samedi 8 octobre 2016

"Un Coeur sombre" de R. J. Ellory

elloryL'histoire : Sous sa façade respectable, Vincent Madigan, mauvais mari et mauvais père, est un homme que ses démons ont entraîné dans une spirale infernale. Aujourd’hui, il a touché le fond, et la grosse somme d’argent qu’il doit à Sandià, le roi de la pègre d’East Harlem, risque de compromettre son identité officielle, voire de lui coûter la vie. Il n’a plus le choix, il doit cette fois franchir la ligne jaune et monter un gros coup pour pouvoir prendre un nouveau départ. Il décide donc de braquer 400 000 dollars dans une des planques de Sandià. Mais les choses tournent très mal, il doit se débarrasser de ses complices, et un enfant est blessé lors d’échanges de tirs. Comble de malchance, le NYPD confie l’enquête à la dernière personne qu’il aurait souhaité. Rongé par l’angoisse et la culpabilité, Madigan va s’engager sur la dernière voie qu’il lui reste : celle d’une impossible rédemption.

La critique Nelfesque : Ah ! Ellory ! Dès qu'une nouvelle traduction est disponible en France, pour moi c'est un événement. Inconditionnelle de cet auteur et admirative de son talent (voir en fin de chronique les liens vers tous mes articles le concernant), j'ai eu la chance de lire "Un Coeur sombre" dès cet été. Que l'attente fut longue avant de pouvoir vous en parler ! Toutefois, je tenais à ce que vous puissiez vous le procurer si vous le souhaitiez au moment de la mise en ligne de ma chronique et c'est maintenant chose faite. "Un Coeur sombre" est en librairie et le moins que l'on puisse dire c'est qu'Ellory frappe encore ici un grand coup ! Inutile à mon sens de parler d'un ouvrage trop en amont de sa sortie sous peine de le faire passer aux oubliettes.

Nous suivons la trajectoire de Vincent Madigan, flic de son état et qui n'a pas toujours été tout blanc. Frayant avec les milieux mafieux, il doit une importante somme d'argent à un gros ponte et n'hésite pas à monter un énorme coup pour éponger ses dettes. Un flic qui se comporte comme un gangster, on en a déjà vu et lu mais ici l'affaire se corse lorsqu'en pleine opération, une petite fille fait les frais de ses initiatives et risque de perdre la vie. Qui est-elle ? Qu'a-t-elle vu ? Qu'a-t-elle entendu ? Madigan qui n'est pas homme à se laisser attendrir et n'hésite ni à dessouder ceux qui se trouvent sur son chemin et l'empêchent d'avancer, ni à trahir ses coéquipiers pour ses propres intérêts, se retrouve face à un dilemme. Entre culpabilité de causer la mort d'une innocente et angoisse d'être découvert, il va faire le choix de la rédemption. Mais quelle rédemption ! Une rédemption à la sauce Vincent Madigan qui ne fait pas dans la demi-mesure et franchit toutes les limites.

Avec un personnage principal faisant fi des conventions et brouillant les frontières du bien et du mal, R. J. Ellory nous offre là un homme que l'on adore détester et qui nous fascine autant qu'il nous dégoûte par ses conceptions de la décence et de l'humanité. Avec ses méthodes et des principes qui lui sont propres, il va tout mettre en oeuvre pour sauver les meubles et se sauver lui-même.

R. J. Ellory nous démontre une fois de plus sa maîtrise des personnages et n'hésite pas à creuser au plus profond d'eux-même pour déterrer des éléments d'humanité donnant de l'épaisseur à son récit et de la crédibilité aux hommes et aux femmes qui peuplent son roman. Une nouvelle fois, l'ambiance n'en est que plus prégnante et le lecteur plus hypnotisé encore et pris dans les filets d'un auteur magicien à la plume juste et implacable. Tout peut-il être pardonné ? Peut-on changer le cours de sa vie ? Jusqu'où peut-on aller pour sa rédemption ? Un flic pourri jusqu'à la moelle, une bande de mafieux, de l'argent sale et des vies à sauver. Puissant !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Seul le silence"
- "Les Anonymes"
- "Vendetta"
- "Les Anges de New-York"
- "Mauvaise étoile"
- "Les Neuf cercles"
- "Papillon de nuit"
- "Les Assassins"

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vendredi 7 octobre 2016

"Mémo" d'André Ruellan

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L'histoire : 1962. Paul est chercheur en psychopharmacologie. Ayant mis au point une substance qui stimule la mémoire, il en fait l'essai sur lui-même. Dans son existence et celle des autres, c'est le début d'un bouleversement irréversible. Paul n'est pas un apprenti sorcier. C'est un vrai sorcier, comme tous les chercheurs qui trouvent. Car s'il est vrai qu'on ne fabrique jamais un outil qui ne puisse pas blesser, est-ce une raison pour cesser d'en fabriquer? C'est le progrès, et il n'y a pas de progrès sans retombées. Et puis, si Paul renonce, un autre prendra le relais, tant il est vrai qu'il n'est jamais qu'un des maillons d'une chaîne infinie et éternelle.

La critique de Mr K : Il s'agit de ma deuxième lecture d'André Ruellan après le très "Bis" Tunnel qui m'avait laissé un sentiment partagé entre plaisir immédiat de lecture et ficelles un peu trop voyantes. Mémo m'a fait de l’œil lors d'un chinage de plus avec sa quatrième de couverture alléchante et sa quatrième faisant la part belle aux promesses de récit bien barré et d'une réflexion sur la science et le progrès. Au final, vous verrez que l'auteur m'a encore fait la même impression et que mon avis est assez mitigé.

Paul est un chercheur surdoué, il a réussi à mettre au point une substance permettant de recouvrir la mémoire et de stimuler le cerveau (Mémo 1 aka Mémoryl dans le roman). Cette découverte incroyable lui a apporté succès et richesse. Pour autant, il ne s'en satisfait pas et le démon de la recherche l'encourage à toujours pousser ses expériences plus loin, quitte à franchir éhontément les frontières de la morale élémentaire et les protocoles médicaux. Il finit par s'injecter la mystérieuse découverte S24 qui va le faire basculer dans des univers, des souvenirs et des futurs possibles. Véritable descente en enfer, le lecteur halluciné suit les délire de Paul et explore avec lui sa psyché et les différentes possibilités de vie qui s'offrent à lui...

Autant le dire de suite, tout de monde n'aimera pas cet ouvrage qui par bien des aspects se mérite vraiment. Il faut avoir le cœur et l'esprit bien accroché pour suivre les méandres du récit qui s'avère complexe et tordu à souhait. Chaque paragraphe est une surprise et l'on ne sait jamais où l'auteur veut nous emmener. Loin des narrations classiques, on saute ici les époques et les dimensions, passant allégrement du rêve, au cauchemar en faisant parfois un détour vers la réalité. C'est très déstabilisant ce qui n'est pas pour me déplaire. L'effet est assez bluffant, on aime à se perdre avec Paul dans ces différentes identités et vies auxquelles il peut prétendre (lointaine filiation avec deux films géniaux que sont Mr Nobody et Predestination). On en perd son latin et on se demande qui fait quoi et pourquoi... C'est d'ailleurs tellement tripant qu'on en vient presque à l'overdose et cela a érodé quelque peu mon enthousiasme ne voyant pas forcément là où l'auteur veut nous mener. D'ailleurs la fin en elle-même ne m'a pas surpris ce qui est plutôt dommage quand durant 150 pages on ne sait pas sur quel pied danser...

Ce qui est appréciable par contre c'est  l'ambiance qui règne dans le laboratoire et les chercheurs qui le peuple. L'auteur cerne bien les contradictions qui guident la science entre bien-être de l'humanité et recherche de la gloire et des lauriers. C'est nuancé et assez juste dans la façon d'aborder ces vocations qui se trouvent ici confrontées aux limites qu'imposent l'éthique et la morale. Expériences, tests, mise au norme, fabrication industrielle et mise en vente sont tour à tour abordés de près ou de loin, éclairant les pratiques et principes en vogue encore aujourd'hui. Le contre-point est fascinant avec le personnage de Paul livré à ses psychoses et névroses, luttant pour retrouver la réalité et la raison par la même occasion. Bien vu d'ailleurs la relation qu'il dérègle avec sa chercheuse de femme (Isabelle) qui par sa "normalité" grossit le trait et révèle l'étrangeté de l'expérience que vit Paul.

L'écriture de Ruellan est accessible et jamais complexe à l'inverse des mécanismes de son récit qui ralentissent le rythme de lecture, ce qui personnellement m'a empêché d'être complètement emporté par une histoire pourtant singulière et séduisante au départ. Une série B d'anticipation à réserver aux fans du genre et aux amateurs des thématiques abordées.

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jeudi 6 octobre 2016

"Miss Peregrine et les enfants particuliers" Tome 1 de Ransom Riggs

miss peregrine t1L'histoire : Jacob est un ado comme les autres, excepté qu'il se pose des questions sur son mystérieux grand-père. Quelles sont ces étranges photos d'enfants qu'il lui montrait quand il était petit ? Les histoires qu'il lui contait sur eux étaient-elles vraies? Et pourquoi disparaissait-il aussi souvent ?
Tout s'accélère le jour où il le retrouve blessé dans son jardin. Jacob a vu des monstres, il en est sûr, et personne ne veut le croire. Il ne lui reste qu'à suivre les dernières instructions qu'a murmuré son grand-père avant de rendre son dernier souffle...

La critique Nelfesque : C'est à l'approche de la sortie en salle du film de Tim Burton, adaptation du premier tome de la saga du même nom, "Miss Peregrine et les enfants particuliers", que j'ai eu envie de découvrir l'ouvrage de littérature jeunesse originelle. Depuis que j'ai vu la bande annonce, j'ai fortement envie de le voir (d'ailleurs RDV est pris ce week-end !) et cette lecture s'est faite sur un coup de tête.

Nous suivons l'histoire de Jacob, jeune pré-adolescent qui va perdre son grand-père dont il est très proche dans des circonstances particulières et quelques peu obscures. En effet, depuis sa plus tendre enfance, ce dernier lui a raconté des histoires de monstres, d'orphelinat et d'enfants particuliers. Des histoires qui, petit, le fascinaient, mais qui, en grandissant, lui ont laissé quelques doutes quant à leur véracité. Perturbé par sa perte, il va entreprendre de retrouver cet endroit magique dont son grand-père lui a toujours parlé et faire la connaissance des enfants particuliers, en apprenant ainsi un peu plus sur ses origines et sur lui-même...

Le lecteur est tout de suite pris dans l'histoire. On rentre rapidement dans le vif du sujet, l'auteur éveillant notre curiosité dès les premières pages, et c'est un voyage fantastique que l'on s'apprête alors à faire entre découvertes mystérieuses, univers singulier et fond historique.

J'ai vraiment été séduite par ce premier tome et je compte bien enchaîner rapidement sur les deux suivants. L'ambiance est soignée, on s'attache aux personnages et l'entrée dans l'univers de Ransom Riggs est passionnante. On découvre dans ce monde des personnages merveilleux aux capacités étranges, une kyrielle d'enfants énigmatiques suscitant la curiosité du lecteur et on se surprend à vouloir accompagner Jacob dans cet autre monde. J'aurais adoré découvrir cet univers et cette saga à l'âge du personnage principal !

Curieuse de découvrir maintenant l'adaptation de Burton, je ne rentrerai ici pas plus dans les détails pour ne pas dévoiler trop d'éléments de l'intrigue à ceux qui vont courir au cinéma cette semaine. Je n'ai qu'une chose à dire et un conseil à donner : lisez le roman ! Il vaut vraiment le coup d'oeil tant l'imaginaire du lecteur est sollicité et alimenté d'images foisonnantes. C'est presque dommage de poser bientôt à jamais les images de l'adaptation sur cette oeuvre évocatrice et féerique. Verdict dans quelques jours !

logo-epubJ'ai lu ce roman dans le cadre d'une LC mise en place par Love_sets et partagé avec Orianne, Chatauxlivres, addictolivres, Manon, valouantoine, SapereAude, lectures de rêveusecoffeebook, LecturesenB, mandorla, Fille-de-lecture, lulusque, Leeloo lit tout et CharlotteBoKeuse, autant de lectrices / blogueuses que je ne connaissais pas et que j'ai pris plaisir à rejoindre le temps d'une lecture.

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mercredi 5 octobre 2016

"Free state of Jones" de Gary Ross

Free state of jonesL'histoire : En pleine guerre de Sécession, Newton Knight, courageux fermier du Mississippi, prend la tête d’un groupe de modestes paysans blancs et d'esclaves en fuite pour se battre contre les États confédérés. Formant un régiment de rebelles indomptables, Knight et ses hommes ont l'avantage stratégique de connaître le terrain, même si leurs ennemis sont bien plus nombreux et beaucoup mieux armés... Résolument engagé contre l'injustice et l'exploitation humaine, l'intrépide fermier fonde le premier État d'hommes libres où Noirs et Blancs sont à égalité.

La critique Nelfesque : Ah Matthew... Matthew... Voir son nom au casting d'un film n'est peut-être pas pour vous une raison suffisante pour aller voir un long métrage en salle mais pour ma part, on n'en est pas loin. Matthew McConaughey est un acteur que j'aime beaucoup. Non, je ne suis pas une midinette, je ne le trouve pas spécialement beau et si j'avais l'âge je ne mettrais pas non plus de posters de lui dans ma chambre mais c'est un des acteurs actuels dont le jeu me procure le plus d'émotions. A chacune de ses apparitions dans un film ("Mud" par exemple) ou une série (regardez la première saison de "True Detective" !), il insuffle une dimension dramatique et une telle intensité de jeu me scotche littéralement à mon écran.

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Voilà, ça c'est dit ! Mais qu'en est-il de "Free state of Jones" Matthew mis à part ? Nous sommes ici dans l'Amérique du milieu du XIXème siècle, en plein Mississippi. Époque charnière qui préfigure l'abolition de l'esclavage, nous suivons ici les habitants de la ville de Jones et plus particulièrement Newton Knight qui en plein champs de bataille va déserter et rentrer dans sa ville natale où il va résister aux troupes des confédérés.

"Free state of Jones" est basé sur une histoire vraie, celle d'un homme qui a refusé de se battre pour protéger des propriétaires d'esclaves, un homme qui ne faisait pas de distinction entre un noir et un blanc, un homme qui a pris sous son aile des veuves et des orphelins évitant les pillages de leurs récoltes. Je ne connaissais pas cette histoire avant d'aller voir ce film mais je dois dire que ce dernier m'a fortement donné envie de me pencher sur cette période de l'Histoire des États-Unis et sur des récits ou romans se déroulant à cette époque (d'ailleurs si vous avez des références, n'hésitez pas à me donner quelques conseils en commentaire).

Le traitement du réalisateur, Gary Ross, est superbe et plonge le spectateur dans l'Amérique des années 1860. Les paysages sont magnifiques, les marais dans lesquels se réfugient Knight et ses camarades, sont sublimés et l'ensemble plonge le spectateur dans une ambiance à la fois oppressante, protectrice et pleine d'espoir. Dans leur cocon humide, ils vont mettre en place une riposte et vont faire de Jones, une ville où esclaves et hommes libres cohabitent en ayant les mêmes droits.

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Mais tout cela ne va pas sans son lot de drames... On s'attache aux personnages et certains vont mourir, il y a des injustices, des trahisons, les horreurs de l'Histoire mais toujours en trame de fond la liberté, la dignité et l'espoir. "Free state of Jones" nous fait passer par toutes les émotions. De la joie d'une naissance à la tristesse d'un deuil, de l'optimisme de jours meilleurs à la résignation face aux obstacles...

Qu'il est long le trajet vers la tolérance et l'égalité. L'histoire qui nous est contée dans ce film n'en est qu'une toute petite partie mais elle nous permet de mesurer le chemin parcouru et celui qui est encore à faire. Une belle leçon d'humilité, sans grande surprise et convenue, mais un focus nécessaire sur l'Histoire dans un bel écrin.

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La critique de Mr K : 5/6. Une sacrée bonne surprise pour ce film tiré d'une histoire vraie davantage connue outre-atlantique que par chez nous. Un homme va s'engager pour libérer son comté (le Jones du nom) du joug des puissants qui l'exploitent et tenter de faire changer les mentalités notamment vis-à-vis des noirs. Dans une Amérique plongée dans la guerre de Sécession entre le Nord Yankee et le sud esclavagiste, vous imaginez que ce n'est pas si facile !

Une fois de plus, les productions US (et ici chinoises) s'appliquent à retranscrire une fresque historique avec une foule de détails et une cohérence d'ensemble réussie. On vit littéralement l'histoire à travers de superbes reconstitutions de batailles, de belles oppositions entre antagonistes exacerbés (riches propriétaires terriens et fermiers puis les esclaves) et des décors à couper le souffle. Mention spéciale aux marais où se réfugie le héros dans un premier temps et où il va monter sa troupe de mutins avant de passer à l'action. C'est naturaliste par moment et au détour de certaines scènes, on apprécie de se voir décrire une époque et des coutumes bien particulières.

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Matthew McConaughey est omniprésente et il se révèle une fois de plus impressionnant en leader charismatique. On n'oubliera pas de si tôt sa composition pleine de passion, son regard pénétrant et son aspect hirsute. On sent bien que cette figure héroïque déviante (loi du talion oblige) va aller jusqu'au bout de son combat qui semble perdu d'avance. L'acteur est littéralement rayonnant et même s'il accuse plusieurs fois le coup (j'ai eu les yeux humides plus d'une fois), ce personnage ayant vraiment existé méritait d'être revisité par le cinéma. Autour de lui gravite toute une galerie de personnages forts comme ses nouveaux amis afro-américains qu'il essaie de sortir comme il peut de leur condition en accompagnant l'Histoire en marche et qu'il va réhumaniser par sa compassion et le partage (magnifiques scènes sur l'importance de la lecture et de l'instruction notamment). La dénonciation de l 'esclavage est claire et sans appel, elle m'a même davantage touché que dans 12 years a slave qui pourtant était déjà très bon.

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Au rayon des défauts, on peut évidemment arguer du fait que l'ensemble est plutôt convenu en terme de mise en scène et que les éléments de surprises sont quasiment absents. Que le film est un bel enrobage à l'américaine... Et pourtant quelques saillies scénaristiques s'écartent clairement du manichéisme primaire que l'on retrouve trop souvent dans ce genre de productions. Ainsi, une fois la guerre de Sécession terminée, on se rend vite compte que les libérateurs du Nord s'arrangent avec les anciens esclavagistes et que la situation perdurera encore longtemps, que le mariage entre un blanc et une noire restera impossible dans certains états pendant des décennies... Bien maligne l'idée d'ailleurs de croiser le récit principal avec celui d'un des descendants de Newton Knight confronté à la justice inique d'un état du sud. Non, nous sommes vraiment loin du consensus à tout crin, nous sommes face à une œuvre certes académique et parfois très pédagogique mais on est aussi face à un film bouillonnant de rage et de révolte. Mission réussie pour cela !

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On passe donc un excellent moment avec Free state of Jones entre intimisme nuancé et introspections régulières de chacun, scènes d'action sauvages et efficaces, et un message de fraternité et d'entraide qui fait du bien par les temps que nous traversons. Courrez-y, il perdra de sa saveur et de sa beauté sur petit écran.

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mardi 4 octobre 2016

"Demain les chats" de Bernard Werber

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L’histoire : Pour nous, une seule histoire existait : celle de l’humanité.
Mais il y a eu LA rencontre.
Et eux, les chats, ont changé à jamais notre destinée.

La critique de Mr K : Werber est un auteur que j’ai déjà pratiqué et que j’ai apprécié à différents niveaux. Autant sa trilogie des Fourmis m’avait bien plu mais sans plus, autant j’avais adoré Les Thanatonautes. A chaque fois je convenais de sa grande maîtrise du récit et son appétence pour la connaissance au sens large. Lire un Bernard Werber apporte toujours quelque chose au lecteur entre culture générale et récit bien ficelé. L’occasion s’est présentée de lire son petit dernier (sorti hier en librairie). J’ai découvert alors qu’il traitait du roi des animaux (oui, les chats ont tout compris à la vie !), et ni une ni deux, je plongeai dans ce volume de 305 pages que j’ai vite dévoré et qui au final me laisse un sentiment mitigé...

Bastet est une jeune chatte domestique qui vit tranquillement dans l’appartement de sa servante (ou sa maîtresse selon le point de vue qu’on adopte). Elle se croit immortelle, au sommet de l’évolution et dirige d’une patte de fer la maisonnée. Du moins le croit-elle... Sa rencontre avec Pythagore, le chat siamois de la voisine va bouleverser son existence. Ce dernier est étrangement savant, porte une curieuse calotte sur la tête et lui révèle nombre de secrets que les chats ne sont pas censés connaître. De révélation en révélation, la vie de Bastet va s’en trouver définitivement changée car en arrière plan, le monde des hommes semble s’écrouler entre terrorisme, guerre civile et épidémie mondiale.

Composé de chapitres très courts, ce roman se dévore quasiment d’une traite et même s’il est parsemé de défauts (voir plus tard dans la critique), le rythme haletant tient en haleine le lecteur pris par le destin contrarié de l’héroïne et de son foyer. On alterne scènes d’actions pures et discussions alambiquées apportant de l’eau au moulin de l’histoire. On prend plaisir à découvrir les réactions typiquement félines des principaux protagonistes, on voit d’ailleurs bien tout le travail de recherche qu’a dû effectuer l’auteur pour fournir un portrait fidèle de la race des seigneurs (sic). Le lecteur suit l’histoire à travers les yeux de Bastet, à sa hauteur et via sa compréhension de chat. Ce point de vue est rudement original et apporte beaucoup au récit qui verse dans l’étrange et parfois le délirant (dans le même style, La Promeneuse de Didier Fourmy était bien sympa aussi).

Le lecteur embarque donc facilement dans cette histoire abracadabrantesque grâce à ses personnages charismatique : la jeune héroïne à qui le monde se révèle, le vieux sage siamois adepte du Tao, certains passages sont tout bonnement géniaux lors de ses cours qui nous expliquent bien des choses sur nos amis félins à travers l’Histoire. Il y a aussi le coloc nonchalant obsédé de bouffe et d’échanges torrides (là encore un chat), un lion échappé d’un zoo combattant de l’extrême, des rats en pleine conquête mondiale, une maîtresse gâteuse mais infanticide, un président peureux, des jeunes humains luttant pour l’avenir de l’humanité et tout un tas de personnages bien trouvés, caractérisés comme il faut et qui donnent à l’ensemble une cohérence intéressantes. On vit nombre de péripéties entre humour, amour, drames et tristesse, et au travers des chats, c’est un peu l’homme qui est jugé et placé face à sa nature profonde. Le bilan n’est pas joli joli, pas très original non plus, mais il a le mérite d’être énoncé clairement.

Au rayon des déceptions, il y a tout d’abord le caractère archiconvenu de nombres de passages. On est très rarement surpris et c’est toujours dommage lors d’une lecture. Tout s’emboîte parfaitement (et heureusement) mais on sait très bien où l’auteur veut nous mener gâchant quelque peu l’addiction liée à l’écriture simple et accessible de l’auteur. Le principe d’évolution chez l’héroïne était bien trouvé mais je l’ai trouvé trop rapide pour être crédible. J’aime croire à l’incroyable en terme de lecture mais ici, les effets sont un peu trop grossiers pour moi et Bastet est bien trop humanisée dès le départ pour qu’on apprécie sa "transformation" et sa prise de conscience. Dommage car le terreau originel était vraiment ambitieux et aurait pu donner une petite bombe littéraire. Remarque au passage, le titre se veut une référence à un classique d’entre les classiques de Simak (j’insiste, il faut absolument lire Simak !) mais on est loin d’atteindre la maestria et la densité de Demain les chiens en terme d’écriture et de portée philosophique sur le genre humain.

Au final donc une lecture enthousiasmante dans sa forme, sa maîtrise des ressorts dramatiques mais sans surprise et assez plate. C’est vraiment rageant car le sujet me plaisait beaucoup et l’auteur possède une réelle aura. Espérons qu’il fasse mieux la prochaine fois côté déroulement du récit car niveau documentation il est bien présent !


lundi 3 octobre 2016

"La Destiné, la Mort et moi, comment j'ai conjuré le sort" de S. G. Browne

La-destinée-la-mort-et-moiL'histoire : Incarnant le Sort depuis des millénaires, Sergio est en charge de l'attribution des heurs et malheurs qui frappent la plupart du genre humain, les 83% qui font toujours tout foirer.
Il doit en plus subir l'insupportable bonne humeur de Destinée qui, elle, guide les grands hommes vers la consécration d'un Prix Nobel ou d'un Oscar. Et pour finir d'aggraver les choses, il vient de tomber amoureux de sa voisine, une jeune mortelle promise à un avenir glorieux.
Entamer une relation avec elle viole la Règle n°1 et une bonne dizaine d'autres, ce qui pourrait bien pousser son supérieur hiérarchique Jerry - Dieu tout-puissant - à lui infliger un sort pire que la mort...

La critique Nelfesque : Avec un changement de maison d'édition, passant de Mirobole à Agullo, S. G. Browne revient en force avec ce troisième roman traduit en français. "La Destinée, la Mort et moi, comment j'ai conjuré le sort" est un petit bonbon d'humour et de second degré. Adepte des titres à rallonge dans leurs versions françaises, j'avais adoré son style dans "Comment j'ai cuisiné mon père, ma mère et retrouvé l'amour" et "Le Jour où les zombies ont dévoré le Père Noël". Mélangeant loufoquerie et portrait de la société, cet auteur n'a pas son pareil pour dépeindre la nature humaine. Ce dernier opus ne déroge pas à la règle.

Le lecteur est invité ici à suivre le quotidien du Sort. Personnage fort important dans la vie de beaucoup d'humains sur la planète, il nous est pour autant inconnu. Et pour cause. Avec Destinée, Mortimer alias la Mort, Paresse, Gourmandise, Honnêteté, Sagesse, Vérité et bon nombre d'autres entités, il a pour vocation de régir nos vies. Chacun naissant avec un chemin bien tracé par Jerry (aka Dieu, rien que ça), tous passent leur éternité à s'assurer que tout se déroulera comme prévu dans nos petites vies préprogrammées. Une mécanique bien huilée en somme !

Sauf que... Le Sort commence à en avoir gros sur la patate de mener sa vie de Sort et de voir tous ses "clients" foirer leur vie alors que selon lui de légers changements permettraient de les placer sur la voie de la Destinée. Peu à peu, il commence à s'aventurer sur une pente glissante, celle de modifier le cours de la vie de certains des humains dont il a la charge, provoquant ainsi des réactions en chaîne mettant à mal l'avenir de l'humanité (l'effet papillon, tout ça). Non comptant de violer une des lois les plus importantes de Jerry (nom de lui-même !), il va tomber amoureux de sa nouvelle voisine humaine. Comment alors lui cacher ses activités, lui expliquer qu'elle couche avec une créature apparue en même temps que la vie sur Terre et envisager d'arrêter de se téléporter aux quatre coins de la planète sous peine de se faire pincer en apparaissant dans le plus simple appareil en plein milieu du salon.

Comme à son habitude, S. G. Browne utilise l'humour pour mettre en lumière des problématiques bien plus sérieuses. On peut passer complètement à côté en lisant ce roman comme un simple divertissement mais pour qui veut bien être attentif, c'est aussi l'occasion d'une double lecture. Avec un style inimitable et un titre improbable, l'auteur nous amène à réfléchir sur la condition humaine, sur les notions du sens de la vie, de la morale mais aussi sur ce qui caractérise l'Homme, les étapes importantes de sa vie. De la philosophie, de la théologie, un peu d'Histoire et de psychologie aussi.

"Tout un programme" me direz-vous ! Mais tout cela avec beaucoup d'humour, des situations cocasses et des dialogues savoureux. A ce prix là, vous reprendriez bien un peu de sciences sociales non !?

dimanche 2 octobre 2016

Et pendant ce temps là en Syrie...

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Dessin de Bar tiré de son blog.

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samedi 1 octobre 2016

"Après le tremblement de terre" d'Haruki Murakami

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L'histoire : Japon, 1995. Un terrible tremblement de terre survient à Kobe. Cette catastrophe, comme un écho des séismes intérieurs de chacun, est le lien qui unit les personnages de tous âges, de toutes conditions, toujours attachants, décrits ici par Haruki Murakami. Qu'advient-il d'eux, après le chaos ? Séparations, retrouvailles, découverte de soi, prise de conscience de la nécessité de vivre dans l'instant. Les réactions sont diverses, imprévisibles, parfois burlesques...

La critique de Mr K : Suite à notre passage au festival international de photo de La Gacilly et l'obtention de superbes marque-pages aux couleurs du japon (pays invité de l'édition 2016), je ressortis de ma PAL un ouvrage trop longtemps oublié dans celle-ci de mon auteur nippon favori. J'ai enchaîné les lectures sublimes et planantes avec Murakami mais jusqu'à maintenant je n'avais jamais goûté à ses nouvelles. C'est désormais chose faite avec Après le tremblement de terre et force est de constater que le talent du maître s'y exprime aussi pleinement.

Six nouvelles composent ce recueil et le drame de Kobe en 1995 relie de près ou de loin les six personnages principaux qui nous sont donnés à découvrir. On retrouve une fois de plus le goût prononcé de Murakami pour l'étrange, la romance contrariée et l'érotisme. Ainsi, un homme quitté brutalement par sa femme se voit confier une étrange mission, une réunion d'amis devant un feu de camp sur la plage donne lieu à des révélations surprenantes, un homme élevé dans l'amour de Dieu cherche son père, une chercheuse en médecine s'octroie un peu de temps libre en Thaïlande après une conférence internationale, un homme se retrouve nez à nez avec un crapaud géant très bavard dans son appartement et un trio d'amis doit éprouver son amitié au fil de son existence. Six histoires qui font la part belle à l'introspection, aux sentiments qui nous animent et à nos réactions face à l'indicible.

Murakami n'a pas son pareil pour évoquer l'absurdité de l’existence et la nécessité de vivre le présent et prendre conscience de ce que l'on a. Les personnages sont bien souvent confrontés à une forme de solitude profonde qui semble les enfermer dans une bulle dont ils ne peuvent sortir. Heureusement, bien souvent le temps joue en leur faveur et leur permet d'accéder au bonheur. Étrange mélange donc, avec une ambiance cotonneuse garantie 100% japonaise qui contribue à placer ces nouvelles dans un mix improbable de mélancolie et d'espérance. Chacun se débat avec sa vie et ses proches, et l'auteur réussit le tour de force de rendre ces courts textes denses et évocateurs malgré la brièveté de chaque micro-récit (25 pages environ pour chaque et un total de 150 pages). On suit avec envie ces parcelles de vie et c'est pantelant que l'on se retrouve au bord du chemin soit avec l'assurance d'une suite bien tracée soit à la croisée d'une décision que Murakami nous laisse imaginer. Loin d'être frustrant, ce procédé donne un caractère profondément humaniste à ces nouvelles.

Les drames sont évoqués avec brio avec en premier lieu le fameux tremblement de terre qui donne son titre à l'ouvrage. Peu de description de la catastrophe en elle-même mais plutôt une exploration des réactions qu'elle a pu susciter chez certains : indifférence, questionnement, traumatisme voir délire absurde. Chacun étant différent, cela donne des trajectoires assez divergentes et totalement imprévisibles pour certaines. Aucune nouvelle n'est vraiment supérieure aux autres ici même si mon côté fleur bleu à une préférence pour le trio d'amis qui se rencontrent, se côtoient, se déchirent et se retrouvent. On flirte avec la senteur si particulière qui m'avait envoûté dans le fabuleux Ballade de l'impossible.

On en redemande encore et encore mais le genre de la nouvelle réside justement dans la brièveté et l'intensité, deux défis relevés avec brio par Murakami toujours aussi inspiré, magicien des mots et des âmes qui nous convie à un autre festin littéraire dont on ressort une fois de plus émerveillé et déstabilisé. Décidément, cet auteur n'a pas fini de me séduire et de me transporter. Encore un ouvrage à lire absolument. Ca devient une habitude avec Haruki Murakami.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"
- "Le Passage de la nuit"

jeudi 29 septembre 2016

"Un Bon écrivain est un écrivain mort" de Guillaume Chérel

un bon écrivain

L’histoire : Un journaliste doit animer une conférence littéraire à Saorge, un ancien monastère franciscain transformé en résidence d’auteurs. Seront là Michel Ouzbek, Christine Légo, Amélie Latombe, Delphine Végane, Frédéric Belvédère… Une dizaine d’écrivains connus, plus quelques auteurs régionaux. Le tortillard est arrivé à l’heure, comme prévu. Tout était prévu, en fait : la rencontre devant un public ravi de voir des écrivains de best-sellers, le déroulé du débat sur la "véracité dans l’art d’écrire", le cocktail dînatoire puis la séance de dédicaces. Mais rien ne s’est passé selon le programme. Une fois au monastère, l’histoire a dérapé. Les écrivains connus ont disparu, les uns après les autres. C’est bien connu, un bon écrivain est un écrivain mort.

La critique de Mr K : Retour chez la maison Mirobole avec un livre d’un genre bien particulier paru ce mois de septembre. Avec ce pastiche de roman policier, l’auteur s’est donné comme objectif de dynamiter la rentrée littéraire en se gaussant de ses collègues écrivains et en calquant son propre récit sur l’intrigue des Dix petits nègres d’Agatha Christie. L’idée de départ est excellente, les débuts prometteurs car complètement déjantés mais on perd en densité et en inspiration dans la deuxième partie de l’ouvrage. Mon avis est donc forcément mitigé...

Les dix écrivains les plus en vogue se sont vus fixés rendez-vous pour le week-end dans un vieux monastère de province planté en haut d’un pic rocheux par un mystérieux expéditeur nommé Un Cognito. Tous sont curieux de savoir de qui il s’agit et voient dans cette rencontre littéraire la possibilité de faire encore plus parler d'eux. Mais malheureusement très vite, les choses dérapent entre une conférence qui tourne court, un commanditaire invisible et quelques événements troublants qui vont vite devenir inquiétants puis très menaçants.

Comme dit précédemment, Guillaume Chérel commence très fort. Le temps de quelques chapitres, il nous dresse un portrait au vitriol de figures connues du milieu littéraire en transformant légèrement leur nom de famille et en nous expliquant leurs origines et motivations face à l’écriture. C’est tordant et tellement vrai entre l’imbu de sa personne qui écrase les autres, le faux bobo complètement barré, la créature télévisuelle implacable, l’égocentrique dévastatrice qui déteste les hommes, le provocateur pseudo-philosophe... Chacun voit son cas personnel disséqué par quelques formules bien à propos, aussi courtes qu’incisives et implacables. Je me suis régalé. Surtout que les auteurs présents dans ces pages sont loin d’être mes préférés. Guillaume Chérel bien des fois énonce très haut des idées et des ressentis qui sont les miens aussi. On jubile donc beaucoup au départ.

On croise pas mal d’êtres à part, névrosés et obsédés par leur petite personne. L’auteur en profite aussi pour égratigner notre société consumériste, l’événement de la rentrée littéraire en lui-même et notamment son traitement par les médias qui focalisent bien trop souvent sur les grosses cylindrées et n’accordent pas assez d’importance à des œuvres plus discrètes en terme de notoriété mais tout autant voir bien plus enthousiasmantes pour le lecteur avide de nouvelles sensations (je vous invite à cliquer sur notre tag Rentrée littéraire 2016 pour faire vous aussi quelques découvertes). Ce livre est donc au delà du traitement spécial réservé aux auteurs, une peinture sans fard de l’ambiance mielleuse, condescendante et teintée de pensée unique qui règne aussi dans les milieux dits "plus cultivés", où finalement l’apparence et le creux règnent en maître. En cela, cet ouvrage est une vraie réussite, une bonne attaque contre la bien pensance qui rafraîchit et surtout fait énormément rire.

Là où le bât blesse, c’est quand l’histoire commence à virer au jeu de massacre. Et pourtant, on est bien content de les voir disparaître les uns après les autres ! L’auteur a tout fait pour entretenir cette attente sadique et expiatoire chez le lecteur. Malheureusement, le souffle retombe assez vite après l’annonce faite aux écrivains qu’ils vont payer pour leurs pêchés. L’écriture redevient plus sage, plus convenue. Certes, on s’attend à ce qu’ils passent de vie à trépas mais on n’est jamais vraiment surpris, certains passages ressemblent à du remplissage et la nature globale de cette vengeance ne m’a pas séduit. C’est tout le problème d’un pastiche, pour qu’il soit réussi il faut faire durer les références et l’humour mêlé (un peu à la H2G2 en SF) et ici l’auteur m’a perdu en chemin. Heureusement, l’ultime rebondissement se déroulant après les faits relève un niveau qui a grandement perdu au fil de la lecture.

Je suis donc un peu déçu surtout que Mirobole est vraiment une maison d’édition que j’adore. Rien à redire sur le style de Guillaume Chérel qui sait écrire et manipule à merveille le langage courant et les noms propres pour créer situations cocasses et mener son récit, mais le contenu pour moi s’essouffle et fait perdre son intérêt à l’ouvrage. Là encore, c’est une question de goût et les avis plutôt positifs de certains de mes confrères blogueurs m’incitent à vous dire de tenter l’aventure si l’envie vous en prend...

lundi 26 septembre 2016

"Le Clin d'oeil du héron" de Jean-Claude Dunyach

le clin d'oeil du héron

L'histoire : J’ai souvent parlé de magie avec Ayerdhal. Pas la force extérieure manipulée par des thaumaturges, mais celle qui naît dans le cœur et la volonté des hommes et que j’ai voulu illustrer dans ce recueil. Il en a donné sa propre définition dans Parleur ou les chroniques d’un rêve enclavé : "Parleur parlait et nous suivions. Il y avait quelque chose de magique dans cette sujétion, quelque chose qui ne tenait pas seulement de ce charisme, dont Mescal me parla par la suite, et qui ne dépendait pas uniquement du parfait usage qu’il faisait de ces connaissances humaines. Aujourd’hui, je sais que cette magie s’appelle intégrité et qu’elle fonctionne par la conscience que nous en avons, car tous nous connaissons les limites de notre propre honnêteté. Nous ne savions pas au juste ce que Parleur pensait, mais nous n’avions jamais détecté le moindre décalage entre ses paroles et ses agissements."

La critique de Mr K : Ce volume est le huitième du genre à paraître chez l'Atalante pour l'auteur qui affectionne tout particulièrement le genre de la nouvelle. Pour ma part, je n'avais lu de lui jusqu'alors qu'un excellent pastiche de fantasy intitulé L'Instinct du troll qui compilait quatre nouvelles contant les mésaventure d'un troll qui se retrouvait du jour au lendemain responsable d'un stagiaire pas très doué... Ici point de tout ceci mais sept nouvelles ayant en fil rouge commun la magie (au sens large) et définitivement tournées vers la SF et l'anticipation.

Un couple amoureux fou voit leur affection mise à l'épreuve par les merveilles de la technologie moderne qui permet à chacun de prolonger sa vie et de littéralement fusionner avec l'être aimé, deux sœurs en séjour à Amsterdam vont être confrontées à un illusionniste qui va leur rendre service, une astrophysicienne enceinte découvre avec son équipe un nuage spectral étrange, serait-il possible que ce soit Dieu ? Un jeune homme un peu paumé va trouver dans une ruelle un mystérieux passage avec un gardien énigmatique, cette rencontre va changer à jamais sa perception de la vie. On retrouve aussi une histoire bizarre mélangeant magie et incarnation terrestre des anges, une compagnie capable de ressusciter les stars disparues mais aussi une traqueuse à qui l'on confie une enquête déjà résolue cachant une manipulation à grande échelle.

Comme vous pouvez le constater, on retrouve de grands thèmes de SF classique comme la course au progrès et ses conséquences entre déshumanisation des populations, consumérisme institutionnalisé et planète en péril. C'est aussi au détour de certaines nouvelles des réflexions sur la place de l'être humain dans l'univers et la quête de sens que nous poursuivons tous au milieu des multiples signaux "pseudo" enchanteurs que médias et société nous renvoient. Peu de place à l'optimisme donc mais de beaux portraits de personnages bien différents qui se débattent avec réussite ou non d'ailleurs avec leur existence et le monde qui les accueille. Il est aussi beaucoup question du réel et du virtuel, de la frontière de plus en plus ténue qui peut exister entre les deux et la confusion qui peut en découler. C'est très intéressant de se projeter avec l'auteur vers ces futurs plus si lointains que ça...

Avec Dunyach, on passe par toutes sortes d'émotions contradictoires avec par moment des sourires et de la légèreté puis quelques lignes après, les affres de l'existence humaine et son lot de doutes et d'échecs. C'est très particulier et même si toutes les nouvelles ne sont pas du même niveau, on passe un bon moment, pris dans des textes concis mais non dénués de nuances et de circonvolutions scénaristiques parfois déroutantes. Bien moins amusant que l'opus précédemment cité, on retrouve dans Le Clin d'oeil du héron la verve dans l'écriture, une accessibilité de toutes les lignes et des formulations qui claquent là où ça fait du bien.

Une bien belle lecture pour tous les amoureux de courts récits et du genre SF qui trouvent là un bel ambassadeur que j'approfondirai de mon côté en essayant de dégoter quelques autres recueils de ses nouvelles. À bon entendeur...