mardi 12 juillet 2022

"Satanie" de Fabien Vehlmann et Kerascoët

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L’histoire : Charlotte, alias Charlie, une jolie petite rousse, organise une expédition afin de retrouver son frère, un jeune scientifique, qui a disparu sous terre depuis plusieurs mois. Celui-ci affirmait pouvoir prouver l’existence de l’Enfer en s’appuyant sur la théorie de l’évolution de Darwin. Le groupe conduit par Charlie s’enfonce sous terre et découvre au fur et à mesure de sa progression que les entrailles de notre planète abritent bel et bien une autre forme de vie pour le moins inattendue... Et si c’était ça, l’Enfer ?

La critique de Mr K : Nouvelle découverte grâce à l’ami Franck avec Satanie du duo Fabien Vehlmann et Kerascoët qui récidivent après le magnifique et ténébreux Jolies ténèbres qui m’avait littéralement scotché. Au programme de cette bande dessinée de haut vol, la quête d’une sœur qui en partant à la recherche de son frère va découvrir la vraie nature du cœur de la Terre et va voir son existence totalement bouleversée, changée à jamais. Littéralement embarqué dès les premières pages, j’ai dévoré ce volume avec un plaisir intense et un émerveillement de tous les instants. Suivez le guide !

Charlotte organise donc une expédition pour retrouver son frère, un scientifique un peu fou parti vers le centre de la Terre pour localiser les Enfers. Mythe ? Réalité ? La question le passionnait mais semble avoir eu raison de lui, il n’a plus montré le moindre signe de vie. Voilà donc la jeune femme partie pour une aventure spéléologique avec des hommes rodés à l’exercice et même un abbé ! Très vite le voyage va se révéler mouvementé, surprenant et surtout initiatique pour chacun des aventuriers à commencer par Charlotte.

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On voyage autant que les personnages avec un récit ébouriffant où l’on en prend plein les yeux et où les rebondissements sont nombreux. Charlotte va durant ce périple beaucoup changer, elle grandit, mûrit, subit des chocs traumatiques, n’est vraiment plus la même à la fin de son aventure. D’ailleurs, j’évacue de suite la polémique sur la fin, personnellement je l’ai adoré, elle est pleinement ouverte et logique. Pour en revenir à l’héroïne, elle est très attachante et l’on prend un grand plaisir à la suivre dans ce parcours initiatique d’une profondeur folle et passionnant.

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L’exploration de l’intérieur de la Terre est donc riche en surprises et les auteurs proposent vraiment une vision neuve tout en s’inspirant de références plus anciennes (pour moi les plus évidentes sont Jules Verne et HP Lovecraft, excusez du peu). Cela donne lieu à des rencontres pour le moins étranges, des peuplades oubliées, des créatures étranges aux formes diverses et aux intelligences développées fondées sur d’autres systèmes de valeur. Pour être dépaysé, on est dépaysé et j’ai aimé cette sensation de ne pouvoir parfois se raccrocher à rien, de se laisser porter par l’imagination débridée déployée ici. Certaines planches sont tout bonnement hallucinantes, fourmillant de détails et lorgnant vers le psychédélisme et le subliminal.

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L’objet BD est magnifié ici. On retrouve la beauté des traits du dessinateur, la flamboyance des couleurs et la gestion parfaite de la narration entre action trépidante (il y a parfois un côté Indiana Jones) et moments plus calmes voire contemplatifs. Il y a aussi à l’occasion une petite dose d’humour bien sentie, notamment dans certains échanges entre les protagonistes qui sont plutôt cash et rajoutent à l’humanité profonde qui se dégage de l’aventure. C’est donc aussi une BD fun et même presque picaresque par moment avec un côté extravagant poussé.

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Satanie est vraiment une très belle réussite, une revisite originale et réussie du mythe des enfers, un beau parcours de personnage et une œuvre magnifique en terme esthétique mélangeant avec bonheur aventure, onirisme, fantastique et même un peu de sciences. Ne passez pas à côté de ce titre si vous êtes amateur de ce type de récits, c’est un incontournable dans le genre !


dimanche 10 juillet 2022

"Bulle de savon" de Sylvia Hansel

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L’histoire : Une Parisienne de 25 ans tombe amoureuse d’un très jeune Britannique au charme magnétique. Nous sommes en 2006, sur Myspace les top friends imposent leur loi et Zizou va bientôt placer son coup de crâne légendaire. Après une lune de miel enfiévrée, l’amant file à l’anglaise. Désespérée, la jeune femme sombre dans l’autodestruction.

La critique de Mr K : Je vous présente aujourd’hui un très court roman qui m’a enthousiasmé au plus haut point. Dans Bulle de savon, Sylvia Hansel nous raconte une histoire d’amour qui finit mal en nous plaçant dans la peau d’une jeune femme qui va accuser le coup comme elle peut. C’est frais, intimiste et rock and roll !

La bulle de savon qui donne son nom au titre de l’ouvrage, c’est la relation quasi fusionnelle que l’héroïne noue avec un britannique en goguette dans la capitale : le beau Jason. Ils sont jeunes, ils se plaisent quasi instantanément et leur histoire débute sur les chapeaux de roue. La barrière de la langue ajoute un charme certain à l’aventure que vivent pleinement les deux tourtereaux entre longues sessions au lit et sorties débridées. Mais tout a une fin, un jour l’Apollon met fin à la relation et la narratrice se retrouve toute désemparée et commence à sombrer. Et oui, une bulle de savon par définition c’est fragile et le monde semble s’écrouler autour de la délaissée.

Cette dernière est très attachante. Vendeuse dans un magasin à Paris, elle vit sa vie tranquille avec sa bande de copines. En deux / trois chapitres, le portrait est dressé avec justesse et l’on aime cette jeune femme qui vit de peu mais s’en contente (la vie parisienne a son coût). Pas très heureuse en amour jusque là, elle reste cependant optimiste et croque la vie à pleines dents. Elle n’a pas sa langue dans sa poche et cela donne à lire des passages tordants notamment quand elle discute mecs avec ses copines. On en prend pour notre grade mais c’est plutôt mérité. J’ai adoré ce côté fun, sans complexes, plein de vie. On partage avec elles de sacrés bons moments avec en plus des références musicales bien senties en totale adéquation avec mes goûts musicaux.

Puis apparaît Jason. L’amour nous change forcément et elle tombe éperdument amoureuse. Ils se créent un cocon qui l’éloigne quelque peu de ses proches mais en même temps, elle s’épanouit et s’éveille à elle-même notamment au niveau plaisir sexuel. Quand le glas sonnera sur son histoire avec son mec, elle va devoir affronter le chagrin, les divers questionnements qui l’assaillent et essayer de se relever. C’est là encore très réussi, on retrouve des éléments que l’on a pu soi-même éprouver en d’autres temps. La déprime, les remises en question, les paradis artificiels et une perte d’envie sont abordés ici, l’héroïne semblant se perdre en chemin. Le fun laisse la place à la mélancolie et à la crise existentielle.

Je m’attendais en lisant la quatrième de couverture à détester Jason. En fait, ces deux là n’étaient pas faits pour rester ensemble. Leurs envies respectives à long terme ne correspondent pas, Jason est plus libre, souhaite s’amuser plutôt que de s’installer durablement. Certes c’est rude à encaisser pour l’héroïne mais c’est ce qui malheureusement arrive souvent quand on s’emballe trop vite. La rupture n’est pas des plus correctes (par téléphone) mais au final, le jeune homme ne l’a pas fait souffrir durablement ou de manière malhonnête. Du coup, je trouve l’histoire d’autant plus réaliste et accrocheuse. Pas de terribles révélations ici, seulement deux êtres qui finissent par se séparer dont l’un qui souffre beaucoup plus que l'autre.

L’écriture quant à elle est superbe. Simple, souple, incisive, l’auteure embarque immédiatement son lecteur et offre un portrait de femme sensible et profondément émouvant tout en réussissant à nous faire rire par moment. Un très bon cocktail à consommer sans modération !

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jeudi 7 juillet 2022

"Le Plus beau lundi de ma vie tomba un mardi" de Camille Andrea

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L’histoire : Noah D'Amico, dix ans, s'est donné comme objectif de devenir le premier enfant métis président des États-Unis. Quatre secondes et cinquante centièmes, voilà le temps dont il dispose pour convaincre chaque personne de son voisinage. Peu mais suffisant pour un certain Jacob Stern, vieil homme de soixante-quinze ans, impressionné par ce jeune orateur.

C'est ainsi que Noah entre dans la vie de Jacob, avec la force d'une tempête, l'abreuvant de jolis mots et de belles espérances. Une rencontre qui changera tout et de laquelle naîtra la plus improbable des amitiés. Mais les gens ne sont pas toujours ce que l'on croit. Chaque être humain a sa part d'ombre. Jacob ne le sait que trop bien, Noah, lui, le saura bientôt.

La critique de Mr K : Voilà un livre bien surprenant que j’ai littéralement dévoré. Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi de Camille Andrea (à priori le pseudo d’un auteur français bien connu...) s’apparente sur le papier à un bon feel good reading des familles. Mais voila… arrivé à la moitié de la lecture de ce court roman, une révélation fait basculer l’ouvrage dans autre chose, une dimension plus sombre qui fait cependant remarquablement écho à la première partie de l’ouvrage. Personnellement, j’ai totalement adhéré au process, je regretterai juste un léger défaut dont je vous parlerai en toute fin de chronique.

Nous faisons donc connaissance avec deux protagonistes principaux bien différents l’un de l’autre. Rien ne les prédestinait à les faire se rencontrer. Noah est un jeune garçon métis qui rêve de devenir Président des États-Unis. Fils d’un modeste pizzaiolo, il arpente les rues de sa ville pour récolter des signatures afin de faire baisser l’âge légal lui permettant de devenir l’homme le plus important du pays (il en faut 34, il n’a que 10 ans !). Il a un sacré bagout, beaucoup de répartie et si vous le laissez vous parler, il vous convaincra sans nul doute ! Pour le moment, le nombre de signature stagne à une, ce qui n’équivaut pas à grande chose.

Jacob va lui ouvrir la porte. Le vieil homme septuagénaire plutôt renfrogné, veuf et malheureux voit en cette apparition une occasion unique, une rencontre magique qui pourrait lui redonner le goût de vivre. Ils prennent l’habitude de se rencontrer autour d’un petit goûter (aaaah, vive les donuts au chocolat !) et ils discutent de tout et de rien. Le petit lui explique ses solutions pour sauver le monde, lui l’écoute patiemment et se nourrit de cette candeur et optimisme qui réchauffe son vieux cœur. Jacob se livre moins au départ, il perd un peu la boule, a des absences et oublis réguliers. Bientôt il confie au jeune homme qu’il écrit dans un carnet les éléments de sa vie, dont un passé nébuleux, de peur d’oublier qui il est.

Le départ est doux comme un bonbon, plein de bons sentiments sans pour autant tomber dans le simpliste et la naïveté béate. Mais voila qu’une divulgation faite par Jacob et une vérité cachée vont bouleverser l’ordre établi. Les hypothèses de lecture s’avèrent erronées, notre vision du personnage change totalement. Noah du haut de son jeune âge va donc faire connaissance avec la dissimulation, la peine et surtout ouvrir son regard sur la vraie nature humaine, une nature plus complexe qu'il n’y paraît et où chacun joue sa partition avec les armes et capacités qu’il possède. Sa relation avec Jacob va s’en voir totalement changé et l’épilogue final remettra les pendules à l’heure avec une série de révélations qui vont à nouveau modifier notre perception des choses, livrant au final un personnage aux ramifications denses et passionnantes.

On se concentre beaucoup sur les deux personnages, autour gravitent des personnalités sympathiques parfois très bien traitées comme celle du père de Noah, un papa élevant seul son enfant et faisant comme il peut ou encore une enquêtrice se mettant sur les traces de Jacob dont finalement le personnage faussement creusé laisse un goût d’inachevé. C’est là le défaut que je citais précédemment, pourquoi s’amuser à donner des détails sur sa vie personnelle quand au final cela ne rajoute rien à l’intrigue. Ce n’est pas grave en soi, l’ensemble se lit très bien mais j’ai trouvé des choses inutiles qui s’apparentent davantage à du remplissage qu’à autre chose.

Attention ce n’est qu’un menu problème tant le plaisir de lire est au rendez-vous. C’est la première fois que je me frotte à cet(te) auteur(e) et je dois avouer qu’il (elle) est sacrément doué(e). Il (elle) possède une plume légère et concise, une science du suspens, des révélations millimétrées et un don certain pour nous captiver et ne plus nous relâcher. On passe un excellent moment avec ce roman qui se plaît à passer du côté clair et obscur à la fois.

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dimanche 3 juillet 2022

"Après la rafle, une histoire vraie" d'Arnaud Delalande et Laurent Bidot

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L’histoire : Jo Weismann, un destin : l'un des derniers rescapés de la rafle du Vel' d'Hiv Le 16 juillet 1942, les autorités de Vichy procèdent à une rafle de familles juives parisiennes. Joseph et les siens sont conduits au Vélodrome d'Hiver, puis en wagons à bestiaux jusque dans le camp de transit de Beaune-la-Rolande. Transit... Vers où ? Un matin, on arrache à Jo ses parents et ses deux soeurs, qui sont déportés à Auschwitz. À Beaune-la-Rolande, une autre guerre a commencé : celle d'un enfant de 11 ans perdu dans un camp d'orphelins.

Joseph est jeune, mais il sent, comprend. Il monte un plan d'évasion avec un autre enfant : Joseph Kogan. Ensemble, ils se glissent sous 15 mètres de barbelés qu'ils "détricotent" à mains nues, durant 6 heures d'affilée. Une fois extirpés des barbelés, ils courront pour leur liberté, dans un monde devenu cauchemar. Ils se retrouveront des années après leur évasion, pour tenter de mettre du baume sur leurs souvenirs...

Depuis, Joseph Weismann, 90 ans aujourd'hui, participe à des conférences, des colloques, des débats, des films. Et il raconte. Sa guerre à lui ne s'est jamais vraiment achevée. Mais nous sommes tous les héritiers de sa douleur et de ses espérances.

La critique de Mr K : Très bel ouvrage qu’Après la rafle, une histoire vraie d’Arnaud Delalande et Laurent Bidot avec la collaboration précieuse de Joseph Weismann dont c’est l’histoire qui est racontée ici. Après un livre, un film que beaucoup d’entre vous ont du voir (La rafle de Rose Bosch), c’est en BD que son témoignage est adapté, l’idée étant d’élargir un peu plus le public qu’il veut toucher pour que plus personne n’accepte l’inacceptable comme il le répète inlassablement au cours de ses interventions.

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Le témoignage est terrible. Un jeune garçon se retrouve plongé au plein cœur du drame de la Seconde Guerre mondiale, lorsque le 16 juillet 1942 les policiers français viennent chez lui pour l’arrêter lui et sa famille. Juifs donc ciblés par les restrictions, les tracasseries administratives puis des mesures plus sévères encore, la famille va se voir séparée puis détruite avec l’envoi dans les camps d’extermination des parents et des deux sœurs de Joseph (alias Jo). Ce dernier va réussir à s’évader en compagnie d’un ami du cap de Beaune-la-Rolande et commencé à essayer de se reconstruire une fois la guerre terminée...

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La première partie de la bande dessinée reprend exactement la même trame que le film. On s’immerge dans cette famille parisienne qui vit chichement mais heureuse d’être ensemble. Quelques planches suffisent pour se faire une idée de l’harmonie et l’amour qui règne dans leur foyer. Le choc est donc d’autant plus grand quand les forces de l’ordre viennent les chercher. Les Weismann avaient confiance en la France, s’étaient fait enregistrés comme juifs, avaient porté l’étoile jaune... pour au final être enlevés et assassinés. On rentre alors dans la phase de la répression, de la séparation aussi. Jo se retrouve vite seul et va devoir apprendre à se débrouiller.

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Désespéré mais pas sans volonté, il va trouver l’énergie pour s’en sortir. À commencer par le camp où il est enfermé avec d’autres enfants. Puis, ce sera le temps des placements en familles, avec des rencontres parfois rudes. La population française s’est révélée très divisée face au sort réservé aux juifs mais avec un mélange de chance, de culot et de hasards heureux, le petit Jo sortira vivant du conflit et va pouvoir continuer sa vie malgré tout. Cette partie de son existence est passionnante car méconnue par celui qui comme moi n’a vu que le film. Cela en dit long sur les errances administratives qu’ont subi un certain nombre d’apatrides, les réticences de la France à régulariser Jo montrent bien l’hypocrisie du système et sa propension à l’injustice. En filigrane du récit, on apprend au fil du déroulé que Jo et son ami se sont revus après la guerre, l’occasion pour eux de mettre du baume sur leurs blessures qui ne se refermeront jamais.

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En terme historique, c’est parfait. Rien à redire sur la contextualisation générale avec des planches consacrées notamment au départ à la politique menée par l’État français dirigé par le Maréchal Pétain qui éclairent sans alourdir le récit. Mais les auteurs par le biais de certaines cases rendent compte aussi des attitudes contradictoires des français face au sort des juifs. Certains ferment leur fenêtres, d’autres les donnent et parfois un gendarme peut laisser la porte de votre cellule ouverte pour que vous puissiez vous évader au petit matin... La reconstitution en terme de décors, vêtements, véhicules est bluffante, l’immersion totale.

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Face à un tel témoignage, on ne peut rester de marbre. Les émotions nous sautent à la gorge et l’on éprouve un panel très varié de sentiments, de l’amour à la colère, en passant par la peur et l’espoir. Remarquablement mis en mot, en image, voila un ouvrage à lire absolument, une pépite indispensable au Devoir de mémoire qu’il est bon de soutenir encore et encore face notamment aux pseudos intellectuels médiatiques qui monopolisent certaines chaînes et assènent sans honte des propos révisionnistes.

Gros gros coup de cœur donc que je vous invite à découvrir au plus vite si ce n’est déjà fait.

vendredi 1 juillet 2022

"Une éclipse" de Raphaël Haroche

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L’histoire : Après Retourner à la mer, Goncourt de la nouvelle en 2017, Raphaël Haroche publie un recueil de douze textes tout aussi éclatants de maîtrise. Avec une grande finesse et un sens de l'absurde comme du tragique, il a l'art d'explorer l'âme humaine dans ses minuscules défauts. Qu'il s'agisse d'un couple qui se défait, d'un enfant à qui on a volé l'insouciance, d'un joueur de tennis ayant abdiqué ses ambitions de jeunesse ou d'une femme invisible aux yeux de la société, tous ses personnages semblent impuissants face aux dégâts du quotidien et du temps qui va.

La critique de Mr K : Deuxième ouvrage de l’auteur et deuxième claque, Raphaël Haroche en plus de sa carrière musicale confirme son grand talent de novéliste avec Une éclipse, recueil que Nelfe m’a offert pour la Saint Valentin. On y retrouve la plume sensible de l’auteur du sublime Retourner à la mer et toutes ses qualités pour nous proposer des histoires simples et universelles à la fois. C’est beau, intemporel et extrêmement plaisant à lire.

Ce recueil se compose donc de douze récits pour douze personnages en crise, confrontés aux errances de l’existence et à la difficulté de la condition humaine. Un couple qui se désagrège et une rupture en approche, un jeune adolescent qui va connaître le loup lors d’un voyage en Égypte, deux hommes isolés dans une maison et un étrange rassemblement à leur porte, un voyage en voiture avec chauffeur pour un jeune enfant, les souvenirs d’un jeune espoir du tennis déchu après la mort de son coach, une immersion en dictature où tout se paie, un couple qui subit les lenteurs d’un chantier dans leur salle de bain à cause d’un ami "légèrement" hypocondriaque, une première rencontre entre deux personnes (dont une pour le moins diminuée) suite à des discussions sur un site spécialisé, un couple séparé qui se retrouve un bref moment pour faire piquer leur chien, une femme âgée aux portes de la mort qui revient sur des sensations et expériences de sa vie, un homme qui se souvient de son frère disparu sur un bateau ou encore, l’auteur lui-même qui va à la rencontre de ses lecteurs dans un hôpital et qui doit faire face à des questions plus ou moins débridées.

Qui dit crise ou moment clef, dit souvent souffrance et épreuve. C’est le cas ici avec des thématiques parfois très rudes comme le deuil ou l’absence. Des pertes irréparables, des questionnements profonds qui ébranlent, un avenir bouché ou compromis, c’est à cela que bien souvent Raphaël Haroche nous convie. On a le cœur au bord des lèvres, la gorge nouée face à ces individus lambda que la vie secoue, éprouve et parfois même repousse dans leurs retranchements. La réalité bascule pour beaucoup dans un cauchemar inextricable ou du moins dans une autre dimension avec à la clef une métamorphose intime, un changement de cap ou même une fin prématurée.

Mais cet ouvrage est loin d’être pessimiste et plombant. Au contraire, ces tranches de vie sont une fenêtre ouverte sur la vie, sa fragilité certes mais aussi et surtout sa valeur, le bonheur qu’elle procure et l’importance d’en ressentir le sens. C’est une ode à la tendresse, l’empathie, à la résilience mais aussi à la résistance et à l’estime de soi, du chemin parcouru dans une vie. Cette galerie de personnages est croquée avec grand talent, en parfois en très peu de mots, on capte le protagoniste, son identité, ses espoirs, son vécu. Tous ne sont pas des plus attachants (forcément, on préfère certains à d’autres) mais tous ont en commun une épaisseur intéressante et une densité incroyable dans leur traitement. Différents âges, situations, types de réactions font de ce recueil un beau panel de notre humanité dans ce qui la caractérise le mieux : une incertitude quasi constante et une peur trouble envers un monde incertain.

Vous l’avez compris, dans le genre de la nouvelle contemporaine, l’auteur fait mouche une nouvelle fois grâce à sa plume légère et profonde à la fois. Chaque page tournée est un vrai bonheur de lecture, on s’imprègne des mots, des portraits livrés et l’on ressort très souvent ému et touché. Un ouvrage magnifique que je vous invite à découvrir au plus vite. Merci ma chère Nelfe pour ce très beau cadeau.

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mercredi 29 juin 2022

"Traversée de l'été" de Jeong You-Jeong

Traversée de l'été

L’histoire : Gwangju, 1980. Le dictateur qui dirige la Corée envoie l'armée écraser un soulèvement estudiantin pacifique. La répression est terrible, des milliers de jeunes sont tués, des milliers d'autres doivent se cacher ou fuir le pays.

C'est le cas de Juhwan, qui doit partir à l'étranger pour sauver sa vie. Mais comment lui faire parvenir de faux papiers et de l'argent alors que la famille est sous surveillance ? C'est son cadet, âgé de quinze ans, qui s'en chargera. Lui n'attirera pas l'attention de la police. Seulement, la veille du départ, il se blesse et ne peut partir.

C'est son meilleur copain, Junho qu'il charge de sa mission. Au moment de partir, dissimulé dans un camion, il verra le rejoindre : un copain, rejeton de richissimes industriels, en rupture familiale, une copine collégienne, surdouée mais maltraitée par son père, un vieux pêcheur évadé d'un hôpital psychiatrique et un chien, Roosevelt.

Ensemble ils vont traverser la Corée, accomplissant ainsi aussi un périple initiatique qui les verra tous se transformer au fil des embûches et des rencontres.

La critique de Mr K : Retour au pays du matin calme avec cet ouvrage estampillé young adult qui m’a fait forte impression. Traversée de l’été de Jeong You-Jeong est un roman particulièrement prenant où l’on suit un groupe de personnages dans une quête éperdue de soi et que nous apprenons à connaître au fil de leurs péripéties. Un démarrage tranquille pour bien caractériser les protagonistes puis s’enchaînent les événements et les révélations pour le plus grand bonheur du lecteur.

Junho, jeune adolescent coréen, se voit confier une mission périlleuse par son meilleur ami récemment accidenté et cloué à l’hôpital. Il va devoir traverser tout le pays pour remettre de l’argent et des papiers à Juhwan (le frère de son ami), un leader de la révolte estudiantine en cavale qui doit fuir le pays. C’est en pleine nuit qu’il se glisse dans un camion de transport de bière locale pour débuter son périple. Bien malgré lui, il se retrouve flanqué de quatre compagnons de voyage. La cohabitation s’avère difficile, parfois très tendue. Le temps passant, traversant les épreuves, se heurtant souvent, ils vont apprendre à mieux se connaître, chacun cachant un secret, un passé parfois douloureux.

La trame en elle-même est plutôt classique. Un objectif difficile à atteindre, de nombreux rebondissements qui freinent la progression voire la remettent en question, des rencontres incongrues qui vont s’avérer porteuses de sens et d’assistance... On navigue sur un récit balisé en terme de progression de l’intrigue. On se laisse bercer par le rythme et l’on se plaît à traverser la Corée en temps de dictature, plus vraie que nature à travers des moments de vie croqués parfaitement et des descriptions évocatrices à souhait. La nature indomptée, les éléments qui se déchaînent (l’orage de départ puis un typhon dévastateur en fin d'ouvrage), les villes de campagnes et leurs activités traditionnelles. Autant de scènes immersives dans une époque tendue et un pays si dépaysant pour nous occidentaux.

L’intérêt majeur du roman réside dans ses protagonistes. Ils sont tous très attachants même si leurs réactions peuvent parfois nous étonner voire nous choquer au départ. On ne sait pas grand-chose d’eux au départ : un vieil éleveur de chiens mal luné, une adolescente en fuite à fort caractère (ma préférée), un ado imposant aux motivations obscures, un chien (au sens propre) fou à l’attitude ambiguë et un héros fidèle à son ami et assez introverti. La mayonnaise est loin de prendre, les débuts sont chaotiques, rythmés d’engueulades et d’empoignades. Puis, peu à peu les armures se fendent. Chacun a ses blessures intimes, ses questionnements intérieurs. Ils ne peuvent pas se comprendre car ils ne se connaissent pas d’où des quiproquos et des réactions épidermiques qui mettent en péril l’équilibre de leur groupe. Mais la suite va les rapprocher, leur enseigner à chacun des choses sur eux et améliorera grandement les choses. Le roman se pare d’un aspect initiatique fin et brillant à la fois, l’auteur excellant pour avancer masquée tout en distillant de-ci de-là des détails qui prennent toute leur importance par la suite. Nos hypothèses de lecture sont mises à mal, notre opinion sur les personnages évolue beaucoup et la fin nous cueille littéralement. Loin d’être un happy end, elle se révèle réaliste et ancrée dans une logique implacable.

Une très belle lecture donc, qui ne prend pas ses lecteurs pour des buses et offre de multiples émotions contradictoires doublées d’un addiction féroce à ces pages qui se tournent toutes seules. Foncez !

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lundi 27 juin 2022

"Le Styx coule à l'envers" de Dan Simmons

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L’histoire : Une virée dans un Vietnam reconstitué, vaste parc d'attractions où de riches touristes jouent et rejouent à la guerre.

L'Enfer tel que l'a imaginé Dante débarque sur Terre, mais uniquement pour les télévangélistes et leurs ouailles.

Grâce aux Résurrectionnistes, la Mort est enfin vaincue : leur technologie de pointe ramène à la vie vos chers disparus... jusqu'à un certain point.

Le cancer vous fait peur ? Attendez de savoir à qui profitent les métastases pour avoir vraiment peur...

La critique de Mr K : Ça faisait un bail que je n’avais pas lu Dan Simmons (décembre 2017, la honte !), un auteur que j’apprécie tout particulièrement. C’est à l’occasion du défi Instagram Mai en nouvelles que j’exhumai le présent volume de ma PAL gargantuesque. Avec Le Styx coule à l’envers, j’explorai une nouvelle facette du maître : l’art de la nouvelle, un genre que j’aime beaucoup. Quand on connaît la propension de Dan Simmons à livrer de gros pavés, je me demandais bien ce que ça allait donner. Loin d’être une déception, ce recueil s’est révélé très plaisant.

Douze nouvelles, douze voyages bien barrés qui oscillent entre fantastique et science-fiction, douze pièces précédées d’une courte introduction de Dan Simmons pour présenter la genèse du texte, raconter une anecdote ou livrer une pensée ou un coup de gueule. J’ai aimé ce principe qui permet de recontextualiser l’histoire à venir et livre des éléments intéressants sur le procédé d’écriture et parfois sur la personnalité de cet écrivain décidément hors norme.

Les sujets traités sont très variés. Une société où l’on peut faire revenir les morts (la nouvelle éponyme) avec une mère de famille qui revient mais qui n’est pas tout à fait la même. On suit ce retour via la voix de son jeune fils partagé entre joie, incompréhension et peur sur fond de dilemme moral et de questionnement éthique sur la recherche scientifique. La nouvelle est assez effroyable et m’a cueilli d’entrée. Dans Vanni Fucci est bien vivant et il vit en Enfer, un esprit revient des enfers mettre le souk sur le plateau d’une télévision évangélique. C’est dark et jouissif à la fois, on sent bien que Simmons a ces moralisateurs dans le nez. On enchaîne ensuite avec Passeport pour Vietnamland où des touristes peuvent s’immerger et même participer à la guerre du Vietnam. Très vite les frontières entre virtuel et réel se brouillent. Cette nouvelle dérangeante et âpre fait partie des meilleures du lot avec une tension de plus en plus palpable et un lecteur totalement conquis.

Deux minutes et quarante cinq secondes voit des hommes discuter dans un train des montagnes russes d’un projet top secret. Pour le coup, il s'agit à mes yeux de la nouvelle la plus faible de cet opuscule, j’ai été très vite perdu et je n’ai pas saisi la portée du texte. Heureusement, suit la terrible nouvelle Métastases où un fils nous raconte l’agonie et la mort de sa mère des suites d’un cancer. Il commence à avoir des visions d’étranges créatures qui rodent autour des malades. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? On nage ici en plein fantastique mâtiné d’une réflexion très profonde sur le deuil et la manière de le surmonter. Un grand crû ! Dans Douce nuit, sainte nuit, l’auteur nous sert un récit de noël post-apocalyptique bien saisissant avec la venue d’un prédicateur dans une communauté éloignée de tout. Le monstre n’est pas forcément celui auquel on pense, la fin est renversante, j’ai adoré.

Dans Mémoires privées de la pandémie des stigmates de Hoffer, Dan Simmons nous fait lire la lettre d’un père à son fils alors qu’une terrible épidémie a défiguré l’humanité selon les pêchés de chacun. L’amateur de David Cronenberg que je suis a été comblé avec un luxe de détails peu ragoûtants et une réflexion intéressante sur le Bien et le Mal. Là encore la fin renverse tout et laisse le lecteur pantois. Les fosses d’Iverson m’a beaucoup moins plu, ce voyage dans des souvenirs de la guerre de sécession m’est apparu brouillon dans sa construction et sans réel intérêt en terme de trame. Un coup dans l’eau pour le coup. Le conseiller lorgne lui dans le thriller hardboiled où un conseiller d’éducation se révèle être un ange exterminateur qui règle les problèmes familiaux de ses élèves avec la manière forte. Jouissif et un pur shoot d’adrénaline, Simmons excelle dans l'exercice. Dans La photo de classe, une professeur passionnée par son métier continue à faire classe malgré un apocalypse zombie. Dur dur d’enseigner à des créatures non mortes mais elle a de la suite dans les idées. Ma nouvelle préférée et un texte d’intro où je me suis pleinement retrouvé dans la définition que donne Simmons du métier, l’auteur lui-même rappelons-le a été enseignant dans sa jeunesse. Le récit alterne moments branques et pensées intimistes très touchantes, on passe par toutes les émotions.

Dans Mes copsa mica, un homme part sur les trace des Dracula dans les pays de l’est et c’est le prétexte pour livrer des réflexions sur la mort, la pollution, l’humanité et la planète. Un récit précurseur dans son genre bien que peu digeste. Pas complètement réussi mais pas complètement raté non plus... Enfin, À la recherche de Kelly Dahl clôture le recueil avec une histoire de quête très poétique et remplie d’émotion. Différente des autres textes, elle offre un récit touchant et enivrant à la fois.

Malgré deux faux pas, on passe donc un très agréable moment en compagnie de Dan Simmons qui maîtrise parfaitement le genre et offre des textes surprenants et prenants à la fois. L’écriture est toujours aussi subtile et se fait ici maligne avec des chutes que bien souvent on ne voit pas venir. Personnages ciselés, contextes et background parfois incroyables, on se laisse porter avec plaisir et l’on ressort heureux de cette lecture pas tout à fait comme les autres. Avis aux amateurs !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Ilium
Olympos
Terreur
L'Homme nu
Les Chiens de l'hiver
- L'épée de Darwin
- Revanche

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samedi 25 juin 2022

"La Terre des vampires" trilogie de David Munoz et Javi Montes

terre des vampires

L’histoire : Un cataclysme a recouvert l’atmosphère de la terre d’une couche de poussières qui filtre les rayons UV : résultat, les vampires qui se cachaient le jour règnent à présent en maîtres et font de la planète leur terrain de chasse... La survie de l’espèce humaine est menacée. Seuls et dissimulés au milieu des décombres d’une ville ravagée, deux adultes et une poignée d’enfants tentent de s’en sortir. Affamés, ils n’ont pas d’autre issue qu’affronter les dangers de l’extérieur. Sous l’influence d’un mystérieux sauveur qui se joint à eux, ils font le pari désespéré de traverser l’Europe, à la recherche d’un refuge où les derniers hommes se seraient regroupés...

La critique de Mr K : C’est une fois de plus l’ami Franck qui m’a prêté ce triptyque qui fait la part belle aux vampires dans une version dépoussiérée et disons-le tout de go "à la mode". Dans La Terre des vampires, David Munoz et Javi Montes croisent le récit fantastique avec du post-apocalyptique bien senti. L’ensemble se lit tout seul avec un certain plaisir même s’il faut bien avouer qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil (-sic-)...

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Quatre enfants et deux adultes se retrouvent sur les routes en quête d’un abri. Le monde a bien changé et il n’est pas sûr de se balader dehors dans cette nuit perpétuelle qui permet à certains chasseurs nocturnes amateurs de sang frais de se faire les crocs sur quelques gorges frémissantes. Transformés en proies, les humains ne sont plus au sommet de la chaîne alimentaire et chacun tente de survivre comme il peut. La petite expédition démarre très mal avec des pertes lourdes et lors d’une attaque, un mystérieux inconnu va venir à leur secours. Mais est-il vraiment ce qu’il prétend être ? Le refuge existe-t-il ? Il n’y aura pas trop de trois volumes pour régler ses questions et en ouvrir d’autres...

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On est ici dans l’ultra-classique, le balisé. Il y a donc très peu de surprises dans le développement psychologique des personnages qui se rapprochent d’archétypes lus et vus de nombreuses fois. Cela ne les rend pas forcément inintéressants, il y a de bons passages qui mettent l’adrénaline en ébullition mais on est toujours dans le prévisible même si certains protagonistes importants vont disparaître (mon côté sadique a été comblé). Les épreuves vont faire évoluer les rapports de force, dénouer des nœuds psychologiques et révéler des secrets parfois bien sombres. On se laisse prendre au jeu malgré un manque d’originalité flagrant.

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Le background est bien ficelé. On en apprend un peu plus au fil des volumes, par petites touches. Les origines du mal, l’état de dévastation du monde, le projet mis en place par les vampires sont autant d’éléments qui se complètent et donnent à voir un futur particulièrement funeste et inquiétant. Je dois avouer que certains aspects auraient mérité d’être davantage traités, des questions restent sans réponses mais dans l’ensemble là encore ça fonctionne.

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L’aspect esthétique est soigné, certaines scènes d’exposition sont bluffantes et l’action bien décrite par des cases percutantes qui arrivent parfois à marquer les rétines durablement. À l’image de tout le reste, les auteurs font le job sans vraiment de génie ou de nouveauté. Bref une lecture sympa mais pas mémorable, le genre de petit plaisir coupable dont on ne retient pas grand chose mais qui sur le coups se révèle fort divertissant.

mercredi 22 juin 2022

"Appelez-moi César" de Boris Marme

appelezmoicesarborismarme

L’histoire : C’est l’histoire d’une bande de garçons partis marcher en montagne au cours de l’été 1994 et qui, de conneries en jeux de pouvoir, vont glisser peu à peu dans une spirale tragique. Pour comprendre leur groupe, il faut s’y immerger, sentir son souffle de liberté, partager sa bêtise joyeuse, se laisser happer par sa mécanique cruelle.

Vingt-cinq ans après les faits, Étienne, le narrateur, exprime le besoin absolu de dire la vérité, au-delà de la version officielle, sur ce qu’il s’est passé durant cette nuit terrible au cours de laquelle l’un des gars a disparu. Écrire devient alors pour lui un moyen d’exister à nouveau en dehors du mensonge et du secret. Il entend ainsi redonner à chacun la place qui lui revient, pour mieux reprendre la sienne. Il lui faut pour cela reconstituer chacune des journées qui ont précédé l’accident, car la vérité n’est pas si évidente, elle a plusieurs visages. Pour comprendre, il faut plonger dans le groupe, sentir son souffle de liberté, partager sa bêtise joyeuse, se laisser happer par sa mécanique cruelle.

La critique de Mr K : Attention grosse claque ! À mes yeux, ce roman est un des meilleurs que j’ai pu lire depuis le début de l’année, un uppercut bien senti dans l’estomac doublé d’une étude sensible et réaliste de l’adolescence. Appelez-moi César de Boris Marme est une œuvre au charme vénéneux, un livre qui rend accro immédiatement malgré une tension qui monte crescendo et une fin terrifiante à sa manière. Venez vous promener un peu avec moi à la montagne en compagnie d’une bande de jeunes fous qui flirtant constamment avec les limites vont finir par les franchir et changer à jamais leur existence !

Milieu des années 90, des garçons (et une fille) se retrouvent dans un camp randonnée encadré par deux prêtres rodés à l’exercice et une infirmière qui s’assure que tout se passe bien. La montagne a ses codes et ses risques induits. L’idée est de marcher tous les jours, de profiter des paysages et d’auto-gérer le soir le campement avec les tâches qui vont avec (préparation des repas, vaisselle, montage / démontages des tentes). Une expérience enrichissante en soi, les bienfaits de la vie de groupe avec une répartition des tâches égalitaire, formatrice et révélatrice de capacités parfois insoupçonnées de chacun.

Bon... ça ne va pas se passer comme prévu mais alors vraiment pas. Au départ, rien de bien méchant, on apprend à se connaître, on se jauge, on se vanne. Puis, ce sont les premiers heurts, défis innocents à priori mais au sous-texte vexatoire. Une figure charismatique (Jessy) émerge du groupe et par sa nonchalance, sa fausse modestie va les entraîner toujours plus loin dans la rébellion, la défiance des règles et l’aiguisage de leur cruauté. Tout cela ne peut amener qu’à un dénouement tragique qui va bouleverser la vie de chacun et pousse le narrateur à revenir sur leur expédition pour essayer de lever le voile de mystère qui enveloppe encore la disparition d’un des leurs lors d’une nuit sans fin. Peut-être aussi parce qu’une certaine culpabilité le mine...

Ce roman est un miroir sans fard de l’esprit adolescent. D’ailleurs à de nombreuses reprises, on s’y retrouve, on se remémore des moments de notre passé. En 1994, j’avais cet âge là, j’écoutais les mêmes musiques et je partageais les mêmes interrogations notamment sur les filles. J’aurai d’ailleurs été très malheureux dans cette bande de mecs qui mesurent leur virilité et leur image à leur propension à se la raconter, mythoner et parfois avilir les autres. Cela va crescendo, gare aux âmes sensibles car c’est crû parfois et l’esprit de groupe est terrifiant, ne laissant peu de place aux différences, à la sensibilité et l’empathie. La mécanique est redoutable, étouffante même au fil du récit qui se déroule sous nos yeux.

On sait dès le début qu’un garçon a disparu. Mais comment ? Pourquoi ? Dans quelles circonstances ? Le narrateur prend son temps, installe une ambiance, une communauté, pour mieux déstructurer l’ensemble dans un final haletant qui m’a particulièrement ému. On passe vraiment par tous les états durant cette lecture. Il faut dire que l’auteur s’y entend pour caractériser ses personnages, les rendre crédibles. Bien borderlines à leur manière (aaaah les ados !), tantôt on se prend d’affection pour eux, tantôt on peste, on rage et l’on se dit qu’on aimerait pas que nos propres enfants les croisent. Et encore, il n’y avait pas les smartphones à l’époque !

Très très bien écrit, subtil tout en étant frontal par moment, Appelez-moi César ensorcelle littéralement, accompagne le lecteur avec une force incroyable et des images resteront longtemps gravées dans ma mémoire. Gros coup de cœur donc, gros choc littéraire que je vous invite à découvrir à votre tour au plus vite.

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dimanche 19 juin 2022

Acquisitions printanières contemporain et jeunesse

Chose promise, chose due, voici enfin le post consacré à nos acquisitions printanières dans les catégories littérature générale contemporaine et d'albums jeunesses. Rappelons qu'il s'agit dans leur majorité d'ouvrages de seconde main (on adore ça aussi chez nous) dégotés la plupart du temps par le plus grand des hasards dans des boîtes à livres ou des brocantes. Viennent s'y ajouter quelques livres trouvés dans des magasins de déstockage qui parfois offrent de sacrées découvertes ! Regardez un peu...

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Beau butin, non ? Il y en a pour tout le monde en plus. Que ce soit Little K, Nelfe ou moi, on a tous trouvé de quoi s'occuper. Je vais donc vous présenter à la suite les petits nouveaux qui rejoignent nos PAL respectives pour chacun d'entre nous. C'est parti !

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(Trouvailles Mr K)

- Blessés de Percival Everett. On commence avec un coup de poker avec un ouvrage de chez Actes sud, une maison d'édition que j'aime beaucoup. On suit la destinée d'un homme qui, ayant perdu prématurément sa femme, s'est écarté des hommes en allant s'installer dans un ranch éloigné de la civilisation moderne. Tout est calme et communion avec la nature jusqu'à ce qu'un meurtre soit commis révélant les fractures existantes dans ce microcosme avec en toile de fond un racisme larvé et récurrent. L'histoire me parle et l'ouvrage a une excellente réputation. Il devrait bien me plaire.

- L'Immeuble Yacoubian d'Alaa El Aswany. Chronique d'un immeuble et de ses habitants à travers le temps, ce livre a lui aussi  bonne presse et propose à priori un regard acéré et sans fard de la société égyptienne gangrenée par la corruption politique, la montée de l'islamisme, les inégalités sociales et l'absence de liberté sexuelle. En feuilletant le livre, j'ai accroché à la forme pure, lisant quelques paragraphes épars et qui m'ont séduit par un style précieux et fin. M'est avis que là aussi je vais passer un bon moment.

- Quand sort la recluse de Fred Vargas. Le hasard fait parfois très très bien les choses, c'est le cas avec ce Vargas que je n'ai toujours pas lu (après celui-ci il m'en restera uniquement un à lire). J'ai hâte de retrouver Adamsberg et toute son équipe pour une nouvelle enquête. Ça fait longtemps que je ne les ai pas pratiqués et ils m'ont manqué. Hâte d'y être !

- La Mort avec précision de Kôtarô Isaka. Direction la littérature nippone avec un ouvrage à la quatrième de couverture diablement séduisante. On suit le Dieu de la Mort et les fonctionnaires qui travaillent pour lui quand ils descendent sur Terre et enquêtent pour savoir si l'heure est venue pour tel ou tel humain de mourir. Je ne sais pas pour vous mais je trouve cela bien attirant et décalé. Il ne restera sans doute pas beaucoup de temps dans ma PAL celui-la.

- Dans l'oeil du démon de Tanizaki Jun'ichiro. Retour au Japon avec cet ouvrage où un écrivain se voit proposer par un riche ami oisif de venir assister à un meurtre. Ils sont tous les deux animé par une passion pour le cinéma et les romans policiers. Plongée dans les bas-fonds de Tokyo avec en ligne de mire une réflexion sur les illusions et les apparence selon le résumé. Ça sent bon la lecture addictive entre nervosité et étrangeté.

Acquisitions printemps 2022 4
(Trouvailles Nelfe)

- Un long silence de Mikal Gilmore. Un livre qui devait croiser la route de Nelfe tôt ou tard tant il semble avoir été écrit pour elle. Un garçon enquête sur sa famille ancrée dans la violence, la haine et la folie et où l'on multiplie les secrets qui empoisonnent une vie. À priori, c'est une plongée sans concession dans une certaine Amérique et une aventure littéraire bien furieuse. Un Sonatine en poche ça ne se refuse pas !

- Âpre cœur de Jenny Zhang. Deux jeunes filles d'origine japonaise s'installent à New York avec leurs parents. Elles nous parlent de leur enfance en marge, du racisme ordinaire, de l'amour inconditionnel de leurs parents qui peut parfois les étouffer, de leur soif de sortir de l'enfance aussi. Ce roman a de très bonnes critiques et fait à priori voler en éclat les codes du roman d'immigration. Nelfe devrait être comblée.

- Sans moi de Marie Desplechin. La narratrice voit débarquer chez elle une jeunes femmes avec toutes ses affaires sous prétexte qu'elle est sans domicile fixe et qu'elle s'entend bien avec les enfants. Cela va bousculer les habitudes, faire bouger les lignes entre faux-semblants, trahisons et petits accommodements. Prometteur, non ?

- Là où chantent les écrevisses de Delia Owens. Abandonnée par sa famille, une fille de dix ans trouve refuge dans les marais, devenu un refuge naturel et une protection contre la société des hommes. Pendant des années, les rumeurs les plus folles courent sur la "fille des marais", tout va peut-être changer avec la rencontre avec Tate, un jeune homme cultivé et doux qui va lui apprendre à lire et à écrire. Salué par les lecteurs, présenté comme un roman à la beauté tragique, cet ouvrage devrait ravir ma chère et tendre. je dois avouer qu'il me tente bien moi aussi...

- Loin du monde de David Bergen. Années 70, l'Ontario sauvage, deux adolescents se rencontrent le temps d'un été. Tout les sépare et pourtant ils éprouvent des sentiments très forts l'un envers l'autre. Roman sur les illusions de l'adolescence et son idéalisme, cet ouvrage est reconnu par son aspect bouleversant et son exploration réaliste et touchante de l'âge ingrat. Nelfe n'en fera sans doute qu'une bouchée !

- Ateliers Montessori de Chiara Piroddi. Un ouvrage pratique pour finir la sélection de Nelfe qui présente tout un tas d'activités pour accompagner et solliciter son enfant tout au long de ses apprentissages. Nouveaux gestes, ouverture aux sens, ressentir le monde qui l'entoure et partage de bons moments sont au programme de cette lecture que nous ferons sans doute tous les deux ensemble avec notre très chère Little K.

Acquisitions printemps 2022 2
(Trouvailles pour Little K)

- Grosse colère de Mireille d'Allancé. Un petite histoire autour de ce sentiment si désarçonnant pour les tout petits, la colère. On suit ici Robert - sic - qui s'y trouve confronté et va devoir apprendre à la surmonter. C'est mignon et bien ficelé, on espère qu'il plaira à notre fille.

- On m'a volé mes couleurs de René Gouichoux et Muriel Kerba. Kéké, le plus beau des perroquets a perdu toutes ses couleurs. c'est le drame, va-t-on pouvoir les lui retrouver ? C'est ce qui arrive quand on met en rogne une fée. Mignon, bien illustré, cette histoire devrait plaire.

- Marguerite la fleur de Catherine Bénas. Très belle évocation de la vie et de la nature à travers les paroles simples et fraîches d'une petite Marguerite. Épuré et profond, parfait pour notre loupiotte !

- Plouf ! Un abécédaire aquatique de Thomas Baas. Un ouvrage qui se déplie avec une superbe illustration en lien avec la mer pour représenter chaque lettre. À manipuler avec précaution mais très utile pour les premiers apprentissages.

- Quatre points et demi de Yun Seok-Jung et Lee Young-Kyung. Le regard enchanté d'une petite fille sur le monde à travers un poème magnifiquement mis en image. Le temps qui passe, l'observation du monde sont au programme d'un très bel ouvrage qui trouvera sans doute un bel écho auprès de Little K.

- Les Fleurs de la ville de Jon Arno Lawson et Sydney Smith. Une BD sans parole pour terminer avec une jeune fille qui ramasse toutes les fleurs qu'elle croise sur son chemin et qui poussent en ville. Elle semble réenchanter le monde au fil du bouquet qu'elle compose, les couleurs finissent par se bousculer. À noter que l'ouvrage est sans dialogue ce qui lui donne un aspect encore plus poétique. Une vraie merveille !

Un printemps fructueux de notre côté en terme d'acquisitions, de très belles trouvailles comme vous pouvez le constater et que vous retrouverez sur nos comptes Instagram respectifs et dans les chroniques à venir au Capharnaüm éclairé.