vendredi 17 juin 2022

"Opuscule de l’amour" de Shpëtim Selmani

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L’histoire : Les petits pays se présentent comme des monstres sans pitié quand il s’agit du concept de la patrie. Plus le pays est petit, plus tu lui es redevable. Plus il est petit, plus tes jambes s’enfoncent dans sa fange vivante. Plus il est petit, plus tu as des obligations envers lui. Plus il est petit, plus tu es dans la merde. Pour être sincère, je ne veux plus appartenir à aucun pays. Je me sens fils de toutes les nations. Enfant de toutes les mères. De tous les pères. Partout dans le monde.

C’est l’été, entre Tirana et Pristina. Un homme en pleine introspection. Il va devenir père : concept qui expose tout son être face à la complexité et l’absurdité de la vie. Souvenirs de guerre, liens parentaux, rapports avec la littérature contemporaine et son pays, relations amoureuses, regard des autres, perte d’un être cher, liberté...

La critique de Mr K : Une lecture différente et assez bluffante au programme du jour avec cet ouvrage d’un auteur albanais qui livre avec Opuscule de l’amour une pièce de choix, un livre qu’on n’oublie pas après sa lecture. Shpëtim Slimani nous livre un récit introspectif d’une rare force d’évocation et nous offre une expérience littéraire unique et saisissante.

C’est par le biais de chapitres ultra-courts (de deux à cinq pages maximum) que l’on suit les pensées et souvenirs du narrateur, un homme qui s’apprête à devenir père. Comme s’il faisait un point sur son existence, il nous livre épars des pans de sa vie, des moments importants, des prises de conscience ou des réflexions qui ont orienté son parcours.

Il est beaucoup question d’amour ici. La rencontre amoureuse et la construction du couple avec les passages obligés, les premières expériences, les compromis, les agacements et la construction d’un foyer. La paternité à venir est évoquée avec un luxe de sensibilité sans tomber dans le pathos et m’a beaucoup parlé. On a beaucoup de points communs lui et moi concernant ce changement irrémédiable. Il nous parle aussi de la famille, de la relation parfois distendue voire interrompue avec nos proches, là encore il fait mouche avec pudeur et profondeur en même temps. Et puis, il y a l’amour avec un grand A, celui que l’on doit se vouer les uns aux autres, ce vers quoi l’humain doit tendre pour que le monde devienne vivable avec la possibilité d’avancer ensemble. Ce roman regorge donc d’ondes positives sans pour autant tomber dans le suranné ou le déjà lu car tout est complexe dans une vie humaine et longue parfois est la route vers un futur meilleur.

Venant d’une région fortement marqué par les tensions et les conflits, certains passages sont l’occasion d’évoquer la guerre et ses méfaits. Il renvoie dos à dos les va-t’en-guerre et les pacifistes, souligne la vacuité des positions défendues et offre une vision claire et profondément humaniste. On revient toujours plus ou moins au concept au sens large de liberté, de se libérer du prêt à penser et des influences individualistes qui s’exercent en continue dans nos sociétés modernes. Les scènes de la vie quotidienne, des déambulations dans la ville et les rencontres effectuées parachèvent un univers réaliste et porteur de sens. C’est beau, puissant et simple à la fois.

Opuscule de l’amour est une petite merveille formelle avec une écriture neuve qui s’apparente parfois à de la pure poésie en vers libre. L’auteur a une plume incroyable, libère la narration des carcans traditionnels, propose des images jamais lues, des associations d’images et d’idées originales qui marquent durablement le cœur du lecteur. C’est subtile et puissant à la fois, évocateur en diable avec une foultitude d’émotions qui pointent le bout de leur nez et ne vous lâchent plus. Une pure merveille.

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mercredi 15 juin 2022

"Sauve-toi Elie !" d'Elisabeth Brami et Bernard Jeunet

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L’histoire : En échange d’une enveloppe, Élie est confié par ses parents à monsieur et madame François. Là-bas, à la ferme, tout est différent. Personne ne l’embrasse le soir en le couchant, la couverture pique, et surtout, Élie doit retenir une drôle de leçon : "À partir de maintenant tu t’appelles Émile, et monsieur et madame François seront ton oncle et ta tante".

La critique de Mr K : Lecture express et intense que Sauve-toi Elie ! d’Elisabeth Brami et Bernard Jeunet, un livre illustré à mettre entre les mains de tous et qui conjugue textes et images poétiques au service du souvenir. Un ouvrage brillant.

Tout débute par le départ précipité de la maison, la famille prend le train pour la province, les parents annoncent à Elie qu’il faut le cacher à la campagne. Une fois arrivés à la ferme, après un échange bref et la remise d’une enveloppe, les parents repartent en laissant leur fils seul avec ces inconnus qui vont jouer les oncles et tantes de substitution. Il devient Emile, un jeune garçon comme les autres ou presque. Il doit nier son identité juive.

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Cet ouvrage court propose donc un récit à la première personne, le regard que porte un enfant sur l’Histoire, les événements qui égrainent cette période sombre. Les affres de la séparation avec le fol espoir d’un jour revoir ses parents le porte malgré son incompréhension face à cet état de fait. Les débuts sont difficiles avec cette famille d’accueil plutôt froide avec lui, un maître d’école dur et un manque d’amis qui se verra par la suite comblé avec une belle rencontre (éphémère malheureusement). Il est confronté à la méchanceté, l’antisémitisme de certaines personnes mais aussi parfois à des élans de solidarité. Les personnages qui gravitent autour de lui sont finalement une belle représentation de la France de l’époque partagée entre collabos, résistants et personnes qui ne prennent pas vraiment position.

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Les illustrations sont tout bonnement magnifiques avec la technique employée ici du papier sculpté. Ce côté artisanal rend bien compte de la teneur de l'ouvrage, un côté intimiste et poétique qui porte un message universel d’une profondeur touchante. L’adéquation est totale entre la forme et le fond, les pages se tournent toutes seules et même si on finit cette lecture le cœur gros, on a conscience d’avoir fait une expérience essentielle et porteuse de sens notamment pour les plus jeunes. À lire et à faire découvrir absolument.

lundi 13 juin 2022

"Il faut beaucoup aimer les gens" de Solène Bakowski

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L’histoire : À quoi tient la vie ? À nos liens invisibles. Nous, inconnus, sommes raccordés sans le savoir. Nos existences se percutent en silence.

Après un séjour en prison, Eddy Alune, 31 ans, est devenu veilleur de nuit, un métier qui lui permet d'échapper aux gens et aux ennuis. Il vient de perdre son père. En vidant l'appartement de son enfance, il retrouve des effets personnels qu'il a volés, vingt ans plus tôt, à proximité d'une SDF morte dans la rue. Poussé par la culpabilité, il décide de rendre à cette femme l'histoire qui lui a été confisquée. Une enquête commence, dans laquelle Eddy se lance magnétophone à la main, pour ne rien oublier. De rencontre en rencontre surgissent plus que des souvenirs. Des liens nouveaux se tissent et la mémoire, ravivée par Eddy, va bouleverser bien des vies.

La critique de Mr K : Chronique d’un livre qui fait du bien aujourd’hui au Capharnaüm éclairé avec Il faut beaucoup aimer les gens de Solène Bakowski, une jeune auteure qui s’était faite remarquer avec son précédent ouvrage que je n’ai pas lu mais qui à mon avis ne va pas me résister longtemps. Dans la lignée d’un Gavalda ou d’un Da Costa, ce livre profondément humain nous raconte une histoire de réparation, celle qu’on doit et celle qu’on mérite. Une fois l'ouvrage débuté, il est impossible de le refermer et l’on prend un sacré plaisir de lecture au passage.

Eddy contemple sa vie plutôt qu’il ne la vit. Récemment sorti de prison après un événement qui a mal tourné, il s’est engagé corps et âme dans le métier de veilleur de nuit, l’emploi idéal pour un gars comme lui qui veut éviter les embrouilles et se retrouver seul tant il n’est pas sociable et se sent mal à l’aise avec les autres. En débarrassant l’appartement de son père qui vient de décéder, il retombe sur des effets personnels qu’il avait dérobé près d’un cadavre de SDF, une femme sans identité qui aiguise désormais sa curiosité. Qui était-elle ? Pourquoi a-t-elle fini son existence de cette manière ? Eddy va remonter le fil des quelques indices qu’il a découverts et révéler à la fois la vie de l’intéressée mais aussi d’une bande d’amis, de tout un quartier et indirectement partager cela avec le plus grand nombre via des cassettes audio qu’il enregistre au fil de ses démarches.

Car en parallèle, on est dans le studio d’enregistrement de Luciole, une animatrice radio qui présente une émission de nuit où entre deux morceaux musicaux, elle répond aux appels des auditeurs qui cherchent un peu de réconfort, un conseil ou du moins une écoute. Tout va changer pour elle quand elle va recevoir par courrier des cassettes audio enregistrées d’un homme qui enquête sur une mystérieuse SDF trouvée morte 20 ans plus tôt, bandes son qui l’intriguent, la fascinent et cachent quelque chose. Faisant fi des attentes du patron de la station, même de certains de ses auditeurs, elle décide de passer les enregistrements en direct dans son émission ce qui va révéler bien des choses et provoquer quelques micro séismes.

L’entrecroisement des deux trames est très réussi, donnant corps à un jeu de pistes très stimulant pour le lecteur qui se demande bien vers quelle vérité tendent nos deux protagonistes principaux. Ces derniers ainsi que les personnages qui gravitent autour d’eux sont caractérisés de fort belle manière, chacun traînant des boulets de la vie, des angoisses et des habitudes qu’il faudrait casser. J’ai aimé cette complexité des esprits, ses trajectoires brisées au premier rang desquelles celle de la mystérieuse morte qui va retrouver une identité, une densité, une existence à travers le travail de recherche d’Eddy. On reste vivant tant que quelqu’un garde le souvenir de nous, Eddy va opérer une véritable résurrection et lever des secrets qui pourraient bien changer la vie de certaines personnes.

Très finement écrit, dans un style alerte et accessible, on se laisse prendre au jeu immédiatement et l’on se passionne pour cet enchevêtrement narratif entre rires et larmes. Les émotions se bousculent au fil des chapitres qui s’égrainent, des révélations successives qui donnent corps à un passé pas tout à fait révolu. Beau et limpide, véritable feel good reading qui ne tombe pas pour autant dans la facilité et le candide, voila un ouvrage qui devrait être remboursé par la Sécu tant il met du baume au cœur et propose une lecture solaire pleine de résilience.

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samedi 11 juin 2022

"L'enfant, la taupe, le renard et le cheval" de Charlie Mackesy

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L’histoire : Au fil des pages, l'enfant curieux, la taupe enthousiaste et gourmande, le renard blessé et méfiant et le sage cheval se rencontrent, s'adoptent et s'entraident. Les conversations sur le sens de la vie de ces quatre personnages, qui représentent les différentes facettes d'un être humain, sont rapportées et illustrées de dessins.

La critique de Mr K : Belle découverte que cet ouvrage emprunté au CDI de mon établissement. Dans L’enfant, la taupe, le renard et le cheval, l’anglais Charlie Mackezy nous offre un livre illustré tout à fait hors norme, à la beauté épurée et aux textes polysémiques d’une rare accessibilité et richesse. Une lecture à part, une expérience unique dans son genre à mes yeux.

Voici un ouvrage qui, sous ses aspects enfantins, s’adresse vraiment à tous. Il propose un voyage intérieur qui touchera chacun d’entre nous. Sacrément doué pour saisir l’essence de l’existence humaine avec son lot d’expériences, l’auteur nous propose une œuvre enveloppante, profondément bienfaisante, une fable universelle où l’important n’est pas le paraître mais la bienveillance et l’innocence sans pour autant tomber dans le moralisateur ou le cucul, l’exploit est de taille tout de même ! Je n’ai pas pu m’empêcher de penser au Petit Prince de Saint-Exupery, une œuvre unique en son genre elle aussi et qui par bien des aspects se retrouve dans cette lecture.

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Un petit garçon part en quête de réponses. Sur sa route, il va rencontrer une taupe friande de gâteaux et maligne, un renard taiseux que la vie n’a pas épargné et un cheval empli de sagesse. À eux quatre, ils vont être plus forts, appréhender l’existence et le monde différemment, affronter les difficultés et dispenser des phrases / pensées éclairantes et constructives. On en ressort bouleversé, changé même à la manière du petit garçon.

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Les illustrations réalisées au stylo à plume sont d’une beauté à couper le souffle. Lorgnant vers le rêve et le naturalisme, elles accompagnent merveilleusement le chemin emprunté par les protagonistes. Images et mots se répondent parfaitement, il se dégage une paix, une délicatesse qui touche au plus profond de nous-même, nous invitant à réfléchir et à contempler nos vies et le monde qui nous entoure. Amitié, amour, s’apprécier pour ce que l’on est, profiter des choses de la vie, autant de valeurs que l’auteur met en avant avec un talent certain car puiser dans ces sources, le courage ne manquera jamais et une certaine idée du bonheur peut être atteinte.

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On ne tombe pas pour autant dans le niaiseux, on se rapproche je trouve des philosophies orientales. Trouver l’accord avec notre monde et nous, prendre le temps, goûter à la poésie de la vie, s’accommoder des obstacles pour mieux les contourner, optimiste dans toutes ces pages, ce livre est un petit rayon de soleil, une respiration profonde dans un monde de dingue qui clairement bascule de plus en plus du côté obscur.

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L'enfant, la taupe, le renard et le cheval est un petit bijou esthétique et philosophique à mettre entre toutes les mains, à lire, relire et partager auprès du plus grand nombre.

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mardi 7 juin 2022

"La puissance des ombres" de Sylvie Germain

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L’histoire : Pour fêter les vingt ans de leur rencontre au bas des marches du métro Saint-Paul, Daphné et Hadrien ont organisé une soirée à thème : chacun de leurs amis doit porter un déguisement évoquant une station de métro. Mais la fête tourne au drame. L’un des invités tombe mystérieusement du balcon et se tue. Et quelques mois plus tard, c’est au tour d’un autre convive de se rompre le cou en dégringolant des escaliers. Qui sera le suivant ? Quel est le lien entre la fête, les convives, les serveurs qui officiaient, et notre intense désir de réparation ?

La critique de Mr K : Bonne lecture que celle du dernier roman de Sylvie Germain : La puissance des ombres. À la confluence des genres avec un net attrait pour le noir profond, l’auteure avec le talent d’écriture qu’on lui connaît nous projette sur les traces du désespoir et de la folie avec talent malgré quelques menus défauts qui empêchent cet ouvrage d’être considéré comme un de ses meilleurs.

Imaginez, une fête costumée en plein cœur de Paris, dans un appartement d’un quartier cossu. L’heure est à la joie entre vielles connaissances, amis d’amis et une soirée plutôt réussie. Et puis, c’est le drame. L’un des invités tombe du balcon et meurt de sa chute. La police enquête et conclut à un accident. Tout pourrait s’arrêter là mais voila... deux autres invités de la fêtes meurent à leur tour dans des circonstances suspectes. Tout cela est bien louche et arrivé à la moitié du roman, le point de vue change, on passe dans l’esprit de l’assassin (car ce sont bien des meurtres !) et nous explorons sa psyché dévastée et essayons de comprendre quelle vérité cachée se trouve derrière ses actes innommables.

La première partie du roman s’apparente un peu à un jeu de piste. L’auteure s’attarde sur les invités et leurs costumes (tous en lien avec des stations de métro de Paris), les deux serveurs engagés pour la soirée et sur le déroulé des festivités. Je dois avouer que cette partie a un peu freiné mon enthousiasme car finalement son utilité est toute relative concernant la suite du récit. Peut-être n’ai-je pas tout saisi mais j’ai trouvé ces passages finalement longuets et n’apportant pas grand chose à la suite.

Car le vrai sujet n’est pas là. Il surgit dans la deuxième partie du roman avec les chapitres consacrés au tueur, une des personnes présentes à la fête. Passée la surprise de son identité, l’auteure revient sur ses errances entre les meurtres et surtout assène des flashback bien sentis qui expliquent sa psychologie pour le moins perturbée et ses actes désaxés. Ce personnage est vraiment réussi, tout en complexité. On en vient à le plaindre, à comprendre ses pulsions, gestes maladroits et déréliction mentale même si on ne peut accepter et excuser ce qu’il a commis. Ces moments sont vraiment les plus beaux du roman, une beauté sombre, inavouable parfois mais remarquablement mis en mot par l’auteure pour le coup très inspirée.

Sylvie Germain possède vraiment une belle plume, cisèle son propos, embarque alors le lecteur dans un voyage intérieur rude et vient nous cueillir avec une fin terrible bien que prévisible. On passe donc un bon moment même s’il faut s’accrocher au départ.

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dimanche 5 juin 2022

"Le sens du vent" de Gilles Dienst

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L’histoire : Les vies ordinaires ont ceci d'extraordinaire qu’à tout moment elles peuvent le devenir.

Comment des personnages ni super-héros ni aventuriers peuvent-ils se retrouver, sans l'avoir prémédité, en train de ne pas oser, taire, mentir, tricher, voire plus ?

Avec une sobriété d’écriture revendiquée, Gilles Dienst raconte les moments qui vont les entraîner là où ils n’auraient pas imaginé aller.

On y rencontre Jérôme et ses cendres, Williams et sa fille, celui qui n’aime pas les barbecues, Vanessa et le chien, Evelyne la charcutière espagnole, Audrey l’amoureuse, et Jean-Luc sous une carcasse de bœuf.

Huit personnages sur la crête de la vague, cet instant très éphémère avant la bascule. Ça peut parfois mal finir...

La critique de Mr K : Un beau recueil de nouvelles à mon actif avec la chronique du jour : Le sens du vent de Gilles Dienst. Le dernier né des éditions Quadrature propose de croiser le destin de huit personnages à un moment clef de leur vie, un moment qui va les faire basculer et changer de trajectoire pour le meilleur ou pour le pire...

En peu de mots, l’auteur réussit à nous faire rentrer dans l’intimité de ses personnages. Que ce soit le protagoniste en lui-même ou la situation à laquelle il est confronté, la caractérisation est un modèle du genre. On se prend au jeu et l’on se demande bien où cela va nous mener, les chutes étant bien souvent surprenantes alternant logique et parfois sidération. On reste toujours dans le crédible, le réaliste, ces textes se révélant des miroirs fidèles à ce qu’une vie humaine peut réserver avec ses petits moments de lâcheté ou de lâcher prise qui peuvent bouleverser une vie.

Ces instantanés de vie sont disséqués avec finesse, l’auteur se concentrant sur des failles apparentes ou non qui finissent par exploser en plein visage et donnent à voir une humanité au bord du gouffre. Amour, amitié, travail, la famille, d’autres thèmes et différents sentiments forts et profonds sont évoqués et rappelleront à tous les lecteurs des choses vécues ou ressenties dans leur existence. Ces courts récits proposent donc une expérience de lecture fraîche et une source de réflexion bien souvent jubilatoire lorgnant parfois vers nos côtés sombres.

Pléthore de thématiques sont abordées avec toujours un sens de la formule, de l’à propos et un intérêt indéniable pour tous les destins livrés ici. Un homme qui n’arrive pas à trouver la force de répandre les cendres d’un parent disparu, un autre vit dans une autre réalité tant la souffrance liée à la perte d’un proche l’a définitivement abîmé (la superbe nouvelle "Finir autrement"), un homme qui déteste les barbecues se rend à une réception donnée par une vieille connaissance contre qui il n’a que rancune et envie, la quête de l’âme sœur sur les réseaux de rencontre et les déceptions qu’elle peut engendrer, la rencontre improbable entre deux êtres et l’étrange alchimie qui peut naître entre elles, une histoire d’amour qui finit en passion destructrice, une autre rencontre qui transfigure l’un des protagonistes quitte à le faire aller loin dans ses mensonges... autant de récits courts et incisifs, efficaces et très plaisants à lire.

Aucune nouvelle n’est vraiment au dessus ou en dessous du lot, tout est parfaitement équilibré avec une maîtrise du récit impeccable et une langue qui touche en plein cœur, multipliant les émotions et proposant une lecture enthousiasmante. Un très bon recueil de nouvelles donc, qui ravira les amateurs.

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jeudi 2 juin 2022

"Mademoiselle Baudelaire" de Bernard Yslaire

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L’histoire : Deux cents ans après sa naissance, Baudelaire continue de marquer les générations et le poète plane sur l'œuvre d'Yslaire depuis les origines. C'est pourtant Jeanne Duval, celle que le poète a le plus aimée et le plus maudite, que le dessinateur a choisie pour revisiter dans ce chef-d'œuvre la matière sulfureuse et autobiographique des Fleurs du mal. De Jeanne, pourtant, on ne sait presque rien, ni son vrai nom, ni sa date de naissance, ni sa date de décès. Aucune lettre signée de sa main ne nous est parvenue. Restent quelques témoignages, des portraits dessinés par Baudelaire lui-même, une photo de Nadar non authentifiée, sans oublier les poèmes qu'elle lui a inspirés. Jeanne, "c'est l'invisible de toute une époque" qui réapparaît dans la résonance féministe de la nôtre. Elle qui était stigmatisée comme mulâtresse, créole et surnommée "Vénus noire" en référence à la "Vénus hottentote", aimante tous les préjugés d'un siècle misogyne et raciste.

La critique de Mr K : Baudelaire occupe vraiment une place particulière dans mon cœur de lecteur. Il est à l’origine avec Hugo de mon engouement pour le XIXème siècle et je me rappelle encore de ma lecture puis de l’étude de son recueil culte Les Fleurs du mal. C’est l’ami Franck une fois de plus qui m’a mis entre les pognes ce recueil graphique qui opte pour un point de vue très différent pour nous raconter le poète et les affres de sa vie. C’est sa maîtresse-muse Jeanne Duval qui va nous le raconter dans ce Mademoiselle Baudelaire d’Yslaire qui se révèle passionnant, magnifique et addictif à souhait. Un pur bonheur de lecture en somme !

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Cet ouvrage revient donc longuement sur la passion qui a uni ces deux êtres que tout semblait au départ séparer. Elle est noire et courtisane, il est fils d’aristocrates et écrit des poèmes entre deux trips. Mais le cœur a ses raisons que la raison ignore, Charles tombe profondément amoureux de Jeanne et la réciproque est vraie. Leur relation parfois fusionnelle, parfois déchirante mais toujours très sensuelle permet de mettre en lumière les mécanismes à l’œuvre dans le génie baudelairien et l’inspiration quasi divine que la belle lui a procuré. Ode à la féminité, à la liberté de choix, de posséder et de faire ce que l’on veut de son corps, Jeanne est un personnage très attachant entouré d’un souffle sulfureux et libérateur. Elle a notamment inspiré à Baudelaire ces quelques vers d’une beauté éternelle :

"Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
O beauté ? ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin ?"

Extrait tiré du poème : Hymne à la beauté

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L’ouvrage nous éclaire aussi sur d’autres aspects de sa vie. Il avait cette propension à vouloir vivre une vie voluptueuse, luxueuse, entouré d’œuvres d’arts. Malheureusement pour lui, il vivait largement au dessus de ses moyens, constamment endetté (et pourchassé par des huissiers de justice qui n’arrivent pas à lui mettre la main dessus) et ayant dépensé l’héritage de son père. Sans doute, Baudelaire estimait-il que le monde matériel ne méritait pas autant son attention que les chimères qu’il poursuivait. J’ai beaucoup aimé aussi les passages le mettant en scène avec ses relations artistiques, ses amitiés de débauche et leurs discussion à bâtons rompus. Elles rendent compte notamment de la phallocratie en œuvre au XIXème siècle, considérant la femme comme un meuble, une possession. Les dires reproduits ici à propos de Jeanne sont éloquents sur cet état d’esprit, cet injustice institutionnelle et sociale. D’autres détails de sa vie sont abordés et la fin de l’ouvrage réserve une biographie du maître qui permet de tout replacer dans son contexte. Cet ajout s’est révélé indispensable pour mieux saisir certaines allusions et autres éléments contextuels.

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L’ouvrage se parcourt comme un catalogue de livre d’art. Les dessins sont tout bonnement sublimes. Les planches s’enchaînent avec excitation et admiration. Les choix de coloris, de forme, les cadrages rendent compte à merveille de la vie au parfum de scandale de Charles Baudelaire, de son état d’esprit torturé et des chemins de traverse qu’il a pu emprunter dans son existence tumultueuse et malheureusement courte. De nombreux passages sont consacrés aux ébats des deux amants, planches érotiques d’une beauté à couper le souffle, jamais vulgaires mais illustrant à merveille leur passion dévorante et leur quête d’absolu.

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Mademoiselle Baudelaire est un ouvrage à lire absolument si vous êtes amateur de l’époque et du génie du verbe qu’était Baudelaire.

dimanche 29 mai 2022

"Texto" de Dmitry Glukhovsky

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L’histoire : Novembre 2016. Ilya rentre à Moscou après sept années de détention dans la zone – une de ces régions de Sibérie peu peuplées où la Russie installe des camps pénitentiaires –, bien décidé à tourner la page et à reprendre une vie normale.

À peine arrivé, il est confronté à la mort de sa mère, à une fin de non-recevoir de la femme qu’il aimait et à un monde qu’il ne reconnaît plus. La nuit même de son retour, l’esprit embrumé par l’alcool et la rage chevillée au corps, il tue l’officier de la brigade des stups véreux qui, sept ans plus tôt, l’avait piégé par simple mesquinerie. Ce faisant, il récupère son téléphone portable dont il a mémorisé le code de déverrouillage.

Le lendemain, prenant conscience de la portée de son acte, et ne se donnant que quelques jours à vivre, il n’a qu’une idée en tête : rassembler assez d’argent pour offrir une sépulture décente à sa mère. Une seule solution pour repousser l’échéance de sa mort : piocher dans le téléphone volé les bribes de la vie du policier pour faire croire à tous ses contacts qu’il est toujours en vie.

Commence alors pour Ilya une partie d’échecs simultanée : il n’a pas le droit à l’erreur contre chacun de ses "adversaires", en plus de jouer contre la montre.

Commence aussi une plongée dans les tréfonds de l’âme de celui qu’il hait, mais dont il doit assumer l’identité tant bien que mal, et avec qui il finit par se confondre.

La critique de Mr K : Chronique d’un beau cadeau de Noël offert par ma chère et tendre et que j’ai enfin lu malgré mon impatience au moment de sa réception. Il faut dire que j’adore Dmitry Glukhovsky, un écrivain russe au talent incroyable et à l’engagement sans ambiguïté contre le tyran qui dirige son pays. Il est surtout connu pour sa trilogie Metro qui est excellente mais je dois avouer que ma préférence va vers le sublime FUTUR.E et l’étrange et sinueux Sumerski. C’est d’ailleurs vers ce dernier que lorgne Texto, le dernier roman de l’auteur que je n’avais pas lu.

Je dirais tout d’abord que cet ouvrage est à part dans la bibliographie de l’auteur. Moins branché anticipation et fantastique, on rentre ici dans un récit intimiste complètement branque où Ilya le héros récupère le smartphone de sa victime et va se faire passer pour lui. À priori basique, l’intrigue n’est en fait qu’un prétexte pour disséquer la personnalité d’Ilya, explorer son passé et sa psyché pour le moins torturée. On pense immédiatement à Dostoïevski et notamment le fabuleux Crime et Châtiment qui m’avait laissé sur les genoux. Il ne se passe finalement pas grand chose, l’action est resserrée sur quelques jours mais en explorant le passé du propriétaire de son smartphone, en essayant de se substituer à lui, Ilya va de découvertes en découvertes, la culpabilité peu à peu l’envahit et l’entraîne vers une fin logique et imparable. Brillant !

Glukhovski est un orfèvre en terme de caractérisation des personnages. Que ce soit pour Ilya ou sa victime mais aussi tous les protagonistes qui gravitent autour d’eux, il façonne des êtres complexes, ambivalents, profondément humains. Il nous installe dans un faux rythme lent qui peut exploser du jour au lendemain en faveur d’une révélation faite en bout de ligne ou de paragraphe. Il faut se garder des idées toutes faites, des hypothèses que l’on peut élaborer, l’auteur s’amuse à nous tromper, nous diriger vers de fausses certitudes qu’il renverse avec un plaisir certain au fil de cette lecture très dense.

C’est le mot pour décrire une lecture pas forcément évidente au premier abord. Il faut se donner les moyens de pénétrer l’univers d’Ilya, de goûter au charme de cette écriture pleine qui prend son temps. L’action ne démarre vraiment qu’en milieu de volume, Glukhovsky prenant le temps d’installer une ambiance, un personnage. Cela en a découragé plus d’un mais vu mon goût pour cet auteur, je savais que la suite me rendrait au centuple l’effort consenti. Car dès lors qu’on passe le cap, on est entraîné dans un parcours pour le moins chaotique et incertain. Vivant une vie par procuration , Ilya commence à perdre pied, mélangeant sa vie et celle de l’autre, définissant de moins en moins bien le réel du fantasmé avec en fond une culpabilité qui l’envahit peu à peu sans espoir de rédemption ou presque.

En filigrane, l’auteur nous offre un tableau peu reluisant de la Russie actuelle avec l’évocation de mœurs et de pratiques anti-démocratiques comme le musellement des gêneurs, une police aux ordres, des condamnations iniques, une vision parfois paranoïaque du monde qui se traduit si tragiquement en ce moment en Ukraine. Le regard est ici lucide et sans concession, donnant lieu à une lecture éclairante, passionnante et parfois choquante. C’est à l’image de toutes les émotions que ce roman procure entre lumière et obscurité avec une humanité qui se débat comme elle peut et au final des destinées effilochées et vouées à disparaître. Ce n’est donc pas le plus optimiste des livres...

Comme dit précédemment, on retrouve toute la maestria de l’auteur, sa langue unique, son sens du récit même si ici il se réduit souvent aux émotions ressenties d’Ilya et sa prise de connaissance du passé de sa victime via son smartphone. Le rythme est lent (trop diront certains), moi je l’ai trouvé parfait et idéal pour appréhender au mieux personnages et tenants et aboutissants de cette intrigue profondément intime et humaine à la fois. Une sacrée expérience donc, qui divisera sans doute davantage que les œuvres suscitées de l’auteur mais qui pour ma part, m’a ravi et enthousiasmé.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Metro 2033
- Metro 2034
- Metro 2035
- Sumerki
- FUTU.RE

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jeudi 26 mai 2022

"Le Voyage de Marcel Grob" de Philippe Collin et Sébastien Goethals

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L’histoire : 11 octobre 2009. Marcel Grob, un vieil homme de 83 ans, se retrouve devant un juge qui l'interroge sur sa vie. Et plus particulièrement sur le 28 juin 1944, jour où ce jeune Alsacien rejoint la Waffen SS et est intégré dans la 16e division Reichsführer, trois mois après le débarquement allié en Normandie. Marcel se rappelle avec émotion de ce jour fatidique où, comme 10 000 de ses camarades Alsaciens, il fût embrigadé de force dans la SS. Non, il n'était pas volontaire pour se battre mais il n'avait pas le choix, il était pris au piège.

Mais pour le juge qui instruit son affaire, il va falloir convaincre le tribunal qu'il n'a pas été un criminel nazi. Alors, Marcel Grob va devoir se replonger dans ses douloureux souvenirs, ceux d’un "malgré nous", kidnappé en 1944, forcé d'aller combattre en Italie, au sein d'une des plus sinistres division SS. Un voyage qui l'amènera à Marzabotto, au bout de l'enfer...

La critique de Mr K : Encore un bel emprunt au CDI de mon établissement que Le Voyage de Marcel Grob de Philippe Collin et Sébastien Goethals. Récit intime, récit historique, récit policier se confondent dans cette traque de la vérité qui s’écartent des chemins balisés pour livrer un être humain dans toute sa complexité et ses contradictions. Un voyage passionnant et terrifiant à la fois.

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L’ouvrage revient donc sur un aspect méconnu de la Seconde Guerre mondiale, l’enrôlement quasi forcé de certains alsaciens dans la SS. Certes, un certain nombre d’entre eux se sont révélés volontaires et voyaient d’un bon œil l’occasion d’aller casser du communiste. Mais beaucoup, ont du céder au chantage et aux menaces. Voulant éviter le pire à leurs proches restés au pays, ils vont rejoindre les légions noires et assister à ou commettre des atrocités.

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Marcel Grob fait parti de ces jeunes alsaciens que le destin a marqué. Le récit commence dans le bureau d’un juge d’instruction qui le questionne sur son passé. Il semble persuadé que Marcel a été un collaborateur zélé des nazis. Celui-ci s’indigne et va devoir convoquer tous ses souvenirs pour convaincre son interlocuteur de son innocence. Commence alors le déroulé des événements avec au départ la fuite du village puis l’incorporation subie et les premières expériences traumatisantes.

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La lecture alterne donc présent et passé, entre scènes d’interrogatoires et souvenirs égrainés par Marcel. On passe aisément de l’un à l’autre dans une mécanique infernale, redoutable qui fait son effet. Peu à peu la lumière se fait malgré des zones d’ombres qui resteront et empêcheront le lecteur de se faire une opinion totalement sûre sur le personnage principal pétri de contradictions qu’il ne maîtrise d’ailleurs pas forcément.

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Les dessins loin d’être révolutionnaires servent très bien le récit, ils s’effacent au profit du texte (assez dense d’ailleurs) et le mettent en valeur. Une belle expérience de lecture au service de l’Histoire que cette bande dessinée qui explore à merveille une époque difficile de notre pays. Les amateurs ne doivent pas passer à côté.

mardi 24 mai 2022

"Vierge jurée" de Rene Karabash

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L’histoire : Ostaïnitsa – vierge jurée : femme qui fait serment de virginité et commence à mener une vie d’homme dans des sociétés patriarcales au nord de l’Albanie, au Kosovo, en Macédoine, en Serbie, au Monténégro, en Croatie, en Bosnie – ces contrées où règne encore le Kanun. Un changement de genre constitutionnellement admis par un serment qui, une fois prononcé, permet à la femme d’acquérir tous les droits d’un homme. De nos jours, il ne reste que quelques vierges jurées.

Bekia est devenue Matia. Elle a décidé d’être une vierge jurée après avoir été violée par l’idiot du village la veille de ses noces : son époux, découvrant qu’elle n’était pas "pure" aurait le droit de la tuer. Elle renonce à la femme en elle, et par cet acte, elle entache l’honneur de celui qu’elle devait épouser et engage ainsi sa famille dans l’une de ces vendettas qui font partie du quotidien des habitants de ces contrées...

La critique de Mr K : Un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) au programme de la chronique du jour au Capharnaüm éclairé. Vierge jurée de Rene Karabash, une auteure bulgare aux multiples facettes (traductrice, romancière, poétesse et même actrice à ses heures perdues) nous propose un récit hors-norme littéraire, une voix singulière et marquante qui provoque émotions et réflexions mêlées avec un plaisir renouvelé à chaque court chapitre, chaque page voire chaque phrase. Je vais tenter de vous expliquer le pourquoi du comment.

Violée la veille de son mariage ce qui entache définitivement son honneur et l’a rend impure (vive la patriarcat...), Bekia décide de devenir une vierge jurée, de mener une vie d’homme comme le lui permet le Kanun, droit coutumier médiéval ayant encore cours dans certains régions d’Albanie. Elle échappe du coup à un sort funeste mais le détourne vers un des membres mâles de sa famille, la vendetta sanglante étant une pratique récurrente et ancrée dans les esprits.

Le sang est omniprésent dans cet ouvrage, le sang perdu de l’hymen doit être remplacé par le sang d’un membre de la famille car une femme n’a pas vraiment de droits dans ce système misogyne qui la rend coupable de ce qu’elle subit. Prisonnière de son identité, de son corps quelque part, elle se transforme en homme pour échapper aux lois iniques qui régissent la communauté. Lois passéistes qui tendent à disparaître au fil des décennies et qui sont ici particulièrement dénoncées et questionnées avec finesse. On a parfois l’impression de se retrouver en pleine pièce cornélienne avec des rites et des mœurs qui semblent totalement en décalage avec notre époque...

C’est donc l’histoire d’une femme mais aussi de sa famille que nous apprenons à connaître à travers ses réflexions, régressions et mises en exergue de certains moments clefs de son existence. C’est par exemple le père qui voulait un fils et qui a eu une fille qui lui ressemble beaucoup d’ailleurs dans son caractère, sa manière d’agir. Un frère qui s’enfuit pour échapper à la vendetta et qui cherche à tout prix à contacter sa sœur "métamorphosée". L’identité familiale est aussi au cœur du récit et s’entrechoque avec l’identité de l’héroïne, la décision de Bekia va remettre en question pas mal de choses considérées comme acquises et va provoquer un drame irréparable.

La trame en soi est plutôt simple mais c’est la narration qui chamboule tout. Elle est totalement éclatée, tout sauf linéaire et donc malaisée à saisir. Il faut un temps d’adaptation face aux changements de points de vue, de sexes, une temporalité mixée à la Pulp Fiction et des points de vue qui s’alternent sans prévenir. Et pourtant, on s’y fait, on n’arrive plus à relâcher cet ouvrage atypique où la forme déstructurée (y compris dans la gestion des dialogues, des formes du discours, de la syntaxe élémentaire, la ponctuation étrange parfois...) donne une forme d’oralité à l’ensemble, un côté imprécatoire avec son lot de litanies, de répétitions et de retours sur l’action qui plongent le lecteur dans l’univers si particulier de l’héroïne.

Voilà donc un roman qui détone dans le milieu littéraire, une œuvre différente qui dérange les habitudes et propose un voyage intime à nul autre pareil, une quête de liberté dont je me souviendrai longtemps.

Posté par Mr K à 18:41 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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