mercredi 28 août 2019

"Le Terroriste joyeux" de Rui Zink

9791095718611

L’histoire : Mesdames et messieurs, circulez,
Il n’y a rien à voir
Tout est sous contrôle.

Un dialogue. Deux personnages : un présumé terroriste face au policier qui l’interroge. Le premier est cueilli à la frontière, à sa descente de l’avion, transportant des explosifs. Sa défense : il n’a fait que les transporter pour son cousin, en échange d’un peu d’argent. Les autorités n’avaient qu’à lui demander de remplir préalablement un formulaire ! Le ton est donné.

Au fil de l’interrogatoire, le doute s’installe, un glissement insidieux se produit, les rôles se défont : il n’y a plus un terroriste et un policier, mais simplement deux hommes. Et dans un système qui prône la suspicion, la méfiance et la haine de l’autre, le sort de ces hommes n’est peut-être pas si différent...

La critique de Mr K : Après L’Installation de la peur de Rui Zink qui m’avait fait forte impression à la rentrée littéraire 2016, l’auteur récidive avec la maison d’édition Agullo avec Le Terroriste joyeux, un court ouvrage d’une centaine de pages qui se lit encore une fois d’une traite. À noter qu’une courte nouvelle Le Virus de l’écriture a été adjoint en fin d'ouvrage et complète admirablement les propos du texte éponyme. On retrouve ici les thématiques chères à l’auteur avec un ton grave mais très ironique à la fois : course à la sécurité, le vernis des apparences, le terrorisme et la violence d’État sont au programme d’un ouvrage qui fera date à mes yeux.

Dans un lieu inconnu et durant une époque indéterminée, un présumé terroriste et son interrogateur s’affrontent. Durant l’interrogatoire, le policier cherche à connaître les motivations et raisons profondes qui meuvent l’homme qu’il a en face lui. Très vite, on se rend compte que la partie ne sera pas facile car le dialogue qui s’instaure vire à la farce avec des réponses ubuesques du futur condamné qui mettent à mal les certitudes et l’argumentaire du bourreau. Un glissement s’opère, deux esprits se rencontrent finalement et vont se heurter, se rapprocher et même au bout d’un moment trouver des points communs qui les rapprochent. Derrière ce cas particulier, c’est une belle parabole que l’auteur nous propose.

Au delà de la confrontation de ces deux personnages, c’est un portrait sans concession de notre époque qui est pour l'occasion passée au vitriol. Derrière un cas bien poussé autour de la thématique du terrorisme et de l’ultra-sécurisation de nos sociétés qui a suivi la vague terrible d’attentats de ces dernières années, l’auteur dénonce une forme de méfiance généralisée qui s’est installée, pervertissant les notions de liberté, de droits d’expression et de principes démocratiques. Face à des menaces réelles qu’il faut juguler, les États de droits ne le sont plus que de nom, lois et mesures exceptionnelles ayant pris le pas sur une législation pensée, réfléchie et équilibrée. Le dialogue entre ces deux personnes que tout oppose au départ va mettre le doigt là où ça fait mal, relever en filigrane les faiblesses et les abus des mesures mis en place. D’une grande finesse d’analyse, renvoyant dos à dos les extrémistes de tout bord, c’est une certaine forme d’humanisme qui est mis à mal et Ubu n’est pas loin parfois. La farce est ici tragique, redoutable mais aussi de bon aloi pour dénoncer les abus quels qu’ils soient.

Le deuxième récit nous présente une humanité livré à un virus qui transforme le péquin moyen en écrivain de talent. Derrière cette maladie qui a l’air plutôt positive, chacun devenant finalement un artiste, se pose la question de la lecture et du libre-arbitre mis en danger par ce phénomène hors norme. La résistance doit s’organiser mais qu’il est dur de se battre contre des forces qui nous dépassent, surtout que plus rien ne fonctionne correctement vu que tout le monde écrit (sic). La réflexion est ici très intéressante car à travers le prisme d’un crise sanitaire étrange se révèlent en sous texte les défauts d’une humanité toujours plongée dans le tout tout de suite sans réelle réflexion sur soi. Ce court texte d’une dizaine de lignes est drôlement malin, ingénieux dans son thème et dans sa forme.

L’auteur de L’Installation de la peur nous livre donc ici deux textes fabuleux dans leur genre, très originaux et qui abordent sans détour des aspects essentiels de l’évolution récente de nos sociétés. Très abordable, sans tomber dans la surenchère ou dans la théorie absconse, chacun y trouvera matière à réflexion, à drôlerie parfois et à indignation. Un petit volume fort plaisant à lire et source de réflexion.


lundi 6 mai 2019

"La Colombienne" de Wojciech Chmielarz

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L’histoire : La Colombie, plein été. Un groupe de Polonais choisis pour tourner une publicité Coca-Cola passe les vacances de sa vie dans un hôtel de luxe au bord de l'océan. Tous frais payés. Mais bientôt, le séjour vire au cauchemar : la pub est annulée, et la facture est salée... Pour rembourser leur dette et récupérer leur passeport, les touristes insouciants se voient proposer par les Colombiens une offre difficile à refuser. Et le paradis se transforme en enfer. Tout le monde ne reviendra pas de ce voyage...

Varsovie, un samedi à l'aube. Le corps d'un homme d'affaires est retrouvé pendu au pont de Gdansk – le ventre déchiré, les mains attachées derrière le dos et une cacahuète à la main. L'inspecteur Mortka, de retour à Varsovie après ses quelques mois de purgatoire, est chargé de l'enquête. Rapidement, le Kub flaire une sale histoire de blanchiment d'argent qui le mènera sur la piste de réseaux internationaux dont les tentacules s'immiscent jusqu'au cœur de la vie financière polonaise.

La critique de Mr K : C’est à mon tour aujourd’hui de chroniquer une enquête de l’inspecteur Mortkar après Nelfe qui vous avait parlé de La Ferme aux poupées, il y a quelques mois au moment de sa sortie en librairie. Elle avait apprécié l’ouvrage, j’ai donc décidé de lire La Colombienne car je trouvais la quatrième de couverture intrigante et puis, avec Agullo je ne me suis jamais trompé ! Au final, j’ai adoré cet ouvrage et je compte bien rattraper mon retard par la suite et lire les deux opus précédents.

Dans un prologue saisissant, Wojciech Chmierlarz nous conte la mésaventure catastrophique d’un groupe de polonais arnaqué par des trafiquants de drogue colombiens. Ils se retrouvent piégés et obligés de participer aux activités illicites de leurs ravisseurs. Mais très vite, on laisse de côté ces pauvres touristes pour enquêter à Varsovie sur le meurtre sordide d’un homme d’affaire. Retrouvé pendu, les tripes à l’air sur un pont enjambant la Vistule (rivière traversant la capitale polonaise), l’homme n’avait pas d’ennemis connus et semblait mener une vie des plus monotone. L’inspecteur Mortkar (aka le Kub) en compagnie de la Sèche, une nouvelle partenaire haute en couleur dont il hérite, commence à fouiner, croise les affaires et va tomber de Charybde en Sylla avec une enquête plus tortueuse qu’elle n’en a l’air au premier regard. Milieux de la haute finance, mafia sud américaine, psychopathe misogyne, ombres du passé et fantômes du présent vont se dresser sur sa route.

Au rayon policier, on est servi. J’ai été conquis dès les premiers chapitres avec des postulats narratifs qui ne laissent aucune chance au lecteur de s’échapper. Difficile au départ d’ailleurs de faire le lien entre des touristes séquestrés, un assassinat spectaculaire et une série de suicides de femmes... De chapitre en chapitre, on avance prudemment en compagnie de Mortkar car les apparences plus que jamais sont trompeuses. Indices, fausses pistes, vérités révélées au compte-gouttes sont au programme d’une enquête plus que plaisante à lire et qui fait la part belle aux surprises. Moi qui suis un habitué du genre, je me suis bien fait balader (ce qui n’est pas pour me déplaire) ! Et puis, il y a cette pression lancinante qui pèse sur le héros notamment avec le procureur chargé de l’enquête et son chef direct. Face à cette obligation de résultats, Mortkar doit parfois jouer avec les limites et s’affranchir de toute morale.

Bien que classique dans sa caractérisation, j’ai adoré découvrir cet inspecteur polonais cassé par la vie. Divorcé, ne voyant presque plus ses enfants (malgré le fait qu’il conserve un bon lien avec leur mère), en roue libre et dans l’angoisse de la découverte d’une maladie grave (conséquence d’un acte commis dans le volume précédent qu’il faudra que je lise), on ne le sent pas au mieux pour réussir à démêler les fils de l’intrigue. Mais il a ce flair particulier, une technique rodée et une volonté de fer qui le poussent toujours plus loin. En cela, il est bien secondé avec La Sèche, un personnage féminin atypique rebelle (mais par pour autant caricatural) qui a sa propre carapace pour se protéger du machisme ambiant et révèle de sacrées qualités au fil de l’enquête. C’est une relation particulière qui se crée entre les deux policiers, mélange subtile de méfiance et d’admiration, je pense qu’on sera amené à suivre cette évolution dans un futur volume.

L’ouvrage explore donc une Pologne interlope où la corruption est présente dans les hautes sphères où certains se croient tout permis du fait de leur position (toute ressemblance avec certaines réalités françaises seraient fortuites évidemment) avec des liens inavouables avec le crime organisé international, le blanchiment d’argent sale, le monde de la finance et en filigrane une vengeance inextinguible qui chamboule tout. Toujours crédible, sans en faire trop mais avec de très bons effets tout de même, on en prend plein la tête avec ce roman navigant en eaux troubles et proposant une expérience de lecture addictive.

En effet, La Colombienne est le genre de roman qui se lit tout seul et sans aucune difficulté. Le style est limpide, accessible et suffisamment fin pour proposer un rythme élevé constant, des situations prenantes, des personnages aussi charismatiques que fouillés et un plaisir de lecture renouvelé à chaque chapitre. Un très bon livre policier qui comblera les amateurs et donne envie de poursuivre l’expérience en lisant les deux ouvrages précédents déjà sortis chez Agullo.

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mardi 2 avril 2019

"Prémices de la chute" de Frédéric Paulin

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L'histoire : Il a des frères de combat, des frères nés en France comme lui, prêts au grand sacrifice. D'autres se lèveront bientôt.

Janvier 1996. Dans la banlieue de Roubaix, à Croix, deux malfrats tirent à l'arme automatique sur des policiers lors d'un banal contrôle routier. Riva Hocq, lieutenant au SRPJ de Lille, est sur les dents. Qui sont ces types, responsables de plusieurs braquages, qui n'hésitent pas à arroser les flics à la kalachnikov ? Quand un journaliste local, Réïf Arno, rebaptise le gang de Roubaix "les ch'tis d'Allah", affirmant qu'ils ont fait leurs armes en ex-Yougoslavie dans la fameuse Brigade Moudjahidine, la DST entre en jeu. Et c'est Laureline Fell qu'on retrouve aux manettes. Depuis la mort de Kelkal, elle continue tant bien que mal de démêler l'écheveau des réseaux islamistes en France ; ces ch'tis qui se réclament du djihad, ça l'intéresse. Sa hiérarchie, beaucoup moins, mais Fell a un atout secret : Tedj Benlazar est en poste à Sarajevo, d'où il lui fait parvenir des informations troublantes (et confidentielles) sur certains membres de la Brigade et leurs liens avec Al-Qaïda. Cette organisation et son chef, Ben Laden, ne sont encore que de vagues échos sur les radars des services secrets occidentaux, mais Benlazar a l'intuition que le chaos viendra de là-bas, des montagnes d'Afghanistan.

De la Bosnie aux grottes de Tora Bora, de Paris à Tibhirine, de Roubaix à New-York, la violence des fous de dieu contamine les cœurs et empoisonne les esprits de ceux qui la propagent... comme de ceux qui la combattent.

La critique de Mr K : Ce roman fait suite au magnifique La Guerre est une ruse qui avait été un véritable coup de cœur à l'automne dernier. Dur, âpre, exigeant et en même temps provoquant un plaisir de lecture immédiat, j'étais ressorti enchanté (et quelques peu ébranlé) par ce voyage aux portes de l'Enfer du radicalisme religieux. Frédéric Paulin récidive avec Prémices de la chute qui poursuit l'exploration des réseaux djihadistes avec cette fois-ci des focus sur l'ancienne Yougoslavie, l'Afghanistan, Londres et les États-Unis. Attention, œuvre addictive en vue avec toujours la même science maîtrisée du récit à la mode polar.

On retrouve quelques personnages de l’ouvrage précédent ici avec notamment Tedj Benlazar qui était sorti à genou de sa confrontation avec les islamistes qu'il poursuivait : sa femme et sa fille sont mortes dans l'incendie de sa maison, il se laisse exiler par sa hiérarchie en Bosnie où il poursuit son travail de terrain. Laureline Fell, une douce amie qu'il protège en l'évitant va cependant le contacter pour l'aider sur une enquête concernant des braqueurs lourdement armés qui multiplient les casses dans le nord de la France en cette année 1996. Très vite, un lien apparaît entre leurs exactions et la cause salafiste, Islam radical qui veut imposer par la terreur sa vision rigoriste du Coran. L'enquête va s'avérer longue et tortueuse, avec l'intervention d'un journaliste à priori pas très doué mais qui va aller de découverte en découverte (et au passage se mettre en ménage avec la fille de Tedj Benlazar ce qui ne va pas se faire sans problèmes). Les révélations vont pleuvoir avec notamment l'émergence du mouvement Al Qaïda et le projet d'un acte totalement fou : faire s'écraser des avions sur des cibles en territoire US !

Comme dans le récit précédent, l'auteur se plaît à mêler événements, personnages réels avec des éléments fictifs. Le background est donc une fois de plus d'une grande richesse avec des allusions directes (et indirectes parfois) aux présidents / ministres en exercice, de belles pages sur les valeurs en jeu, les cultures qui s'affrontent, les logiques de dominations territoriales et autres joyeusetés géopolitiques, les renoncements au nom de la raison d'Etat ou encore du sacro-saint dollar. Prémices de la chute est aussi une balade sans fard dans les rouages des services de renseignement qui ne ressortent pas vraiment grandi de ce roman avec de sérieux couacs qui font que la catastrophe ne sera pas évitée. Les amateurs de la très bonne série Bureau des légendes y trouveront leur compte et même encore plus !

Et puis, il y a la partie fiction qui fait écho aux éléments en jeu. Les protagonistes principaux dans leur quête de vérité s'épuisent, s'engluent et jouent avec leurs existences. Luttant contre leur hiérarchie, devant ruser / contourner les règles pour tenter d'éviter le pire, leur sort est peu enviable et une profonde mélancolie se dégage de ces hommes et femmes qui sacrifient leur vie pour un idéal qu'ils semblent ne pas pouvoir atteindre. Des flics dépassés, des services de renseignement focalisés sur les mauvaises cibles, un journaliste en roue libre qui n'arrive pas convaincre... autant de personnages qui se débattent contre la bureaucratie et l'incrédulité et qui perdent quelques plumes au passage. Bien sûr, tout n'est pas perdu, le personnage de Vanessa (la fille de Tedj) est vif, plein de vie et symbolise ces femmes qui se battent pour être indépendantes et vivre une existence choisie et non subie. C'est le cas aussi de Gh'zala, algérienne qui lutte pour la suppression du code de famille algérien qui enferme la femme sous le statut de chose et qui fait tout pour passer son doctorat en droit... Mais malheureusement, l'homme étant ce qu'il est, c'est sa facette la plus terrifiante qui clôture ce roman qui laisse le lecteur totalement tétanisé grâce à la structure même des chapitres, l’alternance des points de vue et une dramatisation qui fonctionne à plein.

Usant des codes du polar, proposant une écriture haletante qui ne laisse aucune possibilité de s'échapper au lecteur, analysant avec finesse et nuance les mécanismes de notre monde, structurant son récit à la manière d'une grande toile d’araignée où peu à peu les fils se rejoignent les uns les autres, Frédéric Paulin offre à nouveau, avec Prémices de la chute, un roman intelligent, généreux et bluffant qui procure plaisir, réflexion et de sacrés frissons. Un must !

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vendredi 15 février 2019

"L'Outil et les Papillons" de Dmitri Lipskerov

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L'histoire : Un beau matin, à Moscou, l’honorable Arseni Andréiévitch Iratov, célèbre architecte, businessman et ex-trafiquant de devises dont le parcours rappelle celui d’un Rastignac soviétique, se réveille pour découvrir qu’il n’a plus de sexe. L’outil le plus essentiel de son anatomie a tout simplement disparu, ne laissant qu’une fente sur un bas-ventre désormais lisse. À des centaines de kilomètres de là, dans un village perdu de l’oblast de Vladimir, vivent la jeune Alissa, sa grand-mère et leur vache. Sur le chemin de l’école, l’adolescente recueille ce qui ressemble à un gnome miniature.

Mais l’homoncule, baptisé Eugène, se transforme en jeune homme à la beauté diabolique et part pour Moscou, à la recherche d’un certain Iratov…

La critique de Mr K : Nouvel OLNI (Objet Livresque Non Identifié) à mon actif avec L'Outil et les Papillons de Dmitri Lipskerov, tout juste sorti chez Agullo. Gros amateur de cette maison d'édition et de littérature russe contemporaine, on peut dire que j'ai été gâté avec un ouvrage renversant et complètement barré. Toujours à la frontière du fantastique, de l'absurde et du réalisme, voici un livre qui transporte et interroge, détone et parfois attendrit. Trouble jeu pour troubles lignes sont les deux expressions qui me viennent à l'esprit avant d'aller plus en avant dans ma chronique.

La quatrième de couverture est un bon indice de départ même si cela concerne uniquement les deux premiers chapitres du roman. Iratov, le personnage principal, perd une partie essentielle de son anatomie du jour au lendemain sans raison particulière (à priori, l'ouvrage est une variation autour d'une nouvelle de Gogol intitulée Le Nez), sans ses bijoux de famille, le voilà bien dépourvu... Cette mystérieuse disparition l'amène à réfléchir sur son passé, ses activités, sa relation avec sa femme et sur l'avenir. En parallèle, on suit la transformation d'un gnome (dont la nature profonde surréaliste sera révélée plus tard dans le récit) en jeune homme au charisme surnaturel voire diabolique, tant aucune femme ne peut lui résister. Très vite, il se met en quête d'Iratov pour des raisons connues de lui seul. À partir de là, l'intrigue devient obscure. De nouveaux personnages apparaissent, les actions et enjeux deviennent flous. Le simple postulat fantastique de départ se mue en une quête quasi initiatique et en une observation acerbe sur le genre humain.

Je sais, ce modeste résumé est nébuleux mais il est à l'image de l'ouvrage lui-même. C'est typiquement le genre de livre où il faut se laisser porter par le flot de la langue, sans chercher forcément à tout appréhender dans son ensemble dès le départ. Laissant une grande part d'interprétation au lecteur, L'Outil et les Papillons est avant tout une ode au voyage intérieur, à la découverte de leur nature par des êtres déboussolés. Dans une Russie contemporaine à peine évoquée (l'auteur colle au plus près de ses personnages, le contexte importe peu), les âmes que l'on croise s'interrogent énormément sur leurs actes, la paternité, la naissance, la mort, l'amour, l'amitié, les aléas du destin et la marche du futur, chacun à leur niveau, selon leurs préoccupation respectives. On rencontre nombre de personnages ambigus, aux attitudes et pensées complexes (d'ailleurs certaines motivations restent bien opaques durant une bonne partie du livre). Ces destins s'entrecroisent parfois en interagissant mais une trame mystérieuse se déroule sous nos yeux et peu à peu, un fil directeur apparaît donnant du sens à un joyeux carnaval d'émotions variées et de glissements vers l'irréel.

Personnellement, j'adore parfois lâcher prise pendant une lecture, me laisser balader totalement par un auteur en roue libre. Personnages attachants (Iratov et Vera, un beau couple) aux vies chamboulées, changement de points de vue vers des protagonistes nouveaux aux identités troubles et qui rejoignent les fils tissés sans qu'on s'en aperçoive au départ, références nombreuses à la foi et au sacré qui ne sont pas pour me déplaire, contextualisation globale qui grandit au fil des chapitres et peut donner le vertige, scènes plus quotidiennes presque anodines mais qui peuvent à tout moment basculer vers des ailleurs insoupçonnés, se complètent et proposent un récit vraiment hors norme servi par une langue superbe.

Dense mais accessible, poétique et parfois plus brutal, on ne peut que s'incliner devant un style toujours aussi unique et qui m'avait bougrement séduit lors de ma lecture du Dernier rêve de la raison. Bravo au passage d'ailleurs à la traductrice Raphaëlle Pache pour ce tour de force, cela n'a pas du être facile à réaliser comme travail. Ce fut un véritable plaisir que de parcourir les 380 lignes de cet ouvrage qui laisse forcément des traces dans l'esprit du lecteur, conscient d'avoir lu un ouvrage différent, parfois ésotérique mais à la fois profondément humain. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Oh oui ! Et on en redemande !

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jeudi 24 janvier 2019

"Le Magicien" de Magdalena Parys

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L’histoire : Dès 1970, la Stasi et les garde-frontières bulgares montent une opération pour arrêter tous ceux qui tentent de fuir le bloc communiste. Opération qui sert également à assassiner des opposants politiques au régime...

En 2011, dans un immeuble abandonné de Berlin squatté par des Roms, on retrouve le cadavre atrocement mutilé de Frank Derbach, employé aux archives de la Stasi.

Au même moment, Gerhard Samuel, photo-reporter, meurt dans d'étranges circonstances à Sofia, où il enquêtait sur la mort d'un de ses amis, disparu en 1980 à la frontière entre la Bulgarie et la Grèce.

Kowalski, le commissaire chargé de l'enquête berlinoise, est rapidement écarté au profit de la police fédérale et des services secrets. Mais Kowalski est un rebelle et il décide de poursuivre ses investigations discrètement, aidé par la belle-fille de Gerhard. Ce qu'ils vont découvrir pourrait mettre en cause un homme politique allemand très en vue...

La critique de Mr K : Chronique de la première sortie de l’année aux éditions Agullo avec un ouvrage à la croisée des genres entre roman noir, polar et Histoire. Le Magicien de Magdalena Parys nous replonge entre passé et présent en Allemagne, pays meurtri pendant des décennies par sa partition et en première ligne de la Guerre froide. Au programme, des meurtres à résoudre sous fond de manipulation politique et de règlements de compte. Ma lecture fut contrastée, partagé que j’ai été par un fond très intéressant, des personnages attachants mais une forme qui n’a pas réussi à obtenir mon entière adhésion.

En 2011, deux meurtres sont commis dont un particulièrement atroce. Très vite écarté de l’enquête, notre héros, le commissaire Kowalski, va continuer ses investigations malgré de nombreux obstacles. En parallèle nous suivons plusieurs points de vue différents dont ceux des amis des victimes et d'un politicien allemand qui semble concerné au premier chef par ces crimes. Au fil des révélations, le passé sulfureux de certains personnages refait surface mettant à jour les pratiques iniques du pouvoir en place en RDA et notamment les exactions de la Stasi, police politique du régime en place. Entre manipulations, effacements des preuves, intérêts particuliers et raison d’État, la frontière se révèle très mince... Difficile dans ces conditions de faire éclater la vérité et d’appliquer une justice mesurée.

Ce roman est très dense en matière de caractérisation des personnages. Régulièrement, l’auteure fait des pauses dans le récit pour apporter un background complexe et très ramifié. Chacun a son importance dans le déroulé de l'histoire, les détails se cumulent pour donner une architecture complexe et en perpétuel mouvement. Ainsi, nos certitudes sont régulièrement questionnées, remises en perspective et bousculées. Peu ou pas de figures se détachent au final car chacun à sa manière, par ses prises de position et ses actes, joue une partition qui a son importance dans l’enchaînement des événements. On s’y perd parfois mais on finit toujours pas se raccrocher à ce qu’on peut. Cela nécessite un effort de concentration, parfois de relecture pour pouvoir appréhender au mieux l’ensemble.

Il faut dire que le choix de narration sort des sentiers battus. L’auteure n’hésite pas ainsi à livrer dès les premiers chapitres des éléments clef pour la compréhension de la trame ce que j’ai trouvé dommageable pour le suspens et les enjeux. C’est à mes yeux le principal défaut de ce roman qui en dit parfois trop, trop tôt. L’intérêt y perd et finalement on peut se désintéresser de destins pourtant poignants au premier abord. Pour autant, on y retourne, avec notamment quelques fulgurances savamment distillées qui permettent de relancer l’intérêt et la curiosité du lecteur. Le rythme s’en trouve tout de même haché et l’on perd le souffle d’une histoire qui aurait sans doute pu être plus passionnante.

Pour autant, on est en présence d'un ouvrage assez bluffant sur l’évocation qui nous est faite de l’histoire douloureuse de notre voisin d’outre-Rhin. On explore les arcanes du pouvoir, ses rouages et l’application des dogmes en vigueur. On partage le quotidien de familles déchirées ayant connu la séparation voir la disparition douloureuse de certains de ses membres, le sentiment d’injustice et de vengeance qui peut habiter les victimes de la répression en vogue dans ces années terribles. Magdalena Parys est une fine psychologue et avance ses pions avec talent et nuance, proposant une vision d'ensemble précise d’une situation que l’on a du mal à percevoir quand on n'a pas vécu en Allemagne pendant cette période, une réalité pas si lointaine que cela qui marque encore la population allemande. Ainsi ce récit s'apparente aussi à un questionnement constant pour les protagonistes principaux sur un passé pesant qui joue avec la vie de chacun, construisant personnalités et destins sur des décennies.

Au final, cette lecture fut une expérience intéressante quoique difficile à digérer et intégrer. Un passionné d’histoire contemporaine y trouvera son compte ainsi que les amateurs de récits policiers tortueux mettant en avant des individus brisés qui ne se rendent jamais.


samedi 10 novembre 2018

"Bratislava 68, été brûlant" de Viliam Klimacek

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L'histoire : Nous sommes une nation condamnée à la tendresse. On nous envahit facilement.

Au printemps 1968, le parti communiste tchécoslovaque expérimente le "socialisme à visage humain". La censure est interdite, les frontières s’ouvrent vers l’Ouest, les biens de consommation font leur apparition… Un vent de liberté souffle sur le pays.Cet été là, Alexander et Anna montent dans leur Skoda Felicia, un cabriolet flambant neuf, pour rejoindre leur fille Petra à Bratislava où elle vient de terminer de brillantes études de médecine. Tereza, fille d’un cheminot rescapé des camps de concentration et d’une éditrice à la Pravda qui ont longtemps accueilli des réfugiés hongrois de 1956, séjourne dans un kibboutz en Israël pour renouer avec sa culture juive. Jozef, pasteur défroqué pour avoir refusé de dénoncer des paroissiens auprès du Parti, fait ses premières armes à la radio.

Dans la nuit du 20 au 21 août, tandis que les tanks soviétiques envahissent la ville, le destin de ces trois personnages et de leurs familles va basculer. Pendant quelques heures, la frontière avec l’Autriche reste ouverte, Vienne est à une heure de train. Chacun devra alors faire un choix : partir ou rester ? Fuir la violence ou résister à l’oppresseur ?

La critique de Mr K : Une fois de plus, je me suis fait cueillir par un ouvrage de chez Agullo. Quand la grande Histoire rencontre les destinées individuelles, on a souvent affaire à un récit porteur de sens et au souffle puissant. C'est le cas avec ce Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimacek, auteur reconnu dans son pays qui a construit son roman autour de témoignages qu'il a pu collecter au Canada auprès de réfugiés de la vague d'émigration de 1968 et de leurs enfants. Il a ensuite changé les noms, mélangé les destinées et brodé quelque peu pour étoffer ce roman qui laissera des traces et m'a totalement submergé d'émotions me procurant un rare plaisir de lecture.

Inutile de vous faire languir plus longtemps, ce roman est une vraie petite bombe qui emporte tout sur son passage, rendant furieusement addictif le lecteur qui ne peut décemment pas relâcher l'ouvrage tant il happe l'esprit, le marque au fer rouge et lui donne mille et une occasions d'éprouver de multiples sensations et nourrir la réflexion. Face à l'invasion de notre pays par une puissance étrangère, que ferions-nous ? Au centre du récit, les personnages se débattent avec leurs conditions, leurs désirs et aspirations, et malheureusement l'absence de choix qui caractérise en premier lieu un univers totalitaire. L'URSS veut remettre dans le rang le Parti Communiste tchèque et ils ne vont pas y aller avec le dos de la cuillère. Lors du printemps de Prague, la population avait pu entr'apercevoir des réformes humanistes et libératrices ; l'arrivée des tanks à la fin de cet été 1968 va ruiner à jamais leurs espoirs.

Après quelques chapitres permettant de planter le décor, présenter les principaux protagonistes de l'histoire, on arrive très vite à la date fatidique qui va bouleverser définitivement les personnages, le pays et plus globalement le monde. Au delà d'un panorama épatant sur la Tchécoslovaquie de l'époque, du fonctionnement interne du pouvoir, des nominations administratives mais aussi de la vie quotidienne du peuple, l'auteur donne à voir surtout le début de la diaspora tchèque qui commence vraiment avec la fuite massive qu'engendre la remise en ordre soviétique. Famille déchirées et séparées, abandon de tout ce que l'on possédait pour un ailleurs mystérieux, le voyage périlleux, l'arrivée dans un nouveau pays, le regard des populations, la nécessaire intégration et les freins qui lui sont mis, autant d'aspects des flux migratoires traités ci avec finesse et humanité, loin de la bouillie médiatique que l'on nous sert et ressert jusqu'à l’écœurement depuis le début de la crise syrienne entre autre. Il n'y a rien de nouveau, de tout temps les hommes ont fui la guerre et les dictatures, de tout temps ils ont dû reprendre leur vie à zéro, de tout temps ils ont souffert de la séparation d'avec leurs proches restés au pays, de tout temps l'être humain ne se distingue vraiment pas pour son sens de l'accueil et de l’entraide ! Au delà d'un roman traitant d'une période précise et d'un contexte particulier, l'ouvrage de Viliam Klimacek est un cri, un témoignage nécessaire et ô combien important en cette période de repli sur soi généralisé.

On passe donc par tous les états lors de cette lecture-somme. On débute notamment avec les joies de la vie de famille, du travail bien fait dans une usine qui tourne bien, les rencontres avec les copains, les jeux, les enfants innocents qui vivent leurs rêves, les étudiants qui préparent l'avenir. Puis après une légère respiration de trois mois, tout s'effondre. C'est l'heure des choix, partir ou rester ? Certains décident de collaborer avec le pouvoir en place, c'est toujours plus évident d'être du côté des vainqueurs (même si moralement c'est intenable). D'autres décident de partir mais le nouvel ordre verrouille bientôt les frontières séparant les familles et impliquant parfois des prises de risque maximum. Collant au plus près de ses protagonistes, Bratislava 68, été brûlant explore avec un sens de l'économie de mots toutes ces destinées et tisse une toile narrative aussi dense que touchante.

La deuxième partie du roman s'attache davantage à suivre les émigrés dans leur nouvel univers (même si certains passages se déroulent toujours en Tchécoslovaquie). Là encore, on retrouve tout le talent de l'auteur pour décrire vicissitudes et espoirs des nouveaux arrivants qui se heurtent à énormément d'obstacles à commencer par la langue et les tracasseries administratives (enregistrement des personnes, équivalence de diplômes, trouver à se loger). L'action se déroule essentiellement au Canada et aux USA, il est très intéressant de découvrir leur système d'intégration de l'époque qui est loin d'être aussi open qu'ils le prétendaient alors. Long sera le parcours de chacun pour trouver sa place, sa nouvelle place devrais-je dire tant tout retour au pays est impossible. Il faudra attendre 1989 pour que les choses évoluent et permettent à certains d'éventuellement penser à revenir dans le pays de leurs origines...

Enfin, Bratislava 68, été brûlant est remarquablement servi par une écriture d'une grande beauté, à la fois efficace dans sa manière d'aborder les choses frontalement, elle s'écarte des sentiers battus par une poésie de tous les instants qui habille le récit d'une dimension humaniste douce et mélancolique. Les rapports humains s'en trouvent transcender, le roman nous emballant irrémédiablement vers un passé pas si lointain, où des familles vivent, rient, pleurent et parfois se brisent. C'est beau, c'est puissant, c'est bluffant. Une sacrée bonne lecture que je ne saurais trop vous conseiller !

samedi 6 octobre 2018

"La Guerre est une ruse" de Frédéric Paulin

La Guerre est une ruse

L'histoire : Khaled sort de l'appartement en adressant un sourire qu'il veut plein d'amour à ses parents. Il sait qu'il va bientôt devoir les quitter pour toujours. Lorsqu'on s'engage sur la voie du Djihad, il n'y a pas de retour en arrière possible.

Algérie, 1992. Après l'annulation des élections remportées par le Front islamique du salut, une poignée de généraux, les "janviéristes", ont pris le pouvoir. L'état d'urgence est déclaré, les islamistes pourchassés ont pris les armes. Le pays sombre dans une violence sans précédent... Tedj Benlazar, agent de la DGSE, suit de près les agissements du tout-puissant Département du renseignement militaire, le sinistre DRS qui tire toutes sortes de ficelles dans l'ombre.

Alors qu'il assiste à l'interrogatoire musclé d'un terroriste, Tedj apprend l'existence de camps de concentration où les islamistes seraient parqués dans des conditions inhumaines. En fouinant plus avant, il met au jour des liens contre-nature entre le DRS et les combattants du GIA. Quel jeu jouent donc les services secrets avec les terroristes ? Les massacres quotidiens sont-ils l'oeuvre des uns ou des autres ? Ou d'une instrumentalisation diabolique des seconds par les premiers?

Benlazar acquiert la certitude que les généraux sont prêts à tout pour se maintenir au pouvoir. Et la dernière phase de leur plan va commencer : exporter le chaos par-delà la Méditerranée, pour forcer la France à soutenir leur croisade anti-terroriste. Tedj parviendra-t-il à réunir assez de preuves pour convaincre sa hiérarchie avant que l'horreur ne s'invite à Paris ?

La critique de Mr K : Attention, gros choc littéraire avec cet ouvrage brûlant comme la braise, sans concession et d'une profondeur politique et sociologique sans borne. Accompagnez-moi dans un voyage sans retour dans les abîmes de l'âme humaine, les manipulations iniques du pouvoir et les logiques de domination de l'homme par l'homme. Livre coup de poing de cette rentrée littéraire, La Guerre est une ruse de Frédéric Paulin m'a laissé sur les genoux, subjugué que j'ai été par ce livre hors-norme!

L'action débute en 1992 dans une Algérie tout juste tombée entre les mains d'un cartel de militaires qui imposent leur pouvoir par la force et un État d'urgence permanent. Le pays est livré à la violence de la répression étatique et celle naissante des islamistes qui refoulés aux portes du pouvoir (ils avaient gagné l'équivalent de nos élections municipales) ont pris le maquis et multiplient les actions chocs. La population vit dans la peur, crimes et massacres se multiplient, aucune famille algérienne n'est épargnée dans une ambiance de paranoïa généralisée où la suspicion et les fantasmes ont remplacé la raison et l'écoute de l'autre.

Tedj est un agent actif de la DGSE en mission de terrain en Algérie. On ne peut pas proprement parler de héros ici, les zones d'ombre sont nombreuses sur son passé et ses agissements. Borderline mais investi, avec un sens de la morale qui lui est propre, il doit à la fois enquêter et survivre dans un monde où les loups sont en liberté et de toute obédience. Au détour de ses investigations, il va lever le voile sur des collusions dangereuses et immorales entre les généraux au pouvoir, les islamistes et une France qui prend toujours l'Afrique du Nord comme son pré carré. L'étau se resserre, les révélations pleuvent, les victimes s'accumulent et le lecteur captif d'un ouvrage autant repoussoir qu’envoûtant ne peut que suivre impuissant les pas de Tedj et sa descente aux Enfers.

Face à une histoire redoutablement maîtrisée qui mêle habilement éléments réels et personnages fictifs, on est emporté dans cette décennie noire qui a marqué à jamais le peuple algérien et la France par la suite. L'ennemi avance masqué ici, des familles se déchirent, des villages, des communautés s'affrontent au nom de l'ordre terrestre ou religieux. Lutte au nom de la foi, instauration de la charia, vision rétrograde de la femme, massacres préventifs, camps d'internement se muant en camp de concentration / d'extermination, tortures et exécutions sommaires, manœuvres politiques nauséabondes et action des lobbys économiques, la cuisine interne des services secrets de tout bord... Fien ne nous est épargné dans un roman immersif, terrifiant, mettant en lumière une réalité pas si ancienne. J'avais adoré Les Agneaux du seigneur de Yasmina Khadra sur le même sujet mais qui collait plus à la destinée d'un petit village. Ici l'écrivain prend encore plus de hauteur et propose en plus une réflexion sans limite sur l'exercice du pouvoir autoritaire et la naissance du terrorisme radical.

C'est le cœur de l'ouvrage que cette thématique désormais galvaudée et surtout simplifiée à outrance par des journaleux en mal de sensation. D'une colère légitime peut naître la haine la plus viscérale menant au nihilisme absolu qui conduit à la suppression massive d'âmes innocentes. L'auteur à travers le prisme de son antihéros issu de deux mondes (fils d'un algérien et d'une française), qui se maintient debout comme il peut, nous montre l'évolution d'un pays à la fois puissant (sa taille, ses ressources) et pétri de faiblesses (démocratie balbutiante, clanisme et corruption) et nous parle de notre époque et des origines du terrorisme moderne. Le récit est parsemé de références historiques notamment les attentats perpétrés contre les intérêts et les ressortissants français sur le sol algérien puis après l'élection de Jacques Chirac en 1995, l'externalisation du conflit sur le sol français. Tout s'imbrique parfaitement entre exploration des arcanes du pouvoir, récit du climat ambiant et éléments intimistes liés à Tedj. Franchement, je suis resté scotché aux pages de ce livre qui m'a parfois accompagné jusqu'à très tard dans la nuit.

En plus d'être un livre-somme d'une intelligence rare, où la nuance se conjugue avec la pédagogie, La Guerre est une ruse est d'un accès aisé où l'on n'est jamais perdu, guidé que nous sommes par une langue simple, profonde et marquante. C'est typiquement le genre de lecture où l'on souffre de plaisir face au talent déployé et à la nécessité absolue d'aller au bout de l'horreur. On touche ici au sublime et je ne le dis pas souvent, c'est un vrai coup de cœur. Merci Agullo pour cette parution !

dimanche 9 septembre 2018

"La Ferme aux poupées" de Wojciech Chmielarz

La Ferme aux poupéesL'histoire : L'inspecteur Mortka, dit le Kub, a été envoyé à Krotowice, petite ville perdue dans les montagnes. Officiellement, il est là pour un échange de compétences avec la police locale.
Officieusement, il y est pour se mettre au vert après une sale affaire. S'il pense être tranquille et avoir le temps de réfléchir à l'état de sa vie personnelle, il se trompe lourdement. Quand Marta, onze ans, disparaît, un pédophile est rapidement arrêté, qui reconnaît le viol et le meurtre de la petite. Mais l'enquête est loin d'être terminée : les vieilles mines d'uranium du coin cachent bien des secrets... et peut-être quelques cadavres.
Il faudra tout le flair du Kub pour traquer des trafiquants dont la cruauté dépasse l'entendement.

La critique Nelfesque : Déjà présent dans "Pyromane" du même auteur, on retrouve ici le Kub, inspecteur originaire de Varsovie et envoyé à Krotowice, placard pour flics dans les montagnes. On retrouve cet inspecteur ou, comme moi, on le découvre. Je n'avais pas lu l'ouvrage précédent et rassurez-vous, cela n'est pas du tout gênant pour s'aventurer dans "La Ferme aux poupées".

Assez classique dans son approche, il n'y a pas de mystère, nous sommes ici dans un pur polar. Ça se lit tout seul, le déroulement est fluide, les personnages sentent à plein nez les flics pur jus. Pas de grosses surprises sous le soleil mais pour qui aime le genre, on prend pas mal de plaisir à suivre l'enquête.

Dans "La Ferme aux poupées", on est plongé dans une petite ville de Pologne. Ici point de frénésie, c'est la montagne et ses petites affaires loin de la grande ville de Varsovie. Et pourtant, avec une population raciste envers les Roms, Wojciech Chmielarz met le doigt sur une question de société. Sans jugement mais à travers le regard de son héros, cette banalisation écoeure le lecteur et fait planer sur ces pages une atmosphère poisseuse.

Contrairement à ce que la 4ème de couverture pourrait laisser entendre, il n'y a rien de gore dans ce roman. Les scènes sont dures parce que les faits sont inimaginables mais tout est dans la suggestion. Pas de descriptions de 15 pages pour présenter l'horreur avec moult détails, elle prend place dans nos têtes et notre imagination. Âmes sensibles s'abstenir toutefois car l'ambiance est noire et glauque (et oui nous sommes dans un polar).

Commençant avec l'enlèvement d'une petite fille, on rentre tout de suite dans le vif du sujet. L'auteur ne tergiverse pas 3h en descriptions et caractérisations et accroche immédiatement le lecteur. Un rythme de thriller qui donne envie de poursuivre sa lecture. Puis on s'attache plus au personnage de Mortka, dit le Kub, fraîchement installé dans un studio miteux après avoir perdu femme et enfants. En pleine crise existentielle, il ne sait pas si il doit quitter la police, comment se rapprocher de ses fils... C'est le bordel dans sa tête autant sur le plan personnel que professionnel. Être consultant pour la police locale devrait lui permettre de faire le point... Devrait...

Une petite fille disparaît. Une autre avant elle. Et Mortka se retrouve plongé dans la Pologne populaire, gangrenée par le racisme. La petite est retrouvée dans une mine d'uranium entourée de cadavres et là commence réellement l'enquête, une enquête inhabituelle dans cette petite bourgade plus familière des faits divers, brouilles de voisinage et autres rubriques de chiens écrasés. Mortka va devoir affronter un mur, celui des habitants qui s'unissent, voyant en lui un fouineur. Quand la poussière est mise sous le tapis, qui a envie de la voir en sortir ? Mensonges et manipulations vont se retrouver sur son chemin.

Dans "La Ferme au poupées", le suspens est présent, personne n'est épargné et les révélations sont surprenantes. La tension est palpable, l'ambiance dans laquelle évolue le Kub aussi. Un personnage normal, pas le sur-homme, pas le flic infaillible et super doué, un homme avec des doutes, un passé, des fêlures mais pugnace et téméraire. Le gage de bons moments de lecture.

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dimanche 11 mars 2018

"Le Dictateur qui ne voulait pas mourir" de Bogdan Teodorescu

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L’histoire : Cloîtré dans une serre au verre sali par la pluie, d’où il dirige la Roumanie d’une main de fer depuis plus d’un demi-siècle, le dictateur s’apprête à lancer son grand défi à l’Histoire. Pour échapper à l’érosion du temps, il a fait construire en secret un portail entre présent et passé, capable de ramener les morts. Et demain, il ramènera le plus illustre d’entre eux : un grand homme, un grand guerrier, un grand patriote.... Michel Le Brave.

Mais quand le leader d’une époque où empaler ses adversaires était pratique courante débarque dans notre réalité, les réactions en chaîne sont pour le moins imprévisibles...

La critique de Mr K : Nouvelle lecture de chez Agullo Editions pour cette année 2018 qui décidément démarre fort chez eux. Après un roman russe bien barré en début d’année, direction la Roumanie aujourd’hui avec cet ouvrage énigmatique, puissant et salvateur à la fois. Métaphore sur le pouvoir et le charme irrésistible qu’il dégage sur l’être humain, Le Dictateur qui ne voulait pas mourir de Bogdan Teodorescu nous invite à un voyage au cœur d’un régime totalitaire où les ficelles ne sont jamais trop grosses pour manipuler les foules et où les événements peuvent se précipiter à la moindre défaillance ou expérimentation déviante. Suivez le guide !

Retranché dans la serre de son palais, le vieux dictateur de la Roumanie s’accroche au pouvoir. Après de multiples mandats puis s’être arrogé tous les pouvoirs, il domine le pays avec son fidèle conseiller et mène la vie qu’il veut. Pour autant, il souhaite rentrer dans l’Histoire définitivement en faisant ce qu’aucun dirigeant n’a encore fait avant lui : faire venir dans le présent une grande figure du passé glorieux de la Roumanie pour que cette dernière passe de puissance de seconde zone à un pays de premier plan qui compte dans le jeu diplomatique international. Si en plus, on peut le porter aux nues et reconnaître ses mérites ce ne serait que mieux ! Malheureusement pour lui et pour son peuple, rien ne va vraiment se dérouler comme prévu et l’irruption de cette personnalité d’un autre temps va bouleverser tous les plans établis et créer un chaos sans précédent !

On peut distinguer deux temps principaux dans cet ouvrage qui se divise en six chapitres mettant à chaque fois un protagoniste différent au centre de la narration. Tout commence par un long chapitre consacré au dictateur lui-même. On en apprend davantage sur sa personnalité, sa conception du pouvoir et sa manière de diriger son pays. Loin de calquer cette existence sur celle de Ceausescu (renversé en 1989 rappelons-le), il est plus une sorte de somme de toutes les pratiques totalitaires que l’Histoire nous a apporté et continue d’ailleurs à nous fournir à l'heure où je vous parle. L’idéaliste de départ a cédé la place à un être épris de pouvoir qui ne recule devant rien pour affirmer son autorité, tout en se donnant bonne conscience en disant qu’il agit pour le peuple. On enchaîne avec le point de vue de son conseiller qui ne souhaite qu’une chose, rester à sa place et tirer les ficelles depuis l’antichambre du pouvoir car il est le vrai maître du pays, celui sur lequel s’appuie le dictateur et qui le conseille depuis toujours.

Volontairement cynique, cette première partie fait la part belle à l’explication du fonctionnement de ce type de régime avec la révolution de départ, l’idéologie mise en place, le contrôle des masses par la propagande, les mensonges et autres artifices qui permettent au chef de se maintenir au pouvoir tout en continuant d’être apprécié mais aussi la lâcheté des grands pays du monde face aux intérêts économiques et territoriaux notamment. Beau miroir de la bêtise des foules et du comportement de mouton que peuvent avoir tous les peuples du monde (y compris dans notre si belle démocratie où l’on gouverne désormais par ordonnances avec la bénédiction des sondés), l’auteur appuie là où ça fait mal : la nature humaine est décidément bien veule et le pouvoir corrompt les âmes les plus pures. Pour autant, le ton décalé et sarcastique détend l’atmosphère et loin de plomber le lecteur, il l’enrichit tout en jouant avec les personnages.

Car tous les équilibres sont bouleversés dans une seconde partie plus courte mais décapante. Le passé fait irruption dans le présent et les anciennes coutumes de guerre ressurgissent au plus grand désarroi des anciens maîtres qui deviennent à leur tour des proies. Le peuple lui reste stupéfait et bien stupide face aux hordes barbares qui ravagent tout sur leur passage. La critique reste toujours aussi incisive et permet de faire des liens entre présent / passé, sur l’appétit pour la destruction qui nous habite et surtout notre propension à ne pas tirer les leçons de l’Histoire, thème fort bien traité ici et riche en anecdotes narrées par les personnages du roman (un glossaire bienvenue est d’ailleurs ajouté en fin d’ouvrage et permet de s’ouvrir à la culture roumaine qui est loin de se cantonner à de mystérieux chef vampires habitant les Carpates). Le final est absolument dantesque, sans fard et totalement hard-boiled. J’ai personnellement adoré l’arc scénaristique suivi et assumé jusqu’au bout. Ça fait du bien de sortir des lignes habituelles et d’explorer la face sombre de la notion de société humaine organisée avec l’absence de garde fou en cas de surgissement de démagogie puis d’autoritarisme.

Belle fable sur la corruption, l’intérêt personnel et la primauté du fort sur le faible, ce roman se lit d’une traite, sans aucune difficulté grâce à une langue simple et inventive, volontiers virevoltante par moment. Le récit réserve bien des surprises notamment grâce à une structure de narration novatrice qui sert remarquablement l’histoire générale et le propos que distille l’auteur. Un livre essentiel dans son genre qui allie plaisir de lire et réflexion profonde, ce serait franchement dommage de passer à côté !

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mercredi 31 janvier 2018

"Le Dernier rêve de la raison" de Dmitri Lipskerov

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L’histoire : Ilya Ilyassov le Tatare est un vieux vendeur de poissons, mutique et solitaire. Il vit dans le souvenir de la belle Aïza, son unique amour, qui s’est jadis noyée sous ses yeux. Or par une nuit d’hiver, Ilya se transforme en silure, première d’une série de métamorphoses qui lui rendront brièvement sa bien-aimée...

De son côté, l’inspecteur Sinitchkine est chargé d’enquêter sur la disparition d’Ilya. Mais il est bien plus préoccupé par ses cuisses qui enflent, enflent, enflent... comme si elles s’apprêtaient à enfanter.

La critique de Mr K : Tout juste sorti en ce mois de janvier chez les éditions Agullo, Le Dernier rêve de la raison de Dmitri Lipskerov mérite qu’on parle de lui et qu’on le porte aux cieux tant on a affaire à une lecture à part, totalement prenante et novatrice dans sa narration et son contenu. Je peux déjà vous dire que ce titre va trouver une très belle place dans ma bibliothèque aux côtés d’auteurs russes très talentueux comme Ana Starobinets, Dmitry Glukhovsky, Maria Galina ou encore Olga Slavnikova, écrivains qui n’ont pas à rougir du glorieux passé littéraire russe, cette nouvelle génération d’auteurs étant épatante. Véritable ovni, l’ouvrage dont je vais vous parler aujourd’hui conjugue à la fois la grâce de l’écriture, le déphasage d’un contenu alambiqué et une fenêtre ouverte sur la réalité sociale russe de notre époque.

Nous suivons principalement deux personnages dans ce roman. Mystérieusement liés, l’un disparaît très vite et se transforme en divers animaux au fil de sa quête tandis que l’autre protagoniste enquête sur sa disparition. Rien ne semble les rapprocher et pourtant, leurs deux existences sont attachées l’une à l’autre et en alternant les récits, l’auteur se plaît à croiser les informations et la mécanique subtile qui entremêle leurs actes et leur pensée. Difficile d’en dire plus sans révéler quelques éléments essentiels mais on touche ici à la quête intérieure avec notre tatare qui ne s’est jamais vraiment remis de la disparition de sa bien aimée et un policier dépassé par son état physique et au fond de lui solitaire et légèrement amer. Au fil du récit, les thématiques se rapprochent, les changements s’opèrent menant vers une conclusion logique qui touche à la métaphysique sans pour autant égarer totalement le lecteur déjà bien sonné par ce qui lui est proposé en terme de trame narrative.

Car ce roman ne sera pas de tout repos pour le lecteur qui découvrirait le réalisme magique, ce miroir déformant mais tellement poétique d’un monde qui va mal et où la cruauté de l’homme est omniprésente. Très vite, nous sommes confrontés à des éléments délirants, à des actes et des personnages détachés du réel avec par exemple un policier aux cuisses qui enflent et s’allument comme des néons et qui cachent d’étranges formes de vie, des métamorphoses étonnantes pour un personnage qui va pouvoir renouer fugacement avec son amour perdu il y a très longtemps, des nourrissons qui grandissent à une vitesse incroyable et qui pour certains vont se révéler très dangereux... Autant d’éléments narratifs complètement branques mais qui font écho à certains questionnements que l’auteur se pose et nous pose sur l’existence, son sens et surtout celui de la mort, concept prégnant de l’ouvrage à qui l’auteur donne une signification subtile entre image onirique et signification orientale. En effet, beaucoup de passages se rapprochent d’un esprit à la Mille et une nuit dans l’aspect un peu conte que peut prendre l’ouvrage à l’occasion.

Les personnages qui se débattent avec leurs existences et des situations ubuesques n’en sont pas moins profondément humains et c’est toute une série de préoccupations universelles qui nous sont données à voir à travers des protagonistes parfois hauts en couleur par leur rudesse, leur violence mais aussi pour d’autres leur amour et leur bonté. Cela donne à lire un mix improbable - mais qui fonctionne - de situations qui s’imbriquent les unes dans les autres et fournissent un remarquable récit doublé d’une vision intéressante de la société russe. Certains passages sont tout bonnement magiques avec quelques descriptions qui resteront dans les annales comme celle de l’aquarium dont s’occupe Ilya ou encore sa première rencontre avec Aïza. La magie opère immédiatement et le mot n’est pas ici galvaudé tant on touche du doigt la pureté et la beauté à l’état pur. Œuvre contrastée par excellence, rien n’empêche l'auteur, quelques paragraphes plus tard, de nous livrer un échange à priori anodin entre deux personnages qui se révèlent amoraux voir racistes. La violence est ici présente à l’occasion , parfois gore (deux / trois passages bien salés dans le genre) mais surtout dans certains actes d'indifférence ou des pulsions violentes aussi vite commises qu’oubliées par des personnages qui ont banalisés certains propos ou façons d’agir délictueux. D’une grande richesse, pas moralisateur, l’ouvrage de Lipskerov s’inscrit dans la droite lignée d’auteurs illustres comme Boulgakov ou encore Dostoïevski dans sa manière d’aborder ses personnages. C’est puissant et diablement addictif !

La magie a opéré de suite avec moi qui (avouons-le) suis un grand adepte du mélange du genre et de l’onirisme littéraire. Les thèmes m’ont parlé, les personnages aussi et de cet aspect ubuesque, peu à peu se dégage un fil conducteur charismatique qui m’a parlé et emporté loin, loin très loin des sentiers battus. La langue imagée nous fait véritablement entrer dans un nouveau monde, un univers différent et pourtant si proche de nous... Les mots s’égrainent avec une science de la concision, de la narration et offre un plaisir de lire rare qui nous fait oublier le déroulement du temps. On passe un moment vraiment inoubliable, les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté au risque de louper un vrai chef d’œuvre.

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