samedi 27 mai 2017

"Acide sulfurique" d'Amélie Nothomb

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L’histoire : La mort en direct : c’est ainsi que les concepteurs d’une émission de télé-réalité nommée "Concentration" veulent atteindre l’audimat absolu. Mais parmi les participants, une étudiante à la beauté sidérante, Pannonique, devenue CKZ 114 une fois entrée dans le camp de concentration télévisé, va tenter de déjouer les règles... Portée par son courage et ses valeurs morales, la jeune fille sortira-t-elle vivante de l’enfer ?

La critique de Mr K : Ça faisait un sacré bout de temps que je n’avais pas lu un ouvrage d’Amélie Nothomb. Comme dit sur Instagram lors du début de ma lecture, j’ai adoré cette auteure notamment pour des titres comme Stupeur et tremblement et le magique Cosmétique de l’ennemi. Puis est venu le temps de la lassitude, le phénomène de mode de son ouvrage qui sort chaque année à la même époque et j’ai décroché. J’avais peur de tomber dans l’ennui et le déjà-lu entr'aperçus à l’époque lors d’une énième lecture de cette belge peu ordinaire. Cet ouvrage est apparu dans mon casier de professeur à l’occasion d’un envoi promotionnel de l’éditeur Magnard qui aime à proposer des titres oscillants entre classiques et contemporains pour nos jeunes pousses parfois en décrochage avec la lecture. C’était l’occasion pour moi de renouer avec Nothomb avec un titre fort alléchant quand on parcourt la quatrième de couverture...

La société du spectacle (chère à Debord et surtout fatale pour son cas particulier) a atteint son paroxysme dans cette histoire de contre-utopie où la télé-réalité a dépassé la ligne rouge. Le voyeurisme malsain est ici organisé à grande échelle avec la reconstitution de camps de concentration où les candidats se retrouvent kapo ou concentrationnaire : mépris de la morale élémentaire, mépris envers l’Histoire et les victimes qui la peuplent et au final banalisation du mal avec comme bourreau le spectateur jouisseur, lobotomisé et accro. À l’épicentre de cette messe mortifère, une figure féminine pure émerge et ce petit grain de sable risque de faire dérailler la machine... A moins qu’au contraire, elle ne la serve ?

Titre acide pour un roman acide, il paraîtrait que cet ouvrage a déclenché une petite polémique lors de la sortie... Je reste circonspect tant je trouve que cela s’apparente à une tempête dans un verre d’eau sans doute orchestré lors de la rentrée littéraire de l’époque pour vendre ou faire parler de soi (la manœuvre ne venant d’ailleurs certainement pas de l’éditeur et l’auteure elle-même). Certes l’ouvrage est très réussi comme je vais vous le dire par la suite mais il n’a rien de vraiment révolutionnaire en soi et même si le thème de la télé-réalité l’ancre dans notre réalité télévisuelle actuelle, il ne peut aucunement rivaliser avec des titres tels qu’Un Bonheur insoutenable, 1984 ou encore Le Meilleur des mondes qui dans la dénonciation de la fascisation de la société restent cultes. Mais bon, je ne suis pas sûr qu’Amélie Nothomb ait souhaité se confronter aux maîtres en la matière. On sent bien qu’elle s’est amusée à pousser le bouchon très loin histoire de marquer nos consciences et dans le genre, c’est plutôt pas mal réussi.

Par exemple, ne vous attendez pas à une description très précise et clinique du fonctionnement et du règlement du jeu. L’essentiel est posé en quelques pages, l’auteur préférant se consacrer aux échanges entre personnages, certains chapitres (plutôt courts dans l’ensemble d’ailleurs) feraient presque penser à du théâtre tant le dialogue est omniprésent dans ce roman. Plus que les rouages de cette compétition inique, ce sont les personnages qui donnent à réfléchir dans leurs réactions, leurs sentiments et leurs rapports entre eux. Au centre de tout, deux figures antagonistes : une femme bourreau et sa victime expiatoire dont les relations vont se complexifier au fil du récit, brouiller l’esprit et les pistes clairement balisées dans la première partie du roman. Les personnages secondaires renforcent cette opposition et apportent un surcroît de densité et de questionnements qui assaille le lecteur sans lui laisser de répit.

En lisant Acide sulfurique, c’est l’âme humaine que l’on dissèque et dieu sait que dans le domaine Amélie elle assure et y va au détergent. La langue virevoltante, soutenue et frontale n’épargne personne : les lâches se cachant sous des figures de la bien-pensance, la cruauté du quotidien et la haine de l’autre, la suffisance des puissants, l’exploitation des plus faibles, le martyr que l’on sacrifie pour faire adhérer les foules et autres figures métaphysiques de notre espèce qui clairement n’est pas des plus bienveillantes et des plus fraternelles. Alors certes, l’ouvrage exagère un maximum, perd parfois en crédibilité et lorgne vers le n’importe quoi à l’occasion d’un dénouement que j’ai trouvé finalement plutôt soft (niais, qui a dit niais ?) mais certains passages valent absolument le détour avec un défoulement de réflexions qui font du bien à lire et à méditer.

On ressort un peu chamboulé par cette lecture qui se révèle être un miroir assez impitoyable de notre triste époque, un complément ludique et atroce à la fois à l’ouvrage clef de Debord qui avait théorisé bien avant l’heure la déviation de notre civilisation vers l’artificiel et l’inhumanité. Ça fait froid dans le dos, ça ne respire pas la joie de vivre mais que c’est bon de ne pas être considéré comme un lecteur-consommateur de plus. Je renoue donc positivement avec Nothomb et je pense retourner dans son univers à l’occasion d’une trouvaille de plus.

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vendredi 26 mai 2017

"Get out" de Jordan Peele

Get out afficheL'histoire : Couple mixte, Chris et sa petite amie Rose filent le parfait amour. Le moment est donc venu de rencontrer la belle famille, Missy et Dean lors d’un week-end sur leur domaine dans le nord de l’État. Chris commence par penser que l’atmosphère tendue est liée à leur différence de couleur de peau, mais très vite une série d’incidents de plus en plus inquiétants lui permet de découvrir l’inimaginable.

La critique Nelfesque : Je suis tombée sur "Get out" un peu par hasard. Une amie qui connaît bien mon amour pour les films de genre m'a un jour envoyé son teaser par MP sur IG. Je n'en avais jamais entendu parler ! Et en plus il allait sortir en salle incessamment sous peu... What !? Mais comment est-ce possible !? Je visionne le teaser. Ça me branche bien. Je le montre à Mr K. Idem. Allez zou, direction notre cinéma habituel sans plus de préliminaires. C'est donc vierge de tout avis (et même de la bande annonce) que nous sommes allés nous enfermer dans le noir pour voir un film qui nous disait de dégager ! Tout un programme !

Il y a un peu deux films en un dans "Get out". La première partie est angoissante, les personnages sont énigmatiques, on sent bien que quelque chose cloche. L'ambiance est pesante alors que tout n'est que sourire et amabilité. Très réussie et immersive à souhait, j'ai été complètement happée par le calme et l'hospitalité qui émane de cette propriété au bord du lac (où j'irai bien passer un week-end soit dit en passant, mais sans les propriétaires des lieux si possible !). Les neo beaux-parents sont très accueillants et à l'écoute, le frangin est légèrement psychotique sur les bords mais Chris, qui s'attendait à un accueil beaucoup plus glacial, du fait de sa couleur de peau, est agréablement surpris. Puis peu à peu, on commence à entrevoir un double discours. Derrière une phrase anodine se cache un sens caché et la conversation n'est plus du tout ce qu'elle semblait être. L'hospitalité se transforme peu à peu en perversité et l'atmosphère se glace. Qui sont réellement ses beaux-parents et surtout pourquoi tout le monde se comporte-t-il si bizarrement ?

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Puis vient la seconde partie du film, celle où tout va se jouer, celle où le spectateur va comprendre le fin mot de l'histoire en même temps que Chris et où ce dernier va tenter de sauver sa peau. Entre survival et révélation WTF, l'ensemble reste efficace et maîtrisé mais beaucoup moins intéressant que la première moitié du long métrage. Il y a un peu de sang mais pas trop, quelques coups de boost d'adrénaline et des pulsions meurtrières du côté du spectateur face à certaines situations mais j'ai préféré 100 fois le côté malsain et pernicieux de la première partie, distillé au compte goutte et nous rendant parano, suspectant tout le monde de tout et n'importe quoi. Barré, efficace et diablement intelligent par son sous-texte et sa dénonciation du racisme ordinaire (et moins ordinaire dans certains états américains).

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Là où "Get out" sort son épingle du jeu, au delà de la première partie évoquée plus haut, c'est dans l'humour présent tout du long. Il n'y a pas vraiment matière à rire quand il est question de racisme me direz-vous mais le réalisateur a introduit un personnage qui apporte une autre dimension aux propos et dédramatise (ou "allège") certaines situations. Rod, le meilleur ami de Chris, est LE personnage qu'il ne fallait pas omettre d'intégrer à l'histoire sous peine de passer à côté de belles tranches de rigolade. Le film bascule alors dans la comédie grinçante.

Angoissant, efficace et drôle, "Get out" est à réserver aux fans de films de genre sous toutes ses formes tant il s'avère polymorphe et bien mené. Plus intelligent qu'il n'y parait il offre une réflexion sur les apparences qui n'est pas inintéressante. A découvrir !

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La critique de Mr K : 4,5/6. Un très bon film de genre que ce métrage vu la semaine dernière et qui nous a ravi Nelfe et moi par la tension qu’il dégage, le charisme de ses personnages et une forme générale enthousiasmante. Il s’agit d’un premier film et même s’il n’est pas exempt de défauts, la passe est réussie et donnera bien du plaisir (et quelques frissons) aux amateurs.

L’histoire est plutôt classique en soi, un jeune homme afro-américain va avec sa compagne rencontrer sa belle famille. Cela ne l’enchante guère, surtout qu’elle est blanche et appréhende beaucoup la réaction des parents quand ils découvriront ses origines. Pourtant, une fois sur place tout se déroule bien, il est très bien accueilli et tout semble être fait pour le mettre à l’aise. Et pourtant, au fil des heures, il sent bien que quelque chose cloche. Pourquoi les domestiques noirs se comportent_ils étrangement ? Les parents ne cachent-ils pas un secret derrière leur sollicitude ? Qui sont tous ces gens invités à une garden party et qui s’intéressent de si près à lui ? Autant de questions qui se bousculent dans la tête de notre héros qui se retrouve de plus en plus isolé et se demande bien ce qui se passe. La révélation sera des plus fracassantes !

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La première partie du film est d’une incroyable efficacité. La tension est maîtrisée comme jamais et maintient une ambiance bien flippante et glauque. Elle illustre à merveille la tension des questions raciales aux Etats-Unis avec notamment la place des blacks dans la société et la façon dont ils sont perçus. Sans en rajouter et tomber dans les clichés, le réalisateur amène cette critique de façon indirecte et très bien dosée, distillant une horreur pure car humaine et sans fard. La seconde partie vire dans un classicisme bien thrash que l’on retrouve dans les films de genre. Mais honnêtement, la présentation des personnages, les interactions mises en œuvre et le plantage de décor sont une super réussite et on se demande bien vers où se dirige les pas du réalisateur. Puis vient le moment de la révélation (un peu what the fuck, j’en conviens) et le film prend une toute autre tournure pas du tout avare en hémoglobine. Ça défoule, c’est fun mais du coup on perd en originalité. D’où ma note qui frôle l’excellence mais se voit rabaisser par du déjà vu. En tous les cas, on est surpris et on passe un bon moment devant un second acte plus speed et bien maîtrisé.

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La technique ne fait jamais défaut à ce film : l’image est belle, certains plans audacieux, le rythme bien maîtrisé et certains passages musicaux bien barrés lorgnant vers Carmina Burana (c’est un peu too much je vous l’accorde mais ça donne bien dans une salle de cinoche). Le jeu d’acteur est impeccable et j’ai une tendresse toute particulière pour Rod, le meilleur pote du héros, complètement paranoïaque mais un ami en or. Le jeune héros m’a bien plu aussi, loin des sentiers battus, son personnage est intéressant et l’acteur assume le rôle à fond entre sensibilité exacerbé et chocs successifs. On y croit durant tout le film et les personnages très bien brossés donnent une belle profondeur à ce film de genre bien malin qui oscille régulièrement entre horreur et humour, fournissant un film ambivalent et diablement addictif. On ne s‘ennuie pas une seconde et la fin vient nous cueillir tout pantelant et heureux de la séance à laquelle on a assisté.

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Une bonne expérience qui je l’espère fera gagner en notoriété à un jeune réalisateur talentueux qui promet de nous régaler dans les année à venir. Amateurs des films de genre, courez-y !

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mardi 23 mai 2017

"Conséquences" de Darren Williams

consequencesL'histoire : 1969. Angel Rock est une petite localité du sud de l’Australie, austère et abandonnée du monde. Le village a été durement touché par la crise, l’industrie du bois peine à le maintenir en vie. Nature hostile, conditions de vie difficiles, familles isolées, c’est dans ce contexte douloureux qu’un drame s’abat sur la communauté : Tom Ferry, 13 ans, et son petit frère Flynn disparaissent dans le bush, aux abords du village. Une battue est organisée pour les retrouver, en vain.
Sydney, quelques semaines plus tard. Une adolescente en fugue originaire d’Angel Rock est retrouvée morte dans une maison abandonnée. Le suicide ne fait aucun doute pour les autorités. Mais Gibson, un policier sombre et tourmenté, décide, de poursuivre ses investigations.
Défiant sa hiérarchie, il gagne Angel Rock où il va mener une enquête qui, bien vite va tourner à l’obsession. Dans cette petite communauté où rien ne s’oublie mais où rien ne se dit jamais, Gibson devra affronter le poids du passé, le sien et celui du village, pour mettre à jour des secrets enfouis depuis trop longtemps.

La critique Nelfesque : Voici un roman Sonatine qui n'est pas une nouveauté et qu'il serait dommage de laisser de côté. Sorti en 2012, je suis tombée dessus lors d'un chinage de plus il y a déjà 2 ans ! Raaa mais non le temps passe trop viiite ! Il était plus que temps que je mette le nez dedans...

Présenté comme un thriller, j'aurai plus tendance à le classer en roman noir. Si vous aimez les thrillers trépidants, si pour vous il est primordial qu'il se passe une action saisissante toutes les 2 pages ou que chaque chapitre ait une accroche de dingue pour continuer la lecture, passez votre chemin. "Conséquences" n'est pas du tout un page-turner et vous risqueriez d'être déçu si vous l'abordiez ainsi.

Nous sommes ici dans l'Australie profonde. Celle des grands espaces vierges de la présence des hommes, celle des petites bourgades où tout le monde se connaît, celle où l'on peut rencontrer un puissant kangourou au détour d'un chemin, celle où l'on peut se perdre et où le moindre déglingué type "La Colline à des yeux" peut s'en donner à coeur joie. La nature tient une place importante, apportant son lot d'anxiété et d'oppression malgré la magnificence de ses paysages.

C'est dans cette petite ville d'Angel Rock que Tom et son petit frère Flynn vont disparaître un soir d'été alors qu'ils rentraient seuls à la maison. Le lecteur suit alors les recherches, le désarroi des petits, la chute psychologique de leur mère. Darren Williams avec une écriture pure et touchant au coeur, nous emmène alors dans une quête de la vérité, dans le tréfonds de ses personnages, dans la tête de laissés pour compte qui sont sans doute plus humains que le commun des mortels. C'est beau, touchant et passionnant pour qui aime ce type d'ouvrages.

Non-dits, alcoolisme, misère sociale, rumeurs conduisent ici à une tragédie. Celle de la disparition des enfants ? Celle de leur mort ? Celle de révélations sur le passé de certains habitants d'Angel Rock ? Darren Williams hypnotise littéralement son lecteur et le plonge dans un univers poisseux et malsain où l'adolescence et ses affres conditionnent toute la vie des futurs adultes. "Conséquences" est un roman sur le temps qui passe, sur les souffrances propres à chacun, qui n'est pas dénué de surprises et laisse le lecteur au bord des larmes en fin de lecture. Une belle découverte !

lundi 22 mai 2017

"Le Ventre de l'Atlantique" de Fatou Diome

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L’histoire : Salie vit en France. Son frère, Madické, rêve de l'y rejoindre et compte sur elle. Mais comment lui expliquer la face cachée de l'immigration, lui qui voit la France comme une terre promise où réussissent les footballeurs sénégalais, où vont se réfugier ceux qui, comme Sankèle, fuient leur destin tragique ? Comment empêcher Madické et ses camarades de laisser courir leur imagination, quand l'homme de Barbès, de retour au pays, gagne en notabilité, escamote sa véritable vie d'émigré et les abreuve de récits où la France passe pour la mythique Arcadie ? Les relations entre Madické et Salie nous dévoilent l'inconfortable situation des "venus de France", écrasés par les attentes démesurées de ceux qui sont restés au pays et confrontés à la difficulté d'être l'autre partout.

La critique de Mr K : J’avais beaucoup entendu parler de Fatou Diome, entre mes collègues dithyrambiques à son sujet, des extraits de textes présents dans des manuels de CAP et BAC pro et quelques interviews de cette auteure sénégalaise lors de questionnements sur l’immigration et la question de l’identité. Suite à ma lecture plus qu’enthousiaste d’Eldorado de Laurent Gaudé, je passe la seconde avec Le Ventre de l’Atlantique pour me démarquer encore plus du climat nauséabond qui règne en France autour de la question centrale de l’immigration, prendre de la hauteur et démantibuler les fantasmes identitaires qu’on nous sert à l’envie et jusqu’à la nausée. Je suis ressorti ébloui et profondément bouleversé de cette lecture qui devrait quasiment être obligatoire tant elle conjugue virtuosité langagière et profondeur du propos.

Cette histoire de jeune femme exilée en Europe est à peu prêt celle de Fatou Diome. Enfant d’une relation hors mariage, elle est éduquée par sa grand-mère et va se construire par l’école tout d’abord, puis le départ vers un ailleurs meilleur, loin des loups et des tabous qui peuplent son village. Les traditions ont la vie dure au Sénégal et ce qui paraît chez nous comme banal est considéré comme honteux voir indigne au pays. Le choc est donc parfois violent avec une série d’anecdotes qui remuent le coeur et forcément heurtent notre sensibilité judéo-chrétienne. Mais c’est cependant la réalité d’un monde si proche de nous et pourtant si éloigné à la fois. La décision de partir prise, le plus dur reste à faire, c'est le temps de l’intégration et trouver sa voie du bonheur. Mais le sujet central dans ce livre est tout autre.

C’est là qu’intervient le personnage du demi-frère de la narratrice, un jeune sénégalais aux rêves nourris d’espoir de jouer un jour comme footballeur professionnel en France et calquer son existence sur celle de son idole, Paolo Maldini, grand défenseur de la Squaddra Azura (équipe nationale Italienne de football). Madické est le symbole à lui tout seul de cette jeunesse africaine qui souhaite s’en sortir par l’émigration mais qui bien souvent se nourrit d’images et de fantasmes sans vraiment se rendre compte de l’épreuve qui les attend. Ces illusions sont entretenues par un certain nombre de personnages revenus au pays parés de richesse, la parole volubile mais percluse de mensonges. Loin de leur raconter la dure réalité d’être sans-papier en France, l’exploitation dont ils ont été victime ou encore les quolibets racistes quotidiens, ils vendent la France comme un paradis terrestre où tout à chacun a sa chance et la possibilité de réussir. Malgré les conseils et paroles sages de l’instituteur du village (un marxiste exilé par le pouvoir sur la petite île de Niodor, théâtre de cette histoire), les injonctions de la grande sœur pourtant résidente en France, les jeunes se bercent d’illusion et la confrontation entre les deux visions du monde est parfois difficile.

Le Ventre de l'Atlantique est remarquable d’accessibilité et d’intelligence. Il nous ouvre les portes d’un monde partagé entre tradition et volonté de se sortir des ornières inhérentes aux pays en voie de développement africains : sortir de la subsistance alimentaire, sortir de la misère, créer sa propre richesse et enfin revenir au pays pour y bâtir famille et fortune. On côtoie ici les âmes au plus près, entre le vieux pêcheur au passé chargé par un crime odieux au nom de la religion, une vieille femme féministe avant l’heure, des jeunes footballeurs en devenir à fleur de peau, un riche parvenu qui étale son emprise sur le village, l’instituteur idéaliste qui tient bon malgré les épreuves et la sarabande des femmes, gardiennes des maisons et des enfants. L’immersion est totale, l’émotion palpable à chaque page grâce à une langue d’une beauté à couper le souffle où l’on retrouve par moment le style unique d’un Césaire en pleine inspiration. C’est beau, ça emporte irrémédiablement le lecteur et pose les bases d’une réflexion nuancée mais sans concession sur l’identité de ces jeunes et le devenir des immigrés passant par la France.

Loin des schémas habituels, des images d’Epinal et autres caricatures paternalistes distillées par les médias occidentaux, on est ici dans le vrai, l’humain donc aussi dans l’injustice, l’extrémisme parfois et même le cynisme. L’auteure n’est tendre avec personne, au nom d’une vérité toujours bonne à dire. Derrière une immigration, il y a souvent une rupture, un drame ou un cruel besoin de subvenir aux besoins de ses proches. La portée de cet écrit est universel, encore plus dans notre période troublée où certaines femmes et hommes politiques font de ces drames humains des arguments pitoyables et haineux, vides d’humanité et d’efficacité à long terme. Ce roman est bouleversant, prenant comme jamais et surtout, jamais manichéen. Un must dans le genre. J’invite chacun à le découvrir au plus vite !

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samedi 20 mai 2017

"Chambre 2" de Julie Bonnie

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L’histoire : Une maternité. Chaque porte ouvre sur l'expérience singulière d'une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes.

Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d'autres encore, compagnons d'une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normale.

Jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l'hôpital.

La critique de Mr K : Il y a un peu moins d’un an, je tombai sur cette ouvrage lors d’un chinage de plus. La quatrième de couverture m’avait fait forte impression, dégageant une ambiance particulière et un contenu hautement corrosif avec au centre des préoccupations, le corps des femmes, ce qu'il subit et ce qu’on lui fait subir. Je m’attendais à être désarçonné et interloqué, je n’ai pas été déçu retrouvant dans ce très bel ouvrage la fougue d’une Virginie Despentes au mieux de sa forme avec en plus un soupçon de tendresse qui rend l’ensemble inoubliable.

Dans Chambre 2 se croisent en fait deux existences bien distinctes pour la seule et même personne. Béatrice a quitté le foyer familial très jeune pour s’adonner à sa passion : la danse. Elle intègre une troupe itinérante et parcourt l’Europe. Elle découvre la solidarité, la vie de Bohème, l’amour, la maternité mais aussi les drames et la déchéance. En parallèle, on la suit des années plus tard comme assistante-puéricultrice au service maternité d’un l’hôpital où elle nous propose de partager son quotidien, ses doutes et angoisses. Peu à peu, au fil des courts chapitres qui s’égrainent, se dégage un sentiment de malaise et de mal-être percé de ci de là par quelques poches d’espoir et de bonheur. Sans en dire trop, sachez que le cœur et l’âme sont mis à mal par une réalité bien souvent brute et impitoyable.

J’ai aimé ces deux aspects du roman. De manière général, j’aime parfois lire pour me faire mal, me coltiner des réalités qui me sont inconnues et prendre conscience de certaines choses. L’homme que je suis ne connaîtra jamais la maternité (à priori la science ne va pas vite dans ce domaine LOL) mais cet ouvrage lève le voile sur ces moments de magie, de joie mais aussi malheureusement parfois de déséquilibre, de peine et de folie. Certains passages dans le domaine sont éprouvants avec dans chacune des chambres explorées par l’héroïne des femmes très différentes qui livrent une expérience particulière, un échange singulier parfois avec les personnels et à chaque fois un moment d’humanité dans sa richesse et sa diversité. C’est dur car, loin d’être glamour, le passage en maternité peut se révéler traumatisant pour un certain nombre de femmes : le deuil d’un enfant, la connerie de certains personnels (on a envie d’en buter certaines dans ce livre), le décrochage de la réalité parfois quand on touche du doigt un rêve qui s’échappe au final. C’est brut de décoffrage, ça détonne dans le milieu bien souvent gnangnan des maternités et des jeunes mamans et papas.

Béatrice, sous les mots de Julie Bonnie, apporte son regard mais aussi sa mélancolie à ce tableau complexe et touchant. Certes on souffre avec elle, mais on en apprend beaucoup sur ce moment clef de l'existence, lorsqu'on devient parent (ce qui n’est d’ailleurs pas encore le cas pour moi, d’où ma découverte de nombreux aspects dont on parle peu). C’est sûr que ce livre n’est pas des plus rassurants dans le domaine mais il a le mérite de briser les tabous et de parler vrai, à la manière justement d’une Virginie Despentes que je citais en préambule. Mesdames, chapeau en tout cas, ce livre ouvre les yeux au mâle que je suis sur les efforts physiques et mentaux que subit une femme enceinte et même si je me doutais d'un certain nombre de choses, ce rappel à l’ordre littéraire s’est avéré formateur et éprouvant. Voici un livre qu’il faudrait faire lire absolument aux machos de tout bord, saturés de testostérone et incapables de regarder plus loin que leur gland. Ce témoignage-fiction est une merveille d’émotion et de "viscéralité", j’adhère totalement au dispositif et les vierges effarouchées n’auront qu’à passer leur chemin. Nombre de lectrices semble-t-il ont été choquées par la crudité des propos tenus dans l’ouvrage de Julie Bonnie... Autant ne pas lire ce livre dans ce cas là...

Au delà des femmes, il y a un très beau focus sur l’existence de Julie. Très intéressant en effet de faire le parallèle entre sa vie d’avant et celle qu’elle mène aujourd’hui. Clairement, ça ne respire pas la joie de vivre (évitez cette lecture si vous êtes au bord de la rupture nerveuse) mais c’est beau, puissant et très bien construit. À la manière d’un puzzle, les éléments s’emboîtent pour former un parcours de vie cohérent malgré la marginalité qui se dégage du personnage principal. C’est un vrai plaisir de suivre le parcours atypique de Béatrice et on se plaît à assister à ses spectacles, à côtoyer ses amis voyageurs et vivre les expériences fortes qu’ils partagent. Cela renvoie inévitablement à la notion de passé merveilleux que l’on regrette et qui force beaucoup d’entre nous à faire le point sur le présent. C’est drôlement malin et bien ficelé dans ce roman.

Un souffle frais et novateur s’étend sur l’écriture qui se révèle moderne, hachée et très sensuelle. La vulgarité n’est pas de mise mais la crudité frappe fort et juste dans les descriptions et les dialogues. Bien que profondément mélancolique, Chambre 2 dégage une forte humanité et une énergie du désespoir hors du commun. Franchement, ce fut une réelle claque littéraire, une certaine révélation et un plaisir de lecture intense. À tenter absolument si vous avez le cœur bien accroché !

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jeudi 18 mai 2017

"Quand on n'a que l'humour..." d'Amélie Antoine

QUAND ON A QUE LHUMOUR_1400pxL'histoire : C’est l’histoire d’un humoriste en pleine gloire, adulé de tous, mais qui pense ne pas le mériter.
Un homme que tout le monde envie et admire, mais que personne ne connaît vraiment.
Un homme blessé qui s’est accroché au rire comme on se cramponne à une bouée de sauvetage.
C’est aussi l’histoire d’un garçon qui aurait voulu un père plus présent.
Un garçon qui a grandi dans l’attente et l’incompréhension.
Un garçon qui a laissé la colère et le ressentiment le dévorer.
C’est une histoire de paillettes et de célébrité, mais, surtout, l’histoire d’un père et d’un fils à qui il aura fallu plus d’une vie pour se trouver.

La critique Nelfesque : Amélie Antoine est une auteure dont la destinée littéraire ferait pâlir d'envie plus d'un écrivain en herbe. Après avoir auto-édité son premier roman, "Fidèle au poste", elle a eu beaucoup de succès auprès des lecteurs numériques et s'est faite remarquer par les éditions Michel Lafon. 250.000 ouvrages ont été vendus, le roman a été traduit en anglais et a traversé l'Atlantique. Il est maintenant question de son arrivée prochaine sur nos écrans de cinéma puisque "Fidèle au poste" est en cours d'adaptation. J'ai eu la chance d'être en contact avec Amélie Antoine depuis le début, et j'ai été l'une des premières blogueuses à lire et chroniquer son ouvrage en auto-édition en mai 2015 (lien en fin d'article). C'est donc avec une joie sincère que je continue de suivre les aventures et l'ascension d'Amélie ainsi que la publication de ses nouveaux ouvrages. C'est le cas aujourd'hui avec "Quand on n'a que l'humour..." qui vient de sortir au début du mois dans nos librairies françaises.

Rassurez-vous, vous me connaissez, point de favoritisme. Je continue de donner un avis sincère et personnel sur ses ouvrages. Si un jour cette auteure (ou tout autre que j'aime beaucoup par ailleurs) écrit un torchon, je saurais le dire ! Mais ce n'est pas le cas ici...

 Edouard Bresson est un humoriste français connu et reconnu. Adulé par tous, il a peu à peu gravi les marches de la notoriété et aujourd'hui la France entière s'accorde à dire qu'il est le plus doué de sa génération. Tout le monde l'adore et il est incontournable. Arthur, son fils, a beaucoup de mal avec cette notoriété et n'a pas le même rapport à son père que le reste de la population. Là où les gens l'admirent et l'idéalisent, Arthur ressent de la rancoeur. Pour en arriver là, Edouard a dû mettre sa famille de côté et Arthur n'a pas l'impression d'avoir eu un père comme les autres, un père qui l'aime. Seulement, donner un avis négatif sur le grand Edouard Bresson n'est pas compris en société et Arthur préfère ne pas mentionner ses liens familiaux avec lui. Etrangers l'un à l'autre, chacun fait sa vie, entre désir de faire autrement et évitement. Jusqu'à ce qu'un événement vienne tout chambouler et que la vérité sur les sentiments de chacun ne vienne éclater au grand jour.

Encore une fois, Amélie Antoine crée la surprise. Alors que l'on pourrait s'attendre à un roman gentillet sur les relations père / fils qui se terminerait irrémédiablement en happy end dégoulinante de guimauve, l'auteure creuse plus profondément les liens familiaux et l'idée même que chacun se fait de sa propre histoire. Les personnages sont fouillés et les apparences sont trompeuses. La vie n'est pas si simple et les incompréhensions sont nombreuses. Dit comme cela, ça enfonce un peu des portes ouvertes mais qui n'a jamais été confronté à des situations inextricables ou semblant être perdues d'avance. Ici Amélie Antoine dénoue les fils de la vie de ses personnages et explique avec justesse et finesse les liens de cause à effet. Rien n'arrive jamais par hasard et la vie nous offre ses leçons chaque jour.

Avec une écriture simple et une histoire à l'apparence légère, l'auteure nous donne à lire ici un roman simple et efficace. Simple par son déroulement, efficace par sa construction mais aussi apaisant par les relations présentées ici et qui évolueront tout du long entre le fils et son père. Un roman de l'intime, une sorte de roman réconfort qui se lit avec plaisir, un roman sur les apparences et sur les difficultés à exprimer ses sentiments. On ressort de "Quand on n'a que l'humour..." avec du baume au coeur.

Petit bonus pour les lecteurs amateurs d'énigmes. Un fil conducteur peut vous orienter sur l'issue de l'histoire si vous êtes attentif... Mais chut je ne vous ai rien dit !

Egalement lu et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Fidèle au poste"

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mercredi 17 mai 2017

"Frankenstein" de Benoit Becker : T5 "Frankenstein rôde" & T6 "La Cave de Frankenstein"

franky

L’histoire : Quand on est camelot, rien de plus simple que d'avoir un remède à tous les maux : écorce de saule pour la migraine, deux doses d'assurance pour la grippe et trois rations de mensonge pour les rhumatismes. Pourtant, à force de traîner de villages en villages, Wou-Ling va tomber sur le plus impitoyable des clients : le monstre de Frankenstein !

Mais peut-on guérir un être immortel en échappant à la malédiction qui frappe tous ceux qui l'approchent ? Faire appel à un chirurgien pour changer de visage ? Très utile quand on est en cavale... ou qu'on s'appelle Frankenstein ! Mais comment trouver un chirurgien... dont les doigts ne tremblent pas de peur en le voyant ?

La critique de Mr K : Avec ce volume, se termine la réédition des six romans que Benoit Becker consacra au mythe de Frankenstein dans les années 50. Dans la droite lignée des deux opus précédents, on oscille ici entre hommage respectueux et histoires fantastiques classiques très bien servies par l’écriture à la fois alerte et envoûtante d’un auteur décidément inspiré par le classique culte de Mary Shelley.

Dans Frankenstein rôde, nous suivons les pas d’un vendeur ambulant chinois et sa jeune protégée aveugle (clin d’œil à l’histoire originelle) qui se retrouvent pris en plein orage en rase campagne autrichienne. Ils finissent par trouver refuge dans un vieux château en décrépitude. Très vite, ils vont se rendre compte que ce havre de paix pourrait se transformer en tombeau. De facture très très classique, ce premier récit est ultra-balisé et ne réserve quasiment aucune surprise avec des séquences quasi imposées dans ce genre de littérature : la nature impénétrable, le déchaînement des éléments, les personnages mystérieux qui cachent un lourd secret, une menace diffuse et pénétrante qui grandit au fil des péripéties et les passages obligés d’introspection des héros face à une menace inconnue mais bien réelle. Très gothique dans sa manière de représenter les lieux, le temps et les protagonistes, il se dégage de cette première partie de recueil un charme désuet qui pour autant possède un pouvoir d’attraction indéniable et capte l’attention du lecteur de bout en bout. Une bonne distraction qui se termine de façon bien macabre et logique.

La Cave de Frankenstein se déroule lui dans la ville d’Anvers dans un quartier nécessiteux. Samuel un brocanteur juif proche de la retraite va se retrouver confronté à la créature qui veut plus que jamais que les hommes ne le fuit plus. Il va devoir faire appel à un ami ancien chirurgien désormais clochard alcoolique. Malheureusement pour eux, à vouloir pactiser avec un monstre sans âme, on finit toujours par le regretter... Plus original, ce récit réserve quelques surprises avec notamment des personnages qui sortent quelque peu des sentiers battus (pas trop quand même, on n'est pas face à un récit ultra-original non plus) et notamment un ancien docteur déchu qui va devoir essayer de renouer avec sa passion première. Pour autant, la tâche s’avère très difficile surtout lorsqu’on est proche de la démence lors de crises de manque terrifiantes et très bien rendues par l’auteur. La trame plus "urbaine" inscrit la créature dans un cadre novateur mais pas pour autant plus rassurant, la présence lourde et menaçante est ici une fois de plus inquiétante à souhait avec le renfort de quelques familiers qui feront frémir un certain nombre d’entre vous dans le dernier acte haut en couleur.

Au delà des deux récits, c’est avec une certaine émotion qu’on retrouve le monstre artificiel de Frankenstein toujours aussi mystérieux, inspirant une peur viscérale à tous ceux qui croisent sa route. Muet, imposant, implacable, ses apparitions sont rares mais font toujours leur petit effet. Le contre-point de la peur exprimée par les personnages, perdus face à cette menace insidieuse, partageant leurs appréhensions les plus intimes (avec notamment en commun dans ces deux récits la relation père/enfant en sous-texte), rallonge la sauce angoissante et mène à des scènes fortes qui restent ancrées dans la mémoire du lecteur longtemps après sa lecture (la jeune aveugle dans le salon en flamme, l’opération chirurgicale sur le monstre, la découverte d’une vieille tombe abandonnée dans la forêt, les angoisses des personnages...). L’ensemble est efficace, bien mené. Seul petit bémol, quelques lourdeurs dans le rythme et certains passages s’apparentant à du délayage intempestif avec par exemple un personnage tellement flippé qu’il met trois pages à descendre trois marches, paralysé par des sentiments contradictoires. Une fois ça va, mais quand l’opération s’opère deux / trois fois dans le même roman, on frise le sentiment de déjà lu...

Reste une lecture assez jubilatoire dans le genre si on aime et voue un culte au mythique Franky, de belles pages d’horreur pure et une lecture prenante. Le genre de lecture-récréation qu’on ne peut que conseiller !

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé :
- "Frankenstein" de Benoît Becker : T1 "La Tour de Frankenstein'' & T2 "Le Pas de Frankenstein"
- "Frankenstein" de Benoît Becker : T3 "La Nuit de Frankenstein'' & T4 "Le Sceau de Frankenstein"

dimanche 14 mai 2017

Quand Nelfe rend visite à l'abbé !

Je vous en parlais hier sur notre Instagram, j'ai fait une petite virée chez Emmaüs. L'air de rien, histoire de voir si il y avait de nouvelles choses à se mettre sous la dent côté littérature... Mr K étant malade depuis vendredi, je n'avais pas envie de rester traîner à la maison en compagnie de ses virus. Comme cela faisait un moment que je n'avais pas été fouiner dans le coin, l'occasion était donc toute trouvée.

La moisson fut sympathique :

Acquisitions nelfesques ensemble

Comme vous pouvez le voir, je suis restée raisonnable. D'autant plus que je n'ai pas pensé uniquement à moi et que quelques titres sont réservés à Mr K (notez comme je suis un amour d'épouse...).

Se retrouvent donc dans ma PAL :

Acquisitions nelfesques 1

- "Désolations" de David Vann parce que j'aime beaucoup cet auteur (tout simplement). J'ai déjà lu quelques uns de ses titres et à chaque fois ce fut une claque. Mr K m'a offert "Dernier jour sur terre" pour mon anniversaire et je compte bien le lire en premier mais je dois avouer que l'on n'a jamais assez d'ouvrages de cet auteur dans sa bibliothèque ! Une île, un couple, une nature hostile, des difficultés à communiquer. Tout cela me donne furieusement envie d'en savoir plus !

- "Il est de retour" de Timur Vermes parce que je viens de terminer un ouvrage traitant de la seconde guerre mondiale et qu'il fallait forcément que j'en rentre un nouveau ! Ici, on est dans la satire et je pense que je vais bien m'amuser tout en me faisant froid dans le dos (oui j'ai conscience que s'amuser avec un tel sujet parait étrange mais quand un éditeur place cet ouvrage entre Chaplin et Borat, normalement on ne doit pas faire que pleurer en le lisant). Sorte d'uchronie hitlérienne, la montée des extrémismes et la critique de la société et des politiques est au coeur de l'ouvrage. Ça promet !

Et pour Mr K alors ?

Acquisitions nelfesques 2

- "Ortog et les ténèbres" de Kurt Steiner parce que l'histoire m'a tout de suite accrochée et que j'ai su en lisant la 4ème de couv' que ça lui plairait aussi. Une héroïque mission dans l'espace, une quête de l'être aimé au XXXème siècle et une épopée au royaume des morts à travers les cercles infernaux du feu, du poison et de la démence : c'est pour lui !

- "Temps glaciaires" de Fred Vargas. Avant de partir j'ai cru entendre "Hey si tu trouves le Vargas où il y a "glaciaire" dans le titre, tu prends ! Je l'ai pas !". Ah ben ça tombe bien dis donc ! Et dire que de mon côté je n'en ai jamais lu un seul...

- "Procédure d'évacuation immédiate des musées fantômes" de Serge Brussolo parce que rien que le titre intrigue. On a quelques ouvrages de cet auteur à la maison et encore une fois de mon côté je n'ai jamais mis le nez dedans mais force est de constater qu'ici la 4ème de couverture donne furieusement envie ! Voyez plutôt :
"Dans un Paris en partie vitrifié par un récent conflit nucléaire, la crise énergétique fait rage. Pour remédier à la pénurie, un groupe de savants a imaginé de convertir l'âme des morts en électricité. Désormais, les kilowatts sortent tout droit des cimetières ! L'énergie-fantôme, c'est la mort mise au service de l'électroménager, c'est l'au-delà commandé par un interrupteur, le fleuve des morts qui court sur le filament d'une ampoule électrique, le carburant d'outre-tombe grâce auquel vous pourrez, demain, mettre un fantôme dans votre moteur ! Mais comme l'apprendra Georges, le médium-dépanneur qui guérit les téléviseurs par simple imposition des mains, l'énergie-fantôme, c'est aussi... l'enfer !"
C'est pas dit que je ne lui pique pas celui-ci !

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Et enfin, petit bonus pour moi côté couture avec l'achat de 4 patrons vintage qui font leur entrée dans mon atelier :

Acquisitions nelfesques 3

Des pantalons esprit sarouel parfaits pour l'été, des blouses col Mao et deux robes ambiance Mad Men en vacances. J'adore ! En actualisant les tissus, ça peut donner des choses bien sympa. Allez hop, je m'y mets ! Je ne parle pas vraiment de couture ici mais si ça vous intéresse, sur IG, vous verrez que la lecture n'est pas ma seule passion. Bon, là j'ai conscience qu'il y a du challenge (les pantalons sont "super-easy" selon Burda alors je veux bien les croire) mais j'ai bien envie de tenter. Et puis rien que pour les patrons, mes yeux forment des coeurs infinis ! Merci l'abbé !

samedi 13 mai 2017

"Le Cœur sauvage" de Robin MacArthur

9782226322821

L’histoire : Bûcherons, fermiers, vieux hippies, jeunes artistes ou adolescentes rebelles, les personnages de ces nouvelles vivent à la frontière de la civilisation et du monde sauvage, dans des endroits reculés du Vermont. Tous cherchent à donner un sens à leur solitude et à leurs rêves, au cœur d’une nature à laquelle ils sont, souvent malgré eux, viscéralement liés. L’eau noire et glacée des lacs, l’odeur des champs en juin, la senteur de la résine, les forêts à perte de vue...

La critique de Mr K : Pour ceux qui nous lisent régulièrement, vous connaissez mon attachement à la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Nombre de recueils de nouvelles et de romans ont su me séduire par l’audace et la vivacité de la langue de leurs auteurs mais aussi la profondeur et l’humanité des personnages qui nous sont bien souvent livrés sans fard mais avec une poésie des mots de chaque instant, de chaque ligne. Avec ce nouveau recueil de nouvelles que j’ai eu l’occasion de lire, on touche au sublime et c’est avec le souvenir vivace d’une lecture exceptionnelle que je m’apprête à vous en parler...

Ce recueil de Robin MacArthur nous propose de rentrer dans l’intimité d’américains moyens habitant tous dans le secteur de Silver Creek aux États-Unis, dans une région marquée du sceau de la nature sauvage et des activités agricoles. Nous sommes donc loin des métropoles et leurs foules inextricables qui s’agitent comme des fourmis. Les histoires personnelles sont très différentes mais leur portée universelle donne à réfléchir et constituent une fois le livre terminé un réseau d’émotions et de réactions très humaines, souvent en relation avec la nature présente dans chacune des historiettes de manière prégnante ou en arrière plan, transcendant les destins déchirés qui nous sont donnés à lire.

Les thématiques abordées dans Le Cœur sauvage sont donc assez variées même si on retrouve quelques lignes de force comme l’attachement à ses racines et la nécessité parfois de devoir s’en affranchir, le retour au pays parfois difficile après une décennie d’absence, le passage difficile de la séparation avec ses parents, l’adultère et les ravages qu’il peut causer dans de vieilles relations d’amitié, la peste brune qui se répand et cause nombre de scissions au sein des familles, le fatum qui semble s’acharner sur certains sans qu’ils puissent faire quoi que ce soit pour sortir du cercle vicieux où ils sont empêtrés, le deuil et comment le surmonter, l’attente insoutenable du retour d’un être cher, l’amour éternel entre deux vieux tourtereaux (une des plus belle nouvelles du recueil), l’identité de la femme et sa résistance au machisme ambiant... C’est autant de petite pépites littéraires qui nous font vibrer et parfois totalement fondre.

C’est une des plus grandes force de ce recueil : l’empathie que l’on peut ressentir envers les personnages qui peuplent ces histoires ordinaires mais pourtant touchantes au possible. Selon les nouvelles, on se surprend à sourire, pleurer, s’énerver, s’attendrir... Toutes les palettes d’émotions y passent sans que l’on puisse les retenir tant l’écriture limpide, lumineuse et poétique accompagne à merveille le lecteur dans la découverte de ces destins. L’ordinaire devient extraordinaire et les hommes et femmes que l’on rencontre prennent une toute autre ampleur que celle que l’on escomptait au départ. La douleur d’une mère devient celle de toutes les femmes, l’amour passionné entre deux vieilles âmes devient l’amour que tout être amoureux porte à son prochain. C’est bouleversant de justesse et de concision.

Tout l’art de la nouvelle réside dans la capacité d’un auteur à boucler en quelques pages (ici entre 10 et 30 maximum) une histoire, un instantané de vie et surtout à rendre crédible et attachant des personnages dont finalement il ne font que brosser un portrait rapide. La mission est ici relevée avec brio avec des personnages denses, des situations complexes et étayées, et une ambiance générale prenante avec en toile de fond la nature qui est ici transfigurée et devient quasiment un personnage à part entière. Les forêts, les champs, les rivières, les lacs sont alors plus qu’un décor mais une partie des âmes écorchées qui nous livrent leurs secrets. Ce naturalisme léger et poétique de bon aloi est une merveille d’immersion et d’intelligence, relevant les histoires et approfondissant encore plus le fond et le contenu. Franchement bravo !

Que dire de plus sinon que ce recueil est un beau condensé de l’existence humaine, une plongée élégante dans l’Amérique d’aujourd’hui et une ode à la liberté. Une pure merveille que je vous encourage à découvrir au plus vite !

jeudi 11 mai 2017

"Choucroute maudite" de Rita Falk

Choucroute maudite

L’histoire : Bienvenue dans le village de Niederkaltenkirchen, Bavière, pour une comédie policière haute en couleur.

Le commissaire Franz Eberhofer, viré de Munich pour raisons disciplinaires, se la coulait douce dans sa bourgade natale : les patrouilles finissaient invariablement devant une bière chez Wolfi, en promenade avec Louis II – son chien –, dans la boucherie de son copain Simmerl ou à table avec sa mémé sourde comme un pot. Ça, c’était jusqu’à ce que les membres de la famille Neuhofer claquent l’un après l’autre, avec la mère retrouvée pendue dans les bois, le père électricien électrocuté, et le fils aîné aplati façon crêpe sous le poids d’un conteneur. Ne reste plus que Hans, le fils cadet.

L’enquête s’annonce déprimante. Mieux vaut prendre des forces et avaler consciencieusement les robustes charcuteries locales.

La critique de Mr K : Retour dans la galaxie Mirobole aujourd’hui avec Choucroute maudite, une comédie policière bien déjantée comme il faut et qui procure un sacré plaisir de lecture en compagnie de personnages vraiment branques et attachants. Attention, une fois que vous avez pénétré dans l’univers farfelue de Rita Falk, il est quasiment impossible de détacher ses yeux du livre avant la toute dernière page.

Franz a été mis au placard dans sa ville natale. Suite à une enquête qui a plus que mal tourné, le voila devenu policier municipal chargé de faire traverser les mômes sur le chemin de l’école, de régler les différents familiaux et vicinaux, ainsi que toute une série de tâches administratives purement déprimantes. Bref, on est bien loin de la carrière haletante qu’il souhaitait entreprendre en rentrant dans la police. Mais bon... il s‘occupe tout de même entre sa famille bien space, les tournées au bar avec les potes et les promenades avec son chien. Mais v’la-t-il pas qu’une série de meurtres étranges se produit dans la si riante et campagnarde ville de Niederkaltenkirchen. Pas n’importe quels crimes en plus, trois morts dans la même famille en un temps record. La coïncidence est bien trop grande et Franz soupçonne très vite les pseudos crimes maquillés en accidents d’être les éléments d’une seule et même machination. L’enquête promet d’être complexe, surtout quand soit même on est au bout du rouleau...

La grande force de cet ouvrage réside dans ses personnages. Honnêtement, on passe son temps à se gondoler entre le flic déprimé amateur de bonne chair et de bière, le papa allumé fumeur de joints qui ne sait comment montrer à son fils qu’il l’aime, les copains relous qui ne vous aident pas, la belle-sœur roumaine allumeuse et la mémé complètement sourde, obsédée par les promos de toutes sortes, amatrice de coups de kick-boxing dans les tibias des malheureux qui croisent sa route et auraient le mauvais goût de la contredire ou de lui déplaire. Il se dégage de l’ensemble une folie douce qui vous emmène loin dans le délire et le sourire ne se démarque jamais de votre visage.

Alors certes, l’intrigue policière en elle-même est plutôt mince et la solution apparaît très vite dans l’esprit d’un lecteur expérimenté dans le domaine des enquêtes policières mais on ne peut que succomber au charme de ce roman qui accumule les situations ubuesques sans retenue et avec un amour profond pour les personnages qui se débattent comme ils peuvent avec leurs existences. Et puis, si comme moi, vous êtes amateur de belles tablées, entre repas gargantuesques et bonnes descentes liquides, vous serez comblés car la mémé est un cordon bleu et le héros lève très bien le coude. Les instantanés de vie livrés ici sont à la fois réjouissants, crédibles et parfois très touchants (les rapports parents/enfant, la quête si compliquée de l’amour).

Le point de vue adopté y est aussi pour beaucoup, toute l’histoire nous est retranscrite à travers les yeux du héros, policier déchu, bouffi par l’alcool et la nourriture qui erre dans la campagne avec son chien telle une âme damnée. Pour autant, il n’est pas vraiment malheureux, il trouve l’occasion de draguer, flemmarde pas mal, s’occupe de sa grand-mère et essaie de faire son travail du mieux qu’il peut. On prend donc en pleine tête toutes ses réflexions, bien souvent familières et décalées qui font la part belle à l’humour et parfois au désenchantement. L'alchimie fonctionne, on prend fait et cause pour lui et l’accroche est durable et dense.

Au final, on arrive au dernier chapitre sans s’en rendre compte avec un plaisir qui ne se dément jamais et un final réussi. Et dire que ce tome n’est que le premier d’une série qui fait fureur outre-Rhin... Espérons qu’il en soit de même par chez nous pour que nous puissions suivre les aventures de ce commissaires hors du commun et surtout retrouver Mémé qui est sans conteste LA star de cet ouvrage !

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