lundi 24 février 2020

"Miroir de nos peines'' de Pierre Lemaitre

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L’histoire : Avril 1940. Louise, trente ans, court, nue, sur le boulevard du Montparnasse. Pour comprendre la scène tragique qu'elle vient de vivre, elle devra plonger dans la folie d'une période sans équivalent dans l'histoire où la France toute entière, saisie par la panique, sombre dans le chaos, faisant émerger les héros et les salauds, les menteurs et les lâches... Et quelques hommes de bonne volonté.

La critique de Mr K : C’est avec le cœur transi que j’ai refermé cet ouvrage qui clôt la trilogie de Pierre Lemaitre sur l’Entre-deux-guerres entamée avec Au revoir là-haut et Couleurs de l’incendie, deux belles réussites littéraires qui m’ont séduit au plus haut point. Miroir de nos peines conclut magistralement le cycle avec une évocation aussi juste que fougueuse de la débâcle de la France en 1940 et en proposant une trame romanesque d’une force incroyable. Difficile après une telle lecture de se replonger dans un roman tant il faut laisser retomber la foule d’émotions qu’il a pu procurer.

Quatre personnages se partagent les premiers rôles dans une Histoire mouvementée qui voit notre pays perdre la guerre en sept semaines et les longues files de réfugiés s’élancer sur les routes de France dans le terrible épisode de l’Exode. Nous les suivons de manière croisée dans leurs démêlés personnels jusqu’à (on s’en doute bien) ce qu’ils finissent par tous se croiser dans un acte final très émouvant. Le procédé narratif est des plus classiques mais c’est bien connu, c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes et celle-ci a une saveur délicate et onctueuse à souhait. Quand on y a goûté, impossible de ne pas se resservir et l’addiction est immédiate.

Louise, institutrice la semaine et serveuse chez M. Jules le week-end va du jour au lendemain devoir faire face à des révélations fracassantes qui vont remettre en causes ses certitudes sur son passé familial. Cela va l’amener à partir pour creuser les choses et retrouver quelqu’un qu’elle ne connaît ni d’Eve ni d’Adam. Gabriel et Raoul sont quant à eux des soldats affectés sur la ligne Maginot qui vont devoir compter l’un sur l’autre malgré une inimitié certaine, les événements vont finir par les rapprocher. Désiré est plus étonnant, escroc de haut vol, il alterne les fausses identités pour faire des bénéfices substantiels (il est tantôt avocat, agent de propagande et même prêtre !). Enfin, Fernand est garde mobile chargé d’encadrer les prisonniers politiques et militaires d’une IIIème République plus que vacillante... Rien ne semble donc relier ces destinées disparates mais au fil du récit des éléments vont être révélés, reliant peu à peu ces personnages, des liens tenus se muant même en liens très puissants. Dans ce domaine, l’auteur est un maître en terme de dosage, de finesse et de construction. Un vrai régal !

La guerre est au centre de toutes les préoccupations, tous ses aspects sont abordés soit frontalement soit de manière détournée. Les faiblesses du dispositif militaire français, l’incurie des gradés, le désarroi des soldats face au désastre annoncé, les privations et le début des grandes pénuries pour les civils, la panique de l’État (le passage sur la destruction de devises est édifiant) mais aussi des gens qui s’enfuient en laissant tout derrière eux sont autant de passages d’un réalisme de tous les instants. L’immersion est totale et je peux vous dire qu’il faut s’accrocher tant l’auteur s’amuse à nous balader dans tous les sens comme ses personnages. On passe vraiment par toutes les émotions.

Espoirs et drames se succèdent au fil des péripéties, des séparations douloureuses, une histoire d’amour poignante, les épreuves successives forgent nos personnages et leur font vivre mille péripéties qui tiennent en haleine le lecteur, prisonnier de ces pages. Pierre Lemaitre est un conteur hors pair dont le style vif et incisif emporte son lecteur dans un tourbillon de sensations porté par un souffle romanesque qui ne se dément jamais. On a affaire à un grand roman qui procure de multiples nuits blanches. Un pur bonheur de lecture à côté duquel il ne faut pas passer !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
Robe de marié
Au revoir là-haut
Trois jours et une vie
- Couleurs de l'incendie
- Cadres noirs


samedi 22 février 2020

"L'Invention d'Adelaïde Fouchon" de Natacha Diem

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L’histoire : Adélaïde, petite fille spéciale vit dans une famille vraiment pas comme les autres.

Elle a comme tout le monde ou à peu près une mère un grand frère et des grands-parents. Mais tout le monde n'a pas une chatte nommée Rapoustine et un hamster baptisé Éluard... ni deux papas. Pour se sentir "normale" elle va s'épuiser pendant toute son enfance à courir partout et à tenir le devant de la scène... Adélaïde adulte choisit de rester en retrait derrière son homme leurs enfants et son chat...

Lorsqu'elle reçoit un coup de fil de Bruxelles lui annonçant la mort de son père sa vie ou la perception qu'elle en a se disloque et les souvenirs surgissent et se bousculent : Adélaïde s'emporte !

La critique de Mr K : Je vais vous parler aujourd’hui d’un livre très original qui m’a littéralement happé durant deux jours. L’Invention d’Adelaïde Fouchon de Natacha Diem est un premier roman, ce qui le rend encore plus impressionnant. Aussi rafraîchissant que mélancolique, il nous propose un personnage principal hors du commun (de ceux dont on se souvient longtemps après sa lecture) et présente une écriture qui mélange à la fois sensibilité et urgence. Oui, on peut le dire, je suis tombé amoureux d’Adelaïde Fouchon !

L’ouvrage s’apparente à un roman d’apprentissage autour de l’amour : celui que l’on cherche, celui que l’on doit reconnaître mais aussi l’amour que l’on doit se porter à soi-même ce qui est loin d’être évident parfois. Ce court roman de 205 pages nous propose de découvrir Adelaïde, une mère de famille à priori comblée qui vient de perdre un de ses pères. En effet, elle a vécu dans une cellule familiale un peu particulière qui ne plairait sans doute pas aux tenants de l’ordre moral réac. Cette perte est un électrochoc pour la jeune femme qui partage avec nous et redécouvre les souvenirs de son passé tumultueux et les réflexions qui l’assaillent suite à cette disparition.

On alterne donc, un chapitre sur deux, le point de vue de l’enfant et celui de l’adulte qu’elle est devenue. Le procédé est bougrement intéressant et bien pensé, on pénètre vraiment dans la vie d’Adelaïde qui vous l’avez compris a du mal à se connaître elle-même. Enfant exubérante qui veut sans cesse être au centre de l’attention, elle semble être devenue une adulte effacée derrière sa famille. Par une série d’allers-retours, d’anecdotes bien senties, de questionnements intérieurs et de bouleversements que seule la vie réserve, on rentre dans une psyché complexe entre rires et larmes. On sourit beaucoup en effet devant les frasques de cette gamine survoltée qui n’a pas la langue dans sa poche. Vivant avec sa maman et deux papas, elle doit s’agiter pour exister et se construire dans un monde composé d’adultes autocentrés qui connaissent leurs propres soucis. Seulement voila, les repères changent, chacun fait sa route et pour ne pas trop souffrir, la petite va occulter certains souvenirs. Le décès du père va faire ressurgir des choses enfouies et la faire réagir. Elle doit affronter ses peurs, sa culpabilité aussi. Cela ne se fera pas sans heurts et sans remises en question.

On aime instantanément Adelaïde. On aime sa sensibilité à fleur de peau, sa volonté d’en découdre avec la vie, avec les autres. Elle force le respect et c’est un sacré petit bout de femme qu’on nous présente là. Très vite cependant, une certaine mélancolie s’installe. Malgré des saillies surprenantes, un enthousiasme et une volonté de mordre la vie à pleine dent, la vie est cruelle et se construit parfois avec des désillusions qui font mal et tirent un individu vers le bas. Le ton change au fil du livre, la jeune femme repense avec tristesse à ce qu’elle a perdu et pense même à revenir en arrière quitte à sacrifier ceux qu’elle a connu. Très intimiste dans son approche, le récit explore la moindre parcelle de cette âme abîmée, ses espérances, sa sexualité, son rapport aux autres. Volontiers ambigu parfois, le personnage devient rugueux et bien mystérieux. Rarement, j’ai pu lire un portrait de femme aussi déchirant et émouvant.

Et puis, il y a cette écriture si particulière qui conjugue finesse des mots avec urgence et crudité. On prend les phrases parfois comme autant de coups assénés avec force et passion. C’est bien simple, l’auteure nous transmet instantanément toutes les pensées et perceptions d’Adelaïde avec une fraîcheur et une justesse qui fait du bien même dans les moments les plus sombres que traverse l’héroïne. Cette lecture fut donc une sacrée bonne surprise procurant un plaisir de lire assez exceptionnel. Je ne peux que vous conseiller de tenter l’expérience à votre tour !

jeudi 20 février 2020

Bienvenue Little K !

Ce n'est pas dans nos habitudes d'abandonner notre Capharnaüm éclairé sans vous en informer. Même quand nous partons plusieurs semaines en vacances, nous programmons toujours quelques billets pour ne pas le laisser au point mort trop longtemps. Cependant, cela fait 20 jours que la lumière s'est éteinte ici sans explication. Et pour cause ! Nous avons été quelque peu pris de court !

La veille encore, je mettais en ligne notre chronique à 4 mains du film "Les Misérables" de Ladj Ly. Le jour même, dimanche 2 février, j'avais prévu de faire des crêpes, comme ce fut le cas chez beaucoup de monde. Mais c'était sans compter un événement majeur qui se préparait en secret : notre petite crêpe est arrivée le jour de la Chandeleur avec 2 semaines d'avance ! Une vraie petite bretonne ! Avouez que niveau excuse pour notre absence, on ne peut guère faire mieux. Et comme date de naissance, comment faire plus classe qu'un palindrome : 02/02/2020 ?

Little K

Sans rentrer dans les détails que je ne veux pas une fois de plus évoquer (si vous êtes curieux, vous avez un aperçu des choses sur mon compte Instagram), la naissance (et tout ce qui l'entoure) fut compliquée pour toutes les deux. Nous avons eu quelques difficultés à l'accouchement et sommes restées plus longtemps que prévu à la maternité avant de rentrer à la maison avec l'HAD. Nous avons été très bien entourés tous les 3 par un personnel de santé incroyable de bienveillance et d'implication. Nous le sommes d'ailleurs encore aujourd'hui. Cela prendra du temps mais aujourd'hui, à J+20, tout le monde va mieux et cela n'ira qu'en s'améliorant désormais. On construit petit à petit notre petit nid...

Nous reviendrons donc peu à peu aux affaires dans le coin. Mr K continue d'écrire des chroniques et ne va pas tarder à reposter par ici. De mon côté, je vais reprendre les réseaux sociaux mais pour la lecture, c'est bien plus compliqué. Il viendra bien un moment où il sera possible de caser quelques lignes de lecture dans ce nouvel emploi du temps bien différent de celui dont j'étais habituée jusqu'alors. D'autant plus que j'ai une catégorie "album jeunesse" à créer et de formidables ouvrages à vous présenter !

Je retourne aux tétées et autre couches, entre deux phases de "comatage" pour reprendre des forces, et vous dis à tout bientôt. Ici ou là. D'ici là, vous pourrez compter sur Mr K pour vous abreuver de conseils lecture ! Le Capharnaüm éclairé is back, dans une version enrichie ! C'est plutôt cool non ?

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samedi 1 février 2020

"Les Misérables" de Ladj Ly

Les Misérables afficheL'histoire : Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil, dans le 93. Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris et Gwada, deux "Bacqueux" d’expérience. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes...

La critique Nelfesque : On a mis du temps avant de se déplacer en salle pour aller voir "Les Misérables" de Ladj Ly. Pour des raisons personnelles et d'emplois du temps essentiellement parce que l'envie de le voir était énorme depuis sa présence à Cannes. Ceux qui me connaissent savent que j'aime beaucoup ce festival que je suis chaque année de façon assidue par leurs différents canaux de communication et leur chaîne dédiée qui permet de voir, outre les montées des marches, les interviews, les conférences de presse... Bref j'épluche ça très attentivement et ce film ci a retenu mon attention très tôt.

C'est donc il y a 10 jours que nous avons fait connaissance intimement avec "Les Misérables". Oui, je dis intimement parce que c'est un film profond, qui ne se contente pas de voir les choses en surface et qui ne fait pas de prosélytisme. Ici il n'y a pas de "camp" mis en valeur plus qu'un autre, pas de parti pris pour les uns ou les autres, juste un constat et une retranscription d'une rare sincérité de ce qu'est la vie en banlieue que l'on soit flic, gérant de kébab, ados, enfants, mère de famille...

C'est avant tout cette façon de voir les choses et les gens, sans oeillères et en toute transparence qui m'a plu dans ce long métrage. Ladj Ly a vécu (et vit encore) en banlieue et ça se sent. Il a expérimenté les injustices, a été témoin de beaucoup de choses révoltantes, pour autant il a su garder un regard plein d'empathie et de compréhension pour tous ceux qui font la vie en cité.

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On sent très vite une certaine tension en visionnant ce film. De l'appréhension mais aussi un je ne sais quoi d'inéluctable. Des jeunes, qui font certes des conneries, mais qui ne sont que des conneries de mômes, se retrouvent face à des violences émanant de tous les côtés. La violence de la société dans laquelle nous vivons, la violence du regard posé sur eux, la violence des flics, la violence des adultes souhaitant les accompagner "religieusement". Des flics qui font leur travail du mieux qu'ils le peuvent avec les moyens qu'on leur donne. La vision de Stéphane, fraîchement arrivé dans le service, permet vraiment de mettre le doigt sur des attitudes complètement aberrantes et qui sont pourtant entrées dans les moeurs au sein des quartiers. De la violence dans les yeux de tout le monde qui très vite va amener à une situation inextricable. Une boule de haine qui va gonfler au fil de son chemin et devenir une véritable bombe faisant froid dans le dos à la fin du long métrage. Un constat d'échec pour tout le monde qui fait mal au ventre...

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J'ai adoré ce film. Je m'en doutais avant de le voir. J'en ai eu la confirmation. Macron l'a visionné et a eu une réaction hallucinante, disant être bouleversé et demandant à son gouvernement d'agir. Le même qui a mis un terme aux "plans banlieues" qui concernaient l'habitat, l'emploi, les moyens affectés à la police, l'échec scolaire... Le dernier en 2018 a reçu une belle fin de non recevoir de la part de notre cher président si bouleversé ici. Une belle récupération politique, une jolie posture, du cynisme pour ne pas dire autre chose...

"Les Misérables" ne peut indéniablement pas laisser de marbre. C'est un film émouvant pour tout ce qu'il montre, pour les personnages qu'il nous donne à voir et auxquels on s'attache, qui nous laisse désarmé face à un constat sans appel mais qu'il faut voir pour se confronter à la réalité. Pas des plus joyeux, on finit sur les rotules avec un air hagard quand la lumière se rallume mais bon dieu que le cinéma social est nécessaire !

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La critique de Mr K : 6/6, quelle claque que ce film mes amis ! On a beau s’y préparer vu la réputation plus que flatteuse du métrage et son succès mérité au box office, on sort tout tremblant et émotionné d’une telle session cinéma. Grand Prix du jury au Festival de Cannes l’année dernière, c’est le genre de film qui marque et fait réfléchir à la fois. Il paraîtrait même que Micron Ier aurait été touché par l’œuvre... Mouaiiis, j’y crois à mort à la vue de l’actualité politique et l’angle répressif de sa politique...

Dans ce film, il est question des cités et plus particulièrement d’un quartier de Montfermeil où un jeune garçon va filmer avec son drone une bavure policière. S’ensuit un début d’embrasement qui va mettre dos à dos les responsabilités de chacun face à un drame terrible : des policiers réactionnaires qui essaient de se couvrir, des frères musulmans qui attisent la haine et les grands frères qui tiennent la boutique en se moquant impunément de la loi mais aussi des plus jeunes du quartier. Au fil du déroulé, la tension monte crescendo et va mener à un dernier acte suffoquant qui va remettre les compteurs à zéro face à une menace que personne n’a vraiment voulu voir. Glaçant !

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Le réalisateur alterne les points de vue et propose des personnages tout en nuances. Chacun ici a sa part d’ombre et de lumière, pas de manichéisme donc mais un miroir très fidèle de l’humanité qui hante ses lieux. Ainsi, même la pire ordure cache quelque chose de positif qui, même s’il n’excuse en rien les pratiques et propos douteux, éclaire sa personnalité. Le capitaine de la BAC par exemple, qu’on déteste dès le départ s’avère être un bon père de famille, un tenant de l’ordre islamiste dégage un charisme impressionnant et une réelle préoccupation pour son prochain (s’il est de son bord), le maire du quartier tient son quartier d’une main de fer mais reste à l’écoute de chacun... Pour autant, on n’est pas rassuré, la République a décidément fui ces quartiers sensibles où la misère est partout. D’ailleurs, tous les protagonistes de cette histoire sont misérables à leur manière et la sentence hugolienne présente en tout de fin de métrage est là pour le rappeler.

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Filmé à la manière d’un documentaire avec un sens de la mise en scène inouï, on plonge littéralement dans le quotidien des gens pendant une journée. La tension est palpable dans la plupart des plans, les acteurs jouent juste (ce n’est pas vraiment des rôles de composition pour le coup) et l’ensemble est d’une crédibilité sans faille. Ayant vécu dans le 93 durant cinq ans, ayant côtoyé dans le cadre de mon métier des jeunes du même type, j’ai trouvé ce film très fidèle à la réalité. Le langage et certains codes ont changé bien évidemment mais on retrouve l’énergie, la fougue et la colère qui animent nombre de ces jeunes déshérités qui subissent vexations et apartheid au quotidien. C’est la débrouille et le crime organisé qui rythme la vie de certains, donnant lieu ici à des passages d’une grande mélancolie à commencer par le petit jeune qui sera victime plus tard de la bavure et qui vit d’expédients.

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Un triste monde tragique nous est donc donné à voir avec ces enfants livrés à eux-mêmes dès leur plus jeune âge, les fondamentalistes qui remplacent les flics dans le rôle de briseurs de trafic, ces communautés qui s’opposent alors qu’ils auraient bien plus à gagner en s’entraidant ou encore ces membres de la BAC qui se sentent tout puissants. La colère monte inexorablement chez le spectateur qui en prend plein la face et ne peut se raccrocher à aucun personnage ou parti tant le vice est caché partout (sauf peut-être pour le nouveau poulet qui débarque dans la brigade). On ressort vraiment ébranlé de ce film vraiment à part et qui je l’espère marquera tous les esprits et obligera nos responsables à penser la banlieue comme autre chose qu’une zone de non droit et bel et bien comme un vivier de talents et de solidarité. On peut toujours rêver...

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jeudi 30 janvier 2020

"Confessions d'un enragé" de Nicolas Otero

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L’histoire : Fin des années 1970. Dans les rues de Rabat au Maroc, Liam, un petit garçon, est attaqué par un chat errant. Transporté d’urgence à l’hôpital, le diagnostic est sans appel : il a attrapé la rage. Gravement contaminé mais soigné à temps, Liam a frôlé la mort, mais sa vie s’en retrouvera changée à jamais. Hanté par le fantôme de ce chat, le jeune garçon va développer des capacités hors-norme, et une sauvagerie quasi animale...

La critique de Mr K : Très belle découverte que cette BD emprunté au CDI de mon établissement, chaudement recommandée par ma collègue documentaliste. Confessions d’un enragé de Nicolas Otero s’est révélé être une très belle expérience de lecture se situant à la confluence du récit initiatique et du fantastique sur fond de drame intime qui bouleverse une existence. Accrochez-vous, ça dépote !

Le petit Liam vit avec ses parents expatriés au Maroc, la vie est douce pour le jeune garçon : le soleil, les jeux et disputes avec son frère et une famille soudée. Lors d’une énième partie de football avec son frère, il va se faire griffer sévèrement au visage par un chat atteint par la rage. Envoyé en urgence à l’hôpital, une première injection lui sauve la vie mais le virus est en lui. Gardant une cicatrice au visage, il va surtout garder des séquelles de la maladie qui semble toujours dormir en lui. Dans ses cauchemars, la rage prend la forme du chat qui l’a agressé et avec qui il entame un long combat, de ceux que l’on mène pour garder la tête hors de l’eau, pour rester maître de sa vie.

Le récit après quelques planches d’exposition démarre fort. Nous découvrons l’histoire à travers les yeux de ce gosse de quatre ans qui au départ ne comprend pas grand-chose à ce qu’il lui arrive. L’équilibre cède la place à l’incertitude, l’incompréhension puis la peur. Ses parents, si rassurants, montrent des signes inquiétants, des bouleversements à sens uniques se produisent. La famille est obligée de rentrer en France, c’est pour le jeune garçon la nécessité de poursuivre un traitement radical et douloureux. Puis c’est le début de l’apprentissage de la peur. Car même s’il semble guéri, la maladie n’en a pas fini avec lui. Elle se matérialise alors en ce chat malade qui le poursuit et le menace. Le combat débute, les rounds s’ensuivent avec à chaque fois une défaite pour le jeune garçon qui voit sa vie s’effilocher à chaque coup de butoir. L’enfant cède la place à l’adolescent puis au jeune adulte avec les différentes phases de développement que cela implique. Déjà qu’en temps normal, ces époques de transition ne sont pas facile, avec cet handicap invisible, les marches à franchir sont très importantes voire dangereuses.

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Ce n’est pas facile de narrer cela et Nicolas Otero s’y emploie avec talent et justesse. Fulgurant dans sa manière de raconter les choses, méticuleux dans son approche psychologique, le récit bien que très sombre est addictif et particulièrement réaliste malgré des éléments fantastiques qui peuplent cauchemars et hallucinations de Liam. La métaphore filée du chat malade, de ces vies multiples que l’on égraine au fil des épreuves marquent le lecteur dans sa chair, on prend de sacrées claques avec ce récit sans concession et pourtant très tendre par moment. L’auteur y parle d’un être fragile face à la maladie mais pas que. Il est question aussi de la famille, des rapports qui changent dans une fratrie ou dans le rapport que l’on entretient avec ses parents. C’est aussi l’éclosion de la sexualité, du rapport complexe que l’on noue avec l’autre avec parfois la lumière au bout du chemin même si rien ne semble jamais définitif ou sûr. On marche constamment sur des œufs avec un Liam qui se cherche, tombe souvent, doit se relever malgré tout et parfois se perd en chemin. L’empathie fonctionne à plein régime et l’on passe par nombre d’émotions contradictoires, le ventre se noue et l’on finit l’ouvrage littéralement sur les genoux avec un dernier acte d’une grande intensité.

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Seul bémol, pour mieux expliquer la maladie, l’auteur introduit sur plusieurs planches au gré du déroulé, l’intervention d’un docteur spécialiste de la rage. Même si cet apport est nécessaire (et instructif par ailleurs), j’ai trouvé cela légèrement indigeste par moment, trop didactique. Pour autant cela ne gâche pas vraiment la lecture surtout que comme pouvez le voir sur les planches reproduites ici, l’ouvrage est de toute beauté. Un trait vif, un récit volontiers hargneux (pour ne pas dire enragé - sic -), des couleurs qui explosent la rétine malgré une tonalité globale très sombre achèvent de conquérir le cœur du lecteur prisonnier d’un récit aussi puissant qu’émouvant. Une très belle expérience que je vous encourage à tenter à votre tour.

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lundi 27 janvier 2020

"Sang chaud" de Kim Un-Su

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L’histoire : Huisu, homme de main pour la mafia de Busan, atteint la quarantaine avec pas mal de questions. Jusque-là, il n'a vécu que pour les coups tordus, la prison, les exécutions, tout ça pour se retrouver dans une chambre minable, seul, avec pour horizon des nuits passées à dilapider son argent au casino. il est temps de prendre certaines résolutions... avec un solide couteau de cuisine dans son poing serré.

La critique de Mr K : Vous aimez les polar bien noirs, servis bien frappés ? Ce roman est fait pour vous ! Sang chaud de Kim Un-Su est le premier ouvrage édité par la toute nouvelle maison d’édition Matin Calme, une équipe passionnée par l’Asie et tout particulièrement par la Corée du sud, un pays qui depuis quelques temps marque de son empreinte le paysage culturel (je pense notamment à la Palme d’or 2019 Parasite et surtout à Old Boy un de mes films culte). Les écrivains coréens percent encore peu en occident même si j’ai eu l’occasion d’en découvrir quelques-uns en lisant des ouvrages des éditions Picquier. Matin Calme propose, avec ce titre et ceux qui vont suivre dans le courant de l’année, d’explorer la face sombre entre polar et thriller d’un pays pas comme les autres et que je trouve pour ma part très attirant par le côté jusqu’au-boutiste des œuvres qu’il peut livrer. Ce n’est pas cet ouvrage qui me démentira...

On suit le parcours de Huisu, le bras droit d’un parrain de la mafia de la ville de Busan, la deuxième agglomération du pays. D’un naturel calme et pondéré, il gère l’hôtel de son patron, s'occupe des affaires de ce dernier, participe à quelques opérations à haut risque et se place en première ligne lors de négociations tendues. Depuis quelques temps, il se pose pas mal de questions existentielles. A quarante ans, sa vie ne lui convient plus vraiment. Sans réel domicile fixe, célibataire, il se sent non reconnu par son boss et songe clairement à mettre les voiles vers d’autres horizons avec en filigrane le rêve fou de se poser et peut-être de renouer avec son amour de jeunesse. Mais qu’il est dur de s’extirper du milieu surtout quand les événements se précipitent avec des tensions nouvelles qui apparaissent, une compétition de plus en plus rude entre caïds, une guerre de territoire qui n’en finit jamais et va faire voler en éclat les anciennes alliances et les amitiés.

Sang chaud propose une immersion totale dans le milieu du grand banditisme coréen. Véritable opéra en deux actes, ce récit nous conte une histoire certes classique mais qui surprendra tout de même les amateurs du genre par un ton et un univers géographique qui sort des sentiers battus. On retrouve la figure tutélaire des chefs que l’on doit respecter malgré leur intransigeance et leurs trahisons opportunistes, les seconds couteaux avides de pouvoir et d’argent, la main mise des criminels sur les populations et les institutions ainsi que la fulgurance de certaines opérations d’intimidation voir de conquête. On navigue constamment entre calme apparent, pas feutrés et explosions de violences intenses et brèves marquées du sceau coréen (l’arme blanche étant privilégiée, les meurtres se révèlent très graphiques et sanglants, miam !). Très cinématographique dans son écriture, ce roman emporte son lecteur par sa trame qui tantôt s’emballe et tantôt ralentit proposant de purs moments de plaisirs.

J’ai été totalement emballé dès les premiers chapitres. Kim Un-Su nous propose une brochette de personnages plus charismatiques les uns que les autres. Huisu est un modèle d’antihéros qui au fil du récit semble avoir un espace de liberté de plus en plus réduit malgré l’impression de force, de sérénité qu’il dégage et sur lequel de sourdes menaces s’accumulent. Bien malin sera celui qui réussira à deviner son sort final. Mais mon Dieu quelle tension accumulée ! La moindre scène devient dérangeante et pesante tant tout peut arriver à n’importe quel moment. À ce propos, ne vous attachez pas trop aux personnages, le casting a tendance à se faire trucider au fil des pages ! On croise nombre de personnalités étranges, déviantes et totalement perchées : un jeune malfrat totalement fou et capable du pire, un vieux tueur à gage amateur de barbecue (écrit pour moi celui là !), un ami d’enfance passé dans le camp ennemi dont il faut se méfier, des vieux de la vieille débonnaires dont l’apparence pourrait bien être trompeuse, une prostituée rangée des affaires qui tente de survivre dans la jungle phallocrate qui l’entoure... et une pléthore de seconds rôles qui donnent à voir un microcosme des plus inquiétants où parfois une étincelle d’espoir ou de bonheur scintille au milieu de la nuit. C’est toujours fugace mais cela permet de relâcher la pression un temps...

Remarquablement écrit dans un style direct, incisif avec de beaux passages contemplatifs mettant à nu le cœur et les aspirations humaines, on prend uppercuts sur uppercuts lors de la lecture avec une histoire peuplée d’âmes damnées en quête d’amour, de reconnaissance et de toujours plus de pouvoir. C’est puissant, bouleversant parfois et surtout totalement addictif. Les 480 pages de l’ouvrage se lisent d‘une traite avec un plaisir de tous les instants. Les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté, dans le genre c’est brillant. On en redemande !

samedi 25 janvier 2020

"La Présidente" de François Durpaire et Farid Boudjellal

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L’histoire : Et si le 7 mai 2017, d'une poignée de voix, Marine Le Pen était élue Présidente de la République ?

C’est l’effervescence sur les plateaux télé. Editorialistes, politologues, politiciens se succèdent, incrédules, pour relater les neufs premiers mois de ce mandat inédit.

Une plongée dans un futur incertain et chaotique.

La critique de Mr K : Je redoutais énormément cette lecture que j’ai repoussé de plusieurs semaines avant de trouver le courage de l’entamer. C’est au CDI de mon établissement que j’ai emprunté La Présidente de François Durpaire et Farid Boudjellal, le premier tome d’une trilogie qui a fait grand bruit lors de sa sortie. Cette dystopie glaçante et réaliste est très réussie et s’avère même prémonitoire quand on compare l’évolution qu’elle propose et celle que nous subissons depuis trois ans avec Micron Ier. Certes le fond est différent, nous n’avons pas affaire à un autoritarisme nationaliste mais plutôt ultralibéral mais certains moyens mis en œuvre se retrouvent dans les deux cas notamment une certaine forme de cynisme, de dédain institutionnalisé et surtout, l’usage de la force et de la répression. Inutile de vous dire que tout cela fait peur !

Les auteurs prennent donc le parti d’imaginer la victoire de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017. Face à un Hollande étrillé, un Macron absent (seul bémol sur la crédibilité de l’ensemble), la leader d’extrême droite accède au pouvoir et c’est le choc. À travers quatre personnages qui rentrent en résistance avec la création d’un blog, on suit les neuf premiers mois du mandat de la fifille à son papa qui fait entrer la France dans une nouvelle ère. Son installation au pouvoir, la constitution de l’équipe gouvernante et les premières applications sont décrites avec un luxe de détails et beaucoup de précisions en se basant uniquement sur le programme du FN rédigé pour la circonstance. Préférence nationale et sortie de l’Euro sont au cœur des tractations et la France change de visage.

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On retrouve des têtes connues de la politique avec notamment des cadres du FN mais aussi des ténors de la droite "dite" forte qui n’hésitent pas à franchir le Rubicon et à s’allier à la nouvelle maîtresse de l’Élysée. Cela donne une belle brochette de réactionnaires et d‘arrivistes au pouvoir qui laissent libre court à leurs idées flirtant avec le parfum des années 30. Terminée la République égalitaire et protectrice, on rentre dans l’ère de la suspicion et de la morale rétrograde toute puissante. Parsemée de rappels sur l’origine du Front National, des événements clés de notre histoire (la guerre d’Algérie par exemple), des biographie des hommes et femmes qui se rallient à la Présidente, c’est aussi l’occasion pour les auteurs de se repencher sur la face sombre de notre Histoire. Les démagogues et xénophobes de l'époque ont eu des descendants idéologiques, plus présents que jamais aujourd'hui et ne guettant qu’une faiblesse pour pouvoir obtenir les clefs du pays. Cela fait froid dans le dos et donne à réfléchir.

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En parallèle, on suit les réactions de la classe politique et des journalistes... Et là, la nausée monte très vite. À les entendre, c’est la faillite du système, de la gauche, on n’avait rien vu venir... Bref, personne ne se remet vraiment en cause à commencer par les ténors des médias qui aiment tant pourtant allumer des feux pour le buzz et exciter monsieur tout le monde. De mon côté, cela fait des années que je me tiens à l’écart de ces fidèles serviteurs du pouvoir macroniste et des extrémistes de tout poil (seul le Canard enchainé trouve grâce à mes yeux), cette ambiance délétère et criminelle envers notre République est très bien rendue une fois de plus. Et au final, même eux y trouvent leur compte même si des résistances s’organisent notamment dans la télévision et radio publique.

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La rigueur narrative et contextuelle fait écho à un noir et blanc de toute beauté. Les dessins précis, factuels presque, donnent ses lettres à noblesse à une BD vraiment bluffante mais aussi consternante. Nous n’avons jamais été aussi proche de la catastrophe, je dirai même que nous y sommes avec un pouvoir actuel ne reculant devant aucun stratagème inique et même antidémocratique pour asseoir son autorité. Il prépare en cela admirablement le terrain à Le Pen et ses troupes. M’est avis qu’on a pas fini de trembler et que la République est réellement en danger. Je vais essayer de dégoter les deux tomes suivants pour poursuivre ce voyage uchronique aussi saisissant qu’essentiel. La Présidente est un ouvrage à lire !

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jeudi 23 janvier 2020

"Autochtones" de Maria Galina

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L’histoire : Dans une ville d'une ex-république soviétique, à la frontière entre l'Est et l'Ouest de l'Europe, aujourd'hui envahie de touristes, débarque un certain Christophorov. Il arrive de Saint-Petersbourg, se prétend journaliste ou historien et enquête sur un groupe artistique et littéraire des années vingt, "Le Chevalier de Diamant". Ce groupe aurait créé un opéra, La Mort de Pétrone, qui ne donna lieu qu'à une seule représentation : la légende raconte qu'une crise de folie collective aurait frappé le public, se terminant en orgie générale. Peut-être parce qu'on aurait versé dans le champagne des invités de la poudre de cantharide, un puissant aphrodisiaque...

À la suite de ce scandale, le groupe fut dissout et ses membres semblent s'être évanouis sans laisser de traces. Christophorov tente de remonter leur piste, en interrogeant quelques vieux mémorialistes ou collectionneurs, tous ravis de lui prêter main forte. Un peu trop ravis, peut-être ?

À mesure que son enquête avance, Christophorov remarque dans la ville une kyrielle de détails ou de phénomènes qui suscitent une impression d'inquiétante étrangeté. Et les autochtones qui s'intéressent de plus en plus près à ses recherches ne sont pas les moindres de ces étrangetés...

La critique de Mr K : C’est avec impatience que j’attendais le second roman traduit en France de Maria Galina, une auteure russe qui m’avait diablement séduit en 2017 avec L’Organisation, un ouvrage inclassable et hypnotisant à souhait. Ce sont les éditions Agullo qui s’y recollent avec ce livre aussi déroutant et séduisant que le premier, un voyage livresque détonant aux confins de l’étrange, de l’Histoire et du roman policier.

L’action se déroule dans une petite ville de l’Est de l’Europe. On y suit l’enquête très minutieuse et particulièrement tortueuse d’un homme qui cherche des informations à propos d’un mystérieux groupe artistique qui aurait dans un lointain passé effectué une prestation théâtrale au cours de laquelle les spectateurs auraient totalement perdus la tête, cédant à une forme de folie collective peu commune et se livrant à une orgie dantesque ! Sacré postulat de départ, non ? Le héros (mais pouvons-nous réellement le qualifier ainsi ?) veut faire la lumière sur cet événement. Pourquoi ? Il faudra patienter avant d’avoir le fin mot de l’histoire surtout que les investigations avançant, des éléments troublants viennent se joindre à la fête et le comportement des autochtones passe de surprenant à franchement étrange voire inquiétant.

Maria Galina est une auteure qui se mérite. Avec elle, on n’est pas dans le "easy-reading", comprendre qu’il faut s’accrocher tant sa narration est particulière. Comme dans ma précédente lecture, elle a l’art de manipuler l’ellipse, de multiplier les changements de cadre sans prévenir son lecteur au préalable. Les débuts sont donc déroutants, il faut s’accrocher pour se réhabituer à cette écriture si particulière mais tellement fine à la fois. On retrouve ce style si érudit, proche de la pièce d’orfèvrerie qui m’avait tant séduit lors de ma lecture de L’Organisation. Bravo au passage, à la traductrice Raphaëlle Paché pour son immense travail aussi précis qu’indispensable. Je commence à bien la connaître via mes lectures et force est de constater que dans son domaine, c’est une sacrée référence.

Le livre en lui-même s’apparente à un véritable labyrinthe pour le héros comme pour le lecteur. Le développement de la trame principale est très lent, l’auteure se plaisant à distiller les révélations au compte-gouttes, jouant sur notre impatience et sur celle de l’enquêteur. Ce dernier se heurte aux silences, aux non-dits mais aussi aux fausses pistes que lui livrent les habitants du crû qui soufflent le chaud et le froid. Que cachent-ils donc ? Certains feignent l’ignorance et d‘autres le baladent dans tous les sens du terme. Nous ne pouvons donc qu’accompagner cette quête avec des sentiments de malaise et de curiosité mêlés qui captent l’attention et nous font poursuivre une lecture parfois ésotérique dont il est difficile de démêler le vrai du faux. Les références pleuvent, nous plongeant dans une ambiance et un univers à la fois familier et déviant. Moi qui adore l’originalité et les surprises en lecture, j’ai été servi.

Pour autant, Autochtones ne saurait se résumer à cela, il nous réserve aussi des moments plus légers avec des scènes cocasses ou très banales du quotidien. On en apprend plus sur les mœurs de chacun, sur le milieu artistique, les ficelles à l’œuvre dans les affaires des pontes de la ville ou encore sur la cuisine juive traditionnelle (on rit beaucoup à cette occasion). Loin de s’essouffler par ses ajouts à priori secondaires, le récit garde une puissance indéniable tout du long, les pièces s’assemblent petit à petit pour aboutir à une fin magistrale. Une très belle lecture donc qui satisfera les amateurs de littérature russe, d’érudition littéraire et de récits originaux.

mardi 21 janvier 2020

"Les Trois mousquetaires" d'Alexandre Dumas

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L’histoire : Le roman raconte les aventures d'un Gascon désargenté de 18 ans, D'Artagnan, monté à Paris faire carrière afin de devenir mousquetaire. Il se lie d'amitié avec Athos, Porthos et Aramis, mousquetaires du roi Louis XIII. Ces quatre hommes vont s'opposer au premier ministre, le Cardinal de Richelieu et à ses agents, dont la belle et mystérieuse Milady de Winter, pour sauver l'honneur de la reine de France Anne d'Autriche.

La critique de Mr K : Cela faisait un bon bout de temps que je souhaitais relire Les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, un ouvrage qui a marqué fortement mon parcours de lecteur lorsque j’étais bien plus jeune. En fait, il y a déjà bien huit ans, j’ai dégoté lors d’un chinage la suite de ce roman, Dix ans après, que je n’ai jamais lu. Pour autant, je voulais avant de le découvrir revenir sur les premières aventures de D’Artagnan que le temps avait quelque peu estompé dans ma mémoire. C’est désormais chose faite, il ne me restera plus qu’à lire la suite dans le cours de l’année à venir.

Tout le monde connaît plus ou moins la trame de ce roman d’aventure historique culte. On découvre tout d’abord, le jeune et impétueux D’Artagnan qui part de sa Gascogne natale pour monter à la capitale muni des recommandations de son père. Son objectif: servir le roi en intégrant le corps des mousquetaires sous l’égide de M. de Treville vieille connaissance de son paternel. Très vite, il va faire la rencontre de trois hommes qui deviendront ses amis : Athos, Porthos et Aramis, personnages hauts en couleur avec qui il va vivre de nombreuses aventures. Le tout s’emballe d’ailleurs assez vite avec la lutte d’influence qui se joue autour de Louis XIII avec notamment un Cardinal Richelieu machiavélique à souhait qui souhaite évincer la reine Anne d’Autriche pour qui il nourrit une rancune tenace. Complots, course poursuite, espionnage et franche camaraderie sont au programme d’une lecture plaisir à nulle autre pareil.

Même si ma préférence va toujours à La Reine Margot, ce roman ci est vraiment de toute beauté. À commencer par sa galerie de personnages qu’on n’oublie pas, la fiction croisant la vérité historique à de nombreuses reprises. Il y a bien sûr le groupe de héros avec ses personnalités bien tranchées, complémentaires et plus que fouillées. Les personnages secondaires ne sont pas en reste, chacun a le droit à son traitement de faveur, à sa digression expliquant ses motivations et ses actes. L’ouvrage faisant plus de 600 pages, vous imaginez que les détails ne manquent pas et l’on se passionne pour ce savant mélange de fiction rondement menée et ses arrêts sur image de certaines réalités de l’époque.

Historiquement avec Dumas, on ne prend pas de risques. Tout ici est d’une justesse de chaque instant, et l’on connaît le talent du bonhomme pour explorer l’Histoire de France, la transcender par des destins individuels de son crû et sa façon unique de nous la rendre attrayante. L’accent est mis ici sur les luttes d’influences se situant au plus près des sphères de pouvoir avec notamment la traditionnelle opposition entre le spirituel (la religion) et le temporel (le matériel), le couple royal qui se déchire continuellement, les contradictions des camps en présence, les règles tacites qui s’appliquent à chacun dans une société française engoncée dans des traditions pluriséculaires et une période complexe en terme de géopolitique, la France étant encore et toujours menacée par ses plus vieux ennemis : les Anglais. Ce fut un réel bonheur de replonger dans une époque que j’ai toujours trouvé fascinante entre monarchie absolue, début des grandes découvertes et lents progrès de la science.

Mais Les Trois mousquetaires, c’est avant tout un sacré roman d’aventure qui n’a pas pris une ride. Il s’en passe de belles durant toutes ces pages avec des rebondissements à tire-larigot, des échanges vifs et bien sentis, des scènes de repas dantesques, de la baston virevoltante, des amours contrariés qui prennent au cœur, des moments plus légers... pas le temps de s’ennuyer dans ces conditions avec en plus la science de la narration hors norme d’un auteur qui aime à égarer ses lecteurs, à semer diverses pistes réservant parfois de bonnes surprises. L’écriture est toujours aussi magique, le charme opère et l’on ne peut que se laisser porter par le souffle retentissant qui emporte tout avec lui au gré des sentiments divers et mêlés suscités par cette lecture. Un re-reading jubilatoire et jouissif.

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samedi 18 janvier 2020

"Allegheny River" de Matthew Neill Null

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L’histoire : Dans Allegheny River, animaux et humains cohabitent au fil du temps, dans un équilibre précaire, au sein d’une nature ravagée par la main de l’homme. Tour à tour épique et intimiste, c’est un univers de violence et de majesté qui prend vie sous la plume lyrique et puissante de ce jeune écrivain. Ce livre, récompensé par le prix Mary McCarthy, acquiert une dimension universelle, car si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre.

Singulières et puissantes, ces nouvelles, ancrées dans la région des Appalaches, résonnent d’une inquiétante actualité.

La critique de Mr K : Allegheny River de Matthew Neill Null est ma première incursion en 2020 dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel que je pratique désormais depuis un certain temps avec un bonheur de lecture toujours renouvelé. Cet auteur m’avait totalement conquis avec Le Miel du lion, un roman noir au souffle puissant qui lorgnait vers Jack London, un de mes auteurs préférés lors de mes jeunes années lecture. Matthew Neill Null nous revient avec un recueil de huit nouvelles ayant comme fil conducteur les hommes et leur rapport à la nature. Ce fut une lecture express, intense et assez magistrale. Décidément ce jeune auteur est plus que doué !

Huit nouvelles, huit situations différentes se situant dans un décor, un cadre semblable : la Pennsylvanie avec les montagnes, la rivière éponyme, des milieux ruraux isolés où les communautés humaines existantes se retrouvent d’une manière ou d’une autre seules face à l’ordre naturel avec des rapports de force sans compromis où tantôt la nature ou les hommes l’emportent. Ces nouvelles se composent de très beaux passages sur la faune, la flore, les petites splendeurs quotidiennes que la Nature nous offre et des focus sur des humains en proie aux désirs et tiraillements liés à notre espèce.

Un commis voyageur qui démarche une famille de rednecks pour leur vendre une charrue miraculeuse, un chasseur vivant en ermite avec sa femme au fin fond des bois, une nouvelle présentant l’évolution du rapport entre les ours et les hommes dans un comté, un accident de rafting qui rappelle aux hommes la nature indomptable des éléments, une équipe de chercheurs étudiant les poissons qui font une rencontre révélatrice, une histoire d’amour entre un jeune garçon et une internée de force dans une île-hospice en temps d’épidémie, un oncle qui fait une mauvaise blague à ses deux nièces ou encore une partie de chasse qui apprendra bien des chose au protagoniste principal... voila autant de situations éclairantes sur l’humain et ses velléités.

C’est avec un plaisir sans faille que l’on enchaîne ces courts récits qui mêlent les émotions contradictoires et transportent le lecteur au cœur d’une certaine Amérique. Matthew Neill Null n’a pas son pareil pour planter un décor, tout particulièrement quand la Nature y est prégnante. Les descriptions dynamiques fourmillent de détails. On est dans un naturalisme qui touche en plein cœur car accompagné par une poésie de tous les instants (quel beau travail de traduction !). Renouvellement de la narration, des figures de style aériennes et enlevées, une grande beauté s’échappe de ces pages. On s’arrête, le sourire aux lèvres, au bord du remous tumultueux d’une rivière qui réserve bien des surprises, on accompagne la danse gracieuse d’un poisson remontant le courant, on gambade en forêt avec les seigneurs des forêts que sont les ours ou les cerfs, on explore des grottes séculaires regorgeant de merveilles naturelles, ou tout simplement, on s’allonge sous les frondaisons pour écouter le doux bruissement des branches et des feuilles au gré de la brise frémissante.

Mais le tableau est loin d’être idyllique, la lecture s’avère aussi belle qu’âpre avec un sous-texte bien cruel qui nous rappelle la réalité sombre de notre époque mais qui a débuté bien avant (certains des récits se déroulent au XIXème siècle). Dénaturalisation et disparition des milieux naturels, les espèces menacées par la surexploitation humaine et l’artificialisation des lieux, la cruauté des hommes et leur égocentrisme assassin sont autant d’uppercuts assénés par l’auteur avec finesse à son lecteur captif. Je peux vous dire que l’on passe par tous les états et que l’on ne sort pas indemne d’un tel ouvrage. Lumineux et ténébreux, vifs et contemplatifs, les récits composant Allegheny River se complètent à merveille, donnent à voir des trésors de sagesse et imposent une fois de plus la nécessité de conserver notre monde, si beau et si menacé à la fois. Une grande claque littéraire.