mardi 1 mars 2016

"Foutez-nous la paix !" d'Isabelle Saporta

Foutez nous la paixL'histoire : Savez-vous quelle pression écologique un âne exerce sur son pâturage ? Votre carrelage est-il réglementaire ? Connaissez-vous le supplice de la pédichiffonnette ? La hauteur de votre " végétation concurrentielle " - l'herbe ! - est-elle conforme ?
Vous êtes perdu ? Eux aussi ! Ils s'appellent Gérard, Nelly, Jean-Baptiste, Anaëlle... Isabelle Saporta, journaliste et auteur notamment du Livre noir de l'agriculture et de VinoBusiness, les a rencontrés.
De Tracy-sur-Loire à Créances, de Noceta à Eygalières, ils sont éleveurs d'agneaux de pré-salé ou de poules de Marans, fabricants de bruccio, de beaufort ou de roquefort, vignerons... Vous mangez leurs viandes, leurs fromages. Vous dégustez leurs vins. Leurs produits sont servis sur les plus grandes tables du monde. Et pourtant... l'administration les harcèle en permanence, transformant leur quotidien en enfer.
Quant à l'agrobusiness, il attend tranquillement son heure. Son arme pour mettre à mort ces défenseurs du terroir ? Les asphyxier sous d'innombrables normes formatées par et pour les multinationales.
Ceux qui résistent ne demandent qu'une seule chose : qu'on cesse d'assassiner en toute impunité la France de la bonne chère !

La critique Nelfesque : J'ai découvert Isabelle Saporta en 2011, lors de la sortie de son "Livre noir de l'agriculture". Une lecture coup de poing qui a changé ma façon de consommer. Déjà regardante de ce que je mettais dans mon assiette, j'ai décuplé mon attention et ajusté certaines choses. Je vous conseille toujours cette lecture, 5 ans après sa sortie, car malheureusement, les pratiques n'ont pas vraiment évolué...

En 2014, Isabelle Saporta s'attaque au lobby du vin. Avec "Vino business", elle s'est mise à dos bon nombre d'exploitants viticoles. Je n'ai pas encore lu cet ouvrage car j'ai peur d'avoir une réaction similaire à celle que j'ai eu pour "Le Livre noir de l'agriculture" et aimant beaucoup le vin (à consommer avec modération, tout ça), ça va me faire mal dans mon petit coeur d'adepte de ballons de rouge, je le sens... Je recule l'échéance mais j'y viendrai car l'auteure n'est pas une faiseuse de buzz, une lanceuse d'alerte opportuniste. Non, Isabelle Saporta est une vraie passionnée, une amoureuse de la nature et de nos terroirs, une citoyenne française qui respecte ce qui fait une des fiertés de la France, son agriculture, et ne veut pas la voir continuer à dégénérer en nous mentant par omission, en nous faisant avaler des couleuvres, en nous empoisonnant et en faisant mourir le monde paysan. Le vrai monde paysan, pas les fermes usines et les amis de la FNSEA.

Avec "Foutez-nous la paix !", Isabelle Saporta met une nouvelle fois les pieds dans le plat. En plein contexte de la crise agricole française, alors que des agriculteurs bloquaient encore nos routes et les centrales d'achats il y a quelques semaines et en pleine semaine du Salon de l'Agriculture où François Hollande s'est fait huer et traiter de menteur, la situation est tendue. J'étais la première à râler et à ne pas soutenir les agriculteurs lors de leur grève récente et je vais vous dire pourquoi sous la forme d'une question. Avec-vous vu beaucoup d'agriculteurs bio dans les rangs des indignés brûleurs de pneus ? Moi pas. J'ai vu des gros exploitants qui n'ont plus rien à voir avec les paysans du temps de nos arrières grands-parents, des représentants syndicaux de la FNSEA, qui plus que faire du bien à l'agriculture est dans une démarche dangereuse de course en avant suicidaire, des concitoyens pour la grande majorité qui soutenaient ces actions sans aller voir plus loin que le bout de leur nez. J'étais en colère.

Acheter à bas coût, pouvoir manger tout ce que l'on veut toute l'année, aider les agriculteurs à continuer en ce sens, pour les sauver, pour qu'ils continuent de nous nourrir avec des produits qu'ils ne mettraient même pas dans leurs assiettes, je dis non. Assez. Stop. Nous n'avons pas pris le bon chemin, il faut faire marche arrière ! Pourquoi continuer ainsi cette fuite en avant qui ne mènera nulle part ? Pour qu'on continue de manger de la merde bourrée de pesticides, que nos eaux soient polluées et que les animaux soient traités comme de la viande (qu'ils deviendront finalement et gavée d'antibio au passage) ?

La lecture de "Foutez-nous la paix !" est arrivée à point nommé. De la paix, il y en a. Du ras-le-bol aussi. En donnant la parole à des petits agriculteurs qui cultivent certains en bio, d'autres dans une démarche raisonnée, à petite ou moyenne échelle et toujours dans le respect de l'Agriculture avec un grand A, Isabelle Saporta met en lumière un fonctionnement aberrant, des contrôles et des normes farfelus et une quasi-volonté de nos gouvernements successifs de sacrifier l'agriculture au nom du profit. Consciemment ? Par bêtise, ignorance ou principe de précaution ? Je vous laisserai découvrir cela à travers les voix d'André Valadier, producteur de l'Aubrac, Anaëlle, bergère au Mont-Saint-Michel, Jean-Dominique Musso, éleveur corse, et tant d'autres.

La journaliste / auteure est allée à leur rencontre, parcourant la France d'Est en Ouest et du Nord au Sud pour récolter les témoignages de ceux qui vivent le monde agricole au quotidien. Le citoyen lambda y voit alors plus clair sur l'étendue des problèmes rencontrés. Normes à respecter, jugements arbitraires, sanctions infondées, bon sens paysan bafoué par les autorités, pressions incessantes... Il en faut du courage et de la détermination pour continuer à être agriculteur aujourd'hui. Et il en faut de l'amour !

Isabelle Saporta à travers ses témoignages récoltés et un travail de fond, où elle a été au plus près des institutions et des grandes entreprises imposant leur suprématie et leurs ombres menaçantes, donne à voir aux consommateurs moyens que nous sommes toute une problématique complexe et met en lumière le dysfonctionnement d'un système en bout de course. Elle part au combat, enfonce des portes, nous ouvre les yeux comme bon nombre d'hommes et de femmes de terrain qui se battent chaque jour pour sauvegarder notre patrimoine, nos traditions et notre santé. Ils se battent contre des moulins parfois, pots de terre contre pots de fer, mais ils ne baissent pas les bras. Merci de mener ce combat pour nous car oui, nous voulons continuer de consommer mais pas à n'importe quel prix, pas n'importe comment et pas avec n'importe qui. Je vous conseille vivement la lecture de cet ouvrage instructif et essentiel. Vous verrez qu'à la dernière page, vous aussi vous aurez envie de crier "Foutez-nous la paix !".


lundi 29 février 2016

J'aime la vie, le lundi au soleil ! Whoa whoa !

Les lundis au soleil, c'est une chose qu'on n'aura jamais ? Ben non raté mon Claude, aujourd'hui les rayons dansent joyeusement dans le salon et donnent des envies de printemps ! Du coup, pour l'occasion, et pour clore ce mois de février à rallonge qui avait débuté avec une belle leçon de séduction (hum), voici un hymne à la vie 100% chanson française et au bon goût incontestable ! Merci la Belgique pour cette jeune Sandra Kim de l'époque (1986) et bravo pour votre 1er prix à l'Eurovision la même année ! Ah, y a pas à dire, il y a de la qualité dans ce type de concours...

Maintenant que vous connaissez un peu mieux le pedigree de la demoiselle, je vous laisse apprécier les paroles de cette fabuleuse chanson. "Moi je chante la vie, je danse la vie" comme dirait un célèbre scribe. Véritable ode à l'existence, dans le monde merveilleux de Sandra, on marche dans la rue en dansant, on rigole avec les copains (qui portent des sweats Schtroumpf), on mange des glaces plus grandes que soi, on se la joue Flashdance, on chante en haut de tertres. C'est la folie !

"Je vois des gens courber le dos
Comme si la vie marquait zéro
Moi j'ai quinze ans et je te dis
Whoa whoa... j'aime la vie"

Mais oui bichette ! Whoa whoa ! Allez, place aux jeunes ! Et comme j'ai l'esprit mal placé, dans le refrain, je n'entends pas du tout la même chose... (oh hey ça va hein).

Sinon, on en parle du jogging rose ? Non ? Vraiment ? Pas même de la coiffure ? Bon ok...

On n'est pas sérieux quand on a 13 ans...

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dimanche 28 février 2016

"Salammbô" de Gustave Flaubert et Philippe Druillet

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L'histoire : Il fallut mille ans pour construire l'Empire de l'étoile et mille ans furent nécessaires pour le détruire en ces temps de la fin. Seule la planète-mère, centre de l'étoile, coupée de l'empire respirait encore dans des flots de sang. À Carthage devenue République vivait Salammbô, beauté façonnée par les dieux, gardienne du voile sacré de Tanit. Carthage, perle écarlate du monde de l'étoile, et Salammbô sa vierge sacrée. Les textes disent que le glaive brûlant qui consuma la cité et dévasta l'empire vint du ciel par l'homme aux yeux de feu qui recouvrit le monde de l'étoile d'un océan de sang. Et la vierge divine succomba. Car c'était le temps où les barbares conquérants firent tomber les dieux de leurs piédestals. La fin de l'empire… mille années, océan du temps… Écoutez… Écoutez au loin monter vers nous le sourd grondement des armées en marche que rien ne pourra plus arrêter. Ô dieux, entendez notre plainte !

La critique de Mr K : Monstrueuse claque que cet album initié par Druillet suite à une discussion à priori anodine avec le rédacteur-chef de l'époque de Rock and folk: transposer l'action du Salaambô de Flaubert dans un futur lointain. Pari réussi haut la main, tant cette intégrale procure jubilation de chaque instant dans le choc continu entre texte originel et dessins hors norme du maître. Pour précision, j'ai lu lors de mon cursus littéraire l’œuvre originelle qui m'avait bien plu mais dont le temps malheureusement avait quelque peu effacé le souvenir, la piqûre de rappel fut donc salutaire et a permis de redécouvrir un classique à la langue si moderne et dont le fond est toujours d'actualité.

Carthage a vaincu mais elle se retrouve avec des alliés bien encombrants sur les bras. Elle les renvoie en dehors des murailles en leur promettant richesses et remerciements pour leur engagement à ses côtés. Bien évidemment rien ne se passe comme prévu surtout qu'un chef mercenaire se permet de voler l'objet sacré confié à la vierge et divine Salammbô, grande prêtresse protectrice de la cité. Se mêle à cette intrigue générale, l'attrait irrépressible qu'attise la belle vestale bien malgré elle sur un chef barbare, Mathô (réincarnation de Lone Sloane, héros récurrent de Druillet). Tout cela ne peut que finir mal et encore… vous êtes en dessous de la réalité.

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Malgré l'explosion de couleurs et de détails chère à Druillet, l'ensemble garde la cohérence du roman d'origine. On retrouve donc tous les éléments qui ont fait de Salammbô un classique qui résonne encore aussi talentueusement aujourd'hui: les deux anciens alliés qui se retrouvent ennemis, le destin contrarié de deux êtres perdus dans un combat qui les dépasse et qui va les pousser à leur perte (légère différence dans la version Druillet, c'est Lone Sloane tout de même!), la cruauté et l'injustice de la guerre, la religion aussi porteuse d'espoir que d'extrémisme, les femmes exploitées et victimes de l'incurie des hommes et des dieux. Toutes ces thématiques sont transcendées ici par une forme incroyable au service d'un récit qui n'a rien perdu de sa force immersive et de sa puissance narrative.

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Plus qu'une BD, cet ouvrage s'apparente quasiment à un livre d'art tant on a l'impression de feuilleter page après page un catalogue d'exposition composé de tableaux plus mirifiques les uns que les autres. Druillet est au sommet, dynamite les règles de son art et propose des images marquantes et totalement délirantes: statues et bâtiments cyclopéens, scènes de bataille dantesque (dont se sont sans doute inspirés les auteurs des Chroniques de la Lune noire), expérience mystique virant au psychédélisme (je suis fan!), décors et paysages sublimes et une Salammbô belle à se damner! Contrairement à beaucoup de BD, celle-ci se digère lentement, le lecteur se prenant à rester admirer le travail de l'artiste plusieurs minutes tant les détails et références pullulent et donnent une densité incroyable à l’ensemble. Quelle beauté! Quelle maestria!

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On ressort ébloui par cette expérience totale qui nous conduit très loin dans notre imaginaire et comble toutes les attentes de l'amateur de SF et de classiques littéraires que je suis. La relecture de Salammbô est brillante car subtile et bien menée, les éléments nouveaux s'imbriquant parfaitement aux anciens et permettant une translation efficace et respectueuse dans un univers SF. À lire absolument!

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samedi 27 février 2016

"Chicagone" - Série Le Poulpe - de François Joly

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L'histoire : Au sud des Minguettes, au plus dur de la banlieue lyonnaise, des adolescents meurent sans que cela préoccupe grand monde. Lieux sordides, atmosphère glauque, population vivant dans l'urgence. Un jeune qui disparaît, c'est un problème de moins. Pas pour le Poulpe qui, au nom de l'amitié, fait le ménage non sans ramasser au passage des bleus à l'âme. Mais que parfois la vengeance est jolie!

La critique de Mr K : Première lecture poulpesque de l'année 2016 pour votre serviteur, grand amateur devant l'éternel des aventures de Gabriel Lecouvreur. Chicagone sort du lot par une noirceur plus prononcée et un héros qui tire vraiment sur la corde et va explorer les abysses de sa personnalité et dépasser clairement la ligne blanche. Suspens, personnages déglingués et vengeance sont au rendez-vous!

Cette nouvelles aventure du Poulpe est placée sous le sceau de l'amitié et de la souffrance. Le neveu de Pedro, personnage récurrent de la saga, est retrouvé mort une balle entre les deux yeux. Qui a pu dessouder ce garçon sans histoire dans la banlieue de Lyon? Cette affaire, ne semblant pas passionner les forces de l'ordre et pouvant être reliée à d'autres disparitions de jeunes gens, va donc intéresser Gabriel qui va devoir explorer les territoires abandonnés de la République entre misère sociale, délinquance et grand banditisme mais aussi solidarité et actions quotidiennes pour s'en sortir. Comme souvent dans la série du Poulpe, les apparences cachent bien des choses et derrière de simples meurtres se cachent des destinées brisées, des organisations peu recommandables et un système parallèle que notre héros aura bien du mal à combattre. La vérité sera tétanisante…

Gabriel est toujours fidèle à son bar et ses amis. Son adjoint en matériel (Pedro s'y connaît en la matière depuis la Guerre civile espagnole où il combattait auprès des Républicains) est touché en plein cœur et il est hors de question de le laisser ainsi. Après un court au revoir à sa dulcinée (Chéryl est absente de cet ouvrage à ma grande déception), il plonge dans l'enfer des banlieues lyonnaises. Lui le bon vivant, l'humaniste libertaire est confronté à une réalité qui le dégoûte et le dépasse. Comment en est-on arrivé là? Au fil de ses rencontres avec les habitants et un gang de gones haut en couleur (gone = gamin dans le pays lyonnais), ses fêlures se font plus vives et la colère l'envahit face à l'inhumanité de certains.

L'enquête progresse lentement et, en elle-même, reste assez simple. L'auteur se plaît surtout ici à nous décrire les lieux et les gens avec finesse et fulgurances saisissantes comme les caves, certains appartements, les mamans dépassées par leurs gamins, le repère d'une bande de malfrats déviants… L'auteur nous retranscrit parfaitement la désespérance qui s'est installée dans certains quartiers et le fonctionnement autonome de certains immeubles. On prend tout cela en plein cœur, sans fioriture et par le prisme de la pensée de Gabriel, adepte de la liberté et de la libre pensée. Le choc est frontal, révélateur et de bon aloi en cette période de repli sur soi où chacun ne semble regarder que par le petit bout de sa lorgnette.

On a ensuite droit à de beaux moments de bravoure et d'émotion comme les discussion entre Gabriel et la gamine à la tête des gones (émotion garantie), la scène de vengeance qui est un modèle du genre (type Death Sentence de James Wan avec Kevin Bacon) ou encore les pérégrinations de Gabriel au sein des cités entre méfiance et surprises. On sort tout chamboulé par un récit plutôt langoureux, qui prend son temps pour poser ses bases, mieux nous dévier de la trajectoire initiale et retourner la situation aux deux tiers. François Joly nous offre un volume poulpesque riche en background et en révélation. Un des meilleurs à mes yeux de la série. Les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté!

Autres Poulpe chroniqués au Capharnaüm Éclairé:
Nazis dans le métro
J'irai faire Kafka sur vos tombes
Du hachis à Parmentier
Vomi soit qui malle y pense
La petit fille aux oubliettes
La bête au bois dormant
Arrêtez le carrelage
Légitime défonce
La Cerise sur le gâteux
- L'Amour tarde à Dijon

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jeudi 25 février 2016

"La Fille quelques heures avant l'impact" de Hubert Ben Kemoun

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L'histoire : Ce soir. Tous ou presque ont prévu d'assister au concert du groupe de Marion. Mais tous n'iront pas pour les mêmes raisons. Certains sont venus avec joie et envie, d'autres avec rage et dégoût. Ici des comptes vont se régler, des vies basculer en quelques instants. Celle d'Annabelle tout particulièrement. Dans le noir, la tension monte. Annabelle veut croire que l'espoir va l'emporter mais la haine peut triompher…

La critique de Mr K : Lecture placée sous le sceau de l'adolescence, de ses espoirs et de ses colères aujourd'hui avec le nouveau livre d'Hubert Ben Kemoun, La Fille quelques heures avant l'impact, paru récemment dans la collection Flammarion jeunesse. Plongez avec moi dans cette chronique s'étendant sur un après midi et une soirée qui va virer au drame.

L'action démarre pendant le cours de français d'Isabelle, une jeune professeur qui tente d'intéresser ses élèves endormis à l'étude d'un roman de Radiguet. Dur dur, surtout que c'est un vendredi après midi, la veille du long week-end de Pentecôte et qu'elle est obnubilée par son téléphone et un sms qu'elle ne peut lire pour le moment de son petit ami. Ambiance molle et caniculaire qui permet à l'auteur de nous présenter les autres grands protagonistes de l'histoire. Annabelle tout d'abord, l'héroïne, une jeune fille de son temps, pas aidée à la maison et au caractère bien trempé. Il y a aussi son amie Fatou, confidente et boule de positivité. Mokhtar, le faux caïd de la classe, un gentil zonard des cités qui se donne des grands airs. Sébastien, l'amoureux bientôt éconduit, puant de suffisance et de machisme du haut de ses quinze ans. Fabien, apprenti facho marchant sur les pas de son père, une huile d'un parti d'extrême droite et Thierry le suiveur qui prend pour parole d'évangile tout ce que dit son pote. Le cours de français dérape, les insultes pleuvent, la rumeur court, l'explosion est en marche. Elle va entraîner dans son souffle toute cette foule de personnages vers un final tétanisant et glaçant au possible.

On se prend au jeu très vite avec cette lecture, les chapitres se succèdent égrenant les heures qui s'écoulent et les différents points de vue. Ainsi, nous partageons le quotidien morose d'Annabelle livrée à elle-même depuis l'incarcération de son père et avec une mère qui vit dans son monde sans se préoccuper d'elle. La jeune fille n'a d'autre choix que de chercher par elle-même quelques instants de grâce pour égayer sa vie. Cette soif la sauve quelque part. C'est le temps de l'amitié avec Fatou, de la découverte des garçons (avec Sébastien, brouillon des relations à venir et qui prend très mal le fait d'être largué), c'est aussi le temps de la rébellion et des combats de la jeunesse avec notamment ce concert organisé contre la municipalité pour dénoncer les abus de cette dernière en terme de discriminations tout azimut.

La tension est palpable tout au long de ce court roman, on sent les antagonismes grandir, la fureur envahir quelques jeunes qui deviennent haineux, possédés par ce que les anciens appelaient l'hybris. Temps de la passion par excellence, l'adolescence est ici décrite avec une certaine subtilité et les émotions sont à fleur de peau. Éros et Thanatos règnent en maître sur les destinées présentées et notre cœur chavire bien des fois: complicité et tendresse des remarques et réflexions de ces hommes et femmes en devenir, mais aussi de l'effroi devant les motivations de certains et ce qui se prépare. À son apogée, le crescendo est saisissant et très dérangeant, la toute fin est elle plus convenue pour ne pas dire décevante car sonnant trop comme une belle morale républicaine bien proprette. Pas sûr que le monde tourne comme ceci, nos adolescents méritaient je pense une fin moins consensuelle et plus ouverte.

C'est ce qui m'a quelque peu dérangé dans cet ouvrage, certains partis pris dans les personnages qui les rendent très caricaturaux. Ainsi, les fachos (appelons un chat un chat) sont vraiment ignobles et très très méchants dès leurs 15 ans. Certes cela existe et il ne faut pas le nier mais j'ai trouvé cela too much surtout qu'à côté de ça, leur contrepoids de cité (les pseudos racailles) sont doux comme des agneaux comparés à eux. Trop manichéen et pas assez nuancé dans l'exposition des colères, le livre excelle par contre dans la description des amitiés et des ressentis d'Annabelle et de ses proches. On rentre vraiment dans la tête de l'ado lambda qui essaie de cultiver son jardin intérieur comme elle peut, en prenant ça et là (en cours, à la maison, dans la rue) des brides d'indices qui la conduisent vers une route plus heureuse. Je garderai donc plus en souvenir cet aspect de l'ouvrage plutôt que la dénonciation de l'intolérance que j'ai trouvé plutôt raté car trop appuyée et manquant de finesse.

Reste un livre que j'ai tout de même dévoré en deux heures pris que j'ai été par le sens du récit de son auteur, à l'écriture aussi simple qu’hypnotisante. Le rythme est syncopé entre révélations des pensées et accélération des événements, une belle tension monte de l'ensemble et on ne peut décemment pas relâcher le volume avant la fin. Belle qualité tout de même pour un livre imparfait mais néanmoins séduisant.

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mercredi 24 février 2016

"Old School" de John Niven

old schoolL'histoire : Susan Frobisher et Julie Wickham approchent de la soixantaine. Amies depuis l’enfance, elles habitent une petite ville du Dorset, en Angleterre. Susan a tout pour être heureuse : une jolie maison et un mariage solide avec Barry, comptable. Pour Julie, la vie n’a pas toujours été aussi tendre : elle a traversé plusieurs échecs professionnels et amoureux. Mais aujourd’hui, elle a trouvé un peu de stabilité. Les deux amies vivent donc paisiblement jusqu’au jour où on retrouve Barry mort dans un appartement inconnu aux airs de repaire porno… Susan découvre alors que son époux menait une double vie et avait accumulé de nombreuses dettes. Sa maison est sur le point d’être saisie, elle va tout perdre.
Sous l’influence d’un gangster octogénaire, les deux femmes décident de jouer le tout pour le tout et de cambrioler une banque. Avec l’aide d’une poignée d’amis déjantés, elles mettent leur plan à exécution. Mais comment s’enfuir avec leur butin ? L’improbable petite bande met les voiles pour une équipée à travers l’Europe où elle croisera un jeune auto-stoppeur, Interpol et la mafia russe. Et si, au lieu de décliner, leurs vies ne faisaient que commencer ?

La critique Nelfesque : "Old School" est sorti récemment en librairie chez Sonatine et autant vous le dire tout de suite, il fait un bien fou ! Et je ne dis pas cela parce qu'il s'agit d'une de mes maisons d'édition préférées mais parce qu'il y a dans le ton de John Niven un côté loufoque et décalé qui égaye une journée.

Susan, Julie, Jill et Ethel ont toute un point commun : elles ne sont plus de la prime jeunesse. Susan et Julie sont amies d'enfance. Elles ont connu des hauts et des bas dans leurs vies mais elles ont toujours été là l'une pour l'autre. Alors quoi de plus normal que de s'associer le jour où l'une d'elle décide de voler une grosse somme d'argent pour payer ses récentes dettes ?

Bientôt à la rue suite au décès de son mari qui lui avait caché bien des choses de son vivant, Susan change du tout au tout une fois veuve et monte, avec l'aide du Clouté, ancien petit ami malfrat de Julie, le casse du siècle. Pour cela ils leur faut trouver des bras, mettre en place un plan d'action, être méthodique et devenir en quelques jours des professionnelles du crime.

Des petites mamies bien sous tous rapports, membres d'un club de théâtre avec une petite vie bien rangée vont alors devenir un gang de braqueuses et ennemies publiques numéro 1 de deux agents de Scotland Yard, l'inspecteur-chef Boscombe et l'inspecteur Wesley. Il faut dire que Boscombe a un compte à régler avec Ethel et fait de l'arrestation de cette bande de bras cassés une affaire personnelle. Et pour cela, il va loin... Très loin !

Purement dans l'humour anglais, John Niven nous propose un roman hilarant aux scènes abracadabrantesques flirtant avec le what the fuck souvent mais entraînant le lecteur dans une histoire palpitante où bonne humeur et franche rigolade sont au rendez-vous. Les personnages sont savoureux. Ces mamies à la fois attendrissantes et uniques n'ont rien à perdre et retrouvent une seconde jeunesse sur les routes de la clandestinité. De petits hôtels de province en grands relais châteaux à plusieurs étoiles, cette bande de joyeux drilles en cavale va parcourir l'Angleterre et la France avec la police aux trousses et quelques 4.000.000 de livres !

"Old School" est un roman drôle et surprenant qui ravira les adeptes d'ouvrages décalés et sortant des sentiers battus. Avec ce roman ci, le rire est assuré et l'imagination de l'auteur part tellement loin que l'on se demande sans cesse jusqu'où celui ci va nous mener. Pour notre plus grand bonheur !

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mardi 23 février 2016

"Creed" de Ryan Coogler

creed afficheL'histoire : Adonis Johnson n'a jamais connu son père, le célèbre champion du monde poids lourd Apollo Creed décédé avant sa naissance. Pourtant, il a la boxe dans le sang et décide d'être entraîné par le meilleur de sa catégorie. À Philadelphie, il retrouve la trace de Rocky Balboa, que son père avait affronté autrefois, et lui demande de devenir son entraîneur. D'abord réticent, l'ancien champion décèle une force inébranlable chez Adonis et finit par accepter...

La critique Nelfesque : Rocky et moi c'est une grande histoire d'amour. J'ai été biberonnée à la saga du même nom, j'ai toujours aimé la boxe, j'ai regardé les retransmissions de matchs à la TV avec mon père et j'ai même voulu en faire à la Cité U lorsque j'étais étudiante (et puis j'y ai renoncé parce que je voulais surtout taper dans des sacs, sauter à la corde et faire des entraînements mais on ne pouvait pas s'inscrire uniquement pour ça). Bref, j'ai une vraie tendresse pour Rocky même si je suis consciente de ses faiblesses et quand j'ai vu qu'un nouveau volet arrivait au cinéma, j'avais à nouveau 12 ans !

Et pourtant j'ai failli ne pas le voir en salle, faute à un Mr K qui ne verse pas du tout dans la licence mais qui finalement à concéder à me faire plaisir. Vu l'effort que j'avais fourni pour "Knight of cup" quelques jours plus tôt, il me devait bien ça... Oui je sais, ce n'est pas du tout le même genre de film et je ne me risquerai même pas à les comparer. BREF ! Je suis bien contente d'avoir pu voir "Creed" au cinéma, dans la plus grande salle du coin d'ailleurs et de m'être pris les plus gros uppercuts de ma vie en pleine poire (oui en terme de taille, c'était bien les plus gros).

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"Creed", comme tous les "Rocky", ne déroge pas à certaines règles. Il est très codifié et pour ma part, je ne m'attendais pas vraiment à être surprise avec ce septième opus. Ce ne fut donc pas le cas, on a ici un jeune "quin'enveut", un peu foufou et pas au niveau mais qui a l'oeil du tigre (gné !) et de bons gènes puisqu'il s'agit du fils d'Apollo Creed, grand rival puis grand ami de Rocky par le passé (first they meet, second they fight and third they fuck). Contre l'avis de tous, il va poursuivre son rêve et va aller à Philadelphie pour y rencontrer Rocky et essayer de le persuader de devenir son entraîneur. No surprise, il va obtenir ce qu'il veut.

On a le droit aux training scenes qui n'ont pas à rougir des précédentes avec du sang, de la sueur et des larmes. Ça court dans les rues de la ville, ça monte les marches du musée des beaux-arts de Philadelphie, ça ne ménage pas sa peine et on revient aux fondamentaux de la licence, des entraînements roots dans des salles sobres, loin du tape à l'oeil et avec des entraîneurs efficaces et aux valeurs qui ne sont plus à prouver. La boxe dans son plus simple appareil, on se bat pour la gagne, pour soi-même, pour la beauté du ring et non pour de l'argent ou par fierté. C'est simple, c'est peut-être couillon ou too-much mais moi ça me plaît ! Et avec le "Gonna Fly Now" en fond, moi ça me fout toujours autant les poils et ça me donne envie de me lever sur-le-champ et d'aller courir 30 bornes (bon euh... je ne le fais pas pour autant, je tiens à ma vie).


Et hop une compil' de training scenes pour le plaisir (comme dirait Herbert)

Le jeune Michael B. Jordan qui interprète le rôle d'Adonis est très convaincant. Il joue bien et physiquement il a donné de sa personne pour nous offrir un jeune boxeur crédible et sculpté. On ne peut pas en dire autant de sa copine, Tessa Thompson dans le rôle de Bianca, qui non seulement à un nom de souris mais qui est particulièrement niaise (même si elle est extrêmement jolie). Mais bon, ça aussi ça fait partie des codes des Rocky. Les histoires d'amour sont un peu beaucoup gnian-gnian et la psychologie des rapports amoureux met toujours mal à l'aise (souvenez-vous d'Adrian... Non franchement, entre Rocky et elle c'est bien mignon mais c'est quand même du lourd...). 

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Et puis on retrouve Rocky, fidèle à lui-même, solitaire, un brin timide et toujours humble. Encore plus ici puisqu'il a pris de l'âge et n'est plus capable de monter sur un ring. Stallone n'a plus la même gueule, plus due à la chirurgie esthétique qu'aux coups de poing, mais il a toujours la posture et incarne toujours à merveille son personnage phare. L'ombre de Mickey plane sur ce long métrage. Un vieil entraîneur qui coache un petit jeune, forcément on y pense...

Bon, vous l'aurez compris, je suis allée voir "Creed" uniquement par amour pour Rocky. L'histoire au fond m'importait peu et même si ça avait été un documentaire sur la fabrication de la pâte à pizza dans l'arrière cuisine du restau italien de Balboa j'y serai allée la tête haute. Parce qu'on a tous nos madeleines de Proust dans la vie, parce que quand je sais qu'une œuvre va me faire du bien je ne boude pas mon plaisir et parce qu'un Rocky est un formidable booster de niaque ! Il parait qu'il va y avoir un "Creed II". Je l'attends avec impatience.

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La critique de Mr K : 3,5/6. Vous vous souvenez tous du désastre que ça a été pour Nelfe d'aller voir le dernier Malick. Elle avait passé un très mauvais moment et ceci uniquement pour me faire plaisir... C'est beau l'Amour! C'était à mon tour de lui prouver le mien en l'accompagnant voir un film dont je n'étais vraiment pas sûr d'en apprécier la forme et le fond, n'étant vraiment pas un fan des films de boxe et de Rocky en particulier. Plus jeune, j'étais plutôt Schwarzenegger que Stallone, guéguerre en cours à l'époque au collège entre fans de Prédator et de Rambo. Non mais franchement, ce dernier n'aurait pas tenu un round face au chasseur venu de l'espace... mais je m'égare!

Bref, me voilà dans la salle en compagnie de Nelfe pour voir le dernier volet en date de la saga Rocky avec en arrière plan l'idée d'un passage de témoin pour le fils caché d'Apollo Creed (figure marquante des films de base). Film de boxe oblige, il est question de rédemption par le sport, de filiation compliquée et d'épreuves personnelles et professionnelles. Clairement, on n'est pas face à une œuvre originale et novatrice mais malgré des ficelles scénaristiques minces, l'ensemble fonctionne plutôt bien. Pas de surprises au rendez-vous mais des passages obligés efficaces et porteurs de sens. Honnêtement, je ne me suis pas ennuyé. Croyez-moi, j'en suis le plus surpris!

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La réalisation est plutôt bonne avec des combats magistralement tournés qui nous plongent dans l'ambiance un peu folle qui entoure un combat de boxe: musique de cakos, show à l'américaine, explosion de violence et notion de respect mutuel. Sang, sueurs et larmes chères à Churchill sont au RDV pour des scènes d'anthologie et un jeune premier qui en prend vraiment plein la tronche! Malgré mon désintérêt profond pour la discipline, j'ai aimé la tension amenée par ce métrage et les fulgurances surgies de nulle part ici ou là. Le plaisir du spectateur est au RDV surtout que l'image est belle et que la musique accompagne à merveille le métrage.

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Les acteurs sont au diapason proposant des prestations très réussies notamment Stallone impeccable dans le rôle du boxeur vieillissant accablé par la maladie et le jeune premier, Michael B. Jordan, est charismatique à souhait et donne vraiment du corps à son personnage plutôt caricatural en lui conférant une âme. Il en devient touchant malgré son côté petit fils de bourge et c'est avec une certaine satisfaction qu'on suit ses doutes et sa quête de lui-même. Plus anecdotique, le personnage féminin que j'ai trouvé très cliché et assez creux malgré une beauté plastique indéniable et le bad guy grimaçant et méchant au delà du raisonnable. Il en devient ridicule et chacune de ses apparitions m'a fait doucement sourire.

Au final, un bon petit moment de cinéma même si je ne pense pas le revoir un jour tant le film reste trop fléché dans les codes inhérents au genre auquel il appartient. A voir au cinéma cependant pour quelques scènes choc vraiment efficaces!

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lundi 22 février 2016

"Les Délices de Tokyo" de Durian Sukegawa

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L'histoire : Écouter la voix des haricots : tel est le secret de Tokue, une vieille dame aux doigts mystérieusement déformés, pour réussir le an, la pâte de haricots rouges qui accompagne les dorayaki, des pâtisseries japonaises. Sentarô, qui a accepté d'embaucher Tokue dans son échoppe, voit sa clientèle doubler du jour au lendemain, conquise par ses talents de pâtissière. Mais la vieille dame cache un secret moins avouable et disparaît comme elle était apparue, laissant Sentarô interpréter à sa façon la leçon qu'elle lui a fait partager.

La critique de Mr K : Beau voyage dans le Japon d'aujourd'hui avec ces Délices de Tokyo de Durian Sukegawa. Homme aux multiples facettes: clown, écrivain, poète, animateur radio, diplômé en philosophie et en pâtisserie. Cet ouvrage est son premier traduit en français, conséquence de son adaptation cinématographique récente par Naomi Kawase, auteur notamment du magnifique Still the Water, mon coup de cœur de l'année cinématographique 2014. Plongez avec moi dans ce court roman faisant la part belle à l'empathie, la sensualité et la poésie.

Depuis qu'il est sorti de prison, Sentarô travaille dans une échoppe de Dorayaki, pâtisserie composée de pâte à pancake et de purée sucrée de haricots azaki. Il va au travail sans passion réelle, c'est alimentaire (dans tous les sens du terme -sic-) et il se contente du strict minimum. Peu concerné et pas très appliqué dans la fabrication de ces douceurs typiques au Japon, les affaires stagnent dangereusement, les clients ne revenant pas forcément vers cette boutique entourée de beaux cerisiers japonais. Le destin de Sentarô va basculer avec sa rencontre avec une drôle de petite vieille qu'il va embaucher presque malgré lui. Tokue derrière son image de grand-mère malicieuse cache un talent inouï de pâtissière et elle va l'aider progressivement à remonter la pente entre technique de cuisine et confiance en soi. Mais un passé enfoui va remonter à la surface et mettre fin à cette fructueuse collaboration, Sentarô va bientôt découvrir le secret de la vieille femme, une révélation poignante qui changera sa vie à tout jamais...

Je vous l'avoue de suite, j'ai lu ce roman d'une traite avec une légère pause déjeuner. Une fois deux chapitres lus, la magie opère, ensorcelé que j'ai été par le charme particulier de l'écriture de Durian Kawase et le charisme incroyable des personnages. Je me suis immédiatement attaché au personnage de Sentarô, un homme brisé par une vie sans relief et sans réel but. Les hasards de l'existence ont fait de lui un spectateur de sa vie, il n'est pas heureux mais il n'est pas non plus si malheureux que ça. On suit dans un premier temps son quotidien bien rodé et sans surprise entre travail, séjour dans les bars (il a une légère tendance alcoolique) et introspection le soir à la maison. Dans sa médiocrité, il est touchant car elle se révèle être le reflet de certains passages de nos existences qui flirtent avec la vacuité et le manque de sens.

Et puis, arrive Tokue. Une énigmatique vieille dame pleine d'allant qui ne demande qu'à aider Sentarô contre un salaire de misère. À force de venir le voir, elle va travailler avec lui et lui apprendre les ficelles du métier et même sa philosophie. Personnage de vieux sage malicieux sur lequel plane un secret inavoué, on ne peut que se prendre d'affection pour cet être à part, diminué par une ancienne maladie et qui se conduit envers Sentarô comme la mère qu'il n'a jamais connue. On en apprendra bien plus sur elle après sa disparition, le livre prend alors un tournant très mélancolique et c'est le cœur au bord des lèvres qu'on achève une lecture emplie d'émotions légères et pénétrantes, à la saveur toute japonaise comme je les aime.

L'alchimie prend merveilleusement bien entre passages explicatifs de la fameuse recette des dorayaki, échanges entre les personnages sur la vie et l'existence, et description du temps qui passe avec comme témoins privilégiés les cerisiers de la rue commerçante où se passe la majeure partie du roman. C'est un parfum de douceur, de compréhension et d'humanité profonde qui flotte sur ces pages. Dans la seconde partie du livre, c'est tout un pan de la société japonaise qui nous est amené à connaître, pas la plus reluisante comme vous pourrez le découvrir par vous-même. On explore alors une face plus sombre du pays du Soleil Levant, à travers le parcours de vie chaotique de Tokue, au destin brisé à ses quatorze ans et qui sème sur son sillage une grande tristesse qui émeut au plus profond le lecteur pris en otage. Étrange balancement donc que ce livre à double facette qui alterne poésie humaniste et dénonciation des travers humains grâce à une écriture limpide et simple qui touche au plus profond de soi.

Les Délices de Tokyo est donc une très belle expérience que je vous invite à partager au plus vite. De mon côté, je tenterai l'expérience cinématographique dès que possible !

dimanche 21 février 2016

"Billie" d'Anna Gavalda

BillieL'histoire : Billie, ma Billie, cette princesse à l'enfance fracassée qui se fraye un chemin dans la vie avec un fusil de chasse dans une main et On ne badinne pas avec l'amour dans l'autre est la plus jolie chose qui me soit arrivée depuis que j'écris.
A. G.

La critique Nelfesque : J'avais acheté "Billie" il y a déjà un bon petit moment lors de la cash-mob organisée par l'Imaginaire pour tenter de sauver cette vieille librairie lorientaise. Une bonne action et une prise de risque assez faible avec Anna Gavalda qui est une auteure que j'aime beaucoup et que je retrouve toujours avec plaisir. La couverture de ce roman ci est kitchissime, la quatrième de couv' énigmatique, bref je ne savais pas où j'allais mais qu'importe...

Puis il a traîné dans ma PAL, il s'est même retrouvé sur une des tables de notre mariage avec d'autres copains aux noms ou aux couvertures champêtres. Il a pas mal bourlingué ce petit âne et je me suis finalement dit que c'était le bon moment pour le lire lors de ces dernières vacances de février. Et j'ai bien fait !

Avec Anna Gavalda, je retrouve toujours une part de magie dans ses pages, un sourire à mes lèvres lors de mes lectures et un sentiment d'être plus que jamais vivante lorsque je termine un de ses romans. Je n'en abuserai pas pour ne pas être lassée mais tous les 2 ans environ je ne boude pas mon plaisir.

Mais assez parlé de moi, parlons plutôt de "Billie". Billie est une jeune femme qui doit son nom à la fan-attitude de sa mère pour Michaël Jackson et son fameux "Billie Jean". Lorsque le lecteur fait sa connaissance elle est en bien mauvaise posture puisqu'elle vient de faire une chute de plusieurs mètres dans une crevasse en plein parc des Cévennes et se retrouve à veiller son meilleur ami qui ne peut plus bouger et souffre beaucoup. Lui, c'est Franck. Chez lui, peu de fans de Michaël Jackson mais en revanche on aimait beaucoup Frank Alamo (Da dou ron ron, Biche ma biche tout ça), d'où son nom.

Le soleil se couche et ils vont devoir visiblement passer la nuit dans le parc national en espérant que les secours ou qu'un randonneur les trouvent. Cette longue nuit où Billie n'arrive pas à dormir, s'inquiétant pour la vie de son ami d'enfance, est l'occasion pour elle de prier sa bonne étoile. Celle qui lui a fait rencontrer Franck lorsqu'elle était gamine et qu'elle vivait dans une famille qui ne se souciait que très peu d'elle, celle qui lui a fait étudier "On ne badine pas avec l'amour" en cours de théâtre avec lui et lui a fait prendre conscience qu'elle était importante pour quelqu'un, celle qui tout le long de sa jeune vie lui a fait prendre des chemins détournés pour accéder bon an mal an au bonheur.

Le lecteur découvre alors la vie de Billie et Franck, de la rencontre de deux gamins que tout oppose à cette chute en plein milieu de la Lozère. Vont-ils s'en sortir ? Quels liens les unissent ? Je n'en dirai pas plus...

Avec ce roman, Anna Gavalda décortique l'amitié entre hommes et femmes, l'enfance blessée, les promesses que l'on se fait à soi-même et le long chemin vers le bonheur de vivre. Avec simplicité, et ici un langage très fleuri compte tenu de la classe sociale et de l'éducation de Billie, on navigue avec plaisir dans les petits secrets et le quotidien de ces deux âmes esseulées qui ont su se trouver. C'est elle qui va nous raconter son histoire et le moins que l'on puisse dire c'est que ce n'est pas triste (et ce malgré le pathétique de la situation parfois) ! Comme très souvent dans les oeuvres de Gavalda, les personnages sont ici la clé du roman. Le lecteur s'attache à Billie, à Franck et à leur relation faite de hauts et de bas mais toujours intense et pleine de respect.

Vous êtes un peu ronchon ? Vous ne voyez plus les petits plaisirs de la vie dans ce monde anxiogène ? Vous avez besoin d'un bouquin qui met du baume au coeur ? Ne cherchez plus et laissez-vous charmer par "Billie" parce que c'est simple, c'est beau et que ça fait du bien !

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samedi 20 février 2016

"Des petites filles modèles..." de Romain Slocombe

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L'histoire : En 1858, la comtesse de Ségur présente Les Petites Filles modèles comme la suite des Malheurs de Sophie, et ces deux livres figurent depuis lors au cœur du répertoire classique de la littérature française pour la jeunesse. Portraits d'enfants bien nés saisis au moment où ils s'interrogent sur le bien et le mal, tableaux d'un milieu social où ne cesse de se poser la question des normes et des limites, les petites filles doivent y être "modèles" en vertu d'un idéal de comportement. Mais l'atteindre n'est pas si simple! Et l'on a amplement pointé, au-delà des récits en apparence innocents et inoffensifs de la comtesse de Ségur, les bourgeons de l'ambiguïté. Dans son remake, Romain Slocombe les fait éclore: ses petites filles modèles deviennent les héroïnes d'un roman inquiétant et pervers, érotique et vampirique. Comme si la comtesse de Ségur avait retiré la sourdine pour écrire un ouvrage destiné à des enfants plus âgés, voire à des adultes, laissant libre cours à la progression de la cruauté. Comme si elle avait quelquefois rêvé d'être Sade, non plus comtesse mais marquise...

La critique de Mr K : Il s'agit de ma première lecture d'un Remake littéraire. Avant cette découverte, je ne savais pas que cela existait, connaissant plutôt des histoires de plagiats célèbres comme le procès de Régine Desforges avec les héritiers de l'écrivain de Autant en emporte le vent (je ne comprends d'ailleurs toujours pas comment elle a pu gagner son procès tant sa Bicyclette bleue est calquée sur le roman culte se déroulant pendant la guerre de Sécession). Rien de tout cela ici avec l'éditeur Belfond qui se donne un cahier des charges précis: Nous proposons à des écrivains de puiser dans le patrimoine littéraire une œuvre qui les a marqués et d'en faire le remake. Tout est permis pourvu que le souvenir de l'original ne soit jamais perdu. À l'heure du bilan, mon avis est mitigé, partagé que je suis entre un écrivain talentueux qui mène son entreprise de main de maître et un contenu sans surprise au croisement de trois œuvres que j'ai adoré lors de leurs lectures respectives.

Officiellement, il s'agissait pour Romain Slocombe de réaliser un remake déviant de l’œuvre de la comtesse de Ségur mais très vite, on se rend compte qu'il y mêle des éléments du fabuleux Carmilla de Sheridan Le Fanu et de titres du marquis de Sade. Une jeune fille vertueuse (comprendre cul-bénit et innocente) aux portes de la puberté va faire l'apprentissage de choses que la morale de l'époque réprouve en contact avec une famille étrange qui la recueille elle et sa mère suite à un grave accident de voiture. Passés les premiers jours d'enchantement de la découverte et la mise en confiance, elle va bafouer ses principes chrétiens en éprouvant de nouveaux sentiments et sensations, s'ouvrir au désir et aux plaisirs charnels. Mais au delà de la transgression se cache un danger plus grand qui flirte avec le surnaturel, les événements qui vont suivre vont tout faire basculer et dynamiter tout ce qui a été construit précédemment.

A travers des chapitres courts (le livre en compte 29 pour environ 300 pages), on suit la jeune Marguerite et sa maman dans une histoire qui sombre très vite dans le glauque et le déviant. Derrière le vernis des apparences et la bienséance, il suffit d'un rien pour que l'être bascule et c'est avec un petit plaisir sadique que le lecteur attend les premières fissures. Elles ne se font pas attendre très longtemps et le dynamitage évoqué précédemment peut commencer. Les joies et les affres de la culpabilité chrétienne sont légions pour la pauvre Marguerite que ses sens trahissent au détriment de sa morale. La découverte de ses règles et leur signification (parallèle intéressant à faire avec le Carrie de Stephen King et l'adaptation cinématographique géniale de De Palma) vont déclencher des réactions en chaîne: des relations mère / fille dont les lignes doivent changer, une attirance dite contre-nature pour une jeune fille de son âge, les rapports ambigus avec leur hôtesse... Malgré ses appels à la prière, rien n'y fera, une ambiance hypnotique et sensuelle se dégage de ce séjour à la fois enchanteur et pernicieux.

À ce propos, l'auteur colle assez près au matériaux originel durant la plus grande partie du roman même si pour les besoins de l'entreprise, les bêtises évoquées ici sont plus graves et portent à conséquence. Pour autant, au bout de quelques chapitres, je trouve que le roman fait plus penser au mortifère Carmilla de Sheridan Le Fanu par la caractérisation de certains personnages (la famille qui les reçoit, le général russe qui a perdu sa nièce suite à un mystérieux mal...) et quelques passages au marquis de Sade notamment lors du passage dans la chambre de pénitence (non, non petits coquins ne cherchez pas à en savoir plus, vous n'avez qu'à lire cet ouvrage!). Notez que ce n'est pas pour me déranger, cela contribue à instaurer une atmosphère bien particulière, dérangeante et vénéneuse à souhait. Rajoutez à cela des évocations réalistes de la nature sauvage et impénétrable, une étrange masure et des hôtes aux mœurs étranges et l'on est vraiment transporté dans cette lecture qui se fait non sans déplaisir et rapidement sans forcer.

Le bémol est inhérent au genre du remake pour peu que vous vous souveniez bien des œuvres dont s'inspirent Romain Slocombe ou que vous vouiez un véritable culte à certaines d'entre elles. Ce fut malheureusement le cas pour moi et finalement, le roman ne décolle jamais des pistes balisées, aucune surprise pour une trame qui se déroule avec finesse et fluidité. Étrange sentiment donc car peut-on vraiment parler de bonne lecture quand cette dernière fait plus appel à de bons souvenirs du passé plutôt qu'à de nouveaux horizons? Personnellement, je n'arrive pas à trancher, sans doute à cause du talent indéniable de Romain Slocombe pour récréer une ambiance et une époque avec une science des mots vraiment remarquable. À chacun de tenter l'expérience ou non.