mardi 11 décembre 2018

"L'Enfant de la haute mer" de Jules Supervielle

julessupervielle

L'histoire : Comment s'était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l'aide de quels architectes, l'avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d'un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu'elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d'ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l'eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, parmi de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ?

La critique de Mr K : J'ai une relation très particulière avec Jules Supervielle, poète franco-uruguayen malheureusement pas assez lu par chez nous. C'est grâce à lui que j'ai décroché mon concours de professeur de Lettres-Histoire avec un magnifique texte tiré de l'ouvrage La Fable du monde. Depuis, je n'avais pas recroisé son chemin jusqu'à un séjour à notre Emmaüs préféré où le présent recueil de nouvelles me tendait ses petites pages implorantes. Incapable de résister, je l'adoptais immédiatement et il est maintenant temps pour moi de vous dire ce que j'ai pensé de L'Enfant de la haute mer, un ouvrage mêlant surréalisme, poésie intimiste et universelle à la fois. Une expérience différente de ce que je lis d’habitude mais éclairante et d'une beauté morbide à coupler le souffle.

Morbide est en effet le terme qui me vient en premier à l'esprit en évoquant cette lecture. Beaucoup des huit nouvelles tournent autour de la mort et de la disparition (du corps, de l'âme, voir de l'identité). Sans tomber dans le glauque mais dans une manière d'aborder la destinée humaine différente de ce que l'on a l'habitude de voir ou lire, Supervielle nous conte des existences sur le fil du rasoir, décalées et pour certaines appartenant à la dimension fantastique. On passe ainsi allégrement du monde des vivants aux morts, de celui des corps physiques englués dans un quotidien morose à celui d'esprits égarés qui ne savent même plus s'ils existent vraiment ou pourquoi ils survivent.

Ainsi une petit fille réside dans une étrange ville perdue au cœur de l'Océan Atlantique, elle vit seule et va à l'école en attendant un éventuel navire qui viendrait la sauver. Dans une autre nouvelle, Supervielle nous raconte la nativité à travers les yeux de l'âne et du bœuf, variation biblique étonnante et pleine de douceur. Dans un autre texte, c'est une noyée que l'on suit au fil de son périple dans la Seine, elle va rencontrer nombre d'esprits et de divinités qui règnent sur l'au-delà. Une autre nouvelle nous raconte ce qui se passe au ciel quand les esprits s'y rencontrent entre chamailleries et reconnaissance mutuelle. Ailleurs, un rite de passage ne se passe pas comme prévu dans une tribu d'amérindiens laissant une porte ouverte au Mal qui pourrait prendre le contrôle de Rani, nouveau chaman de la tribu. Une histoire nous fait part de la vie d'une jeune fille qui naît avec une voix de violon ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes à sa famille et dans un autre très court récit, un homme et son cheval portent le même nom, la mort de l'un d'entre eux va provoquer une mutation chez l'autre. Enfin, dans une nouvelle qu'aurait pu écrire Steinbeck, un marchand oriental traversant un désert va faire escale dans une ferme pour y vendre quelques objets. Malheureusement pour lui, c'est la mort qui l'y attend.

Difficile de décrire vraiment le contenu tant il appartient parfois à la poésie pure faite de chimères et ressentis très personnels. Je ne suis pas vraiment certain que chacun y trouvera la même chose selon son vécu, ses croyances et ses attentes. Sachez simplement que l'auteur use d'une langue merveilleusement simple et évocatrice, provoquant l'évasion immédiate et une rêverie langoureuse. La mélancolie qui habite ses pages nous saute au visage, nous emprisonne et nous emmène sur des chemins de traverse à l'atmosphère nébuleuse entre douceur et amertume, rires et larmes. Au delà de ces petites histoires bizarres, il nous parle de nous les hommes, de nos errances et de nos capacités à rebondir même si finalement rien n'est jamais définitif et que notre condition nous rattrape tôt ou tard.

J'ai aimé cette lecture qui nous rappelle notre mortalité sans pour autant nous plomber. Il y a une grande source de chaleur et de joie qui habitent ses lignes malgré un contenu parfois pétrifiant. On navigue bien souvent à vue, il faut se laisser bouleverser, bousculer dans ses certitudes pour pénétrer cet univers si particulier d'un auteur au sommet de sa forme. Un bien bel ouvrage qui comblera les âmes avides de sensations fortes, de voyages littéraires au long cours et de beautés littéraires inexplorées.

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dimanche 9 décembre 2018

Petit craquage hivernal...

Aujourd'hui, chronique d'un petit craquage effectué la semaine dernière lors d'un passage impromptu dans notre Emmaüs préféré pas loin de chez nous. En théorie, vu l'ampleur de ma PAL, je ne suis pas sensé y mettre les pieds ! Mais bon... je n'allais pas laisser Nelfe y aller toute seule, elle avait absolument besoin de moi pour la conseiller en matière de pelotes de laine (je suis un expert sur cette question, c'est bien connu, on vient de loin pour me consulter...) car Madame aime aussi les loisirs créatifs et s'est prise d'une passion soudaine pour le crochet. Bref, impossible d'aller là-bas sans faire un petit tour au rayon livres qui est toujours fort bien achalandé... Voici le résultat en image !

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Je trouve que j'ai été plutôt raisonnable et croyez moi ce fut dur ! J'ai du laisser derrrière moi une bonne dizaine de titres qui m'intéressaient fortement... Mais il parait que la vie est une question de priorité, je rajouterai pour ma part que c'est une question de temps et de place à la maison! Nelfe sachant se montrer convaincante - et légèrement autoritaire aussi -, je mes suis concentré sur l'essentiel avec neuf titres très pormetteurs, Madame se contentant d'un seul livre (elle a toujours été plus light que moi niveau craquage, ça ne surprendra personne parmi nos habitués !). Et c'est parti pour les traditionnels commentaires des nouvelles acquisitions !

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(Petite sélection classique pour commencer !)

- Les Trois mousquetaires d'Alexandre Dumas. Cela va en surprendre certains mais je ne l'avais pas à la maison alors que ce fut une de mes premières lectures de jeunot. Je le recherchais depuis des années en occasion ! En fait pour la petite histoire, j'ai choppé Vingt ans après d'Alexandre Dumas depuis déjà quelques années et que je n'ai jamais lu. Avant de le lire, je voulais absolument relire le classique de base pour pouvoir profiter au maximum de sa suite. C'est désormais chose possible et je me réjouis d'avance de ce re-reading et de ce qui va suivre.

- Le Voleur d'enfants de Jules Supervielle. Ma récente redécouverte de cet auteur via ma lecture de L'Enfant de la Haute mer m'a enthousiasmé (chronique à venir très prochainement) et ce roman venait à point pour continuer l'exploration de la bibliographie de Supervielle, cet auteur franco-uruguayen à la langue si poétique et si marquante. Pas de nouvelles donc au programme avec cet ouvrage mais un récit long sous forme de conte d'une enfance perdue et mélancolique.

- Les Fourmis de Boris Vian. J'ai du mal à résister à Boris Vian je l'avoue. Malgré une oeuvre inégale, il reste pour moi l'auteur du plus beau roman qui soit : L'Écume des jours (ne venez pas me parler de l'adaptation de Gondry que je trouve bof !). Il s'agit ici d'un recueil de nouvelles qui s'inscrivent, selon la quatrième de couverture, justement dans la veine de mon livre préféré. Je n'ai pas hésité deux secondes et j'adoptais immédiatement ce petit orphelin où l'on est sensé retrouver toute l'émotion, la verve, la fantaisie et l'insolence de Vian. Hâte d'y être !

- Madame Chrysanthème de Pierre Loti. Comme de nombreuses personnes avant moi, je suis tombé sous le charme de Pierre Loti avec son Pêcheur d'Islande qui malgré le temps qui passe reste un livre culte au charme indéniable. Basé sur ses voyages et expériences en Orient (il a été officier de Marine), cet ouvrage fait la part belle à la culture japonaise, la découverte de l'Empire du Soleil levant et à la rencontre avec une femme fantasmée qui devient bien réelle. Ce livre a tout pour me plaire !

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(Quelques ouvrage contemporains pour continuer...)

- Notre part des ténèbres de Gérard Mordillat. J'ai découvert Gérard Mordillat en tant qu'écrivain de roman l'année dernière avec son très bon La Tour abolie. On retrouve à priori la même verve et le même engagement bien à gauche avec cette histoire d'employés qui vont séquestrer en pleine mer les actionnaires de leur société. À priori, la peur change de camp ! Ce n'est pas pour me déplaire...

- Nouvelles chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin. Voila un volume que je recherchais aussi tout particulièrement depuis quelques années, c'était le tout dernier tome qu'il me manquait pour pouvoir me proposer un défi lecture de taille : relire toutes les chroniques à la suite l'été prochain ! J'ai adoré cette saga lors de sa découverte au début de mes études, il me tarde d'y retourner y faire un tour et de vous la chroniquer.  Trop content d'avoir enfin la collection complète !!!

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(Un petit passage dans la dimension SF...)

- Janua vera de Jean-Philippe Jaworski. J'ai beaucoup entendu parler de ce livre en 2008 lorsqu'il a reçu le prix du Cafard Cosmique. Ouvrage de fantasy réputé par sa densité et sa puissance évocatrice, il me tarde de suivre les aventures de héros dépassés par leurs tourments intérieurs, d'odieux complots et des destins contrariés. M'est avis qu'il ne fera pas long feu dans ma PAL celui-là !

- La Mort vivante de Stephan Wul. Typiquement, l'auteur auquel je ne peux résister, chacune de mes lectures précédentes de lui se sont révélées riches et sources de plaisir de lecture. Dans ce roman, Stephan Wul met en jeu l'opposition classique entre science et croyance religieuse. Joachim le héros est un biologiste talentueux qui fuit sa planète d'origine qui est frappée par un interdit religieux. Cet apprenti sorcier, qui cherche à créer la vie, veut se substituer à Dieu, mais cela se fera-t-il sans risque ? C'est tout l'enjeu de ce petit roman de 150 pages qui est diablement tentant !

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(La seule et unique acquisition de Nelfe)

- Les Larmes noires sur la terre de Sandrine Collette. Typiquement le genre de livre qui plait à ma douce : une héroïne au bout du rouleau abandonnée de tous, l'arrivée dans une communauté de réprouvés et l'entraide qui finit par s'installer mais ne garantit pas d'atteindre sans risque la stabilité et pourquoi pas le bonheur... Vu le sourire que Nelfe arborait en trouvant ce livre, je pense que ça va être une très chouette lecture pour elle.

C'en est fini de cet état des lieux qui fait la part belle aux livres espérés, aux valeurs sûres mais aussi aux découvertes intéressantes qui restent à confirmer. Les petits nouveaux vont donc aller rejoindre leurs compagnons de PAL dès maintenant et attendront sagement (et plus ou moins longtemps...) qu'on vienne les chercher pour les dévorer. Ce qui est sûr, c'est qu'ils finiront tous par être chroniqués !

vendredi 7 décembre 2018

"De la nature des interactions amoureuses" de Karl Iagnemma

De la nature des interactions amoureuses

L'histoire : Dans les huit nouvelles réunies ici, mathématiciens et chercheurs tentent de trouver un équilibre satisfaisant entre les élans du cœur et la pensée rationnelle, dans l'espoir de créer des liens humains aussi solides que les équations et les grandes théories qui structurent leur existence. Ainsi, un universitaire frustré tente de retranscrire sous forme de diagramme la relation compliquée qu'il entretient avec sa petite amie pour l’analyser. Un phrénologiste du XIXe siècle se voit quant à lui forcé de réévaluer le rapport entre connaissance et passion lorsqu'une arnaqueuse dont il est tombé amoureux le bat à son propre jeu. Une femme vit dans l'ombre écrasante de son mari et observe, entre effroi et incrédulité, les expériences controversées qu'il mène sur des sujets humains. Et un vieux professeur rêvasse inlassablement à ses deux obsessions : une belle condisciple rencontrée dans sa jeunesse, et le théorème qui a rendu cette femme célèbre.

La critique de Mr K : Retour en Terres d'Amérique aujourd'hui avec un nouveau recueil de nouvelles américaines à mon actif avec De la nature des interactions amoureuses de Karl Iagnemma qui se propose de mêler la science et l'amour au cœur de huit nouvelles. L'auteur est lui-même un scientifique de haut vol et ce premier recueil fort remarqué outre-atlantique a la particularité de mêler des éléments qui à priori sur le papier ne vont pas ensemble. C'est bien connu, le cœur a ses raisons que la Raison ignore...

Huit nouvelles, huit histoires de cœur donc ou du moins de sentiments mêlés entre amour, amitié, compassion, obsession parfois. Tour à tour, on rentre dans des intimités bien diverses et l'on décortique les affres de la contradiction, des luttes intérieures qui nous habitent et nous donnent ce petit supplément d'âme qui fait de nous des êtres humains. Je dois avouer qu'avec un tel programme, j'avais de grosses attentes... qui ont été douchées dès les deux premières nouvelles (dont la première qui donne son nom au recueil) que j'ai trouvé plutôt quelconques et à l'intérêt limité. Cependant, le niveau s'élève par la suite. Ouf ! On l'a échappé belle !

Je passerai donc rapidement sur les deux premières nouvelles (De la nature des interactions amoureuses et Le Rêve du phrénologue) qui ne m'ont pas plu, la faute essentiellement aux protagonistes principaux que j'ai trouvé sans réelle saveur, voire agaçants. Point commun entre les deux, la quête de l'amour absolu, chacun à sa manière via la science et la quête de vérité. La mayonnaise n'a pas pris de mon côté et j'étais plutôt pessimiste pour la suite. Heureusement que je suis perspicace et que j'abandonne difficilement une lecture, je serais passé à côté de beaux récits.

Dans Le Théorème Zilkowski, on retrouve la traditionnelle histoire du triangle amoureux qui a vu ici le héros perdre sa copine au profit de son colocataire. Des années plus tard, il va les recroiser et des souvenirs douloureux vont ressurgir. Ce mathématicien de génie va être confronté à la foi dévorante qui habite désormais son ex et cela va peut-être remettre en cause nombre de ses certitudes. Plutôt classique dans sa facture générale, de beaux portraits d'âmes torturées en ressortent et l'on est touché par les souffrances et les non-dits exposés. Dans L'Approche confessionnelle, tout commence avec une femme qui décide de suivre son VRP de copain qui est sensé vendre les mannequins en bois qu'elle fabrique à de potentiels acheteurs. Là encore, deux beaux portraits d'âmes sœurs qui se sont perdues en chemin, qui ont du mal à démarrer dans la vie (ils sont encore jeunes). Avec quelques flashback bien sentis et des révélations tardives, la fin ne laisse pas trop de doute sur la nature biaisée d'une relation qui en est à son crépuscule...

La nouvelle suivante sort du lot car elle me paraît presque hors sujet. Dans L'Agent des affaires indiennes, un homme vient occuper un poste de médiateur entre des amérindiens et des colons blancs. Sous la forme d'un journal intime, il nous raconte ses journées et surtout l'accumulation des tensions avec une violence larvée qui est à deux doigts d'exploser et contre laquelle il ne semble rien pouvoir faire. Ce texte d'une grande beauté parle davantage d'empathie et d'humanité dans un monde de brutes. C'est un de mes récits préférés mais je dois avouer que le lien avec le reste des textes m'a échappé. Dans Règne, ordre, espèce, on suit la fascination de la narratrice (une spécialiste en gestion forestière) pour un théoricien qu'elle a étudié plus jeune. Elle lit même le même extrait de son ouvrage référence à ses amants, c'est dire ! Ce récit est vraiment pas mal du tout car cette passion irraisonnée nourrit une enquête parfois drôlatique et débouche enfin sur la rencontre attendue ! Je vous laisse découvrir la suite...

Dans La Femme du mineur, un mineur s'intéresse à des problèmes mathématiques en cachette de sa jeune femme qui n'y entend rien et se révèle quelque peu bigote. On sent qu'il veut se prouver quelque chose et notamment qu'il vaut mieux que son travail débilitant. J'ai aimé sa soif de savoir et son abnégation à vouloir briser les barrières sociales de l'époque car c'est de cela qu'il est vraiment question dans ce court récit. Quand sa femme découvre ses activités secrètes, elle se pose des questions et remet même tout en cause. Plutôt légère dans sa forme, cette nouvelle m'a beaucoup touché. Enfin, dans Les Enfants de la faim, une femme délaissée par son médecin de mari s'ennuie. Un jour, un patient s'invite durablement dans la demeure (qui comporte une infirmerie où le docteur s'adonne à des expériences peu ragoûtantes) et un étrange lien va se créer entre eux. De très belles pages là encore sur les sentiments contradictoires que l'on peut éprouver envers l'être aimé. Se déroulant au XIXème siècle, l'ambiance à l'ancienne contribue à la réussite de ce court récit qui fait partie de mes préférés de ce recueil.

Au final, voilà un recueil intéressant qui réserve de bons moments de lecture et d'autres plus anecdotiques. Étrange sentiment vraiment, l'écriture est assez inégale d'un texte à l'autre et le sentiment d'empathie varie lui aussi énormément. Sans doute que certaines âmes scientifiques me laissent de marbre, c'est mon côté littéraire qui ressort ! Une lecture sympathique mais finalement pas inoubliable. Il faut dire que la collection Terres d'Amérique possède un sacré catalogue en matière de nouvelles et en ayant lu énormément, je dois avouer que celui-ci est un ton en dessous. À réserver aux indécrottables fans de nouvelles US !

mercredi 5 décembre 2018

10 films, 10 claques !

Suite au challenge IG, 10daysmoviechallenge, où je devais livrer dix clichés de films qui m'ont marqué, certains d'entre vous souhaitaient que je donne quelques explications à ces choix que vous imaginez cornéliens. Dur dur en effet de pouvoir sortir LES dix films qui m'ont le plus inspiré, "émotionné" ou encore frappé. Le fait est que ma liste était bien plus longue et que sans doute, je referai l'exercice avec notamment une sélection de films plus anciens. Voici donc à nouveau les dix images avec cette fois-ci pour chacune d'entre elles une petite légende pour l'accompagner !

1

Blade runner de Ridley Scott (1982). Sans aucun doute, un de mes films SF préférés, tiré de mon auteur favori de science-fiction : Philip K. Dick. Il n'a pas pris une ride avec des effets spéciaux fascinants, une ambiance polar bien poisseuse, des acteurs en état de grâce et un univers paranoïaque très bien rendu où l'on se rend bien compte une fois de plus que l'être humain est une belle saloperie. Je retiendrai tout particulièrement la scène sur les toits avec le duel final entre Harrison Ford et Rudget Hauer et surtout l'histoire d'amour folle entre Deckard et Rachel. J'avoue, je pleure à chaque fois. Petite info supplémentaire, je vais pouvoir ENFIN le voir au cinéma en mars prochain car le cinoche de Lorient le diffuse de nouveau début 2019. Hâte d'y être !

2

Brazil de Terry Gilliam (1985). Terrible et définitif, j'ai régulièrement la chanson éponyme en tête et je ne peux m'empêcher de voir dans cette oeuvre une vision prémonitoire de ce que nous vivons aujourd'hui. Le monde est devenu fou et Gilliam l'avait prédit. Le règne de l'apparence, l'individualisme forcené, la fin des rêves et de la poésie, le totalitarisme moral et la bien-pensance au pouvoir, la bureaucratie exacerbée... autant d'éléments remarquablement traités par un cinéaste génial, servi par une troupe d'acteurs au diapason et nous livrant une fin tétanisante qui me laisse à chaque fois sans voix. Une oeuvre culte !

3

The Big Lebowski de Ethan et Joel Coen (1998). Sans conteste, MON film préféré ! Celui que j'ai vu le plus de fois (on doit pas être près de la cinquantaine de visionnage). C'est un film incroyable, complètement barré où l'on trouve tout entre comédie et drame, un personnage au charisme incroyable (Jeff Bridge, je t'aime !), des dialogues inoubliables que j'aime à ressortir à l'occasion, toute une série de persos frappadingues, une intrigue tortueuse et farfelue, une inventivité de tous les plans en terme de technique pure et au final un plaisir de cinéphile toujours intact malgré les années qui passent.

4

La Cité de la peur d'Alain Berbérian (1994). Là encore, un film culte, ma comédie préférée dont je connais les dialogues par coeur. C'est bien simple avec Nelfe et mes potes, il n'y a pas une semaine où l'on ne cite pas un dialogue de ce film au moins une fois dans le quotidien ou en soirée. Des gags en cascade, un humour destructeur comme je les aime et un état d'esprit bien gamin qui fait toujours mouche. D'ailleurs, rien que d'en parler, ça me donne envie de le re-regarder !

5

L'Antre de la folie de John Carpenter (1994). Dans le genre flippant, ce film se pose là. Belle plongée en enfer pour Sam Neill qui recherche un auteur d'épouvante qui a mystérieusement disparu. Métrage superbement bien réalisé, doté d'une BO du feu de Dieu et d'un personnage principal qui ne sait plus faire la différence entre le réel et l'imaginaire, ce film est un bijou de construction et de déconstruction qui ne prend pas le spectateur pour un imbécile. À voir absolument !

6

Dancer in the dark de Lars Von Trier (2000). Vu deux fois au cinéma à l'époque et totalement traumatisé à chaque fois, j'étais liquide à chaque fin de séance ! Fan inconditionnel de Bjork et de Von Trier, ces deux là se sont trouvés et même si la relation fut orageuse entre eux durant le tournage, ce film est une merveille de drame intimiste comme sait si bien les tourner ce cinéaste hors norme. Très beau, d'une sensibilité à fleur de scène, on passe un moment exceptionnel mais aussi très rude. Un véritable électro-choc dont j'appréhende toujours le revisionnage !

7

Fight Club de David Fincher (1999). Le film coup de poing qui fait réfléchir et se trouve à la genèse de mon engagement et de ma philosophie. Oeuvre culte à sa manière, sans concession et d'une beauté mortifère incroyable, j'en ai des frissons rien qu'à l'évoquer. Critique acerbe de nos sociétés de consommation, remarquable portrait d'un homme perdu et analyse fine des manipulations de masse, c'est puissant, déroutant et totalement irrespectueux. J'adore !

8

Lost Highway de David Lynch (1997). Sans doute l'un des films les plus space que j'ai pu voir au cinéma. Je suis sorti complètement assommé par la séance et j'y suis retourné le lendemain tant j'avais envie de replonger dans cet univers interlope qui m'a fait découvrir un de mes réalisateurs préférés. Sans queue ni tête, d'une noirceur sans égale, d'une beauté formelle nette et sans bavure, une BO géniale qui m'a fait découvrir quelques artistes que je trouve incontournables (Nine inch nails notamment) et un Bill Pullman totalement azimuté font à mes yeux de ce film une pièce de choix.

9

Requiem for a dream de Darren Aronofsky (2000). Là encore un film qui m'a pris à la gorge avec ce portrait à multiples facettes de l'addiction sous toutes ses formes. Deuxième film de son réalisateur, c'est un coup de maître millimétré au plan près et qui ne laisse vraiment aucune échappatoire à ses personnages et à ses spectateurs. Acteurs incroyables (mention spéciale à Ellen Burstyn, bouleversante), scénario d'une noirceur sans égale, un BO terrifiante (j'ai été assez con pour l'acheter en plus ! LOL !) et un orfèvre à la caméra font de ce film un classique dont on entendra encore parler pendant longtemps.

10

The Rocky Horror Picture Show de Jim Sharman (1975). L'ovni de ma sélection, un film culte entre tous que j'ai eu l'honneur de voir à Paris dans les séances spéciales complètement débridées qui lui sont dédiées au Studio Galande chaque mois. Romance, érotisme, fantastique, SF, irrévérencieux à souhait, j'aime cette oeuvre totale portée par un Jim Curry absolument génial. Cette comédie musicale totalement déjantée est un bonheur à regarder, un plaisir coupable que je réitère régulièrement !

En voila terminé pour cette sélection très suggestive et forcément incomplète... Mais comme dit plus haut, je reviendrai sans doute bientôt vous reparler de quelques autres coups de coeur cinématographiques et peut-être ainsi, vous donner envie de les découvrir à votre tour ou de les revoir encore et encore... Si vous voulez vous plier au jeu à votre tour, ne vous privez pas !

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lundi 3 décembre 2018

"La Religion" de Tim Willocks

la religion

L'histoire : Mai 1565. Malte. Le conflit entre islam et chrétienté bat son plein. Soliman le Magnifique, sultan des Ottomans, a déclaré la guerre sainte à ses ennemis jurés, les chevaliers de l'ordre de Malte. Militaires aguerris, proches des Templiers, ceux-ci désignent leur communauté sous le vocable de "la Religion". Alors qu'un inquisiteur arrive à Malte afin de restaurer le contrôle papal sur l'ordre, l'armada ottomane s'approche de l'archipel. C'est le début d'un des sièges les plus spectaculaires et les plus durs de toute l'histoire militaire.

Dans ce contexte mouvementé, Matthias Tanhauser, mercenaire et marchand d'armes, d'épices et d'opium, accepte d'aider une comtesse française, Caria La Penautier, dans une quête périlleuse. Pour la mener à bien, ils devront affronter les intégrismes de tous bords, dénouer des intrigues politiques et religieuses, et percer des secrets bien gardés.

La critique de Mr K : Lors de la rentrée littéraire 2018, j'étais littéralement tombé sous le charme de Tim Willocks et de son ouvrage coup de poing La Mort selon Turner. Personnages charismatiques, noirceur pénétrante de l'intrigue et une langue virevoltante m'avaient convaincu que j'avais affaire à un auteur hors-norme. Beaucoup d'entre vous m'ont conseillé alors de lire La Religion via IG notamment en me vantant un ouvrage épique qui renouvelle le genre. L'occasion s'est présentée pour que je puisse le lire et le chroniquer. C'est désormais chose faite et quelle claque mes amis !

L'action se déroule en 1565 pendant le siège de Malte par les Ottomans. Tenue par les chevaliers hospitaliers (La Religion c'est eux), l'île va devoir résister aux assauts incessants des hordes orientales qui comptent bien prendre cette place convoitée tant au niveau géostratégique (l'Italie et le Pape ne sont pas loin) que commercial (au milieu de la Méditerranée). Au cœur du conflit, on suit le destin tourmenté de Matthias Tanhauser, aventurier sans attache qui cherche avant tout à s'enrichir et profiter de la vie en compagnie de ses deux associés et amis. Mais voilà qu'à Messine en Sicile, il rencontre Carla, une belle noble et sa dame de compagnie étrange au charme sauvage nommée Amparo. À partir de là, il est embarqué dans une série d'événements qui lui échappent et vont l'obliger à changer ses plans. Amour, foi, rivalité, vengeance, lutte de pouvoir sont au rendez-vous et mèneront la vie dure aux protagonistes principaux de ce pavé de plus de 850 pages !

Ce furent cinq jours de lecture-plaisir total ! Franchement, je suis devenu accro dès le prélude qui place la barre très haut et indique clairement la direction que l'auteur va prendre pour la suite de l'ouvrage. C'est sans concession, d'une érudition rare et l'écriture est d'une splendeur renouvelée à chaque chapitre. L'immersion est totale, n'offrant aucun espoir de retour possible dans la réalité (si si, ce bouquin rend dingue !) et l'ascenseur émotionnel fonctionne à plein régime laissant régulièrement le lecteur sur les genoux. J'ai lu ici ou là que certains lecteurs et lectrices ont été horrifiés par le contenu et trouvaient les procédés narratifs parfois gratuits. Je pense avant tout que ce roman n'était pas fait pour eux, qu'à époque violente et obscurantiste se doit de correspondre un récit à son image pour qui veut la dépeindre avec réalisme. Âmes sensibles, abstenez-vous de lire cet ouvrage ! On trouve dans ce livre des trésors de cruauté comme seul l'homme est capable d'en commettre mais on décèle aussi à l'occasion de purs moments de bonté, de tolérance et une nuance bienvenue qui parsème cette œuvre d'éclats de génie qui réchauffent le cœur et l'âme. C'est ce contraste étrange qui fait toute la force de La Religion de Tim Willocks.

Car dans cet ouvrage, il n'y a pas de manichéisme. Chacun, chaque représentant d'une religion, d'un clan, d'une caste ou d'une classe sociale a sa part de lumière et d'ombre. Y compris le héros... surtout lui ! C'est un modèle de construction complexe qui livre ses secrets au compte-gouttes au fil des péripéties et qui s'avère au final avare en révélations (cultivez le mystère est souvent gage de qualité et surtout de suspens insoutenable). Mais quand celles-ci tombent, l'auteur nous assène autant de coups imparables qui s'emparent de nos certitudes, les broient et changent nos jugements sur les forces en présence (et ceci à de multiples reprises). Quand on sait que le procédé se répète pour tous les personnages principaux (et il y en a !), vous pouvez imaginer la densité de l'ensemble et l'envergure de la construction dramatique de l’œuvre. Ainsi, on éprouve à l'occasion de l'empathie pour la pire des crevures et du dégoût pour des personnages que l'on adorait quelques pages auparavant. Moi qui aime être bousculé dans mes certitudes, j'ai été diablement servi !

Et puis, il y a le background. La narration se met au service de l'Histoire décrite ici avec un luxe de détails épatants et toujours justes. Le ton épique sert remarquablement les scènes de bataille qui en dégoûteraient plus d'un et qui m'ont marqué au fer rouge. Ce roman est aussi une belle évocation des mœurs et croyances de l'époque, un bon point de vue sur les forces en présence, la place de la foi dans la vie de tous les jours et une fenêtre implacable sur les luttes de pouvoir en jeu qui se moquent du commun des mortels qui est bien souvent réduit au rôle de pion sur un échiquier qui le dépasse. L'ensemble est fluide, jamais roboratif et s'insère parfaitement dans la narration vive et sans temps morts.

En parallèle des atrocités décrites, on a aussi de très belles pages sur l'amour naissant avec l'évocation des premiers émois amoureux et des scènes érotiques saisissantes (j'avoue, j'en suis amateur à mes heures). Des passages s'apparentant à des rites initiatiques sont aussi insérés au gré des flashback et moments clef de l'intrigue donnant une dimension supplémentaire au récit avec son lot de mentors / guides spirituels, de relations filiales en devenir et de traversées du désert éprouvantes dont on ressort changé et raffermi. Tout cela s'entremêle à merveille et nous livre un titre-somme d'une profondeur et d'une force incroyable. C'est typiquement le genre de lecture qui emporte tout sur son passage et laisse une trace indélébile dans l'esprit du lecteur.

Bon, je n'en dirai pas beaucoup plus... dans le genre roman historique, on fait difficilement mieux (avec le diptyque des Piliers de la Terre de Ken Follett) : action, réflexion, Histoire respectée, personnages charismatiques, langue incroyable... tout est réuni pour passer des heures d'évasion totale. C'est un petit bijou qui trônera fièrement dans ma bibliothèque! Et dire, qu'à priori, le personnage principal revient dans une suite aussi talentueuse selon les premiers avis que je suis allé lire... Il va falloir que je me penche sérieusement sur la question...

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samedi 1 décembre 2018

"La Machine à explorer l'espace" de Christopher Priest

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L'histoire : 1893. Victoria règne sur un empire aux dimensions du monde. Le savant Percival Lowell clame l'existence de canaux artificiels à la surface de Mars. Expédiés sur la planète rouge par une machine à explorer le temps passablement rétive, Edward et la charmante Amelia, citoyens de Sa Majesté, y découvrent stupéfaits les préparatifs d'une invasion de grande ampleur visant la Terre. La guerre des mondes est imminente... Les deux jeunes gens parviendront-ils à regagner l'Angleterre pour déjouer les plans des sinistres envahisseurs ? Sauront-ils découvrir le point faible des tripodes, les terribles machines de guerre martiennes ? Edward pourra-t-il enfin avouer ses nobles sentiments à l'élue de son cœur ? Et que fait donc H. G. Wells himself, terré dans la végétation rouge des bords de la Tamise ?

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture bien "vintage" aujourd'hui avec La Machine à explorer l'espace de Christopher Priest, un ouvrage qui prenait la poussière depuis trop longtemps dans ma PAL et qui s'est rappelé à mon bon souvenir durant notre séjour si plaisant aux Utopiales. En effet, j'ai pu assister au festival cette année à une interview radio de Christopher Priest pour France Culture et se fut l’occasion de mieux connaître le fameux auteur du Prestige notamment et d'apprendre entre autres qu'il est tombé dans la marmite de la SF grâce à H.G. Wells. L'oeuvre que je vous présente aujourd'hui est un ouvrage de jeunesse qui diffère donc sensiblement du reste de la bibliographie du maître car il y rend hommage à Wells sous forme d'un roman rétro-SF mâtiné d'humour qui m'a tenu en haleine de bout en bout. Suivez le guide !

Tout commence dans un hôtel de la campagne anglaise où Walter, un représentant de commerce rencontre la belle Amélia, assistante-secrétaire d'un inventeur de génie. Le jeune homme n'est pas insensible au charme pétillant de cette jeune femme libre qui détone en cette période victorienne puritaine (l'action débute en 1893). De fil en aiguille, il en vient à rendre visite à Amélia sur son lieu de travail et à essayer une curieuse machine sensée permettre le voyage dans le temps. Malheureusement pour eux, une erreur de manipulation va les propulser dans l'espace, très très loin de chez eux, sur la planète rouge ! Et comme cela ne suffisait pas, ils découvrent très vite qu'une invasion martienne se prépare et qu'ils sont peut-être les seuls à pouvoir prévenir le monde qu'une catastrophe se prépare... Aventures et rencontres se télescopent, les deux voyageurs galactiques involontaires vont de découverte en découverte et finiront peut-être par sauver le monde...

Vous l'avez compris, le ton est très vite donné. On a affaire ici à une SF plutôt récréative et destinée aux amoureux de Wells et autres anciens de la SF. Volontiers désuet dans sa manière d'écrire, Christopher Priest se cale sur les deux classiques dont il s'inspire, La Machine à voyager dans le temps et La Guerre des mondes, pour mieux rendre hommage à son maître d'écriture. Cela lui a valu les foudres de nombres de critiques lors de la sortie du texte, on l'accusait alors de plagiat (dixit Priest lui-même lors de l'interview sus-cité). Il n'en est rien, je peux vous le confirmer car certes des éléments sont empruntés mais tout est transformé à la sauce Priest qui excelle dans la distanciation, l'humour et même une jolie amourette drolatique comme j'aime en lire à l’occasion.

Ainsi, les personnages plutôt engoncés au départ vont se libérer progressivement au fil de leurs pérégrinations. Autant les hommes et femmes dans l'Angleterre du XIXème siècle devaient être dans une réserve de tous les instants lorsqu'ils se fréquentaient alors qu'ils n'étaient pas mariés, autant quand on se retrouve du jour au lendemain sur Mars, on imagine que les choses peuvent changer ! Volontiers féministe par moment grâce au personnage d'Amélia, le roman est un petit bijou de filouterie dans les rapports entretenus entre les protagonistes principaux qui chauffent tour à tour le chaud et le froid sur leur relation, donnant du piquant au récit et faisant bien sourire le lecteur face aux rebondissements de leur relation.

Il faut dire aussi qu'ils sont mis à rude épreuve. Au delà de leur première rencontre impromptue qui se termine en eau de boudin, ils vont vivre des expériences hors du commun dont plusieurs voyages spatiaux, la découverte d'un monde totalement étranger et nouveau, lancer une révolution de classe sur Mars (du moins essayer), se retrouver séparés pour mieux se rejoindre par la suite, rencontrer un certain H.G. Wells qui va les aider à lutter lors de l'invasion martienne... de quoi raffermir des rapports à travers l'adversité, vous en conviendrez ! D'ailleurs, ils traversent tout cela un peu à la manière d'un Candide, ils sont loin d'être des scientifiques ou des explorateurs accomplis, ce qui donne un aspect très touchant et parfois très drôle à leurs aventures car ils ne comprennent pas vraiment tout ce qui se passe, nageant dans une ignorance parfois déconcertante. Loin d'être dans les poncifs des vieux romans de SF avec des héros accomplis, on sent ici des faiblesses et des fêlures qui enrobent cette aventure invraisemblable d’une humanité et d'une mélancolie touchante.

La lecture a été addictive à souhait, difficile en effet de ne pas continuer sa lecture tant on est séduit par l'histoire et les personnages, une langue qui fait mouche, très abordable et un petit peu surannée. Mais vous savez ce qu'on dit, c'est dans les vieux pots que l'on fait les meilleures soupes, et l'adage se vérifie parfaitement ici. Très différent de ce que j'ai pu lire de Priest auparavant, La Machine à explorer l'espace est une fenêtre sur ses amours de jeunesse en littérature et donne un supplément d'âme à un auteur que j'aimais déjà beaucoup auparavant. Vivement ma prochaine lecture !

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mercredi 28 novembre 2018

"Suspiria" de Luca Guadagnino

suspiriaL'histoire : Susie Bannion, jeune danseuse américaine, débarque à Berlin dans l'espoir d'intégrer la célèbre compagnie de danse Helena Markos. Madame Blanc, sa chorégraphe, impressionnée par son talent, promeut Susie danseuse étoile.
Tandis que les répétitions du ballet final s’intensifient, les deux femmes deviennent de plus en plus proches. C’est alors que Susie commence à faire de terrifiantes découvertes sur la compagnie et celles qui la dirigent...

La critique Nelfesque : La claque ! Il n'y a pas d'autres mots ! Mr K est un grand fan du "Suspiria" de 77 réalisé par Dario Argento, ce qui n'est pas forcément mon cas (ne me jetez pas des pierres, il faudrait que je le revois maintenant), mais après le visionnage de la bande annonce de ce remake qui n'en est pas vraiment un, j'ai eu follement envie de le découvrir. Comme j'ai bien fait ! 

Il est très difficile de parler de ce film tant il est à part dans le cinéma actuel. On en ressort littéralement chamboulé. Aller voir "Suspiria" c'est vivre une expérience. Ce film se ressent, se vit. On a affaire à du Cinéma avec un grand C ici, en présence d'une oeuvre d'art où tout est léché, absolument bien calibré et fonctionnant à merveille. Il y a une seule petite chose à laquelle je n'ai pas adhéré (j'en parle maintenant et après, on oublie parce que clairement ça ne pèse pas très lourd dans la balance) : le personnage du Dr Klemperer. Après avoir découvert de qui il s'agissait en réalité, je comprends mieux ma gêne (je vous laisse faire une petite recherche, c'est à l'image du film).

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Nous sommes ici au coeur du Berlin pré chute du mur, en 1977, au sein d'une académie de danse. Tout ou presque se passe entre les 4 murs de ce bâtiment, véritable personnage à lui tout seul. Suzie, danseuse exceptionnelle, vient des Etats-Unis et intègre la troupe sans trop de difficulté. Elle est impressionnante dans ses expressions corporelles (les amateurs de danse contemporaine et/ou de films de danse apprécieront son côté viscéral) et va très vite prendre la première place du ballet chorégraphié par Mme Blanc (Tilda Swinton magnétique une fois de plus). Mais cette académie n'est pas un simple lieu de danse. Des forces obscures sont à l'oeuvre et les pensionnaires ne sont pas seulement habitées par la danse....

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Classé en film d'épouvante, "Suspiria" est à mon sens difficile à étiqueter. Bien sûr, il y est question de sorcellerie et de pouvoirs divers mais pas seulement et surtout on ne tombe pas dans le grand-guignolesque et la surenchère. Les amateurs de films de genre efficaces et "faciles" où l'horreur est caractérisé à chaque plan et fléché avec de gros néons risquent d'être déçus. On est ici beaucoup plus dans l'ambiance, dans le ressenti, dans le malaise. Amateurs de gore, la scène finale devrait tout de même vous contenter. Des litres de sang se déversent mais encore une fois sans gratuité aucune. "Suspiria" est un film qui fait réfléchir, qui demande un temps de décantation avant de pouvoir en parler et même après ça les mots semblent bien en dessous de la réalité (on l'a vu il y a 5 jours et j'ai un peu l'impression de partir dans tous les sens et ne pas réussir à faire ressortir toutes les qualités du film).

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Les actrices sont impressionnantes, la réalisation est superbe, tout comme la bâtisse à l'architecture imposante et épurée (Bauhaus et compagnie, architecture soviétique tout ça) et les couleurs majoritairement grises collant parfaitement à l'ambiance. Parfois des touches de couleurs explosent à l'écran et font émerger certains éléments à nos yeux. Le film est découpé en 6 actes qui rythment la trame narrative. Visuellement, "Suspiria" est superbe. Un objet cinématographique quasi irréprochable. La musique de Thom Yorke (Thom Yorke (les gars... Radiohead, rien que ça !) qui signe ici sa première BO) magnifie l'ensemble et tient une place importante dans ce long métrage, comme l'a été celle de Goblin pour l'oeuvre originelle.

Suspiria Archi
(Regardez-moi cette beauté ! Cliquez poour voir en plus grand si besoin)

Berlin avant la chute du mur, c'est l'Est et l'Ouest qui s'affrontent à l'image du ballet orchestré au sein de l'académie où 2 clans se font face. Cette dualité est lisible à plusieurs niveaux dans le passage d'un état de conscience à un autre avec l'apprentissage de la danse, d'un ballet physiquement éprouvant, de la souffrance pour atteindre un but. La nécessité pour une femme de se couper de sa mère pour avancer et vivre sa féminité aussi. "Suspiria" aborde tout cela. L'ambivalence, la découverte, les luttes internes, la politique, le féminisme, la frontière entre le visible et l'invisible... Quand je vous disais que c'était du grand Cinéma ! Le genre d'oeuvres que l'on peut voir et revoir sans se lasser, toujours en y trouvant de nouvelles choses à appréhender. Une vraie leçon de cinéma. Elegant, juste, radical !

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La critique de Mr K : 6/6. Et dire qu'à l'annonce qu'un remake du cultissime film de Dario Argento, j'ai pesté comme un beau Diable : "Bande d'hérétiques ! On ne respecte plus rien !". Pour le coup, j'ai été détrompé et au delà de mes espérances car ce film est une expérience à lui tout seul, un moment unique de cinéma comme on en voit que trop rarement sur les écrans. Hypnotique, ésotérique, labyrinthique, expérimental par moments, d'une beauté à couper le souffle ; j'ai pris une claque monumentale. Il rejoint immédiatement It follows et Martyrs dans la cours des très très grands films "horrifiques" de ces vingt dernières années.

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On part de loin pourtant. Non exempte de défauts, l’œuvre originelle a été un de mes premiers chocs cinématographiques avec la folie qui habitait le Dario Argento des débuts (la deuxième partie de sa carrière est malheureusement bien plus sujette à caution), une beauté formelle inventive et des scènes cultes qui m'ont profondément marqué. Ce remake prend le parti de rendre hommage au matériel originel sans pour autant faire de la redite et rester coller à la trame de base. On retrouve l'école de danse qui dévient une compagnie de danse féministe et bien space, un bâtiment principal aussi séduisant que flippant, une jeune américaine bien loin de chez elle (mais beaucoup moins niaise que dans l'original) et des encadrantes très inquiétantes dont la terrible Mme Blanc incarnée par la toujours impressionnante Tilda Swinton. Le caractère routinier des journées nous est conté tranquillement, les actes au nombre de six s’enchaînent et des éléments décalés, étranges puis franchement terrifiants interviennent, le tout se terminant dans un acte final éprouvant où les révélations pullulent et scotchent le spectateur à son siège.

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La première qualité du métrage est son côté original, on est ici loin des sentiers battus et clairement les amateurs de franchises à la Annabelle en seront pour leur frais (on avait un ou deux spécimens du genre dans notre séance, ils ont pas aimé le film je vous le confirme !). La narration lente, très progressive, les détails accumulés sans liens apparents perdent volontairement le spectateur dans un labyrinthe de perspectives. J'aime quand on me sème en route, ça tombe bien ! Rassurez-vous, tout s’emboîte à la perfection et les différentes thématiques se rejoignent dans un final haut en couleur où toutes les certitudes s'effondrent, révélant enfin la Mater Suspiriorium, figure tutélaire qui plane sur tous les protagonistes du film. Certains passages du film m'ont profondément ému et marqués durablement comme les scènes de danse avec des chorégraphies contemporaines bien dérangeantes qui prennent le pas sur la raison et provoquent des événements clef, rythmant de manière infernale le film. Ou encore, les passages oniriques superposant passé / présent, fantasmes et désirs de l'héroïne, de purs moments déviants et poétiques à la fois. Vraiment tripant !

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Les actrices, car il n'y a que des femmes dans ce film ce qui est loin d'être un hasard (trouverez-vous d'ailleurs le deuxième rôle tenu par Tilda Swinton dans ce film ? Et le troisième ?), sont merveilleuses de justesse mais aussi de folie larvée. On s'attend à tout à n'importe quel moment tant l'ambiance lourde de menace vire à l'étrangeté la plus totale par moment. La réalisation est au diapason, sublime ! Avec des décors et des costumes splendides (spéciale dédicace au look des femmes de la compagnie), des mouvements de caméra étudiés et millimétrés pour sublimer les sujets nombreux abordés par le réalisateur : le mythe des trois Mères, la religion, la culpabilité, l'oppression nazie et l'oppression des hommes sur les femmes. On a affaire ici à une œuvre polymorphe d'où ressort énormément un message féministe fort à la conclusion bien extrême ! Aucune concession à la morale ou à la bienséance n'est ici faite, ce qui explique le classement du film en - de 16 ans. Jusqu'au boutiste, la fin est un modèle du genre et m'a entièrement satisfait. Ne pas oublier aussi la sublime BO de Thom Yorke qui accompagne l'ensemble remarquablement et n'a pas à rougir de la comparaison avec la BO originelle de Goblin qui fait partie de mes BO préférées.

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Une excellente séance de cinéma donc qui conjugue virtuosité technique, narration originale, passages horrifiques tendus et répulsifs à souhait, et fond fouillé et engagé à sa manière. Ça fait du bien de voir encore des films exigeants, fun et bien tordus ! Le spectateur n'est pas pris pour un imbécile, on vit des émotions fortes et la réflexion se perpétue bien après le visionnage. Un bijou plus que brillant malgré la noirceur qu'il explore.

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lundi 26 novembre 2018

"L'Apocalypse selon Magda" de Chloé Vollmer-Lo et Carole Maurel

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L'histoire : L'apocalypse annoncée il y a un an n'aura finalement pas lieu ! Tandis que l'humanité tout entière célèbre la nouvelle, Magda, 14 ans, est dévastée. Pourquoi ? Pour le comprendre, il faut revenir en arrière, à ce jour où Magda décide qu'elle mourra sans regrets. D'amours maladroites en paradis artificiels, sous le compte à rebours des saisons, la jeune fille se découvre à elle-même, dans un monde d'adultes dépassés par les événements.

La critique de Mr K : Petite lecture bien sympathique aujourd'hui avec cette BD empruntée à la médiathèque sur la seule foi de sa quatrième de couverture et de dessins séduisants. L'Apocalypse selon Magda est surprenant, sous fond de trame pré-apocalyptique, il s'agit surtout d'une œuvre très intimiste qui s'empare d'un sujet inépuisable : le passage de l'enfance à l'âge adulte. Pour cela, rien de tel que de prendre un sujet féminin de treize ans, de lui bombarder une nouvelle terrifiante et de la laisser agir à sa guise. Je peux vous dire que ça dépote !

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Et oui ! Le proviseur du collège l'a annoncé : la fin du monde, c'est pour dans un an tout juste ! Magda et ses camarades hallucinent mais les médias le confirment : une série d'événements naturels hors norme vont s'enchaîner et l'humanité n'en réchappera pas. Le compte à rebours est lancé, en cinq chapitres qui correspondent chacun à une saison, le temps s'égraine et nous suivons l'évolution de Magda, sa famille et ses proches. Les réactions sont diverses vous vous en doutez, le chaos guette et Magda est bien décidée à changer.

Si vous vous attendez à une BD pré-apocalyptique, passez votre chemin. L’ouvrage s'apparente bien davantage à un récit initiatique, celui d'une jeune fille de treize ans qui à la faveur d'un changement biologique, accentué par un contexte extrême va s'affranchir des règles établies, se chercher comme tous les adolescents du monde. Bien qu'omniprésente dans les esprits, la fin du monde n'est finalement qu'évoquée et l'on se concentre sur le parcours de Magda qui va vivre en accéléré ce que l'on vit normalement en quelques années, l'apparition de ses règles, le jeu des hormones, flirts et premières expériences, premiers gros flips et toute une série d'expérimentations qui vont la changer pour toujours. Sans caricature et grâce à un ton juste et mesuré, on a ici le parfait petit guide de la crise d'adolescent.

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Il faut dire que dès le début, le paternel se fait la malle avec sa maîtresse et laisse la famille isolée : la maman, Natacha (la grande sœur de Magda) et l'héroïne elle-même. Le déséquilibre initial ne va faire que se creuser entre interrogations métaphysiques (je ne suis plus une enfant et je veux faire ce que je veux), le goût pour la transgression (sortir à pas d'heure, l'acte de chair) et une famille débordée qui ne gère plus rien dans un monde en perte de repères et qui part à vau l'eau. L'apocalypse est ici volontiers psychique tant on sent que la fêlure grandit entre Magda et les siens. La fin vient cueillir le lecteur avec une dernière planche inoubliable qui permet au récit d'aller au bout de sa logique. C'est suffisamment rare pour être signalé, on n'est pas ici face à une BD purement commerciale avec un cahier des charges morales fixé d'avance. Ici, on cherche le réalisme avant le sensationnel et l'aventure de Magda loin d'être codifiée, explore à merveille la psyché de ces êtres si fragiles et si vulnérables que sont les adolescents (même si beaucoup ne l'avoueront jamais !).

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L'Apocalypse selon Magda a donc un ton assez unique entre rire, drame et fatum qui semble indépassable. Les dessins accompagnent très bien le récit et même s'ils ne m'ont pas paru exceptionnels, ils se révèlent dynamiques et bien plus fouillés qu'en apparence, je pense notamment aux émotions des personnages qui s'avèrent très bien rendues malgré un trait un peu léger par moment. On passe donc un bon moment malgré la fin tétanisante qui prolonge bien après la lecture la réflexion induite au départ. Une belle expérience à tenter si le cœur vous en dit.

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samedi 24 novembre 2018

"La Société des faux visages" de Xavier Mauméjean

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L'histoire : New York 1909. Pour enquêter sur la disparition de son fils Stuart, le milliardaire Vandergraaf recrute un duo surprenant : Sigmund Freud, le médecin et Harry Houdini, l’illusionniste. L’un prétend explorer les méandres de l’esprit. L’autre affirme pouvoir s’échapper des lieux les plus hermétiquement clos. Ils disposent d’un seul indice : un conteneur scellé, sur les docks. C’est le temps des premiers gratte-ciel, des puissantes familles et des gangs.

Au fil d’un jeu de pistes ébouriffant, où le portrait d’une femme joue un rôle décisif, Freud et Houdini affrontent les sommets aussi bien que les bas-fonds new-yorkais.

La critique de Mr K : Lire un Mauméjean est toujours source de réjouissances pour moi. En plus d'être charmant et facile d'accès quand on le rencontre aux Utopiales, l'auteur possède une plume unique et a le don de traiter des sujets qui sortent de l’ordinaire provoquant tour à tour l'étonnement, l'évasion et au final, un plaisir de lecture renouvelé. La Société des faux visages ne fait pas exception à cet adage tant il m'a convaincu et totalement rendu addict durant les quelques heures de lecture passionnée que j'ai éprouvé en le parcourant avec délectation.

Le postulat est simple et se rapproche d'une enquête à la Sherlock Holmes dont on sait Xavier Mauméjean friand (il a animé une rencontre sur le thème justement cette année aux Utopiales) avec en prime une rencontre imaginaire des plus prometteuses : Harry Houdini et Sigmund Freud devenant partenaires pour retrouver le fils disparu d'un magnat de l'époque. Après la révélation de la mission par le commanditaire et la rencontre entre les deux pointures, débute une enquête tortueuse qui mêle très habilement exploration psychique, énigme à tiroir de type escape game (Que contient le mystérieux container découvert sur les docks ?) et exploration des couches sociales du New York de l'époque. Peu à peu, au fil de leurs rencontres et déductions, le voile se lève sur une disparition qui cache en fait nombre de ramifications insoupçonnées...

Clairement à la base je suis le bon client pour ce type de lecture car en plus d'adorer l'auteur, j'ai été nourri à Conan Doyle étant jeune (je suis tombé dedans tout petit et on ne m'a jamais interdit d'y retourner contrairement à d'autres -sic-). Mauméjean s'amuse donc à avancer masqué, laissant ses deux illustres personnages principaux dans une belle panade durant la majeure partie du roman. Certes, ils progressent assez vite, enchaînant les déductions et faisant les liens entre les différents indices laissés par le disparu mais loin d'éclairer leur lanterne, la piste se complexifie et les mène vers des horizons qui dépassent la simple disparition. Présent et passé vont se mêler, les témoignages et découvertes se mélanger pour explorer la société new-yorkaise de l'époque et les mœurs peu ragoûtantes du capitalisme émergent. On ne s'ennuie pas une seconde, tout se tient et la fin en surprendra plus d'un même si jamais deviné une ou deux ficelles. C'est cela de pratiquer intensément un auteur...

Comme d'habitude, les personnages sont admirablement caractérisés que ce soit les personnages historiques rencontrés (Houdini, Freud mais aussi beaucoup d'autres) ou les créations littéraires pur jus. On sent la grande tendresse qui habite l'auteur quand il nous présente Houdini et sa petite famille, Freud et les réticences qu'il inspire à l'époque. L'ensemble est un savant mélange d'éléments historiques (tout est quasiment vérifiable sur le web si vous n'êtes pas un spécialiste de ce maître de l'évasion) et de talent pur pour contextualiser et faire vivre des personnages. C'est bien simple, de suite on est embarqué, on est chez soi et l'on colle au plus près de personnes célèbres et remarquables mais cependant proches, attachantes et très humaines. Loin d'être figé, ce roman est une ode à la découverte de soi, de l'autre et à l'intelligence qui peut vaincre tous les périls et les obscurantismes. Pour autant, tout n'est pas rose et la fin souffle un petit air amer, ce qui n'est pas pour me déplaire, bien au contraire !

Mauméjean sait aussi très bien immerger ses lecteurs dans une époque lointaine. La plupart de ses romans se déroulent entre fin du XVIIIème siècle et début du XXème siècle. Au détour des circonvolutions du récit, on s'émerveille devant l'égrenage de petits détails et de faits historiques qui nourrissent l'ensemble et lui donnent une dimension supplémentaire fort alléchante quand on est amateur d'Histoire comme moi : que ce soit la disparition des voitures à cheval à la massification du trafic automobile, les krachs boursiers du début de siècle qui déstabilisent l'établishment et l'état, la décoration des demeures bourgeoises, l'antisémitisme qui a pignon sur rue (Houdini et Freud sont tous les deux juifs d’origine), les débuts difficiles de la psychanalyse ; tous ces éléments apportent un cachet d'authenticité mais aussi une gouleyante érudition que l'on absorbe avec plaisir et sans difficulté.

En effet, dans La Société des faux visages, le style est un peu plus épuré que dans des œuvres plus anciennes du même auteur, économie de mots rime avec sens de l'essentiel et plaisir optimal de lecture. C'est bien simple, une fois débuté, il est impossible de relâcher ce volume qui se lit quasiment d'une traite. Une belle fantaisie policière comme on les aime que je ne saurais que trop vous conseiller !

Lus, appréciés et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- La Vénus anatomique
- Kafka à Paris
Poids mort
Ganesha
American gothic
Lilliputia

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jeudi 22 novembre 2018

"Le Feu primordial" de Martha Wells

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L'histoire : Le royaume d'Île-Rien vit sous la menace d'un dangereux sorcier, l'énigmatique Urbain Grandier. Dans sa capitale de Vienne, le jeune et faible roi Roland règne sous l'influence d'un entourage équivoque et ambitieux. Seule Ravenna, la reine douairière, garantit encore l'intégrité du royaume. Or voici que reparaît à la cour la soeur bâtarde de Roland, Kade la demi-fée, fille du vieux roi défunt et de la reine de l'air et des ténèbres. Vient-elle s'emparer du trône ? Est-elle de mèche avec Urbain Grandier?

Le capitaine Thomas Boniface, ex-amant de Ravenna, est peut-être le dernier rempart entre Île-Rien et le chaos. À lui de comprendre qui est l'ami, qui l'ennemi. Mais son intelligence et ses qualités de soldat suffiront-elles à préserver le trône, surtout si la magie du royaume des fées fait irruption dans Vienne?

La critique de Mr K : Retour à la fantasy aujourd'hui avec cet ouvrage lu durant la période des Utopiales. Dégoté pour presque rien lors du défrichage de la médiathèque de Lorient, Le Feu primordial de Martha Wells m'avait attiré par sa quatrième de couverture intrigante (notamment le goût de l'auteur pour l'Histoire de France) et la maison édition L'Atalante que j'aime beaucoup. Ce fut une lecture rapide et très plaisante, même si les surprises ont été rares (le genre est assez codifié), on se plaît à suivre les intrigues de palais et les combats à l'épée qui parsèment ce roman très efficace.

Qui dit fantasy, dit souvent grandes chevauchées à travers de vastes espaces, des quêtes mystiques aux relents initiatiques et souvent, des nuits improbables dans des tavernes isolées (mon côté breton apprécie à chaque fois). Oubliez cela pour ce titre qui se déroule quasiment en huis-clos dans le château royal de Vienne, capitale du royaume d'Ile-Rien. Une sourde menace semble peser sur les lieux, le roi-enfant faible et influençable pourrait bien perdre sa place au profit de comploteurs parfois à peine masqués : des nobles ambitieux et sans scrupules, un magicien échappé du royaume voisin qui convoiterait le pouvoir du monarque ou encore l'invasion possible depuis l'outre-monde où réside des fées bien loin de celles qu'on nous vante dans les contes du même nom. Bel imbroglio dans lequel se débattent les personnages principaux dont Thomas Boniface, capitaine de la garde de la reine, fidèle à son serment d'allégeance et grand bretteur.

L'unité de lieu s’accompagne d'une unité de temps. Il ne se passe pas une semaine entre le début et la fin du volume, cette action concentrée donne une densité bienvenue au récit qui du coup se concentre sur l'essentiel. Pas de délayage ici mais une succession de rencontres, d’interactions entre personnages forts, combats épiques mêlant magie, poudre et lames, éléments d'enquêtes digne d'un roman policier plus classique, révélations plus ou moins attendues et même amour filé entre deux êtres très différents. Pas le temps de s'ennuyer, on enquille les pages sans vraiment s'en rendre compte et c'est même parfois frustrant de devoir s'arrêter tant on est happé par l'histoire et le rythme trépidant qui nous est proposé.

Le héros en lui-même n'est pas le plus attachant des personnages, bien que souvent ironique et plein d'à propos, je l'ai trouvé plutôt monolithique. Cette fadeur ne lui enlève pourtant pas ses qualités et met en lumières les autres protagonistes. Au premier rang d'entre eux, j'ai adoré le personnage de Kade, la demi-sœur du roi, fruit d'une union hors du commun entre le roi et une fée. Appartenant à deux mondes, repoussée de toute part, cette fêlure nourrit le personnage et la porte toujours en avant, la dotant d'un caractère bien pourri comme je les aime. C'est bien simple, dès qu'elle fait partie d'une scène (c'est-à-dire quasiment sur la moitié du livre), elle rayonne et charme irrémédiablement le lecteur. Étant amateurs de complot et de trahisons à la Game of Thrones, j'ai aussi particulièrement apprécié les bad guys qui s'avèrent très réussis, entre félonie abjecte et frustration de leur condition sociale. L'ensemble se marie bien, baignant dans une ambiance crépusculaire qui habille le roman d'oripeaux très séduisants. De manière générale, les personnages bien que plutôt convenus sont bien traités, explorés en profondeur et enrichissent un récit finalement pas si développés que cela, l'action étant limité dans le temps comme dit précédemment.

La fantasy est ici virevoltante et sans concession (l'attaque de la Horde sur le château à mi-parcours est impressionnante, la description des arts magiques), séduisant l'amateur que je suis malgré un air parfois de déjà lu. J'ai aussi beaucoup apprécié la caractérisation, les descriptions liées au château et ses dépendances (belles cartes jointes au début du livre) qui donne un réalisme bien poussé au contexte. On aime faire l'aller retour entre les passages écrits et le document cartographié, on s'imagine complètement dans les scènes décrites et l'on s'amuse à suivre les héros au plus près. Je peux vous dire qu'on l'explore en long, en large et en travers ce château et qu'il réserve bien des surprises.

Bonne lecture donc, idéale pour passer un bon moment loin de la réalité et s'évader vers un monde onirique où l'héroïsme et le danger vont de pair. Les amateurs de fantasy devraient apprécier surtout s'ils veulent se lire un one-shot sans prétention et facile d'accès. Avis aux amateurs !

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