vendredi 16 mars 2018

"Un Assassin de première classe" de Robin Stevens

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L’histoire : "Nous étions au milieu du wagon, trop loin de la porte pour partir en courant. Nous devions nous cacher, sinon ils nous surprendraient ! Nous n’avions pas le choix. J’ai plongé sous la nappe et Daisy s’est enfoncée près de moi comme un lapin dans un terrier."

Hazel et Daisy partent en vacances à bord de l’Orient-Express avec M. Wong. Une seule interdiction : jouer les détectives.

Alors qu’un espion se cache dans le train, une riche héritière est assassinée dans une cabine verrouillée de l’intérieur. Le club de détectives est obligé de reprendre du service ! Attention, elles ne sont pas les seules sur l’affaire...

La critique de Mr K : Quel plaisir de retrouver Hazel et Daisy pour une nouvelle enquête du club des détectives. Les deux premiers volumes de la série s’étaient avérés très rafraîchissants, bien maîtrisés et ouvraient des ponts avec des classiques que j’ai aimé dévorer quand j’étais petit notamment ceux de Conan Doyle et Agatha Christie. Ça tombe bien, l’auteure qui a les mêmes goûts que moi a décidé avec ce volume de lorgner vers un roman qu’elle a adoré plus jeune pour lui rendre hommage. Dès le titre de l’ouvrage, on sait de quoi il s’agit...

Après une année bien mouvementée avec deux enquêtes racontées dans les précédents volumes (voir liens en fin d’article), Daisy et Hazel sont invitées par le père de cette dernière à un voyage dans l’Orient-Express durant les congés d’été. De Calais à Istanbul, le programme s’annonce alléchant entre le voyage en lui-même dans le plus grand luxe, visites de grandes villes européennes et défilés de paysages variés. Bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu, à croire que les détectives en herbe attirent les soucis : un meurtre commis durant les premiers jours va faire appel à leur talents d’enquêtrice. Cependant, elles ne sont pas seules sur la piste avec notamment une ancienne connaissance qui ressurgit à la poursuite d'un mystérieux espion et un détective amateur vraiment pas doué dans son genre. Rajoutez là-dessus des adultes suffisants et d’autres qui ne les considèrent que comme des enfants et vous obtenez pas mal d’obstacles pour cette enquête en huis clos.

Le duo Daisy et Hazel fonctionne toujours aussi bien, d’ailleurs l’auteure se concentre encore plus sur elles, les autres membres du club n’étant pas là pour les épauler. Bien que très différentes, les deux jeunes filles se complètent parfaitement entre la bouillonnante Daisy qui n’a pas sa langue dans sa poche et à l’ego très développé, et Hazel plus réservée et secrétaire officiellle du club. Elles partagent cependant un grand sens de l'observation, de belles capacités de déduction et l’envie de résoudre une affaire. L’enquête se révèle très vite ardue, il leur faudra toute leur méthodologie et rigueur pour démêler le vrai du faux. Elles pourront à l’occasion compter sur l’aide bienvenue d’un jeune homme amateur d’enquêtes et sur la fidèle servante de Daisy qui est du voyage elle-aussi.

Les protagonistes nombreux du roman sont donc tour à tour presque tous suspects. La jeune héritière richissime tuée, les soupçons se tournent successivement sur son mari colérique, la servante irrespectueuse, une ancienne comtesse russe qui veut récupérer un bien vendus par les communistes (le mystérieux gros rubis que portait la victime et qui a disparu), une spirit qui suit à la trace la victime pour la faire communiquer avec sa mère décédée, le frère désargenté qui tente de percer dans le milieu de l’édition, un magicien en pleine préparation de nouveaux tours et d’autres qui viennent compléter un casting de choc où les fausses pistes vont se révéler nombreuses. Bien malin le lecteur qui trouvera la solution avant les deux détectives amatrices même si quelques éléments peuvent être découverts par les plus malins.

Se déroulant en 1935, le background est assez savoureux dans son genre et donne une profondeur supplémentaire à l’ouvrage avec l’évocation notamment du chancelier Hitler en Allemagne et sa politique répressive envers les juifs et sa course au pouvoir qui menace l’équilibre de tout le continent. Par petites touches, le jeune lecteur peut ainsi appréhender au détour d’un dialogue ou d’un rebondissement une période difficile qui a marqué notre Histoire. Et puis, il y a la belle évocation du train en lui-même, légende du rail qui m’a toujours fasciné et que l’auteure retranscrit à merveille avec des descriptions précises mais pas envahissantes, des scènes clef comme le service de luxe, le repas pris dans le wagon-restaurant et la vie à bord du train.

La lecture est très très plaisante comme toujours avec cette série d’enquêtes : un rythme soutenu, pas de temps morts à déplorer et une langue qui glisse toute seule. Se dévorant tout seul, l’ouvrage apporte une évasion immédiate, présente des personnages vraiment charismatiques et propose une enquête bien tortueuse mais pour autant totalement à la portée d’un lecteur dès 11/12 ans. Une belle expérience à tenter pour les jeunes amateurs de romans policiers.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Un Coupable presque parfait
- De l'arsenic pour le goûter

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mercredi 14 mars 2018

"Emma dans la nuit" de Wendy Walker

EmmaL'histoire : Les sœurs Tanner, Emma, 17 ans, et Cass, 15 ans, sont devenues tragiquement célèbres depuis leur inexplicable disparition de la communauté calme et aisée où elles ont grandi. Trois ans après les faits, Cass frappe à la porte de chez ses parents. Interrogée par le FBI, elle raconte l’enlèvement dont sa sœur et elle ont été victimes et décrit une mystérieuse île où elles auraient été retenues captives. Emma y serait toujours. Mais la psychiatre qui suit cette affaire, le Dr Abigail Winter, doute de sa version des faits. En étudiant sa personnalité, elle découvre, sous le vernis des apparences, une famille dysfonctionnelle. Que s’est-il réellement passé trois ans auparavant ? Cass dit-elle toute la vérité ?

La critique Nelfesque : Wendy Walker est une auteure qui ne nous est pas inconnue au Capharnaüm éclairé. Mr K avait lu "Tout n'est pas perdu" à sa sortie en 2016 chez Sonatine et avait été particulièrement marqué par l'ouvrage. Cette fois ci c'est à mon tour d'être séduite. Wendy Walker nous propose ici un thriller psychologique diabolique et rondement bien mené.

Emma et sa soeur ont disparu il y a 3 ans. L'enquête pour les retrouver n'a rien donné, le mystère plane encore sur leur disparition. Etait-ce un enlèvement ? Une fugue ? Sont-elles encore en vie ? Certaines questions vont trouver leurs réponses un matin lorsque Cass frappe à la porte de sa mère. Seule, elle rentre à la maison. Seule, elle détient la clé du mystère. Seule, elle peut aider le FBI à retrouver sa soeur Emma.

Levant peu à peu le voile sur ce qui s'est réellement passé ce soir là mais surtout sur les schémas fonctionnels en place dans sa famille, Cass va aider les enquêteurs à comprendre ce qu'ils n'ont pas vu il y a 3 ans. Nous suivons alors tour à tour le récit de Cassandra et le point de vue d'Abigail et Leo, psy médico-légale et agent spécial au sein du FBI. A travers son récit, nous apprenons à connaître sa soeur et ceux qui les entouraient et les aimaient, souvent mal, leurs parents, leur frère, le nouveau compagnon de leur mère et son fils.

Entre ce qu'une famille laisse percevoir de leur façon de vivre et ce qui se passe vraiment entre les murs d'une maison et dans les cerveaux de chacun il y a un monde. Famille dysfonctionnelle, souffrances et non-dits sont les ingrédients de ce roman aux personnages criant de réalisme. L'auteure fouille la psychologie de chacun avec justesse et tisse une toile dont le lecteur se retrouve prisonnier aux dernières pages.

Cass veut retrouver sa soeur mais ce qu'elle va mettre au jour est bien plus violent et pervers qu'il n'y parait. Manipuler pour découvrir la vérité, déjouer les pièges d'une personnalité néfaste, détourner l'attention pour mieux pointer du doigts les dysfonctionnements d'une famille entière, Cassandra va devoir être forte et s'en tenir au plan qu'elle a mis en place pour faire la lumière sur cette affaire. Elle a eu du temps pour cela, 3 ans qu'elle y pense. Une histoire prenante, un rythme soutenu laissant la place à des moments plus calmes permettant d'innoculer la bonne dose de tension et de background indispensable au bon déroulement du récit, Wendy Walker peint un tableau qui prend forme peu à peu sous nos yeux. Par petites touches, un petit point bleu par ci, un petit point vert par là, elle place les pièces d'un gigantesque puzzle qui nous laisse littéralement sur le cul en fin d'ouvrage.

"Emma dans la nuit" est un excellent thriller psychologique qui ne fait pas dans la facilité et les rouages convenus du genre. Densité et émotions sont au rendez-vous pour une lecture haletante qui donne envie de connaître le fin mot de l'histoire tout en voulant continuer de côtoyer ses personnages. D'une construction parfaite entre précision chirurgicale et sensibilité indéniable, l'écriture de Wendy Walker est une drogue dont, une fois découverte, on souhaite abuser encore longtemps.

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mardi 13 mars 2018

"L'Empire du mensonge" d'Aminata Sow Fall

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L’histoire : Au Sénégal, trois familles partagent une cour. Cette cour est un véritable Eden où ils partagent les repas, des joies et les peines, les longues discussions et les récits des ancêtres.

Quand la famine frappe, les familles se dispersent et les enfants grandissent avec le lointain souvenir de leur paradis perdu. Et le temps passe. Mais peu à peu ces mêmes enfants se retrouveront et parviendront à recréer une nouvelle cour commune, une nouvelle île édénique remplie d’espoirs.

La critique de Mr K : Voici un court ouvrage de 133 pages qui fait son petit effet. Grande romancière sénégalaise, je découvre Aminata Sow Fall avec L’Empire du mensonge, un ouvrage qui fait la part belle à l’humanisme, l’éducation sous toutes ses formes et l’apologie de l’entraide et de la sincérité. Inutile de vous dire que ça fait du bien dans ce monde de brutes qui nous envoie régulièrement des signaux plus que négatifs où avidité et individualisme ont bien souvent été érigés comme des vertus cardinales. Entrez avec moi dans une autre vision du monde venue d’un continent trop souvent décrié mais qui réserve un océan de sagesse à qui sait bien observer...

Roman de la contemplation et de la vie en même temps, ce roman nous conte le destin de nombreux personnages qui gravitent de près ou de loin autour d’une cour qui rassemble tous les dimanches des êtres épris de fraternité et de discussions. Ici on parle de tout et de rien, pas de sujets tabous et les gens simples s’improvisent philosophes, conteurs ou simples spectateurs à la recherche de savoir et de distraction. Autour d’un bon repas et du traditionnel thé, on échange, on se cherche, on se titille même parfois quitte à se prendre la tête. Il en ressort toujours un élément positif, une idée, un concept ou une graine à faire germer pour donner de beaux fruits.

Bien que profondément ancré dans une culture et un lieu bien précis, il se dégage de ce récit une universalité bienvenue. Au centre de tout l’éducation et de prime abord celle des parents à leurs enfants avec la nécessité de transmettre en priorité des valeurs de partage, d’écoute et de bienveillance teintée de non violence. Dans un monde livré à l’incurie de certains extrémismes (religieux et économiques), l’individu se doit de se préparer, à l'aide d’une culture riche et d’un esprit critique à toute épreuve, face à la montée des périls : le règne de l’apparence et de l’égocentrisme, le consumérisme et le capitalisme sauvage qui en découlent, la négation de l’autre par la volonté d’imposer sa volonté et ses idées par tous les moyens. Il y a l’école aussi, trop souvent réservée à une élite en terres africaines avec un effort essentiel à donner pour scolariser les filles. À ce propos, on a un très bel exemple de réussite dans le livre avec trois jeunes filles bien différentes les unes des autres et qui chacune réussissent à leur manière dans la voie qu’elles ont choisie.

Que ce soit les hommes corrompus que l’on trouve à la tête des états africains et le détournement des fonds humanitaires, les entreprises occidentales et maintenant orientales qui continuent de piller les richesses africaines ou encore le progrès technologique qui d’une certaine manière déshumanise les populations au nom du sacro-saint confort personnel mais nous fait parfois oublier l’essentiel, l'empire du mensonge est triomphant. Loin de condamner toute avancée, l’auteur à travers ses personnages nous pousse à réfléchir sur notre rapport à l’autre, aux relations sociales qui s‘étiolent énormément en occident et dont les effets arrivent aussi de l’autre côté de la Méditerranée malgré des traditions sociales fortes dans le domaine de la vie en communauté. Dans un ton apaisant et militant (il y a du Aimé Césaire dans les mots et le phrasé de cette auteure), convoquant tour à tour les croyances, les coutumes, les rêves et désirs de chacun mais aussi le règne naturel ; Aminata Sow Fall sacralise les idéaux de paix et de solidarité entre les êtres.

You may say I am a dreamer but I am not the only one disait Lennon dans une de ses chansons les plus célèbres. Voici un ouvrage profondément utopique, bienveillant, baigné dans une langue profonde, gouleyante et solaire qui porte le lecteur vers un ailleurs béni. Certes ce n’est qu’un rêve, les hommes n’ont pas une belle nature selon moi mais cet ouvrage réveille des ardeurs enfouies depuis longtemps dans mon cœur, cette envie de croire qu’un monde meilleur est possible pour tous les hommes de bonne volonté. Un bijou éclairant et éclairé que je vous invite à découvrir au plus vite.

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dimanche 11 mars 2018

"Le Dictateur qui ne voulait pas mourir" de Bogdan Teodorescu

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L’histoire : Cloîtré dans une serre au verre sali par la pluie, d’où il dirige la Roumanie d’une main de fer depuis plus d’un demi-siècle, le dictateur s’apprête à lancer son grand défi à l’Histoire. Pour échapper à l’érosion du temps, il a fait construire en secret un portail entre présent et passé, capable de ramener les morts. Et demain, il ramènera le plus illustre d’entre eux : un grand homme, un grand guerrier, un grand patriote.... Michel Le Brave.

Mais quand le leader d’une époque où empaler ses adversaires était pratique courante débarque dans notre réalité, les réactions en chaîne sont pour le moins imprévisibles...

La critique de Mr K : Nouvelle lecture de chez Agullo Editions pour cette année 2018 qui décidément démarre fort chez eux. Après un roman russe bien barré en début d’année, direction la Roumanie aujourd’hui avec cet ouvrage énigmatique, puissant et salvateur à la fois. Métaphore sur le pouvoir et le charme irrésistible qu’il dégage sur l’être humain, Le Dictateur qui ne voulait pas mourir de Bogdan Teodorescu nous invite à un voyage au cœur d’un régime totalitaire où les ficelles ne sont jamais trop grosses pour manipuler les foules et où les événements peuvent se précipiter à la moindre défaillance ou expérimentation déviante. Suivez le guide !

Retranché dans la serre de son palais, le vieux dictateur de la Roumanie s’accroche au pouvoir. Après de multiples mandats puis s’être arrogé tous les pouvoirs, il domine le pays avec son fidèle conseiller et mène la vie qu’il veut. Pour autant, il souhaite rentrer dans l’Histoire définitivement en faisant ce qu’aucun dirigeant n’a encore fait avant lui : faire venir dans le présent une grande figure du passé glorieux de la Roumanie pour que cette dernière passe de puissance de seconde zone à un pays de premier plan qui compte dans le jeu diplomatique international. Si en plus, on peut le porter aux nues et reconnaître ses mérites ce ne serait que mieux ! Malheureusement pour lui et pour son peuple, rien ne va vraiment se dérouler comme prévu et l’irruption de cette personnalité d’un autre temps va bouleverser tous les plans établis et créer un chaos sans précédent !

On peut distinguer deux temps principaux dans cet ouvrage qui se divise en six chapitres mettant à chaque fois un protagoniste différent au centre de la narration. Tout commence par un long chapitre consacré au dictateur lui-même. On en apprend davantage sur sa personnalité, sa conception du pouvoir et sa manière de diriger son pays. Loin de calquer cette existence sur celle de Ceausescu (renversé en 1989 rappelons-le), il est plus une sorte de somme de toutes les pratiques totalitaires que l’Histoire nous a apporté et continue d’ailleurs à nous fournir à l'heure où je vous parle. L’idéaliste de départ a cédé la place à un être épris de pouvoir qui ne recule devant rien pour affirmer son autorité, tout en se donnant bonne conscience en disant qu’il agit pour le peuple. On enchaîne avec le point de vue de son conseiller qui ne souhaite qu’une chose, rester à sa place et tirer les ficelles depuis l’antichambre du pouvoir car il est le vrai maître du pays, celui sur lequel s’appuie le dictateur et qui le conseille depuis toujours.

Volontairement cynique, cette première partie fait la part belle à l’explication du fonctionnement de ce type de régime avec la révolution de départ, l’idéologie mise en place, le contrôle des masses par la propagande, les mensonges et autres artifices qui permettent au chef de se maintenir au pouvoir tout en continuant d’être apprécié mais aussi la lâcheté des grands pays du monde face aux intérêts économiques et territoriaux notamment. Beau miroir de la bêtise des foules et du comportement de mouton que peuvent avoir tous les peuples du monde (y compris dans notre si belle démocratie où l’on gouverne désormais par ordonnances avec la bénédiction des sondés), l’auteur appuie là où ça fait mal : la nature humaine est décidément bien veule et le pouvoir corrompt les âmes les plus pures. Pour autant, le ton décalé et sarcastique détend l’atmosphère et loin de plomber le lecteur, il l’enrichit tout en jouant avec les personnages.

Car tous les équilibres sont bouleversés dans une seconde partie plus courte mais décapante. Le passé fait irruption dans le présent et les anciennes coutumes de guerre ressurgissent au plus grand désarroi des anciens maîtres qui deviennent à leur tour des proies. Le peuple lui reste stupéfait et bien stupide face aux hordes barbares qui ravagent tout sur leur passage. La critique reste toujours aussi incisive et permet de faire des liens entre présent / passé, sur l’appétit pour la destruction qui nous habite et surtout notre propension à ne pas tirer les leçons de l’Histoire, thème fort bien traité ici et riche en anecdotes narrées par les personnages du roman (un glossaire bienvenue est d’ailleurs ajouté en fin d’ouvrage et permet de s’ouvrir à la culture roumaine qui est loin de se cantonner à de mystérieux chef vampires habitant les Carpates). Le final est absolument dantesque, sans fard et totalement hard-boiled. J’ai personnellement adoré l’arc scénaristique suivi et assumé jusqu’au bout. Ça fait du bien de sortir des lignes habituelles et d’explorer la face sombre de la notion de société humaine organisée avec l’absence de garde fou en cas de surgissement de démagogie puis d’autoritarisme.

Belle fable sur la corruption, l’intérêt personnel et la primauté du fort sur le faible, ce roman se lit d’une traite, sans aucune difficulté grâce à une langue simple et inventive, volontiers virevoltante par moment. Le récit réserve bien des surprises notamment grâce à une structure de narration novatrice qui sert remarquablement l’histoire générale et le propos que distille l’auteur. Un livre essentiel dans son genre qui allie plaisir de lire et réflexion profonde, ce serait franchement dommage de passer à côté !

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jeudi 8 mars 2018

"Community" de Estelle Nollet

CommunityL'histoire : Lorsque huit hommes et deux femmes s'installent sur la base scientifique de New Aberdeen, en plein océan austral, au milieu des otaries à fourrure, des albatros, des gorfous et des skuas, aucun d'entre eux ne s'attend à jouer les Robinson Crusoé du XXIe siècle. Mais dans cet écosystème coupé du monde, même les plus passionnés par l'observation des espèces rares dont l'îlot est le dernier repaire finiront par se concentrer sur leur propre survie. Qui résistera à l'aventure ?

La critique Nelfesque : Avec "Community" de Estelle Nollet, bienvenue dans un ouvrage entre récit de voyage, littérature contemporaine et survival. Ce roman ne ressemble à aucun autre tant d'un moment à l'autre, il change de genre.

Nous suivons 8 scientifiques dans leur travail quotidien pendant 1 an sur la base de New Aberdeen, une île sans civilisation coincée au beau milieu de l'océan Austral. A 7 jours de navigation de la terre ferme, avec pour unique visite le ravitaillement au bout de 6 mois de présence, ces hommes et ces femmes sont coupés du monde et vivent en communauté pour le meilleur et pour le pire. Enfin, à la base, surtout pour le travail. Leur vie est réglée comme du papier à musique et chacun a sa spécialité, certains récoltent des données sur la flore de l'île, d'autres sur les espèces ornithologiques présentes... Ces données sont consignées et transmises au centre afin d'être analysées. La vie de scientifique...

Pour que la logistique de l'île tourne sans grain de sable dans les rouages, quelques hommes sont aussi là pour s'occuper des scientifiques. C'est le cas de Cookers, le personnage principal, un néo-zélandais qui va remplacer à la dernière minute le cuisinier de l'expédition victime d'un accident et hospitalisé. Une aubaine qui tombe à point nommé dans sa vie puisque Cookers vit des moments difficiles dans sa vie personnelle. Un an au vert lui fera le plus grand bien.

On en apprend ici beaucoup sur le quotidien des scientifiques et c'est vraiment très intéressant. Le lecteur est au plus près des études menées et part régulièrement en randonnée sur l'île pour dénicher telle ou telle espèce d'oiseaux. L'expédition est composée de personnes passionnées qui ne vivent que par leur travail. Mais bien sûr, rien ne va se passer comme prévu et quand le bateau qui devait les ravitailler ne passe pas, que la radio tombe en panne, qu'une tempête approche et que le groupe se retrouve livré à lui-même au bout du monde, les peurs et les instincts de chacun vont se réveiller.

Estelle Nollet fait monter peu à peu l'angoisse du lecteur qui se demande, comme les personnages de son roman, ce qui a bien pu se passer et ce qui va advenir de cet équipage. Véritables rats de laboratoire, nous les regardons alors d'un autre oeil, avec une curiosité accrue. Enlevez une certitude à quelqu'un, inoculez-lui le doute, laissez mijoter et observez. Les comportements changent, le fort devient le faible, le faible se transcende... Certains perdent leur humanité.

"Community" est un focus sur la société, un miroir grossissant, une exception qui confirme la règle. Chaque personnage est intéressant et trouve une utilité à un moment donné. La construction de ce roman est fine et millimétrée. Dommage que la fin soit un peu trop abrupte à mon goût. Ce huit clos bien senti aurait mérité une conclusion moins brutale. L'expédition va tourner au cauchemar et l'enfer vient parfois de soi-même...

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mercredi 7 mars 2018

"Téléchat" d'Eric Van Beuren et Laure Boyer

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Contenu : 3 octobre 1983 : un OVNI télévisé appelé Téléchat atterrissait sur Antenne 2 à la fin de la très populaire émission «Récré A2». Né de l’imagination de Roland Topor, Henri Xhonneux et Éric Van Beuren, un trio franco-belge bien déterminé à offrir un programme pour enfants résolument différent, il a autant étonné que détonné dans ce que l’on n’appelait pas encore le PAF. Propulsé à l’antenne par Jacqueline Joubert, alors directrice de l’unité jeunesse de la chaîne, ce journal de marionnettes pas comme les autres allait ensuite attirer des millions de téléspectateurs chaque soir. Prouvant ainsi que l’inventivité et l’ingéniosité sans bornes de l’équipe de Téléchat avaient su pallier avec brio les limites fixées par un budget restreint. De ce petit bijou atypique, Roland Topor aimait d’ailleurs à dire qu’il avait été fait "à la main et au beurre d’anchois"

La critique de Mr K : Chronique différente aujourd’hui avec mon retour sur un ouvrage qui m’a été offert pour mon anniversaire par mon plus vieux pote. Téléchat, c’est toute une époque, c’est ce que la télé des années 80 a produit de mieux pour les loupiots et un programme que j’ai suivi assidûment durant ma prime jeunesse avec aussi les inénarrables Fragglerocks dont on m’avait d’ailleurs offert le coffret DVD. Non non, je ne suis pas dingue... Vous voila prévenu, ça sent l’article de vieux con, bon pas si vieux que ça mais nostalgique dans l’âme !

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L’ouvrage débute par une petite préface de Philippe Vandel, texte intéressant pour se mettre en condition et qui procède à une mise en abyme de l’émission pour mieux en retirer la substantifique moelle : Téléchat c’est de la méta-télévision, un produit télé qui parle de la télé, la décortique et forge l’esprit critique des gamins. C’est bien vu et ça permet d’apprécier totalement le phénomène et les volontés affichées dès le départ par les trois créateurs du programme hollando-belgo-français. L’auteur, Eric Van Beuren en écrivant cet ouvrage va nous présenter les coulisses, au passage rendre hommage à la synergie des talents employés, et revenir sur une aventure qui l’a marqué lui ainsi que le paysage télévisuel, sans les hordes de fans dont je fais partie et qui se rappellent encore avec émotion le duo Grochat / Lola, Léguman, Brosse-dur et tous les autres personnages récurrents de cette saga hors-norme qui s’apparente au JT préféré des objets et a ravi toute une génération de téléphiles intelligents.

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Six cha(t)pitres constituent l’ossature de ce livre-souvenir très bien ficelé. On commence tout d’abord sur une trentaine de pages revenant sur la genèse du programme. C’est un focus intéressant sur l’époque tout d’abord avec l’émergence de talents différents qui souhaitent proposer quelque chose d'autre aux enfants. Ouverture d’esprit, une ambiance créatrice folle (il faut dire que dans le domaine Topor en impose !) et des rencontres vont déboucher sur des opportunités uniques. En cela, on peut dire que l’alignement des planètes a été favorable et à travers ces quelques pages, l’auteur revient sur ses discussions avec Topor, les dessins préparatoires de ce dernier, les contacts pour produire l’émission, sur la première marionnette de Groucha (qui sera reprise plus tard dans l’émission pour un autre personnage), le travail d’écriture de longue haleine et enfin la consécration avec l’achat de l’émission.

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S’ensuivent trois chapitres qui correspondent chacun à une saison de Téléchat. C’est l’occasion au fil des pages pour l’auteur de nous proposer des fiches personnages drôlatiques, des reconstitutions sous forme de roman-photo à l’ancienne de sketch cultes, de reproduire les partitions et paroles du générique de chaque saison (ayant une pianiste à la maison, on s’est bien gondolés à chanter et jouer les morceaux proposés !), d’expliquer la naissance des logos successifs, de revenir sur le calendrier et les éphémérides particuliers de l’émission (bonne fête à tous les lampadaires !). On sort parfois des studios pour le tournage en extérieur et c’était pas triste d’ailleurs ! On retrouve aussi tout plein d’autres anecdotes diverses et variées qui révèlent bien des secrets et des surprises avec notamment l’interview exclusif de Léguman, mon super héros préféré de l’époque ou encore des focus sur l’envers des décors et les techniques mises en œuvres pour l’émission. C’est foisonnant d’idées géniales et d’inventivité.

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Les dernières pages sont consacrées à l’après-Téléchat avec des projets mis en œuvre après l’arrêt de la série, d’autres avortés comme un jeu de société invendable par les grandes sociétés de distribution, des produits dérivés plus ou moins officiels (faites un tour sur le net, vous serez surpris du choix qui s’offre à vous)... Enfin, l’auteur a rajouté des bonus sympas pour les accros à l’émission comme moi : des extraits de critiques de l’époque, des lettres de fans petits et grands (et même de détracteurs !), les partoches de la chanson de Léguman (très fastoche à faire au piano si vous vous souvenez de l’air), un quizz Téléchat super-ardu (mais alors vraiment difficile !), le jeu des gluons (tout bonnement énorme !).

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Vous l’avez compris, voila un livre-hommage très réussi, très instructif et bien construit. Les fans y trouvent vraiment leur compte avec un objet ludique, très beau esthétiquement et rafraîchissant par son pouvoir de fascination et d’évocation. Un bien beau cadeau que j’ai eu là et une acquisition à faire pour vous si l’émission vous manque et que vous voulez courir après une Madeleine de Proust au charme intemporel. Je vous laisse avec un cadeau empoisonné, la fameuse chanson qui trotte dans la tête pendant des heures... Non, ne me remerciez pas !

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lundi 5 mars 2018

"Journal" d'Anne Frank

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L’histoire : Anne Frank est une jeune fille juive qui pendant la Seconde Guerre mondiale a dû entrer dans la clandestinité afin d'échapper aux nazis. Peu avant d'entrer dans la clandestinité, Anne reçoit pour son anniversaire un cahier dans lequel elle tiendra son journal. Elle se met aussitôt à écrire, elle parle non seulement des événements qui se déroulent dans l'Annexe mais aussi beaucoup d'elle-même.

La critique de Mr K : C’est toujours un sentiment particulier qui m’habite lorsque je dois chroniquer un classique de la littérature. Qui ne connaît pas ou n’a jamais entendu parler du Journal d’Anne Frank, un témoignage exceptionnel sur la Seconde Guerre mondiale, une plongée dans le quotidien d’une jeune fille juive de quinze ans recluse avec sa famille dans un appartement "caché" pour échapper à l’oppression nazie ? Ce re-reading particulier s’est effectué vingt-cinq ans après ma première lecture, la fascination opère toujours mais mon regard s’est depuis aiguisé et j’ai pu percevoir des strates supplémentaires dans ce témoignage passionnant et bouleversant.

S’étendant essentiellement sur les années 1943 et 1944, ce journal raconte donc le lent et terrifiant déroulement du temps pour une famille de réfugiés juifs-allemands venus dès 1933 s’installer aux Pays-Bas suite à l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler dans leur patrie d’origine. La menace les rattrape avec la conquête de la quasi-totalité de l’Europe entre 1940 et 1941 par les forces de l’Axe. L’ordre nazi règne notamment sur Amsterdam, il n’est plus question de vivre une vie normale. Les Frank entrent en clandestinité en compagnie d’un couple et quelques autres infortunés. Les pages du Journal d’Anne Frank nous livre les angoisses et espérances, les observations et les réflexions d’une jeune femme dont l’univers a été broyé par le conflit et les idées nauséabondes en vogue à l’époque.

On dit souvent que la maturité permet d’encaisser plus facilement certaines expériences ou émotions fortes mais je dois avouer que mon ventre s’est noué à de nombreuses reprises durant cette lecture qui s’est révélée toujours aussi éprouvante. C’est la faute principalement au fait que le dénouement est connu, on sait pertinemment qu’ils vont être dénoncés puis déportés dans la foulée. À la lumière de cette tragédie, certains passages du journal prennent une signification particulière et les quelques miettes d’espoir égrainées ici et là par Anne Frank paraissent bien dérisoires. Drôle d’impression que de lire les rêves et aspirations d’une jeune fille que l’on sait déjà condamnée... Le malaise ne fait que grandir lors de la lecture de cet ouvrage qui s’avère aussi lumineux grâce au caractère d’Anne que mortifère par le fatum implacable qui plane sur les protagonistes de ce témoignage.

Dans son journal, Anne Frank passe en revue le vie des réfugiés vivant dans un microcosme étouffant. Cachés à l’étage au dessus d’une fabrique, ils doivent sans cesse faire attention : limiter le bruit pour ne pas se faire repérer, se rationner en terme de nourriture et d'eau, organiser la moindre action de leur quotidien. Ainsi certains actes banals prennent une dimension toute autre avec la nécessité d’une organisation précise, méticuleuse (le passage décrivant les passages aux toilettes et dans ce qui fait office de salle de bain sont très parlants dans leur genre). Cette pression d’un danger extérieur bouleversant les habitudes de vie est palpable à la moindre page de mémoires qui retranscrivent très bien aussi les tensions internes entre les membres de la famille : Anne a ses préférences, elle se chicane avec sa sœur, elle préfère son père à sa mère, la jeune fille suit des rituels immuables malgré la guerre (les repas, les "conseils de famille", les apprentissages de la vie). Ces pages sont un miroir incroyable de ce que l’humain est capable de faire pour se transcender, résister à l’oppression et tenter de poursuivre son existence malgré les périls.

Au milieu de tout cela, Anne rayonne. Bien sûr elle a peur, bien sûr elle se demande ce dont le futur sera fait mais elle reste une fille de 13/14 ans. Bavarde, parfois égocentrique, vouant un culte à son père, s’opposant à sa mère, rêvant aux garçons, elle se plaît à décrire son existence partageant ses joies et ses peines. On apprécie son appétence pour le savoir et sa lente mutation, elle gagne en maturité face à l’adversité. Anne nous touche énormément et l’on ressort chamboulé et révolté comme à la première lecture car elle est bien loin l’époque où la jeune fille fréquentait l’école et vivait une jeunesse insouciante.

Seul bémol, la version que j’ai lu n’est pas l’originale. Il s'agit d’une version "remaniée" où l’éditeur a rajouté quelques passages retrouvés depuis. J’ai trouvé que cela alourdissait le propos et ralentissait la mécanique infernale en place. Rassurez-vous, rien de rédhibitoire pour autant même si on perd un peu de la spontanéité du récit. L’écriture limpide, enfantine mais aussi parfois très adulte n’a rien perdu de son charme. Voilà un livre qui n’a pas pris une ride et dont les effets perdurent longtemps après sa lecture. Un classique d’entre les classiques qu’il faut avoir lu au moins une fois dans sa vie.

vendredi 2 mars 2018

"Ma voix est un mensonge" de Rafael Menjivar Ochoa

OCHOA

L’histoire : Après une carrière dans le feuilleton radiophonique, un comédien se retrouve au chômage. Il est approché par des services spéciaux de la police. Contre une somme importante, on lui demande de reconstituer, à partir de quelques documents, la voix d’un prisonnier politique mort sous la torture et d’endosser le rôle de celui-ci dans une fausse conférence de presse justifiant un meurtre politique...

La critique de Mr K : Petite voyage en Amérique latine aujourd’hui avec Ma voix est un mensonge de Rafael Menjivar Ochoa, écrivain salvadorien passé d’abord par le journalisme et grand auteur reconnu que je découvre ici pour la première fois. Belle lecture que celle-ci bien qu’elle soit placée sous le sceau du roman noir, d’un noir profond qui explore les arcanes du pouvoir et la manipulation des masses à travers le destin étonnant d’un homme en perdition.

Le héros est comédien de radio et sa voix est son outil de travail. Il a eu son petit succès en jouant notamment les méchants dans des soaps à deux pesos, caricaturaux à souhait mais qui ravissaient les ménagères de moins de cinquante ans. Malheureusement le succès est derrière lui et le travail ne se bouscule plus à sa porte comme avant alors que les factures s’accumulent. Il n’est pas loin du gouffre quand soudainement une proposition inhabituelle lui est faite : travailler pour la police. En fait, pour un service de la police, un département ultra-secret dont on ne connaît même pas l’existence ! Après une entrevue étrange, il n’est pas plus avancé mais au fil des jours et de sa prise de connaissances des éléments qu’on lui a livré, il prend conscience que s’il accepte ce travail, il modifiera / construira une réalité alternative pour l’État. Les 10 000 dollars promis à la clef en valent-ils la chandelle ?

Se déroulant au Mexique - même si ce n’est jamais précisé, on le devine aisément -, ce récit fait froid dans le dos. À travers cette mission de travestissement de la vérité, l’auteur nous livre une critique féroce de l’autoritarisme étatique, de sa propension à occulter la vérité et en livrer une fabriquée de toute pièce pour justifier des actes odieux. La manipulation et l’art de s’en servir est donc au centre du roman qui au passage égratigne aussi les médias et la police. Les collusions et corruptions sont abordées avec justesse et de façon détournée car jamais aucun des protagonistes ne livre la vérité absolue sur ses actes et ses motivations, le sous-entendu règne en maître et laisse une saveur amère dans la bouche du héros et des lecteurs. On navigue constamment en eaux troubles avec la désagréable impression de se faire balader à l’instar du héros qui se retrouve face à un choix moral qui pourrait bien décider de l’heure de sa mort !

Noir c’est noir effectivement dans cet ouvrage qui voit un héros malmené par son existence qui ne lui donne plus satisfaction depuis bien longtemps. Il a perdu la femme qu’il aimait, il ne peut plus vivre de son travail et vit chichement loin de ses envies et du standing dont il rêvait. Face aux commanditaires, loin de se cacher ou de tout accepter, il affiche son intelligence vive et son courage. Il devine bien les arrières pensées du chef de la police qui lui propose le job, ne se démonte pas malgré les risques qu’il encourt. Et pourtant, la tentation est grande mettant à mal ses principes et sa morale personnelle. Le personnage est très attachant, complexe et il faut peu de lignes à l’auteur pour nous fournir un personnage principal totalement en roue libre par moment dont on se demande constamment comment il va réagir et agir. Durant les 154 pages du roman, les surprises s’accumulent donc sans que l’on puisse vraiment savoir où Menjivar Ochoa veut nous mener.

On explore les mensonges de chacun, on côtoie le héros dans ses errances au café, au restaurant, chez Maria - une inconnue aux ordres des commanditaires - dans une ambiance particulière d’un monde presque désabusé où l’abrutissement des masses et les apparences cachent des pratiques innommables. Comme en plus personne n’a toutes les cartes en main pour appréhender totalement le rôle qu’il a à suivre (le héros, les policiers qui le surveillent, le commanditaire, Maria...), il se dégage une impression étrange de bordel organisé qui profite bien évidemment aux plus hautes autorités. Pas besoin de voyager bien loin pour se rendre compte que la pratique est courante en politique et sans entasser les morts, on peut très facilement manipuler les foules pour faire passer une idée. Toute la question dans ce roman est de savoir si le héros va basculer ou non.

Très court, remarquablement écrit dans une langue simple mais proposant une intensité confondante, Ma voix est un mensonge se lit d’une traite avec un plaisir renouvelé malgré un sujet difficile et un fatum menaçant plombant le héros. Une fiction très intéressante pour éclairer notre triste monde, une lecture essentielle que je ne peux que vous conseiller.

mercredi 28 février 2018

"Le Monde englouti" de J. G. Ballard

Ballard

L'histoire : Au III° millénaire, le Terre n'est plus peuplée que de cinq millions d'habitants. Le Soleil a changé de forme et s'est rapproché de notre planète, entraînant une formidable diminution des terres émergées, envahies désormais par la jungle où des reptiles colossaux ont remplacé les mammifères. Comment survivre dans ces conditions, surtout quand des bandes de pirates recherchent sans relâche les trésors engloutis ?

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture bien particulière aujourd'hui avec un titre considéré classique dans le domaine de la science fiction : Le Monde englouti de J.G. Ballard. Cet auteur divise ses lecteurs, certains lui vouent un culte pour son caractère parfois visionnaire et d'autres le trouvent ennuyeux comme la mort. Pour ma part, ce sera ma deuxième incursion dans son univers après ma lecture glaçante et tripante de Crash lors de la sortie de l'adaptation cinématographique de David Cronenberg. Place ici à la SF post-apo dans une Terre revenant lentement et sûrement à des temps primitifs où l'humain a de moins en moins sa place.

En ce troisième millénaire, l'espèce humaine a quasiment disparu de la planète Terre. L'astre solaire est désormais bien plus proche de notre monde, il a changé de forme provoquant un réchauffement climatique sans précédent, une diminution drastique des terres émergées et une forte hausse des températures. Un avant poste scientifique est sur le point d'être évacué. C'est dans cette base que travaille Kerans, le biologiste héros de cette histoire. Bien qu'il sente que cette évacuation soit la meilleure des choses à faire, il hésite. Il se sent irrémédiablement attiré par une nouvelle solitude qui lui apaise l'esprit, il ne se fait plus vraiment d'illusions sur l'avenir de la race humaine sur Terre et de plus, il noue une relation intime tendre avec une femme vivant juste à côté. Les préparatifs avancent et l'indécision le gagne, un nouveau danger surgissant, Kerans entreprendra un long et lent voyage intérieur qui n'aura qu'une seule issue...

Clairement, ce roman ne plaira pas à tout le monde. En effet, le style contemplatif et le rythme extrêmement lent en rebutera plus d'un, Ballard se concentrant beaucoup sur le climax, l'ambiance de fin de règne de l'être humain sur notre belle planète. Peu d'action, des personnages caractérisés au minimum, tout cela contribue à mettre en exergue le retour du primitif sur les civilisations humaines. Cela donne de merveilleuses pages descriptives sur la végétation invasive qui recouvre toutes les traces de l'humanité, regagne le territoire connu sur une espèce en voie d'extinction qui pourtant a réussi pendant des millénaire à dominer la nature. La jungle s'étend, l'eau est omniprésente, on sentirait presque la moiteur générale se dégager des pages de cet ouvrage qui fait la part belle au dépaysement, à l'inversion des valeurs et le retour à l'état sauvage d'un biocosme qui tient enfin sa revanche ! L'atmosphère est ici étouffante, oppressante ne laissant aucune place à toute forme d'optimisme.

Le héros et ses proches sont donc réduits à leur plus simple expression, silhouettes vagues errant dans un univers qui les dépasse et bouscule leurs certitudes. Effacés, sans traits de caractères excessifs, ils subissent de plein fouet la lente dégénérescence de l'humanité et apprennent à vivre avec cet environnement nouveau et hostile. Difficile de s'attacher à eux car ils ne sont pas charismatiques ni spéciaux, une certaine banalité les habite et permet à l'auteur d'intensifier le décor et l'atmosphère. Plus tard dans le récit, les héros vont faire la connaissances d'une troupe de pirates peu scrupuleux qui se sont adaptés aux nouvelles règles qui régissent la planète. Extrêmes, lorgnant vers les bandes de pillards de George Miller dans sa tétralogie Mad Max, ils vont provoquer un changement radical chez Kerans. On rentre alors dans une autre dimension, plus spirituelle où le héros réalise un véritable voyage intérieur qui va l'éclairer sur sa destinée et sa nature profonde. Le roman prend alors une tournure assez déconcertante, totalement barrée et, disons-le, obscure. Ce n'est pas pour me déplaire étant fan de récits à la Castaneda ou encore K. Dick dans sa période allumée.

C'est aussi donc un livre qui se mérite, qu'il faut apprendre à apprivoiser tant l'écriture fait écho à l'ambiance crépusculaire et moite qui règne sur les 217 pages de l'ouvrage. Rythme lent, écriture elliptique convient le lecteur à un voyage langoureux, douloureux et cependant très poétique. Certains seront lâchés très vite car il ne se passe finalement pas grand chose dans ces pages mais il faut prendre cette œuvre plus comme une étude philosophique sur la traditionnelle opposition entre les concepts de nature et de culture. Et pour une fois, l'ordre naturel semble l'emporter... Une très bonne expérience en somme que vous pouvez tenter si vous voulez expérimenter une lecture à la fois différente et très enrichissante.

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lundi 26 février 2018

"Les Abysses du mal" de Marc Charuel

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L’histoire : Mon boulot : filmer le supplice des victimes avant de faire disparaître leur corps. Mon but : être le tueur le plus inventif.

Parce que la mort est un spectacle, certains sont prêts à payer très cher pour y assister. Voyeurs protégés par un écran, tortionnaires par procuration...

C’est la face cachée du Net. Un monde parallèle qui happe ses proies au hasard et fournit des frissons à prix d’or.

La critique de Mr K : Place à la critique d’un thriller aujourd’hui avec un ouvrage à la quatrième de couverture bien tordue d’un auteur que je découvrais avec ce titre. Les attentes étaient importantes avec un sujet glauque qui annonçait une enquête terrifiante dans la perversion humaine. Bien qu’efficace, ce titre accouche d’une souris tant on tombe bien trop souvent dans le convenu. Suivez le guide !

Le cadavre d’une jeune fille est retrouvé au bord de l’A86 en banlieue parisienne. Affreusement mutilé, il donne à voir les manières sadiques d’un assassin ne reculant devant aucune barrière morale. Quand en plus, l’inspecteur Derolle se rend compte que le meurtrier filme les sévices et la mise à mort pour les vendre aux plus offrants, on rentre dans une nouvelle dimension de l’horreur. L’enquête sera âpre et complexe. En parallèle, on suit plusieurs autres personnages très disparates qui, vous vous en doutez bien, ont des liens tenus. Au fil du déroulé, les pièces s’assemblent pour constituer une trame plus complexe. Le compte à rebours est lancé...

Clairement, le gros défaut de l’ouvrage est son manque d’originalité. Qui a lu du Grangé, du Chattam ou d’autres auteurs à grand succès dans le genre thriller, nage en eaux pas si troubles que ça. Alors certes, le sujet est grave mais l’auteur le contourne et ne tombe pas dans le scabreux ou le voyeurisme frontal. Laissant volontiers des zones d’ombre pour ne pas sombrer dans le grand guignol, il insiste plutôt sur les sentiments et émotions des uns et des autres face à l’indicible. Ça rassure mais l’ensemble perd en force de percussion. Surtout qu’au bout de 50 pages, j’ai deviné qui était le fameux assassin même si le modus operandi nous livre tous ses secrets bien plus tard. Dommage dommage...

Pour autant, on prend un certain plaisir à lire cet ouvrage qui se révèle être un bon page turner. Certains personnages sont assez attachants, notamment l’inspecteur Derolle qui a ses faiblesses dues à une affaire précédente qui va ressurgir du passé avec ces nouveaux meurtres. Pour une fois, pas de brute endurcie ou de flic damné de la terre, simplement un homme au bout du rouleau, à la larme facile dont la famille s'inquiète pour sa santé mentale. Ça touche en plein cœur et on aime à suivre ses errances au milieu d’une menace sourde et abjecte. Pas de réels personnages denses à part celui-ci, les autres s’apparentent davantage à des clichés déjà lus. Pour autant, la mayonnaise prend et l’on se plaît à enchaîner les chapitres ultra-courts pour courir après l’assassin surtout qu'au détour de l'histoire, l'auteur se plait à jeter quelques éléments historiques et politiques qui témoignent de son passé de journaliste d'investigation.

Grosse déception par contre au niveau du background des protagonistes purs et durs et des forces en présence. Si l’on suit l’assassin principal, ne vous attendez pas à de grosses révélations sur le fameux Dark Net, les milieux interlopes que l’on y croise et notamment les fameux commanditaires des meurtres amateurs de snuff movie. On reste en surface et cela fait perdre en qualité à l’ensemble qui s’apparente finalement à une gigantesque course poursuite. Les promesses ne sont pas tenues en la matière, on aurait aimé lever le voile sur les sinistres individus qui se livrent à de telles pratiques, les cercles dans lesquels ils évoluent, à peine sait-on qu’ils viennent d’un certain continent. Là encore le bât blesse...

Au final, l’ensemble se dégonfle et la fin se révèle abrupte. L’essentiel est sauf, on passe un moment convenable, dans une écriture efficace mais sans génie et les pages se tournent toutes seules. Les Abysses du mal est une authentique série B aussi vite lue qu'oubliée. À tenter si l’envie de frémir doucement vous inspire, sinon je vous avouerai qu'on est ici dans le dispensable.

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