jeudi 4 juin 2020

"Or, encens et poussière" de Valerio Varesi

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L’histoire : Parme, la nuit, le brouillard. Un carambolage monstrueux se produit sur l’autoroute : des voitures ratatinées, des camions en feu, une bétaillère renversée. Vaches et taureaux errent sur la route, désorientés. Et des gitans auraient été aperçus, profitant de la confusion pour piller les véhicules accidentés. Le commissaire Soneri est le seul flic de Parme qui connaît assez bien la plaine du Pô pour ne pas se perdre dans le brouillard : c’est lui qu’on envoie sur place. Au lieu de petits voleurs, il découvre au bord de la route le corps carbonisé d’une femme. Nina Iliescu est une immigrante roumaine qui laisse derrière elle une longue liste d’amants de la haute société parmesane. Agneau sacrificiel ou tentatrice diabolique, même dans la mort, la jeune femme à la beauté fascinante exerce son pouvoir sur Soneri. Et lui réserve quelques surprises...

La critique de Mr K : Chronique d’une belle découverte littéraire aujourd’hui avec Or, encens et poussière de Valerio Varesi tout juste paru aux éditions Agullo. Il s’agit du cinquième tome mettant en scène le commissaire Soneri, mais le premier que je lis. Ce ne sera pas le dernier tant cet enquêteur adepte de méthodes à l’ancienne, au regard critique acéré sur le monde qui l’entoure et à la vie amoureuse compliquée a su me séduire.

L’ouvrage démarre fort avec la découverte d’un cadavre totalement brûlé au milieu d’un chaos indescriptible. L’ambiance est magnifiquement rendue avec une écriture qui m’a accroché de suite : un brouillard opaque, des véhicules emboutis les uns dans les autres, des gyrophares perdus au milieu de nulle part, des bovidés errant au hasard et un binôme de flics qui débute son enquête. Le ton est donné d’emblée avec un mystère qui ne va aller qu’en s’épaississant, mettre en cause des personnes de la bonne société parmesane et remuer des affaires pas très nettes.

L’enquête en elle-même n’est pas ce qui m’a le plus marqué. C’est rondement mené mais finalement il n’y a pas énormément de coups de théâtres. C’est très classique avec les traditionnelles phases de doute, d’hypothèses foireuses et de révélations qui font avancer les choses mais rien de transcendant, on a plus affaire à une investigation de routine, une affaire comme on peut en voir souvent. Pour autant, on s’intéresse de près à cette histoire de meurtre sordide au cœur duquel se trouve une jeune femme mystérieuse venue de Roumanie pour essayer de trouver une vie meilleure. Personnage fascinant aux multiples facettes, jusqu’au dernier chapitre, la fameuse Nina Iliescu conserve bien des secrets.

Le point fort de l’ouvrage est son personnage principal. Je découvrais donc avec Or, encens et poussière le commissaire Soneri et dans le genre personnage en roue libre il se pose là. Durant tout l’ouvrage, il ne fait pas grand chose, laisse souvent ses subordonnées gérer à sa place car il va très mal (ce qui ne l’empêche pas d’avoir du flair et de résoudre l’enquête tout de même). Il ne sait plus sur quel pied danser avec sa compagne qui voit en parallèle un autre homme que lui et cela le démolit littéralement, l’obsède et a des répercussions sur son travail. Incapable de se concentrer, de rester fixé sur son enquête, une bonne partie du roman nous raconte ses atermoiements, ses fêlures et ses faiblesses. Cela brise l’image du commissaire respecté, vanneur et même craint pour ses colères mémorables (évoquées par le jeune inspecteur qui l’accompagne tout du long). J’ai aimé l’être humain qu’il est, son côté borderline et capable d’envoyer valdinguer n’importe qui à n’importe quel moment.

La langue est un très bel écrin qui met en valeur ce personnage notamment à travers des dialogues bien sentis avec des répliques qui font sourire et parfois frémir. L’auteur nous donne à lire un très bon roman policier, au charme italien indéniable : plus d‘une fois il m’a ouvert l’appétit avec les passages fréquents du héros dans des lieux de restauration aguicheurs en diable, on croise de sacrés seconds rôles, au premier rang d’entre eux un ex-aristocrate ruiné au charme et à la délicatesse sans égal ou encore une femme d‘affaire peu scrupuleuse et forte en gueule. C’est frais, vivant et emporte le lecteur dans un univers crédible au charme certain et où l'on n'est vraiment sûr de rien tant les lignes peuvent bouger d’un chapitre à l’autre.

Une fois ouvert, il est très difficile de refermer cet ouvrage qui provoque une addiction quasi immédiate. Et c’est bien désolé qu’on se voit arriver très vite au mot fin. On aurait bien poursuivi notre lecture un peu plus...

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vendredi 20 mars 2020

"La Fabrique de la terreur" de Frédéric Paulin

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L’histoire : Janvier 2011 : après l'immolation de Mohamed Bouazizi, jeune marchand ambulant poussé au désespoir par la misère et l'arbitraire, le peuple tunisien se soulève et "dégage" Ben Ali. C'est le début des "printemps arabes", et Vanessa Benlazar, grand reporter, est aux premières loges. Derrière la liesse populaire, la jeune Française pressent que cette révolution court le risque d'être noyautée par les islamistes, toujours prompts à profiter d'un vide du pouvoir. Bientôt, la chute de Khadafi, la guerre civile en Syrie et le chaos qui s'installe dans tout le Levant lui donnent raison : un nouveau groupe semble émerger peu à peu des décombres, venu d'Irak pour instaurer un califat dans la région ; un groupe dont la barbarie est sans limite, aux méthodes de recrutement insidieuses et modernes, et qui prône la haine de l'Occident.

À Toulouse, justement, Laureline Fell, patronne de l'antenne locale de la DCRI tout juste créée par Sarkozy, s'intéresse à un certain Merah, soupçonné de liens avec des entreprises terroristes. Mais les récentes réformes du renseignement français ne lui facilitent pas la tâche. Quand le pire advient, Fell comprend que la France n'est pas armée pour affronter ce nouvel ennemi qui retourne ses propres enfants contre leur pays : d'autres jeunes sont prêts à rejoindre l'État islamique, autant de bombes à retardement que Laureline, avec l'aide de Vanessa, va tenter de désamorcer.

La critique de Mr K : Voici un livre que j’attendais avec impatience car il clôture la trilogie de Frédéric Paulin consacrée au terrorisme, entamée par La Guerre est une ruse et Les Prémices de la chute. Dans La Fabrique de la terreur, l’action reprend où elle s’était arrêtée ou presque avec un roman qui verse dans le roman noir et l’Histoire immédiate, un roman engagé qui renvoie dos à dos les responsabilités de chacun dans un monde plus périlleux que jamais. Grande réussite une fois de plus à mettre à l’actif de cet auteur qui décidément étonne et détone dans le monde parfois un peu lisse de l’édition à la française...

L’action se déroule de 2011 à 2015. On suit les différents personnages déjà rencontrés dans les opus précédents et on en découvre quelques autres. Rangé des voitures, Tedj, ex agent de la DGSE désormais retiré à la campagne, a fort à faire avec sa fille Vanessa, devenue journaliste qui s‘intéresse de près au terrorisme islamiste comme lui en son temps. Investie dans son travail à l’extrême au détriment de sa vie de famille, elle va mener l’enquête, se rapprocher de vérités qui dérangent et mettre sa propre existence en danger. En parallèle, on suit Laureline, la compagne de Tedj, patronne d’une cellule de la DGSI qui traque sans relâche les apprentis terroristes ainsi que les fous de Dieu disséminés sur le territoire français et ailleurs. Mais au fil des mois et des années qui passent, sa foi en l’ordre Républicain vacillent de plus en plus face à une menace insidieuse insaisissable et qui frappe inexorablement sans que l’on puisse vraiment y faire grand-chose malgré les moyens déployés. On alterne entre les chapitres consacrés à ces personnages et de courts passages mettant en scène des personnalités islamistes tristement connues durant les phases préparatoires mais aussi des apprentis djihadistes lorsqu’il se font hameçonnés par les barbus et le terrible parcours qu’ils commencent à suivre. Inutile de vous dire que la tension est palpable durant tout l’ouvrage.

On retrouve tout le talent de l’auteur pour planter le contexte, les décors et les personnages. À travers les trajectoires de vies brisées qu’il explore, il rend compte avec finesse et un sens de la concision rare du phénomène de l’embrigadement de tout un pan de la jeunesse par des extrémistes. Loin de tomber dans l’exagération et la surenchère, il explique par l’implicite, le non-dit les origines de ce mal pernicieux qui nous ronge de l’intérieur. La pauvreté, l’échec scolaire, le rejet, les fractures mentales et sociales sont au cœur du problème. Cette vérité glaçante fait mal et Frédéric Paulin en rajoute une couche avec l’incapacité chroniques des gouvernements successifs à proposer de réelles solutions à cette frange de la population que son propre pays aliène. Une fois la graine plantée, la germination est accélérée et la suite est terrible avec des formations express, des voyages, la négation du bien et du mal et au final des actes de barbarie pure pris pour des actions de grâce. Naïveté, manipulation et lavage de cerveau sont ici explicités de manière simple et logique, en explorant les différentes strates du terrorisme depuis les agents de recrutements, aux camps d’entraînement et les filières d’Orient.

Cet ouvrage propose aussi en filigrane une critique non voilée des services secrets français et occidentaux dans leur globalité qui semblent désarmés parfois et dans l'impossibilité d’enrayer un phénomène qui prend de plus en plus d'ampleur. Incapables de s’adapter au nouveau monde (notamment le numérique et internet), les agents semblent devoir observer les faits, les constater sans vraiment pouvoir les arrêter. Bien sûr, des attentats sont évités de justesse, des hommes et des femmes arrêtés ou surveillés mais au final, le lent compte à rebours vers les attentats de 2015 ne s’arrête jamais et les deux chapitres finaux sont là pour enfoncer le clou définitivement. Économies de bouts de chandelle, informations non partagées, luttes intestines entre les différents services, ego surdimensionnés et une certaine mauvaise foi conduisent à l’horreur et aux actes que nous avons connu. Petite mention spéciale pour l’évocation des brigades ultra-secrète de la DGSE chargées de missions d’élimination et dont on ne parle étrangement jamais quand on évoque le sujet. Face à l’indicible, la République verse dans les opérations les plus moralement inacceptables pour tenter (en vain) de renverser la vapeur.

La Fabrique de la terreur oscille donc toujours entre éléments historiques, réels (la moitié des personnages voire plus existent ou ont vraiment existé) et une partie plus romanesque avec les personnages cités en début de chronique dont les existences sont ballottées par les événements qui font échos au fracas de leurs vies respectives, leurs espoirs mais surtout leurs échecs. Pas beaucoup de lumière dans cet ouvrage donc (comme dans les précédents d’ailleurs) mais un regard clair, sans faux semblants sur un phénomène qui aura marqué et marque toujours le début du XXIème siècle. On soufre donc énormément en compagnie de Vanessa, Tedj, Laureline, Simon, Wassim qui tous à leur manière portent leur croix, se sentent dévalorisés, mésestimés et vont selon leurs accointances devoir surmonter cela avec les moyens du bord. Pour le meilleur et pour le pire...

Remarquablement écrit comme toujours avec cet auteur, le roman se lit d’une traite et avec une appétence qui se renouvelle constamment. Très bien construit, très bien documenté, séduisant dans la forme malgré un fond terrible, l’addiction est immédiate et durable. Dans le genre, on fait difficilement mieux en terme de style, de portée et d’intelligence. La trilogie se termine donc parfaitement, le constat est implacable mais tellement nécessaire... comme cette lecture d’ailleurs !

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jeudi 5 mars 2020

"La Cité des rêves" de Wojciech Chmielarz

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L’histoire : Un des élégants quartiers en vase clos de Varsovie, un petit paradis sur terre dont rêvent tous les polonais se trouve brutalement plongé dans le drame : ce matin, au pied des immeubles modernes tout confort, le gardien a découvert le cadavre d’une étudiante en journalisme. Il suffit d’un instant pour que le paradis se transforme en enfer. Pour Mortka, chargé de l’enquête avec l’aide de la lieutenante Suchocka, le coupable semble d’abord tout désigné. Mais ce qui paraît simple va prendre à mesure des investigations la portée d’un vaste scandale. Ici, comme dans une Pologne en miniature, politique et mafia, sexe et drogue, ambitions et aspirations, secrets et rêves parfois meurtriers se rencontrent... Dans ce nouveau volet des aventures de l’inspecteur Mortka, Chmielarz s’attaque impitoyablement aux faiblesses humaines et jette un regard critique sur le monde fermé des domaines gardés, qui semblent n’avoir surgi de terre que pour chatouiller la vanité des propriétaires de SUV.

La critique de Mr K : Ceux qui nous suivent depuis une certain temps le savent, au Capharnaüm éclairé, Nelfe et moi aimons les personnages récurrents dans les romans policiers. Pour ma part, j’aime tout particulièrement suivre les aventures des inspecteurs Adamsberg et Rebus. Désormais, j’y rajouterai l’inspecteur Mortka, leur équivalent polonais qui revient en force avec La Cité des rêves de Woljciech Chmielarz dans un roman très prenant, une enquête remarquablement menée doublée d’un miroir sans concession sur les travers de la Pologne et de nos sociétés modernes.

Un cadavre est découvert dans une résidence protégée qui n'accueille que des membres de la nomenklatura de Varsovie, familles friquées qui aiment plus que tout au monde se côtoyer et éviter de croiser ceux qu’ils jugent comme indigents. La jeune fille était étudiante en journaliste et a été poignardée à deux reprises devant un des immeubles de haut standing qui composent le quartier. Personne n’a rien vu évidemment mais très vite, une coupable idéale vient avouer le crime. Cependant Mortka n’y croit pas, tout paraît trop simple et le témoignage sonne faux. En creusant des pistes en compagnie de La Sèche, son acolyte féminine qui n’a pas sa langue dans sa poche et ne retient pas sa rage, il commence à découvrir des choses pas très claires dans ce paradis pour riches où intérêts politiques, économiques jouxtent de très près le grand banditisme et des pratiques plus qu’illégales.

C’est avec un plaisir non dissimulé que j’ai retrouvé cet inspecteur si particulier. On retrouve la figure du flic blessé dans sa vie personnelle (divorcé) qui se donne à 100% dans ses enquêtes, épris d’un fort esprit de justice quitte à franchir la ligne blanche par moments. Il fréquente à nouveau la gente féminine en début de roman, ce qui lui redonne un certain équilibre par contre ses rapports sont toujours aussi froids avec son ancien coéquipier Kocha dont on a suivi les déboires avec l’alcool lors des opus précédents. Très humain dans ses faiblesses, Mortka hypnotise et séduit à la fois, on aime le suivre dans ses raisonnements, ses rencontres et parfois ses actes de bravoure. Il sait aussi bien s’entourer et utiliser les talents de chacun, cela donne une pléthore de seconds rôles pas piqués des vers qui se révèlent délectables à souhait: l’ex coéquipier évidemment qui se rachète une conduite dans ce volume en élucidant plusieurs affaires classées comme pénitence et surtout la Sèche, une flic bien barrée comme je les aime qui complète idéalement le duo qu’elle forme avec Mortka. Les ultimes ligne des l’ouvrage laissent d’ailleurs entendre qu’elle poursuit en parallèle une croisade qui sera sans doute au centre du prochain volume à sortir.

Dans cette enquête, on explore les arcanes des puissances occultes avec un big boss du banditisme qui fait froid dans le dos, un Parrain version polonaise qui n’a pas à rougir de la comparaison et emploie des méthodes plutôt expéditives. Ses hommes de main ne sont pas en reste et vous verrez des scènes parfois ubuesques avec des prises de conscience qui arrivent malheureusement un peu tard... À ce niveau, les politiques que l’on aperçoit dans l’ouvrage n’ont rien à leur envier, montrant un monde peuplé de requins assoiffés de pouvoir et d’argent. D’ailleurs en parallèle, on suit un groupe de jeunes loups prêts à tout pour réussir mais dont l’un deux (que j’ai détesté au départ pour son coté macroniste) va prendre une grosse claque suite à la disparition de son amie et révéler sa vraie nature (c’est le côté optimiste du livre, si si il existe !). L’enquête met en lumière la fracture énorme qui existe entre les différentes couches de la société, les riches et les pauvres, les natifs et les immigrés, les puissants et les exécutants, les hommes et les femmes. Très bien huilé en terme de scénario, l’enquête avance à son rythme sans faiblir, elle est aussi au cœur d’une réflexion plus vaste sur nos sociétés modernes, leur capacité à aliéner les plus faibles et à asseoir des rapports de dominés / dominants qui font froid dans le dos.

Une fois la lecture débutée, il est très difficile de relâcher ce livre qui se lit tout seul, sans difficulté. L’écriture est une merveille d’évocation tant dans les descriptions fines qu’elle propose et les phases plus actives qui donnent à voir de nombreuses scènes enlevées, à la manière d’un bon polar hollywoodien. La Pologne est bien plus chaude qu’on ne le croit en tout cas avec son lot de crimes, de trafics en tout genre, de magouilles et d’entraves faites à la justice. La Cité des rêves est un vrai bonheur de lecture pour tout amateur de page turner malin et bien conduit. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- La Ferme aux poupées
- La Colombienne

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jeudi 23 janvier 2020

"Autochtones" de Maria Galina

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L’histoire : Dans une ville d'une ex-république soviétique, à la frontière entre l'Est et l'Ouest de l'Europe, aujourd'hui envahie de touristes, débarque un certain Christophorov. Il arrive de Saint-Petersbourg, se prétend journaliste ou historien et enquête sur un groupe artistique et littéraire des années vingt, "Le Chevalier de Diamant". Ce groupe aurait créé un opéra, La Mort de Pétrone, qui ne donna lieu qu'à une seule représentation : la légende raconte qu'une crise de folie collective aurait frappé le public, se terminant en orgie générale. Peut-être parce qu'on aurait versé dans le champagne des invités de la poudre de cantharide, un puissant aphrodisiaque...

À la suite de ce scandale, le groupe fut dissout et ses membres semblent s'être évanouis sans laisser de traces. Christophorov tente de remonter leur piste, en interrogeant quelques vieux mémorialistes ou collectionneurs, tous ravis de lui prêter main forte. Un peu trop ravis, peut-être ?

À mesure que son enquête avance, Christophorov remarque dans la ville une kyrielle de détails ou de phénomènes qui suscitent une impression d'inquiétante étrangeté. Et les autochtones qui s'intéressent de plus en plus près à ses recherches ne sont pas les moindres de ces étrangetés...

La critique de Mr K : C’est avec impatience que j’attendais le second roman traduit en France de Maria Galina, une auteure russe qui m’avait diablement séduit en 2017 avec L’Organisation, un ouvrage inclassable et hypnotisant à souhait. Ce sont les éditions Agullo qui s’y recollent avec ce livre aussi déroutant et séduisant que le premier, un voyage livresque détonant aux confins de l’étrange, de l’Histoire et du roman policier.

L’action se déroule dans une petite ville de l’Est de l’Europe. On y suit l’enquête très minutieuse et particulièrement tortueuse d’un homme qui cherche des informations à propos d’un mystérieux groupe artistique qui aurait dans un lointain passé effectué une prestation théâtrale au cours de laquelle les spectateurs auraient totalement perdus la tête, cédant à une forme de folie collective peu commune et se livrant à une orgie dantesque ! Sacré postulat de départ, non ? Le héros (mais pouvons-nous réellement le qualifier ainsi ?) veut faire la lumière sur cet événement. Pourquoi ? Il faudra patienter avant d’avoir le fin mot de l’histoire surtout que les investigations avançant, des éléments troublants viennent se joindre à la fête et le comportement des autochtones passe de surprenant à franchement étrange voire inquiétant.

Maria Galina est une auteure qui se mérite. Avec elle, on n’est pas dans le "easy-reading", comprendre qu’il faut s’accrocher tant sa narration est particulière. Comme dans ma précédente lecture, elle a l’art de manipuler l’ellipse, de multiplier les changements de cadre sans prévenir son lecteur au préalable. Les débuts sont donc déroutants, il faut s’accrocher pour se réhabituer à cette écriture si particulière mais tellement fine à la fois. On retrouve ce style si érudit, proche de la pièce d’orfèvrerie qui m’avait tant séduit lors de ma lecture de L’Organisation. Bravo au passage, à la traductrice Raphaëlle Paché pour son immense travail aussi précis qu’indispensable. Je commence à bien la connaître via mes lectures et force est de constater que dans son domaine, c’est une sacrée référence.

Le livre en lui-même s’apparente à un véritable labyrinthe pour le héros comme pour le lecteur. Le développement de la trame principale est très lent, l’auteure se plaisant à distiller les révélations au compte-gouttes, jouant sur notre impatience et sur celle de l’enquêteur. Ce dernier se heurte aux silences, aux non-dits mais aussi aux fausses pistes que lui livrent les habitants du crû qui soufflent le chaud et le froid. Que cachent-ils donc ? Certains feignent l’ignorance et d‘autres le baladent dans tous les sens du terme. Nous ne pouvons donc qu’accompagner cette quête avec des sentiments de malaise et de curiosité mêlés qui captent l’attention et nous font poursuivre une lecture parfois ésotérique dont il est difficile de démêler le vrai du faux. Les références pleuvent, nous plongeant dans une ambiance et un univers à la fois familier et déviant. Moi qui adore l’originalité et les surprises en lecture, j’ai été servi.

Pour autant, Autochtones ne saurait se résumer à cela, il nous réserve aussi des moments plus légers avec des scènes cocasses ou très banales du quotidien. On en apprend plus sur les mœurs de chacun, sur le milieu artistique, les ficelles à l’œuvre dans les affaires des pontes de la ville ou encore sur la cuisine juive traditionnelle (on rit beaucoup à cette occasion). Loin de s’essouffler par ses ajouts à priori secondaires, le récit garde une puissance indéniable tout du long, les pièces s’assemblent petit à petit pour aboutir à une fin magistrale. Une très belle lecture donc qui satisfera les amateurs de littérature russe, d’érudition littéraire et de récits originaux.

mercredi 28 août 2019

"Le Terroriste joyeux" de Rui Zink

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L’histoire : Mesdames et messieurs, circulez,
Il n’y a rien à voir
Tout est sous contrôle.

Un dialogue. Deux personnages : un présumé terroriste face au policier qui l’interroge. Le premier est cueilli à la frontière, à sa descente de l’avion, transportant des explosifs. Sa défense : il n’a fait que les transporter pour son cousin, en échange d’un peu d’argent. Les autorités n’avaient qu’à lui demander de remplir préalablement un formulaire ! Le ton est donné.

Au fil de l’interrogatoire, le doute s’installe, un glissement insidieux se produit, les rôles se défont : il n’y a plus un terroriste et un policier, mais simplement deux hommes. Et dans un système qui prône la suspicion, la méfiance et la haine de l’autre, le sort de ces hommes n’est peut-être pas si différent...

La critique de Mr K : Après L’Installation de la peur de Rui Zink qui m’avait fait forte impression à la rentrée littéraire 2016, l’auteur récidive avec la maison d’édition Agullo avec Le Terroriste joyeux, un court ouvrage d’une centaine de pages qui se lit encore une fois d’une traite. À noter qu’une courte nouvelle Le Virus de l’écriture a été adjoint en fin d'ouvrage et complète admirablement les propos du texte éponyme. On retrouve ici les thématiques chères à l’auteur avec un ton grave mais très ironique à la fois : course à la sécurité, le vernis des apparences, le terrorisme et la violence d’État sont au programme d’un ouvrage qui fera date à mes yeux.

Dans un lieu inconnu et durant une époque indéterminée, un présumé terroriste et son interrogateur s’affrontent. Durant l’interrogatoire, le policier cherche à connaître les motivations et raisons profondes qui meuvent l’homme qu’il a en face lui. Très vite, on se rend compte que la partie ne sera pas facile car le dialogue qui s’instaure vire à la farce avec des réponses ubuesques du futur condamné qui mettent à mal les certitudes et l’argumentaire du bourreau. Un glissement s’opère, deux esprits se rencontrent finalement et vont se heurter, se rapprocher et même au bout d’un moment trouver des points communs qui les rapprochent. Derrière ce cas particulier, c’est une belle parabole que l’auteur nous propose.

Au delà de la confrontation de ces deux personnages, c’est un portrait sans concession de notre époque qui est pour l'occasion passée au vitriol. Derrière un cas bien poussé autour de la thématique du terrorisme et de l’ultra-sécurisation de nos sociétés qui a suivi la vague terrible d’attentats de ces dernières années, l’auteur dénonce une forme de méfiance généralisée qui s’est installée, pervertissant les notions de liberté, de droits d’expression et de principes démocratiques. Face à des menaces réelles qu’il faut juguler, les États de droits ne le sont plus que de nom, lois et mesures exceptionnelles ayant pris le pas sur une législation pensée, réfléchie et équilibrée. Le dialogue entre ces deux personnes que tout oppose au départ va mettre le doigt là où ça fait mal, relever en filigrane les faiblesses et les abus des mesures mis en place. D’une grande finesse d’analyse, renvoyant dos à dos les extrémistes de tout bord, c’est une certaine forme d’humanisme qui est mis à mal et Ubu n’est pas loin parfois. La farce est ici tragique, redoutable mais aussi de bon aloi pour dénoncer les abus quels qu’ils soient.

Le deuxième récit nous présente une humanité livré à un virus qui transforme le péquin moyen en écrivain de talent. Derrière cette maladie qui a l’air plutôt positive, chacun devenant finalement un artiste, se pose la question de la lecture et du libre-arbitre mis en danger par ce phénomène hors norme. La résistance doit s’organiser mais qu’il est dur de se battre contre des forces qui nous dépassent, surtout que plus rien ne fonctionne correctement vu que tout le monde écrit (sic). La réflexion est ici très intéressante car à travers le prisme d’un crise sanitaire étrange se révèlent en sous texte les défauts d’une humanité toujours plongée dans le tout tout de suite sans réelle réflexion sur soi. Ce court texte d’une dizaine de lignes est drôlement malin, ingénieux dans son thème et dans sa forme.

L’auteur de L’Installation de la peur nous livre donc ici deux textes fabuleux dans leur genre, très originaux et qui abordent sans détour des aspects essentiels de l’évolution récente de nos sociétés. Très abordable, sans tomber dans la surenchère ou dans la théorie absconse, chacun y trouvera matière à réflexion, à drôlerie parfois et à indignation. Un petit volume fort plaisant à lire et source de réflexion.


lundi 6 mai 2019

"La Colombienne" de Wojciech Chmielarz

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L’histoire : La Colombie, plein été. Un groupe de Polonais choisis pour tourner une publicité Coca-Cola passe les vacances de sa vie dans un hôtel de luxe au bord de l'océan. Tous frais payés. Mais bientôt, le séjour vire au cauchemar : la pub est annulée, et la facture est salée... Pour rembourser leur dette et récupérer leur passeport, les touristes insouciants se voient proposer par les Colombiens une offre difficile à refuser. Et le paradis se transforme en enfer. Tout le monde ne reviendra pas de ce voyage...

Varsovie, un samedi à l'aube. Le corps d'un homme d'affaires est retrouvé pendu au pont de Gdansk – le ventre déchiré, les mains attachées derrière le dos et une cacahuète à la main. L'inspecteur Mortka, de retour à Varsovie après ses quelques mois de purgatoire, est chargé de l'enquête. Rapidement, le Kub flaire une sale histoire de blanchiment d'argent qui le mènera sur la piste de réseaux internationaux dont les tentacules s'immiscent jusqu'au cœur de la vie financière polonaise.

La critique de Mr K : C’est à mon tour aujourd’hui de chroniquer une enquête de l’inspecteur Mortkar après Nelfe qui vous avait parlé de La Ferme aux poupées, il y a quelques mois au moment de sa sortie en librairie. Elle avait apprécié l’ouvrage, j’ai donc décidé de lire La Colombienne car je trouvais la quatrième de couverture intrigante et puis, avec Agullo je ne me suis jamais trompé ! Au final, j’ai adoré cet ouvrage et je compte bien rattraper mon retard par la suite et lire les deux opus précédents.

Dans un prologue saisissant, Wojciech Chmierlarz nous conte la mésaventure catastrophique d’un groupe de polonais arnaqué par des trafiquants de drogue colombiens. Ils se retrouvent piégés et obligés de participer aux activités illicites de leurs ravisseurs. Mais très vite, on laisse de côté ces pauvres touristes pour enquêter à Varsovie sur le meurtre sordide d’un homme d’affaire. Retrouvé pendu, les tripes à l’air sur un pont enjambant la Vistule (rivière traversant la capitale polonaise), l’homme n’avait pas d’ennemis connus et semblait mener une vie des plus monotone. L’inspecteur Mortkar (aka le Kub) en compagnie de la Sèche, une nouvelle partenaire haute en couleur dont il hérite, commence à fouiner, croise les affaires et va tomber de Charybde en Sylla avec une enquête plus tortueuse qu’elle n’en a l’air au premier regard. Milieux de la haute finance, mafia sud américaine, psychopathe misogyne, ombres du passé et fantômes du présent vont se dresser sur sa route.

Au rayon policier, on est servi. J’ai été conquis dès les premiers chapitres avec des postulats narratifs qui ne laissent aucune chance au lecteur de s’échapper. Difficile au départ d’ailleurs de faire le lien entre des touristes séquestrés, un assassinat spectaculaire et une série de suicides de femmes... De chapitre en chapitre, on avance prudemment en compagnie de Mortkar car les apparences plus que jamais sont trompeuses. Indices, fausses pistes, vérités révélées au compte-gouttes sont au programme d’une enquête plus que plaisante à lire et qui fait la part belle aux surprises. Moi qui suis un habitué du genre, je me suis bien fait balader (ce qui n’est pas pour me déplaire) ! Et puis, il y a cette pression lancinante qui pèse sur le héros notamment avec le procureur chargé de l’enquête et son chef direct. Face à cette obligation de résultats, Mortkar doit parfois jouer avec les limites et s’affranchir de toute morale.

Bien que classique dans sa caractérisation, j’ai adoré découvrir cet inspecteur polonais cassé par la vie. Divorcé, ne voyant presque plus ses enfants (malgré le fait qu’il conserve un bon lien avec leur mère), en roue libre et dans l’angoisse de la découverte d’une maladie grave (conséquence d’un acte commis dans le volume précédent qu’il faudra que je lise), on ne le sent pas au mieux pour réussir à démêler les fils de l’intrigue. Mais il a ce flair particulier, une technique rodée et une volonté de fer qui le poussent toujours plus loin. En cela, il est bien secondé avec La Sèche, un personnage féminin atypique rebelle (mais par pour autant caricatural) qui a sa propre carapace pour se protéger du machisme ambiant et révèle de sacrées qualités au fil de l’enquête. C’est une relation particulière qui se crée entre les deux policiers, mélange subtile de méfiance et d’admiration, je pense qu’on sera amené à suivre cette évolution dans un futur volume.

L’ouvrage explore donc une Pologne interlope où la corruption est présente dans les hautes sphères où certains se croient tout permis du fait de leur position (toute ressemblance avec certaines réalités françaises seraient fortuites évidemment) avec des liens inavouables avec le crime organisé international, le blanchiment d’argent sale, le monde de la finance et en filigrane une vengeance inextinguible qui chamboule tout. Toujours crédible, sans en faire trop mais avec de très bons effets tout de même, on en prend plein la tête avec ce roman navigant en eaux troubles et proposant une expérience de lecture addictive.

En effet, La Colombienne est le genre de roman qui se lit tout seul et sans aucune difficulté. Le style est limpide, accessible et suffisamment fin pour proposer un rythme élevé constant, des situations prenantes, des personnages aussi charismatiques que fouillés et un plaisir de lecture renouvelé à chaque chapitre. Un très bon livre policier qui comblera les amateurs et donne envie de poursuivre l’expérience en lisant les deux ouvrages précédents déjà sortis chez Agullo.

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mardi 2 avril 2019

"Prémices de la chute" de Frédéric Paulin

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L'histoire : Il a des frères de combat, des frères nés en France comme lui, prêts au grand sacrifice. D'autres se lèveront bientôt.

Janvier 1996. Dans la banlieue de Roubaix, à Croix, deux malfrats tirent à l'arme automatique sur des policiers lors d'un banal contrôle routier. Riva Hocq, lieutenant au SRPJ de Lille, est sur les dents. Qui sont ces types, responsables de plusieurs braquages, qui n'hésitent pas à arroser les flics à la kalachnikov ? Quand un journaliste local, Réïf Arno, rebaptise le gang de Roubaix "les ch'tis d'Allah", affirmant qu'ils ont fait leurs armes en ex-Yougoslavie dans la fameuse Brigade Moudjahidine, la DST entre en jeu. Et c'est Laureline Fell qu'on retrouve aux manettes. Depuis la mort de Kelkal, elle continue tant bien que mal de démêler l'écheveau des réseaux islamistes en France ; ces ch'tis qui se réclament du djihad, ça l'intéresse. Sa hiérarchie, beaucoup moins, mais Fell a un atout secret : Tedj Benlazar est en poste à Sarajevo, d'où il lui fait parvenir des informations troublantes (et confidentielles) sur certains membres de la Brigade et leurs liens avec Al-Qaïda. Cette organisation et son chef, Ben Laden, ne sont encore que de vagues échos sur les radars des services secrets occidentaux, mais Benlazar a l'intuition que le chaos viendra de là-bas, des montagnes d'Afghanistan.

De la Bosnie aux grottes de Tora Bora, de Paris à Tibhirine, de Roubaix à New-York, la violence des fous de dieu contamine les cœurs et empoisonne les esprits de ceux qui la propagent... comme de ceux qui la combattent.

La critique de Mr K : Ce roman fait suite au magnifique La Guerre est une ruse qui avait été un véritable coup de cœur à l'automne dernier. Dur, âpre, exigeant et en même temps provoquant un plaisir de lecture immédiat, j'étais ressorti enchanté (et quelques peu ébranlé) par ce voyage aux portes de l'Enfer du radicalisme religieux. Frédéric Paulin récidive avec Prémices de la chute qui poursuit l'exploration des réseaux djihadistes avec cette fois-ci des focus sur l'ancienne Yougoslavie, l'Afghanistan, Londres et les États-Unis. Attention, œuvre addictive en vue avec toujours la même science maîtrisée du récit à la mode polar.

On retrouve quelques personnages de l’ouvrage précédent ici avec notamment Tedj Benlazar qui était sorti à genou de sa confrontation avec les islamistes qu'il poursuivait : sa femme et sa fille sont mortes dans l'incendie de sa maison, il se laisse exiler par sa hiérarchie en Bosnie où il poursuit son travail de terrain. Laureline Fell, une douce amie qu'il protège en l'évitant va cependant le contacter pour l'aider sur une enquête concernant des braqueurs lourdement armés qui multiplient les casses dans le nord de la France en cette année 1996. Très vite, un lien apparaît entre leurs exactions et la cause salafiste, Islam radical qui veut imposer par la terreur sa vision rigoriste du Coran. L'enquête va s'avérer longue et tortueuse, avec l'intervention d'un journaliste à priori pas très doué mais qui va aller de découverte en découverte (et au passage se mettre en ménage avec la fille de Tedj Benlazar ce qui ne va pas se faire sans problèmes). Les révélations vont pleuvoir avec notamment l'émergence du mouvement Al Qaïda et le projet d'un acte totalement fou : faire s'écraser des avions sur des cibles en territoire US !

Comme dans le récit précédent, l'auteur se plaît à mêler événements, personnages réels avec des éléments fictifs. Le background est donc une fois de plus d'une grande richesse avec des allusions directes (et indirectes parfois) aux présidents / ministres en exercice, de belles pages sur les valeurs en jeu, les cultures qui s'affrontent, les logiques de dominations territoriales et autres joyeusetés géopolitiques, les renoncements au nom de la raison d'Etat ou encore du sacro-saint dollar. Prémices de la chute est aussi une balade sans fard dans les rouages des services de renseignement qui ne ressortent pas vraiment grandi de ce roman avec de sérieux couacs qui font que la catastrophe ne sera pas évitée. Les amateurs de la très bonne série Bureau des légendes y trouveront leur compte et même encore plus !

Et puis, il y a la partie fiction qui fait écho aux éléments en jeu. Les protagonistes principaux dans leur quête de vérité s'épuisent, s'engluent et jouent avec leurs existences. Luttant contre leur hiérarchie, devant ruser / contourner les règles pour tenter d'éviter le pire, leur sort est peu enviable et une profonde mélancolie se dégage de ces hommes et femmes qui sacrifient leur vie pour un idéal qu'ils semblent ne pas pouvoir atteindre. Des flics dépassés, des services de renseignement focalisés sur les mauvaises cibles, un journaliste en roue libre qui n'arrive pas convaincre... autant de personnages qui se débattent contre la bureaucratie et l'incrédulité et qui perdent quelques plumes au passage. Bien sûr, tout n'est pas perdu, le personnage de Vanessa (la fille de Tedj) est vif, plein de vie et symbolise ces femmes qui se battent pour être indépendantes et vivre une existence choisie et non subie. C'est le cas aussi de Gh'zala, algérienne qui lutte pour la suppression du code de famille algérien qui enferme la femme sous le statut de chose et qui fait tout pour passer son doctorat en droit... Mais malheureusement, l'homme étant ce qu'il est, c'est sa facette la plus terrifiante qui clôture ce roman qui laisse le lecteur totalement tétanisé grâce à la structure même des chapitres, l’alternance des points de vue et une dramatisation qui fonctionne à plein.

Usant des codes du polar, proposant une écriture haletante qui ne laisse aucune possibilité de s'échapper au lecteur, analysant avec finesse et nuance les mécanismes de notre monde, structurant son récit à la manière d'une grande toile d’araignée où peu à peu les fils se rejoignent les uns les autres, Frédéric Paulin offre à nouveau, avec Prémices de la chute, un roman intelligent, généreux et bluffant qui procure plaisir, réflexion et de sacrés frissons. Un must !

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vendredi 15 février 2019

"L'Outil et les Papillons" de Dmitri Lipskerov

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L'histoire : Un beau matin, à Moscou, l’honorable Arseni Andréiévitch Iratov, célèbre architecte, businessman et ex-trafiquant de devises dont le parcours rappelle celui d’un Rastignac soviétique, se réveille pour découvrir qu’il n’a plus de sexe. L’outil le plus essentiel de son anatomie a tout simplement disparu, ne laissant qu’une fente sur un bas-ventre désormais lisse. À des centaines de kilomètres de là, dans un village perdu de l’oblast de Vladimir, vivent la jeune Alissa, sa grand-mère et leur vache. Sur le chemin de l’école, l’adolescente recueille ce qui ressemble à un gnome miniature.

Mais l’homoncule, baptisé Eugène, se transforme en jeune homme à la beauté diabolique et part pour Moscou, à la recherche d’un certain Iratov…

La critique de Mr K : Nouvel OLNI (Objet Livresque Non Identifié) à mon actif avec L'Outil et les Papillons de Dmitri Lipskerov, tout juste sorti chez Agullo. Gros amateur de cette maison d'édition et de littérature russe contemporaine, on peut dire que j'ai été gâté avec un ouvrage renversant et complètement barré. Toujours à la frontière du fantastique, de l'absurde et du réalisme, voici un livre qui transporte et interroge, détone et parfois attendrit. Trouble jeu pour troubles lignes sont les deux expressions qui me viennent à l'esprit avant d'aller plus en avant dans ma chronique.

La quatrième de couverture est un bon indice de départ même si cela concerne uniquement les deux premiers chapitres du roman. Iratov, le personnage principal, perd une partie essentielle de son anatomie du jour au lendemain sans raison particulière (à priori, l'ouvrage est une variation autour d'une nouvelle de Gogol intitulée Le Nez), sans ses bijoux de famille, le voilà bien dépourvu... Cette mystérieuse disparition l'amène à réfléchir sur son passé, ses activités, sa relation avec sa femme et sur l'avenir. En parallèle, on suit la transformation d'un gnome (dont la nature profonde surréaliste sera révélée plus tard dans le récit) en jeune homme au charisme surnaturel voire diabolique, tant aucune femme ne peut lui résister. Très vite, il se met en quête d'Iratov pour des raisons connues de lui seul. À partir de là, l'intrigue devient obscure. De nouveaux personnages apparaissent, les actions et enjeux deviennent flous. Le simple postulat fantastique de départ se mue en une quête quasi initiatique et en une observation acerbe sur le genre humain.

Je sais, ce modeste résumé est nébuleux mais il est à l'image de l'ouvrage lui-même. C'est typiquement le genre de livre où il faut se laisser porter par le flot de la langue, sans chercher forcément à tout appréhender dans son ensemble dès le départ. Laissant une grande part d'interprétation au lecteur, L'Outil et les Papillons est avant tout une ode au voyage intérieur, à la découverte de leur nature par des êtres déboussolés. Dans une Russie contemporaine à peine évoquée (l'auteur colle au plus près de ses personnages, le contexte importe peu), les âmes que l'on croise s'interrogent énormément sur leurs actes, la paternité, la naissance, la mort, l'amour, l'amitié, les aléas du destin et la marche du futur, chacun à leur niveau, selon leurs préoccupation respectives. On rencontre nombre de personnages ambigus, aux attitudes et pensées complexes (d'ailleurs certaines motivations restent bien opaques durant une bonne partie du livre). Ces destins s'entrecroisent parfois en interagissant mais une trame mystérieuse se déroule sous nos yeux et peu à peu, un fil directeur apparaît donnant du sens à un joyeux carnaval d'émotions variées et de glissements vers l'irréel.

Personnellement, j'adore parfois lâcher prise pendant une lecture, me laisser balader totalement par un auteur en roue libre. Personnages attachants (Iratov et Vera, un beau couple) aux vies chamboulées, changement de points de vue vers des protagonistes nouveaux aux identités troubles et qui rejoignent les fils tissés sans qu'on s'en aperçoive au départ, références nombreuses à la foi et au sacré qui ne sont pas pour me déplaire, contextualisation globale qui grandit au fil des chapitres et peut donner le vertige, scènes plus quotidiennes presque anodines mais qui peuvent à tout moment basculer vers des ailleurs insoupçonnés, se complètent et proposent un récit vraiment hors norme servi par une langue superbe.

Dense mais accessible, poétique et parfois plus brutal, on ne peut que s'incliner devant un style toujours aussi unique et qui m'avait bougrement séduit lors de ma lecture du Dernier rêve de la raison. Bravo au passage d'ailleurs à la traductrice Raphaëlle Pache pour ce tour de force, cela n'a pas du être facile à réaliser comme travail. Ce fut un véritable plaisir que de parcourir les 380 lignes de cet ouvrage qui laisse forcément des traces dans l'esprit du lecteur, conscient d'avoir lu un ouvrage différent, parfois ésotérique mais à la fois profondément humain. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Oh oui ! Et on en redemande !

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jeudi 24 janvier 2019

"Le Magicien" de Magdalena Parys

Le Magicien

L’histoire : Dès 1970, la Stasi et les garde-frontières bulgares montent une opération pour arrêter tous ceux qui tentent de fuir le bloc communiste. Opération qui sert également à assassiner des opposants politiques au régime...

En 2011, dans un immeuble abandonné de Berlin squatté par des Roms, on retrouve le cadavre atrocement mutilé de Frank Derbach, employé aux archives de la Stasi.

Au même moment, Gerhard Samuel, photo-reporter, meurt dans d'étranges circonstances à Sofia, où il enquêtait sur la mort d'un de ses amis, disparu en 1980 à la frontière entre la Bulgarie et la Grèce.

Kowalski, le commissaire chargé de l'enquête berlinoise, est rapidement écarté au profit de la police fédérale et des services secrets. Mais Kowalski est un rebelle et il décide de poursuivre ses investigations discrètement, aidé par la belle-fille de Gerhard. Ce qu'ils vont découvrir pourrait mettre en cause un homme politique allemand très en vue...

La critique de Mr K : Chronique de la première sortie de l’année aux éditions Agullo avec un ouvrage à la croisée des genres entre roman noir, polar et Histoire. Le Magicien de Magdalena Parys nous replonge entre passé et présent en Allemagne, pays meurtri pendant des décennies par sa partition et en première ligne de la Guerre froide. Au programme, des meurtres à résoudre sous fond de manipulation politique et de règlements de compte. Ma lecture fut contrastée, partagé que j’ai été par un fond très intéressant, des personnages attachants mais une forme qui n’a pas réussi à obtenir mon entière adhésion.

En 2011, deux meurtres sont commis dont un particulièrement atroce. Très vite écarté de l’enquête, notre héros, le commissaire Kowalski, va continuer ses investigations malgré de nombreux obstacles. En parallèle nous suivons plusieurs points de vue différents dont ceux des amis des victimes et d'un politicien allemand qui semble concerné au premier chef par ces crimes. Au fil des révélations, le passé sulfureux de certains personnages refait surface mettant à jour les pratiques iniques du pouvoir en place en RDA et notamment les exactions de la Stasi, police politique du régime en place. Entre manipulations, effacements des preuves, intérêts particuliers et raison d’État, la frontière se révèle très mince... Difficile dans ces conditions de faire éclater la vérité et d’appliquer une justice mesurée.

Ce roman est très dense en matière de caractérisation des personnages. Régulièrement, l’auteure fait des pauses dans le récit pour apporter un background complexe et très ramifié. Chacun a son importance dans le déroulé de l'histoire, les détails se cumulent pour donner une architecture complexe et en perpétuel mouvement. Ainsi, nos certitudes sont régulièrement questionnées, remises en perspective et bousculées. Peu ou pas de figures se détachent au final car chacun à sa manière, par ses prises de position et ses actes, joue une partition qui a son importance dans l’enchaînement des événements. On s’y perd parfois mais on finit toujours pas se raccrocher à ce qu’on peut. Cela nécessite un effort de concentration, parfois de relecture pour pouvoir appréhender au mieux l’ensemble.

Il faut dire que le choix de narration sort des sentiers battus. L’auteure n’hésite pas ainsi à livrer dès les premiers chapitres des éléments clef pour la compréhension de la trame ce que j’ai trouvé dommageable pour le suspens et les enjeux. C’est à mes yeux le principal défaut de ce roman qui en dit parfois trop, trop tôt. L’intérêt y perd et finalement on peut se désintéresser de destins pourtant poignants au premier abord. Pour autant, on y retourne, avec notamment quelques fulgurances savamment distillées qui permettent de relancer l’intérêt et la curiosité du lecteur. Le rythme s’en trouve tout de même haché et l’on perd le souffle d’une histoire qui aurait sans doute pu être plus passionnante.

Pour autant, on est en présence d'un ouvrage assez bluffant sur l’évocation qui nous est faite de l’histoire douloureuse de notre voisin d’outre-Rhin. On explore les arcanes du pouvoir, ses rouages et l’application des dogmes en vigueur. On partage le quotidien de familles déchirées ayant connu la séparation voir la disparition douloureuse de certains de ses membres, le sentiment d’injustice et de vengeance qui peut habiter les victimes de la répression en vogue dans ces années terribles. Magdalena Parys est une fine psychologue et avance ses pions avec talent et nuance, proposant une vision d'ensemble précise d’une situation que l’on a du mal à percevoir quand on n'a pas vécu en Allemagne pendant cette période, une réalité pas si lointaine que cela qui marque encore la population allemande. Ainsi ce récit s'apparente aussi à un questionnement constant pour les protagonistes principaux sur un passé pesant qui joue avec la vie de chacun, construisant personnalités et destins sur des décennies.

Au final, cette lecture fut une expérience intéressante quoique difficile à digérer et intégrer. Un passionné d’histoire contemporaine y trouvera son compte ainsi que les amateurs de récits policiers tortueux mettant en avant des individus brisés qui ne se rendent jamais.

samedi 10 novembre 2018

"Bratislava 68, été brûlant" de Viliam Klimacek

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L'histoire : Nous sommes une nation condamnée à la tendresse. On nous envahit facilement.

Au printemps 1968, le parti communiste tchécoslovaque expérimente le "socialisme à visage humain". La censure est interdite, les frontières s’ouvrent vers l’Ouest, les biens de consommation font leur apparition… Un vent de liberté souffle sur le pays.Cet été là, Alexander et Anna montent dans leur Skoda Felicia, un cabriolet flambant neuf, pour rejoindre leur fille Petra à Bratislava où elle vient de terminer de brillantes études de médecine. Tereza, fille d’un cheminot rescapé des camps de concentration et d’une éditrice à la Pravda qui ont longtemps accueilli des réfugiés hongrois de 1956, séjourne dans un kibboutz en Israël pour renouer avec sa culture juive. Jozef, pasteur défroqué pour avoir refusé de dénoncer des paroissiens auprès du Parti, fait ses premières armes à la radio.

Dans la nuit du 20 au 21 août, tandis que les tanks soviétiques envahissent la ville, le destin de ces trois personnages et de leurs familles va basculer. Pendant quelques heures, la frontière avec l’Autriche reste ouverte, Vienne est à une heure de train. Chacun devra alors faire un choix : partir ou rester ? Fuir la violence ou résister à l’oppresseur ?

La critique de Mr K : Une fois de plus, je me suis fait cueillir par un ouvrage de chez Agullo. Quand la grande Histoire rencontre les destinées individuelles, on a souvent affaire à un récit porteur de sens et au souffle puissant. C'est le cas avec ce Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimacek, auteur reconnu dans son pays qui a construit son roman autour de témoignages qu'il a pu collecter au Canada auprès de réfugiés de la vague d'émigration de 1968 et de leurs enfants. Il a ensuite changé les noms, mélangé les destinées et brodé quelque peu pour étoffer ce roman qui laissera des traces et m'a totalement submergé d'émotions me procurant un rare plaisir de lecture.

Inutile de vous faire languir plus longtemps, ce roman est une vraie petite bombe qui emporte tout sur son passage, rendant furieusement addictif le lecteur qui ne peut décemment pas relâcher l'ouvrage tant il happe l'esprit, le marque au fer rouge et lui donne mille et une occasions d'éprouver de multiples sensations et nourrir la réflexion. Face à l'invasion de notre pays par une puissance étrangère, que ferions-nous ? Au centre du récit, les personnages se débattent avec leurs conditions, leurs désirs et aspirations, et malheureusement l'absence de choix qui caractérise en premier lieu un univers totalitaire. L'URSS veut remettre dans le rang le Parti Communiste tchèque et ils ne vont pas y aller avec le dos de la cuillère. Lors du printemps de Prague, la population avait pu entr'apercevoir des réformes humanistes et libératrices ; l'arrivée des tanks à la fin de cet été 1968 va ruiner à jamais leurs espoirs.

Après quelques chapitres permettant de planter le décor, présenter les principaux protagonistes de l'histoire, on arrive très vite à la date fatidique qui va bouleverser définitivement les personnages, le pays et plus globalement le monde. Au delà d'un panorama épatant sur la Tchécoslovaquie de l'époque, du fonctionnement interne du pouvoir, des nominations administratives mais aussi de la vie quotidienne du peuple, l'auteur donne à voir surtout le début de la diaspora tchèque qui commence vraiment avec la fuite massive qu'engendre la remise en ordre soviétique. Famille déchirées et séparées, abandon de tout ce que l'on possédait pour un ailleurs mystérieux, le voyage périlleux, l'arrivée dans un nouveau pays, le regard des populations, la nécessaire intégration et les freins qui lui sont mis, autant d'aspects des flux migratoires traités ci avec finesse et humanité, loin de la bouillie médiatique que l'on nous sert et ressert jusqu'à l’écœurement depuis le début de la crise syrienne entre autre. Il n'y a rien de nouveau, de tout temps les hommes ont fui la guerre et les dictatures, de tout temps ils ont dû reprendre leur vie à zéro, de tout temps ils ont souffert de la séparation d'avec leurs proches restés au pays, de tout temps l'être humain ne se distingue vraiment pas pour son sens de l'accueil et de l’entraide ! Au delà d'un roman traitant d'une période précise et d'un contexte particulier, l'ouvrage de Viliam Klimacek est un cri, un témoignage nécessaire et ô combien important en cette période de repli sur soi généralisé.

On passe donc par tous les états lors de cette lecture-somme. On débute notamment avec les joies de la vie de famille, du travail bien fait dans une usine qui tourne bien, les rencontres avec les copains, les jeux, les enfants innocents qui vivent leurs rêves, les étudiants qui préparent l'avenir. Puis après une légère respiration de trois mois, tout s'effondre. C'est l'heure des choix, partir ou rester ? Certains décident de collaborer avec le pouvoir en place, c'est toujours plus évident d'être du côté des vainqueurs (même si moralement c'est intenable). D'autres décident de partir mais le nouvel ordre verrouille bientôt les frontières séparant les familles et impliquant parfois des prises de risque maximum. Collant au plus près de ses protagonistes, Bratislava 68, été brûlant explore avec un sens de l'économie de mots toutes ces destinées et tisse une toile narrative aussi dense que touchante.

La deuxième partie du roman s'attache davantage à suivre les émigrés dans leur nouvel univers (même si certains passages se déroulent toujours en Tchécoslovaquie). Là encore, on retrouve tout le talent de l'auteur pour décrire vicissitudes et espoirs des nouveaux arrivants qui se heurtent à énormément d'obstacles à commencer par la langue et les tracasseries administratives (enregistrement des personnes, équivalence de diplômes, trouver à se loger). L'action se déroule essentiellement au Canada et aux USA, il est très intéressant de découvrir leur système d'intégration de l'époque qui est loin d'être aussi open qu'ils le prétendaient alors. Long sera le parcours de chacun pour trouver sa place, sa nouvelle place devrais-je dire tant tout retour au pays est impossible. Il faudra attendre 1989 pour que les choses évoluent et permettent à certains d'éventuellement penser à revenir dans le pays de leurs origines...

Enfin, Bratislava 68, été brûlant est remarquablement servi par une écriture d'une grande beauté, à la fois efficace dans sa manière d'aborder les choses frontalement, elle s'écarte des sentiers battus par une poésie de tous les instants qui habille le récit d'une dimension humaniste douce et mélancolique. Les rapports humains s'en trouvent transcender, le roman nous emballant irrémédiablement vers un passé pas si lointain, où des familles vivent, rient, pleurent et parfois se brisent. C'est beau, c'est puissant, c'est bluffant. Une sacrée bonne lecture que je ne saurais trop vous conseiller !