jeudi 26 avril 2018

"Danse, danse, danse" d'Haruki Murakami

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L’histoire : Danse, danse, danse, dit l'homme-mouton tapi au cœur d'un étage fantôme de l'hôtel du Dauphin pourtant transformé en cinq étoiles où le narrateur essaie de retrouver ses marques.

Alors, il danse, danse, danse entre cet irrationnel qui envahit son quotidien et une réalité non moins baroque avec pour seul ancrage les airs de jazz, la musique pop anglo-saxonne, les petits plats mijotés dans son coin cuisine, les vieux films américains.

Il danse, danse, danse au rythme des filles passées, présentes et à venir, des glaçons qui tintent dans son verre de whisky, des insatisfactions d'un condisciple de lycée devenu star, des désarrois d'une très jeune fille déjantée, des problèmes existentiels en forme d'énigmes.

La critique de Mr K : Une excellente lecture aujourd’hui avec Danse, danse, danse d’Haruki Murakami. Et dire que ça faisait plus d’un an que je n’avais pas lu d’ouvrage de cet auteur qui est sans conteste mon écrivain japonais favori ! Quel retour avec cet ouvrage totalement dépaysant où réalité, rêves et fantasmes se mêlent pour emporter le lecteur vers des ailleurs insoupçonnés. Pas de doute, on est face à un grand Murakami qui aime tant flirter avec les barrières de la perception et de la condition humaine. Pour information préalable, sachez que ce titre est en quelque sorte la suite de La Course au mouton sauvage car on retrouve le même héros anonyme, mais on peut cependant lire ce livre sans avoir lu le précédent même si l’on rate deux / trois allusions savoureuses.

Le personnage principal, un ancien publicitaire désormais reconverti dans le journalisme free-lance vit au jour le jour. La mort de son meilleur ami dans l’ouvrage précédent et le divorce inattendu avec sa femme ont laissé des traces, il ne se transpose plus dans une quelconque aspiration et laisse le temps s’égrener sans réellement penser au lendemain. Pas vraiment malheureux mais pas heureux pour autant, il semble traverser l’existence sans y prendre goût, sans s’accrocher à quoi que ce soit et qui que ce soit. Un rêve étrange le conduit à retourner dans un hôtel qu’il a autrefois fréquenté en compagnie de sa copine de l’époque. Au détour d’un étage mystérieux, il va se retrouver dans une espèce d’univers parallèle le temps de quelques heures (ça m’a personnellement fait penser à la Black Lodge de Twin Peaks, l’amateur forcené  que je suis de cette série a fortement apprécié !). Il y fera une rencontre déterminante qui va orienter sa vie vers de nouvelles directions et le confronter au monde réel qu’il semblait fuir depuis trop longtemps.

Volontiers contemplatif, amateur de plaisirs simples, on retrouve avec plaisir ce héros atypique et détaché de sa vie. On se plaît à le suivre dans ses errances et ses actes quotidiens : ses journées à rallonge pendant lesquels il ne fait pas grand chose, son appétence pour les bonnes boissons et la cuisine saine qu’il aime à l’occasion préparer lui-même (on salive beaucoup durant la lecture !), son goût pour le jazz mais aussi pour les jolies filles. Au fil de l’histoire, on suit aussi ses introspections sur un passé douloureux qu’il n’arrive pas totalement à laisser derrière lui, le narrateur aime se poser des questions, remuer ses sentiments et émotions. Lent et finalement peu communicatif avec les autres car renfermé sur lui-même depuis maintenant longtemps, cet homme de 34 ans va effectuer différentes rencontres qui vont lui permettre de se débloquer petit à petit et d’évoluer, de changer et d’appréhender la vie à nouveau comme un tout et non comme quelque chose que l’on subit.

Le déclic à l’hôtel suite à sa rencontre avec le mystérieux homme-mouton vu dans La Course au mouton sauvage va l’engager à s’affirmer et à s’investir auprès notamment d’une réceptionniste charmante qu’il va conquérir, d’un vieil ami qui ne supporte plus son statut de célébrité, mais aussi auprès d’une jeune fille de treize ans mal dans sa peau qui recherche un confident et ami. Comme toujours avec Murakami, les personnes prennent leur temps, hésitent, s’interrogent et le temps s’écoule lentement. Le changement n’est pas immédiat et se dilue à la manière du sable d’un sablier renversé que rien ne retournera jamais plus. C’est très poétique, très beau et l'ouvrage prend au cœur à la moindre ligne. Cette balade est donc assez unique et s’impose à notre esprit captif des multiples thèmes abordés par un auteur décidément universel et qui sait s’adresser à l’être humain que nous sommes et qui lui aussi s’interroge sur soi : l’amour et ses contradictions, la famille et son poids sur la destinée de quelqu’un, le capitalisme et la négation de l’individu résumé à un être de désirs et non plus de besoins, le sens de la vie tout simplement et les multiples chemins qui peuvent mener au bonheur si on s’en donne les moyens. D’où le titre de cet ouvrage qui invite chacun à avancer malgré tout et à continuer à profiter de l’existence malgré les obstacles qui nous guettent à chaque coin de rue.

On retrouve dans ce livre tout le talent de conteur d’un Murakami au sommet de sa forme. Écriture magique, déroutante mais toujours accessible, on navigue constamment en eaux troubles dans un quotidien qui peut basculer dans le fantastique le plus pur à n’importe quel moment. Les 574 pages de Danse, danse, danse se dégustent comme un bon encas avec un petit verre d'alcool fort pour accompagner le tout. Ça marque les esprits, ça ravit l’amateur de belles lettres et au final, on en ressort un peu plus conscient de soi et du monde qui nous entoure. Une bien belle expérience que je vous invite très fortement à tenter !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"
"Le Passage de la nuit"
- "Après le tremblement de terre"


lundi 23 avril 2018

"Notre mère qui êtes aux cieux" de James Morrow

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L’histoire:
- Non, Julie ! Pas ça ! Ne recommence jamais ça 
- Mais pourquoi, p'pa ?

Ce que Murray Katz ne dit pas à sa fille quand il la voit marcher sur les eaux de la baie d'Atlantic City, c'est qu'elle a eu un prédécesseur illustre. Qui a très mal fini... Car la fille de Murray n'est pas une enfant comme les autres. Elle lui est venue par hasard. À la banque de sperme, ils ont appelé ça une "parthénogenèse inversée". Le produit d'un spermatozoïde et... d'un ovule, mais de qui ? Murray, le petit juif qui ne croit même pas en Dieu, en a été plus étonné que la jeune Marie devant Gabriel.

Et quand la gamine commet ses premiers miracles, Murray, pétrifié, comprend la vérité : Julie est la fille de Dieu. Pour un père célibataire, élever un enfant n'est déjà pas facile. Mais avec une Mère pareille !

La critique de Mr K : Ce livre a une histoire personnelle bien particulière à mes yeux. C’est ma meilleure amie de lycée (ça remonte donc...) qui l’avait lu à l’époque et ne savait pas trop si elle l’avait aimé ou non. Profondément ébranlée par l’ouvrage (précisons qu’elle était catholique non pratiquante), elle m’avait fortement conseillée de le lire. Le temps a passé et l’occasion s’est présentée à moi une fois de plus chez notre abbé préféré. Quelle ne fut pas ma surprise alors de tomber sur Notre mère qui êtes aux cieux ! Deuxième effet Kiss-Cool, je me rendais compte en même temps qu’il a été écrit par James Morrow, un auteur que j’ai déjà pratiqué deux fois et qui à chaque fois m’a réjoui par son talent de conteur et ses apports théoriques (voir liens correspondants en fin de post). Le destin était en marche et il ne m’a vraiment pas fallu beaucoup de temps pour le sortir de ma PAL et en entreprendre la lecture... Quelle claque !

Julie n’est pas une fille comme les autres. Elle a bien un père mais il est célibataire et vivote en vendant sa semence et en travaillant dans un laboratoire de développement de photo (ben oui, à l’époque ça existait encore, l’argentique et tout ça...). Sa conception est un mystère et personne n’est en mesure de dire de quelle ovule elle est issue. Quand des signes miraculeux commencent à faire leur apparition (marche sur l’eau, dialogue avec les animaux, dons de soin), le papa s’inquiète fortement car une telle nature ne peut qu’attirer des ennuis à Julie. Le temps va passer mais les questions assaillent la désormais jeune fille : qui est sa vraie mère ? Dieu est donc une femme ? Doit-elle utiliser ses dons ou au contraire les cacher ? Face aux aléas de la vie, à des rencontres improbables et la menace insidieuses d’extrémistes religieux, Julie ne sait plus à quel saint se vouer ! Si en plus, le Diable se mêle à la partie...

J’ai adoré cette lecture, c’est bien simple, une fois le nez dedans, je n’ai pas pu relâcher le volume qui n’a pas duré plus d’une journée et demi. On retrouve dans ce roman tout le talent de Morrow pour mélanger science et religion, donnant une saveur toute particulière à une histoire éternelle finalement, la lutte entre le bien et le mal, la dualité de l’être humain et la difficile condition d’être humain. À travers le parcours de ce messie improbable, une femme de surcroît (girl power !), on se prend à réfléchir à l’origine du monde, à la foi et au besoin de croire qui habite nombre de nos semblables. Loin de verser dans le prosélytisme ou dans la provocation gratuite (je vous avouerais qu’il faut tout de même éviter de lire ce livre si vous être membre de Sens commun ou de la Manif pour tous), Morrow explore nombre de voies différentes de ce que l’on a habitude de lire sur le sujet. Un peu à la manière du génial L’Agneau de Christopher Moore, on s’adonne à une expérience littéraire rare entre plaisir de la narration / recherche d’une histoire au charme terrible et réflexion plus générale et universelle.

On s’attache immédiatement à Julie et à son entourage. On aime à suivre ses pérégrinations de jeune fille de son âge puis de femme consciente de sa nature profonde, on s’amuse du caractère si vif de Phebe sa jumelle par alliance, on apprécie l’humanité et le bon sens de Murray, le papa comblé mais inquiet. Cette famille d’un genre spécial dégage une énergie, un amour sans faille jusqu’à ce que les événements se précipitent avec l’intervention d’une secte millénariste en quête de pouvoir et adepte de l’évangélisation par la force et l’intolérance. Le révérend Billy est un monstre en soi et cache derrière sa dureté et son côté impitoyable, une fêlure profonde qui lui dicte une foi inhumaine et intransigeante. Le roman prend alors un autre tournant, plus politisé. Après une genèse du personnage principal qui oscille entre mysticisme et attrait pour la science la plus pointue, on rentre dans une histoire de résistance à l’oppression, de recherche de soi puis de révélation qui chamboulera l’ordre établi. Pour autant, ne vous attendez pas à du grand guignol, tout est juste, ajusté à la perfection sans exagération ni effets de manche superfétatoires. On reste ici à échelle humaine la plupart du temps avec nos temps d’espérance mais aussi de désespoir profond menant aux pires atrocités.

On côtoie tout de même le divin à l’occasion. Plus souvent le côté sombre d’ailleurs avec un Diable fidèle à son image de tentateur débonnaire, limite sympathique et qui tire les ficelles d’une déchéance que l’on sent venir assez vite. Pour autant, lui aussi a son intérêt, on se prend au jeu avec lui et lors d’un séjour dans les mondes inférieurs de l’héroïne nombre de révélations surprenantes enrichissent considérablement un background déjà bien épais et du coup magnifié par une vision loin des canons établis. J’aime être surpris, dérangé dans mes certitudes quand l’ensemble est construit et cohérent. Tout est ici réuni dans ce sens et procure un plaisir de lire extrême et durable. On se plaît à retrouver les références à la Bible et à toutes les histoires qui ont construit notre identité judéo-chrétienne, Morrow s’en affranchit sans pour autant les occulter totalement, là encore toute est histoire de perception et de sensibilité. Faire du neuf avec du vieux est possible et l’ouvrage est une réussite éclatante dans le domaine !

Rajoutez à cela une langue très agréable, accessible malgré parfois des concepts assez abscons et vous obtenez une lecture rare et prenante comme jamais. Si les thèmes évoqués vous intéressent, Notre mère qui êtes aux cieux est vraiment un incontournable, un chef d’œuvre qui honorera votre bibliothèque de sa présence.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé:
- En remorquant Jehovah
- Hiroshima n'aura pas lieu

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samedi 21 avril 2018

"Boom" de Julien Dufresne-Lamy

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L’histoire : Étienne était l’ami fêtard, l’incorrigible. Timothée, le garçon bien éduqué aux drôles de tics – il disait boom tout le temps. Une belle aventure de trois ans jusqu’à ce voyage scolaire à Londres. Jusqu’à ce que Timothée soit fauché par un fou de Dieu sur le pont de Westminster. Depuis la tragédie, Étienne cherche les mots. Ceux du vide, de l’absence. Étienne parle à son ami disparu en ressassant les souvenirs, les éclats de rire.

La chronique de Mr K : J’avais découvert Julien Dufresne-Lamy avec un roman maîtrisé de bout en bout sur l’adolescence et ses dérives, le remarquable Les Indifférents lut récemment et publié chez Belfond. L’occasion fait le larron et l’on m’a adressé (ouais je sais j’ai de la chance) ce roman dédicacé à mon pseudo (re-la classe !) tout juste paru du même auteur chez Actes Sud Junior sur une thématique lourde mais pleine de promesses : le deuil impossible d’un ami très cher par un jeune homme de 17 ans. Boom a tout pour plaire et je peux déjà vous dire qu'il fait mouche et que la claque est magistrale à sa manière.

C’est l’histoire classique de deux adolescents qui se rencontrent et deviennent inséparables. À cet âge là, on vit rarement les choses à moitié, on dévore le monde avant qu’il dévore nos rêves et que l’on rentre dans l’âge adulte avec son cortège de responsabilités. Timothée et Étienne sont comme la glace et le feu, ils sont très différents mais c’est justement ce qui les attire l’un vers l’autre, les font s’apprécier, parfois se disputer et toujours se réconcilier. Trois ans que ça dure et toute la vie devant eux, voila ce que leur promet un futur où tout est ouvert. Malheureusement, leurs pas vont croiser celui d‘un fou de Dieu qui va faucher Timothée en pleine jeunesse et laisser un Étienne totalement déboussolé et seul face à son insondable chagrin.

Conçu comme un long monologue à lire d’un seul souffle, à respirer, à réfléchir. Typiquement le genre d’œuvre que je lirai à haute voix à mes jeunes pousses qui aiment qu’on leur raconte des histoires, que l’on mette en scène la vie dans toute sa complexité et son douloureux aspect parfois. À travers des flashbacks, l’exposition de sa souffrance présente et son œil aiguisé sur le monde qui l’entoure, Timothée nous livre un cri, un souffle d’une force incroyable, d’un réalisme aigu qui blesse et touche l’âme. Chronique d’une adolescence d’aujourd’hui brisée en plein vol par le mal à l’état pur et l’ignorance crasse, on suit ce chemin de croix très éprouvant qui lamine les certitudes et laisse l’endeuillé seul face à lui-même et un monde qu’il ne reconnaît plus.

Par petites touches impressionnistes, dans un style poétique moderne où les mots et les concepts se répondent les uns aux autres, Julien Dufresne-Lamy nous convie à un voyage intérieur d’une rare densité qui brosse le portrait d’un jeune frappé par le deuil et qui tente malgré tout d’exprimer sa souffrance pour l’atténuer. Il dresse au passage un portrait fort juste et vivant de son environnement, des parents dépassés par les événements, de l’indicible qu’on ne peut exprimer pour ne trahir personne ou aucun lien privilégié. C’est aussi l’occasion lors de flashbacks mémorables de se souvenir de Timothée, de qui il était vraiment, des fêtes entre amis, des week-end canap /écran et autres joies d’une jeune vie pleine d’insouciance et en quête de conquêtes diverses. C’est la chronique aussi d’une vie lycéenne que je n’ai jamais vraiment quitté, dans laquelle je baigne depuis toujours et qui est ici très bien retranscrite avec des ressentis d’élèves ciselés, naturels et vraiment accrocheurs.

N’en disons pas plus pour éviter de livrer toutes les clefs de lecture. Sachez que vous avez ici affaire à un objet littéraire de haute volée, à l’écriture poétique et tortueuse qui subjugue et fascine, accessible et imagée. Elle fera le bonheur de jeunes lecteurs sans aucun doute même les plus réfractaires à l’exercice tant on baigne dans la jeunesse d’aujourd’hui sans pour autant tomber dans la facilité ou le pathos. Car c’est là que l’auteur fait fort, loin de les prendre pour des imbéciles, il les invite à un voyage intérieur qui laissera des traces (personnellement, j’étais liquide en fin d‘ouvrage) et ouvre des portes qu’ils n’ont pas l’habitude d’ouvrir. Un très très bel ouvrage, déjà commandé par mon CDI et que j’invite tout le monde à découvrir, lire et partager.

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mercredi 18 avril 2018

"La Promesse" de Tony Cavanaugh

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L’histoire : Ex-flic des homicides à Melbourne, Darian Richards a laissé derrière lui un cortège de vies anéanties, de familles en deuil, de réponses impossibles à donner. Épuisé par cette litanie de souffrances, il a pris une retraite solitaire dans le Queensland, loin des villes et de leurs turpitudes. Mais les démons sont partout. Et dans la région, depuis quelques mois, des adolescentes disparaissent sans laisser de traces. La police locale parle de fugues. C'est en général ce qu'on dit quand on ne retrouve pas les corps, Darian le sait, mais il ne veut plus s'en mêler. Ce n'est plus son histoire. Et pourtant... malgré la promesse qu'il s'est faite de se tenir éloigné des tragédies, l'idée de laisser toutes ces familles sans réponses le hante. Aussi décide-t-il de prendre les choses en main. Mais à sa façon cette fois, sans s'encombrer du protocole. Il est loin d'imaginer ce qui l'attend.

La critique de Mr K : Retour en Australie avec cette sortie récente qui m’a littéralement retourné l’esprit et l’estomac. Je vous avais parlé il n’y a pas si longtemps de tout le bien que je pensais de L’Affaire Isobel Vine de Tony Cavanaugh. Ce dernier remet le couvert avec La Promesse, polar bien hard boiled lui-aussi qui explore encore plus en profondeur la psyché torturée de Darian Richards, ex flic possédé par son sens de la mission et qui dans ce volume est aux prises avec un serial killer des plus retors. Attention, ça dépote !

Darian Richards coule des jours presque tranquilles depuis qu’il a quitté le poste de chef de la brigade criminelle de Melbourne. Loin des crimes, des affaires de corruptions et des bisbilles entre flics, il passe son temps à profiter du temps qui passe, de la nature et des grands espaces. Il a noué une relation étrange avec Angie, une prostituée qui lui met du baume au cœur et à qui il s’est attaché, lui l’homme buriné par la vie. Mais voila, on ne se refait pas et les familles des victimes de jeunes filles enlevées par un maniaque réclament justice. Touché par cette détresse et toujours avide de servir son prochain et son goût pour la vengeance, notre héros reprend du service, contacte des équipiers passés, une vieil ami qui lui doit un service, son hacker de collaborateur et il se lance sur la piste d’un redoutable prédateur. L’enquête ne sera pas de tout repos entre ses démons intérieurs, le jeu du chat et de la souris avec la police officiellement sur l’enquête et un adversaire diablement malin et pervers.

C’est un véritable plaisir de retrouver tout d’abord le personnage principal. Darian est vraiment complètement fondu et borderline. Flirtant constamment avec les limites, le politiquement correct est totalement absent de cet ouvrage. Tout le monde en prend pour son grade, seul l’instinct semble guider cet anti-héros mu par une morale personnelle très particulière : intimidation, violence mais aussi parfois collaborations surprenantes composent un récit très rythmé qui met à mal les certitudes du lecteur. Malgré des aspects repoussoirs, on aime suivre les pas de Darian. Sans doute que, comme lui, je n’ai guère d’illusions sur un monde qui va mal et où le vice et l’appât du gain règnent en maître. Pour autant, lors d’un échange, d’une rencontre ou d’une action l’espoir semble émerger du noir. Et même si c’est très fugace, on se prend à y croire à nouveau, à se dire que les choses vont finir par s’arranger... C’est mal connaître l’auteur qui se plaît à distiller une ambiance d’un noir profond qui n’épargne vraiment personne.

Il faut dire que le bad guy est d’une rare perversité ici. Les âmes sensibles risquent d‘être choquées car régulièrement certains chapitres nous mettent dans la tête de ce kidnappeur – violeur - tueur qui aime les très jeunes filles. On suit donc ses élucubrations sans queue ni tête qu’il nous adresse directement et qui justifient ses actes immondes. Il faut vraiment s’accrocher, j’ai d’ailleurs noté des similitudes avec le tueur schizophrène qui ouvre le cultissime Les Racines du Mal du regretté Maurice G. Dantec. C’est vraiment effrayant et d'une noirceur totale. Il s’apparente à un prédateur sans barrière morale qui se repaît de la souffrance de ses victimes et entretient une mégalomanie sans borne. Abject, mystérieux et extrêmement intelligent ; il est un adversaire redoutable qui va donner bien du fil à retordre à ses poursuivants et semer la mort sur son passage.

L’enquête est donc longue, douloureuse et toujours à la limite de la rupture. Si Isosceles, le geek éternel célibataire enfermé dans sa tour de verre à Melbourne, reste fidèle à son pote Darian, c’est plus compliqué pour ce dernier de s’assurer du concours de Maria une flic en exercice qui sent bien que son supérieur lui cache des choses. On retrouve au passage un tableau peu reluisant des forces de l’ordre encore une fois marquées du sceau du machisme ambiant et des petits arrangements avec l’ordre et la loi. L’Australie présentée dans ces pages n’est donc pas très reluisante et même si les recherches se déroulent dans un paysage de carte postale, l’arrière du décor donne peu envie de se promener seul dans la nuit (surtout si on est une jeune fille ou une femme...) ou de croiser certains flics imbus de leur pouvoir. Le trait est volontairement grossi pour l’intrigue c’est certain, mais ça rajoute vraiment une impression bien glauque à un ouvrage difficile à relâcher tant il tient en haleine le lecteur.

Se lisant tout seul, très éprouvant et redoutablement construit, La Promesse régalera les amateurs de polar hard boiled totalement en roue libre et d’une densité psychologique inouïe. On en ressort rincé mais épaté par tant de maestria déployée, en redemandant encore et encore. Impossible de passer à côté si vous êtes amateur du genre, on tient là une petite bombe qui vous ravira à coup sûr !

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lundi 16 avril 2018

Today is... THE DAY!

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C'est jour de réjouissances aujourd'hui au Capharnaüm Éclairé, c'est l'anniversaire de Nelfe qui n'a pas deux ans comme pourrait le laisser croire la photo...  

Tombant en semaine cette année, elle ne pourra fêter dignement l'événement qu'à son retour ce soir après une journée de travail bien remplie. Difficile dans ces conditions de pouvoir avoir son moment à soi, glander et profiter de son jubilé tranquille à ne faire que ce que l'on a envie. Comptez sur moi pour bien la recevoir ce soir, lui réserver quelques surprises et lui faire passer une très bonne fin de journée.

Bon anniversaire chérie. 

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dimanche 15 avril 2018

"Envoûtement" de Ramsey Campbell

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L'histoire : Quand quelqu'un insiste pour garder une mèche de vos cheveux, ce n'est pas toujours par affection...

Queenie, une vieille femme hargneuse et possessive, a toujours persécuté ses nièces Alison et Hermione. Maintenant qu'elle est morte, tout devrait rentrer dans l'ordre. Mais, le jour des funérailles, on s'aperçoit que Queenie s'est fait enterrer avec un médaillon contenant des cheveux de sa petite nièce.

Bientôt la fillette commence à avoir un comportement étrange. Mais, quand on n'a que huit ans et que l'on ignore jusqu'au mot "envoûtement", comment échapper à l'emprise d'une morte ?

La critique de Mr K : Petite incursion horrifique aujourd'hui avec un de mes auteurs favoris dans le genre : Ramsey Campbell. Dans Envoûtement, il explore la thématique classique de l'emprise d'outre-monde à travers le prisme d'une cellule familiale en crise. Frissons assurés avec une dissection au scalpel des relations entre proches et quand on connaît le talent de l'auteur pour l'analyse psychologique des personnages, on ne peut que se régaler !

Tout commence avec le décès d'une vieille tante acariâtre. Queenie a toute sa vie mené la vie dure à ses proches, les assommant de sarcasmes et de réflexions désobligeantes. Lorsqu'elle meurt, le chagrin est donc limité dans la famille et c'est même pour certaines personnes un soulagement à peine voilé. Là où d'habitude la mort clôture une histoire, ici elle la débute avec Rowan la dernière née qui commence à se comporter bizarrement. En effet, Queenie n'a pas dit son dernier mot et semble avoir lancé un maléfice sur la petite fille. Au milieu des tensions familiales et des rebondissements à venir, elle change et ne comprend pas ce qui lui arrive. Lorsque tout bascule dans l'irréel, le lecteur ne sait plus à quel saint se vouer et bien malin celui qui découvrira la vérité avant la toute fin de l'ouvrage.

Composé de chapitres courts et par là même incisifs, ce roman se lit d'une traite. On rentre vraiment dans l'intimité d'une famille lambda avec ses soucis quotidiens qui peuvent de prime abord paraître négligeables mais qui finalement vont se révéler cruciaux quand les fils narratifs se nouent et se dénouent. Le couple parfait formé par Alison et Derek se révèle finalement bien fragile face aux événements inexplicables qui se précipitent, la belle harmonie cède bientôt la place à la suspicion et la méfiance quand Rowan change de comportement. De vieilles fêlures remontent à la surface, créant une ambiance délétère dans la famille et accentuant le désarroi des personnages de plus en plus livrés à eux-même.

Au centre du récit, Rowan se révèle un personnage très touchant dans sa lente descente aux enfers. Cette petite fille joyeuse et aimante a tout pour être heureuse : des camarades à l'école, des parents qui l'aiment et une envie de dévorer la vie sans pareil. Sur quelques chapitres, l'équilibre va se fragiliser et nous rentrons dans sa tête, partageons tout d'abord son étonnement puis sa peur. L'empathie fonctionne à plein avec cet être innocent qui se retrouve livré à une puissance démoniaque qui la ronge littéralement petit à petit. Rêves, cauchemars et réalités finissent par se confondre laissant Rowan dans une solitude intense où personne ne peut l'atteindre.

L'effroi atteint donc un certain paroxysme tant l'auteur se plaît à toucher au sacré, aux valeurs le plus positives pour ensuite les inverser pour mieux provoquer le malaise. Dans le domaine de la terreur, ce titre est une vraie réussite avec des passages vraiment inquiétants qui dérangent le lecteur dans ses certitudes. Seul bémol, une fin finalement plutôt convenue que j'aurais volontiers désirée plus sombre et jusqu'auboutiste. Mais ne boudons pas notre plaisir ici ; le roman est très bien écrit, bien rythmé et le suspens parfois insoutenable tient le lecteur en haleine jusqu'au bout. Un bon trip pour les amateurs !

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vendredi 13 avril 2018

"La Route sauvage" de Willy Vlautin

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L’histoire : La Route sauvage scelle la rencontre sincère et émouvante entre un gamin en cavale et un vieux cheval : Charley, quinze ans, délaissé par un père insouciant, et Lean On Pete, une bête destinée à l'abattoir. Afin d'aider l'animal à échapper au destin funeste qui l'attend, Charley vole un pick-up et une remorque, et tous deux entreprennent un voyage vers le Wyoming où vit, aux dernières nouvelles, la tante de Charley. Ce périple de près de deux mille kilomètres sur les routes de l'Ouest américain ne sera pas de tout repos, et l'adolescent vivra en un seul été plus d'aventures que bien des hommes au cours de toute une vie...

La critique de Mr K : Je garde un souvenir vivace et ému de Ballade pour Leroy ma précédente lecture de Willy Vlautin. L’écriture limpide et poétique, les personnages attachants et le portrait en sous texte de l’Amérique contemporaine m’avaient conquis et transportés lors d’une lecture aussi rapide qu’intense. C’est dire que j’attendais avec impatience son prochain ouvrage et il y a peu La Route sauvage est arrivée dans ma boîte aux lettres. C’est peu de dire que je l’ai aimé, je l'ai lu une fois de plus en un temps record et il m’a littéralement cloué sur place me laissant en petits morceaux lorsque je le refermais définitivement.

Charley est un gamin de quinze ans vivant seul avec son père qui vivote de petits boulots en petits boulots et de ville en ville. La maman est partie depuis longtemps, laissant un creux béant dans la famille qui se réduit à un père totalement détaché de la réalité et de ses responsabilités, et un gamin qui aborde le nouvel été qui s’annonce entre sport et débrouille en attendant la rentrée scolaire. Il finit par se faire embaucher par un propriétaire de chevaux au champ de courses voisin. Filou exploiteur dans l’âme, il permet cependant à Charley de gagner de quoi se nourrir (son père oubliant régulièrement de rentrer à la maison et de lui laisser de l’argent) et d’apprendre des choses. Un drame va précipiter les événements et le jeune homme va se retrouver sur les routes du grand ouest à la recherche d’une tante qu’il n’a pas vu depuis plusieurs années. Ça va être l’occasion pour lui de vivre de nombreuses expériences bonnes et mauvaises...

Contrairement à ce que laisse penser la quatrième de couverture, le départ n’a vraiment lieu qu’à la moitié du livre. L’auteur prend bien le temps auparavant de se pencher sur le quotidien de Charley. Écrit à la première personne, ce qui renforce énormément l’empathie que l’on éprouve pour le personnage, on suit le quotidien de l’adolescent qui s’avère plutôt heureux de son sort et finalement assez distancié de ce qu'il vit. Il s’entraîne régulièrement à la course (il aime être dans l’équipe de football américain de ses lycées successifs), il traîne en solitaire en ville (il vient d’arriver et ne s’est pas encore fait d’amis) et se débrouille comme il peut pour subvenir à ses besoins. Les rapports avec le paternel sont plutôt distants tant ce dernier se révèle égoïste et autocentré. Loin de s’ériger en victime, Charley encaisse et avance avec ce qu’il peut. Quand il trouve son travail, il pense se libérer des contraintes et commence à vivre des expériences enrichissantes. S’exprimant simplement, exposant ses sentiments, envies et aspirations, on s’attache à ce jeune plein de bon sens, serviable et poli en toutes circonstances. Quand il perd tout et doit partir, c’est le choc (peut-être même plus pour nous que pour lui) et l’on entre alors dans une autre dimension.

Le récit intimiste se transforme en road trip ultra-réaliste mais toujours aussi centré sur le héros qui traverse une Amérique que l’on n’a pas forcément l’habitude de voir. C’est celle des déshérités, des voyageurs au long cours et de la dépanne au quotidien. On y croise de drôles et d‘inquiétants personnages car c’est bien connu les voleurs volent souvent à plus pauvre qu’eux. Arnaqueurs, roublards, marginaux, clochards, junkies, personnes défavorisées qui survivent comme ils peuvent mais aussi flics, juges, familles d’accueil d’un soir et bons samaritains du moment vont croiser sa route et imprimer à jamais un destin contrarié mais toujours en marche (mais pas macroniste pour autant heureusement !). Charley va en faire des expériences et il ne peut compter que sur lui-même, et sur le cheval vieillissant voué à l’abattoir qu’il a sauvé d’une mort certaine avant de s’enfuir. Unique confident, ami de circonstance et soutien psychologique quand la dose émotionnelle est trop lourde et quand la réalité est trop pesante, Lean On Pete (le cheval en question) est un personnage à part entière et malgré mon peu d’attirance pour cette espèce animale, j’ai été touché par cette relation riche et intéressante en terme de développement pour Charley. De galère en galère le duo avance, progresse vers un avenir que l’adolescent espère meilleur. Un nouveau drame va infléchir sa trajectoire et l’obliger à nouveau à se remettre en question.

Quand on lit La Route sauvage, on pense forcément à Kerouac, à Into the wild et à Salinger. Véritable ode au désir de vivre, à l’humanisme et un beau voyage intérieur. On vit littéralement le périple de Charley, on partage avec lui ses instants d’égarement, ses espoirs et ses abattements. C’est assez éprouvant je dois l’avouer et j’étais vraiment dans tous mes états à la fin de ma lecture, la larme à l’œil tant j’ai été touché au cœur par cette histoire marquante. L’écriture est d’une limpidité, d’une pureté et d’une force évocatrice rare, de celles dont on se souvient longtemps. C’est beau, profond et d’une émotion à fleur de mots. Un grand moment de littérature nord américaine, un livre essentiel à ranger aux cotés de classiques du genre. Décidément Willy Vlautin est un des auteurs les plus doués de sa génération !

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mercredi 11 avril 2018

"Le Neuvième naufragé" de Philip Le Roy

9ème passager

L’histoire : Une île, un bateau échoué, des vacanciers, un mort. Trafic de drogue qui a mal tourné ou machination infernale ?

La critique de Mr K : Retour au thriller aujourd’hui avec Le Neuvième naufragé de Philip Le Roy, un auteur que j’ai déjà fréquenté à deux reprises pour des lectures sympathiques mais inégales. L’occasion faisant le larron, je me lançai dans cette lecture avec quand même un certain engouement, le pitch très simple laissant augurer une œuvre cinglante et à suspens. Je n’ai pas été déçu, le roman a été avalé en une journée et franchement, j’ai pris ma petite claque !

Suite à un naufrage calamiteux sur une petit île déserte de Méditerranée que plusieurs pays se disputent, une enquêtrice d’Interpol (Eva Valasquez) est envoyée sur place pour démêler les fils d’un drame pas si clair que cela. Huit rescapés l’y attendent ainsi qu’un cadavre, des paquets de haschich et beaucoup de questions. Plongée dans une tempête diplomatique et policière dans un territoire perdu au milieu des éléments déchaînés, elle va devoir employer tous ses talents de criminologue pour faire le tri dans les déclarations et tenter de découvrir la vérité sur une expédition de vacances qui a très mal tournée.

Il y a clairement un côté très classique se rapprochant d’Agatha Christie dans le nouveau roman de Philip Le Roy. En huis clos durant quasiment tout l’ouvrage, on suit une héroïne coincée sur une île à l’aspect lunaire qui se retrouve seule et isolée. Son travail est bien freiné par la non coopération des forces de l’ordre présentes sur place (lutte d’influence entre la Guardia civile espagnole et la police marocaine) et des naufragés récalcitrants qui semblent tout faire pour la mener en bateau. Effectivement, très vite Eva se rend compte que les versions successives qu’ils lui livrent sont trop semblables voir préparées à l’avance. Pourtant, les huit rescapés sont très différents les uns des autres entre un juge français de TPI imbu de lui-même, une avocate allemande de haut vol, une militante franco-algérienne des droits des femmes, une actrice canadienne aux allures de femme fatale, une française réceptionniste du parlement européen, un policier brésilien, un photographe fils à papa français, un écrivain gay irlandais et une inspectrice des impôts française. Ils se sont tous retrouvés sur un club Facebook pour un projet de croisière loisir en mer. Il auraient mieux fait de s’abstenir!

Au fil des interrogatoires, un chapitre sur deux, l’auteur nous convie à des flashback nombreux et éclairants. Très vite, la promiscuité sur le navire fait que les esprits s’échauffent, les tensions s’accumulent avec notamment un personnage qui agace tout le monde par ses manières plus que borderline. Le lecteur est envoyé très vite vers une direction logique qui verrait un groupe à bout de nerf qui se débarrasserait du malotru qui l’aurait plus que mérité. Mais vous le savez, tout bon thriller réserve son lot de fausses pistes, de rebondissements inattendus et dans ce domaine ce roman est une mine d’or. Qui dit la vérité ? Qui manipule qui ? Derrière les avancées de l’enquête et les révélations successives, il va falloir pour Eva décortiquer le passif de chacun, leur rapport les uns aux autres, explorer les psychés et les phénomènes de groupes qui peuvent apparaître lorsqu’ils sont soumis à rude épreuve. C’est très bien mené, bien documenté et jamais chargé en terme de pathos. Le rythme haletant des chapitres courts aide beaucoup et empaquette l’histoire merveilleusement bien.

Bien que rapides, les descriptions des personnages sont impeccable pour se faire une idée précise de leur caractères et de leurs motivations. Certes quelques uns sont caricaturaux mais poussez votre lecture et vous serez surpris du développement de certains car derrière les lignes de force se cachent des fêlures qui une fois révélées vont vous surprendre. Ainsi Eva, belle rousse incendiaire maladroite au sens de la déduction aiguisé va connaître une trajectoire tout d’abord bien rectiligne pour dans un dernier acte totalement basculer. J’ai adoré la fin que je n’ai pas vu venir et qui pour le coup s’éloigne des sentiers battus. Loin d’être un happy end à part entière, le dénouement est logique et presque amorale. J’adore ! Et puis, l’ambiance du roman est vraiment poisseuse à souhait, un compte à rebours est déclenché dès le départ, l’enquête doit être rapide tout en n’étant pas bâclée vu les forces en présence et les conséquences terribles qu’elles pourraient avoir sur certains innocents.

Le huis clos fonctionne à plein, le rythme est rapide et chaque chapitre réserve une petite fin qui agrippe le lecteur et l’oblige à passer au suivant. Ne prévoyez pas de vous lever tôt une fois l’ouvrage débuté au risque de connaître un sentiment de frustration extrême. On retrouve ici tout l’art de Philip Le Roy pour embarquer le lecteur avec sa langue simple, efficace et son goût immodéré pour le suspens qu’il transcrit de manière royale. Dans le genre c’est top et franchement ce serait dommage de passer à côté si vous êtes amateur !

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Le Dernier testament
- Pour adultes seulement

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dimanche 8 avril 2018

"La Confession" de John Herdman

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L’histoire : Écrivain aguerri mais pauvre, Leonard Balmain accepte par contrat de rédiger anonymement l’autobiographie de Torquil Tod, un homme mystérieux et insaisissable. Au fil de ce que ce dernier lui confesse et des révélations de plus en plus sinistres qu’il est tenu de coucher sur le papier, Balmain réalise qu’il en sait trop. L’histoire mouvementée de Tod le mène-t-elle à sa propre perte ?

La critique de Mr K : Bien étrange lecture que je vais vous présenter aujourd’hui ! Avec La Confession de John Herdman, on rentre dans le domaine très sélect et fascinant des romans à tiroirs, là où sous les apparences d’un récit classique se cachent de multiples trames et mystères que cet auteur écossais nous invite à découvrir au fil des points de vue de narrations, des sensations nébuleuses induites par une écriture labyrinthique et des thématiques alambiquées qui, mêlées, donnent une saveur unique à un ouvrage vraiment marquant dans son genre.

Pourtant, le postulat de base paraît simple : un auteur doué mais désargenté se fait engager par un commanditaire pour écrire une autobiographie fictive. Après une seule rencontre, le courant passe et malgré des zones d’ombre, le héros s’attaque au récit d’une vie qui lui est livrée sans filtre. Embellissant les événements, au fil des révélations, il va se rendre compte que son interlocuteur n’est vraiment pas si net que cela et qu’une rencontre a changé sa vie pour l’orienter sur des rails tortueux et malsains. Peu à peu, les rapports se tendent entre l’écrivain et son client, un danger impalpable rode et la fin fera basculer l’ensemble vers des cieux inexplorés où chaque lecteur se fera son idée sur la nature profonde de cette relation hors norme.

Je reste volontiers nébuleux pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte. Quand j’ai moi-même entamé cette lecture, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. Cette histoire de ghostwriter, d’écrivain engagé pour écrire à la place d’un auteur renommé, m’intéressait et m’intriguait. Très vite au-delà de cette thématique, on se rend compte que John Herdman se plaît à mêler rêve et réalité. On suit avec délice les échanges entre les deux personnages principaux, très différents l’un de l’autre, ils s’opposent quasiment en tout. C’est justement cette dichotomie qui interroge et interpelle. Qui est vraiment ce Tod ? Ce personnage à la vie tumultueuse qui va basculer dans l’ésotérisme le plus complet avec la rencontre avec la mystérieuse Abigail au charme vénéneux ? Et Balmain, l’écrivain en quête de renommée et d’argent ? Derrière le personnage effacé, il semble nourrir de bien étranges obsessions. L’un et l’autre semblent se renvoyer la balle, se rapprocher par moment et s’éloigner inéluctablement par ailleurs.

Le malaise va grandissant durant la lecture, les pages se tournent toutes seules et exercent un pouvoir hypnotique dérangeant : mysticisme, sorcellerie, millénarisme, communauté hippy, drogues, cérémonies glauques font leur apparition et mènent à une révélation horrifique qui laisse pantelant le lecteur et l’écrivain, qui voit ses certitudes s’effondrer et le diriger vers un ultime acte que l’on ne voit pas venir mettant à mal toute la construction mentale que le lecteur a opéré. C’est assez bluffant et l’on se prend à réfléchir au propos et à la vérité cachée dans ses pages bien après avoir refermé le volume. Car raison, folie, séduction et mensonges, temporalités décalées se mélangent allégrement dans ses pages, renvoyant au loin les caractéristiques du récit classique. Tout s’emboîte avec un savant mélange d’ellipses, de fausses pistes pour donner un remue méninge redoutable et terriblement addictif.

Le mélange des genres littéraires est très bien mené, l’un ne supplantant jamais l’autre dans une langue admirable de finesse, de préciosité et de technicité. Loin d’être rebutant et artificiel, ce style unique donne un charme incroyable à un ouvrage parfois vertigineux qui ne cède jamais à la facilité. Loin des artifices éprouvés en terme de séduction littéraire, on est ici dans une œuvre entière, brute et réfléchie en tant qu’objet artistique pur. Plaira, plaira pas ? Peu importe, l’auteur nous livre ici son histoire, sa vision des choses. La prise de risque est énorme et personnellement, j’ai totalement adhéré, retrouvant nombre de références à d’anciennes lectures et cours de fac passionnants. Une vraie et très belle découverte que j’invite chacun à tenter si vous aimez les chemins obscurs et les lectures déviantes.

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vendredi 6 avril 2018

"Goodbye, Loretta" de Shawn Vestal

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L’histoire : Short Creek, Arizona, 1974. Loretta, quinze ans, vit au sein d’une communauté de mormons fondamentalistes et polygames. Le jour, elle se plie à l’austérité des siens, la nuit, elle fait le mur et retrouve son petit ami. Pour mettre un terme à ses escapades nocturnes, ses parents la marient de force à Dean Harder, qui a trente ans de plus qu’elle, une première femme et déjà sept enfants...

Loretta se glisse tant bien que mal dans son rôle d’"épouse-sœur", mais continue à rêver d’une autre vie, qu’elle ne connaît qu’à travers les magazines. La chance se présente finalement sous les traits de Jason, le neveu de Dean, fan de Led Zeppelin et du Seigneur des anneaux, qui voue un culte au cascadeur Evel Kneievel. C’est le début d’une aventure mémorable aux allures de road trip vers la liberté qui va vite se heurter à la réalité...

La critique de Mr K : Nouvelle bonne pioche dans la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel avec ce Goodbye, Loretta de Shawn Vestal, un roman magistral se déroulant dans une Amérique seventies entre traditions et aspirations nouvelles, choc de deux mondes, de deux manières de voir les choses qui s’entrechoquent et finissent par se séparer. Attachez vos ceintures et plongez avec moi dans une remarquable exploration de l’Amérique, ses rêves, ses travers et ses destinées brisées.

Loretta est une jeune fille de seize ans issue d’une famille mormone. Adolescente de son temps, elle aime sortir, s’amuser et flirter avec son boyfriend. Malheureusement pour elle, un jour son père s’en aperçoit et la contraint à épouser un homme de la communauté bien plus âgé qu‘elle, déjà marié à une autre femme et père de plusieurs enfants. Et oui, la branche mormone à laquelle elle appartient pratique le mariage plural au nom de Dieu et de la recherche du bonheur. Commence alors pour Loretta une lente descente aux enfers dans un foyer qu’elle ne ressent pas comme le sien, des étreintes forcées qui s’apparentent quasiment à du viol et des espoirs de liberté qui s’amenuisent. C’est lors d’une réunion de famille suite au décès du grand père qu’elle va faire la connaissance de Jason, son cousin par alliance qui pourrait bien se révéler être la clef d’une échappatoire possible.

Shawn Vestal a un talent fou pour planter le décor et ses personnages. Au bout de trois chapitres, il réussit le tour de force de nous embarquer dans cette histoire qui prend aux tripes immédiatement. Suite au choc initial de ce mariage arrangé et forcé, on rentre dans l’intimité des fondamentalistes mormons avec Loretta. Existence faite d’aigreur, de retraite et de quête de rédemption par une vie d’ascétisme et de travail, le bonheur est exclu pour cette jeune femme emprisonnée à son insu et dont les aspirations ont été coupées en plein vol. Le malaise est palpable très vite, il prend à la gorge et laisse le lecteur impuissant face à une injustice criante qui broie le destin du protagoniste principal qui ne rêve que de s’échapper de sa condition. L’auteur rend bien compte du combat intérieur mené dans son cœur entre ses devoirs de nouvelle épousée et ses aspirations profondes qui remontent à la surface et provoqueront nombre de bouleversements par la suite. La vie s’écoule donc avec ennui, monotonie dans cette ferme d’un autre temps entre tâches ménagères dans la maison et travaux agricoles physiques, vie de pénitence où les mots plaisir et désir sont bannis.

On fait en parallèle connaissance avec Jason, un jeune mormon de 18 ans appartenant à une communauté moins rigoriste où le mariage traditionnel est la norme. Très proche de son grand-père, en rupture avec ses deux parents car il est en pleine rébellion rock, il admire un illustre cascadeur de son temps amateur de cascades très dangereuses en moto. Jason ne souhaite que partir pour faire sa vie loin des siens et trouver sa voie. La mort de son aïeul va être un électro-choc et va être l’occasion pour lui de croiser la route de Loretta. Une étrange danse faite de convoitise, de fascination et de désir débute alors entre attirance et volonté de s’enfuir. Qui aime qui ? Qui manipule qui ? L’auteur aime à semer le doute dans l’esprit du lecteur qui se perd en conjectures et va assister à un dernier tiers de roman s’apparentant à un road trip totalement en roue libre.

L’ambiance est très pesante durant tout l’ouvrage, le calme apparent cache bien des tensions et des fêlures que les rebondissements et révélations vont mettre au grand jour. Au détour de deux / trois chapitres, on revient même bien en arrière dans le passé de certains personnages secondaires, ce qui éclaire des zones d’ombres savamment entretenues et des réactions que l’on pourrait juger étranges et / ou rebutantes de prime abord. Ainsi, même les personnages de Ruth et Dean ont leur part de lumière car derrière ce couple de mormons traditionalistes se cachent des rêves brisés, des frustrations et des expériences traumatisantes. Loin d’absoudre leurs actes et leur manière de penser, Shawn Vestal livre des personnages abrupts et profondément humains, magnifiant une histoire plutôt classique qui fait la part belle à un travelling poussé et saisissant d’une certaine Amérique trop souvent caricaturée.

Ce sont de bien étranges sensations que l’on éprouve durant la lecture de Goodbye, Loretta, à la fois très accessible et très riche. Thèmes variés, tension sensuelle permanente, personnages bruts de décoffrages mais éclairants, splendeur et décadence de l’Amérique se côtoient dans une langue d’une pureté diamantaire, acérée comme il se doit pour livrer nus des personnages plongés dans leur monde en vase clos et totalement dépendants de leur condition. C’est beau, puissant et assez inoubliable. À lire donc !

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