévoré ce roman (ce qui dans le thriller est gage de qualité).

Charles Kaplan est reporter de guerre, un photographe qui a couvert divers conflits majeurs de ces 30 dernières années. Son quotidien est fait d'adrénaline, de stress mais aussi d'une volonté profonde de témoigner de la réalité des guerres contemporaines. Cette particularité professionnelle du personnage principal n'est pas chose courante dans le thriller où le lecteur suit plus habituellement un flic ou un groupe d'enquêteurs. Il faut alors que l'ouvrage soit très bon pour qu'un lecteur assidu du genre soit surpris et conquis. Ici, découvrir l'histoire par le prisme d'un photographe apporte à la fois de la fraîcheur et de la nouveauté mais soulève également des problématiques différentes. N'étant pas agent de police, Charles n'est pas armé, n'a pas d'insigne ni de passe droit lui permettant d'agir à sa guise (la carte de presse a ses limites (d'ordre légal pour commencer)). Ses découvertes au fil des pages ne sont donc pas officielles, il navigue en eaux troubles dans un contexte violent et dangereux et aucune organisation d'état ne peut lui venir en aide en cas de besoin.

"Fabrika" est un page turner qui se lit très rapidement tant le lecteur est pris dans l'histoire et souhaite connaître le fin mot de l'histoire. Les rebondissements sont nombreux, on ne sait pas où l'auteur veut en venir et il nous mène du début à la fin par le bout du nez. En grande amatrice de thriller, j'ai adoré ne pas deviner à l'avance le point final de l'histoire et j'ai voyagé avec plaisir et tension aux quatre coins du monde. Cyril Gely débute son roman à Kiev où Charles Kaplan couvre le conflit ukrainien (pour rappel la Crise de Crimée a eu lieu en 2014). Accompagné d'un civil séparatiste qu'il rencontre au détour d'un reportage photo dans les rues de la capitale, il va très vite se retrouver face à des chars russes et par la suite sur un lit d'hôpital. C'est là qu'il apprend que son camarade est décédé et qu'un sombre trafic de cadavres a vu le jour au sein de l'institution. Dans l'agitation due à la guerre et avec un personnel débordé par l'arrivée massive de blessés, plusieurs dizaines de corps de personnes décédées ont mystérieusement disparus. Charles va alors se mettre en route, au péril de sa vie, pour découvrir la vérité.

L'écriture est simple et efficace. Les phrases sont courtes, le rythme est donné. Nous ne sommes pas ici en présence d'un ouvrage verbeux, Cyril Gely ayant très clairement une vision cinématographique des scènes qu'il nous donne à lire. On ne peut pas ne pas évoquer ici Grangé qui en la matière est un spécialiste du genre. Cyril Gely n'a pas à rougir de la comparaison tant le lecteur prend autant de plaisir à découvrir son roman.

Entre misère et pauvreté, pays en guerre, catastrophes naturelles, ONG frauduleuses et trafic d'organes, le lecteur est pris à la gorge. Que révèlent ces disparitions ? A qui profitent-elles ? Quelle organisation nécessitent-elles et qui la met en place ? Autant de questions qui vont hantées Charles et le lecteur qui le suit à la trace. Kiev, Prague, Bucarest, Shangai, Ankara, c'est pour un long voyage en terme de kilomètres parcourus que l'auteur nous embarque, sur un laps de temps court qui laisse peu de place à l'erreur et à l'égarement. Charles doit alors se révéler méthodique, instinctif et efficace tout en évitant de mettre ses jours en danger, toujours sur le fil du rasoir.

Amateurs de thrillers allant à 100 à l'heure où rebondissements et révélations sont légion, "Fabrika" est pour vous. Cyril Gely ne ménage pas ses lecteurs et nous donne à lire un ouvrage efficace et prenant qui ne nous laisse pas une minute de répit. Suspens haletant, contexte singulier, intrigue poisseuse et dévorante, on en redemande !

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lundi 18 avril 2016

"Les Invisibles" de Hugh Sheehy

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L'histoire : Hantées par de mystérieuses disparitions, des traces de violence ou une odeur de sang encore fraîche, les nouvelles de Hugh Sheehy sont autant d’éclats de noirceur au sein d’une Amérique singulière et étrange. Tous les personnages pourraient être "invisibles" à nos yeux, sans les drames qui les percutent de plein fouet et viennent bouleverser le cours de leurs existences. Une institutrice est séquestrée par deux marginaux dans le sous-sol de son école, avec l’un de ses élèves. Une adolescente de dix-sept ans en vient à envier ses meilleurs amis, certainement victimes d’un tueur en série. Un jeune homme retourne dans sa ville natale pour apprendre que son amour de jeunesse a été sauvagement assassinée...

La critique de Mr K : Nouvelle incursion dans la collection Terres d'Amérique d'Albin Michel avec le premier recueil de nouvelles d'un auteur américain émergent: Hugh Sheehy. En le recevant, j'ai de suite pensé à deux ouvrages que j'avais adoré Le Paradis des animaux de David James Poissant et Les Lumières de Central Park de Tom Barbash, deux recueils de nouvelles de jeunes pousses américaines placées sous le sceau du réalisme et de la désespérance humaine. Le pari est moins réussi avec Les Invisibles qui malgré quelques fulgurances ne décolle jamais vraiment et a manqué d'intensité émotionnelle à mes yeux. Mais revenons plus en détail sur cette lecture.

11 nouvelles réparties sur 284 pages se proposent de nous présenter des parcours de vie brisés dans une économie de mots poussée à l'extrême. On dépasse ici rarement la vingtaine de pages lors de micro-récits qui n'épargnent rien à leurs personnages: un surveillant de plage va rencontrer le sosie de sa fiancée disparue et confondre rêve et réalité, deux gamins jouent à se faire peur lors d'un soirée entre voisins, un homme recherche son beau-fils handicapé accusé d'incendie volontaire répété, un adolescent en perdition suit les pas d'un copain bien barré, un amnésique tente de retrouver la mémoire, un homme se souvient de son enfance quand il apprend que sa voisine a été sauvagement assassinée, un couple attend la venue de leur enfant et essaie de trouver un prénom qui convienne aux deux partis, un homme tente de rentrer chez lui alors qu'il se trouve en plein blizzard, une jeune fille se rend compte que ses amis ont été les proies d'un serial killer et une institutrice se retrouve séquestrée avec un de ses jeunes élèves par deux marginaux. Autant de situations qui vont dévisser de manière irrémédiable et marquer dans leur chair et leur esprit des humains lambda, loin des images véhiculées dans les films et certaines séries US.

Chaque nouvelle est donc un instantané d'une existence marquée par le lieu de l'action, l'époque est quant à elle contemporaine sauf dans certains flashback. On voyage beaucoup à travers les États-Unis entre fermes isolées, forêt profonde, routes verglacées, appartement en haut d'un building, plage californienne inondée de soleil et battue par le vent... Nul doute, on est en Amérique, terre éprise de liberté (certains personnages en sont les dépositaires dans ces nouvelles) mais percluse de contradictions dont l'ultra-solitude que peuvent ressentir certaines personnes. C'est d'ailleurs le point commun à chacun des textes, la solitude qui peut envahir n'importe qui et le faire sombrer dans une profonde mélancolie. Il y a de très beaux passages qui rendent compte d'un spleen persistant et funeste, l'auteur excelle dans la description de l'état d'esprit des adolescents en perdition. On est pris à la gorge par ce mal-être qui nous saute au visage et amène une réflexion sur ces êtres de papier mais aussi un peu sur nous-même, quelques flashback m'ont assailli d'ailleurs pendant cette lecture. Le malaise est vraiment palpable par moment malheureusement cette impression ne dure pas et un certain nombre de textes tombent du coup un peu à plat.

C'est le principal défaut de cet ouvrage et il est de taille. La situation de départ est très souvent intrigante mais soit le récit tourne en eau de boudin ou alors le personnage prend une trajectoire étrange voir déplaisante, illogique et non justifiée selon moi. On n'échappe pas non plus parfois aux clichés et certaines histoires m'ont semblé bien légères pour mériter d'être publiée comme si elles n'avaient pas vraiment été achevées. La caractérisation n'est pas exempt de défaut (elle est parfois vraiment limitée au strict minimum et elle ne m'a pas suffi alors) et empêche parfois de s'accrocher au récit. D'ailleurs après trois nouvelles j'étais vraiment dubitatif et un peu déçu tant j'apprécie ce genre de recueil.

Heureusement, Hugh Sheehy a un style incisif qui incite à poursuivre la lecture de son oeuvre malgré tout et quelques nouvelles sont de véritables pépites de noirceur et d'humanité. Il a réussi à me raccrocher et finalement, au moment de se forger un avis définitif, je dirais que c'est un recueil plutôt réussi mais dont la qualité est globalement irrégulière avec des nouvelles vraiment dispensables et d'autres carrément poignantes. À chacun, je pense de se faire sa propre idée...

jeudi 14 avril 2016

"Le Fantôme de la Mary Celeste" de Valerie Martin

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L'histoire : Entre mythe et réalité, la grande romancière Valerie Martin revisite l'histoire d'une des plus célèbres énigmes maritimes : le 4 décembre 1872, la Mary Celeste, un brigantin américain en route vers Gênes, est retrouvé dérivant au large des Açores. À son bord, aucune trace de l'équipage, de son capitaine, Benjamin Briggs, de son épouse et de sa fille qui l'accompagnaient. Pour le jeune écrivain Arthur Conan Doyle, cette disparition est une source d'inspiration inespérée. Pour Violet Petra, médium réputée dans les cercles huppés de Philadelphie, un cauchemar. Et pour le public de l'époque victorienne, obsédé par la mort, un fascinant mystère…

La critique de Mr K : Depuis gamin, je suis fasciné par les voyages maritimes et les grands explorateurs, très vite j'ai donc développé un goût prononcé pour les récits mélangeant aventure et évasion. Sorti récemment en librairie, le livre de Valerie Martin que je vais vous présenter aujourd'hui est un savant mélange de destinées contrariées, de récit de vie à bord d'un navire au XIXème siècle, de passions familiales et de souffrances. C'est un bien curieux mélange qui s'opère autour du mystérieux naufrage de la Mary Celeste qui a marqué les esprits à l'époque et a inspiré nombre d'explications différentes dont aucune n'a pu être totalement vérifiée.

Valerie Martin a décidé de traité le problème de façon détournée. N'espérez pas ici avoir un compte-rendu exhaustif au jour le jour de la traversée de la Mary Celeste, l'auteure s'est surtout attachée à relater l'onde de choc qui a suivi au sein des familles endeuillées mais aussi l'intérêt persistant que cette douloureuse affaire a eu dans l'opinion publique et les hautes sphères intellectuelles dont Conan Doyle faisait partie. Ainsi, nous suivons ce dernier dans sa rencontre avec une médium particulièrement perturbée (non non, ce n'est pas un euphémisme) qui va le faire douter sur ses certitudes (rappelons que le géniteur de Sherlock Holmes a écrit un bref récit de fiction autour du drame de la Mary Celeste). Mais nous nous attardons aussi dans le foyer Briggs déjà atteint par un affreux événement dans le passé et qui gère comme il peut la disparition de trois des leurs, nous suivons alternativement aussi Violet Petra, la médium susnommée qui a un lien tout particulier avec la Mary Celeste… C'est autant de pistes très différentes, parfois nébuleuses qui vont finir par se rejoindre vers un dénouement lumineux bien que perclus d'ombre, l'auteure laissant certains éléments à notre libre appréciation.

Ce qui m'a le plus frappé, et ceci au bout de quelques pages, c'est la qualité d'écriture de Valerie Martin, auteure que je découvrais avec cette lecture. J'ai été soufflé par son phrasé précis et poétique, son sens du rythme et sa gestion du suspens. Valerie Martin a l'art de mener le lecteur là où elle le veut pour mieux le dérouter par la suite. Les descriptions sont d'une rare justesse qui provoque une immersion durable et sensitive à souhait. J'ai rarement éprouvé les affres d'une tempête en mer d'aussi belle manière! La langue bien que recherchée et millimétrée est très accessible et nous permet de pénétrer loin dans l'esprit des personnages torturés et dans une époque (le XIXème siècle) toujours aussi fascinante.

Rien ne nous est épargné en matière de rebondissements et de psychologie des personnages. On partage avec eux leurs espoirs, leurs déconvenues et leurs peines. Une grande mélancolie se dégage de cet ouvrage qui fait la part belle au sacrifice des hommes envers la mer, les passions inassouvies, le déchirement des familles et des cœurs, le mystère de la Mary Celeste toujours en background et la mort omniprésente et obsédante. Et puis, le XIXème siècle est aussi une époque fascinée par le deuil et le mysticisme. En suivant une médium de près, c'est l'occasion d'en savoir plus sur cette mode macabre, les personnes qui en faisaient commerce et le public qu'ils attiraient. On découvre aussi les mœurs en cours en Amérique suite à la guerre de Sécession avec une société assez puritaine où codes et bonnes mœurs font souvent entrave au bonheur individuel. L'aspect romanesque permet une approche ludique et captivante, impossible de décrocher de ces récits intercalés qui se nourrissent les uns et les autres, maintenant le lecteur captif jusqu'au chapitre final qui boucle la boucle en quelque sorte.

Autre point séduisant de ce livre, l'aspect multi-forme des textes parcourus. On retrouve la forme romanesque classique mais aussi des extraits de journaux de l'époque, de livres de bord, de mémoires... Ces changements de point de vue apportent des éclairages très différenciés sur les pensées, paroles et actes des personnages. Toutes ces formes sont admirablement maîtrisées par l'auteur, cette variété donnant un cachet d'authenticité permettant de flouter les frontières entre faits réels et évasions fictionnelles. C'est du grand art et ça fonctionne à plein régime. Preuve en est, j'ai ensuite fait quelques recherches pour vérifier certaines identités et certains événements. L'époque est ici remarquablement rendues, vivante, source de progrès et d'espoir nouveau mais aussi un siècle qui reste fasciné par les légendes et les croyances de toutes sortes. L'alchimie est complexe mais hypnotisante, apportant connaissances nouvelles et plaisir de la découverte au lecteur décidément emporté par une histoire qui en conte beaucoup plus qu'elle n'en laissait supposer au début.

Roman ébouriffant, splendide dans sa forme et sa structure, on passe un moment rare entre jubilation et interrogation. Conte des mers sombres et sauvages, chronique d'une époque et drames familiaux s'épousent en un petit chef d’œuvre de sensibilité au souffle romanesque qui emporte tout sur son passage. Le Fantôme de la Mary Celeste de Valerie Martin est de ces lectures que l'on n'oublie pas et qui vous marque dans votre chair et votre esprit. Un pur moment de bonheur à découvrir au plus vite.

mardi 29 mars 2016

"Tout ce qu'on nous fait avaler : le guide pour mieux consommer" de Céline Hess-Halpern

Tout ce qu'on nous fait avalerLe contenu : Les polluants sont partout : dans l'air, dans l'eau, dans nos produits cosmétiques, dans notre habitat, et... jusque dans nos assiettes ! L'alimentation moderne n'est-elle pas l'une des causes de la montée exponentielle du taux de cancers, de maladies cardio-vasculaires, de diabète et de l'obésité dans le monde ?

Si nous ne connaissons pas l'ampleur des effets du cocktail d'additifs et de polluants innombrables que nous ingurgitons à notre insu chaque jour, il est urgent d'y porter attention. Et face à cette folie chimique de nos denrées, de devenir des consommateurs avertis et éclairés :
Quels aliments privilégier pour mieux préserver notre santé, ainsi que celle de nos enfants ?
Comment repérer les additifs et aliments nocifs ? Pourquoi les éviter ?
Cuissons, emballages et ustensiles : nos habitudes seraient-elles à revoir ?
Manger bio : est-ce la solution ?

Un vrai guide pratique pour que notre assiette soit enfin présumée... innocente : un éclairage sur les choix à faire pour manger sainement, des repères pour mieux consommer et chasser les fausses idées.

La critique Nelfesque : Voici quelques temps déjà que je m'intéresse de près à ce qu'il y a dans mon assiette. J'étais déjà sensibilisée à ce sujet lorsque j'ai lu en 2011 "Le Livre noir de l'agriculture" d'Isabelle Saporta. Cette lecture tira une sonnette d'alarme dans mon esprit et depuis ce jour je ne cesse d'amériorer mes habitudes. 5 ans donc que je vérifie les provenances des produits, que je lis les étiquettes, que je me questionne sur le bio / le non-bio / le raisonné. Rome ne s'est pas faite en un jour et je ne vous cache pas que parfois je cède aux vieux démons de la malbouffe (coucou les Chocobons plein de cochonneries qui sont pourtant dans mon placard) mais j'ai limité ces écarts de conduite et je m'y tiens. Tout est une question de modération...

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Pourquoi ? Comment ? Plutôt que de vous raconter ma vie, je vais vous conseiller de lire ce "Guide pour mieux consommer" de Céline Hess-Halpern qui vous expliquera justement le pourquoi du comment, les pièges à éviter, pour quelles raisons et dans quel but. Un parcours du combattant pensez-vous ? Non, revenez, vous allez voir que ce n'est pas plus compliqué que de décider un jour de manger équilibré. Cela demande une prise de conscience de la part du consommateur c'est sûr, on ne peut pas le faire pour vous, mais une fois décidé, c'est le début d'une cure de détox salvatrice pour notre santé et celle des générations futures. Et puis le détox, c'est à la mode non ? Vous n'imaginez pas tout ce que notre corps peut contenir comme substances nocives lorsque l'on accorde peu d'importance à la qualité des produits que l'on ingurgite... "Tout ce qu'on nous fait avaler" fait l'inventaire des petits plus (qui s'avèrent être de gros moins) présents dans nos assiettes et que l'on peut réduire voir supprimer avec un peu de discipline et de bonne volonté.

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L'auteure est avocate spécialisée en droit de la santé, enseignante et animatrice de colloques consacrés à l'impact de l'alimentation sur la santé. Elle a donc l'habitude de présenter les choses clairement, de façon pédagogique, pour que tout le monde soit en mesure de comprendre ses propos et mesure l'importance du changement. Son guide est une grande fiche pratique, claire et documentée, qui donne les clés du décryptage face aux étiquettes. Des classiques glucides / lipides / protides pour une alimentation saine et variée aux pesticides que l'on ingère contre notre gré, en passant par les additifs alimentaires présents dans les plats préparés (de la barquette micro-ondable aux yaourts) et les OGM que l'on fait manger aux animaux qui seront ensuite abattus pour nos appétits carnassiers, tout ce que nous sommes amenés à ingérer est disséqué et expliqué. Le but ici n'est pas de nous faire peur mais de nous donner les clés pour contourner ce qui peut l'être, pour bannir de notre alimentation les ingrédients néfastes et pour manger sainement. Chacun est libre ensuite de suivre ces conseils et ces alertes mais personne ne pourra plus dire qu'il n'était pas au courant...

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Ce guide s'adresse à tous. A celles et ceux qui veulent diversifier et équilibrer leur alimentation, ceux qui veulent apprendre les grandes lignes de la nutrition, ceux qui connaissent déjà les bases et veulent aller plus loin, ceux qui sont à l'affut du moindre intrus chimique... J'ai commencé cette lecture dans l'optique de traquer les quelques malins indésirables présents dans mes placards. Je ne mange jamais de plats préparés, je cuisine et varie mes menus. Je privilégie le fait maison et vais même jusqu'à faire mes yaourts (l'intégriste !). Alors oui, je ne suis pas parfaite et bien que privilégiant le bio ou le raisonné, je vais parfois à la facilité et ne regarde pas toujours les étiquettes. De moins en moins mais ça m'arrive... Avec ce guide, j'ai pu faire un tour dans mes placards et remarquer des choses qui ne me plaisent pas. Comme j'ai une sainte horreur du gaspillage, je ne vais pas jeter frénétiquement tout cela à la poubelle mais lorsqu'il faudra refaire le plein, je serai avertie et me tournerai vers d'autres marques ou d'autres produits.

Nous n'avons jamais fini d'apprendre et les industriels n'en finiront jamais d'inventer de nouveaux subterfuges pour nous faire passer des vessies pour des lanternes. Montrons-nous plus malins et voyons plus loin que le marketing ! Cet ouvrage de Céline Hess-Halpern est un excellent compagnon de route pour cela.

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mardi 15 mars 2016

"Trois jours et une vie" de Pierre Lemaitre

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L'histoire : "À la fin de décembre 1999, une surprenante série d’événements tragiques s’abattit sur Beauval, au premier rang desquels, bien sûr, la disparition du petit Rémi Desmedt. Dans cette région couverte de forêts, soumise à des rythmes lents, la disparition soudaine de cet enfant provoqua la stupeur et fut même considérée, par bien des habitants, comme le signe annonciateur des catastrophes à venir. Pour Antoine, qui fut au centre de ce drame, tout commença par la mort du chien…"

La critique de Mr K : J'ai découvert cet auteur avec le génial Au revoir là haut, prix Goncourt mérité et jubilatoire traitant de l'après Grande guerre. J'avais adoré l'écriture dynamique et saisissante, le traitement ciselé des personnages et la rencontre émouvante entre la grande et la petite Histoire. Changement de style et de genre avec le dernier né de l'auteur, Trois jours et une vie flirte avec le drame intimiste, le roman noir et l'étude sur le comportement d'une communauté endeuillée. Le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est réussi avec un récit poignant baignant dans l'ombre du grand Dostoïevski.

Antoine est un jeune garçon pas très sûr de lui qui cherche à plaire: aux garçons de son âge pour leur prouver qu'il est du même moule qu'eux et aux filles dont les charmes enivrants éveillent des désirs nouveaux chez l'adolescent en devenir. En quelques chapitres, Lemaitre plante le décor: le quotidien d'Antoine, ses relations et les différents personnages qui vont jouer un rôle crucial dans le drame qui va avoir lieu (le père de Rémi, la mort atroce et choquante du chien, la mère d'Antoine qui élève seul son fils, le fonctionnement d'une bande de gamin, les réflexions et pensées du jeune antihéros). On n'insistera jamais assez sur la nécessité d'écrire un bon début de roman. C'est là où tout se joue, dans l'accroche, la curiosité et l'amour que l'on peut vouer ou non aux personnages. C'est carton plein ici avec une délicatesse de tous les instants dans l'exploration de la psyché des personnages et des ressorts dramatiques très bien installés. Les pages s’enchaînent avec un plaisir accru et des interrogations nombreuses.

Et puis, le petit Rémi disparaît et Antoine en est responsable. Pourquoi, comment? Tout est expliqué lors de la scène clef et dès le départ le lecteur en sait long. Mais l'intérêt du roman est tout autre, il réside dans l'évolution d'Antoine par la suite, d'où la référence à Dostoïevski en préambule de ma chronique. Il y a clairement des parallèles et des sources d'inspiration tirés du magnifique Crime et châtiment, où le jeune Raskolnikov éprouve les angoisses de la culpabilité face à un acte brutal et irréfléchi. Plus accessible, le livre de Lemaitre n'a pas à rougir de la comparaison, rien ne nous est épargné des affres d'Antoine qui s'enfonce peu à peu dans une spirale infernale: mensonge, faux-semblants, honte, culpabilité, remords et regrets sont exposés à nu et saisissent à la gorge le lecteur prisonnier d'une toile d'araignée mentale d'une rare complexité. Chaque mot, réaction, réflexion d'Antoine semble l'attirer vers le fond et les abysses de sa personnalité en changement.

Autour de lui, figure immobile renfrognée dans son mutisme, navigue un monde bouleversé où chacun se sent concerné et touché par cette disparition douloureuse. Le jeune garçon était sans histoire et apprécié de tous. Dans certains chapitres, l'auteur lève le stylo de sa proie (Antoine) et s'attarde sur les adultes et les autorités qui s'agitent en tout sens pour retrouver Rémi et doivent par la suite affronter la terrible tempête de 1999. Cet événement va avoir son influence et sceller le destin du héros que l'on retrouve par la suite à différentes époques de sa vie d'après. Bien qu'épargné par un rouage d'événements concomitants, son existence reste terne et chargée des poids du passé. Les questionnements intérieurs même s'ils se sont atténués vont ressurgir à plusieurs moments et influencer son existence qui lui échappe irrémédiablement. La fin bien qu'abrupte (on aurait aimé en lire encore plus!) est réussie, tétanisante et sans appel. On reste cloué à son siège entre stupéfaction devant le machine infernale que peut se révéler être un parcours de vie et le bonheur d'avoir lu un roman qui prend aux tripes.

Superbe lecture que ce dernier roman de Lemaitre qui nous emmène avec lui dès le premier chapitre par son amour de ses personnages et son écriture toujours aussi incisive et immersive. On se prend à regretter que cet ouvrage se lise si vite tant l'addiction est profonde et enrichissante. Une belle claque que je vous invite à prendre au plus vite!

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mardi 1 mars 2016

"Foutez-nous la paix !" d'Isabelle Saporta

Foutez nous la paixL'histoire : Savez-vous quelle pression écologique un âne exerce sur son pâturage ? Votre carrelage est-il réglementaire ? Connaissez-vous le supplice de la pédichiffonnette ? La hauteur de votre " végétation concurrentielle " - l'herbe ! - est-elle conforme ?
Vous êtes perdu ? Eux aussi ! Ils s'appellent Gérard, Nelly, Jean-Baptiste, Anaëlle... Isabelle Saporta, journaliste et auteur notamment du Livre noir de l'agriculture et de VinoBusiness, les a rencontrés.
De Tracy-sur-Loire à Créances, de Noceta à Eygalières, ils sont éleveurs d'agneaux de pré-salé ou de poules de Marans, fabricants de bruccio, de beaufort ou de roquefort, vignerons... Vous mangez leurs viandes, leurs fromages. Vous dégustez leurs vins. Leurs produits sont servis sur les plus grandes tables du monde. Et pourtant... l'administration les harcèle en permanence, transformant leur quotidien en enfer.
Quant à l'agrobusiness, il attend tranquillement son heure. Son arme pour mettre à mort ces défenseurs du terroir ? Les asphyxier sous d'innombrables normes formatées par et pour les multinationales.
Ceux qui résistent ne demandent qu'une seule chose : qu'on cesse d'assassiner en toute impunité la France de la bonne chère !

La critique Nelfesque : J'ai découvert Isabelle Saporta en 2011, lors de la sortie de son "Livre noir de l'agriculture". Une lecture coup de poing qui a changé ma façon de consommer. Déjà regardante de ce que je mettais dans mon assiette, j'ai décuplé mon attention et ajusté certaines choses. Je vous conseille toujours cette lecture, 5 ans après sa sortie, car malheureusement, les pratiques n'ont pas vraiment évolué...

En 2014, Isabelle Saporta s'attaque au lobby du vin. Avec "Vino business", elle s'est mise à dos bon nombre d'exploitants viticoles. Je n'ai pas encore lu cet ouvrage car j'ai peur d'avoir une réaction similaire à celle que j'ai eu pour "Le Livre noir de l'agriculture" et aimant beaucoup le vin (à consommer avec modération, tout ça), ça va me faire mal dans mon petit coeur d'adepte de ballons de rouge, je le sens... Je recule l'échéance mais j'y viendrai car l'auteure n'est pas une faiseuse de buzz, une lanceuse d'alerte opportuniste. Non, Isabelle Saporta est une vraie passionnée, une amoureuse de la nature et de nos terroirs, une citoyenne française qui respecte ce qui fait une des fiertés de la France, son agriculture, et ne veut pas la voir continuer à dégénérer en nous mentant par omission, en nous faisant avaler des couleuvres, en nous empoisonnant et en faisant mourir le monde paysan. Le vrai monde paysan, pas les fermes usines et les amis de la FNSEA.

Avec "Foutez-nous la paix !", Isabelle Saporta met une nouvelle fois les pieds dans le plat. En plein contexte de la crise agricole française, alors que des agriculteurs bloquaient encore nos routes et les centrales d'achats il y a quelques semaines et en pleine semaine du Salon de l'Agriculture où François Hollande s'est fait huer et traiter de menteur, la situation est tendue. J'étais la première à râler et à ne pas soutenir les agriculteurs lors de leur grève récente et je vais vous dire pourquoi sous la forme d'une question. Avec-vous vu beaucoup d'agriculteurs bio dans les rangs des indignés brûleurs de pneus ? Moi pas. J'ai vu des gros exploitants qui n'ont plus rien à voir avec les paysans du temps de nos arrières grands-parents, des représentants syndicaux de la FNSEA, qui plus que faire du bien à l'agriculture est dans une démarche dangereuse de course en avant suicidaire, des concitoyens pour la grande majorité qui soutenaient ces actions sans aller voir plus loin que le bout de leur nez. J'étais en colère.

Acheter à bas coût, pouvoir manger tout ce que l'on veut toute l'année, aider les agriculteurs à continuer en ce sens, pour les sauver, pour qu'ils continuent de nous nourrir avec des produits qu'ils ne mettraient même pas dans leurs assiettes, je dis non. Assez. Stop. Nous n'avons pas pris le bon chemin, il faut faire marche arrière ! Pourquoi continuer ainsi cette fuite en avant qui ne mènera nulle part ? Pour qu'on continue de manger de la merde bourrée de pesticides, que nos eaux soient polluées et que les animaux soient traités comme de la viande (qu'ils deviendront finalement et gavée d'antibio au passage) ?

La lecture de "Foutez-nous la paix !" est arrivée à point nommé. De la paix, il y en a. Du ras-le-bol aussi. En donnant la parole à des petits agriculteurs qui cultivent certains en bio, d'autres dans une démarche raisonnée, à petite ou moyenne échelle et toujours dans le respect de l'Agriculture avec un grand A, Isabelle Saporta met en lumière un fonctionnement aberrant, des contrôles et des normes farfelus et une quasi-volonté de nos gouvernements successifs de sacrifier l'agriculture au nom du profit. Consciemment ? Par bêtise, ignorance ou principe de précaution ? Je vous laisserai découvrir cela à travers les voix d'André Valadier, producteur de l'Aubrac, Anaëlle, bergère au Mont-Saint-Michel, Jean-Dominique Musso, éleveur corse, et tant d'autres.

La journaliste / auteure est allée à leur rencontre, parcourant la France d'Est en Ouest et du Nord au Sud pour récolter les témoignages de ceux qui vivent le monde agricole au quotidien. Le citoyen lambda y voit alors plus clair sur l'étendue des problèmes rencontrés. Normes à respecter, jugements arbitraires, sanctions infondées, bon sens paysan bafoué par les autorités, pressions incessantes... Il en faut du courage et de la détermination pour continuer à être agriculteur aujourd'hui. Et il en faut de l'amour !

Isabelle Saporta à travers ses témoignages récoltés et un travail de fond, où elle a été au plus près des institutions et des grandes entreprises imposant leur suprématie et leurs ombres menaçantes, donne à voir aux consommateurs moyens que nous sommes toute une problématique complexe et met en lumière le dysfonctionnement d'un système en bout de course. Elle part au combat, enfonce des portes, nous ouvre les yeux comme bon nombre d'hommes et de femmes de terrain qui se battent chaque jour pour sauvegarder notre patrimoine, nos traditions et notre santé. Ils se battent contre des moulins parfois, pots de terre contre pots de fer, mais ils ne baissent pas les bras. Merci de mener ce combat pour nous car oui, nous voulons continuer de consommer mais pas à n'importe quel prix, pas n'importe comment et pas avec n'importe qui. Je vous conseille vivement la lecture de cet ouvrage instructif et essentiel. Vous verrez qu'à la dernière page, vous aussi vous aurez envie de crier "Foutez-nous la paix !".

lundi 22 février 2016

"Les Délices de Tokyo" de Durian Sukegawa

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L'histoire : Écouter la voix des haricots : tel est le secret de Tokue, une vieille dame aux doigts mystérieusement déformés, pour réussir le an, la pâte de haricots rouges qui accompagne les dorayaki, des pâtisseries japonaises. Sentarô, qui a accepté d'embaucher Tokue dans son échoppe, voit sa clientèle doubler du jour au lendemain, conquise par ses talents de pâtissière. Mais la vieille dame cache un secret moins avouable et disparaît comme elle était apparue, laissant Sentarô interpréter à sa façon la leçon qu'elle lui a fait partager.

La critique de Mr K : Beau voyage dans le Japon d'aujourd'hui avec ces Délices de Tokyo de Durian Sukegawa. Homme aux multiples facettes: clown, écrivain, poète, animateur radio, diplômé en philosophie et en pâtisserie. Cet ouvrage est son premier traduit en français, conséquence de son adaptation cinématographique récente par Naomi Kawase, auteur notamment du magnifique Still the Water, mon coup de cœur de l'année cinématographique 2014. Plongez avec moi dans ce court roman faisant la part belle à l'empathie, la sensualité et la poésie.

Depuis qu'il est sorti de prison, Sentarô travaille dans une échoppe de Dorayaki, pâtisserie composée de pâte à pancake et de purée sucrée de haricots azaki. Il va au travail sans passion réelle, c'est alimentaire (dans tous les sens du terme -sic-) et il se contente du strict minimum. Peu concerné et pas très appliqué dans la fabrication de ces douceurs typiques au Japon, les affaires stagnent dangereusement, les clients ne revenant pas forcément vers cette boutique entourée de beaux cerisiers japonais. Le destin de Sentarô va basculer avec sa rencontre avec une drôle de petite vieille qu'il va embaucher presque malgré lui. Tokue derrière son image de grand-mère malicieuse cache un talent inouï de pâtissière et elle va l'aider progressivement à remonter la pente entre technique de cuisine et confiance en soi. Mais un passé enfoui va remonter à la surface et mettre fin à cette fructueuse collaboration, Sentarô va bientôt découvrir le secret de la vieille femme, une révélation poignante qui changera sa vie à tout jamais...

Je vous l'avoue de suite, j'ai lu ce roman d'une traite avec une légère pause déjeuner. Une fois deux chapitres lus, la magie opère, ensorcelé que j'ai été par le charme particulier de l'écriture de Durian Kawase et le charisme incroyable des personnages. Je me suis immédiatement attaché au personnage de Sentarô, un homme brisé par une vie sans relief et sans réel but. Les hasards de l'existence ont fait de lui un spectateur de sa vie, il n'est pas heureux mais il n'est pas non plus si malheureux que ça. On suit dans un premier temps son quotidien bien rodé et sans surprise entre travail, séjour dans les bars (il a une légère tendance alcoolique) et introspection le soir à la maison. Dans sa médiocrité, il est touchant car elle se révèle être le reflet de certains passages de nos existences qui flirtent avec la vacuité et le manque de sens.

Et puis, arrive Tokue. Une énigmatique vieille dame pleine d'allant qui ne demande qu'à aider Sentarô contre un salaire de misère. À force de venir le voir, elle va travailler avec lui et lui apprendre les ficelles du métier et même sa philosophie. Personnage de vieux sage malicieux sur lequel plane un secret inavoué, on ne peut que se prendre d'affection pour cet être à part, diminué par une ancienne maladie et qui se conduit envers Sentarô comme la mère qu'il n'a jamais connue. On en apprendra bien plus sur elle après sa disparition, le livre prend alors un tournant très mélancolique et c'est le cœur au bord des lèvres qu'on achève une lecture emplie d'émotions légères et pénétrantes, à la saveur toute japonaise comme je les aime.

L'alchimie prend merveilleusement bien entre passages explicatifs de la fameuse recette des dorayaki, échanges entre les personnages sur la vie et l'existence, et description du temps qui passe avec comme témoins privilégiés les cerisiers de la rue commerçante où se passe la majeure partie du roman. C'est un parfum de douceur, de compréhension et d'humanité profonde qui flotte sur ces pages. Dans la seconde partie du livre, c'est tout un pan de la société japonaise qui nous est amené à connaître, pas la plus reluisante comme vous pourrez le découvrir par vous-même. On explore alors une face plus sombre du pays du Soleil Levant, à travers le parcours de vie chaotique de Tokue, au destin brisé à ses quatorze ans et qui sème sur son sillage une grande tristesse qui émeut au plus profond le lecteur pris en otage. Étrange balancement donc que ce livre à double facette qui alterne poésie humaniste et dénonciation des travers humains grâce à une écriture limpide et simple qui touche au plus profond de soi.

Les Délices de Tokyo est donc une très belle expérience que je vous invite à partager au plus vite. De mon côté, je tenterai l'expérience cinématographique dès que possible !

mercredi 17 février 2016

"Ballade pour Leroy" de Willy Vlautin

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L'histoire : La première chose que voit Leroy lorsqu'il sort du coma, c'est la photo d'une pin-up en bikini aux couleurs du drapeau américain. Une vision aussi nette que les sept années qui séparent pour l'Irak de cet instant précis où il se réveille dans un établissement spécialisé. Lui qui avait oublié jusqu'à son nom pourra-t-il redevenir un jour celui qu'il a été? Alors qu'il prend une terrible décision, son destin va bouleverser la vie de ceux qui gravitent autour de lui: Freddie, un gardien de nuit, Pauline, une infirmière, sa petite amie Jeanette et sa mère Darla, qui continue à lui lire à haute voix des romans de science-fiction. Pendant que Leroy lutte dans un inquiétant monde parallèle pour sauver sa peau...

La critique de Mr K : Nouvelle plongée dans la très belle collection Terres d'Amérique chez Albin Michel qui ne m'a jamais déçu jusqu'ici. Ce n'est pas cette Ballade pour Leroy de Willy Vlautin qui va me faire changer d'avis tant j'ai été pris dans un tourbillon d'émotions en suivant les personnages de ce livre luttant pour leur survie, s'accrochant avec l'énergie du désespoir à leur existence pour atteindre quelques moments de bonheur. Une belle claque!

Leroy est revenu d'Irak gravement blessé suite à l'explosion d'une mine sous son véhicule militaire. D'autres sont morts, lui a survécu, mais à quel prix? Limité dans ses mouvements puis enfermé dans un coma semblant sans fin, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Pendant que sa mère veille sur lui en se nourrissant d'un mince espoir, il erre dans un monde étrange mêlant souvenirs et fantasmes. Pauline, infirmière de nuit dans la clinique qui l'accueille est touché par ce jeune homme fauché par la vie mais elle aussi n'a pas l'existence facile avec un père lunatique dont elle doit s'occuper, une jeune héroïnomane qui arrive dans le service et qui se laisse aller, et un quotidien morose qui ne laisse pas de place à l'amour. Freddie, le gardien de nuit de l'établissement n'est pas non plus bien loti entre la nécessité de posséder deux emplois pour joindre les deux bouts et qui l'épuisent peu à peu, ces deux filles parties avec leur mère à l'autre bout du pays et des traites qui s'accumulent malgré tout. Vous mélangez le tout et vous obtenez un roman qui touche en plein cœur et vous accroche immédiatement, sans espoir de pouvoir s'en échapper avant la toute dernière ligne.

Les différents personnages sont très attachants. Willy Vlautin s'attache à décrire l'humain dans son intimité et son environnement social immédiat. De ce réalisme de tous les instants, de cette simplicité sans nuage se dégagent une mélancolie et une soif de vivre inextinguible. L'Amérique qui nous est présentée ici est bien loin des clichés véhiculés habituellement, derrière le rêve américain, des gens souffrent, tentent de s'en sortir et n'y arrivent tout simplement pas. Les va-t-en guerre en seront pour leurs frais et les ultra-libéraux se verront renvoyer à la figure les conséquences de leurs politiques successives: les inégalités criantes en terme de santé et d'accès à l'emploi, le désespoir qui pousse à la faute les plus démunis et même trop souvent ceux qui travaillent, le fléau de l'intolérance religieuse au sein d'une même famille (la terrible histoire de la jeune Carol est édifiante en la matière!), la misère affective qui affecte les corps et les esprits...

Malgré tous ces maux Leroy, Pauline, Freddie ne lâchent pas prise (du moins essaient) et cet élan se transmet au delà des pages, faisant réfléchir le lecteur sur ses propres choix de vie, sur son avenir plus ou moins proche. On oscille constamment entre admiration et abattement, tant les personnages essuient des coups du sort et font tout pour rebondir. Véritable montagne russe des sentiments, ce livre pénètre durablement les esprits et se révèle être une belle métaphore filée de l'existence humaine même si ici le background est à 100% marqué par le contexte socioculturel US. Le point de vue adopté est cependant très différent de ce que l'on peut voir traditionnellement, le portrait des USA qui apparaît en filigrane est peu flatteur, critique mais aussi constructif car une solution apparaît peu à peu, celle du rapport à l'autre, de la confiance et de la bienveillance. Loin de la niaiserie crasse ou marquée du sceau pseudo-religieux à la mode américaine (In god and guns we trust), il s'agit ici de mettre en lumière le sens de l'ouverture et de l'empathie qui existe et qu'il faut cultiver. Cela donne de très bonnes pages, éminemment précieuses et à conserver au coin de son cœur tant elles font du bien. J'avoue avoir eu l’œil humide à plus d'un détour de phrase...

À l'image de la trame principale et des vies exposées dans cet ouvrage, l'écriture est limpide, d'une simplicité confondante mais jamais simpliste. Pas besoin de tours de manche et autre artifices pour toucher le lecteur qui est ici littéralement transporté dans l'esprit et la vie de tous le jours des protagonistes. Les pages se tournent toutes seules et les quelques trois cents pages qui composent cette ballade se parcourent très vite sans que l'on ne s'en rende compte. Véritable petit bijou, instantané brillant de vies cassées par le destin, cet ouvrage de Willy Vlautin est à découvrir au plus vite tant il s'avère à la fois essentiel et impressionnant de talent déployé.

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lundi 8 février 2016

"Journal d'un vampire en pyjama" de Mathias Malzieu

journal d'un vampire amoureuxL'histoire : Me faire sauver la vie est l'aventure la plus extraordinaire que j'aie jamais vécue.

La critique Nelfesque : "Journal d'un vampire en pyjama" est le dernier ouvrage de Mathias Malzieu paru en librairie le 27 janvier dernier. Cela faisait longtemps que j'attendais un nouveau roman de cet auteur que j'aime tant et j'ai sauté de joie à la vue de celui-ci. Je n'avais pas suivi le début de promo autour de l'oeuvre, la quatrième de couverture était énigmatique et j'ai plongé dans ce journal comme dans l'inconnu.

Il ne s'agit pas ici d'un roman mais bel et bien d'un journal. C'est marqué dessus, c'est comme le Port Salut ! Mathias Malzieu a été gravement malade fin 2013 et cet ouvrage est le journal de bord qu'il a tenu pendant une année entière. Une année pendant laquelle il a traversé l'enfer, vécu de nombreux doutes, eu peur pour sa vie, côtoyé la mort.

Atteint d'une maladie rare du sang, Mathias a connu les chambres stériles, les séances de chimiothérapie, les traitements post greffe... Nous le suivons ici dans son combat contre la maladie et son tête à tête avec Dame Oclès, mystérieuse femme dangereuse et sexy qui vient le voir chaque jour. Car oui, malgré une histoire très ancrée dans la réalité cette fois ci, forcément puisque c'est du vécu, Mathias Malzieu insuffle ça et là des éléments oniriques et poétiques, comme il sait si bien le faire. Sa plume est toujours belle et évocatrice même si ici je l'ai trouvé quelque peu répétitive et des formulations qui font mouche à la première lecture et vont droit au coeur s'émoussent légèrement quand elles sont utilisées plusieurs fois. Dommage...

Oui mais voilà, peut-on critiquer une oeuvre telle que celle-ci ? De part l'épreuve qu'a subi l'auteur, peut-on pinailler sur des petits détails ? Oui il le faut ! Tout en gardant en tête qu'il s'agit là d'une oeuvre unique dans la bibliographie de Mathias Malzieu, un témoignage d'un instant T et un ouvrage important pour ce qu'il représente (la lutte contre la maladie, le courage, l'amour des siens, la compétence du corps médical...), ce "Journal d'un vampire en pyjama" n'a pas la portée fantastique et lyrique des autres romans de l'auteur. Pour autant, je me réjouis de lire à nouveau des écrits de Mathias et suis ravie de savoir qu'il s'en est sorti (je ne spoile rien). Dire qu'on a été à deux doigts de perdre cet artiste majeur, ça me met un coup au moral ! Mais heureusement tout est rentré dans l'ordre et Mathias Malzieu pourra de nouveau nous écrire de belles histoires...

"Journal d'un vampire en pyjama" signe un moment important dans la vie de son auteur. Le moment où il est né pour la seconde fois. Un message d'amour et d'espoir pour tous ceux qui se battent actuellement contre une maladie grave. Merci pour eux Mathias !

Autres romans de Mathias Malzieu chroniqués sur le blog :
- La Mécanique du coeur
- Métamorphose en bord de ciel
- Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi
- Le Plus petit baiser jamais recensé

samedi 6 février 2016

"Le Pique-nique des orphelins" de Louise Erdrich

pique nique des orphelinsL'histoire : La dernière chose que Mary et Karl entrevoient de leur mère, c'est la flamme de ses cheveux roux émergeant du biplan qui l'emporte pour toujours aux côtés d'un pilote acrobate... Devenus orphelins, les enfants montent dans un train de marchandises afin de trouver refuge chez leur tante, dans le Dakota du Nord.
Ainsi commence, en 1932, une chronique familiale qui s'étend sur plus de quarante ans, et fait vivre toute une galerie de personnages hors du commun en proie aux paradoxes de l'amour.

La critique Nelfesque : Nouvelle plongée dans l'écriture de Louise Erdrich après "Love medecine" que je n'avais pas vraiment apprécié et "La Malédiction des colombes" pour lequel j'avais eu un petit coup de coeur. Une autre lecture s'imposait donc pour faire pencher la balance... "Le Pique-nique des orphelins" vient de sortir en librairie chez Albin Michel mais il ne s'agit pas à proprement parler d'un nouveau roman. En effet, celui-ci est paru en 1986 aux USA et s'offre cette année une nouvelle traduction. Il s'agit du deuxième roman de l'auteure.

Tout commence en 1932, en pleine Grande Dépression aux États-Unis. Mary et Karl, 14 et 11 ans, vivent avec leur mère Adelaide. Cette dernière est aussi la maîtresse de Mr. Ober, un riche industriel, et ensemble ils vont avoir un bébé, Jude. Mais lorsque la crise éclate et que Mr. Ober trouve la mort, Adelaide se retrouve sans ressources et sans maison (celle ci étant au nom de monsieur et Adelaide et sa famille n'ayant pas de liens officiels avec le défunt). C'est alors qu'elle émet l'idée de partir chez sa soeur dans le Dakota du Nord avec ses enfants.

Ce voyage vers le Dakota aura bien lieu mais seulement pour Mary et Karl. Leur mère les ayant abandonnés pour les beaux yeux d'un pilote lors d'une foire, le jeune Jude est laissé aux bons soins de la famille Miller. La peur et la faim au ventre, ils montent dans un train de marchandises en route vers les terres de leur tante. Après bien des péripéties, c'est seule que Mary retrouvera Fritzie, son mari Pete et leur fille Sita.

Véritable roman chorale, "Le Pique-nique des orphelins" accompagne le lecteur dans l'Amérique profonde et rurale des années 30 à travers les yeux d'une kyrielle de personnages. La cousine, la tante, la meilleure amie mais aussi le frère, le notable de la ville, l'oncle handicapé... Chacun avec son âge, ses mots, sa perception du monde et son expérience peint un tableau sur plusieurs dizaines d'années qui nous amènera vers les dernières années de la vie de Mary.

Avec une écriture finement ciselée et qui permet au lecteur de se faire une image mentale parfaite et détaillée des lieux, Louise Erdrich n'écrit pas ici un roman à énigmes, contrairement à ce que pourrait faire penser la quatrième de couverture, mais une saga familiale riche en petits et grands évènements. L'existence banale mais pour le moins tourmentée d'une petite américaine qui va vivre un moment important dans l'Histoire des États-Unis en direct de sa ville de province.

40 ans séparent la première de la dernière page, 3 générations se succèdent, cohabitent, s'aiment ou se détestent. Les liens entre les personnages sont complexes et froideur, fierté, jalousie, regrets peuplent ce roman. Là réside la grande force de ce "Pique-nique des orphelins", celle de nous donner à voir les fils délicats et ombrageux qui lient les hommes entre eux. Famille ou amis, simples connaissances ou confidents, chaque individu interagit avec son semblable de par ses réactions ou sa façon d'être et influe sur les évènements à venir. Ne vous attendez pas ici à une histoire complexe ou des destins hors du commun mais laissez-vous porter par la vie, parfois douce, parfois tourmentée, des habitants de Argus dans le Dakota du Nord.

Je ne peux que vous conseiller ce roman riche, complexe dans les relations humaines et empli de poésie qui parle à notre part d'humanité et éveille chez le lecteur ses besoins de liberté et de grands espaces. Quel est le prix de l'épanouissement personnel ? Quand se sent-on réellement chez soi ? Qu'est-ce que l'amour et quels liens nous relient les uns aux autres ? Autant de questions existentielles pour lesquelles Louise Erdrich amènent quelques réponses à travers le destin de la famille Adare. Une belle leçon de vie et d'humilité.