dimanche 10 mars 2019

"Le Coeur converti" de Stefan Hertmans

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L'histoire : Lorsque Stefan Hertmans apprend que Monieux, le petit village provençal où il a élu domicile, a été le théâtre d’un pogrom il y a mille ans et qu’un trésor y serait caché, il part à la recherche d’indices. Une lettre de recommandation découverte dans une synagogue du Caire le met sur la trace d’une jeune noble normande qui, à la fin du onzième siècle, convertie par amour pour un fils de rabbin, aurait trouvé refuge à Monieux.

La belle Vigdis est tombée amoureuse de David, étudiant à la yeshiva de Rouen. Au péril de sa vie, elle le suit dans le Sud, commence à prier son dieu et devient Hamoutal. Son père ayant promis une forte somme à qui la ramènerait, des chevaliers se lancent à sa poursuite. Puis les croisés, de plus en plus nombreux sur le chemin de Jérusalem, semant mort et destruction dans leur sillage, s’intéressent à cette femme aux yeux bleus.

La critique de Mr K: Chronique d'une lecture particulière aujourd'hui avec Le Cœur converti de Stefan Hertsman, un ouvrage qui m'a été offert à Noël. Une histoire d'amour impossible, une époque terrible qui entraîne des bouleversements sans précédents et la quête d'un avenir meilleur sont au centre de ce roman mixant à merveille le romanesque et les interrogations historiques d'un auteur en quête de vérité. Suivez-moi sur les pas de Vigdis, David mais aussi de l'auteur dans cet ouvrage aussi prenant que touchant et qui n'a pas fait long feu !

Vigdis est belle, riche, normande et catholique. David est juif, se destine à devenir rabbin et descend d'une famille importante. Leur amour sur le papier est impossible dans un moyen-âge où les confessions se repoussent plutôt qu'elles ne se rapprochent. Faisant fi des tabous, des idées reçues, ils s'enfuient tous les deux de Rouen où réside la famille de la belle et descendent vers le sud, une troupe de chevaliers à leurs trousses. Ces deux là se désirent, s'aiment et rien ne leur paraît impossible... Du moins au départ car les épreuves sont nombreuses et le parcours difficile dans un monde intolérant et sans pitié.

L'histoire en elle-même est plutôt classique, il y a du Roméo et Juliette dans l'air. J'aime pour ma part les histoires d'amour tragiques, où tous les événements tendent un peu plus l'histoire, où les sentiments sont exacerbés et confrontés à une réalité peu amène. On est servi ici avec des forces contraires qui paraissent insurmontables entre religion d'État despotique, persécutions des juifs, époque rigoureuse où les dangers guettent à chaque recoin de chemin et où les aléas sont nombreux. On tremble beaucoup durant la première partie de la lecture puis un élément dramatique fait basculer le récit dans une nouvelle dimension. L'héroïne isolée part en quête d'un espoir vain qui l’entraîne dans un voyage quasi initiatique où elle se confronte encore et toujours à l'incurie des hommes. C'est sans doute un des plus beaux portraits de femme qui m'ait été donné de lire, mélange subtile de douceur, d'abnégation mais aussi de résignation parfois. Touché en plein cœur, je n'ai pu que suivre inexorablement Vigdis dans son destin peu commun.

Ce qui est fort, c'est que cette histoire est tirée d'éléments historiques que l'auteur a recueilli à l'origine dans son lieu de villégiature. L'histoire d'un trésor perdu et d'un massacre innommable le met sur les traces de ce couple maudit, et régulièrement entre chaque séance de récit reconstitué, on suit Stefan Hertmans sur les lieux qu'auraient pu traverser David et Vigdis. J'ai éprouvé de très étranges sensations (nouvelles en fait), il est rare en effet de côtoyer avec un auteur les lieux où se déroulent la fiction qu'il construit. Il y a constamment un va et vient entre les deux, on explore avec lui routes et villages, édifices anciens et lieux de culte à la recherche d'artefacts et de documents. Il y énonce d'ailleurs parfois ses sentiments sur notre époque, nos mœurs mais aussi sur son regret du recul de la nature (dans la partie fiction, il ne lésine pas sur les descriptions des milieux traversés par ses personnages avec un naturalisme à fleur de mot). Bien évidemment, Stefan Hertmans a du broder pour relier ces éléments disparates mais l'ensemble est très cohérent et respecte sans souci la trame d'origine qui se conjugue parfaitement avec les pérégrination d'un auteur possédé par son sujet.

Et puis, il y a la contextualisation et je dois dire que j'ai été bluffé. Ceux qui nous suivent depuis longtemps savent que je suis médiéviste de formation et que cette époque m'a toujours fasciné et attiré. La reconstitution qui en est rendue ici est tout bonnement impeccable. Sans en rajouter avec le sens du détail qui touche et claque, on pénètre vraiment dans les esprits de l'époque, les us et coutumes. On sent les odeurs, on imagine les paysages urbains, on partage les appréhensions, les joies et les peines de tout un chacun, nobles et riches. Derrière la rudesse, l'intolérance, on partage aussi de purs moments de félicité, d'entraide. Il ressort une richesse historique, une érudition de tous les instants qui ne vire jamais à la démonstration ou à l'accumulation indigeste. Tout s'imbrique parfaitement et donne à lire une histoire inoubliable.

"Le Coeur converti" est un très beau moment de lecture, à la fois différent, intemporel et d'une rare intelligence. Un must-read que je vous invite à découvrir au plus vite !

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jeudi 7 mars 2019

"Toutes blessent la dernière tue" de Karine Giebel

Toutes blessentL'histoire : Maman disait de moi que j'étais un ange. Un ange tombé du ciel. Mais les anges qui tombent ne se relèvent jamais...

Je connais l’enfer dans ses moindres recoins. Je pourrais le dessiner les yeux fermés. Je pourrais en parler pendant des heures. Si seulement j’avais quelqu’un à qui parler...

Tama est une esclave. Elle n’a quasiment connu que la servitude. Prisonnière de bourreaux qui ignorent la pitié, elle sait pourtant rêver, aimer, espérer. Une rencontre va peut-être changer son destin…

Frapper, toujours plus fort.
Les détruire, les uns après les autres.
Les tuer tous, jusqu’au dernier.

Gabriel est un homme qui vit à l’écart du monde, avec pour seule compagnie ses démons et ses profondes meurtrissures.
Un homme dangereux.
Un matin, il découvre une inconnue qui a trouvé refuge chez lui. Une jeune femme blessée et amnésique.
Qui est-elle ? D’où vient-elle ?

Rappelle-toi qui tu es. Rappelle-toi, vite !
Parce que bientôt, tu seras morte.

La critique Nelfesque : Vous me croyez si je vous dis que "Toutes blessent la dernière tue" est mon premier Giebel ? Non ? Et pourtant... Moi l'adepte de thriller depuis une vingtaine d'années, moi qui ait pourtant croisé 100 fois le nom de cette auteure en librairie, sur les blogs, sur les réseaux sociaux et qui a même plusieurs de ses titres dans ma PAL depuis des années, il a fallu que celui-ci sorte en librairie pour que je me lance ! Pourquoi ? Si encore j'avais une bonne raison mais non... Peut-être parce que j'ai tellement de livres à lire et si peu de temps... Oui voilà, c'est pour ça que je n'avais encore jamais ouvert un roman de Karine Giebel. Et je peux vous assurez que ce ne sera pas le dernier !

Je ne fais donc pas les choses à moitié puisque c'est par un pavé de 744 pages que je me lance. Tout de suite rassurée, je l'ai avalé puisqu'il se lit très facilement mais n'est pas pour autant de tout repos. Le moins que l'on puisse dire c'est que Karine Giebel a de la bouteille ! Elle sait comment faire pour accrocher un lecteur et ne plus le lâcher. C'est ça d'avoir de l'expérience... C'est prenant, on a envie de connaître la fin mais, je préfère alerter les plus sensibles, les scènes décrites ici sont éprouvantes. Ce roman n'est pas à mettre entre toutes les mains, même les plus aguerris au thriller s'en prennent plein la tête...

Nous suivons une jeune fille pour qui la vie ne fait pas de cadeaux ! Esclavage moderne, maltraitance, abus sexuels, violences conjugales, humiliation... Elle va vivre tout cela et bien plus encore. Essayer de se construire dans un tel climat est mission impossible et sa vie défile sous nos yeux horrifiés. Peut-être un peu trop violents parfois, sûrement même, les mots de l'auteure font mal. Ils frappent comme les coups qui pleuvent sur le corps de Tama. Fermer le livre, se laver de toute cette violence, est parfois nécessaire pour continuer sa lecture. Il n'y a pas une seconde de répit car Tama n'en a pas. Elle est née pour souffrir, pour être humiliée, pour servir. Malgré cela elle est forte, compréhensive, éveillée. Mais ses bourreaux sont autant de personnes malsaines et calculatrices et on aimerait tant, en tant que lecteur, lui ouvrir une petite fenêtre de tir par laquelle elle pourrait s'échapper en massacrant 2 ou 3 personnes au passage (oui ce roman est aussi violent dans les sentiments qu'il fait naître en nous).

L'espoir est le grand absent de cet ouvrage. Mais comment en avoir lorsque l'on fut arraché à sa famille si jeune, amené dans un pays étranger puis violenté à maintes reprises durant de longues années ? Comment faire confiance lorsque les seuls petits instants de bonheur sont, au mieux foulés du pied, au pire anéantis, lorsqu'ils sont découverts ?

La violence est le principal acteur de ce roman. Tout tourne autour de cela, jusqu'à la nausée. Je ne dis pas que tout adepte de thriller apprécie l'accumulation de faits abominables et d'idées abjectes mais lorsque c'est maîtrisé à un tel niveau comme ici, on ne peut que s'incliner. Oui, c'est violent, oui, c'est insoutenable parfois mais rien n'est gratuit. La tension monte, le dégoût aussi et cette bête de presque 750 pages, arme d'auto-défense à elle toute seule, se révèle être un tour de force incroyable. Si vous arrivez à supporter les faits décrits ici, vous ne serez pas déçus par le déroulement de l'histoire et sa conclusion.

"Toutes blessent la dernière tue" est un thriller palpitant, effrayant et surprenant à la fois par sa construction que je vous laisse découvrir. L'esclavage moderne est une réalité que nous ne voyons pas mais qui existe bel et bien. La maltraitance, quelque soit sa forme, est une réalité que nous ne voulons pas toujours voir mais qui existe bel et bien. Tama existe, sous d'autres noms, d'autres trajectoires de vie. Karine Giebel en fait un antihéros bouleversant et lumineux malgré tout. Avec le coeur bien accroché, lisez-le, il résonnera longtemps en vous.

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mardi 5 mars 2019

"Requiem" de Tony Cavanaugh

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L'histoire : Quelques mots prononcés dans la panique au téléphone : "Darian, il faut que tu viennes. Tu es le seul à pouvoir nous aider. Il y a tant de corps !" ... puis plus rien. L'appel vient d'Ida, une jeune fille que Darian Richards, ex-flic des homicides de Melbourne, a sauvé quelques mois plus tôt d'une sale affaire. Si Richards a décidé d'abandonner un métier trop éprouvant pour ceux qui, comme lui, prennent les choses trop à cœur, il ne peut pas laisser Ida sans réponse. Son appel de détresse ayant été localisé, Darian gagne la Gold Coast, région des plages d'Australie, où les étudiants se retrouvent pour fêter la fin de leurs examens. Il est alors loin de se douter que la disparition d'Ida n'est presque qu'un détail dans une enquête qui va bientôt se transformer en véritable cauchemar.

La critique de Mr K : On peut dire que je l'attendais cet ouvrage, troisième aventure de Darian Richards, héros récurrent des romans de Tony Cavanaugh que l'on surnomme le Michaël Connelly australien. Requiem s'inscrit dans la lignée de L'Affaire Isobel Vine et de La Promesse, deux ouvrages puissants, sans concession et redoutablement addictifs. C'est donc avec grande impatience que je débutai ma lecture et je peux vous dire que je n'ai pas été déçu !

Darian coule des jours peinards dans sa petite cabane de pêcheur perdue au milieu de nul part à pêcher et observer les oiseaux. Elle est bel et bien derrière lui sa carrière d'avant, quand il était le chef d'une brigade criminelle réputée comme la plus efficace du pays. Bon, il avait fait une entorse à son règlement intérieur le temps de deux enquêtes précédentes mais promis, on ne l'y reprendrait plus... C'est du moins ce qu'il pensait jusqu'à ce qu'une ancienne connaissance ne l'appelle en lui laissant un message pas rassurant. Ni une ni deux, voila toutes ses bonnes résolutions balayées et il part à nouveau sur la route, direction la Golden Coast, haut lieu de perdition pour les étudiants en fin de cycle qui viennent s'y lâcher une fois les examens derrière eux. Le souci, c'est que les disparitions puis les cadavres s'accumulent... Darian aura besoin de tout son talent, de ses relations et d'un peu de chance pour pouvoir démêler une affaire qui, au fur et à mesure qu'elle se creuse, s'avère infernale.

D'entrée de jeu, on retrouve le charme d'un antihéros pas comme les autres. Au bout d'un chapitre, impossible de ne pas succomber au style rugueux de Darian qui une fois de plus va jouer au justicier durant plus de 300 pages, se jouant des règlements et lois en vigueur. Borderline mais pas tant que ça, en roue libre mais toujours avec un minimum de maîtrise, on aime à le suivre dans son enquête qui sous ses aspects classiques va révéler un monde interlope qui côtoie le nôtre sans que l'on ne s'en rende compte. Jouant au chat et à la souris avec les flics (cela donne de doux moments bien délectables), se rapprochant au plus près de ses ennemis, il garde une sorte de flegme et de distance qui laissent à penser que rien ne peut lui arriver. Dans les faits, il est déjà bien démoli, a perdu toutes se illusions mais il brille toujours au fond de lui cette petite étincelle de vie, d'espoir qui le font aller de l'avant. Vous l'avez compris, le personnage garde tout son charisme et l'on s'y attache immédiatement sans avoir l'impression d'avoir déjà tout lu sur le sujet.

On retrouve avec plaisir le personnage de Maria, une flic ambitieuse qui est toujours dans les pattes de Darian (elle sort avec un de ses meilleurs potes, ça aide!) et à qui il en fait voir des vertes et des pas mûres ; et puis, il y a Isosceles, un de ses comparses geek qui est capable de réaliser tout un tas d'opération high tech comme s'il bossait pour la défense (peut-être le fait-il d'ailleurs). Ces trois là s’entendent ou non selon les circonstances, donnant lieu à des scénettes tantôt drolatiques, tantôt plus tendues, au cœur d'une enquête qui peu à peu donne à voir un réseau mafieux peu ragoûtant. D'ailleurs, intercalés entre deux narrations basée sur Darian, on apprend à connaître un personnage féminin et sa trajectoire dramatique jusqu'au moment présent. On comprend bien vite qu'elle est au centre de l'histoire et qu'elle détient les clefs pour résoudre l'affaire. Que ce soit pour elle comme pour les autres, Cavanaugh livre une fois de plus des portraits nuancés, pleins de fougues qui électrisent le lecteur et ne lui laissent aucune chance de s'échapper.

Dans ce volume, l'auteur délaisse les grands espaces vides qui étaient plus au centre des deux romans précédents. On découvre dans Requiem, la côte touristique australienne avec son urbanisation folle, ses soirées déjantées et cette jeunesse dorée qui s'oublie dans un tourbillon de surf, de strass, de beat et d'alcool. Le contraste avec le vieux loup solitaire Darian est saisissant et même bien cynique. Il laisse traîner son regard sur ces faits entre amusement et dégoût sans pour autant tomber dans le syndrome du vieux con aigri. Cette balade urbaine est une bonne expérience littéraire qui rejoint pas mal par moment mes aspirations profondes à plus de tranquillité et un détachement parfois nécessaire du monde hyper-connecté qui nous aliène.

On passe donc un excellent moment avec ce roman, entre histoire bien ficelée, personnages au charme irrésistible et écriture toujours aussi prenante et précise. Descriptions au couteau, dialogues impeccables nous accompagnent tout du long pour un plaisir de lecture optimum qui n'a qu'un seul défaut : celui de se terminer trop vite ! Vivement le prochain !

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dimanche 3 mars 2019

"Comment j'ai raté mes vacances" de Geoff Nicholson

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L'histoire: " Ne vous inquiétez pas, messieurs les policiers, je peux tout expliquer... " Votre vie peut basculer très vite, même en vacances ! Motivé par une crise existentielle, Eric a décidé de goûter aux délices du camping-caravaning en famille. Malgré une tenace bonne volonté et un goût modéré pour l'imprévu, les événements déroutants et effrayants s'enchaînent. Sa femme est prise de pulsions sexuelles irrépressibles, sa fille traverse une crise de mysticisme et son fils retourne à l'état de nature. Viennent s'ajouter à cette tribu déjantée des vacanciers loufoques, un policier cinglé et des corps sans tête.

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture bien branque aujourd'hui avec Comment j'ai raté mes vacances de Geoff Nicholson. Présenté comme le petit cousin des Marx Brothers et de Tom Sharpe (rien de moins !), l'auteur nous livre un récit décalé et ubuesque qui met aux prises un homme du commun à de multiples épreuves lors d'un séjour en camping qui est loin de se dérouler comme il l'avait rêvé. Accrochez-vous ça dépote et l'atterrissage est particulièrement rude !

Éric est comptable dans une grande boite. C'est quelqu'un de pondéré, arrangeant, adepte du consensus à tout va. À 45 ans, il est toujours aussi amoureux de sa femme, la belle Kathleen, et a deux enfants Max et Sally qu'il chérit de tout son cœur. Suite à une baisse de régime et pour réfléchir au calme à sa vie, il décide de partir en vacances avec toute sa smala dans un camping-caravaning qu'il a fréquenté étant jeune. Malheureusement pour lui, le sort va s'acharner. Entre ses proches qui pètent chacun les plombs à leur manière, des imprévus et des tracas divers s'invitant dans le quotidien, très vite les drames s'accumulent. Notre héros aura donc fort à faire pour garder son calme et son flegme naturel, il est anglais après tout ! Mais il arrive toujours un moment où à force de tirer sur la corde, elle finit par casser... Et je peux vous garantir que le dénouement tient toutes ses promesses !

Je voulais une lecture divertissante, j'ai été servi. Plus on avance dans la lecture plus le second degré, le cynisme et l'humour noir s'accumulent. Le pauvre Éric a le don pour avoir le sort contre lui entre la voiture qui lâche, les voisins dérangés qu'il doit se coltiner, les agressions multiples et diverses dont il est la victime, sa cinglée de famille qui lui en fait voir des vertes et des pas mûres... C'est bien simple rien ne lui est épargné et plus on progresse dans l'histoire, plus il semble isolé et seul face à ses problèmes. C'est l'aspect un peu sombre qui apparaît sous le vernis de la farce et de l'exagération. Croquignolesques, parfois dantesques, les situations s'enchainent mettant le lecteur mal à l'aise et provoquant en même temps l'hilarité. On se demande bien jusqu'où l'imagination fertile (et tordue) de l'auteur va nous mener... Ayez le cœur bien accroché, ça va loin ! On détourne les tabous, on trucide, on tronche... Bref, ça part dans tous les sens !

On s'amuse beaucoup et on s'accroche finalement à ce personnage principal un peu mou, sans réelle opinion arrêtée sur le monde et les êtres qui l'entourent. Il a en fait le profil idéal de la victime qui va se faire avoir. Ce qui peut énerver de prime abord devient jouissif à la fin quand le héros finit par se réveiller et libérer toutes les tensions accumulées. Les personnages secondaires sont aussi savoureux, avec sa femme nymphomane véritable cordon bleu à la langue bien pendue, le fils revenu à l'état sauvage oscillant entre trip survivaliste et pulsions freudiennes, une fille illuminée poussée vers Dieu par des forces qui dépassent l'entendement. Sans compter un commissaire fascisant amateur de belle musique, un vieux réactionnaire adepte de la manière forte, des pêcheurs passionnés menacés par leurs prises, un couple de mexicains adepte de musique et de découpe, des cadavres sans têtes qui commencent à se multiplier et pléthore d'âmes errantes, perturbées et qui font basculer le récit bien souvent vers le surréalisme.

Pas le temps de s'ennuyer dans ces conditions. Découpé en autant de journées que compte le séjour de la famille, le narrateur-héros égrène son quotidien avec une distanciation ironique bienvenue et rafraîchissante. La litanie du réveil, les problèmes de la journée, le coucher, à la manière d'un serpent qui se mord la queue, rien ne semble débuter et finir, le héros n'arrive pas à se dépatouiller d'un fatum implacable qui le poursuit et le harcèle. Très bien écrit entre langue gouleyante et parfois bien crue, on se gondole beaucoup entre rire jaune et éléments plus classiques des ressorts comiques. Personnages inoubliables, situations plus improbables nous mènent à une fin sans concession et finalement porteuse d'espoir malgré la situation finale du héros. Une belle expérience littéraire, différente de ce que l'on peut lire et qui plaira aux amateurs d'humour vache et de tragi-comédie.

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vendredi 1 mars 2019

"Les Mal-aimés" de Jean-Christophe Tixier

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L'histoire : 1884, aux confins des Cévennes. Une maison d'éducation surveillée ferme ses portes et des adolescents décharnés quittent le lieu sous le regard des paysans qui furent leurs geôliers.

Quand, dix-sept ans plus tard, sur cette terre reculée et oubliée de tous, une succession d'événements étranges se produit, chacun se met d'abord à soupçonner son voisin. On s'accuse mutuellement du troupeau de chèvres décimé par la maladie, des meules de foin en feu, des morts qui bientôt s'égrènent... Jusqu'à cette rumeur, qui se répand comme une traînée de poudre : "ce sont les enfants qui reviennent." Comme si le bâtiment tant redouté continuait de hanter les mémoires.

La critique de Mr K : Cette lecture est ma toute première de Jean-Christophe Tixier plutôt connu pour ses œuvres destinées à la jeunesse. Le moins que l'on puisse dire, c'est que Les Mal-aimés n'est pas destiné à eux tant on pénètre ici dans l'horreur à l'état pur avec l'évocation des bagnes pour enfant au XIXème siècle / début du XXème siècle et surtout, le portrait saisissant de la misère humaine au sein d'une communauté qui, faute d'affronter ses pêchés, les cache et les tait quitte à ce que la culpabilité finisse par déborder. Attention, lecture coup de poing qui laisse des traces !

Chaque chapitre débute par un constat glaçant, l'auteur ayant initié chacun d'eux avec un extrait du registre d'écrou de la maison d'éducation surveillée de Vailhauquès dans l'Hérault. On y trouve le nom d'un enfant ayant été condamné à la "correction" souvent jusqu'à sa majorité, qu'il n'atteint jamais d'ailleurs, car chacun se transforme en victime et une date donnant le jour et l'année de leur mort. Jeunes, trop jeunes pour mourir, ils vivaient dans des conditions déplorables, exploités, abusés et sans réel espoir de liberté. Le village où se déroule cette histoire a eu un bagne pour enfant sur son territoire mais à l'heure du démarrage du récit, il a été fermé suite à une enquête administrative mettant au jour les pratiques dégradantes et inavouables qui s'y déroulaient.

De chapitre en chapitre, on alterne les points de vue. Adultes et enfants se livrent, portent tous un poids immense sur les épaules et nous racontent la vie quotidienne dans cette communauté où les secrets sont bien gardés. Il y a cette jeune fille régulièrement violée par son oncle (qui a une emprise totale sur elle) et qui se rappelle de ces garçons amaigris quittant le bagne qui vient de fermer. Le jeune Étienne qui garde les chèvres de son maître et rêve en secret de partir loin avec la jeune fille. Il y a la lingère, ancienne tortionnaire du bagne qui élève en batterie des enfants en bas âge qui lui sont confiés par l’État contre une pension et qu'elle maltraite. C'est aussi le médecin qui a précipité la fermeture de la maison de correction, qui boit plus que de raison car quelque chose le taraude dans ses tripes et lui rappelle sans cesse qu'il n'est que le descendant de bouseux, lui l'urbain qui déteste la campagne et ses origines. Il y a Ernest et Léon deux paysans au passé trouble qui vivent de plus en plus mal avec leur culpabilité qui leur ronge le sang et les conduit aux pulsions les plus terribles. Il y a aussi d'autres personnages qui essaiment plus brièvement ce roman dont le curé, l'instituteur, les femmes de paysans... et donnent une identité profonde à cette communauté rurale qui survit comme elle peut dans la négation de ses crimes passés et présents.

Il flotte tout au long des 324 pages de ce roman une ambiance pesante et glauque qui prend à la gorge. On est tour à tour écœuré, agacé, pris au tripes par la veulerie et le manque d'humanité des personnes que l'on rencontre. Au centre de tout, il y a l'enfance avilie : celle des petits que l'on a enterré à l'écart dans un petit cimetière sauvage près de leur ancienne prison, il y a ces enfants que l'on exploite encore et toujours en se disant que c'est pour les former, les endurcir, les mener à l'âge d'homme. On prend des coups violents dans cette lecture car l'auteur, tout en gardant une certaine retenue, évoque avec justesse le sort qui leur est réservé. Au détour de certaines conversations ou pensées intimes, on en apprend plus sur la vie des jeunes criminels enfermés. Finalement, le plus atroce est la mentalité qui a découlé de cette fermeture et les pratiques toujours en cours. Rapacité, cupidité et surtout absence de toute barrière morale sont exposées au grand jour dans ce monde paysan si rude et où Dieu est sensé veiller sur tous même s'il est curieusement absent quand le besoin s'en fait vraiment sentir. Banalité du mal, absence d'empathie et vie frustre ont raison de tous les repères que nous pouvons avoir, nous menant dans un voyage livresque éprouvant.

Au plus proche des personnages, l'auteur nous convie à découvrir un monde crépusculaire où les habitudes ont la vie dure, les superstitions aussi. Quand des faits étranges se succèdent comme des troupeaux malades, des morts inexpliquées ou des meules sont incendiées, on se dit au village qu'une malédiction flotte. Il n'en faut pas plus pour que tout le monde s'emballe et que la folie guette. Quand celle-ci finit par exploser tout le monde ou presque est touché. Ce récit est donc cruel, sans filtre et donne à voir une humanité perdue, sans solution où l'existence n'est qu'un cercle vicieux qui se reproduit encore et encore n'épargnant personne. Certes, il y a quelques moments plus légers, les rêveries d'Étienne, les espérances de Jeanne mais la tension ne redescend jamais vraiment et le lecteur captivé contre son gré ne peut que continuer son chemin qui l'enfonce de plus en plus dans un enfer bien humain.

Roman noir à l'écriture implacable, au sens du récit maîtrisé et remarquable, accrocheur dès le premier chapitre, Les Mal-aimés est de ces lectures que l'on n'oublie pas et qui marquent durablement. Rude dans ses thématiques, peuplés de personnages repoussoirs que l'on n'aimerait vraiment pas croiser, il est aussi le roman de l'innocence bafouée à laquelle l'auteur rend un vibrant hommage et un ouvrage qui explore une partie sombre de l'histoire judiciaire française. Une très très bonne lecture à entreprendre si vous avez le cœur accroché.

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mercredi 27 février 2019

"La Guerre en soi" de Laure Naimski

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L'histoire : Paul est un garçon fugueur. Dans sa ville au bord de la mer affluent des hommes qui espèrent franchir la frontière. Avec eux, Paul a trouvé son combat. Une camionnette, des affiches à coller la nuit en catimini. L’ordre aux habitants de ne plus tirer les rideaux sur ceux qui rôdent sous leurs fenêtres. Un jour, Paul disparaît définitivement. Louise se tient debout dans le cercle. Ses mots éclatent : "Mon fils est mort. Il avait vingt-sept ans." Louise cherche un coupable. Sur la plage balayée par un vent glacial, elle épie un homme à vélo, parmi ceux qui fuient la guerre...

La critique de Mr K : Aujourd'hui, chronique d'un roman différent avec La guerre en soi de Laure Naimski, journaliste-auteure qui nous propose une plongée vertigineuse au cœur de l'esprit bouleversé d'une mère qui a perdu son enfant unique. Déroutant par sa forme, cet ouvrage demande au lecteur un lâcher prise total car il lui faut abandonner derrière lui toute velléité de se confronter à un récit classique et balisé. Ce fut une lecture déconcertante et fraîche à la fois malgré une thématique difficile et un personnage principal qui provoque des réactions contradictoires.

Écrit à la première personne, le récit débute directement avec Louise qui doit se raconter dans un groupe de parole face à un homme en blouse blanche. Tout du long, son histoire sera nébuleuse, se concentrant sur ses impressions et sentiments, les détails ne comptent pas, le voyage se faisant plutôt en terme de ressenti. Venue dans cette assemblée pour surmonter son deuil qui peu à peu l'enfonce dans la dépression et le ressentiment, elle revient sur son fils mais aussi sur sa propre enfance, sa vie de couple et la mort prématurée de son époux. Non, Louise n'a pas eu une vie facile.

Elle revient en filigrane sur la relation difficile qu'elle entretenait avec son fils depuis la mort de son mari. Rebelle, il prend fait et cause pour les migrants qui viennent dans le coin en espérant pouvoir traverser la mer pour obtenir une vie meilleure. On se doute que l'histoire se déroule dans le Nord de la France et ce fils fugueur, sauvage, fait peur à sa mère qui croit que ce combat lui enlève son fils. Les contacts de son vivant sont donc ténus et nourrissent sa haine inextinguible envers les étrangers qu'elle peut croiser. Cela donne des moments introspectifs d'une rare virulence qui provoquent le dégoût et en même temps une certaine empathie face à la douleur ressentie par cette mère brisée. Elle cherche un coupable à cette disparition quitte à être injuste, raciste et réactionnaire.

C'est toute la richesse de ce livre qui fournit un portrait nuancé et brut à la fois d'une femme que l'on plaint mais que l'on se prend à détester aussi. La douleur du deuil peut faire perdre la raison et ce processus est décortiqué comme jamais dans ce court roman de 136 pages. Véritable puzzle de sensations, on s'accroche comme on peut à ce personnage central qui n'arrive pas dans un premier temps à dépasser sa peine. On capte au gré de ses pensées, des anecdotes qu'elle nous raconte une histoire familiale douloureuse et une solitude de plus en plus envahissante qu'elle tente de noyer dans l'alcool. C'est éprouvant car il n'y a ici par de filtre autre que le langage.

Ce dernier est très imaginé et mordant, l'auteure conjuguant phrases courtes à portées poétiques et images stylistiques mêlées qui illustrent à merveille le chaos régnant dans cet esprit malade qui tente de survivre malgré tout. D'une grande beauté formelle, on se plaît à se perdre dans les méandres torturés de la psyché de Louise qui, à la faveur d'une rencontre sur la plage, va peut-être réagir et essayer de revenir dans l'humanité malgré le deuil impossible à dépasser. La Guerre en soi est un bel ouvrage qui propose une expérience de lecture décalée et profonde qui plaira à tous les amateurs de récits intimistes et rugueux.

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lundi 25 février 2019

"Les Étonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin" de Julien Dufresne-Lamy

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L'histoire : Depuis qu’il a sept ans, Benjamin Berlin sait lire les pensées des gens. Il lui suffit de les toucher pour entrer dans leur tête. Sans effraction. En catimini. Il est télépathe ! Un pouvoir de sorcier amusant quand il s’agit de jouer des tours à sa sœur mais un secret lourd à porter quand il entend des choses qu’il ne devrait pas savoir. En plus, la vie de la famille est rythmée par les fréquentes mutations du père diplomate. Benjamin Berlin a maintenant treize ans (et il est toujours aussi petit pour son âge !) et un déménagement au Japon le plonge dans un monde nouveau, d’abord indéchiffrable, mais ô combien fascinant. Il va y faire la rencontre de deux Japonais de son âge, Junji et Kurumi, possédant comme lui un don très spécial.

La critique de Mr K: Je vais vous présenter une très belle lecture aujourd'hui avec une petite incartade du côté de la littérature jeunesse avec Les Étonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin de Julien Dufresne-Lamy, un auteur que j'ai déjà pratiqué deux fois. Excellent dans le roman jeunesse mais aussi dans des récits plus adultes, je remettais donc le couvert avec plaisir et je n'ai pas été déçu une fois de plus. Il faut dire que les ingrédients de base étaient faits pour moi : le Japon, un récit initiatique, un jeune héros malicieux et une touche de magie pour saupoudrer le tout. Suivez le guide !

Benjamin n'est pas un garçon comme les autres, il a un don qu'il a découvert très jeune : celui de pouvoir lire les pensées des gens quand il les touche. L'histoire débute lorsque son père qui travaille pour la diplomatie française est muté dans l'Empire du Soleil levant. Voilà la famille propulsée à Tokyo, ville gigantesque qui ne dort jamais. Entrecoupé de quelques flashbacks bien sentis où le narrateur nous raconte les étapes de sa découverte de ses capacités hors norme et la présentation des membres de sa famille, on le suit dans son installation japonaise et bientôt, la nécessité pour lui de s’entraîner pour domestiquer son don et passer des épreuves qui lui permettraient de changer son destin à tout jamais.

Écrit à la première personne, on se prend au jeu immédiatement. C'est qu'il est diablement attachant ce petit bonhomme en panne de croissance, à l'intelligence fine et au caractère taquin bien pénible (sa sœur peut en témoigner). Avec réalisme et distance, il nous décrit sa vie de famille, ses doutes mais aussi ses espérance de jeune garçon. L'ensemble est bien rendu, on est vraiment dans la peau d'un gamin paumé mais plutôt enjoué qui cherche toujours à progresser, à s'en sortir. Très vite, dès son arrivée au Japon, les événements se précipitent avec la rencontre d'autres camarades qui semblent cultiver d'étranges dons. Et puis, il y a ce mystérieux homme sans regard qui semble le suivre un peu partout... L'angoisse monte et les révélations vont finir par pleuvoir, ouvrant en grand l'horizon visible par le commun des mortels. Le parcours de Benjamin est assez captivant notamment dans son évolution dans son rapport aux autres et la fin sortant des sentiers battus qui s'inscrit bien dans l'ambiance générale du roman : découverte de l'autre, de soi et ton humoristique bien placé.

C'est aussi un beau roman sur l'acquisition de la maturité et un récit initiatique qui portera sans doute ses fruits auprès des jeunes lecteurs. Face à tant d'interrogations, Benjamin va devoir apprendre la patience mais aussi à se confier auprès notamment de deux camarades japonais. Pas évident quand on connaît la culture du silence et de l'introspection en vogue là-bas, où l'on se confie peu et où il faut savoir garder la face contre vents et marées. Au fil des pages, l'auteur le confronte à cette culture si exotique pour nous français avec moult détails et noms se rapportant au quotidien. C'est une belle approche de ce pays qui m'a toujours fasciné et qui est ici bien présenté, sans clichés mais avec un souci de clarté et de curiosité qui ne manquera pas de faire mouche. Nourriture, objets courants, concepts plus abstraits sont expliqués au gré des chapitres et des expériences du jeune homme, provoquant une immersion à la fois ludique et érudite.

Le récit est bien mené, ménageant le suspens entre indices concordants et passages plus contemplatifs et explicatifs. On retrouve la langue simple et dynamique de l'auteur quand il s'adresse à un public plus jeune et ça marche ! C'est typiquement le genre de lecture à recommander à nos jeunes pousses, l'ouvrage mêlant récit intime, découverte d'un ailleurs lointain et éléments fantastiques. Un combo efficace que je vous conseille de faire découvrir à vos proches les plus jeunes, ce roman étant recommandé aux plus de dix ans.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Boom
- Les Indifférents

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samedi 23 février 2019

"Les Femmes de Heart Spring Mountain" de Robin MacArthur

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L'histoire : Août 2011. L'ouragan Irene s'abat sur le Vermont, laissant derrière lui le chaos et la désolation. Loin de là, à La Nouvelle-Orléans, Vale apprend que sa mère a disparu lors du passage de la tempête. Cela fait longtemps que la jeune femme a tourné le dos à sa famille, mais cette nouvelle ne lui laisse d'autre choix que de rentrer chez elle, à Heart Spring Mountain.

Elle y retrouve celles qui ont bercé son enfance : la vieille Hazel qui, seule dans sa ferme, perd la mémoire, et Deb, restée fidèle à ses idéaux hippies. Mais si elle est venue là dans le seul but de retrouver sa mère, c'est aux secrets des générations de femmes qui l'ont précédée que Vale va se confronter, réveillant son attachement féroce à cette terre qu'elle a tant voulu fuir.

La critique de Mr K : Retour dans l'excellente collection Terres d'Amérique d'Albin Michel avec cette chronique. Robin MacArthur livre là son premier roman après son fantastique recueil de nouvelles (Le Cœur sauvage sorti en 2017) qui m'avait époustouflé à sa sortie par son écriture naturaliste, poétique et des personnages attachants et toujours justes. Mes attentes étaient donc nombreuses et au final, j'ai dévoré Les Femmes de Heart Spring Mountain en une journée, sans aucune chance de revenir en arrière, pris par le souffle de cette histoire et les thématiques qu'elle remue. Accrochez-vous, on touche ici au sublime !

La mère de Vale a disparu lors du passage de l'ouragan Irène sur le Vermont, un état du nord-est des Etats-Unis. Malgré qu'elle ait quitté sa famille depuis une dizaine d'années pour couper les ponts avec un entourage devenu toxique, la jeune femme n'hésite pas, prépare un sac en vitesse et retourne là-bas pour tenter de retrouver sa génitrice. En arrivant, elle va constater les dégâts laissés par cette terrible tempête et retrouver deux femmes qui ont énormément compté lors de son enfance : Deb et Hazel. À leur contact, au fil de ses recherches et découvertes, Vale va lever le voile sur l'histoire de sa famille, ses origines et dénicher quelques squelettes dans les placards. Elle renoue aussi avec sa terre natale et notamment l'immensité de la nature qui englobe la Heart Spring Mountain, berceau des origines familiales.

Ce roman est avant tout un hommage aux femmes, à leur combat et leur abnégation. À travers de multiples points de vue et des allers-retours entre passé et présent, on croise les informations sur trois générations de femmes qui travaillent, galèrent, aiment, deviennent mères, souffrent et vivent des moments de joie. Roman sur la filiation, sur les liens indéfectibles qui constituent la famille, on aime accompagner Vale dans sa quête de vérité, Deb dans ses souvenirs de jeunesse hippie puis son retour à une vie plus calme, Hazel et Lena les deux sœurs cohabitant presque dans la même maison, l'une veillant au grain et sur la ferme, l'autre n'ayant comme compagnon qu'une chouette borgne à qui elle se confie. Bien que vivants à des époques différentes, on fait vite le lien entre elles, leur caractère, leur apparence physique, leur manière de voir le monde, tout s'imbrique petit à petit pour livrer une véritable saga qui à défaut d'être aventureuse et virevoltante est vraie et terriblement touchante. Tous les protagonistes sont attachants et longtemps leur souvenir reste gravé en nous.

Car c'est de la vie dont il est question ici. L'auteure nous donne à lire de superbes pages sur la maternité, l'amour inconditionnel qu'une mère peut dispenser à son enfant, la relation unique qui l'unit avec la chair de sa chair et que l'on doit absolument entretenir au risque de briser l'essentiel. L'amour aussi est prégnant dans ces lignes avec la recherche de l'être aimé et de la communion de deux âmes avec les dérapages qui vont avec parfois. Et puis, il y a les drames avec notamment une très belle évocation du deuil, événement hautement douloureux auquel on doit se préparer ou que l'on subit sans que l'on soit prévenu. Avec pudeur, concision et un souci de réalisme sans fioriture, Robin MacArthur nous assène coup après coup une multitude de sentiments contradictoires et de questionnements qui habitent ses personnages. On nage en pleine humanité sans filtre, ni promesse de happy end car l'essentiel est de coller au destin des personnages, gens ordinaires que rien au départ ne fait sortir du lot. L'intime rencontre donc ici l'universel, cette famille c'est un peu la nôtre, la vôtre...

Et puis, il y a l'évocation de la nature et du respect de l'environnement qui est central dans cet ouvrage. On prend son temps ici, on vit avec les éléments, jamais contre eux. Les catastrophes naturelles énumérées au cours du récit sont là pour nous rappeler que nous sommes peu de choses et que l'homme a tort de jouer avec la nature. Omniprésence de l'eau, des forêts, du froid aussi sont autant de références à une nature environnante qui englobe les personnages et leur rappelle constamment l'essentiel : nous ne sommes que de passage. Les références aux amérindiens, au mouvement hippie en rajoute une couche et ce roman à sa manière, apporte sa pierre à l'édifice de la lutte contre le réchauffement climatique. Il est bon d'entendre une voix américaine non politique s'exprimer sur le sujet quand on sait qui préside la première puissance mondiale depuis déjà trop longtemps.

Je pourrais gloser encore longtemps sur cette lecture qui m'a littéralement rendu accro. J'ai retrouvé la langue si subtile de l'auteure, son amour pour ses personnages et la beauté des espaces naturels. C'est cette littérature américaine là que j'aime, celle des petites gens, des parias, des marginaux dont la vie passe sans qu'on s'en aperçoive mais qui se révèle tellement enrichissante. Un grand moment de lecture qui m'a profondément ému.

jeudi 21 février 2019

"Happy !" de Grant Morrison et Darick Robertson

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L’histoire : Nick Sax voit tout en noir : sa vie, sa ville, son boulot de tueur, après des années comme flic respecté, puis corrompu. Un contrat qui tourne mal l’envoie à l’hôpital, et c’est la fuite en avant : la mafia aux trousses, les ex-collègues juste derrière, et un tueur d’enfants qui sème la terreur. Et son costume de père Noël, qui va bien avec la saison froide qui gèle les rues ajoute à l’atroce farce morbide dans laquelle baigne un Sax au bout du rouleau. Jusqu’au moment ou un petit cheval volant tout bleu se présente: il est seul à le voir, et cette apparition propose de règler presque tous ses problèmes...

La critique de Mr K : Chronique d’un comics qui dépote aujourd’hui avec Happy ! de Grant Morrison et Darick Robertson, œuvre hardboiled par excellence qui ne plaira pas à tout le monde. Thématiques déviantes et ultra violence assumée sont au programme d’un récit survitaminé qui m’a de suite séduit par son côté jusqu’au-boutiste sans concession. Lorgnant vers la série des Sin City de master Miller, j’ai littéralement dévoré ce court volume de 112 pages qui restera longtemps gravé dans ma mémoire.

Au centre de l’histoire, on retrouve Nick Sax, un ex flic ripou converti en tueur à gage. Lors d’un contrat, les choses ne vont pas se dérouler comme prévu et notre antihéros devient une cible, rôle auquel il n’est pas habitué. La mafia toute puissante de New York et la police métropolitaine sont désormais à ses trousses, le chasseur devient proie. Comme si cela ne suffisait pas, le voila en proie à ce qu’il prend tout d’abord pour une hallucination: une petite licorne bleue volante lui apparaît et lui annonce qu’il est le seul à pouvoir la voir et qu’il a une mission: sauver une petite fille nommée Haley, prisonnière d’un tueur d’enfant grimé en père Noël. Commence alors un voyage initiatique pour cet homme dont la vie s’est transformée en enfer depuis bien longtemps et qui a peut-être une ultime occasion de redonner du sens à son existence.

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La couleur est donnée dès les premières planches, le cauchemar est en marche. Plongé dans un monde interlope, le lecteur est directement au prise avec la lie de l’humanité. Il y a peu ou pas d’espoir dans cette ville livrée au crime organisé qui s’appuie sur le pouvoir en place pour asseoir son emprise. Policiers corrompus, mafieux cruels aux méthodes vicieuses et sans pitié sont au menu. Pas de fioriture, la violence est partout présente, à commencer par le langage ordurier qui s’échappe de chaque bulle avec des personnages qui semblent n’avoir rien à perdre et donnent libre court à tous leurs instincts. Ça prend à la gorge, écœure même parfois avec des cases fourmillant de détails peu ragoûtants. Ce n’est pas pour rien que la motion "pour public averti" a été apposée sur la quatrième de couverture.

Mêlant personnages de polar, approche fantastique parfois avec le personnage de la licorne, c’est un drôle de mélange qui nous est proposé un peu à la manière du cinéma Grindhouse remis au goût du jour par Tarantino et Rodriguez il y a quelques temps. Protagonistes caractérisés en quelques pages, limites caricaturaux (le genre comics à ses codes), rien ne nous est épargné de leurs vicissitudes. Ainsi Nick Sax est au trente sixième dessous ayant perdu tout ses repères moraux et subsistant par ses aptitudes au meurtres et à la loi du talion. Gunfight, trahisons, coups de pokers sont sa vie qui semble lui échapper malgré sa très grande assurance et un humour cynique dévastateur. Il faut dire que ses adversaires ne sont pas fins et sont d’une extrême cruauté. L’argent roi, les réseaux criminels sont explorés en profondeur avec une fenêtre sur ce que l’humanité peut faire de pire avec notamment le trafic d’être humain, la pédopornographie et la corruption généralisée qui gangrène une société malade de ses vices. Le parrain inaccessible vous fera trembler ainsi que ses hommes de main impitoyables aux méthodes extrémistes.

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Seule éclaircie dans ce monde déviant, la mystérieuse licorne dont la nature est très vite révélée et ouvre le récit vers des horizons peut-être meilleurs. Là encore, le choix en revient à Nick qui va devoir s'engager comme jamais auparavant et peut-être toucher à la rédemption. La confrontation entre l’homme brisé et cet être imaginaire va bousculer les lignes, alterner confrontation brutale et révélations plus touchantes sur le passé du héros. On reste dans du classique mais quand les recettes fonctionnent, il n’y a pas de raison de s’en priver. J’ai retrouvé, à plusieurs reprises, des arcs narratifs propres au personnage Marv de la série Sin City évoquée précédemment. Cet aspect du récit le sort du simple déballage de violence pour entrer dans une trame plus ouverte sur les possibilités d’évolution d’un personnage pourri jusqu’à la moelle. Intéressante, la fin achève le récit en apothéose de façon attendue mais logique.

L’ouvrage en lui-même est un bijou en terme de forme. Dessins léchés, action brute de décoffrage et passages plus intimistes s’alternent et offrent une immersion totale dans un univers borderline qui séduit autant qu’il choque. Moi qui aime être bousculé, j’ai été servi et j’en redemanderai presque tant l’ouvrage se lit vite et bien. Une sacrée expérience que je recommande à tous les amateurs de sensations fortes et de récits extrêmes. Une série a été adaptée pour la télévision (sans doute de manière plus soft), je m’en vais la regarder dans les semaines à venir.

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mardi 19 février 2019

"Trop de choses à se dire" de Marie France Versailles

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L'histoire : Des gens comme on en croise tous les jours. Des maisons devant lesquelles on passe.
Que savons-nous des autres ?
Ceux-ci voient leurs projets de vie incompris ou malmenés.
Faire de son mieux ne suffit pas toujours… dit l’un d’eux.
Et puis ils découvrent que parfois, au cœur d’un regret, s’ouvrent de nouvelles pistes. Et que leur revient le goût du voyage.
Huit rencontres. Huit nouvelles. Qui nous parlent de nous

Imaginer quelqu’un. Le poser sur le papier. Le doter d’un entourage, d’un lieu de vie, de soucis, d’amours, de bonheurs, de souvenirs, de tout ce qu’il faut pour qu’il prenne âme et chair. Et puis, avec lui – ou elle – tracer un chemin…

La critique de Mr K : Voyages en terres belges aujourd'hui avec ma chronique du recueil Trop de choses à se dire de Marie France Versailles paru il y a peu aux éditions Quadrature. C'est ma quatrième lecture d'un ouvrage de cette petite maison d'édition qui se spécialise dans la nouvelle contemporaine et chaque incursion dans leur catalogue m'a à chaque fois ravi et fourni de belles émotions. Je peux d'ores et déjà vous dire qu'il en a été de même avec cette parution.

Huit petits récits composent ce recueil avec pour point commun la notion de rencontre, celle qui nous confronte au monde, à autrui mais aussi à nous-même, nos choix et parfois nos errances. À travers les protagonistes qui nous sont présentés, on s'interroge donc sur la matière humaine en elle-même, nos espérances, nos joies mais aussi nos sorties de route, nos déprimes à l'heure de faire le bilan de nos vies. Clairement, on ne navigue pas vraiment dans la bonne humeur dans ces textes mais plutôt dans une forme de mélancolie et d'introspection douloureuse le plus souvent. La condition humaine étant ce qu'elle est, ce sentiment d'insatisfaction qui nous habite souvent est ici très bien révélé et exploré à travers des personnages très différents les uns les autres mais que l'on a sans doute déjà croisé autour de nous, dans la vraie vie sans pour autant qu'on ait pris la mesure de leur existence.

Ainsi, on croise Jean-Jacques, un homme totalement déboussolé depuis son licenciement économique et le départ de sa compagne. En intérim, il décroche un travail d'aide à domicile et semble renaître auprès des contacts qu'il noue avec les usagers de ses services. Il se ressent à nouveau utile mais son enthousiasme pourrait bien être douché... Une jeune fille doit apprendre à gérer sa vie toute seule face aux démissions successives de sa mère et son père, cela passant par l'abandon de ses études pour intégrer le monde du travail. Une vieille dame isolée angoisse quant au sort de sa grande sœur hospitalisée qui perd la mémoire, les souvenirs n'étant plus partagés, elle décide de continuer à les cultiver avec notamment sa fille qui vient lui rendre visite. Un homme lors d'une rencontre au restaurant voit sa vie bousculée et va se voir proposer un projet fou pour terminer ses vieux jours. Une grand-mère cache un lourd secret à son petit fils qu'elle adore, on suit ses réflexions et ses doutes intérieurs. Une autre vieille dame isolée dans son appartement traverse une canicule estivale étouffante entre bains rafraîchissants et réflexions profondes sur sa vie. Enfin, Clémence a tout quitté suite à la condamnation de son fils, elle ne rêve plus que de mer et de calme. Cependant des inconnus qui vont croiser sa route vont changer ses plans...

C'est autant de destins qui donnent lieu à de courts récits n'excédant pas les 20 pages et nous mettent aux prises avec un réel obsédant et pas si lointain de nous. Rythme lent, trajectoires elliptiques et dialogues magnifiés par une simplicité désarmante hantent ces pages où l'être humain se livre à nu entre pudeur et souffrance intérieure. Par moment, une lumière s'allume, une graine d'espoir semble germer sur ces vies embourbées dans un quotidien difficile, mal vécu. On est touché en son for intérieur par l'écriture souple et délicate pénétrant les chairs et les esprits avec une justesse qui ne se dément jamais. Ces vies aux apparences banales livrent une grande richesse de situations, de sentiments et d’interactions humaines avec notamment de grands focus sur la famille, son organisation, les rapports de force qui peuvent y régner, leurs dysfonctionnements aussi. On navigue donc à vue, sans certitudes avec l'impression qu'il suffit d'un rien pour que l'être bascule et change de route. Les dénouements volontairement ouverts ouvrent à la réflexion les chemins du possible, à chacun de décider plus ou moins ce qu'il adviendra de ces âmes qui d'ailleurs à l’occasion se croisent d'une nouvelle à l'autre, ce qui rajoute un fil conducteur supplémentaire non négligeable.

Dans Trop de choses à se dire, les textes se répondent, se complètent et accompagnent durablement le lecteur pris dans l'engrenage, sans aucune possibilité d'y échapper. L'auteure au final nous parle de nous, nous entraîne dans la complexité d'une vie humaine et réussit le pari ô combien difficile de caractériser personnages et actions en très peu de lignes. C'est beau, c'est pur, c'est vrai. Les amateurs ne peuvent décemment pas passer à côté !