lundi 26 février 2018

"Les Abysses du mal" de Marc Charuel

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L’histoire : Mon boulot : filmer le supplice des victimes avant de faire disparaître leur corps. Mon but : être le tueur le plus inventif.

Parce que la mort est un spectacle, certains sont prêts à payer très cher pour y assister. Voyeurs protégés par un écran, tortionnaires par procuration...

C’est la face cachée du Net. Un monde parallèle qui happe ses proies au hasard et fournit des frissons à prix d’or.

La critique de Mr K : Place à la critique d’un thriller aujourd’hui avec un ouvrage à la quatrième de couverture bien tordue d’un auteur que je découvrais avec ce titre. Les attentes étaient importantes avec un sujet glauque qui annonçait une enquête terrifiante dans la perversion humaine. Bien qu’efficace, ce titre accouche d’une souris tant on tombe bien trop souvent dans le convenu. Suivez le guide !

Le cadavre d’une jeune fille est retrouvé au bord de l’A86 en banlieue parisienne. Affreusement mutilé, il donne à voir les manières sadiques d’un assassin ne reculant devant aucune barrière morale. Quand en plus, l’inspecteur Derolle se rend compte que le meurtrier filme les sévices et la mise à mort pour les vendre aux plus offrants, on rentre dans une nouvelle dimension de l’horreur. L’enquête sera âpre et complexe. En parallèle, on suit plusieurs autres personnages très disparates qui, vous vous en doutez bien, ont des liens tenus. Au fil du déroulé, les pièces s’assemblent pour constituer une trame plus complexe. Le compte à rebours est lancé...

Clairement, le gros défaut de l’ouvrage est son manque d’originalité. Qui a lu du Grangé, du Chattam ou d’autres auteurs à grand succès dans le genre thriller, nage en eaux pas si troubles que ça. Alors certes, le sujet est grave mais l’auteur le contourne et ne tombe pas dans le scabreux ou le voyeurisme frontal. Laissant volontiers des zones d’ombre pour ne pas sombrer dans le grand guignol, il insiste plutôt sur les sentiments et émotions des uns et des autres face à l’indicible. Ça rassure mais l’ensemble perd en force de percussion. Surtout qu’au bout de 50 pages, j’ai deviné qui était le fameux assassin même si le modus operandi nous livre tous ses secrets bien plus tard. Dommage dommage...

Pour autant, on prend un certain plaisir à lire cet ouvrage qui se révèle être un bon page turner. Certains personnages sont assez attachants, notamment l’inspecteur Derolle qui a ses faiblesses dues à une affaire précédente qui va ressurgir du passé avec ces nouveaux meurtres. Pour une fois, pas de brute endurcie ou de flic damné de la terre, simplement un homme au bout du rouleau, à la larme facile dont la famille s'inquiète pour sa santé mentale. Ça touche en plein cœur et on aime à suivre ses errances au milieu d’une menace sourde et abjecte. Pas de réels personnages denses à part celui-ci, les autres s’apparentent davantage à des clichés déjà lus. Pour autant, la mayonnaise prend et l’on se plaît à enchaîner les chapitres ultra-courts pour courir après l’assassin surtout qu'au détour de l'histoire, l'auteur se plait à jeter quelques éléments historiques et politiques qui témoignent de son passé de journaliste d'investigation.

Grosse déception par contre au niveau du background des protagonistes purs et durs et des forces en présence. Si l’on suit l’assassin principal, ne vous attendez pas à de grosses révélations sur le fameux Dark Net, les milieux interlopes que l’on y croise et notamment les fameux commanditaires des meurtres amateurs de snuff movie. On reste en surface et cela fait perdre en qualité à l’ensemble qui s’apparente finalement à une gigantesque course poursuite. Les promesses ne sont pas tenues en la matière, on aurait aimé lever le voile sur les sinistres individus qui se livrent à de telles pratiques, les cercles dans lesquels ils évoluent, à peine sait-on qu’ils viennent d’un certain continent. Là encore le bât blesse...

Au final, l’ensemble se dégonfle et la fin se révèle abrupte. L’essentiel est sauf, on passe un moment convenable, dans une écriture efficace mais sans génie et les pages se tournent toutes seules. Les Abysses du mal est une authentique série B aussi vite lue qu'oubliée. À tenter si l’envie de frémir doucement vous inspire, sinon je vous avouerai qu'on est ici dans le dispensable.

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mercredi 21 février 2018

"De l'autre côté des montagnes" de Kevin Canty

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L'histoire : 1972, Silverton, petite ville du nord-ouest des États-Unis. La mine d’argent fournit du travail aux hommes, régit la vie des familles et domine les existences. Certains se résignent à une vie de rude labeur, d’autres ne rêvent que d’échapper à ce destin. Mais lorsqu’une catastrophe survient à la mine, coûtant la vie à des dizaines d’hommes, c’est toute une communauté qui est frappée par une onde de choc et de chagrin.

La critique de Mr K : Retour aux USA avec un superbe ouvrage de la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Pour cette première sortie de 2018, Francis Geffard et son équipe font très fort avec ce récit inspiré d'un fait réel qui explore les rouages d'une communauté meurtrie et ses habitants qui se débattent comme ils peuvent avec leur chagrin. Lu en un temps record - une journée - voila un livre qui fera date dans mes lectures et dont je vais vous parler de manière plus approfondie mais toujours sans spoilers !

L'auteur nous convie à une plongée sociologique et psychologique sans pareille dans la petite ville de Silverton où l'activité minière est centrale et, de manière directe ou indirecte, cristallise les activités de tous. On suit donc le départ à la mine des hommes, leurs retrouvailles au bar, dans les bars à filles, le quotidien routinier des femmes à la maison, les sermons à l'église du dimanche et un mariage mouvementé. L'époque est rude en 1972 déjà mais personne ne se plaint vraiment, la vie passe sans faire de vague. C'est dans cet état d'esprit général qu'une catastrophe va littéralement cueillir les habitants. Un accident de mine va causer énormément de morts et chacun va se retrouver face à soi-même, son existence et son chagrin. En suivant plus particulièrement David, Ann, Jordan et Lyle, Kevin Canty nous offre alors un voyage au cœur de l'humain.

Véritable magicien des mots, Kevin Canty nous offre un tableau ultra-réaliste des conséquences d'une catastrophe sur un groupe humain. Après avoir dressé un tableau général déjà fort réussi, le bouleversement des âmes est très bien rendu avec des figures tutélaires impressionnantes : la jeune veuve éplorée qui malgré des problèmes de couples n'arrive pas à surmonter son deuil et ne sait pas ce qu'elle va devenir avec ses deux enfants, le frère qui perd tous ses repères, la jeune femme en deuil de son mari qui n'ose pas tourner la page ou encore le mineur rescapé que le désastre va faire profondément réfléchir à son métier et son mode de vie. On passe de l'un à l'autre naturellement, certaines vies se croisent, s'entremêlent donnant une cohérence et une puissance toute particulière à l'ensemble.

Tour à tour, de nombreuses thématiques apparaissent et nourrissent le récit qui avance à un rythme lancinant et hypnotique. J'ai particulièrement aimé les rapports entre les hommes et les femmes qui alternent la douceur et la violence (larvée ou non d'ailleurs) selon les couples et les rapports familiaux. Les liens familiaux sont aussi bien creusés avec de très belles pages sur les rapports parents / enfants, le temps qui passe et transforme inéluctablement les liens les plus intimes, entre rapprochements et éloignements les rapports se distordent et donnent à voir une humanité de tous les instants entre splendeur et décadence de la banalité. C'est assez saisissant dans son genre, ça prend au cœur et aux tripes.

On baigne ici dans l'Amérique profonde, dans une ruralité que ne renierait pas un Stephen King, un John Steinbeck ou dans un autre genre un Clifford D. Simak. N'ayons pas peur des mots, on a souvent affaire ici à des ploucs mais des ploucs magnifiques qui représentent bien les errances de l'être humain face aux difficultés de l'existence. À Silverston comme dans de nombreux endroits du globe, on se soutient comme on peut avec les copains, l'alcool, les aventures d'un soir, les rêves et les espoirs que l'on nourrit en secret mais aussi la foi qui ici a une importance toute particulière. Omniprésente dans la culture US, on la retrouve très souvent dans cet ouvrage entre passages à l'église (un mariage, un cortège d'enterrement) mais aussi dans les raisonnements intérieurs des personnages. Loin d'être niaiseux ou moralisateur, cet aspect mystique rajoute une dimension particulière à ce portrait général d'une humanité en perdition face à la douleur. L'ensemble est puissant, implacable et diablement séduisant.

J'ai dévoré ce roman en très peu de temps. Immersif comme jamais, la langue simple et directe de l'auteur fait merveille. On s'attache immédiatement aux personnages et l’on suit sans effort et avec un plaisir renouvelé les états d’âmes de chacun, leurs introspections et leurs remises en question. Au final, on referme le livre le cœur chamboulé et avec la sensation d’avoir lu un grand livre. Une impression rare.

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mardi 6 février 2018

"L'Infinie patience des oiseaux" de David Malouf

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L’histoire : Lorsqu'en 1914, Ashley Crowther revient en Australie, dans le Queensland, pour s'occuper de la propriété héritée de son père, il découvre un paysage merveilleux peuplé de bécasses, d'ibis et de martins-chasseurs. Il y fait également la connaissance de Jim Saddler, la vingtaine comme lui, passionné par la faune sauvage de l'estuaire et des marais. Au-delà de leurs différences personnelles et sociales, les deux jeunes hommes ont en commun un véritable amour de la nature. Et ils partagent un rêve : créer un sanctuaire destiné aux oiseaux migrateurs.

Loin de là, l'Europe plonge dans un conflit d'une violence inouïe. Celui-ci n'épargnera ni Jim, qui rejoint un camp d'entraînement à Salisbury, ni Ashley, envoyé à Armentières. Seul témoin de la parenthèse heureuse qui les a réunis, Imogen, une photographe anglaise amoureuse comme eux des oiseaux, saura-t-elle préserver le souvenir des moments exceptionnels qu'ils ont connus ?

La critique de Mr K : L’Infinie patience des oiseaux de David Malouf est un ouvrage qui vient tout juste d’être édité en français pour la première fois par les éditions Albin Michel. C’est étonnant dans le sens où ce livre a connu un grand succès dans les pays anglo-saxons (tant au niveau des critiques que du public) et qu’il a déjà été écrit depuis 35 ans -sic-. Heureusement, le mal est réparé avec la présente édition sortie le 31 janvier et qui permet enfin au public français d’avoir accès à un pur chef d’œuvre qui m’a enthousiasmé et que j’ai lu d’une traite sans pouvoir m’arrêter tant j’ai été happé par l’histoire et le style de l’auteur. Une sacrée claque.

On peut distinguer clairement deux parties bien distinctes dans cet ouvrage. La première partie nous permet de faire plus ample connaissance avec les trois personnages principaux : Jim, Ashley et Imogen. Tous se retrouvent autour d’un amour commun pour la nature, le calme et plus particulièrement les oiseaux qui ont le don de les émerveiller et de les fasciner. Devenus associés pour créer un sanctuaire protecteur pour êtres ailés, la belle dynamique est rompue par la déclaration de guerre de 1914. L’Australie fait partie intégrante de l’Empire britannique engagé aux côtés de la France et de la Russie au sein de la Triple Entente. Les deux hommes vont partir pour la France et se confronter à l’horreur d’un conflit d’un nouveau genre.

La structure binaire peut surprendre au départ, on passe vraiment d’un monde à un autre. La vie bourgeoise et insouciante d’Ashley en début d’ouvrage, la rencontre avec Jim lors d’une partie d’observation d’oiseaux, les discussions qu’ils ont ne présagent en rien de ce qui va suivre. Épris de liberté, de partage et de beauté, les deux hommes pourtant de classes sociales différentes se rencontrent, s’apprécient et développent un projet ensemble. Accord parfait de deux esprits qui convergent l’un vers l’autre, l’ajout d’une tierce personne qui va compléter le dispositif et les voila qui touchent du doigt le bonheur. Étrange ambiance cotonneuse que cette partie faisant la part belle au naturalisme et les envolées poétiques au rythme des vols des oiseaux migrateurs. On sent bien qu’un glissement approche, tant de perfection est trop louche pour durer.

Quand les deux hommes partent en Europe, chacun de leur côté, le riche Ashley ayant la possibilité de rentrer directement dans le rang des officiers et Jim intégrant la piétailles utilisée comme chair à canon, on rentre dans l’horreur. Ce diable d’écrivain australien a un talent fou pour décrire cette guerre horrible que j’ai pourtant déjà bien souvent croisé sur ma route de lecteur. Dans ce monde fini et en pleine déliquescence, tout n’est plus que pesanteur, lourdeur et laideur. Les tableaux idylliques sont bien loin derrière nous et la plongée est vertigineuse dans le quotidien infernal des poilus australiens. La boue, le bruit, la fureur, la faim, le froid, le manque de sommeil, la maladie et tout le cortège de conditions d’existence inhumaines nous frappent l’estomac à la manière d’uppercuts littéraires bien ajustés et broient les destinées humaines qui lui sont livrées en sacrifice au nom du patriotisme et du nationalisme. On observe, désabusé, la bêtise humaine à l’état pur, l’absurdité de la guerre et les pertes effroyables qu’elle provoque sur son passage.

L’ouvrage nous laisse littéralement sur les genoux et totalement hagards. Au delà d’une fin tragique que l’on devine très vite, c’est l’écriture de David Malouf qui emporte tout sur son passage. Entre passages contemplatifs immersifs et profonds (l’observation première des animaux, les expériences sensorielles de Jim) et récits enflammés de scènes de batailles dantesques, ce roman se révèle être une terrible expérience où se mêlent des émotions contradictoires et un sens du récit hors du commun. C’est simple, limpide, profondément humaniste et poétique. Un livre essentiel à découvrir au plus vite !

mercredi 24 janvier 2018

"Couleurs de l'incendie" de Pierre Lemaitre

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L’histoire : Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l'empire financier dont elle est l'héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d'un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.

Face à l'adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l'ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d'intelligence, d'énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d'autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l'incendie qui va ravager l'Europe.

La critique de Mr K : Un Pierre Lemaître ne se refuse pas, d’autant plus quand il s’agit du deuxième tome d’une trilogie débutée avec brio par un Au revoir là-haut dont je ne me suis toujours pas remis et qui avait mérité amplement son prix Goncourt. Avec Couleurs de l’incendie, l’auteur continue de traverser l’Histoire avec la famille Péricourt pour offrir au lecteur une saga familiale qui prend aux tripes et explore sans fard les vicissitudes de notre espèce. Une nouvelle réussite éclatante !

Madeleine Péricourt enterre son père. Marcel, patriarche de la famille était à la tête d’un empire financier florissant et du jour au lendemain, sa fille doit en assumer la direction tout en s’occupant de son fils Paul qui, à cause d’un geste de désespoir, va devenir invalide. Très vite les requins flairent la bonne affaire, s’agitent et jouent de leur influence pour capter une part de l’héritage du défunt. Dans ce monde sans scrupule, à l’aube de la première grande crise économique du monde contemporain, Madeleine va devoir lutter pour préserver sa position et les siens, se débattre avec sa condition de femme et les freins que cela implique à l’époque, et surtout se méfier de ses proches et même de sa propre famille tant la spéculation et l’appât du gain prennent le pas sur la morale la plus élémentaire. Composé de 530 pages, ce roman se lit d’une traite avec une passion et un intérêt qui ne se dément jamais mais cela ne vous surprendra guère quand on connaît les talents de conteur de Pierre Lemaitre.

Œuvre complexe mais d’une générosité sans bornes, Couleurs de l’incendie est tout d’abord une œuvre romanesque d’une force narratrice incroyable. Lorgnant sur Dumas (Lemaitre le revendique en postface) et clairement dans l’étude sociologique à la Zola (un de mes auteurs classiques préférés), on se prend au jeu très vite grâce notamment à des personnages ciselés au cordeau qui emportent l’adhésion dès les premiers chapitres. Qu’ils soient victimes ou coupables, tous sont fouillés, proposant des existences tantôt flamboyantes, tantôt précaires mais toujours profondément humaines. Réalistes, repoussants ou attirants, les personnages nous entraînent dans les sillons des eaux troubles où tous les coups sont permis et où la fatalité n’a nulle place. Car ils s’agitent nos personnages, ils se débattent, avec une énergie folle abattant les frontières établies et bouleversant les équilibres.

Vous l’avez compris, on ne s’ennuie pas ici, les rebondissements et acteurs sont nombreux offrant une aventure peu commune qui laisse des traces bien après la lecture. Deuil, trahison, haine mais aussi amour et conscience de l’autre se mêlent à travers des figures classiques du roman qui prennent vie devant nous avec une force inouïe : Madeleine, héroïque à sa manière, va se révéler à elle-même et devenir impitoyable, on adore détester son oncle Charles Péricourt parasite de haut vol qui ne cesse d’avoir des vues sur les avoirs de notre endeuillée, on découvre la face cachée de toute une série de personnages qui chacun à sa manière cherche à s’en sortir tout en cachant un passé non avouable. Dans ce domaine, l’auteur va très loin, ce qui est très salutaire et jusqu’au-boutiste (tout ce que j’aime !). Et oui, la pire des crevures prend ici une dimension particulière, on a beau les vouer aux gémonies, on s’attache à eux aussi et l’ensemble dégage une cohérence et une force d’adhésion assez jubilatoire.

C’est aussi un ouvrage qui livre une belle vision de l’époque, l’auteur évoquant avec justesse et vérité une entre deux guerres aux deux visages : le soulagement de la paix et la montée du capitalisme libéral. Et pendant que les fascismes montent dans les pays voisins, les boursicoteurs s’en donnent à cœur joie sans savoir encore la mise en péril qu’ils vont provoquer en 1929. Très vite les pratiques frauduleuses et les scandales éclaboussent les puissants, c'est tout un background fort riche que l’auteur retranscrit à merveille avec un sens de la concision et de la pédagogie, sans lourdeur et très bien intégré au récit principal qu’il enrichit et densifie au maximum. C’est brillant, intelligent et sans concession. On retrouve d’ailleurs la verve engagée d’un auteur inspiré par son sujet et qu’il dépasse en proposant une analyse fine et sans filtre des inégalités de la société, la paupérisation des plus fragiles au profit d’une caste bourgeoise accrochée à ses privilèges politiques et financiers, la manipulation des masses par des médias en pleine expansion, le culte de soi et de l’argent roi au détriment de la morale et des droits fondamentaux de l’être humain. Là encore, la simplicité est de mise, sans paillettes et dans un style inimitable.

Dans ce domaine, Pierre Lemaitre porte excellemment son nom. L'écriture est souple et aérienne, à l’occasion facétieuse et caustique. On prend un pied monstrueux à lire l’ouvrage qui se déguste sans fin, rompant avec le rythme ordinaire des heures et des occupations journalières. C’est bien simple, le temps n’existe plus laissant la place à une addiction profonde et sans échappatoire. Ouvrage dense, remuant et attachant, Couleurs de l’incendie rejoint la bibliothèque des grands romans, ceux dont on se rappelle longtemps après leur lecture et qui marquent une vie de lecteur. Merci Monsieur.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Robe de marié
- Au revoir là-haut
- Trois jours et une vie

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samedi 18 novembre 2017

"L'Appel du néant" de Maxime Chattam

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L’histoire : Tueur en série...
Traque infernale.
Médecine légale.
Services secrets.
... Terrorisme.


La victoire du Mal est-elle inéluctable?

La critique de Mr K : Cela faisait un bon moment que je ne m'étais pas replongé dans un Maxime Chattam. Après la gigantesque claque que ma lecture de sa Trilogie du Mal, j'avais été quelque peu refroidi par ses écrits suivants que j'avais trouvé moins bien ficelés et quelques peu prévisibles. "L'Appel du Néant" est la troisième partie d'une trilogie dont Nelfe a chroniqué les deux premiers tomes sur notre blog : La Conjuration primitive et La Patience du Diable. Pour ma part, c'est donc neuf de tout à priori que j'entamai cette lecture qui peut s'entreprendre sans pour autant avoir lu les deux volumes précédents. L'expérience fut distrayante et sympathique à défaut d'être originale. Par contre, elle est clairement dans l'air du temps à travers sa thématique et les questions qu'elle pose.

Ludivine a survécu à deux enquêtes périlleuses et on la retrouve en fâcheuse position. Enfermée dans une fosse sans lumière, elle est captive d'un redoutable serial killer qui viole et tue sans vergogne. Pourquoi est-elle là ? Comment se fait-il que cette super gendarme se soit laissée prendre au piège ? Très vite, l'auteur remonte le temps et revient sur la nouvelle enquête qu'entreprennent Ludivine et son équipe. Une série de meurtres étranges ont lieu et sont à la confluence des actes d'un tueur en série et du terrorisme islamiste. Très vite, un agent de la DGSE se joint à l'équipe pour mener ces investigations qui mêlent secret d’État, sécurité intérieure, pulsion de mort, destruction du libre-arbitre et connaissance du bien et du mal et appel du néant qui donne son titre à l'ouvrage.

J'ai plutôt passé un bon moment en compagnie de Ludivine, Marc et les autres. Certes, les personnages sont assez caricaturaux dans leur genre (on en croise beaucoup dans ce type de lecture) mais on s’attache malgré tout à eux. Ludivine, suite aux expériences traumatisantes des deux volumes précédents, est cassée par la vie, au bord de la rupture et se jette à corps perdu dans le travail. Pas de place pour les loisirs, encore moins pour une relation intime. Vous imaginez bien que Chattam va lui mettre entre les pattes un homme parfait à sa manière si ce n’est qu’il appartient à la DGSE ! Belle fusion que ces deux âmes qui se rencontrent et les relations tissées au fil du temps par l’héroïne avec toute son équipe. On navigue en terrain connu mais la formule marche, donc pourquoi s’en priver.

On retrouve aussi tout le talent de Chattam pour décrire les errances de l’esprit humain avec ici un tueur en série redoutable (face à face d’anthologie avec l’héroïne) et surtout des jeunes gens radicalisés qui veulent passer à l’acte. On rentre pleinement dans le contemporain et l’actu de notre pays depuis Charlie et le Bataclan. Bien qu’on apprenne rien de neuf si on suit l’actualité, cette lecture est une belle piqûre de rappel sur la nature de ce mal insidieux : le processus d’embrigadement, l’organisation d’une cellule terroriste, les techniques d’investigations spécifiques utilisées pour la recherche de criminels de cet acabit. On a beau savoir pas mal de choses, ça fait froid dans le dos, difficile en effet de pouvoir poser un portrait type sur ces individus et de les placer dans une case. Plein de finesse et de profondeur, Chattam soigne ses "méchants" et pour une fois propose une fin plutôt heureuse même s’il faut relativiser car la lutte continue encore et encore.

Ouvrage page-turner par excellence, L'Appel du néant se lit rapidement et très facilement. Beaucoup de sigles une fois de plus mais les notes de bas de page sont là pour soutenir le lecteur, empêtré dans une toile narrative machiavélique et des rebondissements nombreux. On passe un bon moment malgré un sujet difficile et ce roman ravira les fans de l’auteur même si on n'atteint pas le niveau de la Trilogie du Mal qui reste indépassable à mes yeux.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé:
"L'Ame du mal"
"In tenebris"
- "Maléfices" (ah mais mince, Nelfe l'a jamais chroniqué celui là, rooooo pas bien !)
"Les Arcanes du chaos"
"La Conjuration primitive"
"La Patience du diable"
"Que ta volonté soit faite"
- "Le Coma des mortels"


dimanche 29 octobre 2017

Désherbage à domicile !

En septembre dernier se tenait le désherbage annuel de la médiathèque de notre commune. C'est typiquement le genre d'événement que nous ne manquons pas au Capharnaüm éclairé, fous que nous sommes de contribuer à l'atomisation de nos PAL respectives plus que bien portantes ! 

Acquisitions oct ensemble

Ils sont mignons les petits nouveaux, non ? Une fois de plus, nous sommes tombés sur de belles pièces avec notamment des auteurs que nous apprécions beaucoup chez nous, une belle colonie Actes Sud et deux ouvrages des éditions Stock. Voici la traditionnelle présentation des nouveaux arrivés qui tôt ou tard se verront chroniqués, une fois leur lecture effectuée !

Acquisitions oct 3

- L'Homme qui tombe de Don DeLillo. Un roman post 11 septembre d'un auteur reconnu et que je vais apprendre à connaître avec ce volume. Bien tortueuse, la quatrième de couverture fait la part belle aux ressorts brisés de la machine humaine et la rencontre entre l'intime et l'universel. Vous n'avez pas tout compris ? Moi non plus je vous rassure ! Ce qui est sûr par contre, c'est que cette oeuvre borderline a tout pour me plaire sur le papier.

- Prenez l'avion de Denis Lachaud. Un homme et une femme très différents survivent de façon inouïe à un crash aérien et vont essayer de comprendre le pourquoi de ce miracle. Un roman sur la peur, son apprivoisement et la renaissance de l'espoir. Branque, vous avez dit branque ? Je vous le confirme, ce livre est fait pour moi !

- Invisible de Paul Auster. Une relation triangulaire qui implose, roman d'apprentissage d'un naïf confronté au secret et aux interdits, voila le fond de ce roman d'un auteur que j'adore entre tous. Je dois avouer que je n'ai pas cherché plus loin, j'ai adopté ce volume de suite. L'amour rend aveugle dit-on...

- Dans la guerre d'Alice Ferney. De la même auteure, j'avais aimé Grâce et dénuement et je souhaitais découvrir d'autres titres. Le hasard fait bien les choses avec ce roman se déroulant durant la Première Guerre mondiale, une période que j'affectionne énormément. Nous suivons ici Jules un jeune homme appelé à combattre et les femmes de la famille qui restent à la maison et espèrent son retour. Ca ne respire pas la joie de vivre mais je sens que ça va me plaire !

Acquisitions oct 2

- L'Enquête de Philippe Claudel. Là encore, un auteur aimé et apprécié par chez nous. Ouvrage kafkaïen selon certains (mon enthousiasme grandit d'autant plus), on suit une mystérieuse enquête dans une entreprise où beaucoup de suicides d'employés sont à déplorer. À priori, les frontières entre imaginaire et réel sont très vite abolies, le genre de lecture qui peut me plaire. Wait and read.

- Veuf de Jean-Louis Fournier. Que j'aime cet auteur ! Il revient dans cet ouvrage sur la perte de sa femme qui selon lui avait toutes les qualités qui comblaient ses propres défauts. je m'attend à beaucoup de tendresse, de tristesse mais aussi de dérision. Sa plume est incomparable et je suis sûr qu'une fois de plus, il sublimera son sujet.

- L'Inaperçu de Sylvie Germain. Un roman alléchant qui nous propose d'explorer une famille ordinaire dans laquelle va s'incruster une branche rapportée qui à sa disparition va bouleverser la mécanique familiale. On nous promet beaucoup de choses en quatrième de couverture : pages sombres de notre Histoire, tragédies individuelles, imprévisibilité, rêves fous et emprise du temps. Miam miam !

- Jour sans retour de Kressmann Taylor. Depuis Inconnu à cette adresse, je traque sans relâche le moindre ouvrage de cet auteur culte. Me voila bien récompensé avec ce témoignage mêlant vérité et fiction pour écrire un roman sur l'ascension implacable du nazisme vue par un résistant. Sans doute un ouvrage essentiel à l'heure où certaines figures politiques se plaisent à dire que c'est la rue qui soit disant a chassé le nazisme...

Acquisitions oct 1
Voici les deux ouvrages dégotés par Nelfe qui une fois de plus s'est révélée plus raisonnable que moi...

- Les Jardins d'Allah de Sylvain Tesson. Elle était ravie de trouver un livre de cet auteur qu'elle aime beaucoup. L'écrivain-voyageur-géographe garde ici le cap à l'est pour nous entrainer en Asie du sud où les religions, les nationalismes et le mercantilisme post-moderne s'empoignent dans la plus totale confusion. Tout un programme !

- Le Pays des ténèbres de Stewart O'Nan. Une bande de gamins unis à la vie à la mort, un accident, le drame. Comment vivre avec cela sur la conscience ? C'est typiquement le genre de thématiques et de livre que Nelfe adore. M'est avis que c'est une très bonne pioche !

Notre tour d'horizon est complet, c'est la promesse de nombreuses et riches heures de lecture. Et dire qu'il va falloir que je vous parle bientôt de notre gros craquage à Emmaüs en début de mois... I.R.R.E.C.U.P.E.R.A.B.L.E.S je vous dis !

dimanche 15 octobre 2017

"Bakhita" de Véronique Olmi

bakhitaL'histoire : Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l'esclavage. Rachetée à l'adolescence par le consul d'Italie, elle découvre un pays d'inégalités, de pauvreté et d'exclusion.
Affranchie à la suite d'un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.

La critique Nelfesque : J'ai décidé de lire "Bakhita" sans savoir grand chose de son contenu. Remarqué avant sa sortie en sachant juste qu'il traiterait de l'esclavage, je voulais aussi découvrir Véronique Olmi que Mr K aime beaucoup. Depuis, les critiques positives pleuvent et l'ouvrage est dans la sélection pour le Prix Goncourt. A croire que "Bakhita" est LE roman à lire absolument ? Oh que oui !

Quel roman que celui-ci ! Quel destin tragique et quelle femme lumineuse ! "Bakhita" narre l'histoire vraie de Sainte Giuseppina Bakhita de sa naissance à sa mort. Née au Soudan, dans un village tranquille et une famille aimante, elle va passer les premières années de son existence dans la douce insouciance de l'enfance. Les journées sont  rythmées par la nature et le chant des femmes. Bakhita aime son village, ses parents, ses soeurs, les animaux dont elle s'occupe. Mais à l'âge de 7 ans, sa vie bascule. Elle est enlevée, traitée comme une chose, vendue sur un marché aux esclaves. Avant cela, elle va parcourir des kilomètres à pied, voir les pires horreurs, perdre son innocence et découvrir ce que l'homme est capable de faire dans ses heures les plus sombres. 

Puis viendra le temps de l'esclavage, celui de l'humiliation, de la souffrance où tout sentiment est refoulé, où la personne humaine est annihilée. Bakhita n'existe plus, Bakhita obéit, Bakhita ne doit plus avoir de sentiments, ne doit plus s'attacher à personne, Bakhita ne sait plus qui elle est. Les années passent, les maîtres aussi ainsi que les bleus au corps et à l'âme. Même lorsqu'elle verra poindre à l'horizon un avenir meilleur, jamais elle n'aura droit à une vie normale, une vie paisible où elle pourra panser ses plaies. Bakhita est née pour souffrir et par sa souffrance elle trouvera son salut, en aidant les autres et en faisant don de tout ce qu'elle a de plus intime.

Avec cette histoire douloureuse et pleine d'espoir à la fois, je découvre la plume de Véronique Olmi et je tombe littéralement sous le charme. L'écriture est simple et fluide, les pages s'enchainent. L'auteure n'en rajoute jamais, l'histoire est déjà bien assez tragique et dure comme cela. Pas d'emphase, pas de pathos, des mots simples décrivent les horreurs vécues par cette enfant, cette jeune femme, cette adulte, cette dame âgée, cette religieuse. Cela suffit pour glacer le sang et faire monter les larmes aux yeux. Un sujet terrible servi dans un écrin précieux. Superbe !

"Bakhita" est un roman qui se vit plus qu'il ne se lit et je suis ravie d'avoir découvert le fil de son histoire au fur et à mesure de ma lecture (n'ayant même pas lu la quatrième de couverture). Allant de surprise en surprise, d'effroi en effroi, le lecteur est pris dans un tourbillon de sentiments. L'horreur est présente sur chaque page, aucun répit, le coeur doit être bien accroché et on le retrouve souvent au fond de sa gorge ou au bord des yeux. Mais quelle expérience de lecture nous vivons ici ! La littérature existe pour nous divertir parfois, nous faire grandir et ressentir des émotions aussi. Ici elle nous ouvre les yeux, nous va droit au coeur et nous change viscéralement. Dans la vie d'un lecteur il y a un avant et un après "Bakhita". Merci Madame Olmi !

mercredi 27 septembre 2017

"Opium" de Maxence Fermine

opium

L’histoire : Le goût du thé s’acquiert au fil du temps. Le poison de l’opium, lui, ne s’oublie jamais.

C’est une route aux mille parfums, aux mille périls aussi : celle qui, partant de Londres, suit la voie des Indes pour se perdre, irrémédiablement dans l’Empire de la Chine. Un périple que l’on nomme la route du thé.

Pour la première fois, en 1838, un homme va s’y aventurer, décidé à percer le secret des thés vert, bleu et blanc, inconnus en Angleterre.

La critique de Mr K : Quel joie j’ai ressenti quand je suis tombé sur cet ouvrage de Maxence Fermine lors d’un chinage de plus. C’est un auteur dont j’ai adoré les deux précédentes lectures, présentant à chaque fois un récit court, incisif, poétique et finalement remarquable d’humanité et de talent. Il s’aventure ici dans la Chine mystérieuse du XIXème siècle dans un roman d’aventure qui s’apparente aussi au roman d’initiation, le genre de récit dont un héros ne ressort jamais vraiment indemne. La lecture fut extrêmement rapide et savoureuse une fois de plus.

Charles Stowe a baigné très tôt dans l’exotisme et le rêve oriental. Son père Robert a ouvert une épicerie fine de produits orientaux sans jamais quitter la capitale britannique. Le démon de l’aventure ne tarde pas à titiller le jeune homme qui ne peut réaliser son rêve de partir qu’à la trentaine. Lui qui désire plus que tout découvrir le secret du thé et notamment les variétés qui pour l’époque sont encore méconnues en Angleterre (notamment le thé impérial blanc qu’aucun occidental n’a pu consommer jusque là), va débarquer en Chine et commencer son périple. Il y rencontrera un commerçant irlandais bavard qui deviendra très vite son associé. Il lui racontera alors d’étranges histoire d’empereur du thé caché en un lieu secret et dont nul n’a pu voir le visage... En s'enfonçant dans les rizières, Charles poursuivra ses recherches en rencontrant un riche commerçant de thé chinois et une mystérieuse jeune femme aux charmes vénéneux et imparables...

Comme à chaque fois avec Fermine, l’addiction est immédiate. La faute à un style d’une grande fluidité, d’une apparente simplicité qui cache en fait une grande profondeur avec des personnages caractérisés au cordeau, sans fioriture mais dont la substantifique moelle régale le palais et l’intellect. Bien que plutôt classiques, les âmes qui errent dans ce roman hantent longtemps après la lecture le lecteur possédé par un récit virevoltant, sans temps morts et qui nourrit la réflexion. Le héros tient une grande place dans cet intérêt tant son parcours relève de la mystique et de l’universalité de la condition humaine. Peuplé d’espoir, de déception, de fascination et même de possession, ce récit voit Charles vivre entièrement pour sa passion bientôt remplacée par une autre. L’attrait du thé cède à l’attrait du mystère, de la féminité (et au-delà le grand amour ici) pour finalement retomber vers la réalité et la nécessaire prise de recul face à l’expérience éprouvée.

Ce livre est aussi une remarquable fenêtre sur un monde désormais disparu : celui du XIXème siècle, période de colonisation et de fortes tensions dans cette région du monde. L’Empire brittannique et l’Empire chinois redoublent de stratagèmes pour étendre leur influence, la lutte se révélant parfois féroce avec notamment la première guerre de l’opium ici évoquée. C’est l’occasion pour l’auteur de confronter un étranger à un monde qui le dépasse et d’évoquer une réalité difficile dans le domaine des relations entre civilisations, échanges teintés de méfiances et parfois même de pactes. Rajoutez dessus, l’ombre du mystère qui plane sur ce fameux Lu Chen qui semble régner sur toute une partie des campagnes et régit à la fois les récoltes de thé et le trafic d’opium, et vous avez une vague idée de l’ambiance si particulière et prenante de ce roman qui se lit d’une traite.

Récit ultra-épuré, au parfum d’authenticité et au charisme redoutable, ce livre est une fois de plus un petit bijou qui alimentera vos désirs d’aventure et d’ailleurs. Un chef d’œuvre en puissance que je vous invite à découvrir au plus vite !

Également lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Neige
- Le Violon noir

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lundi 25 septembre 2017

"Courir au clair de lune avec un chien volé" de Callan Wink

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Le contenu : Toutes les nouvelles réunies dans ce recueil se passent dans le Montana ou le Wyoming. Plus qu'un décor, l'Ouest américain, la Nature et les grands espaces prennent vie dans ces récits, et les hommes que Callan Wink met en scène dans son univers si riche et singulier sont seuls de bien des façons ; pourtant, ça ne les empêche pas d'être drôles, courageux ou insoumis.

On rencontre ainsi un ouvrier du bâtiment poursuivi par deux types un peu louches qu'on appelle Charlie Chaplin et Montana Bob, à qui il a volé leur chien ; un homme marié qui entretient une liaison avec une Indienne alors que sa femme se bat contre un cancer du sein ; ou encore un jeune homme amoureux d'une femme bien plus âgée que lui.

La critique de Mr K : La collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel frappe un grand coup avec la parution pour la rentrée littéraire de ce recueil de nouvelles d'un jeune auteur US plus que prometteur, Courir au clair de lune avec un chien volé. Cette lecture s'est révélée extraordinaire dans son genre tant on touche à l’émotion à l’état pure et une forme de naturalisme moderne à la sauce américaine qui prend aux tripes et fait réfléchir longtemps après la lecture.

Liberté et/ou responsabilité sont les deux termes annoncés en quatrième de couverture et qui résument assez bien les morceaux d’existences qui nous sont livrées à travers neuf nouvelles. Collant au plus près de ses personnages, Callan Wink nous invite à partager des vies bien différentes mais qui finalement se rejoignent autour de l’idée de construire sa vie, mais aussi de ces moments d’échappée que l’on décide ou non de prendre par rapport à la réalité ou à sa situation.

On croise ainsi un adolescent exterminateur de chats (mon Dieu moi qui adore ces petites bêtes…) partagé entre ses deux parents qui se déchirent et qui essaie de se faire sa place, un couple illégitime à la différence d’âge importante, un homme courant nu dans la nuit poursuivi par les propriétaires du chien qu’il a embarqué, un homme marié qui trompe sa femme cancéreuse durant ses périodes de travail loin de chez lui, un professeur un peu paumé qui décide de partir à la campagne pour faire un break avec son existence qui ne l’épanouit plus, un homme rongé par le remord suite à la mort d’ouvriers travaillant pour lui, la vie d’une famille pendant que le fils aîné purge deux ans de prison pour homicide involontaire lors d’une altercation alcoolisée, les souvenirs filés d’un père et son fils et enfin, la dernière nouvelle (la plus bouleversante, la plus belle à mes yeux) qui suit Lauren une veuve qui se débat avec sa vie et ses souvenirs.

Seulement 33 ans et déjà l’auteur, Callan Wink, fait montre d’un talent d’orfèvre pour capter les cœurs et les esprits. Ses nouvelles dissèquent avec douceur, franchise et vérité l’âme humaine. Magnifiant le quotidien et ses personnages, il donne à voir une humanité versatile, riche et complexe. C’est aussi des personnages qui évoluent énormément, réfléchissent beaucoup à leur vie, leur destin. Sans chichis, sans pédanterie mais avec une simplicité et une poésie des mots, ces hommes, ces femmes se découvrent, souffrent, rebondissent, tombent, se relèvent et prennent conscience à leur manière de la condition qui est la nôtre. Loin des strass et des paillettes, on gagne beaucoup à rencontrer et explorer ses existences à l’apparence simple et sans reliefs mais qui au final dégagent une humanité brute et pure.

On passe donc par nombre de sentiments lors de cette lecture. L’auteur aime éprouver ses personnages et par là même ses lecteurs. Chaque récit se lit, se dénoue et s’ingère avec une facilité déconcertante. On passe constamment de la routine à la surprise, laissant parfois en suspens des situations que le lecteur essaiera à son tour de démêler par son imagination. C’est une des marques de fabrique des nouvelles US contemporaines, le style volontiers contemplatif par moment peut s’accélérer et fournir des émotions fortes sans pour autant partir dans les effets de manche. La vie en elle-même est parfois un miracle ou une épreuve, ces nouvelles en sont les meilleurs exemples. Vous y croiserez des victimes et des bourreaux, des abîmés de la vie, d’autres que la vie semble avoir comblés : bonheur, malheur, cruauté, altruisme et pléthore de sentiments et réactions humaines se mêlent pour habiter longtemps un lecteur prisonnier d’une œuvre magistralement maîtrisée. C’est aussi de très beaux passages sur les rapports humains dont la filiation, l’amour marital et le rapport difficile à l’autre avec les dysfonctionnements qui peuvent apparaître au fil d’une vie. Vraiment tripant dans son genre, la cible est atteinte à chaque fois.

Et puis, il y a les décors, l’espace américain : l’auteur aime le Montana où il réside désormais (il est aussi guide de pêche à la mouche et a partagé plusieurs parties de pêche avec un certain Jim Harrisson, excusez du peu !) et il le lui rend bien à travers des tableaux magnifiques où le moindre bruissement de vent, le murmure de l’eau ou la faune en effervescence prennent une part importante dans le récit. Sans compter aussi au détour de certaines nouvelles, l'imposition d'un regard sensible sur les sociétés humaines avec notamment de très belles évocations des traditions indiennes ou de scènes familiales loin des clichés véhiculés dans les séries et films américain standardisés. Poésie et sensibilité accompagnent tous les éléments constitutifs de ces nouvelles qui touchent au coeur de manière mesurée, juste et intemporelle.

D’approche aisée et plaisante, l’écriture est ici en apparence simple et directe mais elle cache une générosité et une justesse de tous les instants. Une nouvelle terminée, on est immédiatement conquis par la suivante et l’ensemble dégage une cohérence, une force peu commune et au final ces historiettes peuplent notre esprit bien des jours après avoir refermé cet ouvrage. Une lecture formidable et émouvante qui me hérisse encore les poils du dos au moment où j’écris ces lignes. Un must dans le genre, incontournable pour les amateurs mais aussi pour les autres.

vendredi 22 septembre 2017

"Vous connaissez peut-être" de Joann Sfar

Vous connaissezL'histoire : Au début il y a cette fille, Lili, rencontrée sur Facebook. Ça commence par "vous connaissez peut-être", on clique sur la photo du profil et un jour on se retrouve chez les flics.
J'ai aussi pris un chien, et j'essaie de lui apprendre à ne pas tuer mes chats. Tant que je n'aurai pas résolu le problème du chien et le mystère de la fille, je ne tournerai pas rond. Ça va durer six mois.

La critique Nelfesque : Joann Sfar est un homme aux multiples facettes. Doué dans beaucoup de domaines, on le retrouve aux dessins, à l'écriture, à l'enseignement, à la réalisation... Certains le trouvent "trop touche-à-tout", "trop sur tous les fronts", "trop éparpillé"... Mais il est comme ça Joann, il a un côté hyperactif et un cerveau sans cesse en ébullition. Chose que l'on peut constater ici encore avec son dernier ouvrage paru en librairie, "Vous connaissez peut-être", roman témoignage dans la droite lignée de son précédent "Comment tu parles de ton père".

Si vous détestez les auteurs qui se regardent trop le nombril, fuyez ! Nous sommes ici en présence d'une autobiographie, un focus dans la vie de Joann Sfar qui ne parlera pas à tout le monde, qui en tiendra même certains à distance. Si en revanche, vous aimez l'auteur sous tous ses aspects, ses bons et ses mauvais côtés, ses excès, ses obsessions, il se pourrait bien que vous appréciez cette nouvelle production.

Car oui, comme je l'ai déjà dit pour son ouvrage autobiographique précédent, il faut aimer Joann Sfar pour apprécier ce matériau ci. Même si l'auteur aborde des sujets universels tels que l'amour, le rapport aux réseaux sociaux, les faux semblants, la vie 2.0 au XXIème siècle, il met énormément de lui-même dans cet ouvrage, quitte parfois à partir dans tous les sens, à ouvrir des tiroirs sans fin et perdre ses lecteurs. Quand on aime l'homme, on s'en amuse, quand ce n'est pas le cas, on est quelque peu désarçonné.

La sexualité est au cœur de cet ouvrage. Sfar nous fait part de ses difficultés sentimentales passées, de ses réflexions, de ses remises en question. Tantôt drôle, tantôt cru, tantôt tendre. J'ai ri, parfois à ses dépens, parfois avec lui. Joann Sfar a un don pour se détacher de sa propre histoire et prendre de la distance pour user d'ironie et juger sans ambages le ridicule de la situation dans laquelle il s'est mis tout seul. Ou presque.

Un soir, Joann clique sur le bouton "vous connaissez peut-être" de son application facebook. Attiré par une belle inconnue qui lui est ainsi présentée, il entame une discussion avec elle. Sans savoir que tout cela le conduira à sa perte à un moment de sa vie où il est vulnérable sentimentalement parlant, une relation virtuelle va alors naître et au fil des mois prendre une place disproportionnée dans sa vie. Que veut véritablement Lili ? Qui est-elle réellement ? Sfar, comme d'autres hommes avant lui, va se faire mener par le bout du nez et tomber de haut.

Cette histoire avec Lili est mise en avant dans la quatrième de couverture, l'ouvrage commence avec elle, pourtant l'auteur va avoir beaucoup de mal à entrer dans le vif du sujet. Evitement, honte, pudeur, Joann Sfar va tourner autour du pot longtemps, aborder différents sujets sans rapport avec ce pourquoi le fan à acheter son roman. Par voyeurisme, curiosité, besoin de constater qu'il n'est pas seul face aux doutes d'un célibataire d'aujourd'hui, ne nous voilons pas la face, c'est avant tout pour se mettre du croustillant sous la dent que le lecteur quidam se lance dans "Vous connaissez peut-être". Pour se dire qu'il n'est pas l'unique couillon à s'être fait avoir sur internet, pour avoir l'illusion d'entrer dans l'intimité d'un homme public, pour apprendre de la bouche même de l'auteur des choses inavouables sans passer par la case "presse people" qu'il exècre mais épluche dans les salles d'attente des médecins et autres salons de coiffure...

A défaut d'être immergé dans son histoire de coeur, le lecteur suit Joann Sfar aux Beaux-Arts de Paris où il donne des cours (fut un temps où nous aurions pu nous croiser dans les couloirs), participe à des soirées, part en province chercher un chien qui se révélera "compliqué", partage des moments de réflexion sur la vie et l'actualité, des petites anecdotes de tous les jours savoureuses et tellement vraies. La dialectique et le style particulier partent parfois dans tous les sens mais tout cela correspond bien à l'homme qui a écrit ces pages, face à lui-même. Un moment de vérité qui ne changera pas la face du monde mais participe à comprendre son prochain. Même si celui-ci s'appelle Joann Sfar.