jeudi 1 juin 2017

"L'Enfer du Troll" de Jean-Claude Dunyach

L'enfer du troll

L’histoire : " Nous sommes censés accompagner Sheldon et Brisène dans leur voyage de noces à l’autre bout du monde et jeter un coup d’œil à la situation d’une des mines locales, qui s’ouvre à flanc de volcan. Les rapports qui lui parviennent ne sont pas conformes au planning.

– Tu t’attends à quoi ?

– Une menace inconnue, terrifiante, du genre que les humains ne sont pas taillés pour affronter. Une apocalypse à l’échelle du monde, qui risque d’éradiquer toute vie intelligente sur Terre. Et ça pourrait même nous affecter, par ricochet..."

Pour venir à bout de leur quête, le Troll et ses complices vont devoir affronter les typhons des mers du sud, une armée de zombies et de consultants, et résister aux pièges des épouvantables souvenirs pour touristes. Mais ils disposent d’une arme secrète : leur mission est dotée d’un budget.

La critique de Mr K : Il y a deux ans environ, je vous parlais avec enthousiasme de ma découverte de Jean-Claude Dunyach avec le très réussi L’instinct du Troll qui mélangeait allégrement clichés de fantasy avec des notions et un vocabulaire moderne du type du pastiche Le Conseil corporate basé sur l’adaptation ciné du Seigneur des anneaux. J’ai depuis croisé l’auteur aux Utopiales et rencontré un homme heureux d’écrire, d’une bonté et d‘une gentillesse de tous les instants. C’est donc avec un plaisir immense que j’entamai cette nouvelle lecture qui s’inscrit complètement dans la lignée du précédent en reprenant certains personnages connus et en enfonçant à nouveau le clou de l’humour grinçant et des passages ubuesques. Amateurs de gaudriole et de références léchées, vous êtes les bienvenus !

On retrouve ici notre bon gros troll pour une nouvelle quête aux bordures du monde connu, son chef l’envoie sur une île lointaine, dans un volcan où se trament d’étranges événements qui pourraient rompre l’équilibre précaire du monde. Mais la route est longue, il va falloir survivre à la croisière organisée à laquelle il participe et supporter les impondérables qui vont en découler, sans compter la compagnie de zozos plus dingos les uns que les autres. C’est l’occasion pour l’auteur de continuer à asticoter le lecteur et notre monde à travers des moments de bravoures, des situations cocasses et de grands moments de solitudes. Délectable !

Avec L'Enfer du Troll, Dunyach nous montre le pendant féminin de notre troll de héros en la personne de sa compagne qui va prendre les commandes très tôt ; c'est une force de la nature romantique, cela donne de belles pages de romance et de tendresse version troll. Attendez un peu de lire les passages concernant leurs étreintes et vous comprendrez l’amour fou qui les unit. C’est à la fois touchant, drôle et décalé. Il faut dire qu’il ne sont pas trop de deux pour affronter la bêtise ambiante entre des nécromants vendeurs versés dans l’escroquerie organisée, les elfes foldingues aux motivations obscures, un stagiaire décidément très tarte et naïf (aaaaah ces humains !), une jeune mariée possessive et dictatoriale, des chevaliers peu toniques qui se révèlent être des incompétents notoires dans leur domaine, des fonctionnaires avides de réunions qui se transforment en brutes sanglantes si vous avez le malheur de ne pas porter de badge...

Je crois que vous pouvez vous faire une petite idée de l’esprit qui souffle sur ses pages entre quête du Graal assistée par GPS (Graal Position System), parcs d’attraction pour touristes avec des zombies asservis dedans, des machines à café où se tractent les pires complots, des boules à neige contenant de vraies âmes à l’intérieur, une fin du monde capitaliste à souhait et des personnages complètement largués qui ne peuvent compter que sur leur malice et un bon budget pour s’en sortir. C’est ultra-efficace, très bien ciblé et ça démoli aux passages les classiques évoqués au détour de quelques lignes bien senties (le passage sur l’aube rouge est un modèle du genre, Legolas retourne te coucher !). C’est irrévérencieux, très très drôle si on aime l’humour à la mode Pen of Chaos et qu’on aime la fantasy. Si ce n’est pas votre cas, vous feriez mieux de passer votre tour, les amateurs de fantasy pure à la mode Tolkien en seront pour leur frais. Pour ma part, j’ai été comblé par ce dépoussiérage rigolard qui ne se prend jamais au sérieux tout en garantissant une belle qualité littéraire au lecteur.

Le risque principal de ce genre d’ouvrage réside souvent dans le trop plein. Heureusement l’auteur nous sert ici un roman de deux cents pages donc court mais suffisant. Pas de lassitude donc, un style gouleyant à souhait et un rythme endiablé qui ne laisse que très peu de moments de pause au lecteur qui se retrouve englué dans un univers fantastico-comique assez impressionnant et complet. C’est avec un grand sourire que l’on repose l’ouvrage une fois fini et qu’on se dit qu’on en reprendrait bien une petite louche. Honnêtement, si vous êtes amateur de Pratchett, vous en avez ici un dérivé à la mode gestion-administration de très haut vol qui vous mènera vers des sommets de plaisir insoupçonné. Un must dans le genre !

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mardi 30 mai 2017

"Bagdad, la grande évasion" de Saad Z. Hossain

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L’histoire : Prenez une ville ravagée par la guerre : Bagdad, 2004.
Prenez deux types ordinaires qui tentent de survivre ; ajoutez un ex-tortionnaire qui veut sauver sa peau, un trésor enfoui dans le désert, un GI bouffon mais pas si con.
Incorporez un fanatique religieux psychopathe, un alchimiste mégalo, une Furie et le gardien d'un secret druze.
Versez une quête millénaire dans un chaos meurtrier chauffé à blanc ; relevez avec sunnites, chiites, mercenaires divers et armée américaine.
Assaisonnez de dialogues sarcastiques et servez avec une bonne dose d'absurde.

La critique de Mr K : Voilà typiquement le genre de quatrième de couverture qui a le don de m’intriguer et d’aiguiser mon envie de lecture. Quand en plus, il s’agit d’un titre de chez Agullo et que chacune de mes incursions chez eux s’est révélée riche en émotions par le passé, je m’attends au meilleur dans un ouvrage proposant un mix improbable entre aventure, récit de guerre et ésotérisme, le tout placé sous le sceau de l’absurde. Tout un programme !

Se déroulant en 2004 en Irak, en plein conflit post attentats de 2001, on plonge, avec Bagdad, la grande évasion, dans la réalité d’un pays en guerre où l’anarchie règne en maître. On ne compte plus les camps en présence entre les "libérateurs" américains, les autorités irakiennes nouvellement installées, les anciens baasistes (anciens soutiens de Sadam Hussein), les islamistes, les chiites, les sunnites... Au milieu de ce chaos, on retrouve un certain nombre de personnages d’horizons divers qui tentent de tirer leur épingle du jeu de massacre qui se déroule dans l’un des plus vieux pays du monde. Leurs objectifs sont très différents allant de la simple survie à l’obtention d’un mystérieux pouvoir absolu. À la manière de la théorie des dominos, chaque action a ici sa conséquence et les répercussions dans ce roman se révéleront parfois quasi bibliques tant les éléments en jeu dépassent le simple entendement humain.

La première caractéristique de ce roman est son aspect drolatique malgré des passages bien rudes parfois. Cela tient à la nature profonde des personnages et leur manière de s’exprimer. On a le choix en tout cas entre une belle brochette de pieds nickelés adeptes d’opérations commando suicidaires (Hamid, Kinza et Dagr) qui miraculeusement ont tendance à fonctionner, un GI (Hoffman) complètement allumé qui cache bien son jeu entre deux pétards, un chef de bande intégriste complètement accro au pouvoir et à la terreur qui perd peu à peu pied, un mystérieux alchimiste qui cache son jeu, une folle furieuse qui lutte contre ce dernier, des seconds couteaux complètement abrutis... Tout cela paraît être un imbroglio sans queue ni tête et d’ailleurs le lecteur doit s’armer de patience au départ pour capter le fin fond de l’histoire. En même temps, il est parfois bon de se laisser porter par le flot continu et ici impétueux de l’écriture qui donne à lire des dialogues hauts en couleurs et plein de verve. Dialogues à la Tarantino s’enchaînent ne ménageant personne et ponctuant l’ouvrage de punchlines dévastatrices et très souvent cyniques. Le rythme est enlevé, ne désemplit jamais et accroche directement le lecteur.

Miroir sans censure d’une guerre épouvantable, rien ne nous est épargné dans ce livre malgré un vernis humoristique certain : massacres et destructions se succèdent ainsi que les histoires dramatiques en sous-texte de certains personnages qui ont tout perdu lors de ce conflit meurtrier : famille, maison, métier. Chacun doit se reconstruire à sa manière et surtout comme il peut, accompagné par des fantômes qui le feront souffrir jusqu'à la fin de ses jours. Cela donne un mélange étonnant de visions apocalyptiques vraiment puissantes et de scènes / réflexions plus intimistes qui touchent en plein cœur. Ce livre apporte une vision sans fioriture sur la violence, la course au pouvoir et la propension de l’être humain à ne reculer devant rien pour gagner une place au soleil quitte à bafouer la morale la plus élémentaire.

Dernière dimension de l’ouvrage qui par bien des égards pourrait être qualifié de livre-somme, l’aspect roman d’aventure ésotérique. En quatrième de couverture, l’éditeur fait référence à la série de films Indiana Jones. Ce n’est pas du tout usurpé car au milieu d’un contexte militaire prégnant apparaît une mystérieuse montre, au mécanisme secret qui renfermerait un secret pluri-millénaire. Tous les personnages de près ou de loin s’y intéressent ou gravitent autour, on se retrouve alors dans un pur roman d’aventure avec son lot de rebondissements et de révélations qui mènent le lecteur loin, très loin vers des sphères insoupçonnées entre alchimie, religion, secte et rêve d’immortalité. Je suis assez client de ce genre de thématiques, je peux vous dire qu’ici c’est très réussi, pas du tout cliché et complètement barré. Encore un bon point !

Tous ces éléments mis ensemble peuvent paraître bancals, délirants et peut-être même inquiétants pour les amateurs de récits plutôt balisés et classiques. Mais arrivé à la fin de Bagdad, la grande évasion, tout se complète, se nourrit, fournissant une œuvre assez unique en son genre, jubilatoire et complètement décomplexée. Le genre d’expérience littéraire qui au départ peut ne pas sembler forcément évidente mais qui prend sa juste mesure au fil de la lecture, pour finalement procurer une gigantesque claque qui reste longtemps en mémoire. Un sacré petit chef d’œuvre à découvrir au plus vite !

lundi 29 mai 2017

"Contre moi" de Lynn Steger Strong

Contre moiL'histoire : Faire souffrir malgré soi, quoi de pire ? Et quel meilleur terrain pour cela que la famille ? Si Ellie, vingt ans, est animée des meilleures intentions envers ses parents, professeurs à Columbia, elle ne peut empêcher son existence de déraper. Mauvaises fréquentations, drogue, sa vie part peu à peu à vau-l’eau. Sa mère, Maya, décide de l’envoyer en Floride, afin de lui donner une chance de repartir à zéro. Si Ellie accepte bien volontiers cette seconde chance, elle va néanmoins commettre là-bas une erreur irréparable. Et plus rien ne sera jamais comme avant.
Jusqu’où les parents portent-ils la responsabilité des erreurs de leurs enfants ? Pourquoi dans une famille les ressemblances sont-elles parfois plus lourdes à assumer que les différences ?

La critique Nelfesque : "Contre moi" est le premier roman de Lynn Steger Strong traduit en français chez Sonatine. Présenté comme un thriller, attendez-vous plus ici à un roman noir qui sonde en profondeur les rapports mère/fille.

Dès les premières pages de ce roman, on sent bien que quelque chose de tragique s'est passé dans la vie d'Ellie, jeune femme de 20 ans. Cet événement a brisé les liens qui existaient entre elle et ses parents. Un événement terrible qui hante l'ensemble du roman, l'auteure ménageant son suspens jusqu'à la fin.

Ce dont il est question ici c'est du lien complexe qui existe entre un enfant et ses parents, qu'il soit jeune ou adulte. Un lien affectif bien sûr mais aussi une obligation. Obligation d'aimer, obligation d'être aimé, obligation d'être aimable. Le jugement plane sur toute relation où les liens du sang sont en jeu. Que faire lorsque l'un aime moins que l'autre, devrait aimer mais ne ressent rien ou encore aime trop et en souffre ? Ces questions sont sur les lèvres de toute mère qui se questionne sur la relation qu'elle entretient avec son enfant (ici une fille). Etre mère est bien plus complexe que ce que l'on veut bien nous laisser croire et les liens qui se tissent entre deux êtres sont loin d'être évidents tant le chemin d'une vie est semé d'embûches. Rien n'est acquis, rien n'est dû, tout est à construire.

Maya et son mari sont professeurs de fac. Sur le papier, les jeunes, ils les connaissent. Ils en côtoient tous les jours et les aident à devenir ce qu'ils rêvent d'être. Les choses se compliquent à la maison avec Ellie qui n'est pas facile et entretient un rapport de force avec eux. Malgré elle, parce qu'elle ne sait pas faire autrement, parce qu'elle a du mal à se construire, Ellie accumule les "faux pas". Elle ne fréquente pas les bonnes personnes, aime un peu trop la fête, l'alcool et les drogues. Elle aime ses parents et ne veut pas leur faire de mal mais elle veut aussi vivre sa vie, se cherche et se perd aussi parfois...

Pour la sortir de ce cercle infernal dans lequel elle tombe facilement, Maya décide de l'envoyer en Floride, chez une amie à elle. Là bas, loin des gens qu'elle côtoie habituellement, vierge de toute obligation et dans un environnement neutre et bienveillant, peut-être réussira-t-elle a faire le point, à se trouver et à faire infléchir la courbure de son existence.

"Contre moi" est un roman troublant. Par son rythme en premier lieu qui est loin d'être haletant mais fait que l'histoire s'immisce profondément dans l'âme du lecteur. Poisseuse, malsaine, l'ambiance est lourde et on veut savoir ce qui s'est réellement passé pour que Maya et Ellie entretiennent de tels rapports faits d'amour et de haine, de tendresse et de répulsion. Pour le savoir il va falloir s'armer de patience car l'auteure, par un va-et-vient constant entre 2011 et 2013, avant et après "le drame", ménage son suspens. Ne commencez pas ce roman avec pour objectif de découvrir ce qu'il s'est passé car là n'est pas l'intérêt principal, savourez l'ensemble et posez-vous pour observer. "Contre moi" est avant tout un laboratoire des sentiments. Ici, les gens s'aiment, se le disent, ne veulent pas l'entendre, se remettent en question, font le point. Ce parti pris pourra rebuter certains lecteurs trouvant beaucoup trop de longueurs à ce roman.

Les personnages sont attachants et chacun peut se retrouver dans l'un ou l'autre à un moment de sa vie. Durant sa crise d'adolescence, à un moment charnière ou dans des moments de doute. Qui peut se targuer de traverser toute son existence sans jamais se poser de question, sans jamais se retourner, sans jamais hésiter ou craindre le pire ? Il est intéressant ici de voir le ressenti de chaque personnage. Nous avons successivement les points de vue de la mère et de la fille, les problématiques liées à leurs âges, à leurs passés, à leurs histoires personnelles.

Ouvrage entre l'essai, le thriller, le document sociologique et le roman noir, "Contre moi" est hybride et déstabilisant par les thèmes qu'il aborde et par les choix narratifs de l'auteure. Selon les expériences de chacun et l'intérêt que vous portez aux questions filiales, vous serez plus ou moins happé par cet écrit de Lynn Steger Strong mais si ces thèmes vous interpellent et que les ouvrages qui prennent leur temps pour mettre en place une ambiance ne vous font pas peur, il y a de forte chance que, comme moi, vous appréciez l'intimité et la justesse qui se dégagent de ce roman.

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samedi 27 mai 2017

"Acide sulfurique" d'Amélie Nothomb

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L’histoire : La mort en direct : c’est ainsi que les concepteurs d’une émission de télé-réalité nommée "Concentration" veulent atteindre l’audimat absolu. Mais parmi les participants, une étudiante à la beauté sidérante, Pannonique, devenue CKZ 114 une fois entrée dans le camp de concentration télévisé, va tenter de déjouer les règles... Portée par son courage et ses valeurs morales, la jeune fille sortira-t-elle vivante de l’enfer ?

La critique de Mr K : Ça faisait un sacré bout de temps que je n’avais pas lu un ouvrage d’Amélie Nothomb. Comme dit sur Instagram lors du début de ma lecture, j’ai adoré cette auteure notamment pour des titres comme Stupeur et tremblement et le magique Cosmétique de l’ennemi. Puis est venu le temps de la lassitude, le phénomène de mode de son ouvrage qui sort chaque année à la même époque et j’ai décroché. J’avais peur de tomber dans l’ennui et le déjà-lu entr'aperçus à l’époque lors d’une énième lecture de cette belge peu ordinaire. Cet ouvrage est apparu dans mon casier de professeur à l’occasion d’un envoi promotionnel de l’éditeur Magnard qui aime à proposer des titres oscillants entre classiques et contemporains pour nos jeunes pousses parfois en décrochage avec la lecture. C’était l’occasion pour moi de renouer avec Nothomb avec un titre fort alléchant quand on parcourt la quatrième de couverture...

La société du spectacle (chère à Debord et surtout fatale pour son cas particulier) a atteint son paroxysme dans cette histoire de contre-utopie où la télé-réalité a dépassé la ligne rouge. Le voyeurisme malsain est ici organisé à grande échelle avec la reconstitution de camps de concentration où les candidats se retrouvent kapo ou concentrationnaire : mépris de la morale élémentaire, mépris envers l’Histoire et les victimes qui la peuplent et au final banalisation du mal avec comme bourreau le spectateur jouisseur, lobotomisé et accro. À l’épicentre de cette messe mortifère, une figure féminine pure émerge et ce petit grain de sable risque de faire dérailler la machine... A moins qu’au contraire, elle ne la serve ?

Titre acide pour un roman acide, il paraîtrait que cet ouvrage a déclenché une petite polémique lors de la sortie... Je reste circonspect tant je trouve que cela s’apparente à une tempête dans un verre d’eau sans doute orchestré lors de la rentrée littéraire de l’époque pour vendre ou faire parler de soi (la manœuvre ne venant d’ailleurs certainement pas de l’éditeur et l’auteure elle-même). Certes l’ouvrage est très réussi comme je vais vous le dire par la suite mais il n’a rien de vraiment révolutionnaire en soi et même si le thème de la télé-réalité l’ancre dans notre réalité télévisuelle actuelle, il ne peut aucunement rivaliser avec des titres tels qu’Un Bonheur insoutenable, 1984 ou encore Le Meilleur des mondes qui dans la dénonciation de la fascisation de la société restent cultes. Mais bon, je ne suis pas sûr qu’Amélie Nothomb ait souhaité se confronter aux maîtres en la matière. On sent bien qu’elle s’est amusée à pousser le bouchon très loin histoire de marquer nos consciences et dans le genre, c’est plutôt pas mal réussi.

Par exemple, ne vous attendez pas à une description très précise et clinique du fonctionnement et du règlement du jeu. L’essentiel est posé en quelques pages, l’auteur préférant se consacrer aux échanges entre personnages, certains chapitres (plutôt courts dans l’ensemble d’ailleurs) feraient presque penser à du théâtre tant le dialogue est omniprésent dans ce roman. Plus que les rouages de cette compétition inique, ce sont les personnages qui donnent à réfléchir dans leurs réactions, leurs sentiments et leurs rapports entre eux. Au centre de tout, deux figures antagonistes : une femme bourreau et sa victime expiatoire dont les relations vont se complexifier au fil du récit, brouiller l’esprit et les pistes clairement balisées dans la première partie du roman. Les personnages secondaires renforcent cette opposition et apportent un surcroît de densité et de questionnements qui assaille le lecteur sans lui laisser de répit.

En lisant Acide sulfurique, c’est l’âme humaine que l’on dissèque et dieu sait que dans le domaine Amélie elle assure et y va au détergent. La langue virevoltante, soutenue et frontale n’épargne personne : les lâches se cachant sous des figures de la bien-pensance, la cruauté du quotidien et la haine de l’autre, la suffisance des puissants, l’exploitation des plus faibles, le martyr que l’on sacrifie pour faire adhérer les foules et autres figures métaphysiques de notre espèce qui clairement n’est pas des plus bienveillantes et des plus fraternelles. Alors certes, l’ouvrage exagère un maximum, perd parfois en crédibilité et lorgne vers le n’importe quoi à l’occasion d’un dénouement que j’ai trouvé finalement plutôt soft (niais, qui a dit niais ?) mais certains passages valent absolument le détour avec un défoulement de réflexions qui font du bien à lire et à méditer.

On ressort un peu chamboulé par cette lecture qui se révèle être un miroir assez impitoyable de notre triste époque, un complément ludique et atroce à la fois à l’ouvrage clef de Debord qui avait théorisé bien avant l’heure la déviation de notre civilisation vers l’artificiel et l’inhumanité. Ça fait froid dans le dos, ça ne respire pas la joie de vivre mais que c’est bon de ne pas être considéré comme un lecteur-consommateur de plus. Je renoue donc positivement avec Nothomb et je pense retourner dans son univers à l’occasion d’une trouvaille de plus.

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vendredi 26 mai 2017

"Get out" de Jordan Peele

Get out afficheL'histoire : Couple mixte, Chris et sa petite amie Rose filent le parfait amour. Le moment est donc venu de rencontrer la belle famille, Missy et Dean lors d’un week-end sur leur domaine dans le nord de l’État. Chris commence par penser que l’atmosphère tendue est liée à leur différence de couleur de peau, mais très vite une série d’incidents de plus en plus inquiétants lui permet de découvrir l’inimaginable.

La critique Nelfesque : Je suis tombée sur "Get out" un peu par hasard. Une amie qui connaît bien mon amour pour les films de genre m'a un jour envoyé son teaser par MP sur IG. Je n'en avais jamais entendu parler ! Et en plus il allait sortir en salle incessamment sous peu... What !? Mais comment est-ce possible !? Je visionne le teaser. Ça me branche bien. Je le montre à Mr K. Idem. Allez zou, direction notre cinéma habituel sans plus de préliminaires. C'est donc vierge de tout avis (et même de la bande annonce) que nous sommes allés nous enfermer dans le noir pour voir un film qui nous disait de dégager ! Tout un programme !

Il y a un peu deux films en un dans "Get out". La première partie est angoissante, les personnages sont énigmatiques, on sent bien que quelque chose cloche. L'ambiance est pesante alors que tout n'est que sourire et amabilité. Très réussie et immersive à souhait, j'ai été complètement happée par le calme et l'hospitalité qui émane de cette propriété au bord du lac (où j'irai bien passer un week-end soit dit en passant, mais sans les propriétaires des lieux si possible !). Les neo beaux-parents sont très accueillants et à l'écoute, le frangin est légèrement psychotique sur les bords mais Chris, qui s'attendait à un accueil beaucoup plus glacial, du fait de sa couleur de peau, est agréablement surpris. Puis peu à peu, on commence à entrevoir un double discours. Derrière une phrase anodine se cache un sens caché et la conversation n'est plus du tout ce qu'elle semblait être. L'hospitalité se transforme peu à peu en perversité et l'atmosphère se glace. Qui sont réellement ses beaux-parents et surtout pourquoi tout le monde se comporte-t-il si bizarrement ?

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Puis vient la seconde partie du film, celle où tout va se jouer, celle où le spectateur va comprendre le fin mot de l'histoire en même temps que Chris et où ce dernier va tenter de sauver sa peau. Entre survival et révélation WTF, l'ensemble reste efficace et maîtrisé mais beaucoup moins intéressant que la première moitié du long métrage. Il y a un peu de sang mais pas trop, quelques coups de boost d'adrénaline et des pulsions meurtrières du côté du spectateur face à certaines situations mais j'ai préféré 100 fois le côté malsain et pernicieux de la première partie, distillé au compte goutte et nous rendant parano, suspectant tout le monde de tout et n'importe quoi. Barré, efficace et diablement intelligent par son sous-texte et sa dénonciation du racisme ordinaire (et moins ordinaire dans certains états américains).

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Là où "Get out" sort son épingle du jeu, au delà de la première partie évoquée plus haut, c'est dans l'humour présent tout du long. Il n'y a pas vraiment matière à rire quand il est question de racisme me direz-vous mais le réalisateur a introduit un personnage qui apporte une autre dimension aux propos et dédramatise (ou "allège") certaines situations. Rod, le meilleur ami de Chris, est LE personnage qu'il ne fallait pas omettre d'intégrer à l'histoire sous peine de passer à côté de belles tranches de rigolade. Le film bascule alors dans la comédie grinçante.

Angoissant, efficace et drôle, "Get out" est à réserver aux fans de films de genre sous toutes ses formes tant il s'avère polymorphe et bien mené. Plus intelligent qu'il n'y parait il offre une réflexion sur les apparences qui n'est pas inintéressante. A découvrir !

Get out 2

La critique de Mr K : 4,5/6. Un très bon film de genre que ce métrage vu la semaine dernière et qui nous a ravi Nelfe et moi par la tension qu’il dégage, le charisme de ses personnages et une forme générale enthousiasmante. Il s’agit d’un premier film et même s’il n’est pas exempt de défauts, la passe est réussie et donnera bien du plaisir (et quelques frissons) aux amateurs.

L’histoire est plutôt classique en soi, un jeune homme afro-américain va avec sa compagne rencontrer sa belle famille. Cela ne l’enchante guère, surtout qu’elle est blanche et appréhende beaucoup la réaction des parents quand ils découvriront ses origines. Pourtant, une fois sur place tout se déroule bien, il est très bien accueilli et tout semble être fait pour le mettre à l’aise. Et pourtant, au fil des heures, il sent bien que quelque chose cloche. Pourquoi les domestiques noirs se comportent_ils étrangement ? Les parents ne cachent-ils pas un secret derrière leur sollicitude ? Qui sont tous ces gens invités à une garden party et qui s’intéressent de si près à lui ? Autant de questions qui se bousculent dans la tête de notre héros qui se retrouve de plus en plus isolé et se demande bien ce qui se passe. La révélation sera des plus fracassantes !

Get out 1

La première partie du film est d’une incroyable efficacité. La tension est maîtrisée comme jamais et maintient une ambiance bien flippante et glauque. Elle illustre à merveille la tension des questions raciales aux Etats-Unis avec notamment la place des blacks dans la société et la façon dont ils sont perçus. Sans en rajouter et tomber dans les clichés, le réalisateur amène cette critique de façon indirecte et très bien dosée, distillant une horreur pure car humaine et sans fard. La seconde partie vire dans un classicisme bien thrash que l’on retrouve dans les films de genre. Mais honnêtement, la présentation des personnages, les interactions mises en œuvre et le plantage de décor sont une super réussite et on se demande bien vers où se dirige les pas du réalisateur. Puis vient le moment de la révélation (un peu what the fuck, j’en conviens) et le film prend une toute autre tournure pas du tout avare en hémoglobine. Ça défoule, c’est fun mais du coup on perd en originalité. D’où ma note qui frôle l’excellence mais se voit rabaisser par du déjà vu. En tous les cas, on est surpris et on passe un bon moment devant un second acte plus speed et bien maîtrisé.

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La technique ne fait jamais défaut à ce film : l’image est belle, certains plans audacieux, le rythme bien maîtrisé et certains passages musicaux bien barrés lorgnant vers Carmina Burana (c’est un peu too much je vous l’accorde mais ça donne bien dans une salle de cinoche). Le jeu d’acteur est impeccable et j’ai une tendresse toute particulière pour Rod, le meilleur pote du héros, complètement paranoïaque mais un ami en or. Le jeune héros m’a bien plu aussi, loin des sentiers battus, son personnage est intéressant et l’acteur assume le rôle à fond entre sensibilité exacerbé et chocs successifs. On y croit durant tout le film et les personnages très bien brossés donnent une belle profondeur à ce film de genre bien malin qui oscille régulièrement entre horreur et humour, fournissant un film ambivalent et diablement addictif. On ne s‘ennuie pas une seconde et la fin vient nous cueillir tout pantelant et heureux de la séance à laquelle on a assisté.

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Une bonne expérience qui je l’espère fera gagner en notoriété à un jeune réalisateur talentueux qui promet de nous régaler dans les année à venir. Amateurs des films de genre, courez-y !

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mardi 23 mai 2017

"Conséquences" de Darren Williams

consequencesL'histoire : 1969. Angel Rock est une petite localité du sud de l’Australie, austère et abandonnée du monde. Le village a été durement touché par la crise, l’industrie du bois peine à le maintenir en vie. Nature hostile, conditions de vie difficiles, familles isolées, c’est dans ce contexte douloureux qu’un drame s’abat sur la communauté : Tom Ferry, 13 ans, et son petit frère Flynn disparaissent dans le bush, aux abords du village. Une battue est organisée pour les retrouver, en vain.
Sydney, quelques semaines plus tard. Une adolescente en fugue originaire d’Angel Rock est retrouvée morte dans une maison abandonnée. Le suicide ne fait aucun doute pour les autorités. Mais Gibson, un policier sombre et tourmenté, décide, de poursuivre ses investigations.
Défiant sa hiérarchie, il gagne Angel Rock où il va mener une enquête qui, bien vite va tourner à l’obsession. Dans cette petite communauté où rien ne s’oublie mais où rien ne se dit jamais, Gibson devra affronter le poids du passé, le sien et celui du village, pour mettre à jour des secrets enfouis depuis trop longtemps.

La critique Nelfesque : Voici un roman Sonatine qui n'est pas une nouveauté et qu'il serait dommage de laisser de côté. Sorti en 2012, je suis tombée dessus lors d'un chinage de plus il y a déjà 2 ans ! Raaa mais non le temps passe trop viiite ! Il était plus que temps que je mette le nez dedans...

Présenté comme un thriller, j'aurai plus tendance à le classer en roman noir. Si vous aimez les thrillers trépidants, si pour vous il est primordial qu'il se passe une action saisissante toutes les 2 pages ou que chaque chapitre ait une accroche de dingue pour continuer la lecture, passez votre chemin. "Conséquences" n'est pas du tout un page-turner et vous risqueriez d'être déçu si vous l'abordiez ainsi.

Nous sommes ici dans l'Australie profonde. Celle des grands espaces vierges de la présence des hommes, celle des petites bourgades où tout le monde se connaît, celle où l'on peut rencontrer un puissant kangourou au détour d'un chemin, celle où l'on peut se perdre et où le moindre déglingué type "La Colline à des yeux" peut s'en donner à coeur joie. La nature tient une place importante, apportant son lot d'anxiété et d'oppression malgré la magnificence de ses paysages.

C'est dans cette petite ville d'Angel Rock que Tom et son petit frère Flynn vont disparaître un soir d'été alors qu'ils rentraient seuls à la maison. Le lecteur suit alors les recherches, le désarroi des petits, la chute psychologique de leur mère. Darren Williams avec une écriture pure et touchant au coeur, nous emmène alors dans une quête de la vérité, dans le tréfonds de ses personnages, dans la tête de laissés pour compte qui sont sans doute plus humains que le commun des mortels. C'est beau, touchant et passionnant pour qui aime ce type d'ouvrages.

Non-dits, alcoolisme, misère sociale, rumeurs conduisent ici à une tragédie. Celle de la disparition des enfants ? Celle de leur mort ? Celle de révélations sur le passé de certains habitants d'Angel Rock ? Darren Williams hypnotise littéralement son lecteur et le plonge dans un univers poisseux et malsain où l'adolescence et ses affres conditionnent toute la vie des futurs adultes. "Conséquences" est un roman sur le temps qui passe, sur les souffrances propres à chacun, qui n'est pas dénué de surprises et laisse le lecteur au bord des larmes en fin de lecture. Une belle découverte !

lundi 22 mai 2017

"Le Ventre de l'Atlantique" de Fatou Diome

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L’histoire : Salie vit en France. Son frère, Madické, rêve de l'y rejoindre et compte sur elle. Mais comment lui expliquer la face cachée de l'immigration, lui qui voit la France comme une terre promise où réussissent les footballeurs sénégalais, où vont se réfugier ceux qui, comme Sankèle, fuient leur destin tragique ? Comment empêcher Madické et ses camarades de laisser courir leur imagination, quand l'homme de Barbès, de retour au pays, gagne en notabilité, escamote sa véritable vie d'émigré et les abreuve de récits où la France passe pour la mythique Arcadie ? Les relations entre Madické et Salie nous dévoilent l'inconfortable situation des "venus de France", écrasés par les attentes démesurées de ceux qui sont restés au pays et confrontés à la difficulté d'être l'autre partout.

La critique de Mr K : J’avais beaucoup entendu parler de Fatou Diome, entre mes collègues dithyrambiques à son sujet, des extraits de textes présents dans des manuels de CAP et BAC pro et quelques interviews de cette auteure sénégalaise lors de questionnements sur l’immigration et la question de l’identité. Suite à ma lecture plus qu’enthousiaste d’Eldorado de Laurent Gaudé, je passe la seconde avec Le Ventre de l’Atlantique pour me démarquer encore plus du climat nauséabond qui règne en France autour de la question centrale de l’immigration, prendre de la hauteur et démantibuler les fantasmes identitaires qu’on nous sert à l’envie et jusqu’à la nausée. Je suis ressorti ébloui et profondément bouleversé de cette lecture qui devrait quasiment être obligatoire tant elle conjugue virtuosité langagière et profondeur du propos.

Cette histoire de jeune femme exilée en Europe est à peu prêt celle de Fatou Diome. Enfant d’une relation hors mariage, elle est éduquée par sa grand-mère et va se construire par l’école tout d’abord, puis le départ vers un ailleurs meilleur, loin des loups et des tabous qui peuplent son village. Les traditions ont la vie dure au Sénégal et ce qui paraît chez nous comme banal est considéré comme honteux voir indigne au pays. Le choc est donc parfois violent avec une série d’anecdotes qui remuent le coeur et forcément heurtent notre sensibilité judéo-chrétienne. Mais c’est cependant la réalité d’un monde si proche de nous et pourtant si éloigné à la fois. La décision de partir prise, le plus dur reste à faire, c'est le temps de l’intégration et trouver sa voie du bonheur. Mais le sujet central dans ce livre est tout autre.

C’est là qu’intervient le personnage du demi-frère de la narratrice, un jeune sénégalais aux rêves nourris d’espoir de jouer un jour comme footballeur professionnel en France et calquer son existence sur celle de son idole, Paolo Maldini, grand défenseur de la Squaddra Azura (équipe nationale Italienne de football). Madické est le symbole à lui tout seul de cette jeunesse africaine qui souhaite s’en sortir par l’émigration mais qui bien souvent se nourrit d’images et de fantasmes sans vraiment se rendre compte de l’épreuve qui les attend. Ces illusions sont entretenues par un certain nombre de personnages revenus au pays parés de richesse, la parole volubile mais percluse de mensonges. Loin de leur raconter la dure réalité d’être sans-papier en France, l’exploitation dont ils ont été victime ou encore les quolibets racistes quotidiens, ils vendent la France comme un paradis terrestre où tout à chacun a sa chance et la possibilité de réussir. Malgré les conseils et paroles sages de l’instituteur du village (un marxiste exilé par le pouvoir sur la petite île de Niodor, théâtre de cette histoire), les injonctions de la grande sœur pourtant résidente en France, les jeunes se bercent d’illusion et la confrontation entre les deux visions du monde est parfois difficile.

Le Ventre de l'Atlantique est remarquable d’accessibilité et d’intelligence. Il nous ouvre les portes d’un monde partagé entre tradition et volonté de se sortir des ornières inhérentes aux pays en voie de développement africains : sortir de la subsistance alimentaire, sortir de la misère, créer sa propre richesse et enfin revenir au pays pour y bâtir famille et fortune. On côtoie ici les âmes au plus près, entre le vieux pêcheur au passé chargé par un crime odieux au nom de la religion, une vieille femme féministe avant l’heure, des jeunes footballeurs en devenir à fleur de peau, un riche parvenu qui étale son emprise sur le village, l’instituteur idéaliste qui tient bon malgré les épreuves et la sarabande des femmes, gardiennes des maisons et des enfants. L’immersion est totale, l’émotion palpable à chaque page grâce à une langue d’une beauté à couper le souffle où l’on retrouve par moment le style unique d’un Césaire en pleine inspiration. C’est beau, ça emporte irrémédiablement le lecteur et pose les bases d’une réflexion nuancée mais sans concession sur l’identité de ces jeunes et le devenir des immigrés passant par la France.

Loin des schémas habituels, des images d’Epinal et autres caricatures paternalistes distillées par les médias occidentaux, on est ici dans le vrai, l’humain donc aussi dans l’injustice, l’extrémisme parfois et même le cynisme. L’auteure n’est tendre avec personne, au nom d’une vérité toujours bonne à dire. Derrière une immigration, il y a souvent une rupture, un drame ou un cruel besoin de subvenir aux besoins de ses proches. La portée de cet écrit est universel, encore plus dans notre période troublée où certaines femmes et hommes politiques font de ces drames humains des arguments pitoyables et haineux, vides d’humanité et d’efficacité à long terme. Ce roman est bouleversant, prenant comme jamais et surtout, jamais manichéen. Un must dans le genre. J’invite chacun à le découvrir au plus vite !

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samedi 20 mai 2017

"Chambre 2" de Julie Bonnie

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L’histoire : Une maternité. Chaque porte ouvre sur l'expérience singulière d'une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes.

Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d'autres encore, compagnons d'une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normale.

Jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l'hôpital.

La critique de Mr K : Il y a un peu moins d’un an, je tombai sur cette ouvrage lors d’un chinage de plus. La quatrième de couverture m’avait fait forte impression, dégageant une ambiance particulière et un contenu hautement corrosif avec au centre des préoccupations, le corps des femmes, ce qu'il subit et ce qu’on lui fait subir. Je m’attendais à être désarçonné et interloqué, je n’ai pas été déçu retrouvant dans ce très bel ouvrage la fougue d’une Virginie Despentes au mieux de sa forme avec en plus un soupçon de tendresse qui rend l’ensemble inoubliable.

Dans Chambre 2 se croisent en fait deux existences bien distinctes pour la seule et même personne. Béatrice a quitté le foyer familial très jeune pour s’adonner à sa passion : la danse. Elle intègre une troupe itinérante et parcourt l’Europe. Elle découvre la solidarité, la vie de Bohème, l’amour, la maternité mais aussi les drames et la déchéance. En parallèle, on la suit des années plus tard comme assistante-puéricultrice au service maternité d’un l’hôpital où elle nous propose de partager son quotidien, ses doutes et angoisses. Peu à peu, au fil des courts chapitres qui s’égrainent, se dégage un sentiment de malaise et de mal-être percé de ci de là par quelques poches d’espoir et de bonheur. Sans en dire trop, sachez que le cœur et l’âme sont mis à mal par une réalité bien souvent brute et impitoyable.

J’ai aimé ces deux aspects du roman. De manière général, j’aime parfois lire pour me faire mal, me coltiner des réalités qui me sont inconnues et prendre conscience de certaines choses. L’homme que je suis ne connaîtra jamais la maternité (à priori la science ne va pas vite dans ce domaine LOL) mais cet ouvrage lève le voile sur ces moments de magie, de joie mais aussi malheureusement parfois de déséquilibre, de peine et de folie. Certains passages dans le domaine sont éprouvants avec dans chacune des chambres explorées par l’héroïne des femmes très différentes qui livrent une expérience particulière, un échange singulier parfois avec les personnels et à chaque fois un moment d’humanité dans sa richesse et sa diversité. C’est dur car, loin d’être glamour, le passage en maternité peut se révéler traumatisant pour un certain nombre de femmes : le deuil d’un enfant, la connerie de certains personnels (on a envie d’en buter certaines dans ce livre), le décrochage de la réalité parfois quand on touche du doigt un rêve qui s’échappe au final. C’est brut de décoffrage, ça détonne dans le milieu bien souvent gnangnan des maternités et des jeunes mamans et papas.

Béatrice, sous les mots de Julie Bonnie, apporte son regard mais aussi sa mélancolie à ce tableau complexe et touchant. Certes on souffre avec elle, mais on en apprend beaucoup sur ce moment clef de l'existence, lorsqu'on devient parent (ce qui n’est d’ailleurs pas encore le cas pour moi, d’où ma découverte de nombreux aspects dont on parle peu). C’est sûr que ce livre n’est pas des plus rassurants dans le domaine mais il a le mérite de briser les tabous et de parler vrai, à la manière justement d’une Virginie Despentes que je citais en préambule. Mesdames, chapeau en tout cas, ce livre ouvre les yeux au mâle que je suis sur les efforts physiques et mentaux que subit une femme enceinte et même si je me doutais d'un certain nombre de choses, ce rappel à l’ordre littéraire s’est avéré formateur et éprouvant. Voici un livre qu’il faudrait faire lire absolument aux machos de tout bord, saturés de testostérone et incapables de regarder plus loin que leur gland. Ce témoignage-fiction est une merveille d’émotion et de "viscéralité", j’adhère totalement au dispositif et les vierges effarouchées n’auront qu’à passer leur chemin. Nombre de lectrices semble-t-il ont été choquées par la crudité des propos tenus dans l’ouvrage de Julie Bonnie... Autant ne pas lire ce livre dans ce cas là...

Au delà des femmes, il y a un très beau focus sur l’existence de Julie. Très intéressant en effet de faire le parallèle entre sa vie d’avant et celle qu’elle mène aujourd’hui. Clairement, ça ne respire pas la joie de vivre (évitez cette lecture si vous êtes au bord de la rupture nerveuse) mais c’est beau, puissant et très bien construit. À la manière d’un puzzle, les éléments s’emboîtent pour former un parcours de vie cohérent malgré la marginalité qui se dégage du personnage principal. C’est un vrai plaisir de suivre le parcours atypique de Béatrice et on se plaît à assister à ses spectacles, à côtoyer ses amis voyageurs et vivre les expériences fortes qu’ils partagent. Cela renvoie inévitablement à la notion de passé merveilleux que l’on regrette et qui force beaucoup d’entre nous à faire le point sur le présent. C’est drôlement malin et bien ficelé dans ce roman.

Un souffle frais et novateur s’étend sur l’écriture qui se révèle moderne, hachée et très sensuelle. La vulgarité n’est pas de mise mais la crudité frappe fort et juste dans les descriptions et les dialogues. Bien que profondément mélancolique, Chambre 2 dégage une forte humanité et une énergie du désespoir hors du commun. Franchement, ce fut une réelle claque littéraire, une certaine révélation et un plaisir de lecture intense. À tenter absolument si vous avez le cœur bien accroché !

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jeudi 18 mai 2017

"Quand on n'a que l'humour..." d'Amélie Antoine

QUAND ON A QUE LHUMOUR_1400pxL'histoire : C’est l’histoire d’un humoriste en pleine gloire, adulé de tous, mais qui pense ne pas le mériter.
Un homme que tout le monde envie et admire, mais que personne ne connaît vraiment.
Un homme blessé qui s’est accroché au rire comme on se cramponne à une bouée de sauvetage.
C’est aussi l’histoire d’un garçon qui aurait voulu un père plus présent.
Un garçon qui a grandi dans l’attente et l’incompréhension.
Un garçon qui a laissé la colère et le ressentiment le dévorer.
C’est une histoire de paillettes et de célébrité, mais, surtout, l’histoire d’un père et d’un fils à qui il aura fallu plus d’une vie pour se trouver.

La critique Nelfesque : Amélie Antoine est une auteure dont la destinée littéraire ferait pâlir d'envie plus d'un écrivain en herbe. Après avoir auto-édité son premier roman, "Fidèle au poste", elle a eu beaucoup de succès auprès des lecteurs numériques et s'est faite remarquer par les éditions Michel Lafon. 250.000 ouvrages ont été vendus, le roman a été traduit en anglais et a traversé l'Atlantique. Il est maintenant question de son arrivée prochaine sur nos écrans de cinéma puisque "Fidèle au poste" est en cours d'adaptation. J'ai eu la chance d'être en contact avec Amélie Antoine depuis le début, et j'ai été l'une des premières blogueuses à lire et chroniquer son ouvrage en auto-édition en mai 2015 (lien en fin d'article). C'est donc avec une joie sincère que je continue de suivre les aventures et l'ascension d'Amélie ainsi que la publication de ses nouveaux ouvrages. C'est le cas aujourd'hui avec "Quand on n'a que l'humour..." qui vient de sortir au début du mois dans nos librairies françaises.

Rassurez-vous, vous me connaissez, point de favoritisme. Je continue de donner un avis sincère et personnel sur ses ouvrages. Si un jour cette auteure (ou tout autre que j'aime beaucoup par ailleurs) écrit un torchon, je saurais le dire ! Mais ce n'est pas le cas ici...

 Edouard Bresson est un humoriste français connu et reconnu. Adulé par tous, il a peu à peu gravi les marches de la notoriété et aujourd'hui la France entière s'accorde à dire qu'il est le plus doué de sa génération. Tout le monde l'adore et il est incontournable. Arthur, son fils, a beaucoup de mal avec cette notoriété et n'a pas le même rapport à son père que le reste de la population. Là où les gens l'admirent et l'idéalisent, Arthur ressent de la rancoeur. Pour en arriver là, Edouard a dû mettre sa famille de côté et Arthur n'a pas l'impression d'avoir eu un père comme les autres, un père qui l'aime. Seulement, donner un avis négatif sur le grand Edouard Bresson n'est pas compris en société et Arthur préfère ne pas mentionner ses liens familiaux avec lui. Etrangers l'un à l'autre, chacun fait sa vie, entre désir de faire autrement et évitement. Jusqu'à ce qu'un événement vienne tout chambouler et que la vérité sur les sentiments de chacun ne vienne éclater au grand jour.

Encore une fois, Amélie Antoine crée la surprise. Alors que l'on pourrait s'attendre à un roman gentillet sur les relations père / fils qui se terminerait irrémédiablement en happy end dégoulinante de guimauve, l'auteure creuse plus profondément les liens familiaux et l'idée même que chacun se fait de sa propre histoire. Les personnages sont fouillés et les apparences sont trompeuses. La vie n'est pas si simple et les incompréhensions sont nombreuses. Dit comme cela, ça enfonce un peu des portes ouvertes mais qui n'a jamais été confronté à des situations inextricables ou semblant être perdues d'avance. Ici Amélie Antoine dénoue les fils de la vie de ses personnages et explique avec justesse et finesse les liens de cause à effet. Rien n'arrive jamais par hasard et la vie nous offre ses leçons chaque jour.

Avec une écriture simple et une histoire à l'apparence légère, l'auteure nous donne à lire ici un roman simple et efficace. Simple par son déroulement, efficace par sa construction mais aussi apaisant par les relations présentées ici et qui évolueront tout du long entre le fils et son père. Un roman de l'intime, une sorte de roman réconfort qui se lit avec plaisir, un roman sur les apparences et sur les difficultés à exprimer ses sentiments. On ressort de "Quand on n'a que l'humour..." avec du baume au coeur.

Petit bonus pour les lecteurs amateurs d'énigmes. Un fil conducteur peut vous orienter sur l'issue de l'histoire si vous êtes attentif... Mais chut je ne vous ai rien dit !

Egalement lu et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Fidèle au poste"

Posté par Nelfe à 18:21 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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mercredi 17 mai 2017

"Frankenstein" de Benoit Becker : T5 "Frankenstein rôde" & T6 "La Cave de Frankenstein"

franky

L’histoire : Quand on est camelot, rien de plus simple que d'avoir un remède à tous les maux : écorce de saule pour la migraine, deux doses d'assurance pour la grippe et trois rations de mensonge pour les rhumatismes. Pourtant, à force de traîner de villages en villages, Wou-Ling va tomber sur le plus impitoyable des clients : le monstre de Frankenstein !

Mais peut-on guérir un être immortel en échappant à la malédiction qui frappe tous ceux qui l'approchent ? Faire appel à un chirurgien pour changer de visage ? Très utile quand on est en cavale... ou qu'on s'appelle Frankenstein ! Mais comment trouver un chirurgien... dont les doigts ne tremblent pas de peur en le voyant ?

La critique de Mr K : Avec ce volume, se termine la réédition des six romans que Benoit Becker consacra au mythe de Frankenstein dans les années 50. Dans la droite lignée des deux opus précédents, on oscille ici entre hommage respectueux et histoires fantastiques classiques très bien servies par l’écriture à la fois alerte et envoûtante d’un auteur décidément inspiré par le classique culte de Mary Shelley.

Dans Frankenstein rôde, nous suivons les pas d’un vendeur ambulant chinois et sa jeune protégée aveugle (clin d’œil à l’histoire originelle) qui se retrouvent pris en plein orage en rase campagne autrichienne. Ils finissent par trouver refuge dans un vieux château en décrépitude. Très vite, ils vont se rendre compte que ce havre de paix pourrait se transformer en tombeau. De facture très très classique, ce premier récit est ultra-balisé et ne réserve quasiment aucune surprise avec des séquences quasi imposées dans ce genre de littérature : la nature impénétrable, le déchaînement des éléments, les personnages mystérieux qui cachent un lourd secret, une menace diffuse et pénétrante qui grandit au fil des péripéties et les passages obligés d’introspection des héros face à une menace inconnue mais bien réelle. Très gothique dans sa manière de représenter les lieux, le temps et les protagonistes, il se dégage de cette première partie de recueil un charme désuet qui pour autant possède un pouvoir d’attraction indéniable et capte l’attention du lecteur de bout en bout. Une bonne distraction qui se termine de façon bien macabre et logique.

La Cave de Frankenstein se déroule lui dans la ville d’Anvers dans un quartier nécessiteux. Samuel un brocanteur juif proche de la retraite va se retrouver confronté à la créature qui veut plus que jamais que les hommes ne le fuit plus. Il va devoir faire appel à un ami ancien chirurgien désormais clochard alcoolique. Malheureusement pour eux, à vouloir pactiser avec un monstre sans âme, on finit toujours par le regretter... Plus original, ce récit réserve quelques surprises avec notamment des personnages qui sortent quelque peu des sentiers battus (pas trop quand même, on n'est pas face à un récit ultra-original non plus) et notamment un ancien docteur déchu qui va devoir essayer de renouer avec sa passion première. Pour autant, la tâche s’avère très difficile surtout lorsqu’on est proche de la démence lors de crises de manque terrifiantes et très bien rendues par l’auteur. La trame plus "urbaine" inscrit la créature dans un cadre novateur mais pas pour autant plus rassurant, la présence lourde et menaçante est ici une fois de plus inquiétante à souhait avec le renfort de quelques familiers qui feront frémir un certain nombre d’entre vous dans le dernier acte haut en couleur.

Au delà des deux récits, c’est avec une certaine émotion qu’on retrouve le monstre artificiel de Frankenstein toujours aussi mystérieux, inspirant une peur viscérale à tous ceux qui croisent sa route. Muet, imposant, implacable, ses apparitions sont rares mais font toujours leur petit effet. Le contre-point de la peur exprimée par les personnages, perdus face à cette menace insidieuse, partageant leurs appréhensions les plus intimes (avec notamment en commun dans ces deux récits la relation père/enfant en sous-texte), rallonge la sauce angoissante et mène à des scènes fortes qui restent ancrées dans la mémoire du lecteur longtemps après sa lecture (la jeune aveugle dans le salon en flamme, l’opération chirurgicale sur le monstre, la découverte d’une vieille tombe abandonnée dans la forêt, les angoisses des personnages...). L’ensemble est efficace, bien mené. Seul petit bémol, quelques lourdeurs dans le rythme et certains passages s’apparentant à du délayage intempestif avec par exemple un personnage tellement flippé qu’il met trois pages à descendre trois marches, paralysé par des sentiments contradictoires. Une fois ça va, mais quand l’opération s’opère deux / trois fois dans le même roman, on frise le sentiment de déjà lu...

Reste une lecture assez jubilatoire dans le genre si on aime et voue un culte au mythique Franky, de belles pages d’horreur pure et une lecture prenante. Le genre de lecture-récréation qu’on ne peut que conseiller !

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé :
- "Frankenstein" de Benoît Becker : T1 "La Tour de Frankenstein'' & T2 "Le Pas de Frankenstein"
- "Frankenstein" de Benoît Becker : T3 "La Nuit de Frankenstein'' & T4 "Le Sceau de Frankenstein"