lundi 31 octobre 2016

"La Vie d'une autre" de Frédérique Deghelt

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L'histoire : Marie a vingt-cinq ans. Un soir de fête, coup de foudre pour le beau Pablo, nuit d'amour et le lendemain... Elle se réveille à ses côtés, douze ans plus tard, mariée, mère de trois enfants, sans un seul souvenir de ces années écoulées. Comment faire pour donner le change à son entourage ? Et comment retrouver sa propre vie ?

La chronique de Mr K : C'est une belle lecture que je vais vous présenter aujourd'hui avec un ouvrage de Frédérique Deghelt dont la quatrième de couverture m'a de suite interloqué lors d'une quête effrénée d'une galette saucisse digne de ce nom (si si, rappelez-vous, la journée avait mal commencé à l'époque). Franchement, impossible de résister surtout que cette auteur m'avait séduit lors d'une lecture précédente : L'Oeil du prince. Grand bien m'a pris de me porter acquéreur de La Vie d'une autre qui s'est révélé aussi étrange que son résumé, maîtrisé de bout en bout et diablement enrichissant.

Le postulat est simple : Anna se réveille un jour avec un vide de 12 ans. Pour elle, son mari est le jeune homme avec qui elle a passé une folle nuit le soir précédent ! Sans aucun repère, complètement larguée, la voilà confrontée à sa vie de couple, ses enfants, ses amis et sa famille. Difficile de s'y retrouver quand on n'a aucun repère de la vie qu'on est censé avoir vécu. De tâtonnements en surprises, elle va tenter de retrouver sa mémoire et va se redécouvrir elle et sa vie avec son lot de choix et de fuites en avant.

Dans ce genre d'histoire, il faut absolument que le personnage central soit réussi. Le moins que l'on puisse dire est qu'ici c'est le cas avec une héroïne décortiquée et ciselée à souhait. Écrit à la première personne, ce roman permet de rentrer dans son esprit embrumé et de suivre son processus de renaissance. Le mot n'est pas trop fort pour désigner le phénomène qu'elle affronte et qu'elle va devoir dépasser. Elle se retrouve dans le corps d'une femme ayant construit sa vie alors que son esprit reste celui d'une fille rentrant dans la vie active. Le choc est puissant et désarçonnant dans un premier temps. Elle doit se confronter aux choix qu'elle a du faire et au temps qui a passé, semant espoirs et déceptions sur son chemin.

Autour d'elle gravitent du coup de parfaits inconnus (à part ceux dont elle a gardé le souvenir de sa vie d'avant) qu'elle va devoir réapprendre à connaître, certains se révélant des épaules solides sur lesquelles s'appuyer. Mais difficile de se confier à son proche entourage (maris et enfants en première ligne) quand on ne sait pas dans quoi on met les pieds. Cela donne des ambiguïtés, des quiproquos, des jeux du chat et de la souris totalement surréalistes par moment mais tellement émouvants. Les émotions perlent des mots de ce recueil et cette femme qui nous est livrée nue et sans parage, seulement livrée à elle-même est touchante au possible.

Surtout qu'au bout d'un moment, on se rend compte que cette amnésie partielle cache un traumatisme psychologique profond, une fêlure que l'image de mariage modèle véhiculée par les proches et les amis masque totalement. Peu à peu, l'héroïne va se rapprocher d'une vérité qui va tout changer, lui révéler qui elle est vraiment et surtout l'aiguiller vers la direction qu'elle doit prendre ensuite. Beau parcours de vie finalement malgré l'étrangeté du ressort principal, on peut se reconnaître dans les épreuves et interrogations que l'héroïne affronte pendant les quelques 250 pages de ce roman aussi court que puissant.

L'écriture de Frédérique Deghelt reste toujours aussi séduisante, accessible mais très dense, les pages se tournent toutes seules et le plaisir est renouvelé à chaque paragraphe. L'addiction est assez immédiate et l'on ne peut s'empêcher de se projeter sur l'après, l'ailleurs où se dirige tout droit Anna. L'auteur explore à merveille les abysses de l'âme humaine, sans artifices et sans fard, en nous présentant juste la clarté et les contradictions d'une existence. Un petit bijou de lecture.

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vendredi 28 octobre 2016

Direction les Utos !

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C'est l'heure ! Comme tous les ans, c'est le moment de se diriger vers Nantes pour quelques jours de folie aux Utopiales ! Le festival a choisi pour thème cette année "Machine(s)".

Il est encore temps pour vous de prendre vos billets et de vous diriger vers le Centre des Congrès. De notre côté, c'est un rendez-vous que nous ne raterions pour rien au monde et nous savons d'avance que nous allons passer un très chouette moment.

Le programme de cette année est dispo ici. Au plaisir de se croiser au détour d'une expo, pendant une dédicace, autour d'un verre au bar de Madame Spock ou de partager un moment lors d'une conférence ou d'une séance ciné ! Le Capharnaüm éclairé se met donc sur pause pour mieux revenir après le festival et vous raconter tout ça. Pour les curieux et impatients, n'oubliez pas que nous sommes sur Instagram et twitter. M'est avis qu'il y va y avoir du teaser et du live-report !

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mercredi 26 octobre 2016

"Pauline" d'Alexandre Dumas

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L’histoire : Quel est le secret que cache Pauline ? Pourquoi fuit-elle le regard d’autrui ? Quel drame creuse son visage et altère son teint ? "Personne n’ignore par expérience que le danger inconnu est mille fois plus saisissant et plus terrible que le péril visible et matérialisé", confie Pauline. En épousant le comte Horace de Beuzeval, un homme diabolique, la jeune femme a signé son arrêt de mort : chaque jour est devenu synonyme d’angoisse et d’effroi...

La critique de Mr K : Impossible de résister à un Dumas qui vous tend ses bras lors d’un chinage. C’est ce que je me suis dit lorsque j’ai découvert le présent volume dans une caisse à priori anecdotique. Je ne connaissais pas du tout l’existence de ce court roman, la quatrième de couverture a fini de me convaincre et je m’en portai acquéreur. Quelques temps plus tard, je me décidai à entamer la lecture. Grand bien m’en a pris car Pauline nous donnant à lire un curieux roman entre aventure et roman noir, une petite bombe à addiction immédiate.

L’histoire nous est racontée par le biais d’Alfred de Nerval (sic) qui raconte à son ami (on s’imagine que c’est Dumas lui-même) une bien étrange et triste histoire qui lui est arrivée : sa rencontre avec Pauline, une superbe jeune fille dont il tomba amoureux fort jeune mais qui lui échappa à cause des conventions sociale de l’époque qui ne le jugeaient pas assez pourvu financièrement pour pouvoir prétendre l’épouser. Des années plus tard, leurs chemins sont amenés à se recroiser dans des circonstances beaucoup plus tragiques : Pauline n’est plus que l’ombre d’elle-même, son mariage est un échec et une menace sourde plane sur elle. Plus on avance dans le récit-témoignage, plus on sent ce fatum se resserrer, emprisonnant les principaux personnages dans une chape de plomb où nul espoir n’est permis.

L’action se déroule au XIXème siècle, ce qui change par rapport à mes lectures précédentes de Dumas. L’ambiance est donc bien différente, loin des intrigues de couloirs et des combats à l’épée, l’ambiance est ici plus feutrée, plus sombre aussi. S’inscrivant dans la tradition du roman gothique à l’anglaise, Pauline propose ainsi des décors inquiétants, des événements quasi surnaturels, des situations macabres et des personnages extrêmement violents car torturés intérieurement. Noir c’est noir : épisodes nocturnes nombreux apportant frissons et mystères, tempête quasi biblique, des ruines étranges perdues au milieu de nul part, un passage secret découvert par hasard, le poison et la mort omniprésente qui transpirent des pages et attirent inlassablement le lecteur vers un dénouement que l'on devine funeste.

En parallèle, on verse dans l’écrit romantique avec des personnages animés par la passion qui dévore et possède totalement celui qui lui cède. Horace De Beuzeval est un modèle du genre et dans sa folie, il se révèle bien plus intéressant que le palot narrateur, archétype du héros chevaleresque cherchant à sauver sa bien aimée déjà condamnée sans qu’elle le sache. La nature est aussi très présente dans ces pages et prend des formes variées. Le ton quasi lyrique de certains passages la rende tour à tour merveilleuse comme très inquiétante. Le passage dans la forêt est un modèle du genre et prouve qu'une description bien faite vaut tous les artifices à suspens du monde. L’expression des sentiments est ici à fleur de mot, chacun se livrant sans entrave ni limite dans ses retranchements. L’amour, la mort, la paix et le désordre sont autant de thématiques disséquées et jetées à la face du lecteur pantelant et totalement possédé par ses pages pourtant datées.

Tout s’explique par le génie littéraire de Dumas, l’aspect classique de l’histoire cache un don de la narration vraiment hors pair (ici nous sommes dans le non linéaire, chaque récit s’emboîte parfaitement avec les autres) et un style qui n’a pas vieilli ou si peu. Emporté par le souffle d’un Dumas inspiré, j’ai lu Pauline en deux traites (il faut bien dormir) et j’en suis ressorti heureux et profondément marqué par les destins brisés qu’il nous convie à observer. Une superbe lecture à entreprendre au plus vite !

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lundi 24 octobre 2016

"Swastika Night" de Katharine Burdekin

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L'histoire : Sept cents ans après la victoire d'Hitler, l'Europe est soumise à l'idéologie nazie. Les étrangers servent de main-d'oeuvre servile, les femmes de bétail reproducteur, le progrès technique est interdit dans une société exclusivement agraire. Alfred, un jeune anglais en pèlerinage, est mis au courant par le chevalier Von Hess de l'existence d'une chronique retraçant l'histoire de l'ancien monde...

La critique de Mr K : Une sacré découverte que ce Swastika Night réédité aujourd’hui chez les éditions Piranha et qui date de 1937. C’est fou de se dire que quelqu’un ait eu l’idée d’écrire une uchronie sur le règne du nazisme sur le monde alors que la seconde guerre mondiale, bien que prévisible, n’avait pas encore eu lieu. Et pourtant, c’est ce que Katherine Burdekin a réalisé avec brio provoquant chez le lecteur effroi et réflexion. Suivez le guide !

L’action se déroule 700 ans après Hitler selon l’un des personnages principaux. Il faut comprendre par là que ce dernier a soumis une bonne partie du monde à son bon vouloir suite à une guerre mondiale qui a duré 30 ans et que le saint empire hitlérien étend son pouvoir dictatorial sans pitié ni concession, ayant instauré un nouvel ordre mondial et une société calquée sur un moyen-âge idéalisé et surtout fantasmé. L’auteur nous invite à suivre la destinée d’Alfred, un anglais en pèlerinage en Allemagne pour faire le tour des lieux saints du nazisme (l’Angleterre est elle aussi tombée sous la coupe des chemises brunes). Il va rencontrer un vieux chevalier (ordre supérieur au dessus des nazis, des propriétaires terriens, gardiens de l’orthodoxie et aux prérogatives seigneuriales) lassé du mensonge et des faussetés du régime. Au cours d’entretiens privés, il va lui livrer une vérité qu’Alfred ne soupçonnait pas et lui léguer un objet qui pourrait bien changer la face du monde : un livre de famille.

L’univers décrit dans ce livre est tout bonnement effroyable. Dans cet empire nazi, les juifs ont été exterminés ainsi que tous les êtres dits "anormaux". Les femmes ont été relégués au rang d’animaux de compagnie et de plaisir, leur fonction étant purement reproductive. Elles sont enfermées dans des camps à part et appartiennent aux hommes. Le propriétaire peut changer de femme selon ses desideratas et celles-ci n’ont strictement aucun droit sur leur progéniture mâle qui est le nec plus ultra (dès leurs un an et demi -sevrage-, ils sont confiés à leur père), les petites filles restant avec leur mère pour devenir à leur tour un objet de jouissance. Ce livre est une charge féministe absolument dantesque, l’auteur imaginant la logique que suivrait Hitler et ses sbires s’ils arrivaient à instaurer leur société idéale.

Le révélateur de tout cela est bien évidemment Alfred qui va voir ses certitudes s’évanouir totalement au contact de vérités cachées qui vont lui révéler l’envers du décor. Il va prendre conscience peu à peu de la brutalité extrême de cet ordre omnipotent et omniprésent dans la vie de chacun. Accompagné de Herrmann un jeune nazi en pleine disgrâce, il va tenter à sa manière de changer les choses à son échelle grâce aux conseils éclairés du vieux chevalier Hess et d’un patriarche chrétien (seuls êtres différents plus ou moins tolérés par l’ordre nazi). Il va redécouvrir des sentiments et des valeurs oubliées ou disparues suite à l’installation du nazisme. L’amour d’une femme, l'amour de son prochain notamment mais aussi la puissance de l’écoute et de l’entraide considérées comme des faiblesses par l’ordre en place. Cette redécouverte d’humanité est assez incroyable et prend au coeur et aux tripes.

La puissance uchronique est ici mise au service de la démocratie. Plus qu’un roman, c’est presque à un essai dont on a affaire ici. Il ne se passe finalement pas grand chose durant ces 230 pages ou du moins rien de vraiment original en terme de trame narrative. Mais ce n’est pas bien grave, la densité du contenu en terme de réflexion est imposant avec les discussions d’Alfred avec Hess puis avec Joseph Black (patriarche chrétien) où ils balaient l’histoire humaine, des questions théologiques et philosophiques mais aussi la nature profonde de l’être humain et la logique qui a suivi l’installation de la dictature. Loin d’être un pensum imbuvable, ce livre est d’une limpidité et d’une accessibilité de tous les instants grâce à un sens du récit millimétré et un apport théorique dispatché avec intelligence et pédagogie.

On prend donc une gigantesque claque avec cet ouvrage prophétique en son temps qui fait écho aux maux du nôtre. Bien que dur par moment par les scènes qu’il nous donne à voir, Swastika Night est avant tout une ode à la liberté et à l’entraide face aux fascismes de tout horizon qui ne cessent de prospérer autour de nous. Une lecture vraiment essentielle.

dimanche 23 octobre 2016

"Yaak Valley, Montana" de Smith Henderson

Yaak Valley MontanaL'histoire : La première fois qu'il l'a vu, Pete a cru rêver. Des gosses paumés, il en croise constamment dans son job d'assistant social. Mais, tout de même, un enfant en pleine forêt, méfiant, en guenilles, l'air affamé... Pete s'accroche, laisse de la nourriture, des vêtements et finit pas gagner la confiance du petit.
Suffisamment pour découvrir que le garçon n'est pas seul. Sa mère et ses frères et soeurs sont introuvables, il vit avec son père, Jeremiah Pearl, un fondamentaliste chrétien qui fuit la civilisation pour se préparer à l'Apocalypse et comploter contre un gouvernement corrompu et dépravé.
Petit à petit, entre Pete et Jeremiah s'installe une relation étrange. Car Jeremiah s'est isolé par désespoir, après un drame atroce ; Pete de son côté est au bord de sombrer : son frère est recherché par la police ; son ex, alcoolique, collectionne les amants ; et, surtout, sa fille de quatorze ans a disparu quelque part le long de la route du Texas...

Deux hommes aux prises avec des démons qu'ils ne pourront plus faire taire très longtemps...

La critique Nelfesque : "Yaak Valley, Montana" est un ouvrage à part dans cette Rentrée Littéraire. Smith Henderson signe ici son premier roman et c'est une réussite ! Petite brique de presque 600 pages, loin des titres tape-à-l'oeil, attendus et au succès prémédité, celui-ci est une belle surprise qui se savoure et prend aux tripes.

Pete est assistant social en plein coeur du Montana. Nous sommes à Yaak Valley, dans les années 80. Une Amérique des grands espaces, celle qui fait rêver les apprentis voyageurs et les amoureux de nature avec ses montagnes, ses lacs et son air pur. Plus reculée et sauvage par sa nature, elle l'est aussi dans le cœur des hommes. Chaque jour, Pete est confronté à la misère sociale et à l'alcoolisme. Avec peu de moyens, il tente d'aider des familles en souffrance, parfois contre leur volonté, pour le bien-être des enfants avant tout. L'auteur a été lui-même assistant social et sa maîtrise du sujet n'est pas à démontrer. Dès les premières pages, les scènes de la vie ordinaire dans ce coin des Etats-Unis font sensation et frappent fort.

Nous suivons ainsi Pete dans son parcours du combattant. Un Robin des Bois mixé avec Don Quichotte qui lutte contre un système, la fatalité, la vie et ses propres démons. Car Pete aussi aurait besoin d'aide, sa famille mériterait autant d'attention que celle qu'il porte à quelques inconnus... Une fuite en avant, un questionnement existentielle et des choix de vie, c'est tout cela "Yaak Valley, Montana".

Avec Pete, le lecteur fait connaissance de quelques familles dont il s'occupe et notamment des Pearl père et fils qui vivent au fin fond de la vallée. Personne ne sait où ils habitent vraiment, ils se cachent et vivent à l'état sauvage. Pour quelle raison, nous l'apprendrons au fil des pages. Pour ouvrir le coeur d'un homme, il faut du temps et plusieurs centaines de pages. Il plane sur ces deux personnages un sentiment de paranoïa, des convictions d'un autre âge et c'est à la rude que Jeremiah éduque son gamin Benjamin, loin de tout confort moderne et ses règles d'hygiène.

Et puis il y a Cecil, la "tête de pioche", celui qui m'a personnellement le plus touchée dans ce roman. Impossible pour lui de vivre auprès de sa mère droguée dans un environnement serein, avec un père absent, il est ballotté de foyer en foyer où il enchaîne bêtise sur bêtise. Les solutions de placements sont de plus en plus minces et les choix de Pete le concernant ne sont pas toujours les meilleurs. Le lecteur assiste, médusé et impuissant, au broyage d'un adolescent. Entre lueurs d'espoir, fatalisme et rêve brisé, Cecil tente d'exister. Pas toujours en empruntant le bon chemin mais avec l'envie de vivre sa propre vie.

Dans un décor de rêve pour qui aime la nature et le silence, Henderson nous dépeint une société américaine en souffrance avec une écriture puissante et évocatrice. Mélange de roman des grands espaces, drame et roman noir, "Yaak Valley, Montana" balaye de nombreuses thématiques et cueille le lecteur avec finesse et intelligence. Une belle découverte littéraire, très loin de l'American way of life, que je vous encourage à entreprendre !


samedi 22 octobre 2016

L’hôpital, la charité et tout le reste...

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Dessin de Bar tiré de son blog.

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vendredi 21 octobre 2016

"Voix sans issue" de Céline Curiol

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L’histoire : Elle est jeune, elle vit à Paris et travaille à la gare du Nord. Invisible, elle annonce l'arrivée des trains, les horaires, les départs et les voies, accompagne l'éloignement, la séparation ou l'espoir. Seule elle rentre chez elle, elle attend l'appel de l'homme qu'elle aime. Un soir d'ivresse, ils se sont embrassés, mais l'homme est amoureux d'un Ange, une créature ineffaçable.

Seule elle quitte son appartement pour tuer le temps dans les rues de la ville, dans ces quartiers dangereux à la nuit tombée, ces boîtes et ces cafés où la beauté est encombrante. Car la jeune femme vit là, attentive, sensible à cette réalité urbaine. Elle ne se dérobe pas, elle convoque le hasard et la sincérité comme on joue au poker. Juste pour voir, pour entendre le réel, être présente au monde. Lentement elle interpelle celui qu'elle aime. Lentement il vient vers elle.

La critique de Mr K : Lecture différente pour moi avec ce roman qui m’a attiré lors d’un désherbage de médiathèque à Lorient. Il se dégageait de la quatrième de couverture de Voix sans issue une ambiance crépusculaire et hypnotique qui m’a poussé à acquérir le volume. Grand bien m’en a pris car après des débuts difficiles, le roman explose littéralement et donne à voir des sommets insoupçonnés d’introspection et un personnage attachant comme jamais. Un mini coup de cœur !

La narratrice n’a pas de nom, on ne sait pas grand-chose d’elle si ce n’est qu’elle est la voix des voies, Gare du Nord à Paris. Elle a rencontré un homme lors d’une soirée entre amis, il est déjà pris mais ils se sont embrassés lors d’un acte manqué. Depuis, elle ne fait que penser à lui, le croise et le recroise, et peu à peu un lien ténu se crée au sein d’une existence désolée et quasi vide de sens. Ce livre nous décrit les journées qui passent, les atermoiements et les rencontres que peut faire cette héroïne atypique et recroquevillée sur elle-même. S’en sortira-t-elle ? Bousculera-t-elle son existence bien réglée pour sortir de sa zone de confort ? Finira-t-elle par conquérir l’être aimé ? C’est un peu à toutes ces questions et bien d’autres que Céline Curiol formule un livre-somme d’une rare intensité tout au long de ces 245 pages.

L’héroïne est donc au centre de tout dans ce récit écrit à la troisième personne du singulier qui impose d’emblée une distanciation avec le sujet que l’on lit. Cela n’empêche pas de rentrer au plus profond de cet être meurtri par l’existence. Vivant sans passion, on sent bien qu’elle a un poids sur l’âme et le cœur. Elle traverse les journées sans envie, traînant sa nonchalance et un certain mal de vivre. De menus flashbacks font penser qu’un acte horrible s’est déroulé dans son adolescence et qu’il a conditionné la suite. Assez isolée, elle a quelques rares amis et ne semble plus avoir de liens familiaux. Et il y a lui, cet homme au magnétisme immédiat, son coup de foudre, celui qui pour une fois réussit à la faire vibrer et éprouver autre chose que de l’indifférence ou de la simple sympathie. Mais ce n’est pas aisé de se livrer, de passer le cap surtout quand on se déprécie comme elle.

Et pourtant elle a des qualités certaines notamment dans l’écoute et l’empathie qu’elle éprouve au gré de quelques rencontres qui nous sont rapportées entre les phases où elle croise celui qu’elle pense être l’homme de sa vie. Cela donne lieu à quelques séquence tantôt attendrissantes, tantôt ubuesques voir surréalistes : la rencontre de Momo et le tirage de pétard dans son appartement, le peintre qui voit en elle un modèle de beauté, le dragueur impénitent qui veut la mettre dans son lit... malgré la tension ou le dérangement que peut procurer de telles rencontres, la narratrice se plie au jeu de la conversation voir de la séduction parfois. Il suffirait finalement d’un rien pour que son être bascule, que les yeux de l’aveugle s’ouvrent et contemplent son réel reflet dans le miroir.

Céline Curiol nous invite donc à suivre la trajectoire de cette femme déglinguée mais qui pourtant ne s’apitoie pas et a plutôt tendance à se renfermer dans un certain fatalisme. Réaliste au possible, ce portrait est d’une beauté troublante et dérangeante. D’ailleurs, les débuts sont difficiles, il faut s’accrocher à ces paragraphes sans dialogues, tournés vers l’héroïne, poussant la description au maximum, tranchant dans le vif et s’enfonçant au plus profond du personnage. Mais une fois l’habitude prise, on se rend compte qu’on est face à un sacré tour de force et à un texte d’une rigueur et d’une profondeur extrême qui captive le lecteur jusqu’au bout. On n’en ressort pas tout à fait indemne et curieusement on en redemanderait presque !

Une sacrée belle lecture que je ne peux que conseiller à tout ceux qui apprécient la littérature quand elle se révèle être parfois un reflet de l’âme. Un petit bijou !

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jeudi 20 octobre 2016

"Un Fauve en cage" de Dodier

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L'histoire : L'épicerie de Burhan Seif El Din est une véritable caverne d'Ali baba. On y trouve tout et n'importe quoi. Et même n'importe qui. Des voleurs, en l’occurrence. Casqués, tout de cuir vêtus, les voyous menacent l'épicier et frappent une jeune cliente. Choquée, celle-ci ne se rappelle ni de son nom ni son adresse. Mémoire brisée. Dès lors, Jérôme K. Jérôme Bloche, détective au grand cœur, s'évertue à renouer le fil interrompu des souvenirs de la jeune femme. Il n'aurait pas dû.

La critique de Mr K : C'est au cours d'un chinage de plus que je tombai par hasard sur le présent volume d'une série que j'affectionne tout particulièrement depuis ses origines. Loin d'avoir fait le tour des aventures de ce jeune détective privé, c'est avec un plaisir non dissimulé que j'entamai la lecture de ce quatorzième volume d'enquête...

Suite à un braquage foireux dans l'épicerie du quartier où il réside, Jérôme K. Jérôme Bloche se retrouve avec une belle et jeune amnésique sur les bras. N'écoutant que son bon cœur et sa curiosité maladive, il s'élance sur les traces du passé de la jeune femme. L'enquête avançant, il devra se méfier des deux mystérieux motards à l'origine du drame et d'un jeune-homme cloîtré chez lui qui ne semble pas avoir toute sa raison. Mais il devra aussi jongler avec la jalousie de sa douce et fougueuse Babette, son amoureuse d'hôtesse de l'air!

Ce fut un réel plaisir de retrouver Jérôme K. Jérôme Bloche. J'ai une tendresse toute particulière pour ce personnage un peu à l'ouest, grand admirateur de Bogart et des récits policiers des années 50 et 60. Désuet, par moment benêt et naïf, il dégage une humanité fraîche et innocente. Il a le don de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment mais il arrive toujours à s'en sortir grâce à son sang froid et une bonne part de chance. Ces capacités de déductions ne sont pas en reste, comme je le dirais plus bas, elle ne sont pas vraiment mises à rude épreuve dans ce volume de ses aventures. Pour autant, il n'est pas au bout de ses peines avec notamment un bonne séance de poutrage avec Babette et quelques courses poursuites haletantes.

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On retrouve ainsi avec plaisir les personnages secondaires récurrents dans la série avec Babette très en forme (mais peu présente par rapport à d'autres enquêtes), on croise la concierge maternante et l'épicier toujours aussi de bon conseil notamment lors de la scène d'introduction. Les opposants sont pas mal non plus avec un esprit dérangé bien branque qui révélera son secret dans les toutes dernières planches. La pauvre victime est elle par contre plutôt fade et sans grand intérêt. On se prend même à se dire que finalement on se fiche un peu qu'elle s'en sorte ou pas...

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D'ailleurs en soi, l'enquête est loin d'être pénétrante et entraînante. La faute à des péripéties pas vraiment originales et que l'on voit venir de loin. Du coup, on lit cette BD avec un plaisir moindre en attendant la prochaine gaffe du héros ou l'intervention d'un personnage déjà connu. L’ensemble sonne un peu creux et la révélation finale n'est finalement pas si surprenante que cela. J'ai largement préféré dans cette série les scénarios de L'Ombre qui tue ou du Vagabond des dunes. Reste cependant quelques passages bien marrants et un héros toujours aussi attachant.

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Au final, une lecture plaisante mais loin d'être indispensable tant on sent que malgré un talent certain au dessin, le scénario est bien maigre et déjà lu et vu. Dommage dommage...

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mercredi 19 octobre 2016

"Frères d'exil" de Kochka

Frères d'exilL'histoire : Il y a des moments dans la vie
où ce qu'on croyait solide s'effondre...
Où que la vie t'emmène, Nani,
n'oublie jamais d'où tu viens, mais va !

La critique Nelfesque : Quel bel objet que ce "Frères d'exil" de Kochka ! D'emblée, la couverture séduit par ses tons doux et son trait apaisé. Tout le long de ce court ouvrage de 155 pages, on retrouve les illustrations de Tom Haugomat comme autant de petites bulles de tendresse.

Et de la douceur, il en faut en ces temps troublés et dans l'ouvrage de Kochka, c'est tout un esprit de tolérance, de respect et d'humanité qui est sollicité.

Nous suivons ici l'histoire de Nani, enfant née sur une île qui est vouée à disparaître. Où est-elle exactement ? Cela importe peu. Nani est une enfant, issue d'un pays en souffrance, comme il en existe tant d'autres sur la surface de notre planète. Elle quitte sa terre, ses grands-parents qu'elle aime tant mais qui ne peuvent pas se déplacer, elle laisse derrière elle ses souvenirs, ses amis, ses racines, tout ce qui a fait jusqu'ici son quotidien, pour suivre ses parents vers un ailleurs que tous espèrent meilleur.

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Elle va connaître le deuil, le froid, la peur. Elle va espérer, rêver, faire confiance. Avec Semeio, jeune orphelin au coeur brisé que la famille de Nani va prendre sous son aile, elle va, au fil de son voyage vers l'inconnu, lire les lettres que son grand-père, Enoha, lui a écrites pour l'apaiser, lui donner de la force, l'aider à avancer et l'accompagner par les mots dans son long périple, lui qui ne peut la suivre.

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"Frères d'exil" est un ouvrage qui résonne douloureusement avec l'actualité. Par des mots simples et une histoire universelle, emplie d'amour et de bienveillance, Kochka donne à lire aux plus jeunes une histoire douloureuse mais pleine d'espoir. Pour qu'ils gardent l'esprit ouvert, qu'ils éprouvent de l'empathie et pensent aux jeunes migrants avec compassion. Autant de facultés qui font parfois défaut aux adultes... Une belle lecture pour une belle cause dans un bel écrin !

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mardi 18 octobre 2016

"Pour adultes seulement" de Philip Le Roy

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L'histoire : Qui traque Venus, sept ans, et Julie, sa jolie baby-sitter ? Des tueurs ? Des flics ? Qu'est-ce qui a bien pu motiver le massacre des parents de la première, en pleine nuit ; dans un quartier huppé de Los Angeles ? La famille Kleinfeld semblait pourtant heureuse, sans problème. Julie a sauvé Venus du carnage à bord de la décapotable familiale. Instinct de survie. Mais comment vont-elles pouvoir se tirer de ce cauchemar ?

La critique de Mr K : Philip Le Roy n'est pas un inconnu pour moi. Il m'avait laissé un goût amer suite à ma lecture décevante du Dernier testament en 2010. J'avais trouvé cet ouvrage assez grotesque et très caricatural dans le traitement des personnages. À l'époque un ami internaute m'avait conseillé de lire plutôt son premier roman Pour adultes seulement. Le hasard d'un chinage l'a mis sur ma route et c'est Nelfe qui l'exhumai de ma PAL lors de notre traditionnelle séquence "Pioche dans ma PAL pour qu'elle se réduise un peu !". Comme vous allez pouvoir le lire, même s'il n'est pas exempt de défauts, on passe un bon moment avec ce roman et on ne peut relâcher le livre sans l'avoir fini !

En commençant cet ouvrage, on s'engage dans un road movie infernal sans aucun temps mort où deux jeunes héroïnes sont poursuivies par de mystérieux hommes qui ont massacré la famille de l'une d'elle. On suit donc leur fuite en avant, leurs rencontres avec divers individus recommandables ou pas et dans un deuxième temps l'enquête menée par un shérif abîmé par la vie et un jeune loup du FBI aux dents longues. Par petits morceaux, on entrevoit la vérité au fil des pages avec des révélations constantes qui mènent à un ultime chapitre qui fait son petit effet tant on sombre dans une noirceur sans nom.

La première qualité de ce roman est sa capacité à immerger le lecteur dans une ambiance poisseuse à souhait. Difficile en effet d'apercevoir la moindre lueur d'espoir durant un bon moment tant la menace est insidieuse et peut surgir de nulle part. À ce propos, évitez de trop vous attacher aux personnages car Philip Le Roy aime à les dézinguer très vite après nous les avoir présenté en détail. Quel sadique cet auteur ! Faux ou vrais flics, commanditaires mystérieux, populations revêches... à qui peut-on faire confiance ? On a l'impression d'observer un gigantesque jeu du chat et de la souris entre perversion, course-poursuite infernale et fatum implacable. C'est bien rendu, stressant à souhait et l'on ne peut s'empêcher de continuer sa lecture, hypnotisé par une histoire apparemment simple mais aux ramifications finalement plus complexes.

Le background est aussi de toute beauté avec des paysages et cadres purement américains tels qu'on se l'imagine dans notre vieille Europe : le désert et les énigmes qu'il comporte, les bars malfamés et interlopes peuplés d'âmes croupies et introverties, les amérindiens et leur vie mystique, les explorateurs des temps modernes qui parcourent le territoire nord-américain, la question de l'immigration mexicaine, le lobbying et toute une galerie de personnages secondaires qui donnent vie à un univers réaliste, distendu entre la beauté d'un pays épris de liberté où grandissent aussi vicissitudes et rancunes. Impossible de lâcher cette lecture tant on est happé par l'univers puissant et sombre qui se dégage de ces pages (315), pour ma part il ne m'a fallu que quelques heures pour en venir à bout.

Les personnages bien que classiques sont assez charismatiques. La psychologie est suffisamment poussée pour leur donner une réelle consistance et identité propre malgré une structuration physique et psychologique déjà lue souvent dans de précédentes lectures. J'ai particulièrement aimé le personnage de Julie, jeune fille au pair française qui se retrouve embarquée dans une histoire terrifiante qui la dépasse totalement et qui va devoir se transcender et quelque part se découvrir pour s'en sortir. L'image du sage renvoyée par un homme amateur d'échec isolé dans le désert mojave est aussi un excellent passage empreint d'humanité et de mysticisme universaliste. Le duo d'enquêteur fonctionne aussi à plein régime et m'a d'ailleurs fait pensé à ceux concentrés dans la très bonne série True detective. Bien que très noir, ce roman propose aussi quelques passages navigant vers la comédie notamment avec quelques passes d'armes verbales bien senties. Je suis amateur et pour le coup, j'ai été ici comblé en la matière. Petit bémol dans un ensemble plutôt flatteur, on échappe pas à quelques séquence invraisemblables (les modernistes diront WTF !) qui ternissent un peu le vernis réaliste de l'ensemble.

Pour autant, on passe un excellent moment pour une lecture bien flippante par moment et très addictive. L'écriture souple, accessible et bien menée accroche immédiatement et ceci dès les premières pages. Un très bon thriller des familles que je vous invite à découvrir au plus vite.

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