jeudi 20 octobre 2011

"Les Mange-Rêve : La route du Nord" de Jean-Luc Le Pogam

routedunordL'histoire: 2024. Les ordinateurs des gouvernants ont cerclé l'Europe d'un mur électromagnétique infranchissable, y programmant des hivers de neuf mois, flanqués de températures à -50°. Dessinateurs, peintres, musiciens, danseurs, écrivains ou photographes... Tous sont pourchassés par les Mange-Rêve car leur métier d'artiste est désormais interdit.

2. La route du Nord: Deux cataskis géants! Voilà ce que Torg, Nag et leurs hommes ont vu surgir du bunker aux aurores. Deux vaisseaux des glaces que les Mange-Rêve prennent immédiatement en chasse sans même avoir la moindre idée de la destination des fuyards. Où qu'il ait choisi de se rendre, ce convoi qui file vers le nord ne devra jamais atteindre le but de son voyage.

À bord du Seagull et du Bugale Ar Mor maintenant engagés sur la faille ouest, Iwan, Thibault et Mélanie, conscients de la cible qu'ils représentent pour les Mangeurs, poussent avec Yvon et Jack les machines au maximum de leur puissance, à la limite de la rupture.

Mais, avec un thermomètre à -50°, des aubes blanches, des tempêtes de neige et la pression de poursuivants en motos-neige, la vie se fait au fil des jours de plus en plus difficile... Surtout quand la malchance se met de la partie!

La critique de Mr K: C'est avec un plaisir non feint que je me suis replongé dans les pérégrinations de Jack, Yvon, Mélanie, Iwan et Thibault dans le volume 2 de la série des Mange-Rêve, "La route du Nord". J'avais très apprécié le précédent opus ("Le grand dérèglement") et j'avais hâte de connaître la suite.

"La route du Nord" s'apparente sur bien des rapports à un road-movie. On suit tout au long de ce livre, la course poursuite en terre bretonne entre nos héros et les terribles brigades qui les ont pris en chasse à la fin du volume 1. C'est l'occasion pour l'auteur de peaufiner le background ambitieux de son œuvre en essaimant çà et là des éléments de réponse sur les catastrophes sismiques intervenues auparavant (la fameuse faille) et sur l'État totalitaire mis en place par Bogdich. Soyons clairs, n'attendez pas de réponses précises dans ce tome 2, c'est prévu pour la suite...

Nous entrons, dans "La route du Nord", dans l'intimité des cinq principaux héros. Les rapports entre jeunes gens et anciens sont à cet égard particulièrement bien rendus entre solidarité, amour et fous rire (j'ai bien ri à deux passages, chose rare quand je lis en général). Les vieux de la vieille sont toujours aussi attachants mais ils laissent davantage voir leurs faiblesses bien humaines. On se surprend plusieurs fois à trembler face aux péripéties qu'ils doivent affronter. Les rapports entre générations sont empreints de respect mutuel, chose bien agréable à lire face à l'état actuel des choses dans notre société. C'est aussi pour deux protagonistes, l'apprentissage de l'Amour, ce qui donne lieu à des passages tantôt attendrissants tantôt comiques (que c'est maladroit un ado quand même!). À la faveur d'un changement de point de vue, on se retrouve en compagnie de la brigade des Mange-rêve et l'on peut mesurer à cette occasion l'étendue de leur haine viscérale de ceux qu'ils pourchassent et leur degré d'embrigadement dans le système mis en place.

Le rythme reste lent dans ce volume, l'auteur comme dit précédemment cisèle davantage les rapports entre les personnages qu'il ne fait progresser son intrigue générale. Pour autant, les morceaux de bravoure ne manquent pas avec notamment l'avarie que subit l'un des deux cataskis et une attaque musclée des chasseurs de rêveurs. C'est aussi au détour d'une trahison, l'occasion pour les jeunes de se frotter au monde réel et de réfléchir à la notion de confiance et de solidarité. Malgré leurs interrogations quant à leurs proches disparus, la meute lancée à leurs trousses, ils prennent conscience que c'est ensemble et soudés qu'ils parviendront à surmonter leurs difficultés. Loin du pathos, c'est à travers toute une série de sentiments et d'émotions contradictoires qu'ils tracent leur chemin intérieur.

Lu très rapidement et avec plaisir, le livre nous laisse avec les héros en vue de leur objectif: la mystérieuse forteresse de Tombmor qui donne son titre aux deux ouvrages suivants de la série des Mange-rêve. Affaire à suivre donc!

A lire également:
"Les Mange-Rêve : Le Grand Dérèglement"

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mercredi 19 octobre 2011

"Le Tailleur de pierre" de Camilla Läckberg

tailleurL'histoire: "La dernière nasse était particulièrement lourde et il cala son pied sur le plat-bord pour la dégager sans se déséquilibrer. Lentement il la sentit céder et il espérait ne pas l'avoir esquintée. Il jeta un coup d'oeil par-dessus bord mais ce qu'il vit n'était pas le casier. C'était une main blanche qui fendit la surface agitée de l'eau et sembla montrer le ciel l'espace d'un instant.
Son premier réflexe fut de lâcher la corde et de laisser cette chose disparaître dans les profondeurs..."
Un pêcheur de Fjällbacka trouve une petite fille noyée. Bientôt, on constate que Sara, sept ans, a de l'eau douce savonneuse dans les poumons. Quelqu'un l'a donc tuée avant de la jeter à la mer. Mais qui peut vouloir du mal à une petite fille?
Alors qu'Erica vient de mettre leur bébé au monde et qu'il est bouleversé d'être papa, Patrik Hedström mène l'enquête sur cette horrible affaire. Car sous les apparences tranquilles, Fjällbacka dissimule de sordides relations humaines - querelles de voisinage, conflits familiaux, pratiques pédophiles - dont les origines peuvent remonter jusqu'aux années 1920. Quant aux coupables, ils pourraient même avoir quitté la ville depuis longtemps. Mais lui vouer une haine éternelle.

La critique Nelfesque: Me voici plongée dans la lecture d'une nouvelle aventure d'Erica Falck et Patrik Hedström, avec ce troisième tome de Camilla Läckberg qui m'a été offert pour mon anniversaire par mes beaux-parents (ne me souhaitez pas "bon anniversaire", je suis affreusement en retard pour la mise en ligne de ce billet!).

J'aime cet auteur, j'aime la littérature qui vient du froid, j'aime l'ambiance qui se dégage de ces romans et l'attachement que l'on peut éprouver pour les personnages de cette saga. C'est donc presque conquise d'avance que j'ai entamé la lecture de ce "Tailleur de pierre".

Dans ce présent volume, Erica Falck vient d'accoucher. De grands bouleversements dans sa vie, un baby blues pointant le bout de son nez, elle est beaucoup plus en retrait dans l'enquête. Pour les fans de ce personnage, la déception peut poindre mais elle ne sera pas en reste pour autant et tiendra un rôle important dans la trame de l'histoire. Elle est encore bien présente, n'ayez pas d'inquiétude! C'est par là même, l'occasion de découvrir plus en profondeur le personnage de Patrik Hedström. Dans "Le Tailleur de pierre", c'est lui qui mène la barque. 

Le roman démarre sur les chapeaux de roue avec la découverte d'un corps qui n'est autre que celui de la fille d'une amie proche d'Erica. Qui peut bien vouloir la mort d'un enfant? Quels secrets pèsent sur cette famille? Que vient faire l'histoire de ce tailleur de pierre surgissant du passé et qui vient égrainer le récit? Autant de questions qui hantent le lecteur avec comme trame de fond la condition féminine, les ambitions et la maternité. L'histoire se déroulant dans les années 20 est vraiment digne des plus grandes saga familiales et montre comment l'éducation façonne toute une vie. Les personnages sont forts, orgueilleux et rancuniers.

D'autres thèmes sont présents dans ce roman. Celui de la jalousie et des querelles de voisinage principalement, laissant entrevoir quelques pistes pour la fin du roman mais baladant plus le lecteur qu'autre chose... Le syndrôme d'Asperger, sorte d'autisme, est également mis en avant. Pour beaucoup de lecteurs ce sera l'occasion d'une découverte de cette maladie peu connue du grand public. Avec son personnage atteint de ce syndrôme, Camilla Läckberg évoque le poids du regard sur les gens "différents" et les à priori liés à cette maladie.

Vous l'aurez compris, ce Läckberg ratisse large! Pour moi, c'est pour l'instant le meilleur de la saga. Le lecteur connait maintenant bien les personnages, prend plaisir à les retrouver et à faire la connaissance de nouveaux qui ne sont pas en reste question drames familiaux et destins torturés... Pour couronner le tout, l'enquête est vraiment prenante. Une lecture que je conseille bien évidemment!

A lire également:
- "La Princesse des glaces"
- "Le Prédicateur"

mardi 18 octobre 2011

"Dans les bois éternels" de Fred Vargas

vargasL'histoire:
- Danglard, la voyez-vous? demanda Adamsberg. L'Ombre?
Le commandant revint sur ses pas, tournant les yeux vers la fenêtre et vers la pluie qui assombrissait la pièce. Mais il était trop fin connaisseur d'Adamsberg pour se figurer que le commissaire lui parlait du temps.
- Elle est là, Danglard. Elle voile le jour: Vous la sentez? Elle nous drape, elle nous regarde.
- Humeur sombre? suggéra le commandant.
- Quelque chose comme cela. Autour de nous.
Danglard passa la main sur sa nuque, se donnant le temps de la réflexion. Quelle ombre? Quand, où, comment?
- Depuis quand? demanda-t-il.
- Peu de jours après que je suis revenu. Elle guettait peut-être avant, rôdant dans nos parages.

La critique de Mr K: Je vous propose aujourd'hui, un petit séjour livresque en compagnie d'un personnage que j'affectionne tout particulièrement: Jean Baptiste Adamsberg, commissaire aux méthodes et aux manières peu orthodoxes, héros emblématique de la romancière Fred Vargas. Dans ce dixième polar de l'auteur, il est aux prises avec le fantôme d'une religieuse assassinée qui hante son nouveau logement, deux cadavres de fossoyeurs amateurs retrouvés dans le quartier des puces de Saint Ouen, une infirmière serial-killeuse (ça se dit?) et des cerfs au cœur arraché découverts au petit matin par des promeneurs horrifiés dans la campagne normande. Bien malin qui pourrait y voir un lien, Adamsberg va s'y atteler avec toute son équipe que l'on commence à bien connaître à force de les fréquenter roman après roman.

Vargas chez moi, c'est comme les bons chocolats: ça fond dans la bouche. C'est un petit plaisir que je m'offre à l'instar d'un Michael Connelly. Ça ne révolutionne pas la littérature mais on est quasiment sûr de passer un bon moment en compagnie de personnages que l'on apprécie et dont on suit à la fois la vie privée et les méandres de leur enquête. Au fil des lectures, Adamsberg flic rêveur, poète à ses heures, assez sombre, n'arrive pas à stabiliser sa relation avec Camille. La nouveauté dans ce roman, c'est qu'elle a donné naissance à leur fils mais pour au moins la dixième fois, ils se sont à nouveau séparés. Cela donne des moments assez pathétiques où le commissaire ressasse son aigreur et ses remords. Touchant est le mot qui revient souvent quand je pense à ce personnage ombrageux aux intuitions géniales quand il s'agit de traquer les criminels.

C'est aussi avec un plaisir certain que l'on retrouve Danglard, son second. Véritable puits de science (il sait tout sur tout), rigide, limite alcoolique, mais toujours un appui sans faille pour son patron. On découvre dans ce roman sa sainte horreur des cadavres en décomposition et son attachement particulier au commissaire. On retrouve aussi toute une foule de personnages secondaires dont la plupart appartiennent à la brigade que commande Adamsberg. Véritable petite famille, ça jase, ça doute mais ça se sert les coudes! Même le chat de la brigade a un rôle important dans ce livre alors qu'il se contente en général de dormir sur la photocopieuse encore chaude. Certes le passage est peu réaliste (j'ai vu pas mal d'avis négatif sur ce pistage félin) moi ça m'a plutôt fait rire! Et puis quand il s'agit de chat, je pardonne tout!

Autres motifs de satisfaction, l'écriture! Vargas n'a pas son pareil pour nous plonger dans les discussions de bistrot, dans la ruralité dans ce qu'elle a de plus truculente et d'authentique sans pour autant s'en gausser. Querelles de clochers, figures locales prennent vie sous un souffle parfois épique. J'ai adoré les passages où Adamsberg se rend en Normandie pour enquêter sur les morts suspectes de cervidés et où il doit se faire une place à une table autour de laquelle sont assis des vieux de la vieille dignes des tontons flingueurs avec l'ancêtre à la langue franche et fleurie. J'ai beaucoup ri entre réflexions acerbes, pensées internes et analyses du commissaire.

Malheureusement tout a une fin, surtout les grands plaisirs. Ce fut une lecture rapide et très agréable comme quand on retrouve des copains qu'on n'a pas vu depuis longtemps, à la différence qu'ici je me suis bien fait cueillir par le dénouement alors qu'avec les potes on sait comment ça finit. Un excellent Vargas!

Déjà lus et appréciés du même auteur:
- L'Homme à l'envers
- Sous les vents de Neptune

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jeudi 13 octobre 2011

"La Salamandre" de Jean-Christophe Rufin

lasalamandreL'histoire: Catherine, dont la vie s'organisait autour du travail avec la haine des dimanches, le secours de la télévision, l'affection d'un chat et l'usage fréquent des somnifères, tourne le dos à la France pour s'installer au Brésil. Dépassant sa condition de touriste, elle quitte l'univers des agences de voyages pour celui des favelas. La violence avec laquelle les gens se traitent entre eux ne lui est alors plus épargnée.

La critique de Mr K: J'avais beaucoup apprécié ma lecture de Rouge Brésil du même auteur. Je me suis dit que ce serait bien dommage de ne pas retenter l'expérience Rufin et sur un site de troc, j'ai récupéré La Salamandre dont la réputation était plutôt flatteuse. Il s'agit ici d'un récit sans concession d'une femme qui du jour au lendemain va décider de changer radicalement de vie, qui va se perdre en chemin et se précipiter vers sa propre perte. Dit ainsi, on peut se dire que des bouquins comme ça il y en a plein... Et pourtant, je ne m'attendais vraiment pas à être chamboulé à ce point.

N'y allons pas par quatre chemins, c'est rude et le final est ignoble. Le personnage de Catherine ne me plait pas, cette femme, ses habitudes, son caractère me sont étrangers et à aucun moment je n'ai eu de sympathie pour elle. Et puis, il y a la rencontre avec le beau et jeune Gil, et on sait d'emblée que les ennuis l'accompagnent. On a envie de dire à Catherine d'arrêter les frais, de se reprendre mais la fin se devine aisément. Elle rompt ses digues intérieures qu'elle avait bâti tout au long de son existence quitte à devenir complètement conne. Pour un peu, je lui en voudrais! La fin m'a donné raison et m'a laissé pantois. Dire que c'est tiré de faits réels!

On retrouve dans ce roman tout le talent de Rufin pour évoquer le lointain et l'ambivalence des destinations de rêve. Les couleurs et le soleil qui éclatent au prime abord, et puis peu à peu la saleté, la pauvreté criminelle et la perversion cachée aux yeux des touristes apparaissent et surgissent au détour d'une rue, d'une nuit. Bien loin des images véhiculées sur le Brésil, c'est un pays dans tous ses contrastes et sa complexité qui est abordé ici sans concession et sans fausse pudeur. La descente aux enfers de l'héroïne n'en est que plus dramatique et éprouvante.

Une bonne lecture qu'il faut éviter de lire avant de partir en Amérique du sud!

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lundi 10 octobre 2011

"1Q84: Livre II, Juillet - Septembre" d'Haruki Murakami

1q84-livre-2L'histoire: Les choses qui restent enfermées dans notre cœur n'existent pas en ce monde. Mais c'est dans notre cœur, ce monde à part, qu'elles se construisent pour y vivre.
Le Livre 1 a révélé l'existence du monde 1Q84.
Certaines questions ont trouvé leur réponse.
D'autres subsistent: qui sont les Little People? Comment se fraient-ils un chemin vers le monde réel? Pourquoi deux lunes dans le ciel? Et la chrysalide de l'air, est-elle ce lieu où sommeille notre double?
Ceux qui s'aiment ne sont jamais seuls.
Le destin de Tengo et d'Aomamé est en marche.

La critique de Mr K: Vu l'engouement qui me possédait littéralement pendant ma lecture du volume 1, j'ai pris mes précautions et je suis allé m'acheter le deuxième volume avant la fin du volume précédent. Je vous l'ai dit précédemment, ce livre est une tuerie et se révèle extrêmement addictif. C'est donc tout naturellement que j'ai enchaîné directement sur le Livre 2 couvrant l'année 1984 (1Q84?) sur les mois de juillet à septembre.

On retrouve donc Tengo et Aomamé pour la suite de leurs existences qui sont de plus en plus placées sous le signe de l'étrange. Un étau invisible semble se resserrer autour d'eux, les événements inexplicables se multiplient et les révélations vont s'enchaîner pour mieux déboucher sur de nouvelles interrogations. Plus que jamais, la tension est palpable et ce volume est à classer sous le sceau de l'isolement et du questionnement de soi.

Après le coup de maître du Livre I, l'effet de surprise n'est plus là mais pour autant le lecteur ne peut relâcher son attention et son intérêt de l'univers décalé qui nous est présenté. La "faute" à l'écriture et le récit de Murakami qui entretient à merveille le suspens et multiplie les pistes d'interprétation possibles. Loin de baisser en intensité, 1Q84 se renouvèle sans cesse, se nourrissant des zones d'ombre pour étoffer le background et le récit principal. Des clefs ont été livrées mais finalement, les portes se multiplient avec l'impression d'être manipulé par un marionnettiste hors pair... Et c'est le cas! Murakami nous amène là où il veut quand il le veut, il est donc impossible d'échafauder la moindre théorie ou alors elle se révèle fausse. En tous les cas pour moi, je me suis à chaque fois cassé les dents et il me tarde d'avoir les réponses qu'apportera forcément le dernier volume.

L'ambiance lynchienne à souhait est toujours présente, on explore encore plus profondément les confins de la psyché des personnages et certains personnages secondaires prennent de l'épaisseur. Les légers décalages deviennent de véritables gouffres et l'instabilité s'installe, bousculant les normes, déstabilisant les protagonistes et réjouissant au plus haut point le lecteur que je suis (c'est mon côté sadique!). La conclusion de ce volume est abrupte et sans appel... connaissant désormais un peu mieux l'auteur, j'imagine que la suite nous réserve bien des surprises. Vivement 2012!

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vendredi 7 octobre 2011

"Le Livre noir de l'agriculture" d'Isabelle Saporta

livrenoiragriL'histoire : Vous souvenez-vous des Shadoks, ces étranges oiseaux qui passaient leur vie à pomper, pomper, pomper et à inventer des machines toujours plus absurdes ? Les Shadoks, aujourd’hui, c’est nous, ou plutôt notre agriculture. Malgré son coût prohibitif, celle-ci ne respecte ni le pacte social qui la lie aux paysans, ni le pacte environnemental qui la lie aux générations futures, ni même le pacte de santé publique qui la lie à chacun de nous. Les ressources d’eau sont gaspillées, polluées. Nous recevons chaque jour dans nos assiettes notre dose de pesticides et autres résidus médicamenteux. L’agriculteur ne s’en sort plus, et il est injustement voué aux gémonies, lui qui n’est que le bouc émissaire d’un système qu’il subit. La confiance est rompue.
Pendant deux ans, Isabelle Saporta a parcouru les campagnes françaises. Dans cette enquête, elle met au jour l’absurdité du système, en le remontant de la fourche à la fourchette, du cours d’eau pollué aux cancers environnementaux provoqués par les pesticides, des animaux trop traités à l’antibiorésistance.
La conclusion semble s’imposer : puisque notre agriculture pose plus de problèmes qu’elle n’en résout, il est urgent de changer de cap et de revenir à davantage de raison. Mais si tout le monde s’accorde sur le constat d’échec, aucun responsable politique ne veut prendre le risque de s’attaquer aux fondements de l’agriculture intensive.
Loin de se contenter de brosser un tableau alarmiste, Isabelle Saporta avance des solutions simples. Pour les trouver, il suffit de savoir écouter ceux qui connaissaient le monde avant son délire productiviste. Ceux qui, aujourd’hui, travaillent d’arrache-pied à remettre les champs dans les sillons du bon sens paysan.

La critique Nelfesque : Cela fait plusieurs mois que j'ai lu cet essai d'Isabelle Saporta et il est encore bien présent dans mon esprit aujourd'hui. Il me fallait du temps pour le "digérer". Non pas qu'il soit difficile à comprendre mais parce que les propos qui sont tenus dans ce livre sont lourds de conséquences...

Je suis ressortie de cette lecture complètement révoltée et dégoutée. J'ai d'abord pensé arrêter de manger, arrêter de boire aussi, avant d'atteindre un point de non retour, mais en y réfléchissant bien, ce n'était pas une position vraiment tenable... Alors j'ai changé ma façon de consommer, j'étais déjà sensibilisée aux problèmes d'écologie mais ce livre a été comme un coup de poing.  On crève à petit feu, on tue la planète et rien n'est fait pour inverser la tendance ! Comment rester de marbre face aux révélations faites dans ce livre (révélations qui n'en sont pas tout à fait pour qui se tient au fait des choses, mais qui réveillent le citoyen moyen) ? Dans cet essai il est question de cochon, génétiquement modifié pour assurer un rendement rentable au péril de la santé de ces animaux et au péril de notre santé, à nous consommateurs. Il est aussi question de l'eau, complètement polluée par l'agriculture intensive, des algues vertes, des légumes et de la culture hors sol qui est une aberration nous faisant avaler toujours plus de pesticides et de fongicides, de pommes de terre, calibrées et nettoyées pour nos beaux yeux (parce qu'une pomme de terre sans terre c'est plus sexy) et pour les tapis roulants des caisses de supermarché que les saletés enrayaient, des céréales cultivées en bordure d'autoroute et qui nous font ingérer des résidus de pneus (!!!)... Autant de malbouffes qui nous font grossir même en mangeant équilibré !

Tout le long de ce livre, on a envie de vomir, d'envoyer valser les grandes enseignes de la distribution et de se réfugier dans la Creuse pour faire pousser nos légumes et élever nos animaux. Malheureusement, même là bas, le constat est rude...

Mais "Le Livre noir de l'agriculture" ne fait pas que pointer du doigt ce qui va mal, il met aussi en lumière le fait que l'Etat dépense des miliards pour essayer d'inverser la balance en utilisant la mauvaise logique (en y réfléchissant bien, ça aussi c'est quelque chose "qui va mal"... mais il parait qu'il faut s'indigner !). Au lieu de revenir à une agriculture saine et raisonnée, avec tout bêtement des animaux dans des prés, des légumes dans de la terre, et en ayant à l'esprit que c'est la qualité qui devrait prévaloir sur la quantité (et donc le profit), tels des Shadoks, nous continuons de creuser un peu plus profond dans le non sens. L'exemple des algues vertes est édifiant ! Nous savons pourquoi ces algues prolifèrent et plutôt que de faire en sorte que ce ne soit plus le cas, l'Etat réfléchi à la mise en place d'un système permettant de transformer ces algues vertes en électricité ! Bilan de l'opération ? Des miliards d'euros ! Au secours...

A la sortie de ce livre, j'ai entendu des interviews d'Isabelle Saporta à la radio. En plus d'être stimulante à lire, elle est aussi très spontanée et amusante à entendre. Certes les choses vont mal mais elle les relate de façon fraîche et sans se prendre au sérieux. Comme n'importe quel habitant de cette planète, elle est touchée par le caractère tragi-comique de la situation.

Je vous conseille vivement la lecture de cet essai pour arrêter de vivre comme des moutons, la bouche grande ouverte à avaler toutes les saletés qui nous sont vendues et pour inverser la vapeur... tant qu'il en est encore temps.

mercredi 5 octobre 2011

"Un employé modèle" de Paul Cleave

employeL'histoire: Christchurch, Nouvelle-Zélande.
Célibataire, aux petits soins pour sa mère, Joe Middleton travaille comme homme de ménage au commissariat central de la ville. Ce qui lui permet d'être au fait des enquêtes criminelles en cours. En particulier celle relative au Boucher de Christchurch, un serial killer accusé d'avoir tué sept femmes dans des conditions atroces. Pourtant, même si les modes opératoires sont semblables, Joe sait qu'une de ces femmes n'a pas été tuée par le Boucher de Christchurch. Il en est même certain, pour la simple raison qu'il est le Boucher de Christchurch. Contrarié, Joe décide de démasquer le plagiaire.
Et, pourquoi pas, de lui faire endosser la responsabilité des autres meurtres… Variation sublime sur le thème du tueur en série, ce roman d'une originalité confondante, au-delà des clichés du genre, révèle un nouvel auteur, dont on n'a pas fini d'entendre parler.

La critique Nelfesque: J'étais en pleine lecture d'"Un Père idéal", quand l'occasion de lire "Un Employé modèle" du même auteur s'est présentée (merci à Livraddict et aux éditions de Livre de poche pour cela). Appréciant fortement ma lecture du moment, j'ai sauté sur l'occasion.

Me voici donc en pleine lecture d'un thriller qui a fait beaucoup parler de lui lors de sa sortie en grand format chez Sonatine. Le lecteur est tout de suite mis dans l'ambiance avec comme ouverture au roman une scène de meurtre à la première personne. Ah ça promet! Joe, le personnage principal, tient les rênes et nous fait part de ses pensées, de ses actes et de ses réflexions. Vous me direz que ce procédé n'est pas nouveau dans le thriller et que l'idée a déjà été exploitée par d'autres auteurs. Vous n'aurez pas tort! L'originalité vient ici de la personnalité de Joe.

Joe est, de l'opinion de tous, un "gentil garçon". Un peu demeuré sur les bords, il aime cultiver cette apparence et jouer aux fils à maman soumis face à une mère castratrice, parano et autoritaire. Pour lui, les gens ressentent une certaine pitié, de l'amusement parfois, au pire pensent-ils qu'"il ne ferait pas de mal à une mouche". Le gentil Joe! Oui mais voilà, ce Joe n'est pas si gentil que cela, il est même le tueur en série que la police recherche... Mais comment soupçonner l'homme de ménage du commissariat réformé P4 (l'homme hein, pas le commissariat)? Au plus près de la police et grâce à ses talents d'acteur, il va accéder aux informations concernant l'enquête et s'apercevoir que la police lui colle sur le dos un meurtre qu'il n'a pas commis. Qui est l'auteur de ce dernier? Pourquoi pas tout lui faire endosser!?

L'écriture est simple, naïve, à l'image de Joe. Dérouté, le lecteur peut tour à tour être attendri par la candeur du personnage et dégouté par ses actes et la façon, méthodique et froide, de les relater. Avec ses manières de vieux garçon et ses réflexions d'enfant (oui bon ok, psychopathe quand même le gosse!), l'humour fait partie intégrante de ce roman. Rire d'un meurtre ou de maltraitance sur animaux, on a du mal à y croire et pourtant c'est vrai, en lisant "Un employé modèle", à plusieurs reprises, on se surprend à apprécier l'humour (très) noir présent dans ces pages.

Le roman prend une toute autre tournure à la mi parcours avec l'arrivée d'un personnage secondaire cruel, à l'image de Joe. Il n'est alors plus question d'enquête mais d'un retournement de situation à laquelle le lecteur n'est pas préparé. Une bonne surprise qui donne un second élan à l'ensemble.

Au final, je déconseillerai aux âmes sensibles de lire ce roman, à ceux qui n'ont pas d'humour également mais pour tous les autres, c'est un grand "GO!" que je leur crie! "Un employé modèle" décoiffe et dépoussière le genre.

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mardi 4 octobre 2011

"Point de rupture" de Carlos Trillo et Eduardo Risso

point_de_rupture_image2

001L'histoire: Dans les ruines d'un monde post-apocalyptique, deux ombres traquent une même proie. L'un de ces prédateurs est une femme cyborg, autrefois appelée Lisa, et répondant aux seuls ordres du Conseil. L'autre chasseur s'appelle Emil, c'est du moins ce que lui dit cette voix intérieure qui l'obsède. Nouvelle recrue au service de la Commune, il éxécute tant bien que mal les directives de sa supérieure tyrannique. Lisa et Emil poursuivent la même cible, mais avec des objectifs bien différents.

La critique de Mr K: Aujourd'hui, un grand merci à l'ami Franck pour m'avoir fait découvrir cette série en 4 tomes qui s'inscrit pleinement dans le style hard-boiled à l'instar d'une série comme Sin City de Miller. Un monde déchiré, deux clans rivaux, une lutte sans merci, peu ou pas d'espoir pour une humanité au bord de002 l'extinction. La trame est sombre, les dessins en noir et blanc, on entre dans un monde pourri et le dégommage peut commencer!

Il est surtout question de guerre pendant les quatre opus de la série. Rivalité tout d'abord entre deux entités concurrentes pour tenir sous leur coupe l'ensemble de la population, il s'agit du Conseil et de la Commune. Évidemment, ils ne reculent devant aucun moyen pour maintenir leur domination: répression sanglante par l'envoi de mercenaires dévoués et sur-armés, propagande nihiliste, distribution de drogue hallucinogène pour masquer la réalité et les entretenir dans l'addiction et donc la soumission. Dans cette société totalitaire, on retrouve au bas de l'échelle les infraslumpens, restes d'humanités pervertis par les drogues, la violence et les radiations atomiques. Mi hommes, mi bêtes, ils errent tout au long des pages, vision terrifiante d'une espèce en voie de disparition. Ils sont tour à tour repoussants, touchants voir marrants (c'est tout de même assez rare de sourire dans Point de rupture.

003Au milieu de ce chaos, nous suivons toute une série de personnages plus branques les uns que les autres. Il y a Lisa, une femme cyborg, vendue par son amant à des trafiquants d'organes et qui se retrouve esclave du Conseil et exécutrice des basses œuvres de l'organisation. Elle n'a pour seule confidente qu'une poupée qui lui répond (fantastique? schizophrénie?). Elle est à la recherche de réponse sur son passé et va devoir se faire une place dans ce monde en pleine déliquescence. Émil est lui aussi chasseur mais dans le camp adverse, une voix lui parle dans sa tête et ils se pose aussi beaucoup de questions. C'est deux là sont bien entendu appelés à ce rencontrer! Personnellement, je me suis davantage attaché aux personnages secondaires: le lycanthrope (chasseur de tête sans compassion, bête de combat sans cœur), les deux supérieures de Lisa (lesbiennes passionnées qui s'entre-dévorent), le comte (chef du Conseil qui livre une course sans fin contre le vieillissement en élevant ses propres clones), Madame Ursula la gigantesque supérieure d'Émil qui cherche par004 tous les moyens à susciter le désir... Autant de personnages qui se cherchent, s'entre-croisent, se heurtent souvent.

Si on est amateur de l'esprit cyber-punk, si on ne tourne pas de l'œil face à des scènes d'une violence extrême, si les discours convenus et la morale yankee (voir de plus en plus européenne) vous répugnent, si le noir et blanc suscite chez vous un intérêt tout particulier, cette série est pour vous. Depuis Miller et Templesmith je n'avais pas pris un tel plaisir à lire de la BD d'anticipation hard boiled. C'est violent, crû mais diablement bien ficelé et mené. Les récits sont assez courts, s'accumulent et finalement forment un tout qui se révèle dans toute sa puissance lors du dernier acte, qui vous l'avez compris, ne peut qu'être apocalyptique! Un brulot énergique, libérateur et qui suscite la réflexion que je vous invite à découvrir!

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lundi 3 octobre 2011

"1Q84, Livre I, Avril-Juin" d'Haruki Murakami

1q84_-_livre_i_avril-juin_404L'histoire: Le passé – tel qu'il était peut-être – fait surgir sur le miroir l'ombre d'un présent – différent de ce qu'il fut?
Une oeuvre hypnotique et troublante
Un roman d'aventures
Une histoire d'amour
Deux êtres unis par un pacte secret
Dans le monde réel de 1984 et dans celui dangereusement séduisant de 1Q84 va se nouer le destin de Tengo et d'Aomamé...

La critique de Mr K: Sans doute ma claque littéraire la plus importante depuis un sacré bout de temps. Je suis venu à Murakami par hasard lors de la lecture d'un hors série de la revue Trois Couleurs. Ne suivant pas vraiment l'actualité littéraire, je ne connaissais même pas cet auteur avant le portrait que j'ai pu découvrir de lui. Anticonformiste, ce qui est plutôt original pour un japonais, l'aura de mystère qui planait autour de la trilogie 1Q84 a attisé ma curiosité. L'accroche a été immédiate et deux jours seulement m'ont suffi pour dévorer ce premier volume.

La construction de l'ouvrage est simple. On change de point de vue à chaque nouveau chapitre. Un coup nous suivons Tengo, trentenaire japonais, professeur de mathématiques et apprenti écrivain à qui un ami éditeur va confier un travail de réécriture d'un texte rédigé par une jeune fille étrange de 17 ans. En devenant le ghostwriter d'une œuvre envoutante et étrange La Chrysalide de l'air, il met les pieds dans un univers décalé et inquiétant. Le chapitre suivant, on suit Aomamé, jeune femme de 29 ans qui s'acquitte de missions bien spéciales: elle supprime des êtres ignobles pour le compte d'une vieille dame énigmatique. Je n'en dirai pas plus pour ne pas lever les nombreux secrets qui composent ce premier tome mais sachez qu'on navigue constamment entre plusieurs genres: l'étude de caractère, l'histoire d'amour, le thriller par moment ou encore le fantastique, voir l'anticipation pour certains thèmes évoqués.

Il faut le savoir, ce livre est un piège pour tout amateur de bonne littérature contemporaine. Aussitôt avez vous fait connaissance avec Tengo et Aomamé que la mécanique infernale chère à Cocteau se referme sur vous et il est tout bonnement impossible de s'échapper et de quitter cet univers aussi étrange qu'attirant. Haruki Murakami a le don de l'écriture simple, aérienne et évocatrice qui englobe, cisèle ses personnages et les actions qu'ils mènent. Une ambiance purement japonaise sans pour autant tomber dans les clichés et la lenteur exacerbée. Certes, le démarrage prend du temps mais c'est pour mieux cerner les protagonistes, leurs caractères et leurs espérances. Loin de se contenter de s'occuper des deux principaux héros, les personnages secondaires sont aussi traités avec beaucoup d'attention, de Tamaru le garde du corps gay de la vieille dame, en passant par la mystérieuse Fakaeri, l'auteur tisse une gigantesque toile d'araignée et une série de liens plus déroutants les uns que les autres. Sachez qu'à la fin du présent volume, nombre d'interrogations restent en suspens et que dans le deuxième d'autres se rajoutent (je chroniquerai le volume 2 d'ici peu et je devrais attendre 2012 pour lire le troisième et ultime volet).

Autre point très intéressant, le balancement presque imperceptible parfois entre rêve et réalité. Quid du monde réel? Quid d'un pseudo univers parallèle? Les descriptions des lieux sont remarquables de justesse mais aussi d'étrangeté. C'est seulement au détour d'une phrase, d'une formule voir d'un mot que parfois tout semble basculer pour ces deux êtres esseulés que sont Tengo et Aomamé. Franchement, j'ai rarement été scotché à ce point par une œuvre qui, à bien des égards, se rapproche des travaux de David Lynch. On voit percer certaines obsessions de l'auteur (il paraît qu'on les retrouve dans ses autres livres) comme le sexe (l'érotisme est omniprésent dans cet ouvrage), le rapport à la violence et la domination, la religion, l'ordre établi... Autant de thèmes en filigrane qui enrichissent une histoire déjà fort développée aux méandres innombrables.

Un grand moment de lecture donc qui n'est pas simplement un événement éditorial comme claironné en quatrième de couverture mais pour moi un renouveau certain de la littérature, un mélange des genres hors norme et une rencontre culturelle époustouflante. Ce serait dommage de passer à côté...

vendredi 30 septembre 2011

"Oedipe roi" traduit du mythe par Didier Lamaison

lamaisonL'histoire: Il avait traversé silencieusement une ville qui suintait la mort. Pyloros, le portier de la citadelle, l'avait conduit jusqu'au vestibule du palais où les servantes l'avaient accueilli, selon le rituel. Souvent interrogé sur les circonstances de cette arrivée, Pyloros n'avait pu rapporter que trois choses sur l'étrange voyageur: la rareté de ses paroles, l'absence de tout bagage, l'enflure insolite de ses sandales.
D'où venait-il?
- Du sanctuaire de Delphes.
Où allait-il?
- Vers mon destin.
Comment s'appelait-il?
- Regarde mes pieds. On m'appelle Oedipe.
Bien des années plus tard, nul n'en saurait davantage.

La critique de Mr K: Tout le monde connaît le mythe d'Oedipe, un peu moins l'œuvre de Sophocle, personnellement je ne connaissais pas du tout cette "adaptation" version polar par Didier Lamaison. Inceste, parricide, questionnements sans fin, quiproquos... des éléments clefs finalement pour une enquête policière dont la sentence finale est terrible malgré qu'on sache déjà la fin avant d'avoir débuté sa lecture. Voici ce qu'en dit l'éditeur à la première page: Les amateurs de polars adorent se réclamer de la poésie ou de la tragédie classique. C'est, pour eux, une manière réjouissante, provocatrice de revendiquer l'éternité de la littérature face à ceux qui ne voient dans le roman noir qu'un genre mineur voué à la disparition. J'ai voulu profiter de mon passage à la Série Noire pour aller un peu plus loin dans la provocation, en publiant une nouvelle traduction de la plus noire des tragédies, celle qui raconte l'histoire de ce roi maudit qui est l'assassin de son père avant de devenir l'amant de sa mère et commandite une enquête qui le mènera à la découverte de sa propre culpabilité. Freud y puisa des trésors, tous les auteurs de la Série Noire aussi.

Ce livre est une complète réussite. Et pourtant ce n'était pas gagné... je déteste le principe du remake et là, Didier Lamaison s'attaquait à un monument de littérature auquel je voue littéralement un culte. Féru de mythologie depuis mon plus jeune âge, j'avais du mal à accepter le fait que l'on puisse écrire cette histoire mais comme le présent volume me tendait ses petits bras (si si) depuis un rayonnage, je me suis laissé tenter... Grand bien m'en a pris! Par un sacré tour de force, l'auteur réussi l'exploit de conserver l'esprit originel tout en y injectant une sacré dose de suspens et d'esprit polar. Loin de trahir le message et la portée de ce récit hors du temps, il en impose une nouvelle vision, une nouvelle version qui n'élude en rien la tragédie de Sophocle, cette œuvre se révèle très réussie.

L'action se déroule toujours à la même époque, les faits sont rigoureusement les mêmes, seul le récit change et l'on sent le talent d'écrivain de polar percer. Il faut dire que le mythe d'Oedipe se prête très bien à l'exercice comme l'explique si bien l'éditeur. Malgré l'absence de toute surprise (à part si vous êtes originaire d'une autre planète), on se passionne pour cette enquête menée par le tyrannicide lui-même. Plus il avance, plus la menace se fait sourde et implacable, plus la tension monte chez le lecteur jusqu'à la révélation finale attendue. C'est aussi avec un plaisir non dissimulé que l'on retrouve de grandes figures tragiques comme Jocaste (la mère incestueuse), Antigone (la fille dévouée, la version d'Anouilh m'a marqué à jamais) ou encore Créon (le beau frère ambitieux). On ne peut qu'être époustouflé par la modernité de ce mythe à la dramaturgie millimétrée, un exemple hors norme de continuité de l'art à travers les âges.

La lecture est aisée, très agréable et les pages se tournent quasiment toutes seules. Je ne peux qu'admirer la propension de Didier Lamaison à maintenir en éveil l'attention du lecteur malgré le sujet traité. Rajoutez à cela un talent inouï pour mener le récit et cerner les personnages... vous obtenez un must que tout amateur du genre se doit de lire, ne serait-ce que pour se raccrocher aux fondamentaux vu parfois les déceptions que peuvent engendrer certains polar de deuxième zone. Un petit bijou je vous dis!

Posté par Nelfe à 19:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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