mardi 25 avril 2017

"Le Blues de La Harpie" de Joe Meno

le blues de la harpieL'histoire : Alors qu’il vient de voler la caisse d’un débit de boisson dans l’espoir de s’enfuir avec sa petite amie, Luce Lemay perd le contrôle de sa voiture et renverse un bébé dans une poussette, le tuant sur le coup.
Trois ans plus tard, il sort de prison en liberté conditionnelle et revient dans sa ville natale de La Harpie, Illinois. Un boulot à la station-service l’y attend, où un ami ex-taulard, Junior Breen, homme-enfant géant tourmenté et poète à ses heures, condamné pour avoir tué une fillette alors qu’il avait 15 ans, travaille déjà et l’a recommandé. Tous deux tentent de rester sur le droit chemin de la réinsertion, mais les choses se compliquent quand Luce tombe amoureux de la belle Charlene. Ni les parents de Charlene, ni son ex-fiancé, Earl Pete, ne voient d’un très bon œil la romance naissante entre la jeune femme et le repris de justice. Earl jure de chasser Luce de La Harpie et rallie à sa cause une bonne partie de la ville qui a bien du mal à tirer un trait sur le passé. Peu à peu, le climat devient irrespirable et dangereux pour Luce et Junior. Les deux amis parviendront-ils à échapper à la violence qui semble les poursuivre quoi qu’ils fassent ?

La critique Nelfesque : Coup de coeur pour ce roman récemment publié chez Agullo. "Le Blues de La Harpie" est un roman noir dans sa plus pure tradition. Il s'inscrit dans une réalité sociale précise, met le doigt sur des problématiques actuelles dans un contexte très Amérique profonde. Les personnages sont tourmentés, maudits pour un passé qui les poursuit encore aujourd'hui, l'ambiance est pesante, les lieux inhospitaliers. Tout est ici réuni pour satisfaire et faire vibrer les amateurs du genre dont je fais partie.

Je ne connaissais pas Joe Meno avant la lecture de ce présent ouvrage. Il est l'auteur de sept romans et plusieurs recueils de nouvelles et à ma connaissance "Le Blues de La Harpie" est son premier ouvrage traduit en français (Agullo, allez hop, au boulot, je veux lire d'autres récits de ce monsieur maintenant ! (croisons les doigts pour que le projet soit dans les cartons)). Dès les premières pages, le lecteur est happé par l'univers que l'auteur met sous ses yeux. L'écriture est sublime et dès la page 22, j'ai senti mon coeur se serrer pressentant que ce roman allait me toucher profondément.

"Mais bon, elle est comme ça, Ullele. Des fois, elle pleure parce que le soleil brille trop fort. Elle peut pleurer en plein jour sous prétexte que la nuit lui manque." dit l'un des personnages à un autre. Bingo ! Le ton est donné. Sensibilité, nostalgie, humanité. Nous faisons ici la connaissance de Luce, tout juste sorti de prison après avoir écopé de 3 ans de rétention pour avoir perdu le contrôle de son véhicule après un petit braquage (il est tout simplement parti avec la caisse du magasin où il travaillait), renversant une mère et son bébé, mort sur le coup. Cet événement va changer sa vie, au delà du "simple" fait de l'envoyer directement derrière les barreaux. Il portera jusqu'à sa mort le poids de la culpabilité et le regard des autres.

Assumant ses actes, il décide de revenir vivre dans sa ville natale, La Harpie. Là bas, il compte se réinstaller, retrouver un travail et reprendre le cours de sa vie. Il y retrouve Junior, un ancien compagnon de cellule. Ensemble, ils se serreront les coudes et tenteront de se reconstruire. Mais c'est sans compter sur la population locale et certains de ses habitants qui ne voient pas d'un très bon oeil le retour de repris de justice dans leur genre. Commence alors une chasse à l'homme imbriquée à une histoire de rédemption humaine et émouvante.

Tout n'est pas tout noir ou tout blanc ici. Ces hommes qui ont commis des fautes répréhensibles et ont payé pour leurs actes restent des hommes et ne sont pas considérés comme tel dans les rues de leur ville. Malgré l'aide et la compréhension de certains, le chemin du pardon est semé de difficultés et plus d'une fois le lecteur assiste impuissant à des actes cruels et barbares perpétrés par ceux qui se veulent humains. La nausée monte et les larmes coulent.

La Harpie, petite ville inventée dans l'état de l'Illinois, est le terreau d'incompréhension, de violence ordinaire et de tragédies. Sous ses airs bucoliques et paisibles grondent une violence et un besoin de vengeance. Je ne vous cacherai pas que "Le Blues de la Harpie" est loin d'être le roman le plus optimiste qu'il soit. Malgré les éclaircies, chacun sent bien que les nuages reviendront et que l'issue sera funeste mais quelle maîtrise, quelle justesse dans la plume de l'auteur !

Soulevant des thèmes durs tels que le temps qui passe, le poids de la conscience, la difficulté de vivre, Joe Meno nous livre ici un récit poignant qui donne à réfléchir et critique notre société faite d'apparences et de faux-semblant où les plus sensibles et les plus humains ne sont pas forcément ceux que l'on croit. Superbe.

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samedi 18 février 2017

"L'Organisation" de Maria Galina

LOrganisation - Maria GolinaL’histoire : URSS, 1979, à la veille des Jeux Olympiques. En cette période de stagnation, la vie est rude : pénurie de biens, queues interminables et suspicion partout. Rosa, 17 ans, accepte à contrecoeur un emploi au service sanitaire du port, bureau SSE/2. Ce qu’elle est censée y faire n’est pas évident, et ce ne sont pas ses collègues revêches qui vont l’aider à y voir plus clair. Peu importe, entre deux rapports à saisir, Rosa s’évade sur les traces d’Angélique, marquise des anges...

Il y a bien Vassili, le "spécialiste" du SSE/2, mais ce qu’il raconte n’a aucun sens : que sont ces parasites de deuxième catégorie qu’il traque ? Quel lien avec les cadavres atrocement mutilés découverts par la police ? Et quelle est cette ombre qui la suit dans la nuit ?

En découvrant le véritable rôle du SSE/2, Rosa va vivre une aventure qui surpasse de loin celles de son héroïne préférée...

La critique de Mr K : Attention, belle claque littéraire que cet ouvrage inclassable oscillant entre le fantastique et le réalisme social. Décidément, les auteurs russes contemporains sont séduisants en diable et proposent bien souvent des voyages imaginaires totalement prenants, différents et remarquablement écrits. Après être tombé sous le charme de Glukhovsky et de Starobinets, me voila sous l’emprise de Maria Galina et son Organisation.

Rosa se voit confier une place de traductrice au sein du mystérieux bureau SSE/2 dépendant du ministère de la navigation. L’époque est rude, l’URSS est en pleine période de stagnation économique et ce travail lui permet en même temps de poursuivre ses études de langue par correspondance. Très vite, elle sent bien que quelque chose cloche dans son nouveau travail. Elle n’a quasiment rien à faire, ses collègues ont des manières étranges et elle ne sait même pas quel est le but poursuivi par le fameux bureau. Rajoutez à cela des meurtres sauvages commis dans le secteur et vous obtenez une jeune héroïne paumée (donc vulnérable) qui va devoir affronter une vérité aussi déroutante que dangereuse. Le bal peut alors commencer... N’insistez pas, contrairement à certains sites, je n’en dirai pas plus (n'allez pas sur Babelio pour lire le résumé, vous vous en mordrez les doigts !). Pas de spoilers au Capharnaüm éclairé, on respecte nos lecteurs...

À travers le personnage de Rosa, nous rentrons dans un bien étrange lieu où les employés semblent assez libres de leurs faits et gestes. Une collègue par exemple se plaît à tirer les cartes et à agir parfois sur le destin des gens, la patronne à la vie de famille compliquée oscille entre matriarcat autoritaire et présence maternelle rassurante et il y a Vassili au charme discret et à la gouaille inextinguible qui le font passer bien souvent pour un hurluberlu sans cervelle... Oui mais voila, derrière cette réalité plutôt banale se cache une mission de la plus haute importance dont le monde ignore les tenants et les aboutissants. Chacun a un rôle bien à lui, essentiel pour le bon fonctionnement du service. La jeune Rosa n’a pas conscience de cela au début (nous non plus d’ailleurs) et sa naïveté, sa candeur et sa jeunesse vont se confronter à l’indicible et à l’étrange. La plongée dans le fantastique se fait alors en douceur, le basculement se faisant progressivement et avec un sens du rythme très élaboré. J’ai aimé cette sophistication dans la narration, cette finesse et cette intelligence qui font monter la pression sur les personnages et finalement sur le lecteur totalement emprisonné par les attentes suscitées.

L'Organisation est aussi une peinture très réussie de la réalité soviétique de l’époque. Loin des images de propagande communistes et capitalistes, c’est avant tout une période où les gens souffrent de beaucoup de maux : le rationnement tout d’abord qui donne lieu ici à une scène terrible se déroulant dans un magasin, la paranoïa ambiante aussi avec des personnes toujours sur les charbons ardents, une société sclérosée dans un mode de fonctionnement suranné qui empêche l’épanouissement individuel à travers des procédures ubuesques (voir la soutenance de thèse, l’obtention d’un poste) ou encore une population en perte de repères avec l’exemple éclairant de la fille de la patronne de Rosa qui se cherche et semble s’égarer. De manière générale, le background est très bien planté avec des personnages très attachants (des premiers aux derniers rôles), ciselés à souhait et mus par des buts universels comme la réussite, l’amour et la volonté de bien vivre. Loin d’étaler les descriptions à n’en plus finir, l’auteur préfère la confrontation, les discussions entre personnages. A travers leurs réactions et leurs échanges, nous cernons mieux leurs caractères et leurs envies. C’est malin, très facile à lire et finalement très efficace.

Ce roman distille une atmosphère vraiment étrange. L’auteur se plaît à nous balader en multipliant les ellipses. Ainsi, c’est au lecteur bien souvent de deviner certaines choses qui ne sont qu’évoquées. J’aime ce procédé que je trouve extrêmement pertinent et surtout stimulant pour le lecteur qui est mis à contribution pour raconter l’histoire. Notre imagination sert de vecteur à l’illustration du récit, les attentes se multiplient et l’on est jamais déçu par les révélations qui nous sont faites successivement. La langue d’Anna Galina est tout bonnement merveilleuse, très accessible, elle se révèle à la fois évocatrice et distrayante, procurant un plaisir de lecture immédiat et durable.

Que dire de plus… sinon que ce livre est un gros coup de coeur. Une merveille de narration, un objet livresque non identifié qui vous surprendra, vous procurera nombre de sensations et restera graver dans votre mémoire pour longtemps tant il souffle sur ces pages un parfum d’originalité, de beauté et d’humanité. À lire!

samedi 14 janvier 2017

"Le Dernier amour du lieutenant Petrescu" de Vladimir Lortchenkov

Le Dernier amour du lieutenant Petrescu - Vladimir LortchenkovL'histoire : Le bruit court qu'Oussama Ben Laden se cache des services secrets américains dans le pays le plus méconnu au monde : la Moldavie ! Tanase, le chef du KGB local, a bien l'intention de mettre la main dessus pour satisfaire ses ambitions. Alors quand le nom d'un certain Petrescu surgit au cours de l'enquête, il met en place la surveillance du seul Petrescu qu'il connaisse : un jeune lieutenant des services secrets.
Ignorant tout des soupçons qui pèsent sur lui, Petrescu fréquente tous les jours un restaurant tenu par des Arabes, dont un des employés se prénomme justement Oussama. Coïncidence étrange ou véritable complot visant à instaurer une république islamiste en Moldavie ? Comble de malheur, Petrescu a pour maîtresse la belle Natalia, dont Tanase est éperdument amoureux... Entre filatures alcoolisées, rapports bidons et assassinats foireux, le pauvre Petrescu se retrouve embarqué dans un inextricable imbroglio dont les services secrets tirent les ficelles, quand ils ne se tirent pas dans les pattes...

La critique Nelfesque : Connaissant déjà Vladimir Lortchenkov et ses précédents romans traduits en français et publiés chez Mirobole, c'est tout naturellement et pleine d'enthousiasme que j'ai entamé ma lecture du "Dernier amour du lieutenant Petrescu" du même auteur, aujourd'hui présent au catalogue d'Agullo. Il faut dire que côté loufoquerie, l'auteur se pose là ! Comment résister à la 4ème de couverture de ce présent roman ?

Une nouvelle fois, Lortchenkov emmène ses lecteurs très loin dans son univers déjanté où la logique et le bon sens n'ont plus aucune place. Les Moldaves, dans ses romans, sont des gens complètement à côté de la plaque qui ont des réactions totalement absurdes et se mettent tout seuls dans des situations abracadabrantesques. Lorsque l'on ouvre un roman de Vladimir Lortchenkov, on passe instantanément dans un monde parallèle. Oubliez tous vos repères, ici encore l'absurde atteint des sommets !

Mais trop de nawak ne finirait-il pas par tuer le nawak ? C'est la question que je me suis posée à plusieurs reprises en lisant ce présent ouvrage. Bien qu'ayant adoré "Des Mille et une façons de quitter la Moldavie" et encore plus "Camp de gitans", j'ai cette fois ci pas mal décroché de ma lecture en cours et parfois sauté quelques lignes, voire quelques paragraphes entiers. Mais pourquoi cette lassitude soudaine ? L'humour est toujours au rendez-vous et les situations sont truculentes mais parfois, c'est une sensation de "trop" qui envahit le lecteur. Là où les personnages étaient en mouvement dans les précédents opus (complètement indépendants de ce dernier), l'histoire ici se concentre dans une même ville, la parano locale tourne vite en rond et les délires moldaves de Lortchenkov prennent de plus en plus de place, jusqu'à atteindre plusieurs pages d'inepties sans queue ni tête. Attention, je ne dis pas que c'est mauvais, Lortchenkov est très doué dans le genre mais l'overdose peut pointer le bout de son nez. Aussi je vous conseille vivement de découvrir ses écrits, parce que vraiment ses romans ne ressemblent à rien d'autres mais si vous décidez de commencer par "Le Dernier amour du lieutenant Petrescu", n'hésitez pas à le lire avec parcimonie pour apprécier vraiment l'ensemble et éviter l'indigestion !

A réserver donc aux adeptes de lectures extrêmes qui souhaitent sortir des sentiers battus et qui n'ont pas peur de faire de nouvelles expériences. Sans conteste, Vladimir Lortchenvok vous emmènera loin... Très loin !

lundi 3 octobre 2016

"La Destiné, la Mort et moi, comment j'ai conjuré le sort" de S. G. Browne

La-destinée-la-mort-et-moiL'histoire : Incarnant le Sort depuis des millénaires, Sergio est en charge de l'attribution des heurs et malheurs qui frappent la plupart du genre humain, les 83% qui font toujours tout foirer.
Il doit en plus subir l'insupportable bonne humeur de Destinée qui, elle, guide les grands hommes vers la consécration d'un Prix Nobel ou d'un Oscar. Et pour finir d'aggraver les choses, il vient de tomber amoureux de sa voisine, une jeune mortelle promise à un avenir glorieux.
Entamer une relation avec elle viole la Règle n°1 et une bonne dizaine d'autres, ce qui pourrait bien pousser son supérieur hiérarchique Jerry - Dieu tout-puissant - à lui infliger un sort pire que la mort...

La critique Nelfesque : Avec un changement de maison d'édition, passant de Mirobole à Agullo, S. G. Browne revient en force avec ce troisième roman traduit en français. "La Destinée, la Mort et moi, comment j'ai conjuré le sort" est un petit bonbon d'humour et de second degré. Adepte des titres à rallonge dans leurs versions françaises, j'avais adoré son style dans "Comment j'ai cuisiné mon père, ma mère et retrouvé l'amour" et "Le Jour où les zombies ont dévoré le Père Noël". Mélangeant loufoquerie et portrait de la société, cet auteur n'a pas son pareil pour dépeindre la nature humaine. Ce dernier opus ne déroge pas à la règle.

Le lecteur est invité ici à suivre le quotidien du Sort. Personnage fort important dans la vie de beaucoup d'humains sur la planète, il nous est pour autant inconnu. Et pour cause. Avec Destinée, Mortimer alias la Mort, Paresse, Gourmandise, Honnêteté, Sagesse, Vérité et bon nombre d'autres entités, il a pour vocation de régir nos vies. Chacun naissant avec un chemin bien tracé par Jerry (aka Dieu, rien que ça), tous passent leur éternité à s'assurer que tout se déroulera comme prévu dans nos petites vies préprogrammées. Une mécanique bien huilée en somme !

Sauf que... Le Sort commence à en avoir gros sur la patate de mener sa vie de Sort et de voir tous ses "clients" foirer leur vie alors que selon lui de légers changements permettraient de les placer sur la voie de la Destinée. Peu à peu, il commence à s'aventurer sur une pente glissante, celle de modifier le cours de la vie de certains des humains dont il a la charge, provoquant ainsi des réactions en chaîne mettant à mal l'avenir de l'humanité (l'effet papillon, tout ça). Non comptant de violer une des lois les plus importantes de Jerry (nom de lui-même !), il va tomber amoureux de sa nouvelle voisine humaine. Comment alors lui cacher ses activités, lui expliquer qu'elle couche avec une créature apparue en même temps que la vie sur Terre et envisager d'arrêter de se téléporter aux quatre coins de la planète sous peine de se faire pincer en apparaissant dans le plus simple appareil en plein milieu du salon.

Comme à son habitude, S. G. Browne utilise l'humour pour mettre en lumière des problématiques bien plus sérieuses. On peut passer complètement à côté en lisant ce roman comme un simple divertissement mais pour qui veut bien être attentif, c'est aussi l'occasion d'une double lecture. Avec un style inimitable et un titre improbable, l'auteur nous amène à réfléchir sur la condition humaine, sur les notions du sens de la vie, de la morale mais aussi sur ce qui caractérise l'Homme, les étapes importantes de sa vie. De la philosophie, de la théologie, un peu d'Histoire et de psychologie aussi.

"Tout un programme" me direz-vous ! Mais tout cela avec beaucoup d'humour, des situations cocasses et des dialogues savoureux. A ce prix là, vous reprendriez bien un peu de sciences sociales non !?

jeudi 8 septembre 2016

"L'Installation de la peur" de Rui Zink

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L'histoire : Madame n'est pas sans savoir que l'installation de la peur est un objectif patriotique.

La sonnette retentit dans l'appartement d'une femme. Sur le seuil, deux agents l'informent de leur mission : installer la peur dans chaque foyer. L'inquiétant tandem débarque alors dans le salon et l'installation commence. Tour à tour, ils haranguent la femme, dressant le tableau horrifique des maux de notre temps : crise économique, épidémies, étrangers, guerre terrorisme... Une violence sourde envahit peu à peu la pièce, entraînant la femme dans une spirale paranoïaque hallucinée. Mission accomplie ? Pas sûr. La peur a une vie propre, et ses ravages peuvent être imprévisibles.

La critique de Mr K : Belle découverte que cette Installation de la peur par l'auteur portugais Rui Zink. On nous promet un huis-clos grinçant et drôle faisant écho à l'actualité et on n'est pas berné. Très court (175 pages) mais d'une densité de contenu incroyable, ce roman se lit d'une traite et se révèle être un bijou en terme de développement de l'intrigue, de dénonciation du libéralisme débridé et de formalisation. Suivez le guide !

Une femme accueille donc dans son salon, deux mystérieux fonctionnaires chargés d'installer la peur chez elle. Au préalable, elle a caché son petit garçon dans la salle de bain avec la consigne de faire silence en attendant que les deux messieurs en aient fini. Après quelques minutes de bricolage, la mise en marche commence et le duo d'agents de l'État s'improvisent show man et selon une mécanique bien réglée, va faire étalage de tous les dangers qui guettent le commun des mortels dans le monde actuel et essayer de contaminer la jeune femme. Celle-ci écoute ces babillages sans broncher dans un premier temps...

Il est des livres comme celui-ci où l'on accroche dès le départ. La quatrième de couverture aide bien il est vrai mais dès le premier chapitre, on est happé par le style décalé de l'auteur qui se rapproche d'ailleurs de l'écriture théâtrale notamment lors des démonstrations énoncées par le duo de fonctionnaires assermentés. Le mystère reste entier très longtemps et on se demande bien comment la méthode va se mettre en place pour installer la peur dans ce foyer. Cela donne de beaux morceaux de bravoure rhétoriques de la part de duettistes remarquables par leur complémentarité et qui assènent nombre de démonstrations sensées inquiéter la femme qui de son côté reste plongée dans un mutisme protecteur. Ces récits conjuguent argumentaires et paraboles, éclairant le schéma de pensée en vigueur dans ce Portugal à peine fantasmé.

On ne peut en effet passer à côté du fait que ce pays est en difficulté économique depuis longtemps et que l'UE (Union Européenne) fait pression pour qu'il se réforme, sous-entendu se libéralise sous le modèle anglo-saxon. On sent que l'auteur aime son pays et son modèle de développement sociétal, et qu'avec ce livre il marque son opposition à toutes ces pressions exercées et surtout l'exercice du pouvoir qui s'appuie de plus en plus sur la peur : celle de l'autre, de l'étranger, de la guerre, de la vieillesse, de l'improductivité... Aucun poncif et aucune caricature sur le sujet ne nous est épargné durant cette lecture, et c'est quand même ébranlé que l'on ressort de cette expérience littéraire tant on se dit que cette métaphore filée est en fait déjà bien réelle, la peur dégoulinant chez nous des programme politiques et télévisuels notamment. Quelle triste époque quand même...

Cela dit au-delà de cet aspect militant de bon aloi, l'auteur n'en oublie pas son récit en lui-même proposant une chute finale assez délectable qui pour ma part m'a surpris et a apaisé mes pulsions sadiques. Les ficelles discrètes s'activent à la perfection pour donner une trame à la fois cohérente mais dont le contenu frappe par sa clairvoyance et son jusqu'au-boutisme. Nous sommes tellement baigné dans le politiquement correct, la bie pensance et le tiède qu'on en oublie que le monde est monde. En cela il se révèle implacable notamment envers les nécessiteux et les plus faibles. Ce roman est un merveilleux remède contre l'obscurantisme et l'endormissement programmé, une médecine douce, drôle et parfois cruelle.

Belle parabole donc que cet ouvrage qui procure un plaisir de lecture immédiat, provoque la réflexion et flatte les amateurs de bons mots et d'ironie cinglante. Décidément la jeune maison d'édition Agullo est à suivre. Une super lecture que je vous invite à pratiquer au plus vite !

lundi 11 juillet 2016

"Refuge 3/9" de Anna Starobinets

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L'histoire : Alors tout commença. Mais moi, je disparus.

Au même moment, une femme en voyage à Paris et un homme détenu en Italie sont pris du désir impérieux de rentrer chez eux, en Russie, où se trament des événements inquiétants. Là-bas, le petit Yacha, victime d'un grave accident, est admis dans un drôle d'hôpital peuplé de créatures tout droit sorties du folklore russe. Il attend l'homme et la femme pour les mener au mystérieux Refuge 3/9.

Mais au début de leur périple, chacun subit une étrange métamorphose... Quels liens unissent ces trois personnages égarés entre deux mondes?

La critique de Mr K : Une lecture coup de cœur aujourd'hui avec une sacrée découverte littéraire. Un grand merci aux éditions Agullo qui avec ce titre frappent un grand coup en proposant un livre différent, dérangeant, navigant constamment entre la réalité et un univers déroutant. Petit message à caractère informatif avant de débuter, en entrant dans Refuge 3/9 il faut accepter de ne pas tout comprendre / saisir dès le départ, l'éclaircie ne viendra qu'en deuxième partie d'ouvrage et livrera un bon nombre de secrets, tenants et aboutissants. Si vous êtes impatient ou que vous aimez le tangible et le concret en littérature, passez d'ores et déjà votre chemin...

C'est typiquement le genre de livre très difficile à résumer même si la quatrième de couverture nous renseigne quelque peu. Un homme et une femme se sentent irrépressiblement attirés par un retour dans leur Russie natale. Marie et Joseph ont vécu ensemble et se sont séparés suite un événement tragique. Au moment du récit, elle, photographe pro, est à Paris pour un reportage sur un salon du livre. Lui, tricheur professionnel, est emprisonné en Italie. Tous les deux vont être victimes d'une métamorphose peu commune (Marie en clochard, lui en araignée) et vont entreprendre un périple de retour aux accents initiatiques certains. En background, le monde va mal plus particulièrement la Russie où le nouveau président élu a un comportement étrange, dénué de raison comme s'il n'était qu'un pantin aux mains d'une puissance supérieure. D'ailleurs, sur internet des cris d'alarmes se font l'écho des bouleversements à venir, la guerre semble proche...

En parallèle, une jeune garçon, Yacha, est victime d'un accident dans un parc de loisir et se retrouve "coincé" dans un monde parallèle, une mystérieuse clinique s'occupant d'enfants handicapés cérébraux et moteurs. Le personnel est des plus étranges, les Impurs comme ils se nomment forment un joyeux mélange d’entités antédiluviennes, de nains, gnomes et sorcières en tout genre tout droit sortis de l'univers des contes et pour certains des mythes et légendes slaves. Yacha est-il mort ? C'est la première question qu'on se pose tant son existence est bouleversée et ses nouveaux compagnons étranges. Il va découvrir peu à peu que s'il se retrouve là, ce n'est pas par hasard et que sa destinée est d'importance car seul lui peut briser le lien séparant le monde des hommes et celui de l'imaginaire. Mais quelles conséquences cela aura-t-il pour le monde tel que nous le connaissons ? Pour les êtres humains ?

La réponse est fournie au bout des 465 pages d'un récit constamment partagé entre intimisme, conte fantastique et épopée légendaire. Le mélange est détonnant et une fois la surprise passée, on se laisse porter par la verve et le talent de cette auteure que j'ai découvert avec ce titre. Anna Starobinets multiplie les changements de point de vue en cours de chapitre, alterne passé et présent, les allers-retour entre notre monde et la mystérieuse enclave où se trouve Yacha... Autant d'effets qui finissent par rendre totalement accro le lecteur tant l'histoire va loin dans les actes et leur portée. D'une simple quête de soi et de l'autre, on en arrive à une vision du monde déviante, puissante et totalement novatrice où souffle un vent de folie et d'un folklore injustement méconnu (je dois avouer qu'étant petit j'étais fou des récits autour de Baba Yaga la sorcière). Franchement, on enchaîne les claques et on en redemande.

Les personnages sont particulièrement soignés et charismatiques qu'ils soient humains ou non. On ressent chacune de leurs pensées, on pèse chacun de leurs actes. Anna Starobinets provoque à chaque page une empathie immédiate chez ses lecteurs tant elle a le don de peaufiner et d'humaniser des êtres désincarnés. Ainsi, on apprécie tout autant les trois protagonistes humains principaux que la vilaine sorcière ou des entités pluri-millénaire dont Celui qui dit, conteur des affres des hommes et des divinités. Alors oui, au final il ne se passe pas grand-chose dans ce récit mais chaque élément, chaque pièce a son importance et son incidence. Au niveau de la structure du roman, on touche au sublime et sans sacrifier pour autant au plaisir de lecture. L'ensemble est digeste au possible, emprunt d'humanisme mais aussi de poésie et d'envolées lyriques par moment.

Que dire de plus sans livrer trop de clefs de lecture ? Ce livre est un bijou d'une ambition folle et d'une accessibilité incroyable. Il mène les lecteurs loin, très loin dans l'imaginaire et l'évasion. On prend un plaisir fou dans la lecture et la fin nous cueille totalement nous laissant tout pantelant comme lors de notre première grosse expérience de lecture. Un chef d’œuvre, parmi les chefs d'œuvre.