samedi 17 septembre 2016

Chasse aux livres à domicile !

Le week-end dernier c'était au tour de la médiathèque de notre commune de procéder au désherbage de ses rayonnages. Pour ma part, je n'étais pas optimiste quant à la possibilité de trouver des titres qui me tenteraient vu le caractère "rural" de notre lieu de villégiature et le peu d'activités dédiées à la culture de manière générale. Je m'attendais plutôt à des titres soit hyper connus (déjà lus ou qui ne m'intéressent pas), à des romans de terroir (genre qui fonctionne pas mal en Bretagne et qui me laissent de glace) et à une majorité de livres pour enfants. Nelfe ayant une force de persuasion hors du commun, elle réussit tout de même à m'entraîner vers ce micro-événement "littéraire" local...

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Grand bien lui a pris tant l'offre proposée s'est révélée finalement variée et de qualité. La responsable a du goût et ça se sent d'office. Par habitude, je ne lis que des livres que j'achète en seconde main (plus les SP) et je ne fréquente plus les bibliothèques depuis un certain temps. Il s'avère qu'une fois de plus lors d'un chinage, j'ai croisé des auteurs que j'affectionne beaucoup et que des titres m'ont séduit par leur quatrième de couverture intrigante. Au final, je suis ressorti avec six romans (un pour Nelfe) et une BD. Je vous invite à me suivre dans la découverte des nouveaux pensionnaires de nos PAL respectives !

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- L'Amour est une île de Claudie Gallay. Depuis mes lectures enthousiastes des Années cerises et des Déferlantes, je voue un culte à cette auteure à l'écriture envoutante et simple à la fois. Impossible donc de ne pas acquérir ce titre qui me faisait de l'oeil et qui explore les passions, rêves et mensonges au coeur d'un été lourd de secret avec en toile de fond le festival d'Avignon. Sacré programme en perspective que je suivrai avec délice avant la fin de l'année.

- La Quarantaine de J. M. G. Le Clézio. Un bel ouvrage pour un auteur décidément à part dans le paysage littéraire français avec son goût pour le voyage, la rencontre de l'autre et une écriture poétique à souhait. Il est ici question de mise en quarantaine avant la reprise d'une vie "normale" avec la compilation de souvenirs et notes éparses. Sans aucun doute, une de mes futures "grandes" lectures. 

- Hors champ de Sylvie Germain. À la table des hommes sorti en début d'année m'avait laissé un sentiment mitigé entre un jeune héros très charismatique, touchant comme jamais, et un background plutôt simpliste et surtout déjà lu et vu. Je retente ma chance avec ce titre traitant de l'effacement et de l'oubli de certaines personnes dans notre société occidentale contemporaine. Je gage sur la qualité certaine d'écriture de l'auteur pour nous faire explorer les peurs et doutes du genre humain. 

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- La Caverne des idées de J. C. Somoza. Coup de poker que ce livre qui m'a séduit par son histoire d'enquête policière sous fond de Grèce antique, période fascinante pour l'historien que je fus durant mes études. Qui a tué le jeune éphèbe ? C'est ce que vont s'atteler à découvrir deux êtres que tout oppose : un fin limier et un philosophe platonicien, mentor du disparu. Ce livre plein de promesse ne tardera pas à sortir lui aussi de ma PAL !

- Ainsi mentent les hommes de Kressmann Taylor. Trop content d'être tombé sur ce recueil de nouvelles après la gigantesque claque renouvelée lors de ma relecture de Inconnu à cette adresse et la découverte du très bel ouvrage jeunesse sorti chez Flammarion lors de la rentrée littéraire 2014, Monsieur Pan !Les courts textes réunis ici mettent en scène de jeunes adolescents confrontés à des adultes mensongers qui vont les pousser à s'isoler en dehors du cercle de l'humanité, dans la nature pour désamorcer douleur et désarroi. J'ai sacrément hâte de débuter cette lecture tant je trouve cette auteure redoutable d'efficacité dans le traitement de la nature humaine. Yes !

- Roi du matin, reine du jour de Ian McDonald. Ce livre nous raconte le destin de trois femmes irlandaises considérées comme folles par certains, sorcières par d'autres. Gnomes, extra-terrestres, monstres venus d'on ne sait où, mythomanes mêlant mensonges et réalité... l'éditeur nous promet un voyage qui dépote entre histoire et mythologie de ce pays si mystérieux. Je suis très curieux de lire ça !

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- Un Fauve en cage, une aventure de Jérôme K. Jérôme par Dodier. L'occasion fait le larron et cela fait bien longtemps que je n'ai pas suivi une enquête de ce jeune enquêteur légèrement maladroit, amateur des policiers US à l'ancienne qui collectionne les sons de sirènes des polices du monde entier. Dans ce volume, il recueille une jeune femme amnésique sur qui plane un danger insaisissable. Là encore, un ouvrage qui ne tardera pas à quitter ma PAL !

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- À Marche forcée de Slavonir Rawicz. L'unique choix de Nelfe mais quel choix ! Nous avions regardé l'adaptation cinéma lorsqu'elle est passée à la télévision et nous avions été bluffé par cette histoire vraie (Les Chemins de la liberté de Peter Weir, sorti en 2010). Ce livre est le témoignage unique d'évadés du goulag russe qui ont parcouru des miliers de kilomètres à travers le désert de Gobi. Je pense que c'est le genre de lecture qui ne laisse pas indifférent. J'ai hâte de savoir ce que Nelfe en pensera, d'autant plus qu'elle affectionne les romans des "grands espaces" !

De belles pioches une fois de plus, des PAL qui grossissent un peu mais pas trop (on a vu pire au Capharnaüm éclairé en terme d'acquisitions !) et qu'il faudra faire diminuer quand la rentrée littéraire 2016 sera derrière nous. Quel bonheur que d'être lecteur !


lundi 12 septembre 2016

"Sur cette terre comme au ciel" de Davide Enia

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L'histoire : Palerme, années 1980. Comme tous les garçons de son âge, Davidù, neuf ans, fait l’apprentissage de la vie dans les rues de son quartier. Amitiés, rivalités, bagarres, premiers émois et désirs pour Nina, la fillette aux yeux noirs qui sent le citron et le sel, et pour laquelle il ira jusqu’à se battre sous le regard fier de son oncle Umbertino. Car si Pullara, Danilo, Gerruso rêvent de devenir ouvrier ou pompiste comme leurs pères, Davidù, qui n’a pas connu le sien, a hérité de son talent de boxeur.

La critique de Mr K : Voici un livre dont la quatrième de couverture m'a de suite accroché : une saga familiale se déroulant en Sicile, un fil conducteur - la boxe - qui renvoie à des images fortes et la découverte du sentiment amoureux chez un petit gamin paumé. Sur la terre comme au ciel était la promesse d'un beau voyage dans le cœur des hommes et dans un petit coin d'Europe que je ne connaissais que peu.

Le roman débute quand le jeune Davidù a neuf ans. Orphelin de père, il grandit auprès de sa mère infirmière, d'une grand-mère institutrice pétrie de principes et de bon sens, d'un grand-père mutique et mystérieux, d'un oncle charismatique fonceur et dragueur, et les copains de la rue avec lesquels il traîne à longueur de journée. Une bagarre va bouleverser sa vie : il protégera et rencontrera par la même occasion Nina qui va devenir le grand amour de sa vie. Repéré par son oncle, il va le pousser à intégrer sa salle de boxe. Ce sport dans la famille est une véritable religion : le grand-père, le père et l'oncle du jeune garçon ont été aussi des boxeurs talentueux...

Au premier abord, ce roman est assez déroutant. En effet, la narration est originale car segmentée entre trois époques bien distinctes. On passe du coq à l'âne, de l'histoire du grand-père durant la Seconde Guerre mondiale à celle d'Umbertino (l'oncle) et du père de Davidù dans les années 60 puis à celle de Davidù. Aucun signalement de changement d'époque si ce n'est de légers indices sur le contexte ou le rappel des prénoms des protagonistes. On passe donc de l'un à l'autre, sans parfois vraiment savoir à quel moment se déroule le récit. La surprise passée, on se prend très vite au jeu et cette constance dans les allers-retours se transforme en puzzle redoutable de finesse et d'agencement. Les parcelles d'histoire font écho entre elles (parfois l'histoire est racontée à l'envers à la manière de Memento de Christopher Nolan), les existences décrites s'en voient magnifiées et un sens général se dégage donnant une densité très forte à cette saga d'hommes.

On atteint de beaux sommets dans cet ouvrage avec les quatre principaux personnages que l'on suit particulièrement. La langue simple et épurée de l'auteur cisèle à merveille le jeune garçon en devenir qui subit les affres de l'amour naissant et doit se confronter à l'histoire familiale. Je ne suis pas forcément un grand amateur de boxe mais j'ai trouvé les phases d’apprentissage très bien rendues et puissantes dans l'évocation des efforts et sacrifices nécessaires pour se surpasser et tenter de toucher le saint Graal pour cette famille : le titre national. J'ai aussi beaucoup apprécié les passages concernant le grand-père et notamment celui où il est fait prisonnier par les alliés et passe plusieurs mois dans un camp de prisonniers. Camaraderie et traîtrise sont au rendez-vous avec un passage tout bonnement sublime où Rosario (le grand-père) se retrouve au mitard pour trois jours. Les émotions émergent à fleur de peau, c'est un grand train de montagne russe que nous empruntons notamment lors de l'évocation du père disparu. Quel destin que celui des hommes de cette famille !

Mon seul regret avec ce livre : l'aspect machiste de l'ensemble. Les figures masculines dégagent un charme et une puissance incroyable (les récits de combat sont terribles et fortement émotionnels) mais les femmes ne semblent jouer qu'un rôle secondaire : peu ou pas grand-chose sont dites concernant la mère de Davidù, la grand-mère idem si ce n'est un très beau passage sur la fonction du langage et le droit de le maltraiter une fois qu'on le maîtrise (je suis à 100% pour !). Nina ne reste qu'une ombre, un désir lointain et les rares fois où elle apparaît ne donnent pas lieu à de grandes effusions même si l'on ressent fortement la tension amoureuse entre elle et Davidù. Je ne parle pas des multiples références aux prostituées dont use et abuse sans vergogne l'auteur durant les passages concernant le grand-père et l'oncle. Clairement, certains passages m'ont choqué et ne donnent vraiment pas envie d'aller en Sicile tant la figure féminine est effacée de tout ce roman, cloisonnée dans des fonctions de maîtresses de maison ou de défouloir pour homme en manque. Sont-ils si misogyne que cela ? Est-ce un parti pris ? Cet aspect m'a vraiment rebuté en tout cas et je pense que l'auteur a voulu avant tout parler d'une lignée masculine. Dommage pour moi...

Reste cependant une lecture vraiment agréable, puissante et addictive pour un auteur à suivre tant ce premier roman possède une identité forte ainsi qu'un souffle puissant et entraînant. Certainement pas le meilleur livre de l'année à mes yeux à cause d'un certain parti pris mais une histoire bien maîtrisée et des personnages hauts en couleur. À tenter si le cœur vous en dit !

mercredi 24 août 2016

"La Valse des arbres et du ciel" de Jean-Michel Guenassia

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L'histoire : Auvers-sur-Oise, été 1890. Marguerite Gachet est une jeune fille qui étouffe dans le carcan imposé aux femmes de cette fin de siècle. Elle sera le dernier amour de Van Gogh. Leur rencontre va bouleverser définitivement leurs vies. Jean-Michel Guenassia nous révèle une version stupéfiante de ces derniers jours.

Et si le docteur Gachet n’avait pas été l’ami fidèle des impressionnistes mais plutôt un opportuniste cupide et vaniteux ? Et si sa fille avait été une personne trop passionnée et trop amoureuse ? Et si Van Gogh ne s’était pas suicidé ? Et si une partie de ses toiles exposées à Orsay étaient des faux ? ...

La critique de Mr K : Il y a presque tout juste un an, je vous parlais de mon engouement sans borne pour Le Club des incorrigibles optimistes du même auteur. J'avais adoré le style de Guenassia, l'aspect quasi documentaire de son ouvrage présentant un reflet fidèle d'une époque (la Guerre Froide) et le romanesque de son récit avait fini par définitivement m'emporter très très loin dans le plaisir de la lecture. À l'occasion de la rentrée littéraire 2016, il revient à la charge avec cette fois ci un focus sur la fin de vie de Van Gogh qui devrait à priori lever le voile sur un certain nombre d'interrogations : La Valse des arbres et du ciel.

L'histoire nous est racontée à travers les yeux de Marguerite Gachet, fille du médecin s'occupant alors de Vincent Van Gogh. La subjectivité est donc de mise avec le déroulé des dernières semaines du peintre à Auvers-sur-Oise durant l'été 1890. Récemment diplômée du Baccalauréat (ce qui est très rare pour une fille à l'époque), la jeune-fille de 19 ans ne souhaite qu'une chose : devenir peintre. Mais l'époque n'est pas encore à l'égalité des sexes, loin de là. Seuls les hommes sont admis dans les écoles des beaux-arts, seuls quelques artistes non reconnus donnent des cours aux femmes et seulement à titre de loisir, elles n'ont aucune chance de percer dans le milieu. Et puis son père a d'autres projets pour elle, à commencer par un mariage avec un ami d'enfance de Marguerite qui doit devenir pharmacien et qui représente un très bon parti. La jeune fille a de plus en plus de mal avec sa condition de femme qui l'oblige à se conformer au machisme institutionnalisé dans la société française de l'époque.

Le déclic qui va tout faire basculer se présente lors d'un dîner organisé par Gachet père avec Van Gogh qui attise chez lui des convoitises pécuniaires. Aimant se faire payer en tableaux, c'est l'occasion pour lui plus tard de faire des plus-values. Il est loin de se douter que sa fille va tomber éperdument amoureux du peintre qui en plus de représenter la promesse de l'amour rêvé pourrait l'aider à touche du doigt son projet de devenir elle-même artiste. C'est le début de la course en avant pour Marguerite qui doit ruser pour pouvoir rejoindre son amant. La fin de l'histoire, le lecteur la connaît déjà si la vie de Van Gogh ne lui est pas étrangère. Ce sera tragique et ici teinté de révélations que chacun décidera de croire ou non. À priori, beaucoup de spécialistes spéculent sur les raisons de la mort du peintre et sur le rôle exact des Gachet. Guenassia présente dans ce roman une version romancée qui fera sans doute bouger les lignes dans les cercles concernés. Pour ma part, j'ai goûté à ce roman et j'ai surtout apprécié son aspect purement romanesque et fictionnel.

Tout d'abord, nous pénétrons totalement dans la vie et l'esprit d'une femme de l'époque. C'est très réussi, juste et sans détails inutiles (le livre ne compte que 295 pages). Le récit est intimiste et colle au vécu de Marguerite, notamment ses ressentis et son approche de Vincent Van Gogh qui n'est ici qu'un homme passionné par son art et non l'artiste bankable qu'il est devenu aujourd'hui. Plein d'humanité, les écrits de Marguerite nous frappent au cœur par leur franchise et leur naturel désarmant. Qu'il doit être difficile d'être une femme en cette fin de XIXème siècle ! Leur liberté est bien réduite et elles sont soumises à la volonté de leur père puis après de leur mari. Marguerite ne supporte plus ces contraintes, elle veut maîtriser sa vie et s'affranchir des règles discriminantes qui voudraient lui imposer une vie qu'elle subirait plutôt que de la choisir. Cela ne va pas se faire sans heurts et certains passages sont assez difficiles notamment dans les rapports qui se dégradent avec son père et qui révèlent alors sa vraie nature, son amour paternel se muant en autoritarisme domestique faisant régner la terreur dans sa maisonnée (un fils faible et une servante aux ordres).

Et puis, il y a ses rencontres lumineuses avec l'artiste et sa fascination pour sa personnalité (l'amour rend aveugle) et son art. Au passage, Guenassia nous offre de belles descriptions du travail du peintre dans son approche des couleurs, sa technique de peinture et ses méthodes (ses réveils à l'aurore et ses déambulations dans les campagnes environnantes notamment). En filigrane des propos de Marguerite, Van Gogh apparaît comme assez antipathique et finalement peu accroché à la jeune fille mais totalement obsédé par la peinture et la volonté de peindre constamment. Figure pleine d'ombre et de lumière, Van Gogh se révèle profondément humain et en même temps inatteignable par le commun des mortels. Du moins jusqu'à un certain point...

Intercalés entre les différents fragments de vie, l'auteur a placé des passages de lettres de Van Gogh à différents destinataires et des extraits de journaux. Loin d'être anecdotiques, ces documents véridiques ajoutent à la tension d'ensemble et contextualisent à merveille le roman dans son époque et les mœurs qui l'habitent. Ces précisions historiques font remarquablement écho au récit principal, l'enrichissant au passage et éclairant le lecteur néophyte en matière de connaissances sur le XIXème siècle. En contre-point, la caractérisation des personnages est précise comme une horloge suisse et donne une profondeur intéressante à une trame d'amour contrarié plutôt classique. Les révélations finales ne m'ont pour ma part ni particulièrement choqué comme j'ai pu le lire ici ou là, ni franchement éclairé sur quoique ce soit, ayant choisi d'aborder cette lecture essentiellement sur le plan émotionnel. C’est mon côté romantique et dans ce domaine l'histoire d'amour vécue par Marguerite est vraiment poignante. On a le cœur au bord des lèvres en fin de lecture.

L'ensemble se lit en tout cas très facilement avec un plaisir renouvelé même si je trouve que le style de Guenassia est moins en verve dans cet ouvrage, mais l'écriture reste cependant belle et d'une grande sensibilité. La Valse des arbres et du ciel est un beau roman qui conviendra aux amateurs de l'époque, de Van Gogh et d'histoires d'amour compliquées.

lundi 8 août 2016

"Germania" de Joël Schmidt

GermaniaL'histoire : C'est en France, où elle est partie poursuivre ses études au lendemain de la Première Guerre mondiale, que Karoline, une jeune allemande éprise de littérature romantique, rencontre Jean. Très vite, ils s'aiment, mais leur amour, symbole de la réconciliation entre deux pays ennemis, est vite menacé par l'Histoire : contraints de se réfugier dans le château familial en Corrèze lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, ils subissent de plein fouet cette nouvelle page meurtrière, déchirés de voir leurs cultures respectives se livrer une guerre sans nom. Quelques années plus tard, naît le rêve, fou et audacieux, de leur fils : fonder Germania, un centre culturel allemand, comme une minuscule enclave au coeur de la France. Mais cette Allemagne idéale est-elle possible dans d'autres esprits que les leurs ?

La critique Nelfesque : Comme vous le savez si vous êtes un(e) habitué(e) du Capharnaüm éclairé, j'aime beaucoup les ouvrages traitant de la Seconde Guerre mondiale. A force de lire des romans dessus, je commence à en avoir fait le tour et il est difficile d'être original avec ce sujet. Joël Schmidt, avec "Germania", a cependant su trouver un angle différent et interpeller ses lecteurs sur une question plus large en se focalisant sur la notion de racines et sur le poids de l'histoire familiale et de l'Histoire sur les générations futures.

La Seconde Guerre mondiale est, nous le savons tous, une époque très lourde et éprouvante. Une fois encore, ici, nous sommes au coeur du conflit et l'auteur a choisi d'évoquer cette période de l'Histoire par le biais de l'histoire d'amour entre Jean et Katerine.

La première partie du roman est très classique. Nous faisons la connaissance de Katerine, jeune allemande étudiante à Paris, et plus tard de Jean, un français dont elle va tomber amoureuse. Nous les suivons dans leur histoire et leurs premiers moments ensemble. Mais très vite, la Seconde Guerre mondiale éclate et ils se retrouvent contraints de se replier dans le château familial faisant de ce lieu une bulle protectrice.

De leur union né Gunther. Nostalgique d'une époque qu'il n'a pas connu, il est tiraillé entre ses origines allemandes de par sa mère et françaises de par son père. Ne sachant se situer et se créer une identité propre, il va passer sa vie à la recherche d'un Eden fantasmé. C'est son parcours et ses réflexions sur son passé que le lecteur découvre dans la deuxième moitié du roman. Une approche sensible et peu commune qui donne à voir les difficultés pour les générations à venir à appréhender les drames du passé de leurs aïeux. Une double peine entre culpabilité, inquiétudes et espoirs.

"Germania" nous offre une autre façon d'aborder ce conflit passé qui laisse encore des traces dans nos mémoires et dans nos façons de voir la vie. Comment l'on gère notre rapport au monde, qu'est ce qui détermine notre "chez nous"... Intéressant et assez atypique dans son approche. A lire pour ceux qui s'intéressent à ces problématiques.

jeudi 23 juin 2016

"Le Coma des mortels" de Maxime Chattam

le-coma-des-mortelsL'histoire : Qui est Pierre ?
Et d'ailleurs se nomme-t-il vraiment Pierre ?
Un rêveur ?
Un affabulateur ?
Un assassin ?
Une chose est certaine, on meurt beaucoup autour de lui.
Et rarement de mort naturelle.

La critique Nelfesque : Des romans de Chattam, j'en ai lu quelques uns. J'en ai aimé certains, d'autres beaucoup moins. Avec "Le Coma des mortels", on touche le fond. Attention chronique 100% subjective et viscérale. Ce roman étant très "moi, je", je m'adapte !

En librairie depuis le 2 juin, j'ai lu ce roman avant sa sortie et depuis je ronge mon frein. Vendu comme un thriller (l'auteur a beau s'en défendre en promo, la maison d'édition l'annonce bien en thriller dans son argumentaire presse), cet ouvrage est une pure blague. Du thriller, il n'en a ni l'odeur, ni le goût. Aucun suspense, aucune tension. Un roman noir peut-être ? Non plus. Ou alors un très mauvais tant les personnages sont insipides et l'écriture médiocre. Chattam a énormément de fans et je ne doute pas que son dernier roman se vendra très bien grâce à son nom mais personnellement ça me met en colère de voir des premiers romans d'auteurs inconnus passer quasi inaperçus alors que ce sont de pures pépites et constater que "Le Coma des mortels", aussi mauvais soit-il, restera au box office des ventes pendant des semaines. Comment un auteur peut-il décemment sortir un roman pareil et enfler ses lecteurs ainsi ?

Je suis en colère car Chattam est à la base quelqu'un que j'aime bien mais plus on avance dans le temps, moins je le reconnais. Où est l'auteur de thriller talentueux de la Trilogie du Mal ? Où est passée sa noirceur ? L'auteur a voulu faire dans la nouveauté (chose qu'il avait déjà amorcé dans son précédant ouvrage) et il l'a clairement énoncé : "Le Coma des mortels" s'annonce comme un renouveau. Dorénavant il continuera sa route sans moi (ça ne lui changera pas sa vie mais ça me dégagera du temps pour lire d'autres romans).

Avec "Le Coma des mortels", Chattam apporte certes un vent de nouveauté dans son écriture mais certainement pas dans le genre ou la littérature en général. Ici, on surfe allègrement sur des vagues à succès : érotisme et religion. Ça parle cul, c'est cru, ça baise à tous les étages, ça émoustille peut-être certains lecteurs mais ça ne me fait pas plus d'effet qu'un roman-photo paru dans "Nous deux". Ah pardon, ici ça baise dans un cimetière comme ça c'est plus gothique et malsain. Vous les voyez les gros sabots ?

Parlons de l'histoire ? Elle tourne autour du narrateur qui se regarde le nombril sur presque 400 pages. A coup de leçons sur la vie et sur la religion, l'auteur nous assène des vérités comme on enfonce des portes ouvertes. Au forceps et sans aucune finesse, en invectivant le lecteur, en le repoussant dans ses retranchements (c'est l'intention de l'auteur même si ça fait flop). Exactement le même procédé qui m'avait ulcéré dans le final de "Que ta volonté soit faite"... Même cause, même conséquence, une envie folle de prendre le narrateur, Pierre, entre 4 yeux et lui dire qu'il n'a rien compris à la vie et que le monde ne tourne pas autour de sa petite personne. Merci pour la leçon mais tu pourras repasser !

"Mais sinon, y a des meurtres ou bien ?" Même si la 4ème de couv' annonce qu'on meurt beaucoup autour de lui et rarement de mort naturelle, les morts sont tellement noyées au milieu d'un trip narcissique et un style lénifiant que le lecteur passe complètement à côté. Sans vraiment être intéressée par le pourquoi du comment, assistant avec douleur au crash d'un auteur de renom, la lectrice consciencieuse que je suis (je crois que maintenant je vais m'autoriser à abandonner des lectures en cours parce que là c'est plus possible) compte les pages et veut en finir (pas avec la vie, je vous rassure). Oui Chattam m'a eue... A l'usure !

Avec l'arrivée du personnage d'Antoine, être bienfaiteur et petite bouffée d'oxygène dans cet ouvrage, j'ai cru que le vent pouvait tourner, que la magie allait opérer. Malheureusement, Antoine n'est que de passage et emporte avec lui mes espoirs...

Allez, on finira sur cette magnifique accroche de la maison d'édition à l'arrière du roman qui prouve une fois encore que le mieux est l'ennemi du bien :

Rebondissements incessants, métamorphoses, humour grinçant... Un livre aussi fascinant que dérangeant, en quête d'une vérité des personnages qui se dérobe sans cesse. Un roman noir virtuose dont l'univers singulier n'est pas sans évoquer celui d'un cinéma où David Lynch filmerait Amélie Poulain.

...

On n'a visiblement pas lu le même bouquin.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé:
- "L'Ame du mal"
- "In tenebris"
- "Maléfices" (ah mais mince, je ne l'ai jamais chroniqué celui là...)
- "Les Arcanes du chaos"
- "La Conjuration primitive"
- "La Patience du diable"
- "Que ta volonté soit faite"

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mardi 21 juin 2016

"Les Noces macabres" de Jean-François Coatmeur

Les Noces macabres

L'histoire : Tout commence par un coup de fil. Une voix métallique qui menace tour à tour le père Gildas, cloîtré dans son abbaye de Kerascouët, le maire d'une petite ville de Bretagne, effrayé au point de renoncer à un mandat de député, et un médecin du Perche, qui prend la fuite. Trois notables aux vies transparentes, qui avaient fait leurs études de médecine ensemble. Avec le chirurgien Alain Vénoret, revenu à Brest après de nombreuses années d'absence, ils formaient un joyeux quatuor : "la petite bande". Pourquoi se sont-ils séparés brusquement ? Que leur a chuchoté cette mystérieuse voix pour les troubler à ce point ? Et pourquoi Alain a-t-il été épargné ?

La critique de Mr K : La Bretagne, ça vous gagne! L'adage est bien connu en terme de paysages, de culture et de bonnes soirées bien arrosées. Beaucoup moins pour moi en terme de littérature, je dois avouer que niveau auteurs régionaux je n'y connais presque rien et que je me suis davantage attaché dans le passé à lire contes et légendes de notre contrée sauvage qui est bien pourvue en la matière. L'occasion s'est présentée de lire ce thriller se déroulant à Brest. Banco pour moi, c'est encore avec une certaine nostalgie que je repense à mes années estudiantines là-bas. Heureusement pour moi, même si elles se sont révélées agitées, elle n'ont pas sombré dans l'horreur comme la vie de certains des protagonistes de ces Noces macabres, récit court et caractérisé par une tension permanente.

Vengeance, vengeance ! Quand le passé ressurgit, cela peut faire des dégâts surtout si lors de nos études, on a commis l'irréparable. Oubli et impunité ne sont jamais garantis et quatre notables bien installés vont en faire les frais et pas qu'à moitié ! Une soirée qui tourne mal, une mère courage qui transmet de lourds dossiers à son enfant et ce dernier va déchaîner la fureur grâce à un plan machiavélique qui ne laissera personne indemne et surtout pas le lecteur pris en otage par un auteur sacrément doué pour maintenir le suspens en place.

La preuve en est que j'ai parcouru cet ouvrage en un après-midi profitant par la même occasion du temps splendide dont nous avons bénéficié en Morbihan il y a quelques jours (cette remarque est principalement destinée aux mauvaises langues qui disent qu'il pleut toujours en Bretagne). Récit court d'à peine 200 pages, chapitres succincts, descriptions acérées, des personnages charismatiques, des péripéties en veux-tu en voila… Les éléments sont tous là pour procurer un plaisir de lecture simple et efficace.

On se prend très vite d'affection pour Chris dont le passé révélé va provoquer un électrochoc dans sa vie rangée et sans histoire. L'auteur nous en fait un portrait vraiment poignant tout en gardant quelques cartouches pour la fin. C'est là toute l'ingéniosité de Coatmeur, savoir doser révélations et part d'ombre pour maintenir le lecteur entre vérité et ignorance. On pense toujours avoir un coup d'avance sur le récit mais on est constamment surpris. Pour mieux égarer le lecteur, certains chapitres prennent le point de vue d'autres personnages comme le petit ami de Chris ou encore les quatre mystérieux notables qui commencent à sentir le vent du boulet. L'auteur tricote un canevas assez complexe et se plaît à y emprisonner des hommes à la conscience pas très claire. Gare à celui qui n'affrontera pas son passé à l'heure voulue !

Le bémol pour ma part vient de la fin qui, même si elle se révèle particulièrement épouvantable, m'a fait penser à celle d'un de mes films culte : Old boy de Park-Chan Wook (pas l'affreux remake US). La grosse surprise n'a donc pas pris pour moi mais il faut avouer que l'entreprise est bien menée, portée par une écriture à la fois simple et évocatrice, une dimension thriller prenante et une architecture en toile d'araignée fascinante. On sait que ça va mal finir et ce plaisir sadique est très bien attisé. J'ai aussi retrouvé nombre de lieux que j'ai pu connaître "in real life" et cet aspect m'a touché mais c'est l'ancien étudiant brestois qui parle là !

Au final, une bonne lecture qui ne révolutionne pas le genre mais qui l'entretient et rien que cela, c'est déjà très bien !

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samedi 11 juin 2016

"20 + 1 short stories" - Ouvrage collectif

20+1 short stories

L'histoire : Pour fêter les vingt ans de la collection "Terres d'Amérique", voici réunies 21 nouvelles de ses auteurs les plus emblématiques. 21 écrivains qui dessinent un portrait fort et sensible de la littérature nord-américaine d'aujourd'hui, de la sombre tendresse de Sherman Alexie au souffle narratif de Joseph Boyden, la grâce poétique de Charles d'Ambrosio ou la violence émotionnelle de Craig Davidson en passant par le réalisme magique de Louise Erdrich et l'exubérance de Karen Russell. 21 textes qui prouvent définitivement que la nouvelle est loin d'être un genre mineur. Et c'est pour cela qu'il faut la fêter, la célébrer. Qu'il faut encourager les lecteurs à lire des recueils et à découvrir de jeunes auteurs. Car défendre la nouvelle, c'est défendre la littérature.

La critique de Mr K : Ceux qui nous suivent régulièrement savent que nous sommes rarement déçus par la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Entre romans et nouvelles, c'est souvent l'occasion de découvrir une autre Amérique, plus humaine et moins caricaturale que ce que nous sert régulièrement le cinéma hollywoodien, la cohorte de séries qui inondent nos écrans et les écrivains bankable qui pour ma part ne m'ont séduit qu'un temps. Dans ce volume un peu particulier, Francis Geffard (le directeur de cette collection) nous convie à une fête de la littérature et surtout de la nouvelle qu'il défend âprement avec passion depuis maintenant 20 ans. Il convoque pour l'occasion les meilleurs auteurs de son catalogue pour un tour d'horizon aussi riche que passionnant d'une Amérique qui doute, se cherche et se penche sur ses racines. Cerise sur le gâteau, pour l'occasion un inédit se glisse dans ces 21 textes afin de découvrir un auteur prometteur.

Aux USA, la nouvelle n'est pas décriée comme en France, terre de littérature qui a tendance d'ailleurs à se prendre trop au sérieux. Outre-manche, les grands auteurs débutent souvent par des short-stories qu'ils font paraître dans des magazines et des revues universitaires, leur permettant ainsi de se faire un nom, d'obtenir des résidences universitaires et pour certains de percer dans le milieu de l'édition. Cela se traduit par une production de recueils de nouvelles plus importante et de sacrés succès en librairie avec la nécessité pour l'auteur à chaque micro-récit d'allier caractérisation rapide, récit accéléré et recherche de l'efficacité pour ne pas perdre en route un lecteur que l'on doit capter dès les premières pages. À la fin du présent volume, chaque auteur a le droit à sa petite biographie particulière ce qui éclaire le parcours de chacun et donne à voir leurs origines, leurs influences et après lecture de la nouvelle leur style et spécialité. Riche idée qui risque malheureusement de m'appauvrir au niveau du portefeuille tant j'ai rencontré de nouveaux auteurs à approfondir dans de futures lectures.

C'est donc un balayage hétéroclite de l'Amérique qui nous est proposé ici, des entrées multiples dans les mentalités US : les familles et leurs dysfonctionnements (c'est un des thèmes les plus abordés dans ce recueil), l'amitié et l'amour, la notion de foi (et de non-croyance aussi), le progrès et ses limites, la vie citadine et la vie rurale, le retour à la vie normale après un séjour en zone de guerre et toute une série de situations apparemment simples mais qui vont révéler toute la complexité de l'existence humaine. C'est un océan de sentiments, de relations ambiguës qui s'agitent dans ces pages et bouleversent les certitudes que le lecteur se fixe en début de récit. Rien n'est figé et chaque nouvelle apporte son lot de surprise, de retournement de situation et de final alambiqué tout en sachant que le genre reste dans le narratif contemporain, proche du quotidien que chacun de nous peut vivre ou avoir vécu. Décès accidentels et pertes d'êtres chers, paupérisation, rapports tendus au sein des familles, quête d'identité et de son passé, l'amour soumis à la réalité de la vie, instants de fraternisation et d'amitié… autant de moments qui font écho à notre propre vie et l'enrichissent. Belle expérience humaine avec des auteurs qui partagent bien plus que leur œuvre et offrent un beau panel de destins touchants et édifiants.

Je vous mentirai en vous disant que toutes les nouvelles se valent et la subjectivité est exacerbée dans ce genre si particulier. Trois seulement m'ont déçu profondément mais je pense que c'est dû au thème abordé qui ne me touchait pas particulièrement. La majeure partie des récits proposés m'a "chaviré", étonné, questionné et profondément captivé. Chacun je pense y trouvera son compte et passera des moments parfois inoubliables comme avec la nouvelle Les Enfants de Dieu où un homme se voit confier deux handicapés lourdement atteints et qui va devoir affronter les parents indignes qui les rejettent, Pièces détachées où un couple essaie de survivre à l'horrible drame arrivé à leur fille étudiante, l'ensorcelante nouvelle Le Plongeon du guerrier indien où l'on suit le destin d'un amérindien partagé entre deux femmes, ce récit est une valse de l'hésitation d'une grande sensibilité. J'ai aussi adoré la violence à fleur de peau qui habite la nouvelle Un Goût de rouille et d'os et son personnage principal charismatique à souhait (univers autour de la boxe, ça devrait plaire à Nelfe ça !) ou encore le naturalisme puissant de La Femme du chasseur, où quête des grands espaces et amour ne font pas bon ménage. Mais il y a tellement d'autres nouvelles très réussies dans ce recueil que cette chronique n'en finirait pas !

Au final, j'ai dévoré les plus de 600 pages de ce livre (qui ne coûte que 14 euros en broché, on peut souligner l'effort) en quelques jours et l'amoureux de littérature indépendante US que je suis en est sorti ravi. Univers divers, écritures riches et prometteuses, personnages marquants et histoires fascinantes peuplent un ouvrage cohérent et vraiment poignant par moment. Un recueil à lire absolument si vous êtes amateur de nouvelles et de voyages au coeur des USA.

Critiques d'autres ouvrages d'auteurs présents dans ce volume :
- Cataract city de Craig Davidson
- Toute la lumière que nous ne pouvons voir de Anthony Doerr
- Le Pique nique des orphelins de Louise Erdrich
- La Malédiction des colombes de Louise Erdrich
- Love medecine de Louise Erdrich
- Le Paradis des animaux de David James Poissant

mardi 31 mai 2016

"Congo Requiem" de Jean-Christophe Grangé

Congo RequiemL'histoire : On ne choisit pas sa famille mais le diable a choisi son clan.
Alors que Grégoire et Erwan traquent la vérité jusqu'à Lontano, au coeur des ténèbres africaines, Loïc et Gaëlle affrontent un nouveau tueur à Florence et à Paris.
Sans le savoir, ils ont tous rendez-vous avec le même ennemi. L'Homme-Clou.
Chez les Morvan, tous les chemins mènent en enfer.

La critique Nelfesque : "Congo Requiem" est la suite de "Lontano" paru en septembre dernier chez Albin Michel. Ne vous aventurez pas dans la lecture de ce roman sans avoir lu le premier volet de ce diptyque.

Nous retrouvons ici la famille Morvan, ce clan aux liens ambivalents fait d'amour et de répulsion où le passé n'est que mensonge et les sentiments complexes. Dès les premières pages, le ton est donné. Jean-Christophe Grangé reprend l'histoire là où elle s'est arrêtée dans son ouvrage précédent et ne diminue pas son rythme. Le lecteur est tout de suite replongé dans l'intrigue. Il n'y a pas de temps morts, impossible de reprendre son souffle, les aventures de Morvan père et fils en Afrique vont nous mener tout droit au coeur de contrées suffocantes et denses.

Bien que l'enquête a été résolue dans "Lontano", Erwan sent que tout n'est pas bien clair dans le passé de son père et compte bien démêler l'affaire en se rendant lui-même au Congo, là où Grégoire a passé une partie de ses jeunes années. Un voile opaque règne sur cette période de sa vie et il est temps de déterrer les vieux démons. Erwan n'est pas au bout de ses surprises...

Dans ce volet, Grangé nous fait vivre l'Afrique de l'intérieur. Avec force détails, il entraîne son lecteur au coeur de l'Afrique noire, dans une zone où Tutsis et Hutus s'affrontent, où les conditions météorologiques font perdre la raison, où des armes puissantes se retrouvent aux mains de novices et où les pratiques n'ont rien de communes avec celles de l'Europe. C'est dans ce milieu inhospitalier et au climat hostile qu'Erwan va mettre toute son énergie, parfois avec inconscience, pour suivre les traces de la jeunesse de son père jusqu'à la ville de Lontano aujourd'hui abandonnée.

Dans le même temps, nous suivons les frères et soeurs d'Erwan qui, bien que n'étant pas de la police, ont aussi la fibre enquêtrice. Loïc est en pleine désintox sur les routes d'Italie et nage en eaux troubles chez sa belle-famille. Gaëlle, quant à elle, est toujours aussi intrépide et, se questionnant sur son psy, mène l'enquête avec l'aide d'Audrey. Ce joli petit monde va lever des lièvres qui vont constituer au final un gigantesque puzzle malsain. Autant vous le dire tout de suite, ne vous attachez pas trop aux personnages. Grangé n'hésite pas à les malmener, les faire souffrir et au besoin en dézingue quelques uns pour le bien de l'histoire. Avec lui, on ne fait pas dans la dentelle mais dans l'efficacité !

Plus politique que Lontano, Grangé densifie son histoire avec Congo Requiem et apporte ici une lecture différente de son précédent ouvrage. Tout est remis en cause, plus rien n'est certain, le doute s'installe. Cet auteur est un virtuose du retournement de situation, de la révélation qui tue. Dans ce roman de plus de 700 pages, il retourne littéralement le cerveau de ses lecteurs et donne envie de relire Lontano à la lumière des révélations faites ici. Une incroyable prouesse et une intégrale de 1400 pages au total où l'ennui ne pointe jamais, où l'intérêt ne fait que s'accroître, où l'arrivée du dénouement entraîne un sprint final terrifiant et où le lecteur ne peut que louer l'auteur pour son machiavélisme génial !

De mon côté, j'applaudis des deux mains. Je crie au génie. Grangé fait ici très fort et renoue avec ses meilleurs romans. On retrouve dans Lontano et Congo Requiem (qu'il faut absolument lire à la suite et dans l'ordre) tout ce qui fait le talent de Grangé : un gigantesque tableau fait de suspense et de rebondissements sur fond de dépaysement géographique et culturel avec des personnages couillus et singuliers. Un ouvrage rondement ficelé et un must pour tout amateur de thriller !

Déjà lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé:
- "Lontano"
- "Kaïken"
- "Le Passager"
- "La Forêt des Mânes"
- "Le Serment des limbes"
- "Miserere"

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mercredi 25 mai 2016

"Zazous" de Gérard De Cortanze

zazousL'histoire : On n'est pas sérieux quand on a quinze ans - même en pleine Occupation. Chaque jour, au café Eva, une bande de zazous se retrouve pour écouter du jazz. Josette, Pierre et Jean sont lycéens, Sarah est coiffeuse, Charlie trompettiste, Maris danseuse, Lucienne apprentie mannequin. Dans un Paris morose, ils appliquent à la lettre les mots d'ordre zazous : danser le swing, boire de la bière à la grenadine, lire des livres interdits, chausser en toutes circonstances des lunettes de soleil et enfiler de longues vestes à carreaux.

A mesure que les Allemands montrent leur vrai visage, ces jeunes gens qui ne portent pas encore le nom d'adolescents couvrent les murs de Paris du "V" de la victoire, sèment la panique dans les salles de cinéma et les théâtres, déposent une gerbe le 11 novembre sous l'Arc de Triomphe, arborent, par solidarité et provocation, l'étoile jaune. Traqués par les nazis, pourchassés par les collaborateurs, rejetés par la Résistance, les zazous ne veulent pas tant "changer la vie" qu'empêcher qu'on ne leur confisque leur jeunesse.

La critique Nelfesque : Vous le savez, si vous êtes un fidèle du Capharnaüm éclairé, autant Mr K est un adepte d'ouvrages traitant de la Première Guerre mondiale, autant de mon côté je ne rechigne jamais à lire un roman / document / essai (...) sur la seconde. C'est donc tout naturellement que je me suis dirigée vers "Zazous" de Gérard De Cortanze sorti début mars chez Albin Michel sans en avoir entendu parler au préalable, sans connaître l'auteur et sans même être très au courant de l'implication du mouvement Zazou dans le déroulement de l'Histoire.

J'avais donc encore des choses à apprendre sur cette guerre de 39-45 qui a de moins en moins de secret pour moi. Il est vrai que la musique a toujours été révélatrice d'une époque, elle met en lumière des espoirs, des peurs, des volontés. Je n'aurais jamais pensé à aborder cette guerre sous le prisme de la musique des zazous, plutôt versée dans le jazz et le swing, et par tout ce qu'il y a autour, un look, un état d'esprit, une façon de voir la vie. En cela "Zazous" est très intéressant et prend le parti d'apporter un vent de liberté sur une époque lourde. Ces jeunes semblent se moquer de tout, peu leur chaut la guerre, tout ce qui leur importe c'est de vivre ! Les voisins les regardent d'un drôle d'oeil, eux les jeunes écervelés qui ne semblent pas voir plus loin que le bout de leur nez et ne pensent qu'à danser et à se pavaner dans les rues dans leurs costumes ridicules. En apparence certes. Mais si l'on gratte sous le vernis du paraître, on met à nu toute une philosophie de vie.

Le lecteur suit ici une bande de copains parisiens ("parisiens" a ici son importance puisque je ne pense pas qu'il fut possible de vivre avec autant d'intensité sa vie de zazou en province) qui affublés de larges vestes à carreaux et de pantalons bouffants, se coiffent de cheveux longs et passent leurs soirées au cinéma ou en concert même en période de couvre feu. Ces jeunes bravent tout, le danger, les codes, les moeurs. Qu'importe qu'il y ait la guerre, si telle est leur vie, autant la vivre jusqu'au bout et comme ils l'entendent. Issus d'un milieu aisé, ils sont cultivés, s'intéressent à différents mouvements artistiques, sont au fait des derniers lieux tendance où se tiennent des concours de danse, sont relativement épargnés du fait de leurs relations lorsque viennent les périodes de restriction.

Tout cela est assez déconcertant. Nous sommes en pleine guerre, nous connaissons les conditions de vie de certains, le froid, la peur, la faim... Et au milieu du chaos, dans ce roman de Gérard De Cortanze, nous suivons des jeunes gens qui semblent flotter au dessus du lot, qui sont certes atteint par l'actualité mais d'une façon moindre si l'on met leurs conditions de vie en parallèle de celles de la majorité de la population à cette époque. Comme une petite bulle de privilèges, un désir de vivre malgré tout mais un choix que peu ont eu l'occasion d'avoir...

L'écriture de l'auteur est très simple. Trop simple. On est ici parfois plus dans le documentaire que dans la littérature. De Cortanze nous donne un flot d'informations certes intéressant mais redondant pour qui connaît bien l'Histoire et surtout noie, à mon sens, l'histoire propre de chacun de ses personnages dans une débauche de données impersonnelles. Si je veux lire un ouvrage d'Histoire, je lis un ouvrage d'Histoire (un document, un témoignage, un essai), si j'ouvre un roman c'est pour avoir un autre niveau de lecture, plus tourné vers l'empathie que la documentation. Voilà un parti pris de l'auteur auquel je n'ai pas adhéré et j'ai eu peur, je ne vous le cache pas, que ce "travers" soit présent jusqu'à la fin de l'ouvrage.

Heureusement ce ne fut pas le cas et au milieu de roman, les personnages prennent plus d'ampleur et le lecteur commence à s'attacher à certains d'entre eux. Les événements les écorchent, les malmènent eux aussi et on commence à entrer plus profondément dans leurs vies. Ce qui au départ était parti pour être un roman vite lu / vite oublié, devient peu à peu une histoire à laquelle le lecteur s'accroche. Certains personnages nous touchent plus que d'autres, certaines injustices éclatent et on se met à trembler pour l'avenir de l'un ou l'autre des jeunes gens qui hantent ce récit. L'écriture de l'auteur change également au fil des pages, se laissant enfin aller à la littérature, ne faisant plus que simplement relater des faits mais entrant plus profondément dans les ressentis des personnages. Dommage que cette plume littéraire n'ait pas été adoptée dès le début, cela aurait pu donner un très beau roman.

Pour ceux qui n'ont pas encore beaucoup lu sur cette période de l'Histoire, qui n'ont qu'une vague idée de l'ambiance qui pesait sur Paris durant ces années, qui sont trop jeunes pour avoir vu les documents d'archives (mais est-ce possible en fait de passer à côté de toutes ces données ?), cet ouvrage est très intéressant parce qu'il condense nombre de faits et relate précisément certains événements. Un bon petit rappel ou une bonne mise en bouche pour qui veut se pencher plus sérieusement sur le sujet par la suite. Un parti pris éducatif laissant peu de place à la volonté de recherches documentaires du lecteur qui m'a quelque peu gênée mais qui plaira sans doute à d'autres qui préfèrent avoir toutes les informations sous la main tout de suite.

Enfin, pour résumer mes propos en guise de conclusion, en ce qui concerne le fil conducteur de cet ouvrage, c'est l'histoire dans l'Histoire, ses joies et ses peines. La seconde guerre mondiale à Paris à travers la vie d'une bande de copains. Un roman écrit simplement qui retrace une partie de notre Histoire encore proche et qui touchera peut-être certains d'entre vous pour la jeunesse d'esprit, l'insouciance et la désinvolture apparente de ses personnages. En ce qui me concerne, je cherche plus que cela dans ce type de roman mais ne rejette pas pour autant "Zazous" qui a le mérite d'exister et de parler d'une guerre que l'on connaît bien avec une approche différente. Ce n'est sans doute pas le meilleur roman sur ce sujet mais il se lit sans difficulté. A chacun de voir selon ses préoccupations, ses besoins, son expérience sur le sujet si il est pertinent de se lancer dans cette lecture ou non.

lundi 16 mai 2016

"Les Maraudeurs" de Tom Cooper

maraudeurs

L'histoire : À Jeanette, en Louisiane, on survit tant bien que mal grâce à la pêche, de génération en génération, mais depuis le passage de l’ouragan Katrina rien n’est plus pareil. Et quand la marée noire vient polluer les côtes, les habitants sont de nouveau confrontés au pire.

Parmi eux, Gus Lindquist, un pêcheur manchot accro aux antidouleurs, qui rêve depuis toujours de trouver le trésor caché de Jean Lafitte, le célèbre flibustier, et parcourt le bayou, armé de son détecteur de métaux. Ou encore Wes Trench, un adolescent en rupture avec son père, et les frères Toup, des jumeaux psychopathes qui font pousser de la marijuana en plein cœur des marécages. Leurs chemins croiseront ceux de Hanson et Cosgrove, deux losers prêts à tout pour devenir riches, et de Brady Grimes, mandaté par la compagnie pétrolière pour inciter les familles sinistrées à renoncer aux poursuites en échange d’un chèque.

Mais tous n’en sortiront pas indemnes…

La critique de Mr K : Les Maraudeurs est le premier roman de Tom Cooper, nouvelliste talentueux qui s'essaie pour la première fois au récit long. La collection Terres d'Amérique chez Albin Michel frappe une nouvelle fois un grand coup avec un texte entre naturalisme et destins croisés qui m'a accroché immédiatement, m'a captivé durant toute ma lecture et m'a laissé pantelant une fois le livre refermé.

Comme le précise la quatrième de couverture, nous suivons plusieurs personnages qui à priori au départ n'ont rien à voir les uns avec les autres et ne sont pas destinés à se croiser. En effet, quoi de commun entre un commercial de chez BP, un couple de frères jumeaux complètement branques, un vieux pêcheur manchot, un jeune homme en rupture avec son paternel, et un duo de losers? Pas grand-chose, si ce n'est que les circonstances vont tantôt les rapprocher, tantôt les opposer. Au fil des chapitres, des rencontres et des aléas de la vie, chacun va voir sa vie changer, ses buts modifiés et pour certains, l'imprévisibilité et la brutalité de l'existence va leur être fatale.

Le premier gros point fort de ce roman réside dans l'amour que porte Tom Cooper à ses personnages. Ces derniers ne sont pas d'énièmes succédanés de personnalités tirant vers la caricature et le vide. Tous possèdent un charisme, une profondeur qui accroche le lecteur. Beaucoup en ont bavé et tentent de vivre une vie à peu près normale (j'ai bien dit "à peu près"): disparition d'un être cher à cause de l'ouragan Katrina, perte d'un membre (ici un bras) et la nécessaire adaptation dans la vie de tous les jours, la marée noire qui réduit l'activité des pêcheurs de Jeannette (nom de la bourgade où se déroule l'essentiel du roman), le complexe d’œdipe difficile à résoudre entre un père et son fils au dessus desquels plane l'ombre d'une disparue, la survie en milieu hostile (le bayou est impénétrable), la nécessaire protection de son bien (ici un champs de cannabis) au détriment de la morale et aux confins de la folie et pour tous, des rêves soit en devenir soit depuis longtemps oubliés.

Brut de décoffrage à travers des dialogues crûs parfois drolatiques qui plantent immédiatement une situation et lui donnent un réalisme de tous les instants, l'auteur n'en oublie pas de soigner les pensées intérieures et le passif de chacun. Il se dégage de l'ensemble un portrait sensible et complet d'une communauté humaine recentrée sur elle-même, vivant dans le passé glorieux désormais révolu à cause de Katrina et de l'exploitation pétrolière (BP est largement cité dans les pages de l'ouvrage). Les pêcheurs de crevettes (on ne peut s'empêcher de penser à Forrest Gump de Robert Zemeckis) sont en faillite ou au bord de l'être, les magasins ferment les uns après les autres et les gens se replient sur eux-même, Les Maraudeurs est donc aussi un bel hommage à une région typique des États-Unis que le destin n'a pas gâté. C'est une autre Amérique qui nous est ici donnée à voir entre fragilité, force des traditions familiales (dynasties de pêcheurs notamment) et coexistence avec la nature profonde et quasiment indomptée.

L'autre grand personnage de ce récit, c'est bien évidemment le bayou qui est retranscrit avec un naturalisme saisissant qui prend à la gorge. Après un paragraphe descriptif en fermant les yeux, on pourrait presque entendre le bourdonnement des insectes, le ressac de l'eau, les glissades en surface des alligators, voir l'enchevêtrement des arbres formant une jungle chaude, humide et répulsive pour les bipèdes que nous sommes. L'immersion est totale, bluffante dans son genre et on en redemanderai presque tant on vient à bout du livre très rapidement. La langue est un savant mélange de simplicité et de précision, pas besoin ici de lignes interminables pour planter le décor et l'ambiance. Tom Cooper venant de la nouvelle, il économise ses mots et va à l'essentiel. L'efficacité est garantie et le bonheur de lecture constant.

Au final, ce titre est sans doute mon préféré dans cette collection que je pratique maintenant depuis un certain temps et qui fête d'ailleurs ses trente ans cette année. Cet auteur est vraiment à suivre tant il se dégage de ce roman tragi-comique une ambiance hors du commun, des figures marquantes et un regard acéré sur l'espèce humaine. Un petit bijou à découvrir au plus vite!

Posté par Mr K à 17:21 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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