lundi 22 août 2016

"Vomito Negro" de Jean-Gérard Imbar

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L'histoire : Un homme politique d'extrême droite qui détourne à son profit l'héritage d'un fils de famille débile, c'est déjà rare. Mais un chauffeur-garde du corps nègre qui survit à l'affaire suffisamment longtemps pour la raconter, ça c'est carrément de la pure fiction.

La critique de Mr K : Voyage en terres sombres à plus d'un titre aujourd'hui avec un opus de la très bonne collection Série noire de Gallimard. Vomito Negro est une plongée sans concession, et parfois vertigineuse, dans les cercles de pouvoir et les groupuscules nationalistes, doublé d'un très bon roman noir mâtiné d'action à tous les étages. Attendez-vous à du brut de décoffrage !

Yann Kergall est breton et noir. Fils d'un capitaine au long cours, veuf à la naissance de son rejeton, il l'a éduqué à la française et ce dernier a formé pendant 10 ans les commandos marine dans la base de Lorient (c'est un local, yes !). Aujourd'hui, il est employé dans une boîte de sécurité fort prisée par les huiles du tout Paris. Le hasard d'une mission le voit se faire confier la sécurité d'un fils à papa milliardaire, un être dégénéré et proche des mouvances d'extrême droite radicale. La vie n'est pas de tout repos pour notre métisse, confronté à la folie galopante de son client et ses rapports particuliers avec sa mère, à une domestique oppressante car trop pressante à son endroit, à des compromissions d'État, à des commandos extrémistes qui vont de plus en plus loin dans leurs actions et à une course au magot plus complexe qu'elle ne semblait au départ.

On ne perd pas de temps dans cette lecture très rapide (un après-midi à la plage pour moi, doucement bercé par un soleil rasant) et plaisante au possible même si elle ne révolutionne pas le genre. Le décor est planté dès le premier chapitre par une scène haute en pression où le héros doit intervenir pour éviter que son client ne fasse une grosse bêtise (en l’occurrence tuer sa mère, ce qui vous l'avouerez n'est pas rien...). D'emblée, on sait que l'auteur ne va pas perdre de temps à caractériser personnages et situations, les éléments éclairants sont dispatchés au fil des scènes d'action et d'introspection d'un héros brinquebalé par les événements malgré une propension à la préparation et à la prudence de sa part.

Yann est un monolithe que rien ne semble pouvoir atteindre. Malgré l'antipathie qu'il éprouve pour ses employeurs, il aime le travail bien fait et si sur son chemin se présente une belle occasion (femme ou fric), il ne se gène pas pour se servir au passage surtout qu'il sent très vite le vent tourner quand à la suite d'une soirée, il se trouve mêlé aux activités délictueuses de son client. Ce dernier entretenant depuis des années des rapports quasi incestueux avec une mère castratrice au possible ne contrôle rien ou pas grand chose, se fait manipuler par sa génitrice mais aussi la mouvance d'extrême droite qui lorgne sur sa fortune... Les événements vont se précipiter et bien malin celui qui peut deviner le dénouement tant les péripéties sont nombreuses.

Il flotte aux dessus de ces pages l'odeur du souffre, du pouvoir, du sexe et de l'argent. On navigue en eaux troubles et on en redemande. Les rouages sont connus mais on se plaît à les redécouvrir par le biais d'un personnage central charismatique. On est rarement surpris mais l'écriture simple et frontale de l'auteur fait merveille, accroche l'amateur de roman noir que je suis et on ne peut s'empêcher de poursuivre la lecture tant on souhaite connaître le fin mot de l'histoire. On trouve de très bons passages hard-boiled, "à l'américaine", notamment dans les passages de séduction / répulsion où intérêt et attirance se teintent de noirceur. Rien de révolutionnaire comme énoncé auparavant mais des recettes qui fonctionnent pour un plaisir de lecture renouvelé de page en page.

Une bonne lecture au final, idéale un après-midi d'été et qui fournit suspens et images fortes à un rythme trépidant et addictif à souhait. Avis aux amateurs !

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dimanche 21 août 2016

"Le Mec de la tombe d'à côté" de Katarina Mazetti

Le mec de la tombe d'à côtéL'histoire : Désirée se rend régulièrement sur la tombe de son mari, qui a eu le mauvais goût de mourir trop jeune. Bibliothécaire et citadine, elle vit dans un appartement tout blanc, très tendance, rempli de livres. Au cimetière, elle croise souvent le mec de la tombe d'à côté, dont l'apparence l'agace autant que le tape-à-l'œil de la stèle qu'il fleurit assidûment.
Depuis le décès de sa mère, Benny vit seul à la ferme familiale avec ses vingt-quatre vaches laitières. Il s'en sort comme il peut, avec son bon sens paysan et une sacrée dose d'autodérision. Chaque fois qu'il la rencontre, il est exaspéré par sa voisine de cimetière, son bonnet de feutre et son petit carnet de poésie.
Un jour pourtant, un sourire éclate simultanément sur leurs lèvres et ils en restent tous deux éblouis... C'est le début d'une passion dévorante.

La critique Nelfesque : Je ne suis pas une habituée des lectures de nanas, des bleuettes sentimentales et des histoires d'amour niaises. Chacun lit ce qu'il veut mais perso ce n'est pas mon truc. Alors pourquoi me lancer dans la lecture de ce roman de Katarina Mazetti qui, de par sa quatrième de couverture, n'est pas pour moi ? Parfois, je me laisse séduire par les sirènes de la mode (c'est rare mais ça arrive), souvent à retardement d'ailleurs, et dans le cas présent, je venais d'abandonner un roman qui m'ennuyait affreusement et j'avais envie de quelque chose de léger. "Le Mec de la tombe d'à côté" a été énormément lu et chroniqué au moment de sa sortie il y a quelques années, j'aime beaucoup la collection Babel et en croisant sa route en seconde main je me suis dit "après tout, pourquoi pas !".

Bien qu'abordant un sujet difficile, à savoir la mort d'un proche et le processus de deuil, "Le Mec de la tombe d'à côté" est un roman léger. Nous suivons l'histoire de Désirée et Benny, deux jeunes gens qui se croisent régulièrement au cimetière. Désirée a perdu son mari et vient régulièrement lui rendre visite. Quant à Benny, il vient fleurir la tombe de sa mère. L'une est une citadine intellectuelle pour qui chaque chose a sa place et l'autre est un agriculteur un peu kitch et très ancré dans la terre et le labeur. Ces deux là sont totalement opposés et n'étaient pas voués à se rencontrer un jour mais voilà, ils sont voisins de cimetière et peu à peu sont intrigués l'un par l'autre.

Pas de mystère à la lecture de la 4ème de couv', on s'imagine tout de suite que l'amour n'a pas de frontières, que les barrières sociales ne résisteront pas et que Désirée l'intello à lunettes et Benny le cul terreux finiront ensemble. Eh ben bingo ! Le truc bien cliché, l'autoroute du poncif. Rien d'original dans cette histoire qui fleure bon l'eau de cologne, le terroir et les chrysanthèmes avec une goutte de Sauvignon.

J'ai toujours un peu de mal avec les romans qui vont exactement où on les attend. J'aime la littérature pour les surprises qu'elle nous réserve, les chemins insoupçonnés qu'elle nous fait emprunter, les émotions à nulle autre pareilles qu'elle nous procure. Ici, c'est assez plat, convenu et consensuel. Pour autant, je ne dirai pas que c'est mauvais, ça se lit bien, je n'ai pas éprouvé de dégoût profond ou d'agacement particulier mais ça ne casse pas des briques. C'est léger, ça se lit, ça fait passer un moment sympa sans plus comme un téléfilm fadasse quand on a la grippe. En lecture d'été, à l'ombre des cerisiers de la grand-mère, par jour de canicule où le cerveau se liquéfie, c'est pas mal. Pas sûre que j'aurai été aussi indulgente à une autre période de l'année. Mais bon, c'est mignon et gentillet...

Bref, j'ai lu "Le Mec de la tombe d'à côté". Je n'en suis pas morte mais je n'en retiendrai pas grand chose.

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samedi 20 août 2016

"Contes du lundi" d'Alphonse Daudet

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Le contenu : Daudet écrit ce recueil de nouvelles sous le coup de la guerre de 1870. Dans la première partie, ''La Fantaisie et l'histoire'', son propos est moins de s'attarder à des faits militaires hauts en couleur que de décrire le quotidien d'une guerre vécue au jour le jour par de petites gens. La seconde partie, ''Caprices et souvenirs'', évoque plutôt ses mémoires personnelles.

La critique de Mr K : Retour à un auteur qui a enchanté mes jeunes années avec ce recueil de nouvelles dégoté à prix d'or au détour d'un étal de brocante. J'avais dévoré à l'époque les fameuses Lettres de mon moulin et plus proche d'aujourd'hui j'avais apprécié de replonger dans Le Petit chose. Cette nouvelle lecture n'a fait que confirmer tout le bien que je pense de Daudet qui se révèle intemporel et toujours aussi moderne dans son écriture.

Comme précisé en quatrième de couverture, la première partie du recueil est consacrée à la guerre de 1870, injustement méconnue par nos compatriotes à cause bien souvent des programmes surchargés des classes de quatrième qui font la part belle à Louis XIV, la Révolution Française et Napoléon. Rappelons juste qu'en 1870, on s'est tout de même pris une sacré rouste face à la Prusse de Bismarck et que nos adversaires étaient rentrés dans Paris. Contemporain des faits, Daudet a été marqué par cette défaite et à travers de micro-récits n'excédant jamais les 5 à 6 pages, il appréhende la déroute à travers les faits et gestes des petites gens et de manière générale par le quotidien chamboulé de certains français.

Ainsi, on débute par un excellent texte mettant en scène le dernier jour de classe d'un instituteur dans un village alsacien devenu allemand (perte de l'Alsace-Lorraine oblige) qui va professer son dernier cours en français et marquer sa résistance par la même occasion. On suit aussi l'exode de certaines familles qui fuient les prussiens, l'espérance de mères de soldats qui attendent le retour de leur fils prodigue, on parcourent les rues de Paris en pleine insurrection face à l'imminence du péril. Daudet nous conte aussi la guerre vécue par la ville de Tarascon (pas de Tartarin en vue par contre), les atermoiements d'un maréchal plus préoccupé par sa victoire au billard que par les bombardements d'artillerie qui s'intensifient aux alentours ou encore, l'exil forcé de paysans en ville et leur nécessaire adaptation à la vie citadine. Bien d'autres récits peuplent cette première partie, ils sont tous plein de vie, soufflent un parfum de réalisme et d'humanisme, n'exagérant en rien une réalité pénible mais trop souvent oubliée. Le ton est sobre, les récits parfois âpres tant on côtoie la misère, le désespoir et l'aspect sombre de la nature humaine.

Pour contre-balancer cela, la deuxième partie nous propose toute une série de courts récits (nommés "caprices" par l'auteur) aux sujets variés allant de l'humour noir, au fantastique, en passant par du naturalisme et du récit de vie mélancolique et nostalgique. Au sommet, on retrouve les fameuses Trois messes basses, dont la version racontée par Fernandel m'avait bien plu le dernier jour d'école avant les vacances de Noël en CE2. Oui je sais, c'est du sacré souvenir mais que voulez-vous, il y a des expériences qui marquent ! On retrouve aussi de beaux textes évoquant la Commune de Paris et les massacres perpétrés au nom de l'Ordre, des déambulations en ville, une vieille maison en vente, un gamin qui fait l'école buissonnière à court d'excuse recevable, une série de paraboles entre gastronomie et paysages (texte très étonnant s'il en est !), le destin tragique d'une belle créole et toute une pléthore de textes à la fois touchants, quasi documentaires et parfois très déroutants. Plus d'une fois, l'auteur m'a surpris et par la même occasion ravi.

L'intérêt en effet ne se dément pas durant toute la lecture. Certes certains textes sont plus fragiles, mais l'ensemble se lit bien grâce notamment à la merveilleuse plume de Daudet à la fois alerte et précise, très accessible et franchement moderne pour l'époque. Pas de sclérose ou de lourdeurs ici mais le goût du récit et du conte qui reste immaculé et procure toujours autant de plaisir. Une belle expérience, idéale par un beau soleil d'été. M'est avis que je reviendrai faire un tour du côté de chez Daudet dans les mois à venir, je crois bien en avoir un dans ma PAL.

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jeudi 18 août 2016

"Le Caillou rouge et autres contes" de Caza et Bazzoli

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Le contenu : Recueil d'oeuvres de jeunesse de Caza, rééditées en 1985.

La critique de Mr K : C'est béni des dieux que nous sommes revenus d'une expédition chinage à Périgueux cet été, rappelez-vous mon poste enthousiaste en retour de vacances. Parmi ces très belles trouvailles, il y avait cette BD de Caza et Bazzoli proposée à un prix défiant toute concurrence et dans un état de conservation plus qu'honorable. Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour me plonger dedans et le moins que l'on puisse dire, c'est que j'ai été bien inspiré de me porter acquéreur de ce Caillou rouge et autres contes. Bon, je ne partais pas vraiment dans l'inconnu vu mon admiration pour Caza et son travail... Cet ouvrage propose une compilation de micro-récits parus dans Pilote ou totalement inédits. Pour l'inspiration, Caza a demandé à un ami de lui fournir des idées mais aussi quelques phrases en adéquation avec ses dessins. C'est François Bazzoli qui s'y colle avec un rare bonheur comme je vais vous l'expliquer.

On retrouve tout d'abord une série de cinq histoires numérotées portant le titre loufoque de Quand les costumes avaient des dents. Si vous ne le saviez pas, longtemps avant l'apparition des êtres humains, les costumes vivaient en paix et se retrouvaient confrontés à de sacrés problèmes comme des ceintures venimeuses, la nécessaire survie en milieu hostile, l'apparition d'une mystérieuse main constituée d'ombre, des concours de jeux de mots idiots (un de mes récits préférés) et même le pêché originel revisité par un Caza totalement branque pour le coup (superbe variation autour de la fable Les animaux malades de la peste de La Fontaine). Ces historiettes se rapprochent esthétiquement du film Yellow Submarine des Beatles (cultissime et à voir absolument !) et des animations de Terry Gilliams pour les Monty Python. On vire donc dans le psychédélisme le plus pur avec une beauté de toutes les cases et de toutes les pages qui nous font basculer définitivement dans une autre dimension. J'ai adoré les références et l'humour qui pullulent dans les dessins et mots composant cette hagiographie des costumes. Un pur délire qui fait mouche !

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S'ensuivent trois contes hystériques comme les auteurs se plaisent à les appeler. Tour à tour, on suit l'histoire d'une princesse très laide à la recherche de la beauté, d'une autre fille de roi enfermée car menacée par une funeste prédiction et un roi qui possède une poule pondant des romans à succès. On retrouve des éléments de contes bien connus que les auteurs s'amusent à détourner sans vergogne. N'escomptez pas de happy-end mais plutôt un sadisme hors pair pour maltraiter des personnages en mal de reconnaissance que le malheur et le destin rattrapent assez tôt. Le trait est ici plus léger (plus propre au Caza que je connais déjà) pour des récits aussi brefs que drôles pour tout amateur de bons pastiches mêlant références cultes et petites blagues bien senties. On passe là encore un bon moment !

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Vient ensuite un aparté littéraire avec une courte nouvelle de Bazzoli illustrée par Caza. Une dame âgée trouve une étrange créature qu'elle va adopter et ramener à son logis. Le temps va passer et le protégé ne fait que grandir. Les illustrations sont tops et la nouvelle bien menée quoique plutôt classique dans son déroulé. Une belle incartade qui n'est pas pour autant mémorable. On retrouve ensuite la BD pure avec l'histoire éponyme du recueil mettant en scène Caza lui-même trouvant un jour sur son chemin lors d'une ballade une étrange pierre rouge. Les jours s'enchainent et il faut se rendre à l'évidence, tout se teinte en rouge autour de lui. Mais quel est ce mystère ? La révélation finale est assez bluffante et drolatique. Les textes sont toujours aussi incisifs et évocateurs et les dessins très réussis. Une des meilleures historiettes du volume. Pour finir, deux pages d'un projet avorté par Caza autour d'un robot amoureux. Sa présence est plutôt anecdotique et ne ravira que les grands amateurs du maître...

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Au final, on passe un très bon moment quoiqu'un peu cours devant ce recueil d'oeuvres oubliées de Caza qui avec son compère propose des récits amusants, parfois philosophiques et d'une grande beauté formelle. Un incontournable pour tous les amateurs du dessinateur, de l'époque et de l'art psyché qu'elle a diffusé. Un petit bijou !

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mercredi 17 août 2016

"Les Sang des Elfes" et "Le Temps du mépris" d'Andrzej Sapkowski

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L'histoire : Le royaume de Cintra a été entièrement détruit. Seule la petite princesse Ciri a survécu. Alors qu'elle tente de fuir la capitale, elle croise le chemin de Geralt de Riv. Pressentant chez l'enfant des dons exceptionnels, il la conduit à Kaer Morhen, l'antre des sorceleurs. Initiée aux arts magiques, Ciri y révèle bien vite sa véritable nature et l'ampleur de ses pouvoirs. Mais la princesse est en danger. Un mystérieux sorcier est à sa recherche. Il est prêt à tout pour s'emparer d'elle et n'hésitera pas à menacer les amis du sorceleur pour arriver à ses fins...

La critique de Mr K : Lecture aujourd'hui d'un beau cadeau d'anniversaire de Miss C qui ne me voyant pas poursuivre la lecture du cycle de Sapkowski entamé avec deux préquelles, a accéléré le mouvement en m'offrant ces deux volumes qui constituent l'enclenchement de l'histoire principale (il m'en reste encore trois à lire et croyez-moi, je vais presser le pas). J'ai profité de notre séjour en terre pétrocorienne pour m'envoyer les deux volumes de suite. Rien à dire, Sapkowski est toujours aussi efficace !

Comme je vous l'avais écrit lors de ma précédente chronique de la saga, la jeune Ciri a été recueillie par le sorceleur Geralt de Riv suite à la destruction du royaume de ses parents par la puissante armée nilfgaardienne. Traumatisée par les événements, elle trouve auprès de son tuteur réconfort et encouragement. Car Ciri n'est pas comme toutes les gamines de son âge, elle a un don qu'elle va devoir apprendre à maîtriser auprès des magiciens. Mais en attendant, elle s'entraîne comme une future sorceleuse, chose qui ne s'est jamais vu auparavant, cette caste étant exclusivement masculine. Mais les ennuis la rattrape vite, Geralt et ses amis vont tout faire pour empêcher leurs ennemis de s'emparer de la jeune fille.

J'avais insisté sur le caractère howardien de l'écriture de Sapkowski. Je nuancerai mes propos aujourd'hui car loin de se cantonner à l'action pure, le polonais instaure un climax prenant et nous convie à un voyage immersif au possible, proposant un monde de fantasy solide et complet à défaut d'être original. En même temps, le genre est tellement codifié que c'est difficile de s'en affranchir sans que l'on crie à la trahison ! Du coup, on en apprend beaucoup plus sur l'organisation des royaumes en présence, sur les mœurs des uns et des autres (super scène introductive avec un barde toujours autant en verve) et les rapports sociaux qui en découlent. Le monde est sous tension et cela se ressent dès le départ, l'opposition est forte entre humains et non-humains, et Nilfgaard semble entretenir lasorceleur4 flamme du conflit. Cela donne lieu à de purs moments de vie quotidienne bien croqués comme une belle engueulade en plein marché du matin, les atermoiements de brigands en fuite, les manigances et tractations des puissants, les soirées à l'auberge (un classique en fantasy !) et tout plein de moments qui cumulés densifient la structure de l'histoire et donne vie à un monde nouveau.

Et quel monde ! Enfin Sapkowski se fend de longues pages descriptives qui apportent un regard complexe sur un monde haut en couleurs. On voyage beaucoup et l'on côtoie puissants et pendards. Je me souviendrais longtemps d'une traversée du désert éprouvante pour une jeune initiée, de l'aura mystérieuse qui entoure l'antre des sorceleurs, de la majesté de l'île des magiciens, des forêts impénétrables où vivent dryades et elfes renégats. On s'enfonce avec un plaisir renouvelé dans les lieux les plus incertains et les plus magiques sur les pas des héros qui ont fort à faire et ne sont pas au bout de leurs peines. On en apprend aussi beaucoup plus sur les croyances, les rituels et us des peuples en présence, cela donne une consistance nouvelle aux personnages déjà croisés et élargit les perspectives déjà impressionnantes. On se dit que tout peut encore arriver.

Comme dit précédemment, on retrouve la plume pleine de verve de Sapkowski qui excelle encore et toujours dans la gestion des dialogues et les phases d'action. On ne s'ennuie pas une seconde tant le rythme est soutenu, les péripéties nombreuses et les personnages charismatiques. L'histoire virevolte littéralement entre bastons bien senties, duels magiques incroyables et complots sous-jacents. On en redemande tant on est plongé dans l'histoire, l'envie nous prenant de rejoindre Geralt pour aider Ciri qui décidément possède un charme juvénile certain et un caractère fougueux des plus séduisants.

Cette saga continue sous de bons auspices et j'ai déjà hâte de lire la suite. À lire absolument si vous aimez le genre, on est face à un incontournable.

Egalement lus et chroniqués de la saga au Capharnaüm éclairé:
- Le Dernier voeu
- L'Épée de providence

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lundi 15 août 2016

"La Colline des chagrins" de Ian Rankin

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L'histoire : Alors que Flip Balfour, la fille d'un banquier d'Édimbourg, vient de disparaître, un minuscule cercueil en bois est retrouvé sur la propriété familiale. Pendant que Rebus s'intéresse à des cercueils identiques exposés au Museum of Scotland, la constable Siobhan Clarke planche sur les énigmes proposées par un mystérieux Quizmaster, contact de Flip sur Internet. La police s'interroge : quel est le lien entre Quizmaster et d'autres meurtres commis dans la région entre 1972 et 1995 ? Aux prises avec ses démons personnels, Rebus joue contre sa hiérarchie avec une obstination quasi suicidaire. La ville d'Édimbourg, sa beauté ténébreuse, son histoire - en particulier celle de la chirurgie - et son passé sanglant lui disputent le premier rôle.

La critique de Mr K : C'est toujours avec une belle envie que je rentre dans une aventure de l'inspecteur Rebus. L'été d'ailleurs se prête bien à la lecture de cette série littéraire policière qui conjugue immersion réaliste et érudite dans l'Écosse d'aujourd'hui et enquêtes policières à rebondissement. Sans compter les innombrables personnages que nous retrouvons d'un volume à l'autre avec à la clef des révélations sur leur passé et leur évolution. La Colline des chagrins n'échappe pas à la règle comme vous allez pouvoir le lire, on y retrouve tous les bons ingrédients qui font de Ian Rankin l'un des meilleurs écrivain dans son genre.

Rebus et toute l'équipe de St Leonard se retrouvent confrontés à la disparition d'une riche héritière dans le style "jeune fille pourrie gâtée". Seul indice, un mystérieux cercueil de taille réduite contenant une poupée. Très très mince pour pouvoir deviner ce qui s'est déroulé si ce n'est que des artefacts de ce type ont déjà été retrouvés dans le passé et à chaque fois en lien avec une disparition ou un meurtre. Rien de réjouissant donc pour la famille et pour les forces de l'ordre qui vont tout faire pour retrouver Philippa Balfour. En parallèle, Rebus et consorts découvrent que cette dernière jouait à un jeu d'énigmes sur internet mené par un certain Quizmaster. Siobhan Clarkhe, l'héritière de Rebus en quelque sorte, va décider de jouer à son tour et cela va la mener très loin, et surtout au plus près d'un être dérangé. La partie ne fait que commencer !

Autant vous le dire de suite, j'ai adoré cette enquête de Rebus. Les 625 pages de ce volume se lisent d'une traite et il est très difficile de relâcher le livre tant on est pris par l'histoire, les personnages et les lieux décrits. C'est la grande force de Rankin, ancrer son histoire dans une réalité non altérée, sans fioritures ; proposer des personnages ciselés et attachants et manier le suspens et les révélations avec une dextérité de maître de l'écriture. On alterne découvertes macabres, interrogatoires tendus, coups à boire au pub, soirées intimistes, points d'Histoire et de culture écossaise. Une certaine idée du bonheur de lecture en quelque sorte !

On retrouve un Rebus une fois de plus au fond du trou : seul et aux prises avec son démon de l'alcool. Toujours en conflit avec sa hiérarchie (gros changement dans les effectifs historiques d'ailleurs dans ce volume, bye bye "Le paysan"), il peut cependant compter sur des amis et des collègues sûrs que nous prenons plaisir à retrouver une nouvelle fois. Ils ne seront pas de trop pour contrer les manières bourrues et peu orthodoxes de John Rebus toujours aussi charismatique et poignant parfois. J'aime le bonhomme, sa philosophie de vie, son érudition d'homme du peuple et sa propension au sacrifice. Dans ce domaine, il fait d'ailleurs très fort dans ce volume de ses aventures. J'ai déjà hâte de lire la suite (qui m'attend d'ailleurs dans ma PAL) pour savoir quel va être son devenir avec Jean notamment, la belle conservatrice du musée d'Edimbourg, en savoir plus aussi sur Sammy sa fille handicapée (peu ou pas évoquée dans La Colline des chagrins) ou encore enfin découvrir davantage de choses sur son passé militaire et ses relations difficiles avec son père. Mais sachons être patient, Ian Rankin n'aimant rien moins que distiller les infos avec une parcimonie de bon aloi suscitant intérêt et curiosité.

Tout autour du bon inspecteur gravite une galaxie de personnages secondaires toujours aussi accrocheurs et vivants. On retrouve avec plaisir les jeunes pousses en devenir du poste de police avec leurs préoccupations quotidiennes quant à leur carrière et leur vie sentimentale, des inspecteurs promus super-intendants (équivalent écossais d'un commissaire) et tâtant leurs nouvelles prérogatives (Sacrée Gill Templer !). Beaucoup se livrent davantage qu'à leur habitude et leurs atermoiements respectifs concernent une bonne moitié de l'ouvrage. Loin de délayer l'ensemble, il l'enrichit, le diversifie et l'humanise profondément. Les nouveaux personnages ne sont pas en reste avec notamment un journaliste bien teigneux et haïssable dans son absence totale de déontologie (oui, je suis naïf, aujourd'hui c'est monnaie courante quand on recherche le "buzz" à tout prix), un retraité de la médecine légale obsédé par son passé perdu et adepte de la collaboration avec la police, des notables d'Edimbourg détestables dans leurs manières cachant de sombres secrets... On partage des instants de vie avec chacun, révélant les liens sociaux et culturels d'une Écosse trop méconnue malheureusement.

Cette Écosse, Ian Rankin grand amateur de rock devant l'éternel (les références sont multiples dans chaque ouvrage) nous la dépeint avec le talent qu'on lui connaît trop bien. Chaque description est saisissante et en fermant les yeux on s'imagine très bien dans tel pub enfumé, au bord de tel Loch ou encore dans tel quartier populaire en décrépitude. Franchement on en redemande et plus le temps passe avec les lectures de Rankin et plus je me dis qu'il va falloir sérieusement que nous envisagions un voyage en Écosse Nelfe et moi. L'immersion est une fois de plus totale, sans effusions d'aucune sorte et artifice gratuit, la vie seulement dans son apparente tranquillité mais sa redoutable complexité quand on explore et fouille les âmes de chacun.

Au final, une lecture une fois de plus jouissive et prenante : l'enquête est haletante (la conclusion m'a surpris encore une fois), le développement des personnages est toujours aussi malin et complexe, et le voyage en Écosse se révèle toujours fascinant. Une bien bonne lecture dans la lignée de la série Rebus qui décidément reste un cas à part et terriblement addictif dans la littérature policière. Chapeau bas l'artiste !

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé :
"Nom de code: Witch"
"Le fond de l'enfer"
"Rebus et le loup-garou de Londres"
"L'Étrangleur d'Edimbourg"
"La Mort dans l'âme"
"Le Jardin des pendus"
"Causes mortelles"
- "Du Fond des ténèbres"

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samedi 13 août 2016

"Bad Monkeys" de Matt Ruff

bad monkeysL'histoire : De nos jours, dans un monde ressemblant comme deux gouttes d'eau au nôtre et qui pourtant n'est pas tout à fait le même... Jane Charlotte est arrêtée en flagrant, pour un meurtre qu'elle vient de commettre. Au commissariat, elle raconte aux inspecteurs une histoire invraisemblable : elle ferait partie d'une organisation secrète dont la mission serait de se débarrasser des "Bad Monkeys", les êtres malfaisants qui ont échappé à la justice. Son aveu la conduit tout droit à la prison de Las Vegas, dans l'aile psychiatrique, où elle est interrogée par un médecin. Jane Charlotte entame alors le récit de sa vie : son adolescence chahutée, son recrutement par l'organisation, ses premières missions... Impossible de démêler dans ses propos le vrai du faux, le délire de la réalité... jusqu'à l'étonnant coup de théâtre final.

La critique Nelfesque : J'avais trouvé "Bad Monkeys" de Matt Ruff lors d'une de nos nombreuses virées Emmaüs. Parfois, je suis attirée par une couverture, par une typo. Je remarque ensuite la maison d'édition (10/18 est une de mes préférées en poche) puis je lis la 4ème de couverture. Dans le cas présent, je dois dire que l'histoire m'a presque autant séduite que le côté glauque de son visuel. Tentons !

Dans ce roman, on suit l'histoire de Jane Charlotte qui revient sur les événements qui ont précédé son arrestation pour meurtre. Celle-ci prétend faire partie d'une organisation oeuvrant dans le plus grand secret pour éradiquer ceux qui passent entre les mailles du filet de la justice. Meurtriers en série, escrocs, hommes violents... des "Bad Monkeys" nuisibles à la société qu'il vaut mieux voir morts que vifs. Une philosophie qui n'est pas sans rappeler celle de Dexter qui préfère travailler seul mais avec lequel Jane et ses acolytes ont quelques points communs.

L'auteur a construit son roman de telle façon que le lecteur est tout de suite pris dans l'histoire. C'est par le biais des entretiens que Jane a avec son psychiatre que son histoire nous est révélée. Des données au compte goutte, de son adolescence à ce meurtre qu'elle vient de commettre en passant par ses premiers contacts avec l'organisation. Qui sont-ils ? Comment travaillent-ils ? Tout cela nous sera expliqué au fil du roman.

Un roman qui prend son temps dans sa construction mais qui nous relate des faits se déroulant à toute allure. La personnalité de Jane est atypique. Fonceuse, elle ne se laisse pas distraire et va droit au but dans ses actes comme dans ses explications. Ce qui donne lieu à des révélations rocambolesques où le lecteur doit démêler le vrai du faux. Jusqu'où peut-on croire Jane ? Où commence la folie ? Un parti pris très prenant qui stimule le lecteur et le plonge dans une histoire addictive où le fin mot de l'histoire est attendu avec impatience.

On prend beaucoup de plaisir à parcourir ce roman. Dans le genre policier / thriller ce n'est certainement pas le meilleur mais il a un petit côté inattendu et fun qui ravira les mordus du genre. Original, il fait passer un bon moment et je ne regrette pas de l'avoir lu pendant les vacances d'été. Il s'y prête vraiment très bien et fait passer de sympathiques instants de lecture sans prétention mais avec efficacité.

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jeudi 11 août 2016

Petit tour à Trégunc - Finistère (29)

Au mois d'août, c'est le moment de découvrir les romans de la Rentrée Littéraire, de préparer les cours pour l'année prochaine, de danser dans les rues de Lorient pendant le Festival Interceltique et de profiter de la plage et des copains autour d'apéros et BBQ improvisés. Mélange d'obligations et de petits plaisirs, les jours qui raccourcissent déjà mais toujours la chaleur, la bonne humeur et l'océan qui nous appelle inlassablement. Difficile dans ces conditions de se caler devant l'ordi pour rédiger un article...

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J'avais tout de même envie aujourd'hui de partager avec vous quelques spots bien sympathiques où nous aimons découvrir les romans de la Rentrée Littéraire. Et oui, quand on tient un blog littéraire et branché culture, difficile de passer à côté de l'événement (même si on s'intéresse à l'actualité littéraire tout le long de l'année) et le Capharnaüm éclairé vous a déjà dégoté quelques pépites à découvrir prochainement ici ainsi qu'en librairie. Vous allez voir, il y a du bon ! Mais revenons à nos moutons (d'écume) et suivez-moi tout près de chez nous, dans le Finistère Sud, à Trégunc, du côté de Pendruc et Trévignon. Petite balade en bord de mer, à deux pas de Concarneau.

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Petit arrêt tout d'abord à Pendruc. Avec ses plages et ses paysages rocheux, la promenade jusqu'à la Pointe de la Jument (non rien à voir avec le célèbre phare) est très agréable. On peut facilement se trouver un petit recoin pour lire et si on a trop chaud, plouf, la mer est là pour nous raffraichir.

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Le long du sentier côtier, on découvre des maisons secondaires où l'on élirait bien domicile à l'année et d'anciennes remises en pierre battues par les vents.

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Au bout de ce petit chemin, on arrive à l'Anse de Pouldohan avec son petit port abrité, sa plage et ses barques nombreuses et colorées qui permettent aux voileux d'atteindre leurs embarcations. C'est ici que Mr K prenait ses cours de voiles lorsqu'il était petit (et oui, c'est un garçon du coin !).

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A 10km de là, toujours sur la même commune, rendez-vous à Trévignon. Ses étangs, son fort, sa pointe, son port... De nombreuses balades sont possibles et ici, on peut aussi s'arrêter en terrasse ou manger une glace (oui pour certains, c'est un argument qui compte !).

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Il y a plus de monde ici, plus d'activités, mais c'est aussi ça le charme des petites stations balnéaires. La fête du 14 juillet est ici importante avec le traditionnel feu d'artifice bien sûr mais aussi la Fête de la SNSM (sauveteurs en mer) avec la messe le matin en plein air, la bénédiction en mer et la sortie de la vedette de sauvetage en mer.

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Le phare avec sa longue digue et son chaos rocheux est très photogénique. Ne vous attendez pas à quelque chose de gigantesque en vous rendant là-bas, Trévignon est assez petit mais c'est tout mignon et vraiment agréable.

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Voilà, c'est fini pour aujourd'hui. Vous pouvez éteindre votre ordinateur et reprendre une activité normale. En espérant vous avoir donné envie de découvrir ce petit bout de Finistère ou vous avoir permis de vous évader pendant quelques minutes (et oui, tout le monde n'est pas en vacances !), je m'en vais retourner à la lecture de mon Ellory qui sortira en Octobre chez Sonatine. Une petite bombe dont je vous parlerai prochainement, soyez-en sûr !

Kénavo !

Posté par Nelfe à 17:27 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
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mardi 9 août 2016

"L'Abyssin" de Jean-Christophe Rufin

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L'histoire : Louis XIV n'a jamais rencontré le Négus, le mythique roi d'Éthiopie mais il y eut bien entre les deux souverains des contacts diplomatiques. Un ambassadeur fut envoyé par le Négus à la cour du Roi Soleil. C'est en se fondant sur ce fait historique que Jean-Christophe Rufin bâtit son premier roman, l'aventure extraordinaire de Jean-Baptiste Poncet, traversant les déserts d'Égypte et les montagnes d'Abyssinie avant de se retrouver à Versailles, un peu dépaysé mais sans rien perdre de son inépuisable ingéniosité. L'enjeu est de taille puisque l'Éthiopie est l'objet de la convoitise des jésuites, des capucins et de pas mal d'autres qui, sous prétexte de servir Dieu, mettraient volontiers le pays sous leur coupe. Ayant compris le résultat désastreux que sa mission pourrait entraîner, Poncet décide de tout faire pour sauvegarder la liberté et les mystères de l'Éthiopie.

La critique de Mr K : Retour sur une lecture monumentale aujourd'hui avec le roman le plus connu et apprécié de son auteur : L'Abyssin de Jean-Christophe Rufin. Cet auteur ne m'a jamais déçu, m'a toujours enthousiasmé au plus haut point et ce n'est pas ce volume qui va me faire changer d'avis. Aventure, roman et Histoire sont au RDV d'un livre diablement prenant et d'une perfection formelle rare. Suivez le guide !

Nous voila replongé en pleine époque moderne sous le règne de Louis XIV, le plus puissant monarque de son époque. L'action débute au Caire où le jeune apothicaire Jean-Baptiste Poncet se voit confier suite à un concours de circonstances par le consul de France une mission de la plus haute importance : joindre la lointaine Abyssinie, y prendre contact avec l'empereur éthiopien et ensuite rentrer rendre compte de son entreprise. Ce livre nous conte ce voyage hors du commun mais aussi les luttes intestines qui se jouent à la cours et dans les colonies françaises entre laïcs, clercs et congrégations. C'est aussi un roman d'amour et d'amitié à nul autre pareil avec l'idylle naissante de Jean-Baptiste avec la douce Alix et le lien indéfectible qui l'unit à son protestant d'associé Maître Juremi, colosse au cœur d'or ayant fui les persécutions en France contre les huguenots.

Je vous préviens, l'addiction est quasi immédiate. On s'accroche d'emblée aux personnages qui possèdent tous un charisme incroyable qu'ils soient les principales forces vives du roman ou de simples personnages secondaires. Rufin les soigne avec tendresse, une grande finesse et un sens du récit qui ne se dément jamais. Il s'en passe des choses durant ces 580 pages qui apportent leur lot d'espoir, de désillusions, d'action et de beaux tableaux d'un monde pas si éloigné du nôtre géographiquement et pourtant dégageant une odeur de mystère impénétrable à l'époque. On se prend à croire que l'ingéniosité de Jean-Baptiste lui permettra de rester fidèle à ses serments envers le Négus et envers Alix. Roman, passion, goût pour l'aventure et la découverte, rébellion contre l'ordre établi se mêlent et vont emporter les héros aux lisières de la morale et des codes de l'époque. En cela, ce livre est un modèle d'humanisme prônant la quête du bonheur, la force de la pensée et de la liberté sur les fanatismes et tout ceci sans propos moralisants et simplistes. Un bonheur de lecture à chaque ligne vous dis-je !

Au delà d'un bon roman d'aventure doublé de romance, L'Abyssin est un remarquable instantané d'une époque. Rufin nous présente un tableau sans fard des années de règne du Roi Soleil avec une aisance et une profusion exceptionnelle. On rentre ainsi dans le quotidien des personnes de l'époque avec une facilité désarçonnante, l'existence des plus riches mais aussi des laissés pour compte, des ordres religieux qui servent le même Dieu mais selon des préceptes différents, la médecine et les pratiques médicales de l'époque, la vie d'un consulat français en Égypte sous la coupe des turcs, la vie simple et rude des bédouins du désert, le faste de Versailles, la cour exotique du Négus... Le lecteur est totalement dépaysé et plongé dans une réalité ancienne qui transparaît au détour des méandres de l'histoire : l'omnipotence des puissants, le patriarcat institutionnalisé et les femmes considérées comme quantités négligeables voir monnaie d'échange dans l'alliance de bons partis, les guerres de religion avec notamment un beau focus à travers le personnage de Maître Juremi sur la lutte entre catholiques et protestants qui reprend de plus belle après la révocation de l'Édit de Nantes... Autant de détails ou de paragraphes parfois plus longs mais jamais indigestes qui donnent un cachet et une densité impressionnante à l'ensemble.

Et puis... Il y a l'écriture de Rufin qui touche une fois de plus au sublime. Érudite mais pas pédante, malicieuse mais aussi touchante et grave par moment, on retrouve le sens du rythme cher à Alexandre Dumas et un talent de description qui provoque l'immersion immédiate et irrémédiable du lecteur. On ne s'ennuie donc jamais, porté par la belle langue employée, les multiples retournements de situation et l'impression durable d'avoir affaire à une histoire universelle qui donne à penser et à s'évader. Un excellent moment de lecture qu'il serait bien dommage de ne pas tenter. Croyez-moi, on en garde un souvenir éblouissant et enrichissant. Un must dans le genre !

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé du même auteur :
Rouge Brésil
La Salamandre
Le parfum d'Adam
- Globalia

Posté par Mr K à 16:20 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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lundi 8 août 2016

"Germania" de Joël Schmidt

GermaniaL'histoire : C'est en France, où elle est partie poursuivre ses études au lendemain de la Première Guerre mondiale, que Karoline, une jeune allemande éprise de littérature romantique, rencontre Jean. Très vite, ils s'aiment, mais leur amour, symbole de la réconciliation entre deux pays ennemis, est vite menacé par l'Histoire : contraints de se réfugier dans le château familial en Corrèze lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, ils subissent de plein fouet cette nouvelle page meurtrière, déchirés de voir leurs cultures respectives se livrer une guerre sans nom. Quelques années plus tard, naît le rêve, fou et audacieux, de leur fils : fonder Germania, un centre culturel allemand, comme une minuscule enclave au coeur de la France. Mais cette Allemagne idéale est-elle possible dans d'autres esprits que les leurs ?

La critique Nelfesque : Comme vous le savez si vous êtes un(e) habitué(e) du Capharnaüm éclairé, j'aime beaucoup les ouvrages traitant de la Seconde Guerre mondiale. A force de lire des romans dessus, je commence à en avoir fait le tour et il est difficile d'être original avec ce sujet. Joël Schmidt, avec "Germania", a cependant su trouver un angle différent et interpeller ses lecteurs sur une question plus large en se focalisant sur la notion de racines et sur le poids de l'histoire familiale et de l'Histoire sur les générations futures.

La Seconde Guerre mondiale est, nous le savons tous, une époque très lourde et éprouvante. Une fois encore, ici, nous sommes au coeur du conflit et l'auteur a choisi d'évoquer cette période de l'Histoire par le biais de l'histoire d'amour entre Jean et Katerine.

La première partie du roman est très classique. Nous faisons la connaissance de Katerine, jeune allemande étudiante à Paris, et plus tard de Jean, un français dont elle va tomber amoureuse. Nous les suivons dans leur histoire et leurs premiers moments ensemble. Mais très vite, la Seconde Guerre mondiale éclate et ils se retrouvent contraints de se replier dans le château familial faisant de ce lieu une bulle protectrice.

De leur union né Gunther. Nostalgique d'une époque qu'il n'a pas connu, il est tiraillé entre ses origines allemandes de par sa mère et françaises de par son père. Ne sachant se situer et se créer une identité propre, il va passer sa vie à la recherche d'un Eden fantasmé. C'est son parcours et ses réflexions sur son passé que le lecteur découvre dans la deuxième moitié du roman. Une approche sensible et peu commune qui donne à voir les difficultés pour les générations à venir à appréhender les drames du passé de leurs aïeux. Une double peine entre culpabilité, inquiétudes et espoirs.

"Germania" nous offre une autre façon d'aborder ce conflit passé qui laisse encore des traces dans nos mémoires et dans nos façons de voir la vie. Comment l'on gère notre rapport au monde, qu'est ce qui détermine notre "chez nous"... Intéressant et assez atypique dans son approche. A lire pour ceux qui s'intéressent à ces problématiques.