samedi 10 novembre 2018

"Bratislava 68, été brûlant" de Viliam Klimacek

bratislava68

L'histoire : Nous sommes une nation condamnée à la tendresse. On nous envahit facilement.

Au printemps 1968, le parti communiste tchécoslovaque expérimente le "socialisme à visage humain". La censure est interdite, les frontières s’ouvrent vers l’Ouest, les biens de consommation font leur apparition… Un vent de liberté souffle sur le pays.Cet été là, Alexander et Anna montent dans leur Skoda Felicia, un cabriolet flambant neuf, pour rejoindre leur fille Petra à Bratislava où elle vient de terminer de brillantes études de médecine. Tereza, fille d’un cheminot rescapé des camps de concentration et d’une éditrice à la Pravda qui ont longtemps accueilli des réfugiés hongrois de 1956, séjourne dans un kibboutz en Israël pour renouer avec sa culture juive. Jozef, pasteur défroqué pour avoir refusé de dénoncer des paroissiens auprès du Parti, fait ses premières armes à la radio.

Dans la nuit du 20 au 21 août, tandis que les tanks soviétiques envahissent la ville, le destin de ces trois personnages et de leurs familles va basculer. Pendant quelques heures, la frontière avec l’Autriche reste ouverte, Vienne est à une heure de train. Chacun devra alors faire un choix : partir ou rester ? Fuir la violence ou résister à l’oppresseur ?

La critique de Mr K : Une fois de plus, je me suis fait cueillir par un ouvrage de chez Agullo. Quand la grande Histoire rencontre les destinées individuelles, on a souvent affaire à un récit porteur de sens et au souffle puissant. C'est le cas avec ce Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimacek, auteur reconnu dans son pays qui a construit son roman autour de témoignages qu'il a pu collecter au Canada auprès de réfugiés de la vague d'émigration de 1968 et de leurs enfants. Il a ensuite changé les noms, mélangé les destinées et brodé quelque peu pour étoffer ce roman qui laissera des traces et m'a totalement submergé d'émotions me procurant un rare plaisir de lecture.

Inutile de vous faire languir plus longtemps, ce roman est une vraie petite bombe qui emporte tout sur son passage, rendant furieusement addictif le lecteur qui ne peut décemment pas relâcher l'ouvrage tant il happe l'esprit, le marque au fer rouge et lui donne mille et une occasions d'éprouver de multiples sensations et nourrir la réflexion. Face à l'invasion de notre pays par une puissance étrangère, que ferions-nous ? Au centre du récit, les personnages se débattent avec leurs conditions, leurs désirs et aspirations, et malheureusement l'absence de choix qui caractérise en premier lieu un univers totalitaire. L'URSS veut remettre dans le rang le Parti Communiste tchèque et ils ne vont pas y aller avec le dos de la cuillère. Lors du printemps de Prague, la population avait pu entr'apercevoir des réformes humanistes et libératrices ; l'arrivée des tanks à la fin de cet été 1968 va ruiner à jamais leurs espoirs.

Après quelques chapitres permettant de planter le décor, présenter les principaux protagonistes de l'histoire, on arrive très vite à la date fatidique qui va bouleverser définitivement les personnages, le pays et plus globalement le monde. Au delà d'un panorama épatant sur la Tchécoslovaquie de l'époque, du fonctionnement interne du pouvoir, des nominations administratives mais aussi de la vie quotidienne du peuple, l'auteur donne à voir surtout le début de la diaspora tchèque qui commence vraiment avec la fuite massive qu'engendre la remise en ordre soviétique. Famille déchirées et séparées, abandon de tout ce que l'on possédait pour un ailleurs mystérieux, le voyage périlleux, l'arrivée dans un nouveau pays, le regard des populations, la nécessaire intégration et les freins qui lui sont mis, autant d'aspects des flux migratoires traités ci avec finesse et humanité, loin de la bouillie médiatique que l'on nous sert et ressert jusqu'à l’écœurement depuis le début de la crise syrienne entre autre. Il n'y a rien de nouveau, de tout temps les hommes ont fui la guerre et les dictatures, de tout temps ils ont dû reprendre leur vie à zéro, de tout temps ils ont souffert de la séparation d'avec leurs proches restés au pays, de tout temps l'être humain ne se distingue vraiment pas pour son sens de l'accueil et de l’entraide ! Au delà d'un roman traitant d'une période précise et d'un contexte particulier, l'ouvrage de Viliam Klimacek est un cri, un témoignage nécessaire et ô combien important en cette période de repli sur soi généralisé.

On passe donc par tous les états lors de cette lecture-somme. On débute notamment avec les joies de la vie de famille, du travail bien fait dans une usine qui tourne bien, les rencontres avec les copains, les jeux, les enfants innocents qui vivent leurs rêves, les étudiants qui préparent l'avenir. Puis après une légère respiration de trois mois, tout s'effondre. C'est l'heure des choix, partir ou rester ? Certains décident de collaborer avec le pouvoir en place, c'est toujours plus évident d'être du côté des vainqueurs (même si moralement c'est intenable). D'autres décident de partir mais le nouvel ordre verrouille bientôt les frontières séparant les familles et impliquant parfois des prises de risque maximum. Collant au plus près de ses protagonistes, Bratislava 68, été brûlant explore avec un sens de l'économie de mots toutes ces destinées et tisse une toile narrative aussi dense que touchante.

La deuxième partie du roman s'attache davantage à suivre les émigrés dans leur nouvel univers (même si certains passages se déroulent toujours en Tchécoslovaquie). Là encore, on retrouve tout le talent de l'auteur pour décrire vicissitudes et espoirs des nouveaux arrivants qui se heurtent à énormément d'obstacles à commencer par la langue et les tracasseries administratives (enregistrement des personnes, équivalence de diplômes, trouver à se loger). L'action se déroule essentiellement au Canada et aux USA, il est très intéressant de découvrir leur système d'intégration de l'époque qui est loin d'être aussi open qu'ils le prétendaient alors. Long sera le parcours de chacun pour trouver sa place, sa nouvelle place devrais-je dire tant tout retour au pays est impossible. Il faudra attendre 1989 pour que les choses évoluent et permettent à certains d'éventuellement penser à revenir dans le pays de leurs origines...

Enfin, Bratislava 68, été brûlant est remarquablement servi par une écriture d'une grande beauté, à la fois efficace dans sa manière d'aborder les choses frontalement, elle s'écarte des sentiers battus par une poésie de tous les instants qui habille le récit d'une dimension humaniste douce et mélancolique. Les rapports humains s'en trouvent transcender, le roman nous emballant irrémédiablement vers un passé pas si lointain, où des familles vivent, rient, pleurent et parfois se brisent. C'est beau, c'est puissant, c'est bluffant. Une sacrée bonne lecture que je ne saurais trop vous conseiller !


samedi 6 octobre 2018

"La Guerre est une ruse" de Frédéric Paulin

La Guerre est une ruse

L'histoire : Khaled sort de l'appartement en adressant un sourire qu'il veut plein d'amour à ses parents. Il sait qu'il va bientôt devoir les quitter pour toujours. Lorsqu'on s'engage sur la voie du Djihad, il n'y a pas de retour en arrière possible.

Algérie, 1992. Après l'annulation des élections remportées par le Front islamique du salut, une poignée de généraux, les "janviéristes", ont pris le pouvoir. L'état d'urgence est déclaré, les islamistes pourchassés ont pris les armes. Le pays sombre dans une violence sans précédent... Tedj Benlazar, agent de la DGSE, suit de près les agissements du tout-puissant Département du renseignement militaire, le sinistre DRS qui tire toutes sortes de ficelles dans l'ombre.

Alors qu'il assiste à l'interrogatoire musclé d'un terroriste, Tedj apprend l'existence de camps de concentration où les islamistes seraient parqués dans des conditions inhumaines. En fouinant plus avant, il met au jour des liens contre-nature entre le DRS et les combattants du GIA. Quel jeu jouent donc les services secrets avec les terroristes ? Les massacres quotidiens sont-ils l'oeuvre des uns ou des autres ? Ou d'une instrumentalisation diabolique des seconds par les premiers?

Benlazar acquiert la certitude que les généraux sont prêts à tout pour se maintenir au pouvoir. Et la dernière phase de leur plan va commencer : exporter le chaos par-delà la Méditerranée, pour forcer la France à soutenir leur croisade anti-terroriste. Tedj parviendra-t-il à réunir assez de preuves pour convaincre sa hiérarchie avant que l'horreur ne s'invite à Paris ?

La critique de Mr K : Attention, gros choc littéraire avec cet ouvrage brûlant comme la braise, sans concession et d'une profondeur politique et sociologique sans borne. Accompagnez-moi dans un voyage sans retour dans les abîmes de l'âme humaine, les manipulations iniques du pouvoir et les logiques de domination de l'homme par l'homme. Livre coup de poing de cette rentrée littéraire, La Guerre est une ruse de Frédéric Paulin m'a laissé sur les genoux, subjugué que j'ai été par ce livre hors-norme!

L'action débute en 1992 dans une Algérie tout juste tombée entre les mains d'un cartel de militaires qui imposent leur pouvoir par la force et un État d'urgence permanent. Le pays est livré à la violence de la répression étatique et celle naissante des islamistes qui refoulés aux portes du pouvoir (ils avaient gagné l'équivalent de nos élections municipales) ont pris le maquis et multiplient les actions chocs. La population vit dans la peur, crimes et massacres se multiplient, aucune famille algérienne n'est épargnée dans une ambiance de paranoïa généralisée où la suspicion et les fantasmes ont remplacé la raison et l'écoute de l'autre.

Tedj est un agent actif de la DGSE en mission de terrain en Algérie. On ne peut pas proprement parler de héros ici, les zones d'ombre sont nombreuses sur son passé et ses agissements. Borderline mais investi, avec un sens de la morale qui lui est propre, il doit à la fois enquêter et survivre dans un monde où les loups sont en liberté et de toute obédience. Au détour de ses investigations, il va lever le voile sur des collusions dangereuses et immorales entre les généraux au pouvoir, les islamistes et une France qui prend toujours l'Afrique du Nord comme son pré carré. L'étau se resserre, les révélations pleuvent, les victimes s'accumulent et le lecteur captif d'un ouvrage autant repoussoir qu’envoûtant ne peut que suivre impuissant les pas de Tedj et sa descente aux Enfers.

Face à une histoire redoutablement maîtrisée qui mêle habilement éléments réels et personnages fictifs, on est emporté dans cette décennie noire qui a marqué à jamais le peuple algérien et la France par la suite. L'ennemi avance masqué ici, des familles se déchirent, des villages, des communautés s'affrontent au nom de l'ordre terrestre ou religieux. Lutte au nom de la foi, instauration de la charia, vision rétrograde de la femme, massacres préventifs, camps d'internement se muant en camp de concentration / d'extermination, tortures et exécutions sommaires, manœuvres politiques nauséabondes et action des lobbys économiques, la cuisine interne des services secrets de tout bord... Fien ne nous est épargné dans un roman immersif, terrifiant, mettant en lumière une réalité pas si ancienne. J'avais adoré Les Agneaux du seigneur de Yasmina Khadra sur le même sujet mais qui collait plus à la destinée d'un petit village. Ici l'écrivain prend encore plus de hauteur et propose en plus une réflexion sans limite sur l'exercice du pouvoir autoritaire et la naissance du terrorisme radical.

C'est le cœur de l'ouvrage que cette thématique désormais galvaudée et surtout simplifiée à outrance par des journaleux en mal de sensation. D'une colère légitime peut naître la haine la plus viscérale menant au nihilisme absolu qui conduit à la suppression massive d'âmes innocentes. L'auteur à travers le prisme de son antihéros issu de deux mondes (fils d'un algérien et d'une française), qui se maintient debout comme il peut, nous montre l'évolution d'un pays à la fois puissant (sa taille, ses ressources) et pétri de faiblesses (démocratie balbutiante, clanisme et corruption) et nous parle de notre époque et des origines du terrorisme moderne. Le récit est parsemé de références historiques notamment les attentats perpétrés contre les intérêts et les ressortissants français sur le sol algérien puis après l'élection de Jacques Chirac en 1995, l'externalisation du conflit sur le sol français. Tout s'imbrique parfaitement entre exploration des arcanes du pouvoir, récit du climat ambiant et éléments intimistes liés à Tedj. Franchement, je suis resté scotché aux pages de ce livre qui m'a parfois accompagné jusqu'à très tard dans la nuit.

En plus d'être un livre-somme d'une intelligence rare, où la nuance se conjugue avec la pédagogie, La Guerre est une ruse est d'un accès aisé où l'on n'est jamais perdu, guidé que nous sommes par une langue simple, profonde et marquante. C'est typiquement le genre de lecture où l'on souffre de plaisir face au talent déployé et à la nécessité absolue d'aller au bout de l'horreur. On touche ici au sublime et je ne le dis pas souvent, c'est un vrai coup de cœur. Merci Agullo pour cette parution !

dimanche 9 septembre 2018

"La Ferme aux poupées" de Wojciech Chmielarz

La Ferme aux poupéesL'histoire : L'inspecteur Mortka, dit le Kub, a été envoyé à Krotowice, petite ville perdue dans les montagnes. Officiellement, il est là pour un échange de compétences avec la police locale.
Officieusement, il y est pour se mettre au vert après une sale affaire. S'il pense être tranquille et avoir le temps de réfléchir à l'état de sa vie personnelle, il se trompe lourdement. Quand Marta, onze ans, disparaît, un pédophile est rapidement arrêté, qui reconnaît le viol et le meurtre de la petite. Mais l'enquête est loin d'être terminée : les vieilles mines d'uranium du coin cachent bien des secrets... et peut-être quelques cadavres.
Il faudra tout le flair du Kub pour traquer des trafiquants dont la cruauté dépasse l'entendement.

La critique Nelfesque : Déjà présent dans "Pyromane" du même auteur, on retrouve ici le Kub, inspecteur originaire de Varsovie et envoyé à Krotowice, placard pour flics dans les montagnes. On retrouve cet inspecteur ou, comme moi, on le découvre. Je n'avais pas lu l'ouvrage précédent et rassurez-vous, cela n'est pas du tout gênant pour s'aventurer dans "La Ferme aux poupées".

Assez classique dans son approche, il n'y a pas de mystère, nous sommes ici dans un pur polar. Ça se lit tout seul, le déroulement est fluide, les personnages sentent à plein nez les flics pur jus. Pas de grosses surprises sous le soleil mais pour qui aime le genre, on prend pas mal de plaisir à suivre l'enquête.

Dans "La Ferme aux poupées", on est plongé dans une petite ville de Pologne. Ici point de frénésie, c'est la montagne et ses petites affaires loin de la grande ville de Varsovie. Et pourtant, avec une population raciste envers les Roms, Wojciech Chmielarz met le doigt sur une question de société. Sans jugement mais à travers le regard de son héros, cette banalisation écoeure le lecteur et fait planer sur ces pages une atmosphère poisseuse.

Contrairement à ce que la 4ème de couverture pourrait laisser entendre, il n'y a rien de gore dans ce roman. Les scènes sont dures parce que les faits sont inimaginables mais tout est dans la suggestion. Pas de descriptions de 15 pages pour présenter l'horreur avec moult détails, elle prend place dans nos têtes et notre imagination. Âmes sensibles s'abstenir toutefois car l'ambiance est noire et glauque (et oui nous sommes dans un polar).

Commençant avec l'enlèvement d'une petite fille, on rentre tout de suite dans le vif du sujet. L'auteur ne tergiverse pas 3h en descriptions et caractérisations et accroche immédiatement le lecteur. Un rythme de thriller qui donne envie de poursuivre sa lecture. Puis on s'attache plus au personnage de Mortka, dit le Kub, fraîchement installé dans un studio miteux après avoir perdu femme et enfants. En pleine crise existentielle, il ne sait pas si il doit quitter la police, comment se rapprocher de ses fils... C'est le bordel dans sa tête autant sur le plan personnel que professionnel. Être consultant pour la police locale devrait lui permettre de faire le point... Devrait...

Une petite fille disparaît. Une autre avant elle. Et Mortka se retrouve plongé dans la Pologne populaire, gangrenée par le racisme. La petite est retrouvée dans une mine d'uranium entourée de cadavres et là commence réellement l'enquête, une enquête inhabituelle dans cette petite bourgade plus familière des faits divers, brouilles de voisinage et autres rubriques de chiens écrasés. Mortka va devoir affronter un mur, celui des habitants qui s'unissent, voyant en lui un fouineur. Quand la poussière est mise sous le tapis, qui a envie de la voir en sortir ? Mensonges et manipulations vont se retrouver sur son chemin.

Dans "La Ferme au poupées", le suspens est présent, personne n'est épargné et les révélations sont surprenantes. La tension est palpable, l'ambiance dans laquelle évolue le Kub aussi. Un personnage normal, pas le sur-homme, pas le flic infaillible et super doué, un homme avec des doutes, un passé, des fêlures mais pugnace et téméraire. Le gage de bons moments de lecture.

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dimanche 11 mars 2018

"Le Dictateur qui ne voulait pas mourir" de Bogdan Teodorescu

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L’histoire : Cloîtré dans une serre au verre sali par la pluie, d’où il dirige la Roumanie d’une main de fer depuis plus d’un demi-siècle, le dictateur s’apprête à lancer son grand défi à l’Histoire. Pour échapper à l’érosion du temps, il a fait construire en secret un portail entre présent et passé, capable de ramener les morts. Et demain, il ramènera le plus illustre d’entre eux : un grand homme, un grand guerrier, un grand patriote.... Michel Le Brave.

Mais quand le leader d’une époque où empaler ses adversaires était pratique courante débarque dans notre réalité, les réactions en chaîne sont pour le moins imprévisibles...

La critique de Mr K : Nouvelle lecture de chez Agullo Editions pour cette année 2018 qui décidément démarre fort chez eux. Après un roman russe bien barré en début d’année, direction la Roumanie aujourd’hui avec cet ouvrage énigmatique, puissant et salvateur à la fois. Métaphore sur le pouvoir et le charme irrésistible qu’il dégage sur l’être humain, Le Dictateur qui ne voulait pas mourir de Bogdan Teodorescu nous invite à un voyage au cœur d’un régime totalitaire où les ficelles ne sont jamais trop grosses pour manipuler les foules et où les événements peuvent se précipiter à la moindre défaillance ou expérimentation déviante. Suivez le guide !

Retranché dans la serre de son palais, le vieux dictateur de la Roumanie s’accroche au pouvoir. Après de multiples mandats puis s’être arrogé tous les pouvoirs, il domine le pays avec son fidèle conseiller et mène la vie qu’il veut. Pour autant, il souhaite rentrer dans l’Histoire définitivement en faisant ce qu’aucun dirigeant n’a encore fait avant lui : faire venir dans le présent une grande figure du passé glorieux de la Roumanie pour que cette dernière passe de puissance de seconde zone à un pays de premier plan qui compte dans le jeu diplomatique international. Si en plus, on peut le porter aux nues et reconnaître ses mérites ce ne serait que mieux ! Malheureusement pour lui et pour son peuple, rien ne va vraiment se dérouler comme prévu et l’irruption de cette personnalité d’un autre temps va bouleverser tous les plans établis et créer un chaos sans précédent !

On peut distinguer deux temps principaux dans cet ouvrage qui se divise en six chapitres mettant à chaque fois un protagoniste différent au centre de la narration. Tout commence par un long chapitre consacré au dictateur lui-même. On en apprend davantage sur sa personnalité, sa conception du pouvoir et sa manière de diriger son pays. Loin de calquer cette existence sur celle de Ceausescu (renversé en 1989 rappelons-le), il est plus une sorte de somme de toutes les pratiques totalitaires que l’Histoire nous a apporté et continue d’ailleurs à nous fournir à l'heure où je vous parle. L’idéaliste de départ a cédé la place à un être épris de pouvoir qui ne recule devant rien pour affirmer son autorité, tout en se donnant bonne conscience en disant qu’il agit pour le peuple. On enchaîne avec le point de vue de son conseiller qui ne souhaite qu’une chose, rester à sa place et tirer les ficelles depuis l’antichambre du pouvoir car il est le vrai maître du pays, celui sur lequel s’appuie le dictateur et qui le conseille depuis toujours.

Volontairement cynique, cette première partie fait la part belle à l’explication du fonctionnement de ce type de régime avec la révolution de départ, l’idéologie mise en place, le contrôle des masses par la propagande, les mensonges et autres artifices qui permettent au chef de se maintenir au pouvoir tout en continuant d’être apprécié mais aussi la lâcheté des grands pays du monde face aux intérêts économiques et territoriaux notamment. Beau miroir de la bêtise des foules et du comportement de mouton que peuvent avoir tous les peuples du monde (y compris dans notre si belle démocratie où l’on gouverne désormais par ordonnances avec la bénédiction des sondés), l’auteur appuie là où ça fait mal : la nature humaine est décidément bien veule et le pouvoir corrompt les âmes les plus pures. Pour autant, le ton décalé et sarcastique détend l’atmosphère et loin de plomber le lecteur, il l’enrichit tout en jouant avec les personnages.

Car tous les équilibres sont bouleversés dans une seconde partie plus courte mais décapante. Le passé fait irruption dans le présent et les anciennes coutumes de guerre ressurgissent au plus grand désarroi des anciens maîtres qui deviennent à leur tour des proies. Le peuple lui reste stupéfait et bien stupide face aux hordes barbares qui ravagent tout sur leur passage. La critique reste toujours aussi incisive et permet de faire des liens entre présent / passé, sur l’appétit pour la destruction qui nous habite et surtout notre propension à ne pas tirer les leçons de l’Histoire, thème fort bien traité ici et riche en anecdotes narrées par les personnages du roman (un glossaire bienvenue est d’ailleurs ajouté en fin d’ouvrage et permet de s’ouvrir à la culture roumaine qui est loin de se cantonner à de mystérieux chef vampires habitant les Carpates). Le final est absolument dantesque, sans fard et totalement hard-boiled. J’ai personnellement adoré l’arc scénaristique suivi et assumé jusqu’au bout. Ça fait du bien de sortir des lignes habituelles et d’explorer la face sombre de la notion de société humaine organisée avec l’absence de garde fou en cas de surgissement de démagogie puis d’autoritarisme.

Belle fable sur la corruption, l’intérêt personnel et la primauté du fort sur le faible, ce roman se lit d’une traite, sans aucune difficulté grâce à une langue simple et inventive, volontiers virevoltante par moment. Le récit réserve bien des surprises notamment grâce à une structure de narration novatrice qui sert remarquablement l’histoire générale et le propos que distille l’auteur. Un livre essentiel dans son genre qui allie plaisir de lire et réflexion profonde, ce serait franchement dommage de passer à côté !

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mercredi 31 janvier 2018

"Le Dernier rêve de la raison" de Dmitri Lipskerov

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L’histoire : Ilya Ilyassov le Tatare est un vieux vendeur de poissons, mutique et solitaire. Il vit dans le souvenir de la belle Aïza, son unique amour, qui s’est jadis noyée sous ses yeux. Or par une nuit d’hiver, Ilya se transforme en silure, première d’une série de métamorphoses qui lui rendront brièvement sa bien-aimée...

De son côté, l’inspecteur Sinitchkine est chargé d’enquêter sur la disparition d’Ilya. Mais il est bien plus préoccupé par ses cuisses qui enflent, enflent, enflent... comme si elles s’apprêtaient à enfanter.

La critique de Mr K : Tout juste sorti en ce mois de janvier chez les éditions Agullo, Le Dernier rêve de la raison de Dmitri Lipskerov mérite qu’on parle de lui et qu’on le porte aux cieux tant on a affaire à une lecture à part, totalement prenante et novatrice dans sa narration et son contenu. Je peux déjà vous dire que ce titre va trouver une très belle place dans ma bibliothèque aux côtés d’auteurs russes très talentueux comme Ana Starobinets, Dmitry Glukhovsky, Maria Galina ou encore Olga Slavnikova, écrivains qui n’ont pas à rougir du glorieux passé littéraire russe, cette nouvelle génération d’auteurs étant épatante. Véritable ovni, l’ouvrage dont je vais vous parler aujourd’hui conjugue à la fois la grâce de l’écriture, le déphasage d’un contenu alambiqué et une fenêtre ouverte sur la réalité sociale russe de notre époque.

Nous suivons principalement deux personnages dans ce roman. Mystérieusement liés, l’un disparaît très vite et se transforme en divers animaux au fil de sa quête tandis que l’autre protagoniste enquête sur sa disparition. Rien ne semble les rapprocher et pourtant, leurs deux existences sont attachées l’une à l’autre et en alternant les récits, l’auteur se plaît à croiser les informations et la mécanique subtile qui entremêle leurs actes et leur pensée. Difficile d’en dire plus sans révéler quelques éléments essentiels mais on touche ici à la quête intérieure avec notre tatare qui ne s’est jamais vraiment remis de la disparition de sa bien aimée et un policier dépassé par son état physique et au fond de lui solitaire et légèrement amer. Au fil du récit, les thématiques se rapprochent, les changements s’opèrent menant vers une conclusion logique qui touche à la métaphysique sans pour autant égarer totalement le lecteur déjà bien sonné par ce qui lui est proposé en terme de trame narrative.

Car ce roman ne sera pas de tout repos pour le lecteur qui découvrirait le réalisme magique, ce miroir déformant mais tellement poétique d’un monde qui va mal et où la cruauté de l’homme est omniprésente. Très vite, nous sommes confrontés à des éléments délirants, à des actes et des personnages détachés du réel avec par exemple un policier aux cuisses qui enflent et s’allument comme des néons et qui cachent d’étranges formes de vie, des métamorphoses étonnantes pour un personnage qui va pouvoir renouer fugacement avec son amour perdu il y a très longtemps, des nourrissons qui grandissent à une vitesse incroyable et qui pour certains vont se révéler très dangereux... Autant d’éléments narratifs complètement branques mais qui font écho à certains questionnements que l’auteur se pose et nous pose sur l’existence, son sens et surtout celui de la mort, concept prégnant de l’ouvrage à qui l’auteur donne une signification subtile entre image onirique et signification orientale. En effet, beaucoup de passages se rapprochent d’un esprit à la Mille et une nuit dans l’aspect un peu conte que peut prendre l’ouvrage à l’occasion.

Les personnages qui se débattent avec leurs existences et des situations ubuesques n’en sont pas moins profondément humains et c’est toute une série de préoccupations universelles qui nous sont données à voir à travers des protagonistes parfois hauts en couleur par leur rudesse, leur violence mais aussi pour d’autres leur amour et leur bonté. Cela donne à lire un mix improbable - mais qui fonctionne - de situations qui s’imbriquent les unes dans les autres et fournissent un remarquable récit doublé d’une vision intéressante de la société russe. Certains passages sont tout bonnement magiques avec quelques descriptions qui resteront dans les annales comme celle de l’aquarium dont s’occupe Ilya ou encore sa première rencontre avec Aïza. La magie opère immédiatement et le mot n’est pas ici galvaudé tant on touche du doigt la pureté et la beauté à l’état pur. Œuvre contrastée par excellence, rien n’empêche l'auteur, quelques paragraphes plus tard, de nous livrer un échange à priori anodin entre deux personnages qui se révèlent amoraux voir racistes. La violence est ici présente à l’occasion , parfois gore (deux / trois passages bien salés dans le genre) mais surtout dans certains actes d'indifférence ou des pulsions violentes aussi vite commises qu’oubliées par des personnages qui ont banalisés certains propos ou façons d’agir délictueux. D’une grande richesse, pas moralisateur, l’ouvrage de Lipskerov s’inscrit dans la droite lignée d’auteurs illustres comme Boulgakov ou encore Dostoïevski dans sa manière d’aborder ses personnages. C’est puissant et diablement addictif !

La magie a opéré de suite avec moi qui (avouons-le) suis un grand adepte du mélange du genre et de l’onirisme littéraire. Les thèmes m’ont parlé, les personnages aussi et de cet aspect ubuesque, peu à peu se dégage un fil conducteur charismatique qui m’a parlé et emporté loin, loin très loin des sentiers battus. La langue imagée nous fait véritablement entrer dans un nouveau monde, un univers différent et pourtant si proche de nous... Les mots s’égrainent avec une science de la concision, de la narration et offre un plaisir de lire rare qui nous fait oublier le déroulement du temps. On passe un moment vraiment inoubliable, les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté au risque de louper un vrai chef d’œuvre.

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lundi 8 janvier 2018

"Héros secondaires" de S. G. Browne

heros secondairesL'histoire : Convulsions. Nausées. Migraines. Gain de poids soudain. Pour les fantassins de l'industrie pharmaceutique présents sur la ligne de front de la science médicale – un petit groupe de volontaires qui testent des molécules expérimentales contre rémunération – ces effets secondaires courants sont un petit prix à payer pour défendre leur droit à la vie, à la liberté et à la recherche des antidépresseurs.

Lloyd Prescott, trente ans, gentil loser qui gagne sa vie en enchaînant les essais cliniques quand il ne pratique pas une forme de mendicité créative, est le premier du groupe à remarquer les conséquences très étranges (voire paranormales...) de l'exposition pendant des années à des molécules pas tout à fait certifiées. Ses lèvres s'engourdissent, il est balayé par une vague d'épuisement, et à l'instant même, un inconnu s'écroule devant lui dans la rue, victime d'une narcolepsie foudroyante...

Ses potes cobayes et lui se découvrent ainsi de drôles de superpouvoirs, soudain capables de projeter sur autrui toute une panoplie d'effets secondaires handicapants !

Au cœur de la nuit, un nouveau comité de justiciers fait régner la terreur chez les pseudos caïds – ceux qui visent toujours les plus faibles – à coup de convulsions, de vomissements, d'eczéma fulgurant... Les mendiants de New York ont trouvé leurs défenseurs. Mais les superpouvoirs (et les capes colorées) suffisent-ils à faire des superhéros ? Et quand la menace devient sérieuse, Lloyd et ses amis héros malgré eux seront-ils à la hauteur ?

La critique Nelfesque : "Héros secondaires" signe le retour de S. G. Browne dans nos librairies pour notre plus grand plaisir ! Cet auteur est une perle pour nous narrer des histoires ancrées dans notre époque, soulevant des questionnements actuels mais sans lourdeurs, sans fatalisme et avec beaucoup d'humour. Le fond n'est pas drôle très souvent mais la forme est savoureuse.

Ici, nous suivons Lloyd et sa bande de copains, tous cobayes professionnels. Les labos n'ont plus de secret pour eux tant ils ont écumé leurs locaux pendant de nombreuses heures. Un peu paumés, ils forment une bande de gentils losers qui se rassemblent régulièrement pour partager leurs dernières expériences de testeurs de produits pharmaceutiques. Qui a mal où ? Qui supporte quoi ? Qui a un bon plan à partager pour gagner un max de tune sans trop de contraintes ? Car pour eux, ingurgiter 3 fois plus de médicaments à 30 ans qu'une personne âgée de 90 ans est de l'argent facilement gagné. Mais à quel prix ?

Le jour où ils vont découvrir que les expériences auxquelles ils s'exposent depuis des années ont développé chez eux des pouvoirs étranges, la question de savoir ce qu'ils vont faire de leur vie va se poser. Entre critique de notre société, de la course à l'argent, des difficultés de trouver un emploi décent, de la solitude de notre XXIème siècle, "Héros secondaires" tire le portrait de mecs lambda dont le destin va être chamboulé par quelques molécules chimiques. On nage en plein WTF par moments et on en redemande. Super-héros des temps modernes, ils vont apprendre à connaître et à maîtriser leurs nouveaux pouvoirs. Qui n'a jamais rêvé de voler, de respirer sous l'eau ou encore de se rendre invisible !? Eux sans doute ! Mais ce n'est pas cela qui les attend. Leurs pouvoirs sont bien moins spectaculaires. Pendant que l'un provoque des geysers de vomissements sur ses victimes, un autre l'endort, lui fout la gaule ou encore le couvre instantanément de plaques d'urticaires. En effet, ça fait moins rêver...

Et pourtant, en y réfléchissant bien, ces super-pouvoirs peuvent être utiles à un bien commun. Ils vont alors unir leurs forces afin de débarrasser le monde (ou du moins leur ville, commençons petit) de l'injustice et l'incivilité. Au secours des laissés-pour-compte, ils vont mettre en place un plan d'action et patrouiller sans relâche. De l'apprentissage à la maîtrise de leur art, ces héros secondaires sont savoureux et l'ensemble est jubilatoire. Avec eux, les machos prétentieux, les petits caïds et les voleurs en prennent pour leur grade !

S. G. Browne nous livre ici, une fois de plus, un roman très drôle qui sous ses aspects "gros sabots" n'est pas dénué de finesse. Pour qui veut bien voir en dessous de la coquille faite de vomi, de sperme, de rougeur (toute une carapace répugnante et loin du glamour) et de l'humour potache, ce roman est criant de réalisme. Malin et intelligent, avec une petite dose de fantastique et une écriture unique, l'auteur pointe du doigt ce qui ne tourne pas rond dans notre monde. Sa marque de fabrique. A lire !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Eclairé :
- "La Destiné, la Mort et moi, comment j'ai conjuré le sort"
- "Le Jour où les zombies ont dévoré le Père Noël"
- "Comment j'ai cuisiné mon père, ma mère et retrouvé l'amour"

jeudi 14 septembre 2017

"Espace lointain" de Jaroslav Melnik

Espace lointain

L’histoire : À Mégapolis, ville-monde peuplée d’aveugles, seul "l’espace proche" existe. Les habitants se déplacent grâce aux multiples capteurs électro-acoustiques qui jalonnent l’espace, et dont ils sont entièrement dépendants.

Un beau jour, Gabr recouvre la vue. Il découvre avec répulsion l’aspect sordide de "l’espace proche" : un enchevêtrement de métal où déambulent des êtres en haillons. Terrifié par ce qu’il prend pour des hallucinations, il se rend au ministère du Contrôle où on lui diagnostique une psychose des "espaces lointains" avant de lui promettre de le guérir.

Mais Gabr est saisi par le doute : et si ce qu’il percevait n’étaient pas des hallucinations, mais bien la réalité ? Et si ses yeux n’étaient pas un organe secondaire, mais un organe sensoriel soudain réveillé ? Sa rencontre avec Oksas, un ex-voyant dont le ministère a détruit la vue, devenu chef d’un groupe révolutionnaire qui veut détruire Mégapolis, va confirmer les intuitions de Gabr et bouleverser sa vie.

La critique de Mr K : Décidément la rentrée littéraire de cette année recèle quelques grands crûs et ce roman SF ukrainien m'a fait très forte impression. C'est bien simple, une fois la lecture entamée, il est très difficile de relâcher Espace lointain qui provoque une addiction immédiate et propose une dystopie orwellienne extrêmement bien ficelée et passionnante de bout en bout. Vous voila prévenus, prévoyez quelques longues heures de plongée immersive dans un univers déviant où la quête de liberté se révèle âpre et éprouvante.

Gabr vit dans un monde clos (Megapolis) où tous les êtres humains sont aveugles. Ils vivent dans une totale dépendance grâce à des capteurs qui leur permettent de se déplacer, de travailler et de se constituer une vie sociale et affective. "L'espace proche" est la base de leur philosophie et toute approche des espaces lointains (ceux qu'ils ne peuvent percevoir du fait de leur infirmité) est interdite. Tout bascule le jour où notre héros retrouve la vue et s'aperçoit que l'envers du décor est peu reluisant. L'obscurité cède la place à la découverte d'une cité ultra-surveillée, codifiée, qui aliène les personnes et leur cache bien des vérités. Bouleversé, égaré et apeuré, il va devoir apprivoiser sa nouvelle condition entre doutes et aspirations. Cela ne plaît bien sûr pas à tout le monde, il représente une menace sérieuse aux yeux des autorités et un intérêt extrême pour un groupe de résistants qui veut renverser l'ordre existant. Gabr en plus de son nouveau statut va devoir se redéfinir et trouver sa place. Mais que c'est difficile quand on doit s'adapter et combattre les manipulations des uns et des autres… Il devra payer le prix pour accéder au bonheur et à la liberté.

Cette dystopie est avant tout une fable d’une extrême noirceur sur le contrôle des foules et l’aspect liberticide d’une société basée sur la sécurité et l’ignorance. Car c’est bien connu, on ne contrôle jamais aussi bien les gens que lorsqu’ils ne se posent pas de questions et ne remettent jamais en cause le système établi. Cet ouvrage comme évoqué précédemment se place dans la digne lignée d’oeuvres cultes telles que 1984, Un Bonheur insoutenable ou encore Le Meilleur des mondes. Il n’a pas pour autant à rougir de ces comparaisons. On retrouve ici la bonne recette d’une dystopie réussie et intelligemment construite : un pouvoir autoritaire fort qui ne fait pas dans la dentelle, une masse amorphe dominée dans tous les aspects de son existence, une vérité cachée qu’il va falloir découvrir et au final une critique redoutablement efficace de l’uniformisation des esprits et la manipulation mentale. C’est souvent une personnalité différente, en marge, qui va révéler la nature profonde de cet enfer au lecteur et parfois même aux autres personnages.

Le procédé est connu mais rien de tel qu’un petit grain de sable qui va se révéler à lui-même pour destructurer l’ensemble et provoquer sa chute. Gabr va très vite s’avérer être cet élément discordant de par sa naïveté, son approche plus sensible de l’existence (des passages d’une rare poésie composent souvent ses réflexions intérieures) et sa quête d’un bonheur qui semble se dérober sous ses pieds à chaque fois qu’il tente de le toucher du doigt. Cet innocent, tiraillé par son conditionnement originel et ses aspirations est en quête d’une troisième voie qui le laisserait libre de ses pensées et de ses mouvements, loin du cartel étatique dictatorial ou des groupes de résistants. Ce personnage est vraiment d’une force et d’un charisme rare, on s’y attache immédiatement tant il représente à merveille l’humain dépassé par son environnement et sa condition d’être pensant encarté dans une société déshumanisée. C’est donc avec beaucoup d’émotion que l’on poursuit sa lecture entre ravissement de connaître les rouages de ce destin hors du commun et la peur de ce que lui a réservé l’auteur.

De manière générale, tous les personnages qui peuplent ce roman sont réussis avec notamment une ex fiancée accrochée à l’idée qu’il faut sauver le héros malgré lui (quitte à le "vendre" aux autorités), un chef rebelle charismatique qui va peu à peu montrer sa vraie nature (ce que propose ce groupuscule n’est pas si loin du système qu’il combat en terme d’aliénation voir d’annihilation), une caste dirigeante aussi mystérieuse que déconnectée de la morale la plus élémentaire et toute une foule de personnages secondaires qui donnent une densité folle à ce roman. Détail important et non des moindres, la narration est très diversifiée, le récit classique s’interrompant parfois avec des textes poétiques tirés d’ouvrages mis au pilori par la censure de Mégapolis, des articles de propagande, des télégrammes officiels des autorités, des articles de presse, des extraits de lettres ou de journaux intimes. Cette confluence des genres fait varier le plaisir de la lecture et donne à voir un monde plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. L’effet est saisissant pour une immersion totale et bien souvent dérangeante. Rajoutez à cela de nombreuses références érudites mais jamais pédante, et vous obtenez un très bel univers neuf et bien conçu, qui tient la route malgré un postulat de départ étonnant.

Ce roman se lit avec une facilité déconcertante, l’écriture de Jaroslav Melnik est souple, multiforme et se révèle être un régal de tous les instants. On est vraiment pris dans le jeu dès le départ et l’on se couche tard en général, vu l’impatience qui bouillonne en nous pour connaître la suite des aventures de Gabr. On a ici affaire à un excellent ouvrage de SF, mêlant réflexion profonde sur les communautés humaines et notre tendance à nous réfugier dans un certain confort qui gomme parfois les réalités du monde. C’est aussi un très beau récit sur l’espoir qui devrait nous habiter tous, la quête de l’épanouissement et du bonheur malgré tous les obstacles qui peuvent jalonner notre route en sachant se libérer de ses chaînes et de son passé. C’est beau, c’est puissant, c’est juste... c’est un ouvrage essentiel dans son genre. Les amateurs ne doivent pas passer à côté au risque de le regretter !

mardi 30 mai 2017

"Bagdad, la grande évasion" de Saad Z. Hossain

agullo22-2017

L’histoire : Prenez une ville ravagée par la guerre : Bagdad, 2004.
Prenez deux types ordinaires qui tentent de survivre ; ajoutez un ex-tortionnaire qui veut sauver sa peau, un trésor enfoui dans le désert, un GI bouffon mais pas si con.
Incorporez un fanatique religieux psychopathe, un alchimiste mégalo, une Furie et le gardien d'un secret druze.
Versez une quête millénaire dans un chaos meurtrier chauffé à blanc ; relevez avec sunnites, chiites, mercenaires divers et armée américaine.
Assaisonnez de dialogues sarcastiques et servez avec une bonne dose d'absurde.

La critique de Mr K : Voilà typiquement le genre de quatrième de couverture qui a le don de m’intriguer et d’aiguiser mon envie de lecture. Quand en plus, il s’agit d’un titre de chez Agullo et que chacune de mes incursions chez eux s’est révélée riche en émotions par le passé, je m’attends au meilleur dans un ouvrage proposant un mix improbable entre aventure, récit de guerre et ésotérisme, le tout placé sous le sceau de l’absurde. Tout un programme !

Se déroulant en 2004 en Irak, en plein conflit post attentats de 2001, on plonge, avec Bagdad, la grande évasion, dans la réalité d’un pays en guerre où l’anarchie règne en maître. On ne compte plus les camps en présence entre les "libérateurs" américains, les autorités irakiennes nouvellement installées, les anciens baasistes (anciens soutiens de Sadam Hussein), les islamistes, les chiites, les sunnites... Au milieu de ce chaos, on retrouve un certain nombre de personnages d’horizons divers qui tentent de tirer leur épingle du jeu de massacre qui se déroule dans l’un des plus vieux pays du monde. Leurs objectifs sont très différents allant de la simple survie à l’obtention d’un mystérieux pouvoir absolu. À la manière de la théorie des dominos, chaque action a ici sa conséquence et les répercussions dans ce roman se révéleront parfois quasi bibliques tant les éléments en jeu dépassent le simple entendement humain.

La première caractéristique de ce roman est son aspect drolatique malgré des passages bien rudes parfois. Cela tient à la nature profonde des personnages et leur manière de s’exprimer. On a le choix en tout cas entre une belle brochette de pieds nickelés adeptes d’opérations commando suicidaires (Hamid, Kinza et Dagr) qui miraculeusement ont tendance à fonctionner, un GI (Hoffman) complètement allumé qui cache bien son jeu entre deux pétards, un chef de bande intégriste complètement accro au pouvoir et à la terreur qui perd peu à peu pied, un mystérieux alchimiste qui cache son jeu, une folle furieuse qui lutte contre ce dernier, des seconds couteaux complètement abrutis... Tout cela paraît être un imbroglio sans queue ni tête et d’ailleurs le lecteur doit s’armer de patience au départ pour capter le fin fond de l’histoire. En même temps, il est parfois bon de se laisser porter par le flot continu et ici impétueux de l’écriture qui donne à lire des dialogues hauts en couleurs et plein de verve. Dialogues à la Tarantino s’enchaînent ne ménageant personne et ponctuant l’ouvrage de punchlines dévastatrices et très souvent cyniques. Le rythme est enlevé, ne désemplit jamais et accroche directement le lecteur.

Miroir sans censure d’une guerre épouvantable, rien ne nous est épargné dans ce livre malgré un vernis humoristique certain : massacres et destructions se succèdent ainsi que les histoires dramatiques en sous-texte de certains personnages qui ont tout perdu lors de ce conflit meurtrier : famille, maison, métier. Chacun doit se reconstruire à sa manière et surtout comme il peut, accompagné par des fantômes qui le feront souffrir jusqu'à la fin de ses jours. Cela donne un mélange étonnant de visions apocalyptiques vraiment puissantes et de scènes / réflexions plus intimistes qui touchent en plein cœur. Ce livre apporte une vision sans fioriture sur la violence, la course au pouvoir et la propension de l’être humain à ne reculer devant rien pour gagner une place au soleil quitte à bafouer la morale la plus élémentaire.

Dernière dimension de l’ouvrage qui par bien des égards pourrait être qualifié de livre-somme, l’aspect roman d’aventure ésotérique. En quatrième de couverture, l’éditeur fait référence à la série de films Indiana Jones. Ce n’est pas du tout usurpé car au milieu d’un contexte militaire prégnant apparaît une mystérieuse montre, au mécanisme secret qui renfermerait un secret pluri-millénaire. Tous les personnages de près ou de loin s’y intéressent ou gravitent autour, on se retrouve alors dans un pur roman d’aventure avec son lot de rebondissements et de révélations qui mènent le lecteur loin, très loin vers des sphères insoupçonnées entre alchimie, religion, secte et rêve d’immortalité. Je suis assez client de ce genre de thématiques, je peux vous dire qu’ici c’est très réussi, pas du tout cliché et complètement barré. Encore un bon point !

Tous ces éléments mis ensemble peuvent paraître bancals, délirants et peut-être même inquiétants pour les amateurs de récits plutôt balisés et classiques. Mais arrivé à la fin de Bagdad, la grande évasion, tout se complète, se nourrit, fournissant une œuvre assez unique en son genre, jubilatoire et complètement décomplexée. Le genre d’expérience littéraire qui au départ peut ne pas sembler forcément évidente mais qui prend sa juste mesure au fil de la lecture, pour finalement procurer une gigantesque claque qui reste longtemps en mémoire. Un sacré petit chef d’œuvre à découvrir au plus vite !

mardi 25 avril 2017

"Le Blues de La Harpie" de Joe Meno

le blues de la harpieL'histoire : Alors qu’il vient de voler la caisse d’un débit de boisson dans l’espoir de s’enfuir avec sa petite amie, Luce Lemay perd le contrôle de sa voiture et renverse un bébé dans une poussette, le tuant sur le coup.
Trois ans plus tard, il sort de prison en liberté conditionnelle et revient dans sa ville natale de La Harpie, Illinois. Un boulot à la station-service l’y attend, où un ami ex-taulard, Junior Breen, homme-enfant géant tourmenté et poète à ses heures, condamné pour avoir tué une fillette alors qu’il avait 15 ans, travaille déjà et l’a recommandé. Tous deux tentent de rester sur le droit chemin de la réinsertion, mais les choses se compliquent quand Luce tombe amoureux de la belle Charlene. Ni les parents de Charlene, ni son ex-fiancé, Earl Pete, ne voient d’un très bon œil la romance naissante entre la jeune femme et le repris de justice. Earl jure de chasser Luce de La Harpie et rallie à sa cause une bonne partie de la ville qui a bien du mal à tirer un trait sur le passé. Peu à peu, le climat devient irrespirable et dangereux pour Luce et Junior. Les deux amis parviendront-ils à échapper à la violence qui semble les poursuivre quoi qu’ils fassent ?

La critique Nelfesque : Coup de coeur pour ce roman récemment publié chez Agullo. "Le Blues de La Harpie" est un roman noir dans sa plus pure tradition. Il s'inscrit dans une réalité sociale précise, met le doigt sur des problématiques actuelles dans un contexte très Amérique profonde. Les personnages sont tourmentés, maudits pour un passé qui les poursuit encore aujourd'hui, l'ambiance est pesante, les lieux inhospitaliers. Tout est ici réuni pour satisfaire et faire vibrer les amateurs du genre dont je fais partie.

Je ne connaissais pas Joe Meno avant la lecture de ce présent ouvrage. Il est l'auteur de sept romans et plusieurs recueils de nouvelles et à ma connaissance "Le Blues de La Harpie" est son premier ouvrage traduit en français (Agullo, allez hop, au boulot, je veux lire d'autres récits de ce monsieur maintenant ! (croisons les doigts pour que le projet soit dans les cartons)). Dès les premières pages, le lecteur est happé par l'univers que l'auteur met sous ses yeux. L'écriture est sublime et dès la page 22, j'ai senti mon coeur se serrer pressentant que ce roman allait me toucher profondément.

"Mais bon, elle est comme ça, Ullele. Des fois, elle pleure parce que le soleil brille trop fort. Elle peut pleurer en plein jour sous prétexte que la nuit lui manque." dit l'un des personnages à un autre. Bingo ! Le ton est donné. Sensibilité, nostalgie, humanité. Nous faisons ici la connaissance de Luce, tout juste sorti de prison après avoir écopé de 3 ans de rétention pour avoir perdu le contrôle de son véhicule après un petit braquage (il est tout simplement parti avec la caisse du magasin où il travaillait), renversant une mère et son bébé, mort sur le coup. Cet événement va changer sa vie, au delà du "simple" fait de l'envoyer directement derrière les barreaux. Il portera jusqu'à sa mort le poids de la culpabilité et le regard des autres.

Assumant ses actes, il décide de revenir vivre dans sa ville natale, La Harpie. Là bas, il compte se réinstaller, retrouver un travail et reprendre le cours de sa vie. Il y retrouve Junior, un ancien compagnon de cellule. Ensemble, ils se serreront les coudes et tenteront de se reconstruire. Mais c'est sans compter sur la population locale et certains de ses habitants qui ne voient pas d'un très bon oeil le retour de repris de justice dans leur genre. Commence alors une chasse à l'homme imbriquée à une histoire de rédemption humaine et émouvante.

Tout n'est pas tout noir ou tout blanc ici. Ces hommes qui ont commis des fautes répréhensibles et ont payé pour leurs actes restent des hommes et ne sont pas considérés comme tel dans les rues de leur ville. Malgré l'aide et la compréhension de certains, le chemin du pardon est semé de difficultés et plus d'une fois le lecteur assiste impuissant à des actes cruels et barbares perpétrés par ceux qui se veulent humains. La nausée monte et les larmes coulent.

La Harpie, petite ville inventée dans l'état de l'Illinois, est le terreau d'incompréhension, de violence ordinaire et de tragédies. Sous ses airs bucoliques et paisibles grondent une violence et un besoin de vengeance. Je ne vous cacherai pas que "Le Blues de la Harpie" est loin d'être le roman le plus optimiste qu'il soit. Malgré les éclaircies, chacun sent bien que les nuages reviendront et que l'issue sera funeste mais quelle maîtrise, quelle justesse dans la plume de l'auteur !

Soulevant des thèmes durs tels que le temps qui passe, le poids de la conscience, la difficulté de vivre, Joe Meno nous livre ici un récit poignant qui donne à réfléchir et critique notre société faite d'apparences et de faux-semblant où les plus sensibles et les plus humains ne sont pas forcément ceux que l'on croit. Superbe.

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samedi 18 février 2017

"L'Organisation" de Maria Galina

LOrganisation - Maria GolinaL’histoire : URSS, 1979, à la veille des Jeux Olympiques. En cette période de stagnation, la vie est rude : pénurie de biens, queues interminables et suspicion partout. Rosa, 17 ans, accepte à contrecoeur un emploi au service sanitaire du port, bureau SSE/2. Ce qu’elle est censée y faire n’est pas évident, et ce ne sont pas ses collègues revêches qui vont l’aider à y voir plus clair. Peu importe, entre deux rapports à saisir, Rosa s’évade sur les traces d’Angélique, marquise des anges...

Il y a bien Vassili, le "spécialiste" du SSE/2, mais ce qu’il raconte n’a aucun sens : que sont ces parasites de deuxième catégorie qu’il traque ? Quel lien avec les cadavres atrocement mutilés découverts par la police ? Et quelle est cette ombre qui la suit dans la nuit ?

En découvrant le véritable rôle du SSE/2, Rosa va vivre une aventure qui surpasse de loin celles de son héroïne préférée...

La critique de Mr K : Attention, belle claque littéraire que cet ouvrage inclassable oscillant entre le fantastique et le réalisme social. Décidément, les auteurs russes contemporains sont séduisants en diable et proposent bien souvent des voyages imaginaires totalement prenants, différents et remarquablement écrits. Après être tombé sous le charme de Glukhovsky et de Starobinets, me voila sous l’emprise de Maria Galina et son Organisation.

Rosa se voit confier une place de traductrice au sein du mystérieux bureau SSE/2 dépendant du ministère de la navigation. L’époque est rude, l’URSS est en pleine période de stagnation économique et ce travail lui permet en même temps de poursuivre ses études de langue par correspondance. Très vite, elle sent bien que quelque chose cloche dans son nouveau travail. Elle n’a quasiment rien à faire, ses collègues ont des manières étranges et elle ne sait même pas quel est le but poursuivi par le fameux bureau. Rajoutez à cela des meurtres sauvages commis dans le secteur et vous obtenez une jeune héroïne paumée (donc vulnérable) qui va devoir affronter une vérité aussi déroutante que dangereuse. Le bal peut alors commencer... N’insistez pas, contrairement à certains sites, je n’en dirai pas plus (n'allez pas sur Babelio pour lire le résumé, vous vous en mordrez les doigts !). Pas de spoilers au Capharnaüm éclairé, on respecte nos lecteurs...

À travers le personnage de Rosa, nous rentrons dans un bien étrange lieu où les employés semblent assez libres de leurs faits et gestes. Une collègue par exemple se plaît à tirer les cartes et à agir parfois sur le destin des gens, la patronne à la vie de famille compliquée oscille entre matriarcat autoritaire et présence maternelle rassurante et il y a Vassili au charme discret et à la gouaille inextinguible qui le font passer bien souvent pour un hurluberlu sans cervelle... Oui mais voila, derrière cette réalité plutôt banale se cache une mission de la plus haute importance dont le monde ignore les tenants et les aboutissants. Chacun a un rôle bien à lui, essentiel pour le bon fonctionnement du service. La jeune Rosa n’a pas conscience de cela au début (nous non plus d’ailleurs) et sa naïveté, sa candeur et sa jeunesse vont se confronter à l’indicible et à l’étrange. La plongée dans le fantastique se fait alors en douceur, le basculement se faisant progressivement et avec un sens du rythme très élaboré. J’ai aimé cette sophistication dans la narration, cette finesse et cette intelligence qui font monter la pression sur les personnages et finalement sur le lecteur totalement emprisonné par les attentes suscitées.

L'Organisation est aussi une peinture très réussie de la réalité soviétique de l’époque. Loin des images de propagande communistes et capitalistes, c’est avant tout une période où les gens souffrent de beaucoup de maux : le rationnement tout d’abord qui donne lieu ici à une scène terrible se déroulant dans un magasin, la paranoïa ambiante aussi avec des personnes toujours sur les charbons ardents, une société sclérosée dans un mode de fonctionnement suranné qui empêche l’épanouissement individuel à travers des procédures ubuesques (voir la soutenance de thèse, l’obtention d’un poste) ou encore une population en perte de repères avec l’exemple éclairant de la fille de la patronne de Rosa qui se cherche et semble s’égarer. De manière générale, le background est très bien planté avec des personnages très attachants (des premiers aux derniers rôles), ciselés à souhait et mus par des buts universels comme la réussite, l’amour et la volonté de bien vivre. Loin d’étaler les descriptions à n’en plus finir, l’auteur préfère la confrontation, les discussions entre personnages. A travers leurs réactions et leurs échanges, nous cernons mieux leurs caractères et leurs envies. C’est malin, très facile à lire et finalement très efficace.

Ce roman distille une atmosphère vraiment étrange. L’auteur se plaît à nous balader en multipliant les ellipses. Ainsi, c’est au lecteur bien souvent de deviner certaines choses qui ne sont qu’évoquées. J’aime ce procédé que je trouve extrêmement pertinent et surtout stimulant pour le lecteur qui est mis à contribution pour raconter l’histoire. Notre imagination sert de vecteur à l’illustration du récit, les attentes se multiplient et l’on est jamais déçu par les révélations qui nous sont faites successivement. La langue d’Anna Galina est tout bonnement merveilleuse, très accessible, elle se révèle à la fois évocatrice et distrayante, procurant un plaisir de lecture immédiat et durable.

Que dire de plus… sinon que ce livre est un gros coup de coeur. Une merveille de narration, un objet livresque non identifié qui vous surprendra, vous procurera nombre de sensations et restera graver dans votre mémoire pour longtemps tant il souffle sur ces pages un parfum d’originalité, de beauté et d’humanité. À lire!