dimanche 22 mai 2022

Acquisitions printanières SF et fantasy

Au fil du printemps, Nelfe et moi avons récoltés quelques nouveaux livres prometteurs lors de passages à Emmaüs ou dans des boîtes à livres de la région. Tellement de titres nous ont tenté pendant cette période que je vais être obligé de rédiger deux postes différents les concernant. J'ai décidé de vous présenter aujourd'hui les ouvrages orientés SF et fantasy, des romans prometteurs et qui vont rejoindre ma PAL. Voyez plutôt.

Acquisitions mai 2022

Ils ne sont pas beaux ? Certains répondent à des attentes que je nourrissais depuis déjà pas mal d'années, d'autres sont de pures découvertes. Je suis assez compulsif comme lecteur, je lis de tout mais je dois avouer que ces genres de l'imaginaire me procurent un plaisir bien particulier et certains titres vont frapper fort je pense. La revue en détail commence maintenant !

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- Les Artefacts du pouvoir de Maggie Furey. Cette tétralogie de fantasy sera une de mes lectures de l'été, période idéale pour se plonger dans un cycle de ce type. Je ne connaissais pas du tout l'auteure avant de tomber inopinément sur ce lot complet et les premiers avis que j'ai pu compulser sur le net m'ont convaincu de m'en porter acquéreur. Une jeune orpheline de père va voir sa vie bouleversée à l'annonce de pouvoirs qu'elle ne maîtrise pas encore. Elle va intégrer une académie de magie et devenir une puissante magicienne qui partira à la quête de quatre artefacts légendaires. Le pitch plutôt classique cache à priori un récit dense et enlevé. Tout ce que j'aime !

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- Le Nez de Cléopâtre de Robert Silverberg. Un auteur qu'on ne présente plus et auquel je ne peux jamais résister quand je croise un ouvrage de lui que je n'ai pas lu. Six nouvelles ici font la part belle au détournement de l'Histoire, des uchronies compilées dans ce volume avec des idées de base bien tripantes : l'Empire romain qui se maintient et s'élargit face aux invasions barbares, Socrate rencontrant Pizarre dans un monde parallèle, la Peste noire de 1348 qui emporte les 3/4 de l'Europe occidentale... Avec Robert Silverberg, je suis sûr de n'être jamais déçu, hâte de lire cet ouvrage !

- La Brigade de l’œil de Guillaume Guéraud. 2037, la Loi Bradbury interdit toutes les images depuis 20 ans sur le territoire américain car elles sont considérées comme nocives et peuvent rendre fou selon la propagande qui matraque la population. Une brigade spécialisée (donnant son nom au livre) traque les terroristes opposés à cette dictature. Un résumé qui fait froid dans le dos pour un roman plébiscité par beaucoup et que je vais pouvoir enfin lire après en avoir beaucoup entendu parlé, notamment lors de diverses conférences aux Utopiales.

- Chiens de guerre d'Adrian Tchaikovsky. Rex est un bon chien. C'est un biomorphe, un animal génétiquement modifié, lourdement armé et doté d'une voix synthétique créée pour distiller la peur. Rex obéit aux ordres du maître qui lui désigne les ennemis. Mais qui sont-ils réellement ? Se pourrait-il que le maître outrepasse ses droits ? Et si le maître n'était plus là ? Ça fleure bon le récit hardboiled révélateur des dérives du pouvoir et de la disparition de toute éthique dans les recherches en biotechnologie. Typiquement le genre d'ouvrage qui propose un récit prennant et source de réflexion. Miam miam !

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- L’holocauste de James Gunn. Dans une société imaginaire, les savants sont condamnés à mort car trop longtemps les peuples ont été soumis au pouvoir de la science. Ils exigent désormais leur liberté même au prix de la barbarie. Le héros était jadis un scientifique admiré, il est désormais un fugitif. Un road movie qui s'annonce sous les meilleurs hospices pour un auteur que je vais découvrir avec cet ouvrage lourd de promesses. Wait and read.

- Voici l'homme de Michael Moorcock. Là encore au auteur que j'adule et un ouvrage qui m'avait jusque là échappé. Un homme du XXème siècle remonte le temps jusqu'en l'an 28 pour chercher le Christ et assister à sa crucifixion. Il finit par rencontrer Jean-Baptiste qui semble entendre le nom de Jésus-Christ pour la première fois ! Le postulat est terrible et je pense qu'on peut compter sur Moorcock pour nous livrer un récit hors norme.

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- Tous les pièges de la terre de Clifford Simak. Encore un auteur que j'affectionne pour un recueil de nouvelles alternant SF, suspens policier et contes fantastiques que je vais découvrir. Des nounous qui élèvent leurs jeunes pousses en s'appropriant leur jeunesse comme salaire, l'alcool des extraterrestres qui révèle le malheur des autres et conduit à l'ivresse, un robot piégé par la sensibilité humaine, la publicité comme tranquillisant parfait d'une guerre inter-planétaire... autant de présentations qui m'ont fait craquer pour un livre qui lui aussi promet beaucoup. Simak va encore frapper je crois.

- Thin Air de Richard Morgan. Un one-shot de l'auteur de la trilogie littéraire Altered Carbon (dont j'ai lu le premier tome qui s'est révélé enthousiasmant). Véritable machine à tuer bourrée d'implants en tout genre, Hakan Veil est un agent de sécurité haut de gamme qui se voit confier une mission, à priori anodine, de protection. Tout va basculer avec des révélations mettant à jour un nid d'intrigues et de meurtres. Action, thriller et cyberpunk sont au menu d'un roman prometteur comme jamais, vu la patte de cet écrivain, je vais passer un bon moment.

De bien belles acquisitions qui vont alourdir encore un peu plus les rayonnages de ma PAL et qui vont faire mon bonheur dans les semaines et mois à venir. RDV ici même pour les futures chroniques qui les concerneront. Haut les cœurs lecteurs !


jeudi 19 mai 2022

"Conquistador" Intégrale de Jean Dufaux et Philippe Xavier

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L’histoire : Tenochtitlan, an 1520. Ils cherchaient le trésor des Aztèques... Ils ignoraient que Le Gardien veillait.

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture sympathique à défaut d’être originale aujourd’hui avec cette tétralogie empruntée au CDI de mon établissement pour les vacances de Pâques. Conquistador de Jean Dufaux et Philippe Xavier est une saga en quatre volume qui se lit d’une traite avec un plaisir certain. Cependant, il lui manque un supplément d’âme et une complexité pour qu’elle soit vraiment mémorable. Je m’en explique maintenant...

L’action se déroule dans les années 1520 lors des premières expéditions espagnoles dans le nouveau monde et notamment avec Cortés en territoire aztèque. Il est déjà sur place à Tenochtitlan depuis quelque temps, a noué des relations ambiguës avec l’empereur Moctezuma entre relations amicales et supériorité pseudo divine. Au début du premier volume, il se prépare à repartir à Veracruz pour affronter l’expédition punitive menée par Panfilo de Narvaez. Le royaume d’Espagne considère en effet que Cortés s’enrichit sur le dos de la couronne et veut y mettre un terme. Le général Cortés charge en parallèle un petite groupe de fidèles d’aller repérer et voler une partie du trésor aztèque. Ce qu’ils font non sans causer des dégâts et provoquer une malédiction qui va commencer à les décimer les uns après les autres...

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L’aspect aventure de la série est très bien mené. Les amateurs d’Indiana Jones seront ravis à commencer par moi. C’est très rythmé, on mélange allégrement Histoire et fantastique avec des passages bien mystiques qui apportent un plus indéniable. De l’action, un peu d’humour (en marge cependant), des jeux de pouvoirs tendus aux renversements nombreux, de la séduction aussi et une belle histoire d’amour en second plan offrent au final un récit aux multiples ramifications qui mène à un ultime volume bien déjanté qui renverse pas mal de certitudes chez les personnages. Certes, on est rarement surpris, les auteurs usent de pas mal de clichés vus et revus mais on se laisse capter sans souci.

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Le point faible réside cependant dans les personnages. Je les ai trouvé un peu trop caricaturaux avec une psyché plus que limitée. Clairement, par moment, on a l’impression qu’on s’adresse à des enfants malgré des scènes bien choc. Convenus, simplistes parfois, on ne s’attache pas vraiment à eux, notamment les protagonistes principaux. Ou alors, certains disparaissent trop vite ! Je pense au moine amateur de Peyolt qui a des visions des plus space ! Autres clichés, les hommes musclés, forts et robustes et des femmes au corps de rêve, toutes très bien foutues et pour beaucoup passives. Un brin macho, me direz-vous ? Oui et non car certains personnages féminin s’avèrent forts et résistants mais là encore on tombe dans du déjà-vu et du caricatural.

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Si la BD se résumait à cela, je ne serai pas allé jusqu’au bout. Heureusement, la contextualisation est impeccable, au niveau historique et reconstitution, on n'est pas loin de la perfection (malgré des exagérations dans l’évocation des rites aztèques). On est vraiment plongé dans l’époque, dans les lieux avec ces heurts entre deux civilisations aux modes de vie et de pensée radicalement opposés. Le choc est brusque et très bien retranscrit. L’aspect esthétique est vraiment bluffant notamment dans les scènes de descriptions ou d’attente, dans les vieilles cités aztèques, dans la jungle sombre et profonde avec ses ruines cachées et ses cascades ensorcelantes. Les scènes d’affrontement sont aussi très réussies avec un dynamisme qui ne se dément jamais et des couleurs qui explosent les rétines pour le plus grand bonheur du lecteur.

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On est donc ici pleinement dans un pur plaisir régressif, une lecture distrayante à défaut d’être révolutionnaire. Idéale pour passer du bon temps même si au final, elle ne restera pas dans les mémoires des bdphiles les plus exigeants. À découvrir ou non selon vos attentes dans le domaine.

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lundi 16 mai 2022

"La Guerre éternelle" de Joe Haldeman

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L’histoire : Imaginez une guerre si vaste que l'écho des batailles peut permettre plusieurs siècles à parvenir aux oreilles de ceux qui les ont ordonnées... enfin, de leurs descendants, en tout cas. Pour le soldat Mandella, membre de l'une des unités d'élite chargées de combattre les Taurans, le problème est inverse : lorsqu'il revient sur Terre après plusieurs mois de campagne, des décennies se sont écoulées. Comment continuer à vivre, quand tout ce pour quoi on s'est battu n'existe plus ?

La critique de Mr K : Encore un beau prêt de l’ami Franck avec ce roman de SF qui dépote entre action et dénonciation, un peu à la manière de Etoiles, garde à vous! de Robert Heinlein (adapté au cinéma sous le nom de Starship Troopers) mais en bien meilleur. Dans La Guerre éternelle, Joe Haldeman offre donc un récit de guerre engagé, intimiste et d’une portée incroyable. J’ai littéralement dévoré ce livre qui m’a procuré un plaisir de lecture de tous les instants.

Le roman s’attache donc à suivre le parcours du soldat William Mandella à travers quatre actes, quatre parties qui composent son existence : Soldat, Sergent-chef, Lieutenant, Commandant. On débute par son entraînement intensif après son acceptation dans une unité spéciale de combattants de l’espace. C’est le temps de la formation, des premières désillusions aussi. Dans le genre rudes, ces premières classes se posent là avec la possibilités pour certains de périr avant même d’avoir affronté son premier ennemi. Il faut s’habituer aux conditions extrêmes de l’espace, à la manipulation des équipements et armes, savoir cohabiter avec les autres, obéir sans réfléchir aux ordres donnés et accepter son rôle et sa fonction.

Puis vient le temps des combats réels avec la découverte d’une race extraterrestre (les taurans) qui semblent s’en prendre aux vaisseaux colonies des humains et que l’on doit affronter sur de multiples fronts. De batailles en batailles, de sauts temporels en sauts temporels liés au voyage spatial (effets de la relativité, le temps s’écoule plus vite sans que les voyageurs ne vieillissent physiquement) le héros évolue et ne veut qu’une chose : rentrer sur terre, à la maison et fonder une famille. Mais la surprise est de taille quand il découvre ce que le berceau de l’humanité est devenu. Il finira par repartir au combat non sans avoir un pincement au cœur et une idée derrière la tête qui aboutira dans les toutes dernières pages.

Cette lecture est mon premier contact avec cet auteur qui possède une sacrée belle plume. Lui-même gravement blessé au Vietnam, il porte sur la guerre un regard sombre. Il n’aime pas la guerre mais pour autant, il ne déteste pas l’armée et surtout pas ses composantes humaines (hommes et femmes profondément égaux dans ce roman, un axe égalitaire et féministe à sa manière très intéressant d’ailleurs). C’est pourquoi, il porte un regard très humain sur les protagonistes qui sont présents dans ce texte. Ils sont sympathiques, très charismatiques pour beaucoup mais victimes du système, de la hiérarchie et des logiques en cours dans un conflit qui dure et déforme le temps et les perceptions.

On a un bel aperçu de cette réalité hypothétique à travers le parcours de William, un jeune homme au départ plutôt naïf, idéaliste, une forme d’innocence qui embarque directement le lecteur. Le temps et l’expérience vont lui endurcir le cuir même si sa nature profonde restera la même et guidera ses actes. Il tient le coup malgré les vents contraires, les aléas du sort par sa capacité à l’empathie, à la tendresse et même à l’amour avec une relation privilégiée avec une de ses congénères, une relation douce et puissante à la fois qui emporte l’adhésion. En parallèle, les voyages spatiaux provoquent des bouleversements temporels qui éloignent le personnage de chez lui, du monde qu’il a pu connaître et même de lui-même au final. La mise en abyme est parfois terrifiante et révélatrice de bien des choses notamment en terme de nature humaine.

Pour un ouvrage de SF, on est ici dans un réalisme assez bluffant. Tout est crédible, puissamment emmené et l’ouvrage n’a pas pris une ride malgré son âge désormais avancé (il a été écrit en 1974). Au delà d’une critique de la guerre et une approche sans tabou de l’armée (il est beaucoup question du libre-arbitre des combattants notamment, des moyens de propagandes et d’embrigadements), ce livre brûlot aborde beaucoup de thèmes connexes qui trouvent échos dans le monde actuel : l’évolution de la Terre et des sociétés humaines, l’égalité des sexes, le droit des minorités sexuelles avec une inversion des valeurs assez savoureuse à un moment du récit. Non vraiment cet ouvrage a gardé toute sa force de frappe et laisse le lecteur sonné par tant d’intelligence déployé tout en ne sacrifiant jamais le rythme, l’aventure et le parcours intime de ses personnages.

La langue est percutante et embarque immédiatement le lecteur. Facile d’accès, La Guerre éternelle se lit tout seul dans un style abordable mais exigeant dans le fond, un rythme qui ne se dément jamais et un plaisir de lire assez hors norme. Un belle expérience que je vous invite à faire à votre tour et qui ne vous décevra pas.

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samedi 14 mai 2022

"Batman année un" de Frank Miller et David Mazzuchelli

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L’histoire : Quand il avait six ans, Bruce Wayne a vu ses parents se faire assassiner sous ses yeux. Après un entraînement intensif, il revient à Gotham City pour mener une guerre sans merci contre le crime... mais ce ne sera pas facile. Face à la corruption des autorités de la ville et leurs liens avec la pègre, Bruce, sous le déguisement du vigilant Batman, va forger une alliance avec un policier nouveau venu à Gotham : le lieutenant James Gordon.

La chronique de Mr K : Jusqu’au début de mon adolescence, j’étais un enfant de la bande dessinée belge, un amateur forcené d’Hergé et de son célèbre reporter à la houppe dont je lisais les albums à la lueur de ma lampe de chevet. Et puis, j’ai découvert Spiderman qui m’a ouvert les portes de l’univers des comics, un héros tourmenté à la vie bien remplie. Mais c’est le personnage de Batman qui sera le révélateur de quelque chose chez moi, un personnage atypique, sans super pouvoir et profondément sombre qui vit caché et dans ses contradictions.

C’est donc avec joie que j’empruntai ce volume au CDI de mon établissement, pensez-donc, l’alliance entre un de mes personnages préférés et un artiste que j’admire par dessus tout depuis sa série Sin City. Frank Miller range les crayons ici, se contente de la casquette de scénariste et laisse la mise en image à David Mazzuchelli. Les deux hommes font merveille et proposent un récit haletant et passionnant.

Je ne vous ferai pas l’injure de revenir sur l’histoire. Tout le monde ou presque la connaît. Bruce Wayne, fils de bourgeois, devient orphelin très jeune. Il grandit vaille que vaille grâce à l’attention de son majordome Alfred, part en voyage pendant plusieurs années pour revenir dans une Gotham City gangrenée par la corruption et le crime. Ne pouvant plus supporter cet état de fait, il se crée un alter-égo de l’ombre, un homme chauve-souris qui va faire changer la peur de camp et essayer de remettre les compteurs à zéro. Le présent ouvrage nous raconte les origines de cette métamorphoses et ses premiers pas en tant que justicier.

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Pour qui est déjà familier de l’univers de Batman, on navigue donc ici en eaux connues. Pour autant, on ne s’ennuie pas une seconde tant l’écriture de Miller fait mouche et prend des directions plus surprenantes. L’exemple le plus criant est la caractérisation de l'inspecteur Gordon que j’ai toujours trouvé un peu lisse. Ici c’est un homme borderline au niveau de son mariage, le poids de son métier pèse et il est faillible. Cela le rend plus vulnérable, plus humain, moins parfait en quelque sorte. Du coup, ce personnage qui m’indifférait auparavant notamment dans les adaptations cinématographiques de Christopher Nolan (une très bonne trilogie soit dit au passage) prend dans ce comics une toute autre dimension, une importance plus forte et colore de noir une trame déjà bien sombre.

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Pas de grands bad guys du coup dans ce volume. Les pourris ce sont les responsables politiques et les mafieux dont les accointances sont les sources du chaos à Gotham. C’est noir, très noir même et il suffit de quelques planches, scénettes pour étaler au grand jour la déliquescence de la cité. La toile d’araignée est dense, l’espoir bien maigre et d’ailleurs malgré un dénouement plutôt positif, beaucoup de boulot reste à abattre au justicier et ses alliés. Davantage qu’une aventure virevoltante, on a affaire ici à un récit initiatique doublé d’un aspect policier très développé qui donne un ton et une ambiance assez unique à ce récit où le rythme ne faiblit jamais et propose de nombreuses réflexions sur les sociétés humaines et la propension de notre espèce à se nuire à elle-même.

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Gotham City est un vrai personnage à part entière, on erre dans ses ruelles, ses lieux de pouvoir. Mécanisme du pouvoir, des résistances possibles mais aussi celles de victimes expiatoires qui endossent des responsabilités qui ne leur incombent pas, l’entité Gotham grouille de détails (parfois très discrets) qui donnent à l’ensemble une cohérence et une force rare. Le propos est intelligent, très complexe et emmène le lecteur vers des rivages insoupçonnés qui forcent l’admiration.

La mise en image est magnifique. Bien que classique dans son aspect formel (et encore certaines cases sont d’une imagination folle, privilégiant notamment le hors cadre), elle happe le lecteur et insuffle une vitalité terrible. Non vraiment ce comics vaut le détour et ravira autant les vieux de la vieilles que les nouveaux lecteurs. Un must read dans le genre !

mercredi 11 mai 2022

"Scarlett et Novak" d'Alain Damasio

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L’histoire : Novak court. Il est poursuivi et fuit pour sauver sa peau. Heureusement, il a Scarlett avec lui. Scarlett, l’intelligence artificielle de son brightphone. Celle qui connaît toute sa vie, tous ses secrets, qui le guide dans la ville, collecte chaque donnée, chaque information qui le concerne. Celle qui répond autant à ses demandes qu’aux battements de son cœur. Scarlett seule peut le mettre en sécurité. A moins que... Et si c’était elle, précisément, que pourchassaient ses deux assaillants ?

La critique de Mr K : Une nouvelle d’anticipation pour faire prendre conscience de certaines choses à nos jeunes zombies qui peuplent les couloirs de nos établissements scolaires ? Tel est le pari d’Alain Damasio avec Scarlett et Novak, très courte nouvelle qui aborde finement le sujet de l’addiction au numérique et notamment au portable. La lecture est rapide et efficace, il lui manque cependant, je trouve, un supplément d’âme pour qu’elle rentre dans le panthéon des ouvrages jeunesse incontournables.

Amateur de jogging, Novak court tous les jours. Il suit ses progrès quotidiennement grâce à son brightphone et Scarlett son IA personnelle qui l’encourage, le renseigne, l’oriente dans tous les domaines de son quotidien via une conduction osseuse. On n’arrête pas le progrès, plus besoin d’écouteurs ! L’histoire débute sur une course poursuite, Novak est suivi par deux individus. Le jeune homme compte sur son IA pour l’aider à se tirer de ce mauvais pas mais sans succès, la vie a aussi ses lois physiques. Dépouillé de son brightphone, de tout ce qui fait son identité, comment va réagir Novak ?

L’ouvrage se lit en vingt minutes maximum, autant vous dire que le texte est court et se doit d’être incisif. C’est une belle réussite à ce niveau là, le niveau d’intensité ne baisse jamais, on est littéralement pris par l’histoire et on ne peut fermer l’ouvrage qu’arrivé à la fin. Damasio maîtrise très bien le genre de la nouvelle, lui l’écrivain aux pavés sait aussi rentrer dans la caractérisation par l’économie de mots et Novak est "saisi" avec simplicité et profondeur. Il est la prolongation de notre jeunesse actuelle qui passe tellement de temps devant les écrans, visitant le monde à travers eux, se créant des amitiés, des réseaux qui forgent leur identité. C’est flippant mais c’est ainsi. Dans l’époque légèrement futuriste que nous propose Damasio, on passe systématiquement par son brightphone pour tout et n’importe quoi, on vit notre existence à travers lui. Tout cela nous est révélé par petites touches, des détails anodins de prime abord mais qui s’accumulant les uns aux autres donnent une vision inquiétante du futur.

Quid de l’humanité, de son empathie envers les autres, envers notre planète ? Il ne semble pas en rester grand-chose et le dernier acte livrera bien des vérités à un Novak changé pour longtemps. L’auteur rajoute en postface un poème type slam ("Une vie à caresser une vitre") qui assène des vérités terribles sur l’évolution de notre espèce, notre addiction au numérique accentuant notre nombrilisme, narcissisme larvé, l’individualisme, le culte de l’apparence et l’apathie. Le changement se sent déjà depuis quelques années avec mes promotions successives de 3PM, le phénomène prend de plus en plus d’ampleur, une prise de conscience de tous me semble essentielle. Ce livre y contribuera à sa manière.

Je reste cependant mesuré dans mon enthousiasme car tout Dalmasio qu’il soit, l’auteur ne fait pas franchement preuve d’originalité. Au final, on n’est jamais surpris, tout est cousu de fil blanc et certains passages m’ont paru un peu moralisateur. Or, on sait comment réagi un rétif face à une leçon de ce type, il fait le contraire ou du moins s’y oppose. Bon, je ne boude pas pour autant mon plaisir, l’ouvrage est frais, bien fichu et reste important à faire partager. Je serai curieux d’avoir vos propres retours d’expériences.

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lundi 9 mai 2022

"Le Septième homme et autres récits" de Haruki Murakami, Jean-Christophe Deveney et PMGL

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L’histoire : Les histoires de Murakami ont une saveur unique, que ses millions de lecteurs dans le monde reconnaissent instantanément... entre réalisme social et romantisme fantastique, dans les interstices du Japon contemporain. Un crapaud géant décide de sauver Tokyo d'un tremblement de terre avec l'aide d'un banal salaryman, une jeune serveuse de vingt ans peut exaucer un seul et unique vœu...

La critique de Mr K : Chronique d’un très beau cadeau d’anniversaire de l’ami Franck aujourd’hui avec Le Septième homme et autres récits de Haruki Murakami, Jean Christophe Deveney et PMGL. Je suis un grand amateur de cet écrivain japonais dont j’ai lu et adoré une bonne partie de la bibliographie. J’aime son écriture poétique, son évocation douce et profonde de l’existence humaine, sa culture musicale et filmographique ainsi que son côté "barré" mêlant quotidien et éléments fantastiques. Vous comprenez donc ma légère appréhension à l’idée de le découvrir adapté en BD. C’est un peu la mode en ce moment et je ne suis pas forcément un amateur du procédé... Finalement, cet ouvrage ne m’a pas déçu bien au contraire ! Il m’a beaucoup plu et j’ai trouvé textes et dessins en complète adéquation.

Jean-Christophe Deveney et PMGL s’attaquent donc dans ce recueil à neuf nouvelles du maître dont une bonne moitié que je connaissais déjà via ma lecture des œuvres originelles. Je ne reviendrai pas sur le résumé de chacune, vous vous ferez votre idée en feuilletant l’ouvrage. Sachez qu’on retrouve toutes les obsessions et thématiques chères à l’auteur avec le don d’ubiquité, les perceptions mouvantes et évolutives de chacun et du moment de la journée, les habitudes ancrées qui rythment le quotidien et qui une fois modifiées bouleversent l’existence irrémédiablement, la force des rêves et des espérances qui peuvent faire basculer une vie, brouillent les limites entre le rêve et la vie bien réelle que nous passons sur Terre.

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L’onirisme est donc de mise, la mise en abîme, l’exploration des tenants et aboutissants d’une existence humaine à travers des portraits finalement très réalistes (à part l’histoire du crapaud géant qui est un peu hors norme) avec des protagonistes crédibles, souvent proches de nous, auxquels on peut s’identifier. Rien ne nous est épargné en terme de condition humaine dans ses joies et ses peines, cette quête de soi et de sa place dans la société. Ce sont des vies saisies au vol qui virent souvent à l’étrange, à l’irrationnel voire au fantastique / au fantasme sur un ou deux récits qui mettent à mal les éléments communément acceptés de tous. On s’attache très fortement à ces personnages qui se révèlent complexes, jamais d’une seule teinte. Il y a de la beauté et de la laideur chez chacun d’entre eux et cela leur donne une densité, un charisme de tous les instants. On s’interroge sur l’âme humaine, ses aspirations mais on se laisse prendre, emporter par la langue, le graphisme et l’univers si particulier d’un auteur qui trouve un bon prolongement dans ce volume.

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Les choix esthétiques divisent la toile, j’ai tout lu sur les dessins et les couleurs. C’est sûr qu’au premier abord, ce ne sont pas les belles planches de BD que j’ai pu lire. C’est sombre, parfois géométrique (en tout cas très anguleux), assez brut. Mais au fil de la lecture, on se rend compte que cela convient parfaitement au dessein poursuivi par les auteurs : dessiner du Murakami tout en respectant son univers et sa poésie. L’étrangeté des traits et de la technique employée traduit merveilleusement bien l’esprit Murakami, les chemins de traverses, les tromperies sensuelles, les corps déglingués ou du moins sujets au temps qui passe et les surprises nombreuses que nous réservent ces récits hypnotiques et existentiels.

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Cet ouvrage présente donc de très belles adaptations de nouvelles de Murakami. Le défi était de taille mais la singularité et la poésie du maître sont très bien retranscrites. Les amateurs ne doivent pas passer à côté, on est transporté et littéralement envoûté. On en redemanderait presque.

samedi 7 mai 2022

"Les femmes du North End" de Katherena Vermette

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L’histoire : Une nuit, un drame vient ébranler la communauté du North End. C'est à travers l'histoire de ces femmes autochtone au Canada, leur résilience et leur histoire personnelle, que les événements menant à cette nuit sont retracés.

La critique de Mr K : C’est une superbe lecture que je vais vous présenter aujourd’hui avec Les femmes de North End de Katherena Vermette, jeune auteure aux racines amérindiennes qui livre ici un premier roman tout en subtilité et puissance évocatrice. Un récit de famille, un récit de femme, un récit du quotidien bousculé par l’innommable et la résilience qui doit en résulter pour réussir à continuer sa vie malgré tout. Brillant !

L’ouvrage débute par un arbre généalogique s’étendant sur quatre générations, très utile quand on sait que chaque chapitre sera un point de vue différent correspondant à plusieurs femmes de la famille, de l’arrière grand-mère à la petite-fille. Stella ouvre le bal. Cette mère célibataire est réveillée en pleine nuit par les pleurs de son nourrisson, elle monte à l’étage et essaie de le calmer. Elle assiste alors par la fenêtre à une agression particulièrement violente où trois personnes s'en prennent à une autre. Tout le monde finit par s’enfuir y compris la victime, ne reste que des traces de sang assez importantes qui témoignent de la barbarie en œuvre. On apprend très vite que la victime est de la famille de Stella mais qu’elle ne l’a pas reconnu sur le moment.

L’auteure égraine alors les tranches de vie d’autres membres féminins de la famille. Chacune vit une existence complexe à sa manière, devant conjuguer vie personnelle parfois brinquebalante et vie professionnelle, veiller sur les autres et tenter de garder du temps pour soi. Pas évident quand la vie ne vous fait pas de cadeaux et que le sort frappe. On dit que c’est dans l’adversité que l’on se renforce et c’est ce qui va se passer ici. Les femmes veillent les unes sur les autres, telles les louves d’une meute et face à la violence qui a frappé l’une d’entre elles, elles vont faire bloc. Certaines vont renouer un contact, des échanges depuis longtemps rompus par les aléas de la vie.

En parallèle, deux autres points de vue se rajoutent (toujours des personnage de la communauté amérindienne) : un jeune métis inspecteur de police qui doit se faire une place dans ce monde de Blancs et qui va se retrouver sur l’affaire évoquée ci-dessus et une jeune fille complètement paumée que rien ne semble raccrocher de prime abord au reste du récit (terrible figure tragique que celle de Phoenix, c’est son nom). Bien que déconnectés de la "tribu" des femmes de North End, ils vont à leur manière apporter leur pierre à l’édifice du récit entre horreur et abnégation, plongée infernale et quête de rédemption. Il se dégage de cet ensemble, un portrait sans fard de l’humanité dans tout ce qu’elle a de contradictoire, de beau, de raisonné mais aussi de pulsionnel et d’effrayant parfois. L’histoire prend vraiment aux tripes et au cœur.

La caractérisation des personnages est un modèle du genre. C’est bien simple, on se prend d’affection pour tous, même les plus borderlines (et il y en a !). Psychologie fine mêlant histoires de famille, non-dits, actes manqués, relations fusionnelles délétères, ces hommes disparus ou partis trop tôt, les liens de maternité, la souffrance d’être soi, la construction de soi quand on est ado, l’identité amérindienne et le racisme parfois ordinaire qu’ils subissent... autant de thématiques et bien plus encore qui sont abordées, mélangées créant une trame dense, passionnante et maîtrisée de bout en bout. Je suis toujours bluffé et admiratif de ces jeunes auteurs capables de construire / déconstruire avec une telle maestria sans jamais se perdre en route ou tomber dans la facilité et les effets de manche.

Ce roman choral est absolument sublime, il explore les souffrances et les espérances avec une justesse de tous les instants. L'écriture est ensorcelante et les destinées contées prenantes comme jamais. Cette lecture s’est révélée être un véritable et immense coup de cœur pour ma part. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

mercredi 4 mai 2022

"La Rivière à l’envers" tomes 1 et 2 de Jean-Claude Mourlevat

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L’histoire : Ainsi vous avez tout dans votre magasin ? demanda la jeune fille. Vraiment tout ? Tomek se trouva un peu embarrassé : Oui... enfin tout le nécessaire... Alors, dit la petite voix fragile, alors vous aurez peut-être... de l'eau de la rivière Qjar ? Tomek ignorait ce qu'était cette eau, et la jeune fille le vit bien : C'est l'eau qui empêche de mourir, vous ne le saviez pas ?

La critique de Mr K : Chronique d’un très beau diptyque de littérature jeunesse aujourd’hui avec La Rivière à l’envers de Jean-Claude Mourlevat, un ouvrage qui m’a été recommandé par un de mes jeunes élèves, une fois n’est pas coutume. Derrière cette quête de deux adolescents (un tome pour chacun des deux protagonistes avec des chassés croisés savoureux), on a affaire à un magnifique récit initiatique, profondément humaniste, qui nourrit l’imaginaire et la réflexion. J’ai littéralement dévoré ces deux volumes.

Tomek est un jeune orphelin qui vit dans un village bien tranquille où il tient l’épicerie de ses parents. Il est capable de vous fournir tout ce dont vous avez besoin et sa vie lui convient malgré des débuts difficiles. Lorsque Hannah va pousser la porte de son échoppe et lui demander quelque chose qu’il n’a pas (une eau miraculeuse qui prolonge la vie de la personne qui la boit), il décide de partir à son tour à la recherche de la rivière qui coule à l’envers à l’autre bout du monde connu. C’est le début d’une véritable odyssée où il traversera des lieux tantôt étonnants tantôt inquiétants. Il fera des rencontres marquantes et sera confronté à des épreuves qui le forgeront, le feront mûrir. Ce parcours trouve son miroir avec l’aventure d’Hannah contée dans le tome qui lui est consacrée et qui le complète parfaitement.

On s’attache directement à ses deux personnages touchants par leurs débuts chaotiques dans la vie, dans leur soif de savoir et leur courage à toute épreuve. Leur naïveté, leur foi dans leur quête les portent littéralement malgré leur jeune âge. On grandit avec eux, on frémit avec eux. Le voyage est loin d’être de tout repos avec son lot de fatigue, d’appréhension et de doutes. La parabole est rudement bien menée et l’on ne peut qu’y voir une métaphore de la vie, la construction de soi et les choix que l’on doit faire parfois même s’ils sont difficiles. L’amour, l’amitié, le dépassement de soi, le goût pour le rêve, sont autant de thématiques abordées avec talent et finesse.

On traverse les océans, on accoste sur des îles qui n’existent pas en traversant un arc en ciel, on marche dans une forêt qui provoque l’oubli de nos semblables, on parcourt les déserts arides, on se fraie un chemin dans des villes grouillantes d’activité, on discute au coin du feu, on se réveille d’un sommeil magique dans un village de parfumeurs hédonistes... L’aventure est belle, le dépaysement garanti et les leçons de sagesse universelles omniprésentes et fondatrices. Ici on magnifie l’expérience, le partage, la pondération et la Raison sans tomber dans l’écueil de la morale pesante et indigeste. Chacun y trouvera ce qu’il cherche et bien plus encore, quelque soit son âge d’ailleurs, bien des passages m’ont atteint et émus.

L’écriture est superbe. Très accessible, porteuse de sens toujours, très poétique aussi. On déguste les mots comme on s’abreuve d’un nectar. Ce roman nourrit, affranchit et rend heureux la personne qui le lit. Des qualités rares et ô combien précieuse dans ce monde si effrayant pour nos jeunes pousses. Des livres de choix, des indispensables à faire découvrir au plus grand nombre.

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lundi 2 mai 2022

"Les Chasseurs d’écume" tomes 1 à 4 de François Debois, Serge Fino et Bruno Pradelle

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L’histoire : Jos Gloaguen, la soixantaine chenue, va représenter les intérêts des pêcheurs de Bretagne Sud au comité interministériel de la sardine. Un voisin de wagon intrigué l'interroge : il s'est toujours demandé comment un si petit poisson peut susciter autant d'émois... Comment en 1924 les grèves des Pen Sardines, ces travailleuses des conserveries, ont pu avoir un tel retentissement national ! Jos Gloaguen sait bien lui, que la sardine est le blé de l’océan, et autant une affaire de passion que de survie. Alors il remonte dans ses souvenirs, pour raconter comment il a embarqué pour la première fois en 1901, âgé de 12 ans. Comment il est tombé amoureux de la mer à peu près en même temps que de Denise Guilcher, fille d'une famille ennemie. Comme leur existence était difficile, entre l'âpreté des sorties en mer, les caprices de la sardine et l'exploitation par les patrons des conserveries...

La critique de Mr K : Belle découverte que la première tétralogie des Chasseurs d’écume de François Debois, Serge Fino et Bruno Pradelle. Empruntée au CDI de mon établissement, elle conjugue récit intimiste et destinée plus générale des Penn Sardine, habitants de Douarnenez dont le destin est inexorablement lié à la sardine, sa pêche et sa transformation. En suivant la vie de Jos Gloaguen, le lecteur va parcourir plus de cinquante ans d’histoire familiale mais aussi sociétale avec une France en pleine mutation et une vie quotidienne qui va beaucoup évoluer pour le meilleur comme pour le pire.

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Jos est fils de pêcheur, dans la famille il est de tradition d’aller à la pêche à la sardine. Cette existence est rude et exigeante mais elle est leur horizon, leur identité. Au début de notre histoire, Job est bien trop jeune pour pouvoir embarquer et devenir mousse. Alors il rêve d’expéditions lointaines et reste à quai à regarder les bateaux partir à la quête de la sardine. Nul ne questionne son destin à cette époque, il est tout tracé et on l’accepte. Sa maman veille au grain, s’occupe de son fils avec attention et amour avant son rite de passage, elle travaille à l’usine de conserverie où l’exploitation des ouvrières est le maître mot dans la société capitaliste naissante. Job lui n’a que la mer en tête et la jolie Denise au charme insaisissable qui éveille en lui des sentiments jusque là inconnus.

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Puis vient le jour de l’embarquement, l’émerveillement face aux éléments, la vie à bord, les compétences des différents membres d’équipage. C’est aussi le statut difficile du mousse, les injustices et les basses besognes. L’apprentissage du métier sera long et difficile. Tout est bouleversé lorsque le père disparaît pendant une expédition de pêche qui tourne mal à cause des éléments déchaînés. C’est le choc, le paterfamilias parti, Jos devient l’homme de la maison mais il n’a pas l’âge requis pour devenir patron de pêche. L’apprentissage devra continuer malgré tout.

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En parallèle, les auteurs s’attardent aussi sur les femmes de la communauté. Ces mères, épouses et filles qui tiennent le foyer, travaillent de plus en plus (l’industrialisation bat son plein, les conserveries fleurissent). La vie à terre complète la vie sur mer, des ponts se créent, une logique se dégage et les sentiments parfois se déchaînent. Passions et haines entre familles, amours interdits, cupidité et jalousie, les joies et les peines s’égrainent. Et puis, il y a la marche du monde qui vient bien souvent abattre les certitudes : Première Guerre mondiale, la crise de 1929, le Front populaire, la mécanisation, la raréfaction des ressources halieutiques, la modernisation des embarcations et des outils... La contextualisation historique est rigoureuse et passionnante, accompagnant merveilleusement bien les destins qui nous sont livrés.

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J’ai adoré évidemment la partie sociologique et la description de la vie des pêcheurs. Les détails pullulent sans jamais alourdir le récit, on partage vraiment leur quotidien, l’immersion est totale. Les expéditions de pêche avec le rôle de chacun, le retour sur terre et la vente de la pêche (compliquée et là aussi exploitée), les tâches d’entretien des embarcations et la vie de famille. Moi qui suis passionné d’expéditions maritimes et des milieux afférents, j’ai été comblé. C’est très bien retranscrit et l’on ressort enrichi de cette lecture qui se révèle aussi belle visuellement que riche dans son contenu. Un must dans son genre.

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dimanche 1 mai 2022

"Les Lumières de septembre" de Carlos Ruiz Zafon

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L’histoire : 1937, Normandie. Simone Sauvelle, embauchée par un riche et excentrique créateur de jouets, rejoint la côte normande avec ses enfants Irène et Dorian.

Toute la famille tombe sous le charme de la majestueuse demeure dans laquelle les accueille l’inventeur de génie : Cravenmoore. Mais à la nuit tombée, les automates qui peuplent la maison et le bois alentour semblent plus vivants que jamais. Et qu’en est-il des lumières au large qui se rallument à chaque fin d’été ? On dit que les âmes noyées cherchent toujours à regagner la rive... Irène, accompagnée du jeune marin qu’elle vient de rencontrer, va découvrir ce que la solitude fait aux hommes.

La critique de Mr K : Toutes les bonnes choses ont malheureusement une fin, avec Les Lumières de septembre, Carlos Ruiz Zafon termine avec panache sa trilogie de la brume, œuvre de jeunesse au charme envoûtant. Ce dernier volume a été dévoré comme les précédents avec un plaisir de tous les instants, une addiction terrible et au moment de refermer le volume un sentiment de joie et de satisfaction à nul autre pareil.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Simone Sauvelle, une veuve ruinée change de vie et part s’installer en Normandie avec ses enfants. Elle a décroché une place chez un créateur de jouets au génie incroyable, à elle de gérer les affaires courantes d’un homme lui aussi esseulé, sa femme souffrant d’une mystérieuse maladie qui la cloître au lit depuis des décennies. Le premier contact est prometteur, l’entente est immédiate et beaucoup de points communs les relient. Les enfants de Simone quant à eux vont apprendre à découvrir les lieux et les environs avec son lot d’endroits atypiques et de légendes tenaces. Très vite l’enchantement va céder à la place au questionnement puis à l’effroi. Une ombre mystérieuse plane, des événements curieux se produisent et la mort finit par frapper. Tout finit par s’accélérer et mène à la résolution d’une malédiction mêlant chagrin et ressentiment.

C’est incroyable comme cet auteur était doué pour planter un décor, une histoire, des personnages charismatique. Ainsi on se prend immédiatement d’affection pour Simone et ses enfants que la vie n’a pas gâtés. La mort subite du mari les laisse sur la paille, à la merci de la pauvreté. La déchéance sociale est terrible, remarquablement décrite en une économie de mots efficace et très évocatrice. Le contraste est donc fort avec les premiers jours à Cravenmoore, un immense domaine s’apparentant à une demeure gothique, peuplée d’automates aussi étranges que fascinants. Je dois avouer qu’il ne m’aurait pas déplu d’y aller moi-même dans la vraie vie, aimant ce style de demeures marquées par le sceau du passé et des légendes (même si je me serai sauvé bien avant que se déchaînent les événements de fin de récit -sic-). Les descriptions sont de toute beauté, aériennes, jamais pesantes et ne ralentissent pas le récit. Bien au contraire, que ce soit le domaine, la forêt, le phare ou une grotte qui aura son importance plus tard, ces lieux sont quasiment des personnages à part entière avec leur apparence et leurs secrets.

Les personnages après un début de récit d’exposition naviguent à vue. La mère se rapproche peu à peu du maître des lieux et s’interroge sur les liens qui les unissent. L’évolution est décrite avec une grande sensibilité, ces deux âmes ont souffert, souffrent encore mais l’évidence ne va pas forcément de soi et des obstacles invisibles / psychiques font que cette relation s’avère bien plus complexe qu’elle n’y paraît de prime abord. Dorian, est émerveillé quant à lui face aux créations de l’inventeur, quasiment hypnotisé par ses êtres mécaniques qui semblent pourtant mus d’une vie propre. Il ne tardera pas à devoir faire face à ses plus grandes peurs. Irène vit sa vie de jeune fille, tombant amoureuse du jeune marin ombrageux Ismaël. Elle s’est révélée au final être mon personnage préféré avec Simone. Irène est l’aînée de la tribu, elle a des responsabilités qui jusque là semblaient l’étouffer quelque peu. Ismaël c’est un monde qui s’ouvre, un moment de respiration avec la découverte de la navigation, des légendes locales et du désir. Les pages la mettant en scène sont parmi les plus belles, les plus touchantes.

Le récit gagne peu à peu en intensité, le suspens monte crescendo et l’addiction vous l’avez compris est totale. On oscille constamment pendant cette lecture entre fascination et inquiétude, les émotions nous submergent et les rouages de l’histoire sont implacables. Zafon par sa langue merveilleuse, ses talents de conteur et sa sensibilité offre ici une conclusion magistrale à sa trilogie de la brume. Je ne remercierai jamais assez ma chère Nelfe pour ce cadeau d’anniversaire enchanteur. À découvrir absolument si ce n’est déjà fait.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- L'Ombre du vent
- Le Jeu de l'ange
- Marina
- Le Prisonnier du ciel
- Le Prince de la brume
- Le Palais de minuit

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