mercredi 15 février 2017

"Le Murmure des loups" de Serge Brussolo

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L’histoire : Quelle meilleure cachette, au terme d'un hold-up sanglant, qu'un bâtiment condamné, perdu au milieu d'anciens locaux militaires placés sous haute surveillance ? Bien sûr, il vous faudra cohabiter avec les rats, véritables propriétaires des lieux...

Étudiant pauvre, Daniel Sarella, lui, s'est fait embaucher dans une société de gardiennage pour gagner un peu d'argent. Et lorsqu'il découvre l'univers ténébreux des vigiles, ces guerriers de la nuit, il se demande s'il a fait le bon choix. Trop tard. On n'entre pas impunément dans ce monde nocturne, peuplé de fantasmes d'autodéfense.

La critique de Mr K : Cet ouvrage est mon premier Brussolo de 2017 avec un titre qui errait dans ma PAL depuis déjà un sacré bout de temps. J’aime beaucoup ce vieux de la vieille de l’écriture qui a un talent fou pour fournir angoisses et frissons avec des histoires alambiquées qui ne nous emmènent jamais là où on pense aller. Avec Le Murmure des loups, il reste dans la même veine !

Jeune étudiant en Histoire désargenté, Daniel se retrouve plongé dans le monde des vigiles après avoir décroché une place dans une entreprise de sécurité pour l’été. Bien loin de son univers estudiantin, il est confronté à la dure réalité du métier de gardien de nuit avec le difficile apprentissage des horaires décalés et la cohabitation forcée avec des personnes avec lesquelles il ne partage aucun atome crochu (alcool, beaufitude, violence...). L’affaire se complique quand il se rend compte que dans un des bâtiments qu’il est chargé de surveiller se sont réfugiés après un sanglant braquage deux adeptes d’une secte millénariste... La fatigue, la pression, les fantasmes, la manipulation... rien ne sera épargné au jeune homme qui plonge littéralement en enfer.

Quitte à me répéter, la grande force de Brussolo réside dans la caractérisation de ses personnages. En peu de mots et avec une dextérité de chirurgien, il plante des personnages crédibles et profonds. On se retrouve immédiatement dans leurs peaux respectives et l’ambiance crée le reste. L’univers décrit ici est sombre, c’est celui de la nuit poisseuse, aux côtés de personnages menant des vies déviantes en dehors de la normalité admise par la majorité car travailler de nuit modifie les corps et les esprits (passage sur la lumière du jour très éclairant dans ce domaine), mais aussi des êtres dérangés comme les deux membres de la secte persuadés que l’apocalypse nucléaire est pour bientôt et qui se méfient de tous les écrans qui propulsent des ondes nuisant à la santé. Ambiance bien glauque confortée par un lieu pour le moins ragoûtant : une ancienne base militaire US désaffectée où les rats ont installé leur territoire...

Brussolo frappe une fois de plus un grand coup avec un roman qui marque durablement les esprits par la maestria déployée une nouvelle fois pour démonter consciencieusement et insidieusement le personnage principal. Peu à peu, on sent bien que Daniel est bien mal embarqué et que son "innocence" et sa naïveté vont lui porter préjudice. Son esprit d’abord endormi finit par s’égarer entre fantasmes liés à des légendes urbaines prospérant sur les peurs accumulées autour des bâtiments désaffecté (des fantômes en colère reviendraient hanter les vivants, le règne animal va bientôt remplacer l’homme...), discussions à l’emporte pièce mais éprouvantes pour le moral avec ses collègues désabusés et finalement sa rencontre avec Christine (une des membres de la secte) qui en lui racontant son parcours va le faire douter tout court (sur son existence, le monde). Cela donne lieu à des passages flippants à souhait où le personnage (et du coup le lecteur) navigue à vue, à la recherche d’éventuels repères pour revenir à la réalité. Mais plus le temps passe, plus les frontières du visible et de l’invisible semblent se mêler...

On passe un excellent moment avec cette lecture qui se révèle addictive très vite mais cela ne surprendra pas les amateurs de l’auteur qui, par son ingéniosité stylistique et ses saillies scénaristiques venues de nulle part, assène ses chapitres comme autant de directs à l’estomac laissant le lecteur en toute fin de lecture complètement KO. Je suis peut-être maso mais j’adore ça et j'en redemande !

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé du même auteur :
"Le Syndrome du scaphandrier"
"Bunker"
"Les Emmurés"

"Avis de tempête"
"La Main froide"
"Pélerin des ténèbres"
"La Fille de la nuit"
"La Mélancolie des sirènes par trente mètres de fond"
"Le Livre du grand secret"
"Trajets et itinéraires de l'oubli"
- "Le Nuisible"

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lundi 13 février 2017

"La Vie sur Mars" de Laurent Graff

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L’histoire : Un voisin homme-grenouille. Des cow-boys qui font leurs courses au supermarché. Un candidat aux élections et son jumeau. Un ninja et des piments. Une femme frigide sous la neige. Une journaliste qui parle à son chat. Un chasseur de Japonaises. Un écrivain et la Coupe du monde de football. David Vincent et les Bee Gees. La vie est étrange, parfois.

La critique de Mr K : Drôle de recueil que La vie sur Mars de Laurent Graff, livre "pêché" par hasard par Nelfe lors d’une visite impromptue dans un magasin discount où les éditions du Serpent à plumes (Motifs est leur collection de "poche") étaient bien représentées avec des prix défiants toute concurrence. La quatrième de couverture bien barrée lui a laissé penser que ce livre était pour moi. Comme c’est bizarre... En même temps, elle n’avait pas tort !

Chaque nouvelle nous livre un destin singulier, le ton allant de la comédie / farce façon nonsense anglais à une certaine mélancolie tirant parfois vers le drame. Chacun des personnages rencontrés semble ancré dans une certaine habitude, une monotonie qu’une rencontre ou un événement improbable va venir rompre et pimenter à sa manière. Le quotidien bascule alors en "absurdie", en échanges troubles et en situations cocasses.

On se retrouve alors à suivre des scènes parfois délirantes comme un pauvre mec se retrouvant chez son couple de voisins habillé en homme grenouille au milieu d’une cérémonie étrange et pour le coup pas rassurante, un couple amateur de western allant faire leurs courses en costume (on flirte ici avec un univers à la Strip-tease, émission terrible dans son genre), un chasseur de femmes asiatiques nous explique ses tactiques d’approche et au final son peu de réussite (loufoque à souhait), un ninja français amateur de piments ainsi que de préceptes orientaux et en prise avec le réel très occidental, un candidat aux municipales qui va passer une nuit dantesque avec son jumeau de frère peu fréquentable ; mais aussi pléthore d’autres personnages plus zozos et dérangés les uns que les autres... Et pourtant chacun n’a rien d’extraordinaire, vit sa vie plutôt sereinement avec quelque part coincé dans la tête l’idée qu’il est à sa manière un être à part, un super-héros injustement méconnu.

L’écriture légère permet une accroche immédiate du lecteur, c’est fluide et accessible. Pourtant derrière cette apparente simplicité se cache une profonde ironie, un cynisme larvé mettant en lumière nos travers naturels et notre propension à croire ou faire n’importe quoi. Le basculement vers ces horizons "déviants" se fait insidieusement, parfois sans vraiment que le lecteur s’en rende compte et puis d’un coup la situation nous échappe, nous laissant pantelant et surpris, heureux d’avoir été pris à rebrousse poil, loin des sentiers battus en matière de nouvelles à chute. L’accentuation de l’effet se traduit en général en fin de texte par deux trois lignes décrivant le futur des personnes que l’on vient de croiser, certaines lignes sont d’une banalité affligeante (pour les personnages, l’effet est garanti sur le lecteur) ou complètement frappadingue.

On passe donc un très agréable moment au cours de cette lecture rapide (107 pages seulement). On alterne entre émotions contradictoires, passant du rire à la tristesse entre déroute et effet crescendo qui tiennent diablement bien le lecteur en haleine. On en viendrait presque à penser que le recueil est trop court mais comme on le dit souvent "Point trop n’en faut". La Vie sur Mars est un petit recueil jubilatoire que je conseille de découvrir à tous les amateurs de textes courts aussi efficaces qu'étranges. Pour ma part, si je recroise un livre de l’auteur dans un bac d’occasion quelconque, je me relaisserai tenter sans aucune hésitation.

dimanche 12 février 2017

"Juste la fin du monde" de Xavier Dolan

Juste la fin du monde afficheL'histoire : Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine.
Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancoeurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

La critique Nelfesque : Encore un film que j'avais remarqué (et comment pouvait-il en être autrement puisqu'il a reçu le Grand Prix !?) au dernier Festival de Cannes et que j'ai pu voir dernièrement grâce au Festival Télérama.

Avec une brochette d'acteurs impressionnants (Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Vincent Cassel et Marion Cotillard), ce huit clos fait un focus sur les relations familiales, sur les liens qui se créent ou non entre des êtres qui, de par le fait qu'ils appartiennent à une même famille, doivent de facto s'aimer. Difficulté de vivre, de trouver sa place au sein d'une fratrie, amour et désamour, jalousie, questionnement... "Juste la fin du monde" est très riche émotionnellement et chacun y trouvera des schémas déjà connus ou vécus dans sa propre famille et voit défiler sous ses yeux situations ambigües et non-dits.

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Louis a quitté la maison il y a très longtemps et ne parle plus particulièrement à sa famille depuis son départ. Metteur en scène de talent, il vit maintenant sa passion professionnelle et personnelle, loin du poids familial et de ses problématiques. Toutefois, il ressent le besoin de retrouver les siens à l'annonce de sa maladie. Louis va mourir et doit l'annoncer à sa famille. Nous suivons donc Louis lors de sa visite, un dimanche, après 12 ans d'absence. En une après-midi, les tensions s'exacerbent, les événements passées reviennent à la surface et démêler les fils d'une vie en si peu de temps n'est pas sans difficulté.

En y mettant beaucoup de lui-même, Xavier Dolan plonge le spectateur au plus près de ses personnages et les tensions sont palpables. Chaque phrase prononcée est lourde de sens ou d'affect et les dialogues entre les différents protagonistes peuvent déraper à chaque moment entre un Louis effacé, une Suzanne (sa jeune soeur) en demande d'affection, un Antoine (son grand frère) nerveux et plein de rancoeur, une Catherine (sa belle-soeur) soumise et leur mère superficielle. Les situations sont tendues, le spectateur est nerveusement éprouvé mais tout cela n'est pas sans amour. Dans "Juste la fin du monde", on aime mal mais on aime... Comme dans toutes les familles. A chacun ensuite, comme ici de faire sa vie et choisir son chemin, en accord ou en rupture avec la tradition familiale. La dernière scène est d'ailleurs lourde de sens, à titre personnel m'a beaucoup touchée et est tout à fait cohérente avec l'ensemble du film que Xavier Dolan a construit. Superbe à tous les niveaux !

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La critique de Mr K : 6/6. Une sacrée claque cinématographique pour un film que nous avions raté lors de sa sortie initiale en salle l'année dernière. Heureusement le festival Télérama a permis de rattraper cet impair tant ce film est à découvrir. C'est pour ma part, le premier du réalisateur que je vois et je pense me pencher sur son cas très vite vu les critiques élogieuses notamment d'un de ses précédents film "Mommy".

Louis va rendre visite à sa famille qu'il n'a pas vu depuis douze ans, il doit leur annoncer sa mort prochaine. Dans un huis clos tendu de 1h40, le réalisateur explore la mécanique familiale révélant les cassures et dysfonctionnements qui se sont accumulés avec le temps qui passe et le caractère de chacun. Louis (Gaspard Ulliel) est quelqu'un d'effacé qui appréhende ce retour aux sources entre une mère fantasque et maladroite (Nathalie Baye), un grand frère hégémonique et violent (Vincent Cassel), une belle sœur écrasée par le poids de son mari (Marion Cotillard) et une petite sœur qu’il n'a pas réellement connue (Léa Seydoux). À travers leurs discussions communes, les dialogues plus intimistes qu'ils s'accordent les uns aux autres, transparaît doucement un mode de fonctionnement et une grande souffrance que chacun semble vouloir ne pas regarder, accepter.

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Le film a une force peu commune avant tout par le talent de Xavier Dolan à diriger ses acteurs qui tous explosent les clichés et leur jeu d'acteur. Le ton est toujours juste, très intimiste (on pénètre vraiment dans l’intimité familiale) et chacun rivalise de sensibilité sans pathos, exagération et autres scories inhérentes parfois au genre dramatique. C'est la vraie vie, avec de vrais gens même si ce sont des acteurs de renom qui tiennent les rôles. Tous à leur manière apportent une pierre à cet édifice qui nous parle forcément à un moment à un autre, les notions abordées pouvant être bien souvent appliquées à nos propres vies et à nos expériences. C'est parfois grinçant, amusant mais aussi profondément mélancolique et dramatique. Certains passages sont autant d'uppercuts que l'on reçoit, que l'on accepte finalement au nom de cette chronique familiale si en adéquation avec son temps et ses codes.

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La technique du réalisateur est au diapason, ce dernier étant bourré de talent malgré son jeune âge. Il tient d'ailleurs beaucoup de postes allant de la caméra, au scénario, aux dialogues et même à l’élaboration des costumes. Les images sont belles, les personnages traités avec une minutie et un amour peu commun, la musique enveloppe délicatement l'ensemble qui séduit et fait réfléchir. C'est donc une expérience peu commune, totale dirais-je même, que le parcours de Louis qui tente de dépasser ses difficultés relationnelles pour avouer sa vérité. On sent que tout peut basculer à n'importe quel moment lors d'une innocente balade en voiture, d'une cigarette fumée dans le jardin ou lors de face à face tendus avec chacun des membres de la famille. Bien souvent, la tension retombe sans pour autant que rien ne soit réglé tant une chape de plomb et les usages en cours chez cette famille semblent bloquer tout bond en avant, toute évolution de la situation actuelle.

C'est beau, c'est fort, ça prend aux tripes et on ressort sonné de cette séance. On en a parlé pendant tout le trajet du retour et même après avec Nelfe tant ce film nous a ému et interpellé. À voir absolument !

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vendredi 10 février 2017

"Loin de la violence des hommes" de John Vigna

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L’histoire : Avec ce premier recueil de nouvelles, le jeune auteur canadien John Vigna dresse un portrait bouleversant de la condition humaine dans un monde où la brutalité prend le pas sur la raison et où les mauvaises décisions partent toujours d’une bonne intention. Saisis dans leur rôle de mari, d’amant, de père ou de frère, ses personnages poursuivent sans relâche leur quête d’un bonheur incertain.

La critique de Mr K : La très bonne collection Terres d’Amérique d’Albin Michel s’arrête cette fois-ci, avec Loin de la violence des hommes, dans l’horizon canadien avec le premier recueil de nouvelles d’un écrivain du cru qui a fait forte impression dans son pays et débarque par chez nous en ce mois de février. Au programme, huit courts récits faisant la part belle à l’immersion dans la masculinité, sans fard ni paillettes.

Comme dans l’univers de beaucoup de nouvellistes d’outre-atlantique, John Vigna s’attache à décrire la réalité, le quotidien, pour en ressortir l’essentiel. Tantôt ce sera l’attitude de quelqu’un face au deuil d’un être proche, parfois la mélancolie qui peut naître d’une vie sans véritable relief, les choix cruciaux que l’on prend quand on se sent acculé, le besoin d’aimer et de l’être en retour, ou tout simplement la lutte pour sa survie dans les jungles modernes. On trouve un peu de tout cela dans les textes réunis ici et même un petit peu plus...

Dans la pure tradition des recueils que j’ai pu lire de cette collection, on retrouve une propension de l’auteur à planter rapidement et efficacement des décors et des personnages. C’est la base me direz-vous pour fournir une bonne nouvelle... On atteint ici des sommets de caractérisation avec des destins brisés qui nous sont livrés en pâture sans fioriture, dérangeant bien souvent le lecteur dans le doux confort de la lecture. Ce qui nous est donné à lire ici n’est pas forcément facile à appréhender et l’aspect bien borderline de certains personnages leur donne à la fois une force et une fragilité qui entraînent surprises et déviations vers des perspectives insoupçonnées.

On se prend donc très vite au jeu de savoir le pourquoi du comment de situations finalement banales mais qui peuvent déraper à n’importe quel moment sur un coup de tête ou une réaction malheureuse. Même si tous les textes ne sont pas du même tonneau (deux textes m’ont laissé totalement indifférent voir ennuyé (30 pages sur 246, ça va, il y a pire...)), l’auteur nous invite à un voyage plein de finesse et d’amour pour ses personnages à travers leurs désirs et leurs problèmes. Il en ressort que l’existence humaine est décidément constituée de frustrations et de grands espoirs, que nos choix peuvent parfois s’avérer malheureux comme la plupart de ceux opérés dans cet ouvrage. Il ressort un arrière goût doux-amer de cette lecture qui colle au cœur et aux tripes, remuant bien souvent des souvenirs personnels ou encore des peurs qui peuvent tous nous habiter et qui à la faveur de ce recueil se rappellent à nous et nous renvoient à notre nature mortelle et perfectible.

L’écriture de John Vigna est une pure merveille, elle est un très bel écrin au fond, le magnifiant et l’adoucissant par sa virtuosité, son onctuosité et sa force de frappe qui touche toujours juste. La sensibilité se fait ici sentir à fleur de page dans la moindre réaction ou parole décrite, la moindre description d’un lieu chargé de souvenirs ou de symboles pour des personnages en roue libre. Ces moments de lecture se sont révélés d’une grande intensité et presque à chaque fois doublé d’un cheminement de pensées ou d’une identification personnelle. C’est beau, simple et puissant. Un ouvrage à lire pour tous les amateurs de fictions courtes à la mode nord-américaine.

jeudi 9 février 2017

"Zulu" de Caryl Férey

Zulu FéreyL'histoire : Enfant, Ali Neuman a fui pour échapper aux milices de l'Inkatha en guerre contre l'ANC. Même sa mère, seule rescapée de la famille, ne sait pas ce qu'il a enduré... Devenu chef de la police criminelle de Cape Town, vitrine de l'Afrique du Sud, Neuman doit composer avec la violence et le sida. Les choses dérapent lorsqu'on retrouve le cadavre d'une fille blanche massacrée après avoir absorbé une nouvelle drogue aux pouvoirs effrayants. Les townships - misère totale en bordure de plages idylliques - perdent leurs repères sous la pression de nouveaux arrivants. Neuman, dont la mère a été agressée, envoie en aveugle son bras droit sur une piste plus que dangeureuse... Si l'apartheid a disparu, de vieux ennemis agissent toujours dans l'ombre...

La critique Nelfesque : "Zulu" était dans ma PAL depuis 5 ans (!!!) et en surfant sur le net mi-janvier, j'appris que l'auteur, Caryl Férey, venait faire une rencontre avec ses lecteurs à la librairie "Au Vent des mots" à Lorient 10 jours plus tard. L'occasion est trop belle pour enfin lire ce roman et aller discuter avec l'auteur ensuite si l'ouvrage m'a plu !

Et le moins que l'on puisse dire c'est que ce fut le cas ! Un mot pour décrire cet ouvrage et l'écriture de Férey : incisif ! L'auteur n'hésite pas à aller là où ça fait mal, à malmener ses personnages, à surprendre ses lecteurs et ça vraiment j'adore. Les happy ends, très peu pour lui. On est ici dans du thriller noir à l'ambiance glauque et poisseuse. Si vous n'aimez pas les romans qui laissent peu d'espoir, passez votre chemin. Si par contre, comme moi, vous aimez être bousculé, foncez !

J'ai bien conscience d'arriver 3 ans après la bataille avec ce présent roman. Caryl Férey a une bibliographie longue comme le bras (une vingtaine de romans à son actif) mais je me réjouis d'avance de toute les belles découvertes que je vais pouvoir faire en piochant dedans sans vergogne... C'est ça la magie de la littérature !

"Zulu" a son histoire ancrée à Cap Town (aussi appelée Le Cap) considérée comme la cité mère d'Afrique du Sud et ville la plus australe du continent africain à 50km du Cap de Bonne-Espérance. Par la plume de Caryl Férey, on ressent la chaleur, la moiteur, l'ambiance des townships (quartiers pauvres en périphérie de la ville), la violence, le coeur de l'Afrique et ses croyances. Je ne pense pas que ce roman donne vraiment envie de découvrir cette ville (euphémisme) ou l'Afrique du Sud en général tant un sentiment d'insécurité se dégage de ces pages mais l'ensemble est bouillonnant et invite le lecteur avide de sensations fortes à poursuivre sa lecture avec toujours plus d'intérêt et de rage.

Caryl Férey ne nous laisse pas une minute de repos dans son histoire somme toute classique mais enlevée par une écriture rythmée et un sens de l'à-propos juste et maîtrisé. Le lecteur suit ici Neuman, un chef de la police criminelle black avec une histoire personnelle forte et une passion pour son travail. Neuman en est là aujourd'hui parce qu'il a bossé pour. Il est réglo, acharné et respecté par ses pairs. Il veille également sur sa mère, âgée et handicapée, un personnage atypique au caractère bien trempé. Dans un contexte post apartheid lourd et des frontières encore floues, un cadavre de jeune fille blanche est retrouvée dans un parc. Un cadavre mutilé pouvant être en lien avec une nouvelle drogue en pleine expansion. Entre stupéfiants, sexe, vaudou, croyances ancestrales et haine de l'autre, Caryl Férey nous entraîne dans une course contre la montre palpitante et effrénée.

N'hésitant pas à trancher dans le vif, l'auteur nous sert ici un roman bouillonnant et explosif. Un excellent ouvrage noir qui ravira tous les mordus de thriller qui attendent plus qu'une simple histoire bien construite. Surprises, psychologie, intensité, contextualisation : tout est là et c'est du tout bon ! Une expérience vivifiante qui fait du bien à tout amateur de polar qui se respecte !

Ce roman a été adapté au cinéma par Jérôme Salle avec Forest Whitaker et Orlando Bloom dans les rôles principaux. La bande-annonce punchy retranscrit bien l'énergie du roman, un film que je visionnerai sans doute à l'occasion.

Pour la petite histoire, je n'ai malheureusement pas pu rencontrer l'auteur puisque la date initialement prévue a été décalée et que mon agenda ne me permettait plus de m'y rendre. Je suis déçue mais j'espère pouvoir lui dire un jour tout le bien que j'ai pensé de son roman (et sans doute en découvrir d'autres entre temps !).

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mercredi 8 février 2017

"Terre-Neuvas" de Chabouté

 

Terre neuvas BD

L’histoire : Ici on n’a droit qu’à la mer et ses dangers,
On danse tous les jours avec la mort,
On est les laissés-pour-compte...
Ici on meurt, c’est tout !
Noyade, naufrage, phtisie, scorbut...
... plus rarement poignardé dans son sommeil !

La critique de Mr K : C’est sous les conseils de ma documentaliste qui m’en faisait l’article ardemment que j’empruntai le présent ouvrage de Chabouté au lycée. Il ne m'a pas fallu plus d’une heure pour le dévorer (c’est le défaut majeur des BD soit dit en passant...) et grandement l’apprécier entre œuvre documentaire traitant du quotidien épouvantable des pêcheurs à la morue malouins en début de XXème siècle et récit policier bien mené dans le vase clos d’un navire loin de sa terre d’attache. Ambiance garantie !

Le 26 février 1913, la Marie-jeanne quitte le port direction Terre-Neuve au large du Canada pour une saison de trois mois de pêche à la morue. À son bord, un capitaine et son équipage rodés à l’exercice, résumé d’une humanité pieds et mains liés à un travail harassant et usant. Ambiance virile, bourrades et bagarres, réflexions et tensions sont leur quotidien de traversée, la fatigue et l’usure atteignant son paroxysme lorsque la campagne de pêche en elle-même démarre. Le pêcheur n’étant ni plus ni moins qu’un galérien doublé d’un forçat tant le travail est pénible. Nouveauté de cette expédition, l'équipage remarque la présence d'un jeune homme que rien ne semble rattacher en terme de goût à cette activité, mais il est pourtant là et cela dérange les uns et les autres qui voient en lui un terrien, un paysan.

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Très vite, l’ambiance devient délétère avec la découverte d’un corps puis de deux. Le second du capitaine et un pêcheur expérimenté meurent dans des circonstances troubles et surtout, tout sauf accidentelles. En mer, on meurt de froid, de noyade, d’accident de travail mais rarement poignardé en plein cœur par un coutelas ou par pendaison provoquée ! La méfiance s’installe, chacun espionne les autres et les soupçons se portent alternativement sur le nouveau (ben oui, c’est qui celui-là, on ne le connaît pas !), sur les autorités du navire (pour économiser des parts et rendre l’ensemble plus rentable) ou encore le sort ou le mauvais œil car quand on est marin, on porte attention aux fortunes de mer. Pourtant malgré la menace, l’activité perdure et continue comme si rien n’était, le capitaine y veille sévèrement et ce n’est pas quelques morts suspectes qui vont empêcher l’activité surtout qu’il doit rendre des comptes à l’armateur et chaque morue pêchée compte.

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L’aspect documentaire de Terre-Neuvas est remarquable et m’a fait repenser à un cours universitaire que j’avais suivi en Maîtrise sur l’histoire bretonne. Notre professeur de l’époque (Roger Le Prohon, un professeur passionnant à l’érudition incroyable) nous avait dressé un portrait éloquent de la pêche à la morue qui permettait à travers cette activité d'entr'apercevoir certains impondérables de l’espèce humaine : l’avidité du gain au détriment de l’individu, cette course au profit qui menait des hommes loin de chez eux dans des eaux glacées où la mort vous guettait au moindre faux pas. Le passage sur les doris (frêles esquifs qu’on utilisait pour poser et relever les lignes) est dans le domaine très bien retranscrit. Très bien rendue aussi, la vie à bord avec une hiérarchie forte allant d’un capitaine quasi déifié au mousse qui réalise toutes les basses besognes et essuie régulièrement coups et quolibets. Ce microcosme sauvage donne à voir une réalité éprouvante qui prend à la gorge.

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Le récit policier est lui plus classique et la solution apparaît finalement assez vite dans l’esprit du lecteur, s’il est habitué à ce genre de littérature. Pour autant, il ne faut pas en prendre ombrage, le plaisir est intact et les révélations finales rendent l’ensemble crédible et efficace. Passé et présent, croyances et codes de l’honneur se mêlent et orientent le récit vers une fin logique pour le lecteur, plus révolutionnaire pour l’historien tant on remet en cause le système décrit pendant tout l’ouvrage. Les personnages nourrissent parfaitement le récit entre le mystérieux nouveau membre d’équipage, le vieux de la vieille à la sagesse zen et empirique et les forts en gueule qui cachent leur jeu. On embarque avec eux dans la Marie-Jeanne et on éprouve leur angoisse et leurs espoirs au fil du déroulé d’une histoire finalement tragique et banale.

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En terme esthétique, cette bande dessinée est aussi une belle réussite avec le choix d’un noir et blanc très contrasté, brillant miroir à une réalité très difficile où les cœurs sont âpres, les épreuves nombreuses. Les pages défilent toutes seules mettant en scène la banalité avec simplicité mais néanmoins avec un souci du détail poussé et des scènes plus impressionnantes où l’on sentirait presque le bateau tanguer sous nos pieds. Une très belle expérience que je vous encourage à tenter au plus vite, vous ne serez pas déçus !

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mardi 7 février 2017

"Atlantis : les fils du rayon d'or" de Pierre Bordage

Atlantis BordageL’histoire : Tcholko, jeune guerrier barbare des steppes sibériennes, et Arthéa, prêtresse de la Lune dans la lointaine Atlantis, sont originaires de deux mondes que tout sépare. Mais, à la suite d'un grave accident, leurs destins vont se rejoindre et les pousser à mettre en commun le meilleur de leurs deux cultures. Désormais, deux objectifs vitaux les rassemblent : survivre dans le désert glacé de Sibérie et atteindre Séphren, la capitale atlante.

Arthéa doit à tout prix arriver à temps pour prévenir la reine qu'un gigantesque complot menace la paix d'Atlantis. L'alliance contre nature de la technologie atlante et de la magie barbare sera-t-elle de taille face aux forces du dieu Soleil ?

La critique de Mr K : Mon premier Bordage de l’année et pas n’importe lequel : celui que je m’étais fait dédicacer lors de nos dernières Utopiales qui s’étaient révélées riches en découvertes et en rencontres. Atlantis est un peu particulier car au départ il s’agissait pour l’auteur de le rédiger comme un complément à un jeu vidéo. Au final, il s’agit d’une œuvre à part entière, un roman d’aventure comme cet auteur prolifique en a le secret, entre évasion dans les grands espaces et humanisme à fleur de mot. Un bon moment de lecture comme vous allez pouvoir le constater en lisant la suite.

Ce roman est l’histoire de deux êtres que rien ne destinait à se rencontrer mais que le hasard (et un peu les Dieux) va aider. Pas grand chose de commun en effet entre eux : Tcholko est un barbare des steppes orientales vivant de la chasse et de la cueillette, dans un univers rigoureux et une tribu archaïque. Arthéa quant à elle, est une jeune prêtresse de la Lune venue de la lointaine île d’Atlantis, vivant dans le confort et l’opulence. Une menace insidieuse va les réunir au court d’une rencontre impromptue et ce sera le début d’un long périple à travers les steppes puis les airs pour rejoindre la patrie de la jeune femme et prévenir sa souveraine du danger qui pointe. Vous imaginez bien que tout cela ne va pas se passer sans encombre et dieu sait que Bordage est champion toute catégorie pour mettre des bâtons dans les roues de ses personnages...

Une fois de plus, l’aventure est belle et source d’émotion. Point trop de présentation des personnages avec un voyage qui démarre dare-dare et sans temps mort ensuite. Immersive à souhait, l’écriture de Bordage souligne à merveille l’immensité des paysages, les rigueurs climatiques et les changements d’états d’esprit des personnages. On retrouve dans ce roman certains archétypes propres à l’univers de cet écrivain avec notamment au centre de tout l’innocence bafouée, un personnage qui doit affronter le monde tel qu’il est vraiment et qui par un parcours quasi initiatique, va se nourrir d’expériences, grandir, gagner en maturité et finalement se révéler à lui-même. Ça a beau être couru d’avance, on ne peut qu’adhérer au schéma développé qui donne lieu à de sacrés passages marquants entre drame et parfois même humour.

L’univers-monde proposé est bluffant de détail et de crédibilité, l’action prenant place dans une Terre fantasmée qu’on ne peut réellement placer dans la chronologie de notre planète. La fantasy se fait ici accessible et même très proche d’une époque type moyen-âge teinté de pointes de magie et de mysticisme. On connaît le goût de Bordage pour la spiritualité et on a le droit ici à de beaux passages concernant le chamanisme des peuples orientaux mêlant soins du quotidien et fusion avec la nature avec notamment une chouette effraie qui semble veiller sur le héros parti bien loin de chez lui. L’autre pendant est le culte de la Lune auquel est dévoué corps et âme Arthéa et qui cache bien des complots pour la prise du pouvoir. Là encore, une autre préoccupation de Bordage dans son œuvre est développée avec la collusion entre religion, politique, pouvoir et négation de l’individu. Les bad guys sont d’ailleurs très réussis, garantissant une tension palpable très vite et durable. Pendant très longtemps, on se demande bien comment la situation pourrait être renversée et c’est encore un coup du sort et beaucoup d’ingéniosité qui démêleront le noeud du problème...

On partage donc son temps entre voyage dépaysant, dialogues enlevés entre les deux personnages principaux, plongée dans les arcanes du pouvoir, expériences mystiques et bonnes bastons à l’ancienne (ben oui quand même la fantasy c’est aussi ça !). Difficile dans ces conditions de relâcher le volume avant la dernière page surtout que le vendéen n’a pas son pareil pour développer une histoire, lui imprimer un rythme et un souffle épique, et proposer une variété d’émotions importantes et ceci dans un livre ne faisant que 380 pages. Un bon Bordage, un de plus !

Autres ouvrages de Bordage chroniqués par mes soins au Capharnaüm éclairé :
- Hier je vous donnerai de mes nouvelles
Chroniques des ombres
Les Dames blanches
Graine d'immortels
Nouvelle vie et autres récits
Dernières nouvelles de la Terre
Griots célestes
L'Evangile du Serpent
Porteurs d'âmes
Ceux qui sauront
Les derniers hommes
Orcheron
Abzalon
Wang

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lundi 6 février 2017

"Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe" de Donal Ryan

Une-annee-dans-la-vie-de-Johnsey-CunliffeL'histoire : Jeune paysan naïf et solitaire, Johnsey vit à l'écart du monde. Il travaille à la coopérative du village, sans autre lien que sa famille. A la mort de ses parents, il hérite de leur ferme, éveillant aussitôt la jalousie de la communauté. Et lorsqu'il refuse de vendre ses terres à un consortium qui promet la prospérité à tout le village, Johnsey devient un ennemi aux yeux des autres...

La critique Nelfesque : Plongée ce soir dans la campagne irlandaise avec "Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe" de Donal Ryan, un roman qui à la lecture de la 4ème couverture m'attirait beaucoup mais par lequel je ne me m'attendais pas à être aussi touchée.

Johnsey est un homme simple et naïf. Benêt du village, il se fait houspiller par tout le monde, les hommes de sa génération le harcèlent et les anciens, bien que plus bienveillants avec une autre éducation, le trouvent idiot. Dans ce monde hostile, Johnsey n'a pas beaucoup de solutions de repli. Ses parents et leur ferme est une bulle protectrice et nourricière que Johnsey retrouve chaque jour avec joie. Lors du décès de son père, sa mère va changer et ne pas se relever de la perte de son mari. Quelques mois plus tard, elle partira à son tour, laissant Johnsey seul et démuni.

Car Johnsey n'a jamais mis le nez dans le moindre papier, ne s'est jamais occupé des choses matérielles. Il ne sait pas faire tourner une ferme, ne sait pas se faire à manger, n'a jamais eu affaire à la banque et lorsque l'aspect financier s'abat sur lui, en plein deuil, il est complètement perdu. Ceux qui jusque là n'avaient que mépris pour lui commencent à lui tourner autour, lui disent que ses parents leur ont fait des promesses, qu'il doit respecter leurs dernières volontés et lui font des mamours. Un beau jeu de dupes en somme !

Mais le jour où Johnsey se fait agresser dans la rue et manque de perdre la vue, paradoxalement, c'est le plus beau jour de sa vie. Il va alors faire la connaissance d'une infirmière et d'un homme à l'humour douteux, voisin de chambre à l'hôpital. Ces deux personnages, complètement en dehors de sa vie jusque là, vont amener un souffle nouveau à Johnsey et lui faire commencer une nouvelle vie. Loin d'être idylliques pour autant, apportant de nouvelles problématiques et brouillant les cartes qui semblaient être jouées d'avance, ces nouveautés vont bousculer Johnsey de façon positive l'entourant enfin de personnes désintéressées.

Quand faux-semblants, rumeurs et égoïsme rencontrent naïveté, peur du monde et handicap des sentiments, "Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe" dresse un tableau émouvant sur la difficulté de vivre, sur nos différences et le regard que l'on porte sur le monde et sur les autres. Avec des mots simples, à l'image de Johnsey qui est ici le narrateur de l'histoire, Donal Ryan égrène ses chapitres comme les mois qui passent dans la vie de Johnsey, vont lui faire vivre des choses insoupçonnées et lui ouvrir les yeux. Jusqu'au point final... Un final qui laisse le lecteur désarçonné et cruellement ému. Quelques lignes qui se rajoutent à une histoire déjà touchante et qui font complètement chavirer le coeur des personnes sous les plus grandes carapaces. La larme à l'oeil...

"Une Année dans la vie de Johnsey" est l'histoire d'un homme qui n'aspire qu'à vivre une existence tranquille, en dehors des turbulences de la société et des animosités qui vont avec. Une vie qui se fait aussi loin des joies et des liesses populaires. Une vie en décalage mais une vie à respecter. Un roman vraiment touchant et qui je l'espère fera porter un autre regard sur les gens différents. Un regard plein de tendresse et d'humilité.

samedi 4 février 2017

"La Bête" de Peter Benchley

La_bete

L’histoire : Pour des marins avisés, les eaux des Bermudes présentent moins de danger que n'en laisse croire la légende du fameux "Triangle" ; pourtant "yuppies", jeunes gens de bonne famille et navigateurs confirmés disparaissent corps et biens : surgi des profondeurs de l'océan, un "être" monstrueux entreprend de déchiqueter l'acier des bateaux et la chair des hommes.

Whip Darling, pêcheur et expert des fonds marins, se trouve pris entre le délire vengeur des hommes et la force effroyable de la bête affamée. En compagnie d'un savant monomaniaque et d'un millionnaire qui se prend pour le Capitaine Achab, Whip va devoir affronter la bête.

La critique de Mr K : Peter Benchley est connu pour avoir écrit le fameux roman Les Dents de la mer qui donna lieu à une adaptation terrifiante par Steven Spielberg, oeuvre qui reste pour beaucoup un film culte. Le roman m’avait plu aussi quand plus jeune je l’avais emprunté au CDI de mon bahut. C’est le hasard qui me mena à un bac à livres d’occasion du Périgord où m’attendait le présent ouvrage qui promettait monts et merveilles à l’amateur de récits de mer teintés de fantastique que je suis. Je n’ai pas été déçu.

La bête qui donne son titre à l’ouvrage est affamée et est remontée des profondeurs marines pour trouver des proies qui pourront la rassasier. C’est bien dommage dans ces conditions d’étrenner son nouveau voilier ou de faire de la plongée sous-marine... Gare aux imprudents qui croiseront la route de ce prédateur hors norme ! Ces disparitions en série vont alerter les autorités, l’armée mais aussi Whip, un pêcheur expérimenté qui ne voit là que la conséquence des actions de l’homme sur la nature qui parfois se rebelle. Malgré ses réticences, il va se retrouver embarqué dans une expédition punitive contre la mystérieuse créature...

On retrouve beaucoup de points communs entre ce titre et le best seller sur les requins pré-cité. Bien qu’éprouvés et connus, les méandres de l’intrigue accrochent par leur caractère aventureux et des personnages bien poussés. Entre le vieux de la vieille grincheux, le jeune premier en mal d’action, le politique imbu de lui-même, la population que la terreur gagne... Rien ne nous est épargné dans la gestion de cette catastrophe. Car au-delà des morts, c’est la survie de la petite île (dont l’économie est tournée quasi exclusivement vers le tourisme) qui est en jeu car à force de pêcher au-delà du raisonnable, les pêcheurs se cantonnent désormais à transporter les touristes et à jouer les guides. On s’attache assez vite à la localité et aux héros qui se battent avec leur vie pour pouvoir manger, garder l’héritage familial et plus généralement aller de l'avant malgré une conjecture difficile.

Pas le temps de s’ennuyer entre de courtes séquences mettant en scène la bête rodant dans les eaux bermudiennes, des passages nous livrant des attaques aussi rapides que violentes tuant sans vergogne des humains bien trop souvent nonchalants et surtout trop sûrs de leur supériorité. L’histoire principale mêle habilement chasse au monstre, luttes de pouvoir au sein de l’île, vie familiale en péril et recherche de sens dans une existence morne. Certes l’ensemble ne brille pas par son originalité mais les pages se tournent toutes seules, l’addiction venant très vite et les questionnements se multipliant au fil des chapitres.

Passionné par les océans depuis son plus jeune âge, Peter Benchley livre ici un magnifique plaidoyer écologiste en sous-texte. Car en plus d’être un livre bien flippant, c’est l’occasion à certains moments d’évoquer des réalités difficiles pour notre planète bleue comme les marées noires, la pêche intensive à la nasse qui met en danger la survie d’espèces entières, la sur-exploitation des fonds marins qui détruit petit à petit certaines barrières de corail... Pas de moralisme bien pensant pour autant mais simplement des piqûres de rappel qui donnent une certaine densité à Whip (il est très souvent au centre de ces réflexions) et permet au lecteur d’en apprendre davantage sur les Bermudes qui ne sont pas uniquement un repère à monstres ! Certains passages sont aussi l’occasion d’en connaître plus sur les espèces marines, les modes de vie de certains poissons et le fonctionnement de la chaîne alimentaire. C’est érudit sans l’être trop et si la mer vous intéresse, on en apprend pas mal, sans se prendre la tête et en lisant un bon roman d’aventure.

La Bête est une belle réussite. Il conjugue histoire universelle avec une langue maîtrisée, simple d’accès et parfois virevoltante lorsque l’action est de mise. On passe un excellent moment et tous les amateurs du genre seraient bien inspirés de tenter le voyage.

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vendredi 3 février 2017

"Moi, Daniel Blake" de Ken Loach

Daniel Blake afficheL'histoire : Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l'obligation d'une recherche d'emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au "job center", Daniel va croiser la route de Katie, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d'accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Katie vont tenter de s’entraider...

La critique Nelfesque : "Moi, Daniel Blake" est un film que j'avais très envie de voir depuis la dernière édition du Festival de Cannes où il a remporté la Palme d'Or. Mais voilà, on ne fait pas toujours ce que l'on veut et lors de sa diffusion en octobre dernier, je n'ai pas pu y aller. C'est maintenant chose faite grâce au Festival Télérama qui permet chaque année d'aller à la repêche (ça me rajeunit !) à tout petit prix. C'est seule que je me suis dirigée vers notre salle obscure, Mr K n'étant pas friand de ce type de films...

Daniel Blake 4

... Et ça peut se comprendre tant le cinéma de Ken Loach s'inscrit dans le présent et dans le cinéma dit social, dont "Moi, Daniel Blake" est un parfait exemple. Ici, on ne va pas vraiment au cinéma pour se changer les idées et pour passer un bon moment de détente joyeuse. Ah ça non ! Ken Loach nous plonge dans la société contemporaine, sans bouée de sauvetage et n'hésite pas parfois à nous mettre la tête sous l'eau.

On suit ici Daniel Blake qui, quasi soixantenaire, ne peut plus travailler suite à un accident cardiaque sur un chantier. Ironie de l'histoire, le Job Center (équivalent du Pôle Emploi britannique) l'oblige à prouver qu'il est en recherche d'emploi pour lui verser les indemnités auxquelles il a droit. Du travail, de l'argent à la fin du mois. Plus de travail, place à la galère administrative et aux situations kafkaïennes qui vont avec. C'est au Job Center qu'il rencontre un jour Katie, mère célibataire de deux enfants qui arrivant en retard à son RDV avec son "conseiller", suite à un problème de bus, voit ses versements d'indemnités suspendus et menacée de radiation.

Daniel Blake 3

"Moi, Daniel Blake" fait l'état des lieux de ce qu'est la couverture sociale actuelle en Angleterre. Situations ubuesques, technocratie, déshumanisation, ce film fait mal au coeur et met le spectateur en situation de malaise entre indignation, tristesse et résignation. Les vies de Daniel et Katie sont totalement bousculées par leurs problèmes de travail, de santé et d'argent. Malgré tout, ils vont se soutenir, avec le peu qu'ils ont et faire en sorte que la vie soit un peu moins difficile (toute proportion gardée).

Certaines scènes sont effroyables et nous tombent dessus comme des coups de massue. Je pense notamment à celle où Katie doit se rendre avec ses enfants à la Banque Alimentaire. Un moment éprouvant où honte, désarroi et abattement envahissent le personnage devant les yeux inquiets de ses enfants. Cette scène m'a littéralement prise à la gorge. Comment la misère sociale peut toucher tout le monde, combien il est difficile de garder la tête haute lorsque les obstacles sont si élevés... Impossible de rester insensible aux trajectoires de vie que "Moi, Daniel Blake" nous donne à voir.

Daniel Blake 2

Certains diront que cette force de dénonciation est aussi une faiblesse, celle de tomber dans le misérabilisme. Chacun peut être tenté de penser qu'il est plus facile de plaindre que de se relever. Mais après avoir vu ce film, comment ne pas être convaincu que les personnes touchées par la pauvreté pour x raisons ne cherchent pas à s'en sortir par tous les moyens ? Comment ne pas voir le parcours du combattant qu'ils doivent arpenter ? Débrouille, entraide et surtout bienveillance entourent ce film. Daniel devient le grand-père que les enfants de Katie n'ont jamais eu, Katie trouve une aide précieuse en Daniel et ce dernier, une raison de vivre et d'être utile.

Daniel Blake 1

"Moi, Daniel Blake" est un très joli film qui montre que la vie est dure, que tout est fait pour la rendre encore plus compliquée parfois mais qu'ensemble, avec des petites choses et une bonne dose de solidarité, nous pouvons améliorer un peu l'ordinaire. Ce n'est pas la panacée mais ça met du baume au coeur dans un quotidien parfois très gris pour certains. Une bouffée d'oxygène salvatrice et indispensable. Les petits bonheurs de chaque instant, la simple présence, l'attention portée viennent contrebalancer l'aspect rude du film. C'est la première fois que je vis une séance de cinéma, hors avant-première, qui se termine sur un générique silencieux sous les applaudissements de spectateurs émus dans la salle. Tous ont applaudi tous les Daniel Blake pour ce qu'ils étaient, sont et seront : des hommes debout.

Posté par Nelfe à 17:43 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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