samedi 20 février 2016

"Des petites filles modèles..." de Romain Slocombe

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L'histoire : En 1858, la comtesse de Ségur présente Les Petites Filles modèles comme la suite des Malheurs de Sophie, et ces deux livres figurent depuis lors au cœur du répertoire classique de la littérature française pour la jeunesse. Portraits d'enfants bien nés saisis au moment où ils s'interrogent sur le bien et le mal, tableaux d'un milieu social où ne cesse de se poser la question des normes et des limites, les petites filles doivent y être "modèles" en vertu d'un idéal de comportement. Mais l'atteindre n'est pas si simple! Et l'on a amplement pointé, au-delà des récits en apparence innocents et inoffensifs de la comtesse de Ségur, les bourgeons de l'ambiguïté. Dans son remake, Romain Slocombe les fait éclore: ses petites filles modèles deviennent les héroïnes d'un roman inquiétant et pervers, érotique et vampirique. Comme si la comtesse de Ségur avait retiré la sourdine pour écrire un ouvrage destiné à des enfants plus âgés, voire à des adultes, laissant libre cours à la progression de la cruauté. Comme si elle avait quelquefois rêvé d'être Sade, non plus comtesse mais marquise...

La critique de Mr K : Il s'agit de ma première lecture d'un Remake littéraire. Avant cette découverte, je ne savais pas que cela existait, connaissant plutôt des histoires de plagiats célèbres comme le procès de Régine Desforges avec les héritiers de l'écrivain de Autant en emporte le vent (je ne comprends d'ailleurs toujours pas comment elle a pu gagner son procès tant sa Bicyclette bleue est calquée sur le roman culte se déroulant pendant la guerre de Sécession). Rien de tout cela ici avec l'éditeur Belfond qui se donne un cahier des charges précis: Nous proposons à des écrivains de puiser dans le patrimoine littéraire une œuvre qui les a marqués et d'en faire le remake. Tout est permis pourvu que le souvenir de l'original ne soit jamais perdu. À l'heure du bilan, mon avis est mitigé, partagé que je suis entre un écrivain talentueux qui mène son entreprise de main de maître et un contenu sans surprise au croisement de trois œuvres que j'ai adoré lors de leurs lectures respectives.

Officiellement, il s'agissait pour Romain Slocombe de réaliser un remake déviant de l’œuvre de la comtesse de Ségur mais très vite, on se rend compte qu'il y mêle des éléments du fabuleux Carmilla de Sheridan Le Fanu et de titres du marquis de Sade. Une jeune fille vertueuse (comprendre cul-bénit et innocente) aux portes de la puberté va faire l'apprentissage de choses que la morale de l'époque réprouve en contact avec une famille étrange qui la recueille elle et sa mère suite à un grave accident de voiture. Passés les premiers jours d'enchantement de la découverte et la mise en confiance, elle va bafouer ses principes chrétiens en éprouvant de nouveaux sentiments et sensations, s'ouvrir au désir et aux plaisirs charnels. Mais au delà de la transgression se cache un danger plus grand qui flirte avec le surnaturel, les événements qui vont suivre vont tout faire basculer et dynamiter tout ce qui a été construit précédemment.

A travers des chapitres courts (le livre en compte 29 pour environ 300 pages), on suit la jeune Marguerite et sa maman dans une histoire qui sombre très vite dans le glauque et le déviant. Derrière le vernis des apparences et la bienséance, il suffit d'un rien pour que l'être bascule et c'est avec un petit plaisir sadique que le lecteur attend les premières fissures. Elles ne se font pas attendre très longtemps et le dynamitage évoqué précédemment peut commencer. Les joies et les affres de la culpabilité chrétienne sont légions pour la pauvre Marguerite que ses sens trahissent au détriment de sa morale. La découverte de ses règles et leur signification (parallèle intéressant à faire avec le Carrie de Stephen King et l'adaptation cinématographique géniale de De Palma) vont déclencher des réactions en chaîne: des relations mère / fille dont les lignes doivent changer, une attirance dite contre-nature pour une jeune fille de son âge, les rapports ambigus avec leur hôtesse... Malgré ses appels à la prière, rien n'y fera, une ambiance hypnotique et sensuelle se dégage de ce séjour à la fois enchanteur et pernicieux.

À ce propos, l'auteur colle assez près au matériaux originel durant la plus grande partie du roman même si pour les besoins de l'entreprise, les bêtises évoquées ici sont plus graves et portent à conséquence. Pour autant, au bout de quelques chapitres, je trouve que le roman fait plus penser au mortifère Carmilla de Sheridan Le Fanu par la caractérisation de certains personnages (la famille qui les reçoit, le général russe qui a perdu sa nièce suite à un mystérieux mal...) et quelques passages au marquis de Sade notamment lors du passage dans la chambre de pénitence (non, non petits coquins ne cherchez pas à en savoir plus, vous n'avez qu'à lire cet ouvrage!). Notez que ce n'est pas pour me déranger, cela contribue à instaurer une atmosphère bien particulière, dérangeante et vénéneuse à souhait. Rajoutez à cela des évocations réalistes de la nature sauvage et impénétrable, une étrange masure et des hôtes aux mœurs étranges et l'on est vraiment transporté dans cette lecture qui se fait non sans déplaisir et rapidement sans forcer.

Le bémol est inhérent au genre du remake pour peu que vous vous souveniez bien des œuvres dont s'inspirent Romain Slocombe ou que vous vouiez un véritable culte à certaines d'entre elles. Ce fut malheureusement le cas pour moi et finalement, le roman ne décolle jamais des pistes balisées, aucune surprise pour une trame qui se déroule avec finesse et fluidité. Étrange sentiment donc car peut-on vraiment parler de bonne lecture quand cette dernière fait plus appel à de bons souvenirs du passé plutôt qu'à de nouveaux horizons? Personnellement, je n'arrive pas à trancher, sans doute à cause du talent indéniable de Romain Slocombe pour récréer une ambiance et une époque avec une science des mots vraiment remarquable. À chacun de tenter l'expérience ou non.


vendredi 19 février 2016

"Mémoire des écumes" de Caza et Lejalé

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L'histoire : Une allégorie sur la création, la vie, la civilisation…

La critique de Mr K : Objet artistique non-identifié aujourd'hui avec ce cadeau d'anniversaire inclassable se situant à la lisière de la BD, du storyboard, du livre illustré et de l'objet d'art. Quel bon choix de l'ami Yannovitch que ce Caza que je ne connaissais pas mais dont je salivais à l'avance la lecture et la découverte tant j'apprécie l'auteur par son dessin et ici ses intentions.

Comme le laisse présager mon rapide résumé (impossible de faire autrement), avec Mémoire des écumes nous ne sommes pas face à une narration classique. L’œuvre en elle-même se divise en quatre grandes parties qui correspondraient à l'évolution de l'univers et de notre monde: La nuit des temps, Mémoire des écumes, Les Dieux et les masques et Comme l'ombre d'un souvenir. Caza et Lejalé nous invitent à suivre ce développement à travers les yeux et le ressenti d'une mystérieuse entité mêlant humanité et démiurge. Il est le témoin de la création du monde issue du néant absolu jusqu'à la destruction de toute vie. Incroyable voyage s'il en est, le lecteur étant bercé par des images fantasmagoriques mâtinées de textes prophétiques et poétiques.

Peu ou pas grand chose à lire donc, si ce n'est quelques pistes pour débrouiller l'ensemble, des indices spirituels nous éclairant sur le Big Bang originel, l'apparition de la vie puis de l'homme et des civilisations. Il faut se laisser transporter sans trop se poser de questions, guidé par les images et les rapprochements que l'on peut faire entre elles. Je dirai qu'ici, le procédé est totalement inverse à la saga initié par Jens Harder et que nous avions grandement apprécié Nelfe et moi. Point de surcharge de contenu ici mais plus une invitation au voyage et au rêve. L'effet est garanti, le dépaysement total et l'éclairage novateur efficace à sa manière, nous conduisant sur des chemins de traverses de la BD. On ne ressort pas tout à fait indemne de ce trip envoûtant et remarquable dans sa construction.

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Le contenu fait penser immédiatement au concept d'Ouroboros, le fameux serpent qui se mord la queue, l'idée que tout est une question de cycle qui se répète à l'infini: un monde se crée un autre se meurt, des espèces disparaissent d'autres évoluent ou apparaissent à leur tour. L'homme dans tout cela, dans l'immensité du système naturel en place n'est qu'un grain de sable, un accident de parcours dans sa capacité à vouloir dompter la nature mais qu'importe… le cycle perdure et nous aussi finissons par disparaître. Il ressort de cette œuvre une mise en abyme bienvenue et une vision distanciée sur notre espèce que je trouve de bon aloi en cette période troublée que nous connaissons déjà depuis un petit bout de temps. C'est rafraîchissant et enthousiasmant, vecteur de réflexion et d'évasion. La totale quoi!

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La forme esthétique en elle-même est aussi originale. On retrouve l'incomparable trait de Caza notamment concernant les quelques personnages qui émaillent les pages et le grain si caractéristique des plages de couleur de cet artiste. Il a aussi beaucoup travaillé sur des photos pour tout ce qui touche aux paysages et aux décors, les retouchant pour relever les contrastes et les couleurs. L'ensemble rajoute à la puissance poétique du message et densifie une œuvre qui n'a comme seul défaut le fait qu'elle se parcourt assez vite. Cependant, l'immersion reste bien après qu'on ait refermé l'ouvrage avec l'impression tenace qu'on a lu / admiré une œuvre à part.

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jeudi 18 février 2016

"Dans la gueule du loup" de Adam Foulds

dans la gueule du loupL'histoire : Will, jeune Anglais naïf et inexpérimenté, s’imagine déjà en nouveau Lawrence d’Arabie lorsqu’il est affecté en Afrique du Nord après le débarquement des Alliés en 1942.
Ray, prolétaire new-yorkais d’origine italienne, rêve d’une carrière dans le cinéma lorsqu’il se retrouve, simple fantassin, catapulté au plus près de l’horreur des combats.
Cirò, parrain mafieux d’un village sicilien, s’exile à New York à l’arrivée des fascistes avant de revenir dans son île natale pour prêter main-forte aux Alliés.

La critique Nelfesque : Au rayon seconde guerre mondiale, rares sont les romans qui traitent de l'Afrikakorps et des actions menées par les Alliés en Sicile. Adam Foulds, avec son dernier roman, "Dans la gueule du loup" nous entraîne dans une expédition sanglante de l'Afrique du Nord à la Sicile où anglais et américains combattent l'armée allemande.

Après une incursion en prologue dans les montagnes siciliennes dans les années 20, l'histoire commence en Afrique du Nord au cours de l'année 1942. Comme le roman manque cruellement de recontextualisation à mon sens, je vous fais un petit récap' rapide des évènements. Au début des années 40, les allemands et les forces de l'Axe (Allemagne, Italie et Japon) opèrent en Libye et Egypte et se replient en Tunisie. En 1942, les Alliés, anglais et américains, débarquent alors en Algérie et au Maroc et unissent leurs forces pour repousser l'occupant allemand. Voici ici les grandes lignes de l'Histoire et je trouve dommage que certains lecteurs puissent être laissés sur la touche faute de connaissances sur ce terrain ci. Car ici, il n'est pas tant question de retranscrire l'Histoire et d'éduquer le lecteur que de proposer une tranche de vie de soldats et de résistants. C'est un parti pris, pas inintéressant au demeurant mais il faut tout de même bien connaître le contexte de l'époque pour apprécier pleinement cet ouvrage.

Ce que l'on perd en contexte, on le gagne toutefois en ambiance et en psychologie des personnages car nous sommes ici au plus près des pensées de Will et Ray. Will est anglais, Ray américain. Tous les deux vont se retrouver sur les routes africaines, et plus tard siciliennes, au coeur des combats. Sous les bombes, en ligne de mire, au contact des populations apeurées... Leurs rêves d'avant guerre, notamment concernant le cinéma pour l'un d'eux, vont être confrontés à la réalité et à l'horreur du conflit d'où ils ne reviendront pas totalement indemnes.

Côté écriture, Adam Foulds sort sa belle plume et donne à voir au lecteur des tableaux saisissants de réalisme. Les passages consacrés au débarquement notamment sont époustoufflants et les pensées des personnages effroyables. Nous sommes alors aux côtés des soldats, nous débarquons avec eux, nous courons pour notre survie, nous perdons nos amis...

"Dans la gueule du loup" porte bien son nom tant il nous transporte au coeur du conflit, dans la brutalité crue de la guerre, dans le quotidien des soldats en opération. Un roman comme une tranche de vie. Un instant T dans la seconde guerre mondiale. Ni le début, ni la fin, ni la totalité de cette période. Comme une touche au milieu de l'horreur, un cheveu dans la soupe. A découvrir si vous souhaitez lire autrement les conflits armés d'ici ou d'ailleurs, passé ou présents.

mercredi 17 février 2016

"Ballade pour Leroy" de Willy Vlautin

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L'histoire : La première chose que voit Leroy lorsqu'il sort du coma, c'est la photo d'une pin-up en bikini aux couleurs du drapeau américain. Une vision aussi nette que les sept années qui séparent pour l'Irak de cet instant précis où il se réveille dans un établissement spécialisé. Lui qui avait oublié jusqu'à son nom pourra-t-il redevenir un jour celui qu'il a été? Alors qu'il prend une terrible décision, son destin va bouleverser la vie de ceux qui gravitent autour de lui: Freddie, un gardien de nuit, Pauline, une infirmière, sa petite amie Jeanette et sa mère Darla, qui continue à lui lire à haute voix des romans de science-fiction. Pendant que Leroy lutte dans un inquiétant monde parallèle pour sauver sa peau...

La critique de Mr K : Nouvelle plongée dans la très belle collection Terres d'Amérique chez Albin Michel qui ne m'a jamais déçu jusqu'ici. Ce n'est pas cette Ballade pour Leroy de Willy Vlautin qui va me faire changer d'avis tant j'ai été pris dans un tourbillon d'émotions en suivant les personnages de ce livre luttant pour leur survie, s'accrochant avec l'énergie du désespoir à leur existence pour atteindre quelques moments de bonheur. Une belle claque!

Leroy est revenu d'Irak gravement blessé suite à l'explosion d'une mine sous son véhicule militaire. D'autres sont morts, lui a survécu, mais à quel prix? Limité dans ses mouvements puis enfermé dans un coma semblant sans fin, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Pendant que sa mère veille sur lui en se nourrissant d'un mince espoir, il erre dans un monde étrange mêlant souvenirs et fantasmes. Pauline, infirmière de nuit dans la clinique qui l'accueille est touché par ce jeune homme fauché par la vie mais elle aussi n'a pas l'existence facile avec un père lunatique dont elle doit s'occuper, une jeune héroïnomane qui arrive dans le service et qui se laisse aller, et un quotidien morose qui ne laisse pas de place à l'amour. Freddie, le gardien de nuit de l'établissement n'est pas non plus bien loti entre la nécessité de posséder deux emplois pour joindre les deux bouts et qui l'épuisent peu à peu, ces deux filles parties avec leur mère à l'autre bout du pays et des traites qui s'accumulent malgré tout. Vous mélangez le tout et vous obtenez un roman qui touche en plein cœur et vous accroche immédiatement, sans espoir de pouvoir s'en échapper avant la toute dernière ligne.

Les différents personnages sont très attachants. Willy Vlautin s'attache à décrire l'humain dans son intimité et son environnement social immédiat. De ce réalisme de tous les instants, de cette simplicité sans nuage se dégagent une mélancolie et une soif de vivre inextinguible. L'Amérique qui nous est présentée ici est bien loin des clichés véhiculés habituellement, derrière le rêve américain, des gens souffrent, tentent de s'en sortir et n'y arrivent tout simplement pas. Les va-t-en guerre en seront pour leurs frais et les ultra-libéraux se verront renvoyer à la figure les conséquences de leurs politiques successives: les inégalités criantes en terme de santé et d'accès à l'emploi, le désespoir qui pousse à la faute les plus démunis et même trop souvent ceux qui travaillent, le fléau de l'intolérance religieuse au sein d'une même famille (la terrible histoire de la jeune Carol est édifiante en la matière!), la misère affective qui affecte les corps et les esprits...

Malgré tous ces maux Leroy, Pauline, Freddie ne lâchent pas prise (du moins essaient) et cet élan se transmet au delà des pages, faisant réfléchir le lecteur sur ses propres choix de vie, sur son avenir plus ou moins proche. On oscille constamment entre admiration et abattement, tant les personnages essuient des coups du sort et font tout pour rebondir. Véritable montagne russe des sentiments, ce livre pénètre durablement les esprits et se révèle être une belle métaphore filée de l'existence humaine même si ici le background est à 100% marqué par le contexte socioculturel US. Le point de vue adopté est cependant très différent de ce que l'on peut voir traditionnellement, le portrait des USA qui apparaît en filigrane est peu flatteur, critique mais aussi constructif car une solution apparaît peu à peu, celle du rapport à l'autre, de la confiance et de la bienveillance. Loin de la niaiserie crasse ou marquée du sceau pseudo-religieux à la mode américaine (In god and guns we trust), il s'agit ici de mettre en lumière le sens de l'ouverture et de l'empathie qui existe et qu'il faut cultiver. Cela donne de très bonnes pages, éminemment précieuses et à conserver au coin de son cœur tant elles font du bien. J'avoue avoir eu l’œil humide à plus d'un détour de phrase...

À l'image de la trame principale et des vies exposées dans cet ouvrage, l'écriture est limpide, d'une simplicité confondante mais jamais simpliste. Pas besoin de tours de manche et autre artifices pour toucher le lecteur qui est ici littéralement transporté dans l'esprit et la vie de tous le jours des protagonistes. Les pages se tournent toutes seules et les quelques trois cents pages qui composent cette ballade se parcourent très vite sans que l'on ne s'en rende compte. Véritable petit bijou, instantané brillant de vies cassées par le destin, cet ouvrage de Willy Vlautin est à découvrir au plus vite tant il s'avère à la fois essentiel et impressionnant de talent déployé.

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dimanche 14 février 2016

"Carmilla" de Sheridan Le Fanu

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L'histoire : Dans un château de la lointaine Styrie, au début du XIXème siècle, vit une jeune fille solitaire et maladive. Lorsque surgit d’un attelage accidenté près du vieux pont gothique la silhouette ravissante de Carmilla, une vie nouvelle commence pour l’héroïne. Une étrange maladie se répand dans la région, tandis qu’une inquiétante torpeur s’empare de celle qui bientôt ne peut plus résister à la séduction de Carmilla… Un amour ineffable grandit entre les deux créatures, la prédatrice et sa proie, associées à tout jamais "par la plus bizarre maladie qui eût affligé un être humain".

La critique de Mr K : Aujourd'hui, une petite perle ténébreuse venue tout droit du XIXème siècle, terre d'exploration sans égale dans l'histoire de la littérature fantastique : Carmilla de Sheridan Le Fanu. Cette lecture fut un enchantement de chaque instant, l'auteur se révélant être un précurseur talentueux qui allait semer sur son sillage quelques petits cailloux pour des grands noms comme Stocker, Shelley, Poe et plus tard Lovecraft. Plongez avec moi dans un pays lointain où plane une menace mystérieuse et implacable!

Laura vit seule dans le château de son père, veuf entouré de ses domestiques. La solitude est pesante dans cette demeure immense plantée au milieu des montagnes et forêts. Elle se réjouit d'avance de la venue d'une fille de son âge accompagnant un ami de son père. Malheureusement, cette dernière décède de manière étrange et Laura sombre. C'est alors que le destin met sur sa route la belle et envoûtante Carmilla qui va par la force des choses séjourner avec eux. C'est le début des ennuis!

On a beau s'attendre à ce qui va suivre, se dire qu'on a pu tout lire ou voir en manière de vampirisme, Sheridan Le Fanu depuis son tombeau se gausse encore du lecteur tant son texte n'a pas pris une ride et emporte très loin celui qui s'y laisse prendre. Racontée à travers les souvenirs de Laura, le récit est prenant et d'une grande profondeur. Notamment au niveau de la psychologie des personnages qui est très bien traitée et apporte une densité bienvenue dans cette histoire plutôt classique de prime abord.

Laura est une jeune fille de son époque, une âme romantique et innocente qui se languit de son existence tout en restant fidèle aux codes en vigueur. Elle aime et respecte profondément son père qui partage avec elle une complicité réelle et une douleur persistante, l'ombre de la mère disparue planant sur les 123 pages de ce court roman. La venue de l'énigmatique Carmilla va bousculer les évidences et renverser bien des certitudes, un parfum de perversion et de rébellion l'accompagne. Séduction, replis, peur s'entremêlent dans cette relation si particulière qui s'installe entre les deux jeunes filles. Tour à tour, proie puis prédatrice, le personnage de Carmilla cache bien des choses et révèle les vicissitudes et faiblesses de chacun.

Dans la veine des romans gothiques qui fleurissent à l'époque, il s'en distingue par une certaine liberté de ton et des dévissages parfois totaux de ces protagonistes. On pourra y retrouver au fil de la lecture les prémices d'une libéralisation des mœurs (l'inverse du carcan victorien que connaîtra l'Angleterre plus tard), une ode à la liberté d'aimer (quitte à en souffrir atrocement -sic-) et surtout un sacré moment de littérature fantastique avec l'irruption dans un réel bien ancré d'un élément purement surnaturel qui chamboule tout. Les âmes se tordent et la folie gagne du terrain vers un final bien mené bien qu'attendu. À noter, les magnifiques descriptions de la nature impénétrable et de la demeure familiale gothique à souhait qui se font les échos grossissants et angoissants de la trame principale. Niveau ambiance, on est donc aussi servi et l'ensemble est d'une cohésion et d'une puissance évocatrice certaine.

Comme dit précédemment, l'écriture traverse l'épreuve du temps sans dommage, mélange subtil de scènes intimistes à la Maupassant et passages entre rêve et réalité à la Poe. Impossible de relâcher ce livre avant le mot fin tant l'emprise de Carmilla est forte et fascinante. Les classiques ont vraiment du bon, cette découverte un peu tardive a une saveur vraiment particulière et entêtante. Une lecture indispensable.

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vendredi 12 février 2016

"Hiver arctique" de Arnaldur Indridason

hiver arctiqueL'histoire : Comment peut-on poignarder un enfant ? Au coeur de l'hiver arctique, en Islande, un garçon d'origine thaïlandaise a été retrouvé assassiné. Il avait douze ans. Crime raciste ? Le commissaire Erlendur mène l'enquête, s'acharne et s'embourbe. Il ne comprend plus ce peuple dur et égoïste qui s'obstine à survivre dans une nature hostile. L'absurdité du mal ordinaire lui échappe...

La critique Nelfesque : "Hiver arctique" d'Arnaldur Indridason était dans ma PAL depuis... oula oui tout ça... au moins ! Quoi de mieux qu'un mois de janvier pour l'en sortir (oui, je l'ai lu en janvier) ? Histoire de se plonger un peu dans l'hiver avec un grand H quand ici on n'en a même pas eu un petit... J'enfile le bonnet, les gants et l'écharpe et hop on y va, en route pour le grand froid et la littérature islandaise !

L'histoire débute avec la découverte du corps du jeune Elias, un gamin de 12 ans, poignardé et laissé pour mort dans la neige à la sortie de l'école. Là, au pied de son immeuble de cité islandaise où toutes les cultures se côtoient et où chacun vit tout de même replié sur lui-même à cause principalement des températures négatives en hiver, l'idée qu'un jeune thaïlandais à peine sortie du nid puisse perdre la vie sans que personne n'en soit témoin attriste le commissaire Erlendur. Très vite sa nationalité semble être le mobile du meurtre. Sombre réalité ou simple piste à explorer, l'enquête est ouverte.

Nous sommes ici dans du roman policier pur. L'enquête prend son temps, toutes les pistes sont explorées, le lecteur assiste aux enquêtes de voisinage... On est bien loin du thriller haletant et le moindre petit flocon de neige de cette grande cour déserte est passé au peigne fin par l'équipe policière.

Je suis une adepte de thriller, vous le savez. J'aime quand ça bouge, quand ça sue, quand il se passe quelque chose et je dois dire qu'ici je me suis autant amusée que devant un épisode de Derrick (ou pour ceux qui aimeraient Derrick et que je ne souhaite pas fâcher, disons que j'ai éprouvé autant d'intérêt que devant un reportage "Chasse et pêche"). Je ne suis pas contre le fait de prendre son temps, j'aime d'ailleurs d'autres ouvrages d'auteurs du nord qui aiment planter des ambiances et mettre le lecteur dans une bulle (je pense notamment à Camilla Läckberg) mais ici je n'ai trouvé aucun véritable intérêt. Tout est terriblement plat...

J'aurai pu faire l'impasse sur l'histoire (avec un roman policier quand même c'est un comble mais soit) si le traitement des personnages avait eu une saveur particulière. Un héros charismatique, un bureau de police singulier, une histoire personnelle borderline par exemple pour me tirer de l'apathie mais de ce côté ci aussi c'est le calme plat. Il faut savoir que "Hiver arctique" fait partie d'une saga où l'on suit le commissaire Erlendur Sveinsson, peut-être qu'au fil des romans et des enquêtes (celui-ci est le 7ème dans une série de 12 romans écrits à ce jour) on s'attache aux uns et aux autres. J'ai un peu peur que cet attachement ne survienne qu'au rythme d'une cagouille (vous ne connaissez pas les cagouilles ? C'est comme ça qu'on appelle les escargots dans mon Périgord natal (bon ben comme ça, vous avez appris quelque chose !)).

J'ai lu ça et là depuis ma lecture de ce roman qu'Indridason était un auteur qui aimait dépeindre une société malade, dénoncer l'horreur ordinaire en quelque sorte. Oui, certes. J'ai plus l'impression qu'ici dans ce roman, il enfonce des portes ouvertes. Cela fait-il de moi une lectrice au coeur de pierre ? Une lectrice qui ne se soucie pas du sort des expatriés et n'est pas émue par la mort d'un enfant ou par des meurtres racistes ? Je ne pense pas non, ce serait faire de gros raccourcis et finalement faire du Indridason dans le texte ! En plus, j'étais particulièrement intéressée par ce roman du fait de la nationalité de la communauté mise en avant ici (amoureuse de la Thaïlande et de sa culture que je suis (là aussi, je peux repasser, le gamin aurait été turque ou gabonais que ça aurait été la même chose)).

Je ne dis pas pour autant que ce roman est à jeter mais dans le genre, j'ai lu 100 fois mieux. Je l'ai lu plus comme je pourrais regarder une émission populaire à la TV, sans réel intérêt, pour passer le temps. Côté littérature, j'attends bien plus que cela et j'ai été déçue par cet auteur qui pourtant est un des écrivains islandais les plus plébiscités dans son pays. Ce n'est pas souvent qu'un roman fait flop, c'est un peu tristounet mais ça arrive... Vous l'aurez compris, je ne vous conseillerai pas forcément la lecture de ce roman mais si de votre côté vous êtes de grands adeptes du monsieur, j'aimerai bien lire vos arguments en commentaires.

hiver-montagne-300x127Ce roman a été lu dans le cadre du presque challenge "Destockage de PAL en duo" avec ma copinaute faurelix.

mercredi 10 février 2016

"Les Naufragés de L'Aventure" de Guillaume Lesquin

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L'histoire : Lorsque le 28 mai 1825, il prend le commandement de la goélette L'Aventure, Guillaume Lesquin n'a que 22 ans. Deux mois plus tard, il fait naufrage en plein hiver austral aux îles Crozet, aux confins des océans Indien et Antarctique. À terre comme en mer, il dirige ses hommes, explore l'île à la recherche de nourriture, imagine des moyens d'alerter les secours, mais doit faire face à des bagarres qui conduisent les naufragés à se scinder en deux groupes. Les rescapés seront secourus au bout de dix-sept mois par un baleinier anglais.

La critique de Mr K : Un livre à la saveur toute particulière aujourd'hui avec ce récit d'une aventure maritime et humaine dramatique se déroulant sur les îles Crozet, archipel français méconnu situé dans les latitudes australes de notre bonne vieille planète. Travaillant à Port-Louis dans le 56 (ville dont est originaire Julien Crozet découvreur des îles portant son nom), c'est toujours particulier pour moi d'aller voyager du côté de ces îlots perdus s'avérant sauvages et indomptables… Ce n'est pas ce compte-rendu d'un fait réel qui va me faire changer d'avis!

Dans Les Naufragés de L'Aventure, retour au XIXème siècle donc avec ce récit du jeune capitaine Guillaume Lesquin qui se voit à 22 ans confier la goëlette L'Aventure. Après un court descriptif un peu laborieux des différentes espèces animales notables présentes aux Crozet, le voyage commence. Un temps épouvantable les empêche d'aborder sereinement leur mission et les malheureux vont finir par faire naufrage sur l'Ile Chabrol (ou île Est selon les dénominations). On est en plein hiver austral, il n'y a pas de végétation, de la neige à perte de vue sur une île très montagneuse. Vous voyez le tableau? Il n'est pas des plus engageants et pourtant, ces hommes livrés à eux-mêmes, isolés de la civilisation (peu ou pas de trafic maritime à cette époque dans cette zone) vont devoir survivre. Ce récit collé à la réalité d'un faits divers marquant, retrace les 17 mois de résistance à la nature mais aussi aux autres. L'immersion est totale.

Ce document (je rappelle que tout ici a été vécu tel que ce livre le rapporte) est d'abord une petite merveille de naturalisme et de récit d'aventure pur. On suit le premier contact avec l'île avec beaucoup d'appréhension, sentiment lié au dénuement total dans lequel se retrouve ces naufragés. Nous faisons connaissance avec un univers rude, milieu répulsif entre tous pour les êtres humains habitués à leur confort. Cela donne de magnifiques tableaux de la furie de la mer, des montagnes impénétrables en hiver et du climat rigoureux qui fatigue les âmes et les esprits. Malgré les épreuves, il faut s'organiser et c'est tout le savoir et l'ingénierie des marins au XIXème siècle qui sont illustrés ici. On n'est pas seulement marin au long cours à l'époque, sur les navires il faut être débrouillard et tour à tour, ces égarés vont devoir s'improviser maçons, charpentiers, pêcheurs, chasseurs, potiers et j'en passe. Le tout avec plus ou moins de bonheur mais donnant des scènes fascinantes et impressionnantes tant le contexte est difficile.

L'aventure humaine est aussi remarquablement décrite par ce gentilhomme de son temps. On retrouve à travers les liens tissés toute l'organisation sociétiale de l'époque avec des rapports régis par le galon ou la situation sociale. Le naufrage change quelque peu la donne, on est obligé de collaborer et de se rapprocher pour espérer s'en sortir. La tension permanente est très bien rendue et monte crescendo au fil du temps qui s'écoule et l'amenuisement de l'espoir qui l'accompagne. L'angoisse suinte des pages, prenant à la gorge le lecteur emporté dans un tourbillon de questionnements. C'est dans les épreuves les plus extrêmes que l'homme montre sa vraie nature et cette expérience n'échappe pas à la règle avec son lot de camaraderie, d'entre-aide mais aussi de querelles et de traîtrises.

Au final, ce court témoignage de 174 pages allie concision et évasion. On pense à Jules Verne par moment mais aussi à tous les récits de voyage comme notamment celui de James Cook qui est un modèle du genre. L'écriture bien que venue d'un passé révolu depuis longtemps est ici plaisante et maligne, assez moderne dans la rythmique de la narration et au vocabulaire relativement courant permettant une lecture sans rupture de temps et une curiosité renouvelée par les multiples rebondissement. Une belle expérience que je vous encourage à tenter.

lundi 8 février 2016

"Journal d'un vampire en pyjama" de Mathias Malzieu

journal d'un vampire amoureuxL'histoire : Me faire sauver la vie est l'aventure la plus extraordinaire que j'aie jamais vécue.

La critique Nelfesque : "Journal d'un vampire en pyjama" est le dernier ouvrage de Mathias Malzieu paru en librairie le 27 janvier dernier. Cela faisait longtemps que j'attendais un nouveau roman de cet auteur que j'aime tant et j'ai sauté de joie à la vue de celui-ci. Je n'avais pas suivi le début de promo autour de l'oeuvre, la quatrième de couverture était énigmatique et j'ai plongé dans ce journal comme dans l'inconnu.

Il ne s'agit pas ici d'un roman mais bel et bien d'un journal. C'est marqué dessus, c'est comme le Port Salut ! Mathias Malzieu a été gravement malade fin 2013 et cet ouvrage est le journal de bord qu'il a tenu pendant une année entière. Une année pendant laquelle il a traversé l'enfer, vécu de nombreux doutes, eu peur pour sa vie, côtoyé la mort.

Atteint d'une maladie rare du sang, Mathias a connu les chambres stériles, les séances de chimiothérapie, les traitements post greffe... Nous le suivons ici dans son combat contre la maladie et son tête à tête avec Dame Oclès, mystérieuse femme dangereuse et sexy qui vient le voir chaque jour. Car oui, malgré une histoire très ancrée dans la réalité cette fois ci, forcément puisque c'est du vécu, Mathias Malzieu insuffle ça et là des éléments oniriques et poétiques, comme il sait si bien le faire. Sa plume est toujours belle et évocatrice même si ici je l'ai trouvé quelque peu répétitive et des formulations qui font mouche à la première lecture et vont droit au coeur s'émoussent légèrement quand elles sont utilisées plusieurs fois. Dommage...

Oui mais voilà, peut-on critiquer une oeuvre telle que celle-ci ? De part l'épreuve qu'a subi l'auteur, peut-on pinailler sur des petits détails ? Oui il le faut ! Tout en gardant en tête qu'il s'agit là d'une oeuvre unique dans la bibliographie de Mathias Malzieu, un témoignage d'un instant T et un ouvrage important pour ce qu'il représente (la lutte contre la maladie, le courage, l'amour des siens, la compétence du corps médical...), ce "Journal d'un vampire en pyjama" n'a pas la portée fantastique et lyrique des autres romans de l'auteur. Pour autant, je me réjouis de lire à nouveau des écrits de Mathias et suis ravie de savoir qu'il s'en est sorti (je ne spoile rien). Dire qu'on a été à deux doigts de perdre cet artiste majeur, ça me met un coup au moral ! Mais heureusement tout est rentré dans l'ordre et Mathias Malzieu pourra de nouveau nous écrire de belles histoires...

"Journal d'un vampire en pyjama" signe un moment important dans la vie de son auteur. Le moment où il est né pour la seconde fois. Un message d'amour et d'espoir pour tous ceux qui se battent actuellement contre une maladie grave. Merci pour eux Mathias !

Autres romans de Mathias Malzieu chroniqués sur le blog :
- La Mécanique du coeur
- Métamorphose en bord de ciel
- Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi
- Le Plus petit baiser jamais recensé

dimanche 7 février 2016

"Soucoupes" de Obion et Arnaud Le Gouëfflec

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L'histoire : La Terre est ronde, mais la vie est plate…

La critique de Mr K : Un paquet bien particulier m'attendait sous le sapin de Noël, celui contenant le cadeau de belle-maman! Là où beaucoup se seraient protégé avec un bouclier du RAID ou une combinaison ignifugée, j'y allai sereinement (quel courage!) connaissant la propension de Nelfe à glisser de bonnes idées à sa génitrice pour de telles occasions. Quelle ne fut pas ma joie en découvrant la BD Soucoupes d'Obion et Le Gouëfflec (album BD coup de coeur du public aux Utopiales 2015), deux auteurs que j'ai adoré à travers leur précédent ouvrage commun Villebrequin. Ils font coup double avec ici un récit SF teinté de mélancolie et de remise en question de la condition humaine. Un petit bonheur que je vais de suite partager avec vous.

Christian vend des disques (surtout des vinyles, on a des principes ou pas!) dans une petite boutique. Râleur devant l'Éternel, marié mais plus amoureux, il a une jeune maîtresse ardente mais cela n'empêche pas le spleen et le vide de l'envahir. Il éprouve la sensation fort désagréable que sa vie lui échappe, qu'il ne contrôle plus grand chose et ce n'est pas l'irruption de soucoupes tout autour de la Terre qui vont le perturber! Du moins dans un premier temps!

Ces habitants du cosmos à l'aspect proche de Robby le robot du cultissime Planète interdite (sorti en 1956 avec Leslie Nielsen jeune!) ne semblent pas nous vouloir de mal et leurs représentants se baladent sur Terre pour étudier nos us et coutumes. Christian va en rencontrer un. La méfiance va laisser la place à l'indifférence puis à un début de réel contact et échange. Sa vie va en être bouleversée à jamais.

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Sous son aspect plutôt classique en terme de caractérisation du personnage principal et du background se cache un récit drôlement malin qui lorgne vers l'introspection et le questionnements sur le sens que l'on peut donner à sa vie. Christian est perdu, sa vie est fade, nulle étreinte ne peut le sortir de sa solitude et c'est finalement au contact d'un être venu d'ailleurs qu'il va se révéler à lui même quitte à mettre à sac sa vie personnelle. Cela donne lieu à de très beaux moments notamment au musée avec l'entrée dans le tableau, cette quête vers un bonheur qui serait durable et épanouissant. J'ai aussi beaucoup aimé son évolution par rapport aux personnages secondaires, de nature plus fléchée et sans réelle surprise, elle crée cependant les conditions idéales pour dérouter le lecteur avant l'acte final qui va pour le coup très très loin au sens propre comme au sens figuré et qui en surprendra plus d'un par son caractère savoureux et quelque peu extrême.

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Le dessin d'Obion se fait ici différent de l'album pré-cité. Adieu le noir et blanc, bonjour aux couleurs chatoyantes qui englobent personnages et décors, dégageant une chaleur éclairante sur les rapports humains et même inter-espèces. Il est beaucoup question d'art et de sa fonction cathartique dans cet ouvrage et le dessin d'Obion magnifie le propos et transporte le lecteur dans une uchronie pleine d'humanisme, de sensibilité et de poésie.

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Drôle de sensation pour un album à part qui se lit et s'admire avec délice. Tout amateur du genre perdrait beaucoup à ne pas suivre la quête de sens de Christian. Tenez-le vous pour dit!

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samedi 6 février 2016

"Le Pique-nique des orphelins" de Louise Erdrich

pique nique des orphelinsL'histoire : La dernière chose que Mary et Karl entrevoient de leur mère, c'est la flamme de ses cheveux roux émergeant du biplan qui l'emporte pour toujours aux côtés d'un pilote acrobate... Devenus orphelins, les enfants montent dans un train de marchandises afin de trouver refuge chez leur tante, dans le Dakota du Nord.
Ainsi commence, en 1932, une chronique familiale qui s'étend sur plus de quarante ans, et fait vivre toute une galerie de personnages hors du commun en proie aux paradoxes de l'amour.

La critique Nelfesque : Nouvelle plongée dans l'écriture de Louise Erdrich après "Love medecine" que je n'avais pas vraiment apprécié et "La Malédiction des colombes" pour lequel j'avais eu un petit coup de coeur. Une autre lecture s'imposait donc pour faire pencher la balance... "Le Pique-nique des orphelins" vient de sortir en librairie chez Albin Michel mais il ne s'agit pas à proprement parler d'un nouveau roman. En effet, celui-ci est paru en 1986 aux USA et s'offre cette année une nouvelle traduction. Il s'agit du deuxième roman de l'auteure.

Tout commence en 1932, en pleine Grande Dépression aux États-Unis. Mary et Karl, 14 et 11 ans, vivent avec leur mère Adelaide. Cette dernière est aussi la maîtresse de Mr. Ober, un riche industriel, et ensemble ils vont avoir un bébé, Jude. Mais lorsque la crise éclate et que Mr. Ober trouve la mort, Adelaide se retrouve sans ressources et sans maison (celle ci étant au nom de monsieur et Adelaide et sa famille n'ayant pas de liens officiels avec le défunt). C'est alors qu'elle émet l'idée de partir chez sa soeur dans le Dakota du Nord avec ses enfants.

Ce voyage vers le Dakota aura bien lieu mais seulement pour Mary et Karl. Leur mère les ayant abandonnés pour les beaux yeux d'un pilote lors d'une foire, le jeune Jude est laissé aux bons soins de la famille Miller. La peur et la faim au ventre, ils montent dans un train de marchandises en route vers les terres de leur tante. Après bien des péripéties, c'est seule que Mary retrouvera Fritzie, son mari Pete et leur fille Sita.

Véritable roman chorale, "Le Pique-nique des orphelins" accompagne le lecteur dans l'Amérique profonde et rurale des années 30 à travers les yeux d'une kyrielle de personnages. La cousine, la tante, la meilleure amie mais aussi le frère, le notable de la ville, l'oncle handicapé... Chacun avec son âge, ses mots, sa perception du monde et son expérience peint un tableau sur plusieurs dizaines d'années qui nous amènera vers les dernières années de la vie de Mary.

Avec une écriture finement ciselée et qui permet au lecteur de se faire une image mentale parfaite et détaillée des lieux, Louise Erdrich n'écrit pas ici un roman à énigmes, contrairement à ce que pourrait faire penser la quatrième de couverture, mais une saga familiale riche en petits et grands évènements. L'existence banale mais pour le moins tourmentée d'une petite américaine qui va vivre un moment important dans l'Histoire des États-Unis en direct de sa ville de province.

40 ans séparent la première de la dernière page, 3 générations se succèdent, cohabitent, s'aiment ou se détestent. Les liens entre les personnages sont complexes et froideur, fierté, jalousie, regrets peuplent ce roman. Là réside la grande force de ce "Pique-nique des orphelins", celle de nous donner à voir les fils délicats et ombrageux qui lient les hommes entre eux. Famille ou amis, simples connaissances ou confidents, chaque individu interagit avec son semblable de par ses réactions ou sa façon d'être et influe sur les évènements à venir. Ne vous attendez pas ici à une histoire complexe ou des destins hors du commun mais laissez-vous porter par la vie, parfois douce, parfois tourmentée, des habitants de Argus dans le Dakota du Nord.

Je ne peux que vous conseiller ce roman riche, complexe dans les relations humaines et empli de poésie qui parle à notre part d'humanité et éveille chez le lecteur ses besoins de liberté et de grands espaces. Quel est le prix de l'épanouissement personnel ? Quand se sent-on réellement chez soi ? Qu'est-ce que l'amour et quels liens nous relient les uns aux autres ? Autant de questions existentielles pour lesquelles Louise Erdrich amènent quelques réponses à travers le destin de la famille Adare. Une belle leçon de vie et d'humilité.