samedi 27 janvier 2018

"Le Neveu d'Amérique" de Luis Sepulveda

sepulveda

L’histoire : Enfant, Luis Sepulveda a fait une promesse à son grand-père : retourner un jour en Andalousie, à Martos, le village d'où celui-ci partit pour l'Amérique. Mais avant d'y parvenir, notre infatigable voyageur aura parcouru le continent latino-américain en pratiquant toutes sortes de métiers. Il aura rencontré nombre de gens aux destins singuliers. Il aura subi les systèmes totalitaires et vécu quelques histoires aux allures fantastiques.

La critique de Mr K : Ah ce que j’aime Sepulveda ! Depuis ma découverte du Vieux qui lisait des histoires d’amour, chaque lecture de lui me ravit avec sa plume inimitable, son imagination débordante et sa capacité à voir de la beauté parfois où il ne semble pas y en avoir. Quoi de mieux donc comme première lecture officielle de 2018 pour ouvrir le bal des lectures de l’année ?

Le Neveu d’Amérique diverge un peu du reste de ce que j’ai pu lire de lui car ce livre est très personnel. Composé de plusieurs récits, l’auteur nous parle de son grand-père et d’une promesse qui lui a faite étant petit. Par une série de basculements, nous suivons le parcours de vie de l’auteur à des moments critiques et bien choisis de son existence : l’enfance heureuse avec le grand-père anarcho-communiste pas piqué des vers, l’enfermement dans les geôles fascistes, le départ pour l’exil et les difficultés de sortir du Chili de Pinochet, les rencontres encore et toujours qui émaillent les voyages incessants de l’auteur-voyageur qui ne perd jamais espoir ni son esprit d’observation aiguisé.

On se laisse porter doucement par ces fragments de vie qui nous sont confiés. On sourit, on s’émerveille, on frémit et on se révolte en sa compagnie. C’est un beau résumé du bonhomme connu pour son amour de la liberté, des grands espaces et de la nature. Il garde de son grand-père ce côté militant qu’on lui connaît, notamment pour la cause écologique que l’on entr'aperçoit lors de deux / trois anecdotes (la déforestation sauvage de l’Amazonie, la disparition des dauphins sur la côte occidentale du Chili...). Ce thème n’est qu’effleuré dans ce livre qui est surtout centré sur sa vie d’errance et la quête des origines. Il doit en effet retourner à Martos, une ville d’Andalousie d’où est part son grand-père quand il était jeune homme. La boucle doit être bouclée mais quel voyage pour y parvenir !

La profonde humanité de Sepulveda ressort des pages que l’on tourne avec gourmandise. Il nous conte un nombre incroyable de rencontres plus ou moins durables, d’échanges fructueux et de confrontations. Que ce soit perdu au milieu de la cordillère des Andes, dans un cachot lugubre de la dictature ou dans un village antédiluvien d’Espagne, Sepulveda possède l’art incroyable de forcer le destin, de croiser les bonnes personnes qui vont un temps l’écouter, l’aiguiller et l’aider pour un court moment. Il se dégage de ces instants une profonde tendresse pour le genre humain, le dialogue et le partage. Malgré des moments difficiles, c’est souvent le sourire aux lèvres que l’on tourne la page avec notamment les démêlés entre le grand-père et le curé, un gardien de prison adepte de poésie et plagiaire à ses heures perdues, un pilote d’avion allumé adepte de rhum (comme l’auteur d’ailleurs...), sa rencontre avec un auteur anglais amoureux de la Patagonie ou encore une soirée des mensonges où chacun raconte n’importe quoi. Autant de moment de grâce, parfois décalés qui composent de purs moment de folie, de douceur et d’humanité car ici tout est sujet à histoire et conte.

Sans s’en rendre compte, la lecture avance rapidement, à un rythme coulant, souple avec la langue merveilleusement évocatrice et simple d’un auteur décidément à part. La magie opère à chaque ligne, chaque paragraphe, provoquant une évasion de tous les instants, recréant à merveille des situations diverses et prenantes. Nul ne doit avoir honte d’être heureux disait son grand-père au petit Luis, le bonheur de cette lecture est contenu mais immense. À l’image du narrateur, on suit ce chemin de vie balisé d’histoires et de récits émouvants et immersifs, un bijou d’humanité que je ne saurais que trop vous conseiller.

Posté par Mr K à 17:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

mercredi 24 janvier 2018

"Couleurs de l'incendie" de Pierre Lemaitre

Couleurs-de-l-incendie

L’histoire : Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l'empire financier dont elle est l'héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d'un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.

Face à l'adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l'ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d'intelligence, d'énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d'autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l'incendie qui va ravager l'Europe.

La critique de Mr K : Un Pierre Lemaître ne se refuse pas, d’autant plus quand il s’agit du deuxième tome d’une trilogie débutée avec brio par un Au revoir là-haut dont je ne me suis toujours pas remis et qui avait mérité amplement son prix Goncourt. Avec Couleurs de l’incendie, l’auteur continue de traverser l’Histoire avec la famille Péricourt pour offrir au lecteur une saga familiale qui prend aux tripes et explore sans fard les vicissitudes de notre espèce. Une nouvelle réussite éclatante !

Madeleine Péricourt enterre son père. Marcel, patriarche de la famille était à la tête d’un empire financier florissant et du jour au lendemain, sa fille doit en assumer la direction tout en s’occupant de son fils Paul qui, à cause d’un geste de désespoir, va devenir invalide. Très vite les requins flairent la bonne affaire, s’agitent et jouent de leur influence pour capter une part de l’héritage du défunt. Dans ce monde sans scrupule, à l’aube de la première grande crise économique du monde contemporain, Madeleine va devoir lutter pour préserver sa position et les siens, se débattre avec sa condition de femme et les freins que cela implique à l’époque, et surtout se méfier de ses proches et même de sa propre famille tant la spéculation et l’appât du gain prennent le pas sur la morale la plus élémentaire. Composé de 530 pages, ce roman se lit d’une traite avec une passion et un intérêt qui ne se dément jamais mais cela ne vous surprendra guère quand on connaît les talents de conteur de Pierre Lemaitre.

Œuvre complexe mais d’une générosité sans bornes, Couleurs de l’incendie est tout d’abord une œuvre romanesque d’une force narratrice incroyable. Lorgnant sur Dumas (Lemaitre le revendique en postface) et clairement dans l’étude sociologique à la Zola (un de mes auteurs classiques préférés), on se prend au jeu très vite grâce notamment à des personnages ciselés au cordeau qui emportent l’adhésion dès les premiers chapitres. Qu’ils soient victimes ou coupables, tous sont fouillés, proposant des existences tantôt flamboyantes, tantôt précaires mais toujours profondément humaines. Réalistes, repoussants ou attirants, les personnages nous entraînent dans les sillons des eaux troubles où tous les coups sont permis et où la fatalité n’a nulle place. Car ils s’agitent nos personnages, ils se débattent, avec une énergie folle abattant les frontières établies et bouleversant les équilibres.

Vous l’avez compris, on ne s’ennuie pas ici, les rebondissements et acteurs sont nombreux offrant une aventure peu commune qui laisse des traces bien après la lecture. Deuil, trahison, haine mais aussi amour et conscience de l’autre se mêlent à travers des figures classiques du roman qui prennent vie devant nous avec une force inouïe : Madeleine, héroïque à sa manière, va se révéler à elle-même et devenir impitoyable, on adore détester son oncle Charles Péricourt parasite de haut vol qui ne cesse d’avoir des vues sur les avoirs de notre endeuillée, on découvre la face cachée de toute une série de personnages qui chacun à sa manière cherche à s’en sortir tout en cachant un passé non avouable. Dans ce domaine, l’auteur va très loin, ce qui est très salutaire et jusqu’au-boutiste (tout ce que j’aime !). Et oui, la pire des crevures prend ici une dimension particulière, on a beau les vouer aux gémonies, on s’attache à eux aussi et l’ensemble dégage une cohérence et une force d’adhésion assez jubilatoire.

C’est aussi un ouvrage qui livre une belle vision de l’époque, l’auteur évoquant avec justesse et vérité une entre deux guerres aux deux visages : le soulagement de la paix et la montée du capitalisme libéral. Et pendant que les fascismes montent dans les pays voisins, les boursicoteurs s’en donnent à cœur joie sans savoir encore la mise en péril qu’ils vont provoquer en 1929. Très vite les pratiques frauduleuses et les scandales éclaboussent les puissants, c'est tout un background fort riche que l’auteur retranscrit à merveille avec un sens de la concision et de la pédagogie, sans lourdeur et très bien intégré au récit principal qu’il enrichit et densifie au maximum. C’est brillant, intelligent et sans concession. On retrouve d’ailleurs la verve engagée d’un auteur inspiré par son sujet et qu’il dépasse en proposant une analyse fine et sans filtre des inégalités de la société, la paupérisation des plus fragiles au profit d’une caste bourgeoise accrochée à ses privilèges politiques et financiers, la manipulation des masses par des médias en pleine expansion, le culte de soi et de l’argent roi au détriment de la morale et des droits fondamentaux de l’être humain. Là encore, la simplicité est de mise, sans paillettes et dans un style inimitable.

Dans ce domaine, Pierre Lemaitre porte excellemment son nom. L'écriture est souple et aérienne, à l’occasion facétieuse et caustique. On prend un pied monstrueux à lire l’ouvrage qui se déguste sans fin, rompant avec le rythme ordinaire des heures et des occupations journalières. C’est bien simple, le temps n’existe plus laissant la place à une addiction profonde et sans échappatoire. Ouvrage dense, remuant et attachant, Couleurs de l’incendie rejoint la bibliothèque des grands romans, ceux dont on se rappelle longtemps après leur lecture et qui marquent une vie de lecteur. Merci Monsieur.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Robe de marié
- Au revoir là-haut
- Trois jours et une vie

Posté par Mr K à 18:23 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
Tags : , , ,
lundi 22 janvier 2018

"Metro 2033" de Dmitry Glukhovsky

metro2033

L’histoire : 2033. Une guerre a décimé la planète. La surface, inhabitable, est désormais livrée à des monstruosités mutantes. Moscou est une ville abandonnée. Les survivants se sont réfugiés dans les profondeurs du métropolitain, où ils ont tant bien que mal organisé des microsociétés de la pénurie. Dans ce monde réduit à des stations en déliquescence reliées par des tunnels où rôdent les dangers les plus insolites, le jeune Artyom entreprend une mission qui pourrait le conduire à sauver les derniers hommes d'une menace obscure... mais aussi à se découvrir lui-même à travers des rencontres inattendues.

La critique de Mr K : Voilà un ouvrage qui n’est pas resté longtemps dans ma PAL ! À peine cinq jours après sa réception, il rejoignait ma sélection d’ouvrages pour mon séjour en terres prétocoriennes pour Noël. Beau record de non-longévité, non ? Pour la petite histoire, c’est la toute première fois que je gagnais un quelconque concours et quel bonheur de remporter Metro 2033 de Dmitry Glukhovsky. Vouant un culte à cet auteur depuis mes lectures enthousiastes de Sumerski et FUTU.RE, je n’ai pu donc résister longtemps à l’attrait fascinant de cet ouvrage à la quatrième de couverture alléchante en diable... Grand bien m’en a pris !

En 2033, une guerre globale a totalement atomisé la surface de la Terre, réduisant les civilisations en cendres, les terres irradiées peuplées de monstres mutants ont été déserté par les humains survivants qui se sont réfugiés sous terre, dans les galeries du métro de Moscou dans cet ouvrage. L’auteur nous fait suivre le destin du jeune Artyom, orphelin recueilli suite à l’invasion de sa station par les rats et la mort épouvantable de sa mère. Surprotégé par son père adoptif qui le cantonne dans l‘espace étriqué d’une station isolée du reste du réseau, le hasard va mettre sur sa route un mystérieux personnage qui va lui confier une mission à priori anodine mais qui va changer à jamais son existence... Sur IG, beaucoup de personnes m’avait annoncé que je prendrai une sacrée claque avec ce titre, ils n’avaient vraiment pas tort !

Quel univers tout d’abord ! La post-apo est ici très séduisante par son aspect jusqu’au-boutiste et sombre. En 850 pages, on pénètre dans un univers neuf, très complet. Je ne verrai plus jamais le métropolitain comme avant... Une carte judicieusement réalisée, présente en tout début d'ouvrage, nous invite à suivre le périple d’Artyom au fil de ses pérégrinations avec notamment les nouveaux rapports de puissances qui se sont instaurés dans les sous-sols : stations indépendantes, ligue communiste, néonazis adeptes du quatrième Reich, la ligue de la Hanse mais aussi des stations anarchistes ou occupées par d’étranges peuplades inconnues sont au menu. On tombe de Charybde en Scylla dans cet enchevêtrement de lieux, d’organisations, de coutumes, de croyances et de rapports politiques et / ou commerciaux. Cela donne une densité incroyable au roman qui n’hésite pas à l’occasion de quelques chapitres à explorer des espaces secrets, oubliés de tous et même parfois une montée à la surface qui donne à voir directement les conséquences désastreuses d’un conflit apocalyptique qui hantent encore toutes les mémoires de ceux qui l’ont vécu.

Le jeune héros dans tout cela est totalement paumé et du coup en devient très attachant. Ce Metro 2033 s’apparente sans conteste à un récit initiatique qui verra ce jeune déraciné en apprendre beaucoup sur lui-même au fil des expériences et des rencontres qu’il va faire. En effet, il se révèle bien souvent maladroit et ignare à l’occasion car beaucoup de références historiques et culturelles variées ne lui parlent pas. Sa naïveté et son inexpérience lui jouent bien des tours et il passe à de nombreuses reprises tout prêt de la mort et de bien pire même ! Heureusement pour lui, sur son chemin vont apparaître des figures tutélaires et des auxiliaires qui le guideront, l’aiguilleront et le formeront. Ces personnages ont d’ailleurs un destin souvent tragique car il ne fait pas bon croiser la route du jeune homme à priori... Ce dernier va vivre des choses traumatisantes, côtoiera l’inconnu et des dangers inimaginables qui le feront grandir et l’amèneront à changer totalement de point de vue dans une fin d’ouvrage grandiose dans le bouleversement mental qui s’opère chez lui. Royal !

Comme toujours avec Glukhovsky, nous n’avons pas simplement affaire à un récit de l’imaginaire, il nous offre certes une immersion parfaite dans un univers surréel mais il porte aussi à notre connaissance ses propres réflexions sur l’humain et sa condition. Politique, jeux de pouvoir, symbolique et religion, parentalité, la survie, don de soi mais aussi l’amitié, la souffrance et le sacrifice sont au rendez-vous de ce livre-somme vraiment impressionnant par son caractère addictif, maîtrisé et d’une rare intelligence. Pour preuve, je l’ai dévoré en deux jours et demi sans temps-mort ni aucune lassitude. Un pur bonheur de lecture !

Et puis, il y a la plume de Glukhowsky, d’une profondeur sans faille qui explose les schémas établis, décortique l’âme humaine sans fard ni artifices (de très beaux passages sur les rêves / cauchemars du héros) et propose un climax assez unique en son genre. Franchement, un MUST, une lecture inoubliable qui contribue à renforcer l’aura d’un auteur qui frappe une nouvelle fois les esprits. À lire absolument !

Posté par Mr K à 17:42 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
Tags : , , ,
jeudi 18 janvier 2018

"Main courante et Autres lieux" de Didier Daeninckx

61aq9IThF1LL’histoire : La main courante est ce registre sur lequel, dans les commissariats de police, on inscrit brièvement les incidents enregistrés heure par heure, comme une mémoire quotidienne de tragédies minuscules. Et les lieux, chargés d'histoires, deviennent les métaphores des drames qu'ils abritent parce que ceux-ci s'y ancrent au point d'en être indissociables. On passe du lieu au lieu commun du fait divers.

La critique de Mr K : Didier Daeninckx fait partie à mes yeux de ces auteurs incontournables qu’il faut avoir lu au moins une fois. À la fois orfèvre de l’écriture, redoutable tisseur de trames alambiquées et artiste engagé ; j’ai pris de sacrées claques en le lisant notamment avec Cannibale qui pour moi est son chef d’œuvre ou encore Meurtres pour mémoire, un classique du polar. Cet ouvrage regroupe deux séries de nouvelles : Main courante et Autres lieux. Pour la première fois, j’allais pouvoir expérimenter Daeninckx en version "courte" et, même si je connaissais déjà quelques unes de ces nouvelles pour les avoir vues et analysées avec mes mômes de LP, ce fut l’occasion d’aller plus loin dans l’exploration de son œuvre. Globalement satisfait, il me reste cependant un goût mitigé en bouche, la faute à une certaine hétérogénéité dans la teneur des textes ici proposés.

Ces 28 récits partent bien souvent de faits quotidiens banals qui basculent dans le drame au détour d’un coup de sang ou d’un aléa du destin. Meurtres, paupérisation, alcoolisme, passé qui ressurgit, jalousie, bêtise humaine, aliénation de l’individu par la broyeuse sociétale, société du spectacle, le règne de l’apparence, individualisme forcené et toute une grande variété de facteurs font que les vies ou fragments d’existences soumis au lecteur basculent un jour sans prévenir et sans espoir de retour en arrière. Ce mix très large conduit ces nouvelles en des terres bien souvent sombres où la chute est souvent fatale ou du moins bouleversante avec son lot de révélations fracassantes.

On retrouve bien souvent dans ce livre la maestria de Daeninckx à conduire un récit. La nouvelle a cela de difficile qu’il faut en un minimum de mots planter un décor, des personnages et proposer un scénario simple et à la fois exigeant. Le pari est réussi pour une bonne moitié des textes qui tour à tour interpellent, dérangent, amusent et donnent parfois à réfléchir. On connaît le goût de l’auteur pour l’Histoire qui rencontre les destins individuels (voir titres cités plus haut), on est gâté avec ce volume où l’on retrouve à certains moment des références nettes à la France-Afrique, Madagascar ou encore la Seconde Guerre mondiale qui sont évoqués à plusieurs reprises. Avec plus ou moins de bonheur d’ailleurs, certaines références servant plus de prétexte qu’autre chose et n’apportant finalement pas grand intérêt à certains récits. Clairement plusieurs m’ont déçu, voir ennuyé car finalement derrière l’ambition affichée se terraient des récits plutôt classiques et tombant à plat. J’ai donc été quelque peu déçu m’attendant à être épaté par chaque histoire...

Pour autant, le plaisir a été intense sur certaines nouvelles, la verve militante de Daeninckx fonctionnant à plein régime : antiraciste, anarchiste à ses heures perdues, militant du progrès et de la lutte contre les inégalités, beaucoup de textes critiquent de manière acerbe et très bien troussée notre société, et bien que la plupart des récits datent de plusieurs décennies, ils restent malheureusement d’actualité. Pas des plus optimistes me direz-vous mais clairement notre monde ne donne pas vraiment dans ce domaine ces derniers temps... L’humour noir est bien souvent de mise ici mettant en lumière les injustices de ce monde et le dénuement de l’individu face à des forces qui le dépassent (le pouvoir, les forces de l’ordre, la connerie humaine principalement). Certaines nouvelles sont réellement poignantes et vous marqueront dans votre chair si vous entreprenez ce voyage au cœur de l’humain et des sociétés qu’il a engendré.

Bien que ce ne soit pas le meilleur de Daeninckx car inégal à mes yeux, ce recueil vaut tout de même le détour par quelques fulgurances bien senties et des nouvelles qui entrent dans le panthéon du genre. Le style reste toujours aussi juste et incisif, mêlant cynisme et rythme maîtrisé. Et bien que certaines nouvelles usent d’effets de manche plutôt artificiels et sans réel effet sur moi, la majorité des textes vous prendra aux tripes et laissera un souvenir vivace dans l’esprit du lecteur. À tenter si vous le désirez même si je vous conseillerais plutôt, si vous débutez avec lui, ses œuvres plus longues où l’auteur démontre toute l’étendue de son talent.

Posté par Mr K à 19:30 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
lundi 15 janvier 2018

"La Passe-Miroir - Livre 1 : Les Fiancés de l'hiver" de Christelle Dabos

Les Fiancés de l'hiverL'histoire : Sous son écharpe élimée et ses lunettes de myope, Ophélie cache des dons singuliers : elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Elle vit paisiblement sur l'Arche d'Anima quand on la fiance à Thorn, du puissant clan des Dragons. La jeune fille doit quitter sa famille et le suivre à la Citacielle, capitale flottante du Pôle. À quelle fin a-t-elle été choisie ? Pourquoi doit-elle dissimuler sa véritable identité ? Sans le savoir, Ophélie devient le jouet d'un complot mortel.

La critique Nelfesque : Me voici lancée dans une saga qui a fait beaucoup parler d'elle, en bien, lors de sa sortie. Ce premier volume de "La Passe-Miroir" ainsi que le second étaient dans ma PAL depuis Noël 2016 à attendre sagement le moment opportun pour les lire. Ce fut le cas en fin d'année passée où un grand besoin de s'évader de la réalité et quitter le quotidien s'est fait sentir. De l'originalité, du fantastique, du suspens : tout est ici réuni pour remplir à 100% ce contrat. Bon timing !

Ce premier tome, "Les Fiancés de l'hiver", est un premier pas dans l'univers foisonnant que nous propose de découvrir Christelle Dabos. L'héroïne, Ophélie, est une jeune animiste, capable de lire les objets (les comprendre, connaître leur passé...) et de passer à travers les miroirs. Elle est également la gardienne du musée familial où elle prend soin de l'histoire de ses aïeux et de leurs objets. Son destin va être bousculer par l'annonce de son mariage avec Thorn, un homme qu'elle ne connaît pas et qu'elle va devoir rejoindre au Nord.

Choc des cultures, abandon, séparation d'avec ses proches, Ophélie va quitter le monde qu'elle a toujours connu pour des hautes sphères hostiles et inhospitalières. Elle va devoir composer avec son futur époux, personnage froid et accaparé par son travail d'intendant de la Citacielle, cette nouvelle cité au climat bien plus rude que celui de sa terre natale, et une ribambelle de personnages tous plus fuyants et hypocrites les uns que les autres. Un beau panier de crabes dans lequel sa tante, Roseline, va également être jetée pour veiller sur elle jusqu'au jour de ses noces.

Manigances, complots, calculs sont au coeur de la Citacielle et Ophélie va devoir faire face à de nombreux dangers. Nous assistons alors à des scènes éprouvantes où il est impossible de relâcher son livre. On tremble avec Ophélie, on est baladé à droite et à gauche, à l'image de l'héroïne qui n'est maintenant plus maîtresse de son destin. Cela donne de bons moments d'adrénaline et de découverte d'un monde très bien dépeint par une auteure inspirée.

Pourquoi Ophélie doit-elle se marier avec Thorn ? Qu'est ce qu'une modeste animiste peut avoir à faire dans un monde dicté par l'apparence, le pouvoir et l'argent ? C'est ce que l'on découvre dans ce premier volume et, pour ce faire, Ophélie va s'entourer de personnages simples et attachants que l'on a hâte de retrouver dans les prochains volumes de cette histoire.

Avec un style simple et une écriture facile à lire, Christelle Dabos offre aux jeunes lecteurs (et aux moins jeunes avec tout autant de plaisir) un monde tout droit venu de son imagination. Un monde qui n'a pas encore déployé tout son potentiel ici mais qui promet beaucoup. On en redemande !

Posté par Nelfe à 19:05 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

dimanche 14 janvier 2018

"Prière pour ceux qui ne sont rien" de Jerry Wilson

image

L’histoire : Un ex-taulard qui se planque sous un sapin, une maritorne qui vit dans ses déjections, un décati chaleureux qui agonise dans un mobil-home, un alcoolique qui se pisse dessus en secouant un pénis imaginaire, tels sont les âmes errantes des parcs publics de boise, Idaho.

Swiveller les connaît tous. Éboueur et philosophe, il arpente chaque jour les parcs et réserves de la ville pour nettoyer les traces les plus improbables d’une humanité composée de buveurs de bières, de vin ou d’effroyables distillations personnelles. Il témoigne entre drôlerie et tendresse du génie éternel des clochards célestes de l’Idaho.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre ! Ce petit ouvrage de 170 pages et un vrai petit bijou : brut de décoffrage et à la fois poétique. La quatrième de couverture de Prière pour ceux qui ne sont rien m’avait pourtant prévenu, avec Jerry Wilson, on se retrouve au carrefour de Steinbeck et Bukowski, deux auteurs que j’affectionne beaucoup. Force est de constater que les références ne sont pas mensongères et qu’il est impossible de relâcher ce livre avant de l’avoir terminé, happé que nous sommes par ces récits hauts en couleur qui provoquent des émotions multiples et contradictoires.

L’auteur nous invite a suivre quelques tranches de vie partagées par son double Swiveller, garde municipal de parcs publics dans l’Idaho, à Boise plus exactement. Jour après jour, il est chargé de nettoyer les lieux des déjections et détritus les plus divers, allant de canettes de bières vides aux étrons les plus ragoûtants, en passant par des mégots et l'exécution de menues réparations nécessaires à l’entretien des structures dispatchées dans le parc (toilettes, espaces barbecue, jeux pour enfants...). Il est amené à côtoyer la lie de l’humanité, toute une horde de laissés pour compte-SDF qui survivent bon gré mal gré dans ces espaces verts. Des liens se créent et l’employé municipal ne se contente pas d’exercer ses fonctions, il écoute, apprécie et aide ces homeless qui ne le laisse pas indifférent, lui que la vie n’a pas épargné non plus.

Ce livre est d‘abord une plongée sans fards dans l’envers du décor du rêve américain. Derrière le modèle de réussite et l’idée que chaque homme peut se faire lui-même et accéder à la réussite, se cache une pauvreté parfois extrême, l’exclusion de tout un pan de la population qui ne rentre plus (ou n’est jamais rentré) dans les bonnes cases. À la manière d’un Steinbeck, ce livre est un témoignage, un cri d’engagement pour dénoncer les inégalités criantes du système US qui peut générer des cercles vicieux implacables où chacun peut glisser lors d’un moment de faiblesse. Perte d’emploi, divorce et ses complications, alcoolisme peuvent entraîner une lente et irrémédiable descente en enfer avec pour terminus le parc public de Boise en ce qui nous concerne aujourd’hui.

Et nous en croisons des destins et des vies brisées dans ce court ouvrage qui condense à merveille pour mieux exposer les difficultés rencontrées par une marge non négligeable d’américains. Ces damnés de la terre sont frustres, parfois repoussants, forts en gueule, désespérés mais ils vivent comme ils peuvent avec l’énergie du désespoir. C’est l’aspect Bukowski de ce livre qui nous donne à voir sans tabou et avec une langue bien rêche parfois les délires d’alcooliques, les engueulades débridées, les éléments de la survie du quotidien avec son lot d’embrouilles et de système D, les détails scabreux de la vie intimes de ces clochards asservis par la vie. On passe vraiment par une palette large d’émotions allant du rire au drame le plus atroce car ici rien n’est exagéré ou artificiel, on respire le parfum de la vie, sa puanteur, son angoisse sourde et sa difficulté. On relativise pas mal sur sa propre condition face à tant de malheurs.

Le héros n’est ni plus ni moins qu’une projection de l’auteur qui a eu une vie bien remplie avec notamment un nombre incalculable d’activités menées dont concierge, ouvrier dans une usine de traitement des eaux usées, routier, ouvrier en bâtiment jusqu’au poste de garde forestier pour les parcs municipaux de Boise, où il a rencontré les futurs protagonistes de son roman. Ce parcours atypique explique le réalisme crû et bouleversant de cette Prière pour ceux qui ne sont rien, une ode à la liberté mais aussi une charge sans concession contre l’Amérique pronée par Trump, entre révolte et ton pathétique.

D’une lecture aisée, très agréablement découpé en chapitres courts se concentrant sur des tranches de vie brutes, ce roman fait passer un moment déroutant et enrichissant au sein de cette faune interlope, miroir négatif de cette Amérique qui s’est rêvée grande à nouveau mais se ridiculise et s’affaiblit dans le monde depuis plus d’un an. Un ouvrage essentiel dans son genre, rude et poétique, une expérience assez bluffante que je vous invite à découvrir au plus vite !

http://cafardsathome.canalblog.com/archives/2018/01/14/36047267.html

Posté par Mr K à 18:14 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , , ,
vendredi 12 janvier 2018

"Comme le cristal" de Cypora Petitjean-Cerf

comme le cristal

L’histoire : Lisette et Ada sont deux cousines. Lisette aime lire et Ada a tout le temps mal quelque part. Lisette rédige des notices fleuries, pimpantes, pour des brochures commerciales, Ada travaille pour une grande surface et est amoureuse du pharmacien. Elles s’entendent comme chien et chat, comme le chaud et le froid ; et entre elles, il y a Franz.

En août 1988, alors qu’ils écoutaient Powerslave d'Iron Maiden, Franz a embrassé sa cousine Ada sur la bouche. Si elle ne s’en souvient plus, lui ne l’a jamais oublié et l’aime encore de cet unique baiser partagé.

Et puis il y a le canapé de leur enfance. Un matin il est posé devant chez Franz, quinze ans après sa disparition dans un camion-benne. Après quelques jours il disparaît à nouveau. Avant de réapparaître. Et encore.

La critique de Mr K : Comme le cristal est le premier ouvrage que je lis de Cyphora Petitjean-Cerf qui a le vent en poupe et a reçu pas mal de critiques élogieuses de divers horizons. Parfois comparée à Anna Gavalda que j’aime beaucoup, je me laissais tenter par cette sortie littéraire du Serpent à plumes, une maison d’édition qui ne m’a jamais déçu. Malgré un démarrage difficile, ce fut encore une fois une belle lecture avec son lot d’émotions variées et un plaisir de lecture optimum.

Je vous parlais d’un début de lecture compliqué car les personnages sont d’un premier abord assez détestables, pénibles et irritants dans leur genre. On a tout d’abord du mal à s’accrocher à eux, à les apprécier et vouloir poursuivre un petit bout de chemin avec eux. Handicapés des sentiments, ressentant une solitude profonde, ils semblent passer à côté de leur vie amoureuse pour diverses raisons. Franz est un ours mal léché qui vit reclus dans sa tanière tout à sa passion d’apiculteur et de métalleux (un intégriste fan d’Iron Maiden). Ada, sa cousine, est une hypocondriaque obsessionnelle dernier degré qui travaille comme responsable du rayon lingerie de l’hypermarché du coin et voue une fascination sans borne à son pharmacien attitré. Enfin, Lisette est une crème, la bonté incarnée d’une niaiserie sans borne, toujours prête à aider les autres sans jamais vraiment s’occuper d’elle. D’autres personnages gravitent autour du trio : une boulangère à bout de souffle qui ne supporte plus son jeune fils (des passages bien thrash et fun), une jardinière haute en couleur, un pharmacien et un chef d’agence immobilière qui semblent inaccessibles aux deux cousines.

Peu à peu, la mayonnaise prend et l’on va comprendre les rapports parfois étranges qui les unissent et l’évolution radicale prise par certains personnages. Il est question de frustration par exemple, d’un souvenir vivace qu’on ne peut effacer et qui refait sortir des émotions perdues depuis longtemps et des questions commençant par la si pratique formule Et si, j’avais... Le poids de l’éducation, des habitudes de famille qui construisent l’individu, le façonnent et peuvent parfois le faire dévier vers des comportements outranciers (Ada en est un très bel exemple). C’est aussi avec Lisette un beau focus sur la peur de l’autre, de ce qu’il pense, l’angoisse de mal faire avec un stress qui peut nous tétaniser lorsque l’on se met trop la pression. Nos personnages principaux ont tous du mal à gérer leur vie à leur manière, ils ont des soucis en terme de sociabilisation et d’estime de soi. Ce qui au départ peut s’avérer troublant voir irritant en devient touchant quand on apprend à mieux les connaître. Un beau tour de force que ce roman à ce niveau là qui fait la part belle à la réflexion sur soi, l’introspection mais aussi aux blocages qui nous empêchent par moment d’avancer.

Comme élément déclencheur, un apport fantastique étonnant avec un canapé qui apparaît et disparaît. Il a fait partie de la vie des cousins pendant leur jeunesse et son retour impromptu (Comment ? Pourquoi ?) va réveiller des choses, remuer le passé et peu à peu agir sur la vie si millimétrée des personnages engoncés dans leurs certitudes et leurs habitudes de vie. D’abord fugace l’effet va prendre de l’ampleur et emporter très loin Franz, Ada et Lisette ainsi que le lecteur totalement pris par cette histoire en apparence simpliste mais qui s’avère profonde et émouvante à souhait. Délire hallucinatoire ? Farce ? Coup monté ? Quoiqu’il en soit, ce canapé a un rôle de catalyseur et va permettre aux principaux personnages de progresser et de tendre vers un avenir meilleur.

D’une lecture aisée, très rapide, la langue épurée de prime abord gagne en densité comme les multiples couches d’un mille-feuilles que l’on se prend à déguster lentement. Le ton est juste, plein d’humanité dans sa complexité. Les rapports humains sont ici purs et simples dans leur grande variété et nous renvoient bien souvent à des situations que l’on a pu connaître. Tristesse, humour, cynisme se mêlent pour donner une lecture unique et assez bluffante dans son genre. L’année 2018 commence décidément très bien !

Posté par Mr K à 18:05 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,
mercredi 10 janvier 2018

"Le Pêcheur" de Clifford D. Simak

14463672421

L’histoire : Finalement les fusées étaient trop lentes. Mieux valait confier l'exploration spatiale à des hommes aux pouvoirs télékinésiques prononcés. Leurs facultés psy leur permettaient, sans se déplacer, de projeter leur esprit jusqu'aux étoiles. Leur centre, surnommé l'Hameçon, commercialisait ensuite les idées et les techniques que les explorateurs avaient rapportées des planètes lointaines.

Lorsque Shepherd Blaine ramène une entité extraterrestre qui a pénétré dans son esprit, il sait que l'Hameçon, ne prendra pas de risques : dans ce cas-là, on supprime l'explorateur. Il doit fuir. Mais, hors de l'Hameçon, les hommes doués de facultés psy sont massacrés par la foule qui a peur d'eux. Blaine est donc perdu. Toutefois, il n'est plus seul désormais, une entité aux pouvoirs inconnus l'habite...

La critique de Mr K : Ça fait déjà un petit bout de temps que j’étais tombé sur cet ouvrage de Simak, un auteur de l’âge d’or de la SF US que j’aime pratiquer à l’occasion. Il faut dire que je ne me suis jamais vraiment remis du choc de ma lecture de Demain les chiens, un classique de la SF prospective et inventive. Le Pêcheur ne navigue clairement pas dans les mêmes eaux, l’auteur produisant ici un ouvrage de série B type, qui a pour but principal de divertir. Cependant, on peut compter sur Simak pour y introduire quelques éléments de réflexion sur le genre humain. Au final, cette lecture fut une belle expérience.

Sheperd Blaine est un explorateur des temps futurs. La science ayant échoué à réussir à envoyer des hommes loin et très longtemps, elle s’est rabattue sur les possibilités qu’offrait l’esprit avec le développement des voyages psychiques. Chaque "voyageur" explore donc des mondes lointains et essaie d’en ramener des souvenirs et des données qui sont ensuite exploités pour faire progresser l’humanité. Sheperd n’en est pas à son premier voyage quand il revient dans la base en compagnie d’une présence incongrue au fond de son cerveau, une entité extra-terrestre intelligente et curieuse. Ni une ni deux, il s’enfuit le plus loin possible de ses collaborateurs car il se sait condamné car tout contact direct est interdit avec des êtres venus d’ailleurs. Commence alors une fuite en avant qui le verra combattre ses anciens alliés et essayer d’échapper à un monde replongé dans l’obscurantisme chassant toutes les manifestations scientifiques qui sont sources de mal pour eux, les vieilles superstitions étant revenues au goût du jour. Autant vous dire que ce n’est pas gagné pour lui !

Le roman commence dare-dare avec le retour sur terre de Sheperd qui doit prendre immédiatement la décision qui va faire basculer sa vie dans une course sans fin. Le rythme ne se relâche plus jamais, laissant libre cours à une course poursuite dantesque qui voit le héros s’engluer dans un monde transformé en gigantesque toile d’araignée pour un être comme lui. Traître aux yeux de ses anciens compagnons, il représente une sérieuse menace aux yeux des humains dits normaux c’est-à-dire sans pouvoirs psy. Il trouvera donc nombre d’obstacles sur sa route, devra démêler faux-semblants et situations inextricables (sur qui peut-il compter ? Comment échapper à une foule en colère ? Comment apprivoiser l’entité qui lui parle dans ses pensées ?). La tension semble ne jamais devoir retomber et Sheperd est soumis à rude épreuve et devra faire preuve de la plus grande prudence et d’une adaptabilité sans faille.

La télékinésie au centre récit est très bien rendue car Sheperd peut en effet lire dans les pensées des uns, envoyer des images dans l'esprit des autres et communique avec son passager intérieur. Ces passages efficaces rajoutent une touche bien délirante à l’ensemble. De plus, comme dans beaucoup d’ouvrage de Simak le livre sent bon la nature, la bonne terre avec des passages descriptifs très poétiques lorsque le héros remonte une rivière en canoë ou grimpe un chemin escarpé à travers les collines ou les montagnes. Rappelons que Simak était un amoureux de la nature qu’il aimait introduire dans ses ouvrages de SF, comme une sorte de mythe du Paradis perdu que les héros essaient de retrouver à travers leurs pérégrinations. Ces passages ici, même s’ils n’effacent pas les tensions sous-jacentes, introduisent une certaine forme de douceur, d’accalmie devant les problèmes soulevés par la situation précaire du héros. Encore un bon point !

On retrouve ici tout le talent de conteur de Simak avec sa langue souple et efficace qui alterne moments de bravoure et apports contextuels finement entremêlés, brossant un monde futuriste inquiétant car redevenu rétrograde et méfiant. L’humain est véritablement un loup pour l’humain dans ce récit impitoyable et sans réel espoir apparent pour ces humains aux capacités psy pourchassés sans vergogne par les apôtres d’un ordre moral rigide et intolérant. Bien que moins présentes que dans d’autres ouvrages du maître, ses thématiques bien qu’effleurées restent prégnantes et apportent une densité intéressante à une histoire plutôt classique où toute surprise semble absente quand on est un vieux briscard de la lecture SF tel que moi. Rien de rédhibitoire en terme de plaisir de lecture pour autant, on passe un bon moment et aucun regret ne pointe à l’horizon lorsque l’on referme définitivement le volume. Avis aux amateurs !

Autres lectures de Clifford D. Simak chroniquées au Capharnaüm Éclairé:
Demain les chiens
L'empire des esprits
Mastodonia
Carrefour des étoiles
- Les Visiteurs

Posté par Mr K à 18:50 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,
lundi 8 janvier 2018

"Héros secondaires" de S. G. Browne

heros secondairesL'histoire : Convulsions. Nausées. Migraines. Gain de poids soudain. Pour les fantassins de l'industrie pharmaceutique présents sur la ligne de front de la science médicale – un petit groupe de volontaires qui testent des molécules expérimentales contre rémunération – ces effets secondaires courants sont un petit prix à payer pour défendre leur droit à la vie, à la liberté et à la recherche des antidépresseurs.

Lloyd Prescott, trente ans, gentil loser qui gagne sa vie en enchaînant les essais cliniques quand il ne pratique pas une forme de mendicité créative, est le premier du groupe à remarquer les conséquences très étranges (voire paranormales...) de l'exposition pendant des années à des molécules pas tout à fait certifiées. Ses lèvres s'engourdissent, il est balayé par une vague d'épuisement, et à l'instant même, un inconnu s'écroule devant lui dans la rue, victime d'une narcolepsie foudroyante...

Ses potes cobayes et lui se découvrent ainsi de drôles de superpouvoirs, soudain capables de projeter sur autrui toute une panoplie d'effets secondaires handicapants !

Au cœur de la nuit, un nouveau comité de justiciers fait régner la terreur chez les pseudos caïds – ceux qui visent toujours les plus faibles – à coup de convulsions, de vomissements, d'eczéma fulgurant... Les mendiants de New York ont trouvé leurs défenseurs. Mais les superpouvoirs (et les capes colorées) suffisent-ils à faire des superhéros ? Et quand la menace devient sérieuse, Lloyd et ses amis héros malgré eux seront-ils à la hauteur ?

La critique Nelfesque : "Héros secondaires" signe le retour de S. G. Browne dans nos librairies pour notre plus grand plaisir ! Cet auteur est une perle pour nous narrer des histoires ancrées dans notre époque, soulevant des questionnements actuels mais sans lourdeurs, sans fatalisme et avec beaucoup d'humour. Le fond n'est pas drôle très souvent mais la forme est savoureuse.

Ici, nous suivons Lloyd et sa bande de copains, tous cobayes professionnels. Les labos n'ont plus de secret pour eux tant ils ont écumé leurs locaux pendant de nombreuses heures. Un peu paumés, ils forment une bande de gentils losers qui se rassemblent régulièrement pour partager leurs dernières expériences de testeurs de produits pharmaceutiques. Qui a mal où ? Qui supporte quoi ? Qui a un bon plan à partager pour gagner un max de tune sans trop de contraintes ? Car pour eux, ingurgiter 3 fois plus de médicaments à 30 ans qu'une personne âgée de 90 ans est de l'argent facilement gagné. Mais à quel prix ?

Le jour où ils vont découvrir que les expériences auxquelles ils s'exposent depuis des années ont développé chez eux des pouvoirs étranges, la question de savoir ce qu'ils vont faire de leur vie va se poser. Entre critique de notre société, de la course à l'argent, des difficultés de trouver un emploi décent, de la solitude de notre XXIème siècle, "Héros secondaires" tire le portrait de mecs lambda dont le destin va être chamboulé par quelques molécules chimiques. On nage en plein WTF par moments et on en redemande. Super-héros des temps modernes, ils vont apprendre à connaître et à maîtriser leurs nouveaux pouvoirs. Qui n'a jamais rêvé de voler, de respirer sous l'eau ou encore de se rendre invisible !? Eux sans doute ! Mais ce n'est pas cela qui les attend. Leurs pouvoirs sont bien moins spectaculaires. Pendant que l'un provoque des geysers de vomissements sur ses victimes, un autre l'endort, lui fout la gaule ou encore le couvre instantanément de plaques d'urticaires. En effet, ça fait moins rêver...

Et pourtant, en y réfléchissant bien, ces super-pouvoirs peuvent être utiles à un bien commun. Ils vont alors unir leurs forces afin de débarrasser le monde (ou du moins leur ville, commençons petit) de l'injustice et l'incivilité. Au secours des laissés-pour-compte, ils vont mettre en place un plan d'action et patrouiller sans relâche. De l'apprentissage à la maîtrise de leur art, ces héros secondaires sont savoureux et l'ensemble est jubilatoire. Avec eux, les machos prétentieux, les petits caïds et les voleurs en prennent pour leur grade !

S. G. Browne nous livre ici, une fois de plus, un roman très drôle qui sous ses aspects "gros sabots" n'est pas dénué de finesse. Pour qui veut bien voir en dessous de la coquille faite de vomi, de sperme, de rougeur (toute une carapace répugnante et loin du glamour) et de l'humour potache, ce roman est criant de réalisme. Malin et intelligent, avec une petite dose de fantastique et une écriture unique, l'auteur pointe du doigt ce qui ne tourne pas rond dans notre monde. Sa marque de fabrique. A lire !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Eclairé :
- "La Destiné, la Mort et moi, comment j'ai conjuré le sort"
- "Le Jour où les zombies ont dévoré le Père Noël"
- "Comment j'ai cuisiné mon père, ma mère et retrouvé l'amour"

samedi 6 janvier 2018

"Ariane" de Myriam Leroy

ph_couv_159

L’histoire :  Quand j’ai eu douze ans, mes parents m’ont inscrite dans une école de riches. J’y suis restée deux années. C’est là que j’ai rencontré Ariane. Il ne me reste rien d’elle, ou presque. Trois lettres froissées, aucune image. Aucun résultat ne s’affiche lorsqu’on tape son nom sur Google. Ariane a vécu vingt ans et elle n’apparaît nulle part. Quand j’ai voulu en parler, l’autre jour, rien ne m’est venu. J’avais souhaité sa mort et je l’avais accueillie avec soulagement. Elle ne m’avait pas bouleversée, pas torturée, elle ne revient pas me hanter. C’est fini. C’est tout.

Elles sont collégiennes et s’aiment d’amour dur. L’une vient d’un milieu modeste et collectionne les complexes. L’autre est d’une beauté vénéneuse et mène une existence légère entre sa piscine et son terrain de tennis. L’autre, c’est Ariane, jeune fille incandescente avec qui la narratrice noue une relation furieuse, exclusive, nourrie par les sévices qu’elles infligent aux autres. Mais leur histoire est toxique et porte en elle un poison à effet lent, mais sûr.

La critique de Mr K : Voyage en terres littéraires belges aujourd’hui avec ce roman tout juste sorti en librairie et qui frappe un grand coup. Ariane de Myriam Leroy est le genre d’ouvrage dont on ne sort pas indemne, court mais fulgurant, c’est un voyage profond et sans fard au centre d’une amitié adolescente qui va finir par déraper et laisser des traces indélébiles. Suivez le guide !

La jeune narratrice débute son histoire par son entrée dans un nouveau collège, elle rentre dans le cercle des "huppés" avec cette institution privée plus stricte qui doit lui ouvrir les portes de la réussite. Elle va y rencontrer Ariane, une jeune fille d’origine indienne au charisme magnétique qui va très vite devenir sa meilleure amie. En pleine adolescence toutes les deux, c’est le temps des changements et notamment de la poussée d’intérêt pour le sexe opposé. Très différentes l’une de l’autre, la fusion opère tout d’abord parfaitement, ne pouvant plus se passer l’une de l’autre c’est le début d’une belle histoire, d’expérimentations diverses et la découverte de l’amitié avec un grand A. Malheureusement, toute passion est destructrice et lorsque le charme n’opérera plus, ce sera le début d’une lente et longue descente en enfer.

L’immersion est quasiment immédiate avec cette narratrice qui revient sur ses jeunes années et qui semble diminuée. On fait tout d’abord connaissance avec elle, jeune fille d’extraction modeste, aux parents ascètes et rigoristes, qui a appris à se contenter de peu. En mal de reconnaissance car possédant une piètre estime d'elle-même, elle va suite à sa rencontre avec Ariane essayer de se calquer sur elle, d’imiter ce modèle d’assurance et de charme. Ariane en effet est son alter ego-négatif, très enjouée, jouant volontiers de son charisme, sûre d’elle. Elle vit dans un environnement complètement différent dans une belle maison et avec une famille vraiment branque, très permissive et même carrément malsaine par moment. Très vite, on se rend compte que la nouvelle amie de l’héroïne est dérangée, décalée et va l’entraîner très loin. Ces deux caractères différents se renvoient constamment la balle durant tout l’ouvrage et donnent une consistance savoureuse (bien que souvent thrash) à cet épisode de vie éprouvant.

C’est peu de dire qu’elles font les 400 coups, Ariane entraînant son amie dans des coups foireux et avilissants. La spirale infernale est en place et l’on sent bien que tout cela va finir en drame. Les repères se floutent, les adultes semblent bien loin de comprendre ce qui se passe vraiment et les deux adolescentes décrochent de la réalité pour vivre dans leur monde, avec leurs propres règles même si à l’occasion l’héroïne peut montrer quelques réticences. La confusion des sentiments est très bien rendues, un mélange unique d’attraction / répulsion relaté avec finesse mais sans chichi, les affres de l’adolescence révélant les doutes et les zones d’ombre propres à cet âge transitoire. Eros et Thanatos sont conviés dans ces pages avec un talent certain pour la narration et la mise en suspens de situations qui de prime abord pourraient paraître caricaturales mais qui par leur développement donnent à voir des destins cruels mais tellement humains...

La lecture bien qu’aisée procure une drôle de sensation. On se plaît à suivre les parcours brisés de ces deux jeunes filles mais un malaise s’installe peu à peu, de plus en plus sourd et très dérangeant. Certaines pages sont ainsi très dures par ce qu’elles impliquent et quand les rapports de force s’inversent tout semble s’écrouler autour de l’héroïne mais aussi du lecteur. C’est assez bluffant et désarçonnant dans son genre. Très bien écrit (quoique parfois un peu trop relevé en niveau de langage pour être crédible à 100%), c’est sur les genoux qu’on finit cette lecture à la fois cruelle et lumineuse par ce qu’elle donne à voir sur nos jeunes et leurs pulsions. Une lecture à recommander fortement pour tous les lecteurs avides d’histoires brutes de décoffrage ayant trait à l’adolescence.

Posté par Mr K à 19:04 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
Tags : , , ,