dimanche 26 novembre 2017

"Le Passager de la maison du temps" de Jean-Pierre Andrevon

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L’histoire : Hiver 1439. Ayant trouvé refuge dans une demeure solitaire et cachée au fond d'un vallon, Luc de Melun croit découvrir le repaire du Diable. Le vieillard qui l'habite meurt bientôt, lui léguant cet étrange lieu doté de moyens technologiques incroyables, et capable de voyager dans le futur. A la fois prisonnier et maître de la maison du temps, Luc observe le monde ; il devient le témoin de l'histoire de l'humanité. Mais la belle mécanique se détraque. L'explorateur temporel, au terme d'un ultime périple, va enfin découvrir son rôle et la raison d'être de cette bâtisse extraordinaire.

La critique de Mr K : Petite incartade en littérature jeunesse aujourd’hui avec un livre de SF bien malin signé Jean-Pierre Andrevon. Le Passager de la maison du temps est un petit bijou de construction et de pédagogie qui ouvre les portes de l’anticipation et en même temps explore notre Histoire. Cette double valence est ultra-efficace et accompagnée d’un récit d’aventure haletant et sans temps mort. Suivez le guide !

Luc Moreau est un ancien étudiant en médecine qui ne survit plus que par de modestes rapines. En 1439, il est très difficile de grimper l’échelle sociale et ses origines modestes l'empêchent d’aller vers son aspiration première : soigner les gens. Au début du roman, c’est un fugitif qui fuit les autorités. Par le plus grand des hasards, ses pas le mènent dans un vallon reculé où se trouve une demeure qui va changer à jamais son existence. Il ne réfléchit pas longtemps et pénètre à l’intérieur. Il y rencontre un vieillard sans âge qui lui dit qu’il l’attendait et qu’un destin hors du commun lui est promis. Il va devoir surveiller le monde, emmagasiner un maximum d’images et de souvenirs du temps qui passe. Mais pourquoi ? Est-il veilleur ou prisonnier ? Les réponses viendront au fil des siècles et millénaires qui défilent sous les yeux de Luc...

Ne perdant pas de temps en terme d’exposition, Andrevon nous plonge d’emblée dans un récit d’aventure aux rebondissements nombreux. La présentation brève mais suffisante de Luc fait vite place à la fuite, l’arrivée dans la maison puis les nombreuses découvertes et expériences qu’il va faire. Allant à l’essentiel, Andrevon soigne ce personnage atypique qui se retrouve plongé au milieu d’une technologie qui le dépasse, la confrontation des deux mondes / deux époques est assez farfelue au départ. On se plaît à lire l’effarement et les doutes qui animent Luc qui au départ se croit entraîné dans des diableries qui vont lui coûter son âme. Mais la curiosité est plus forte, l’esprit éclairé reprend très vite la place du superstitieux du Moyen-âge et il va finir par se faire à la situation même si des expériences désagréables notamment des "visites" à l'extérieur vont éprouver sa foi en ce projet hors-norme.

Au fil du voyage temporel de Luc, Andrevon se plaît à remonter l’Histoire depuis le Moyen-âge à un futur très lointain. Soucieux de la vérité historique sans pour autant alourdir le propos, il propose de belles pages de vulgarisation appétantes pour le moindre pré-ado allergique à l’Histoire. De plus, le héros découvre les faits avec son esprit propre ce qui nous renvoie à nos propres interrogations, surprises et écœurements. En effet, très vite, Luc va se rendre compte que les maux de son époque se retrouvent, voire s’amplifient dans les siècles qui passent : extrémisme religieux, puissants iniques, massacres et guerres ne font que s’enchaîner en parallèle de progrès certains qui ne peuvent effacer l’ardoise d’une humanité auto-destructrice qui peu à peu détruit son monde. Le message utopiste et écologiste est bien pensé, sans fioriture ni exagération, chaque jeune pousse y trouvera un chemin éclairé et éclairant.

Et puis, il y a les talents de conteur d’Andrevon qui ne sont plus à prouver. Ici, il adapte son style et sa langue à un public plus jeune ce qui ne l’empêche pas de proposer un contenu dense, intelligent et très attrayant. C’est bien simple, les pages s’enchaînent toutes seules et il faut se faire violence pour refermer cet ouvrage au pouvoir d’attraction fort. Certes un public habitué devinera la fin très facilement mais cet ouvrage est une belle fenêtre sur la SF et il permettra à un novice de découvrir un monde foisonnant où les exploits n’empêchent pas la réflexion, bien au contraire. Une petite perle de pédagogie sur l‘imaginaire futuriste que je vous invite à lire et à faire découvrir au plus vite si ce n’est déjà fait.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Un Horizon de cendres
Tout à la main
Le Monde enfin
La Fée et le géomètre
Le Travail du furet
Cauchemar... cauchemars !
Gandahar
- Hôpital nord

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jeudi 23 novembre 2017

"La Morte amoureuse" de Théophile Gautier

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L’histoire : Peut-on être prêtre et amoureux ? Peut-on aimer la nuit et prêcher le jour ? Questions bien embarrassantes... Surtout quand les réponses s'avèrent positives...

Ajoutez-y une pincée de fantôme. Secouez. Et vous voici dans une mystérieuse histoire d'amour ! Mais rassurez-vous, il ne s'agit que d'un rêve... et d'ailleurs, Clarimonde, la belle courtisane, est morte depuis si longtemps...

Mais au fait, que vient-elle faire dans ce présent ? Pourquoi trouble-t-elle encore les vivants ? Prenez garde, âme pure, de ne pas succomber aux charmes de cette immortelle ! La beauté dissimule parfois de puissants venins...

La critique de Mr K : Lecture d’un classique aujourd’hui avec La Morte Amoureuse de Théophile Gautier relu et dévoré à l’occasion des vacances de la Toussaint. Amoureux du Beau et de l’Histoire, c’est un auteur que j’ai beaucoup pratiqué plus jeune et l’occasion s’est présentée de retomber sur ce volume lors d’un chinage. Que de souvenirs me sont revenus durant ce re-reading savoureux !

Romuald a consacré sa jeune vie à devenir prêtre. Le jour de son ordination, il croise le regard de Clarimonde, une courtisane au charme vénéneux qui va remettre en question sa foi et son engagement. Malgré sa mort subite, elle vient régulièrement le visiter, le tenter et l’entraîner loin du chemin qu’il s’est décidé de suivre. Réalité, fantasme et surnaturels se mêlent alors, jouant avec l’esprit de cet homme partagé entre sa vocation et ses désirs inavoués.

En 45 pages seulement, Théophile Gautier offre un merveilleux récit fantastique à l’ancienne qui s’inscrit dans la droite lignée des classiques écrits par Maupassant, Poe, Lovecraft et consorts. D’une situation quotidienne anodine, on dérive lentement vers l’étrange. Qui est cette Clarimonde que même la mort ne semble pas éteindre la passion et la vie qui l’anime ? Là où le jeune homme baisse les armes pour étreindre la passion la plus destructrice, l’auteur s’interroge. Fantôme, vampire, manifestation du Diable ? Tour à tour différentes hypothèses s’offrent à lui et le perdent au fil du récit qui se plaît à bousculer les lignes et à effacer les frontières du réel. Malgré quelques éléments et personnages attachés au monde sensible, rien ne semble pouvoir empêcher ce rapprochement contre nature.

Romuald n’est qu’un homme avant d’être un prêtre, il lutte finalement peu face à sa nature profonde, son amour pour la belle l’aveugle et l’entraîne dans une course en avant mortifère. Sa volonté annihilée, il cède à ses pulsions et n’est plus à quel Saint (sein -sic- ?) se vouer malgré les rappels successifs de son mentor qui lui enjoint de résister à la tentation. Cette lutte interne est très bien rendue par un auteur possédé par son sujet et qui multiplie les états d’âmes du prêtre en perdition. Très peu de textes peuvent se targuer de décrire aussi bien la fascination pour l’inconnu et la souffrance inhérente à toute passion qui nous consume. Éros et Thanatos se sont donnés rendez-vous dans ce court texte d’une rare efficacité qui laisse le lecteur pantois en toute fin de lecture et même si la fin peut s’avérer heureuse, l’expérience laisse des traces et nourrit la réflexion.

L’écriture est tout bonnement magique, loin des lourdeurs stylistiques qu’on peut parfois lui reprocher (la nouvelle incluse dans ce volume - Une nuit de Cléopâtre - en est un bon exemple, je la trouve prématurément vieillie), l’histoire de Romuald et Clarimonde éclaire par sa concision et sa finesse de structure. Aisée d’accès, très contemporaine par sa manière d’explorer l’esprit humain, cette nouvelle est un modèle du genre fantastique à la fois effrayante et très belle dans sa langue. On passe un délicat et très bon moment de lecture et l’on comprend pourquoi elle est toujours étudiée encore aujourd’hui dès le collège. Un monument à sa manière.

lundi 20 novembre 2017

"Le Jour où mon pénis est tombé" de David Duranteau

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L’histoire : Je m’appelle Fabrice Carmen, j’ai 43 ans, je suis le présentateur vedette de la matinale d’une grande radio française.

J’ai du fric, je suis connu, les meufs m’adorent, je suis le mec que tout le monde rêve d’être... Sauf que récemment les petits désagréments s’accumulent... Mon pénis, par exemple... Il est tombé, un matin, sous la douche... Ça fait un choc de le voir à côté de la savonnette... Et cette nouvelle animatrice à la radio qui ne porte jamais de culotte, c’est la fille d’un cinéaste connu, je crois qu’elle essaie de me piquer ma place... Et comme une apothéose, à l’instant où je vous parle, une femme est allongée sur mon canapé hors de prix, une coupe de champagne plantée dans la gorge... Je m’allumerais bien une clope, moi...

La critique de Mr K : Lecture étonnante dans son genre aujourd’hui avec Le Jour où mon pénis est tombé de David Duranteau qui a directement contacté le blog pour savoir si nous étions intéressés par la lecture de son livre que l’on trouve à l’achat sur certaines plate-formes internet. Le message débridé de contact et le résumé du bouquin m’ont de suite convaincu et c’est sur la liseuse de Madame que j’entreprenais cette lecture.

Appelons un chat un chat, Fabrice Carmen est un con. Impossible de pouvoir trouver quoique ce soit de positif ou d'engageant chez cet animateur imbu de lui-même, d’une suffisance rare et phallocrate assumé. Monsieur vit dans son monde, sans réelle attache et se comporte de façon abjecte avec les gens, notamment les femmes. Tout bascule le jour où il perd malencontreusement son membre viril dans la douche. Les événements vont s’enchaîner avec pour commencer la rencontre avec une chirurgienne au charme certain (très gênant pour un mec sans attache comme Carmen), le meurtre d’une concurrente dans son propre logement et les emmerdeurs qui semblent s’accumuler dans ses relations. La vie bien étriquée et gérée du héros devient un véritable enfer pour le grand plaisir sadique des lecteurs.

Ne perdant pas de temps avec les préliminaires (ce qui convient très bien à un personnage comme Fabrice), David Duranteau rentre de plein pied dans son sujet. Placé dans la tête de l’animateur radio, on se rend très vite compte à qui on a affaire. Détestable, le personnage est d’un cynisme de tous les instants et démolit tout ce qui passe : les personnes, le moindre concept, la vie, la mort... bref, rien n’échappe à sa hargne et à sa détestation. Véritable filtre de notre société actuelle, Fabrice n’aime rien ni personne si ce n’est sa petite personne (on n’est pas loin d’American Psycho par moment, la drolitude en plus !). On se fend évidemment bien la poire devant tant de verbiage et de critiques assumées ou non (puisqu'oon pénètre dans son esprit par moment).

Pour autant, l’auteur multiplie les angles et la temporalité du récit. Très vite, on passe de personnages en personnages en faisant à l’occasion de légers flashback, le temps est alors distendu pour ajouter quelques éléments de plus à l’intrigue. C’est très malin et assez original, une fois le pas pris, on s’amuse beaucoup surtout que le moindre personnage n’hésite pas à dévider ses états d’âmes. Dans le genre, on est gâté entre des flics bien barrés qui à l’occasion dansent la valse dans le hall du commissariat, une collègue de la radio qui n’a pas froid aux yeux (ni aux fesses d’ailleurs), un chauffeur de taxi amoureux fou de sa femme et légèrement mono-maniaque (mais alors très légèrement...), une voisine de palier gothique timbrée sur les bords et une foule de personnages plus décalés les uns que les autres. C’est une des grandes forces de l’ouvrage qui propose des personnages et des situations vraiment ubuesques, le tout agrémenté à l’occasion d’un no-sense à l’anglaise qui fait mouche.

On rigole donc énormément mais pas seulement. Derrière la gaudriole, les vannes et les critiques acerbes, c’est un beau panorama de notre société que brosse l’auteur avec des passages bien corsés sur le monde de l’entertainment et du spectacle, le consumérisme, l’individualisation des esprits. Sans morale (bien au contraire d’ailleurs), tous les aspects de nos vies sont décortiqués et livrés en pâture à un personnage repoussoir qui livre quelques vérités, assénées sans ambage ni gants. Sans tomber dans la surenchère (c’est le risque avec ce genre d’ouvrage), tout est digeste et se glisse au bout d’un moment parfaitement dans un trame policière plus classique qui permet de prolonger le plaisir.

logo-epubQuant à l’écriture, elle sort des sentiers battus aussi. Je pense qu’elle peut plaire autant que l’inverse, personnellement j’ai apprécié ce ton libre et familier. Sorti en auto-édition, cet ouvrage n’est pas parfait en terme de forme pure (pas mal de coquilles à déplorer dans la première moitié du livre) mais le rythme, les situations barrées et le contenu valent le détour. Si vous aimez être surpris, vous faire peur si vous êtes un homme (ben ouais le titre fait mal quand même !) et surtout rigoler tout en vous moquant du monde actuel, foncez. C’est frais et efficace.

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samedi 18 novembre 2017

"L'Appel du néant" de Maxime Chattam

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L’histoire : Tueur en série...
Traque infernale.
Médecine légale.
Services secrets.
... Terrorisme.


La victoire du Mal est-elle inéluctable?

La critique de Mr K : Cela faisait un bon moment que je ne m'étais pas replongé dans un Maxime Chattam. Après la gigantesque claque que ma lecture de sa Trilogie du Mal, j'avais été quelque peu refroidi par ses écrits suivants que j'avais trouvé moins bien ficelés et quelques peu prévisibles. "L'Appel du Néant" est la troisième partie d'une trilogie dont Nelfe a chroniqué les deux premiers tomes sur notre blog : La Conjuration primitive et La Patience du Diable. Pour ma part, c'est donc neuf de tout à priori que j'entamai cette lecture qui peut s'entreprendre sans pour autant avoir lu les deux volumes précédents. L'expérience fut distrayante et sympathique à défaut d'être originale. Par contre, elle est clairement dans l'air du temps à travers sa thématique et les questions qu'elle pose.

Ludivine a survécu à deux enquêtes périlleuses et on la retrouve en fâcheuse position. Enfermée dans une fosse sans lumière, elle est captive d'un redoutable serial killer qui viole et tue sans vergogne. Pourquoi est-elle là ? Comment se fait-il que cette super gendarme se soit laissée prendre au piège ? Très vite, l'auteur remonte le temps et revient sur la nouvelle enquête qu'entreprennent Ludivine et son équipe. Une série de meurtres étranges ont lieu et sont à la confluence des actes d'un tueur en série et du terrorisme islamiste. Très vite, un agent de la DGSE se joint à l'équipe pour mener ces investigations qui mêlent secret d’État, sécurité intérieure, pulsion de mort, destruction du libre-arbitre et connaissance du bien et du mal et appel du néant qui donne son titre à l'ouvrage.

J'ai plutôt passé un bon moment en compagnie de Ludivine, Marc et les autres. Certes, les personnages sont assez caricaturaux dans leur genre (on en croise beaucoup dans ce type de lecture) mais on s’attache malgré tout à eux. Ludivine, suite aux expériences traumatisantes des deux volumes précédents, est cassée par la vie, au bord de la rupture et se jette à corps perdu dans le travail. Pas de place pour les loisirs, encore moins pour une relation intime. Vous imaginez bien que Chattam va lui mettre entre les pattes un homme parfait à sa manière si ce n’est qu’il appartient à la DGSE ! Belle fusion que ces deux âmes qui se rencontrent et les relations tissées au fil du temps par l’héroïne avec toute son équipe. On navigue en terrain connu mais la formule marche, donc pourquoi s’en priver.

On retrouve aussi tout le talent de Chattam pour décrire les errances de l’esprit humain avec ici un tueur en série redoutable (face à face d’anthologie avec l’héroïne) et surtout des jeunes gens radicalisés qui veulent passer à l’acte. On rentre pleinement dans le contemporain et l’actu de notre pays depuis Charlie et le Bataclan. Bien qu’on apprenne rien de neuf si on suit l’actualité, cette lecture est une belle piqûre de rappel sur la nature de ce mal insidieux : le processus d’embrigadement, l’organisation d’une cellule terroriste, les techniques d’investigations spécifiques utilisées pour la recherche de criminels de cet acabit. On a beau savoir pas mal de choses, ça fait froid dans le dos, difficile en effet de pouvoir poser un portrait type sur ces individus et de les placer dans une case. Plein de finesse et de profondeur, Chattam soigne ses "méchants" et pour une fois propose une fin plutôt heureuse même s’il faut relativiser car la lutte continue encore et encore.

Ouvrage page-turner par excellence, L'Appel du néant se lit rapidement et très facilement. Beaucoup de sigles une fois de plus mais les notes de bas de page sont là pour soutenir le lecteur, empêtré dans une toile narrative machiavélique et des rebondissements nombreux. On passe un bon moment malgré un sujet difficile et ce roman ravira les fans de l’auteur même si on n'atteint pas le niveau de la Trilogie du Mal qui reste indépassable à mes yeux.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé:
"L'Ame du mal"
"In tenebris"
- "Maléfices" (ah mais mince, Nelfe l'a jamais chroniqué celui là, rooooo pas bien !)
"Les Arcanes du chaos"
"La Conjuration primitive"
"La Patience du diable"
"Que ta volonté soit faite"
- "Le Coma des mortels"

jeudi 16 novembre 2017

"Hillbilly Elégie" de J. D. Vance

Hillbilly-elegieL'histoire : Dans ce récit à la fois personnel et politique, J.D. Vance raconte son enfance chaotique dans les Appalaches, cette immense région des États-Unis qui a vu l’industrie du charbon et de la métallurgie péricliter. Il décrit avec humanité et bienveillance la rude vie de ces "petits Blancs" du Midwest que l’on dit xénophobes et qui ont voté pour Donald Trump.
Roman autobiographique, roman d’un transfuge, Hillbilly Elégie nous fait entendre la voix d’une classe désillusionnée et pose des questions essentielles. Comment peut-on ne pas manger à sa faim dans le pays le plus riche du monde ? Comment l’Amérique démocrate, ouvrière et digne est-elle devenue républicaine, pauvre et pleine de rancune ?

La critique Nelfesque : C'est un ouvrage singulier que je vous propose de découvrir aujourd'hui. "Hillbilly Elégie" n'est pas un roman à proprement parler et pourtant tout ce qui est relaté ici serait une belle base pour construire une trame de roman noir. Ce n'est pas non plus un document puisque l'auteur ne nous assomme pas de données précises et détaillées. C'est un témoignage, à hauteur d'homme, celui de J. D. Vance qui nous relate ici sa vie et celle de sa famille.

J. D. Vance est né dans les Appalaches. Il y a grandi et y a vécu des situations difficiles, situations dans lesquelles certains ne se relèvent jamais. Dans sa région, la misère sociale est omniprésente. Avec des problèmes de drogues ou d'alcool, les centres d'intérêts et préoccupations majeures des habitants ne sont pas les mêmes qu'ailleurs dans le pays. Là où certains vivent d'"American Way of Life", ici c'est "débrouille-toi avec rien".

Difficile dans ces conditions d'entrevoir un avenir, d'en rêver même, tant tout autour tout semble végéter et vivre au jour le jour. J. D. Vance pourtant va changer le cours de son destin, va aller plus loin qu'aucun membre de sa famille n'a jamais été, va faire la fierté de certains d'entre eux et surtout va se découvrir lui-même, ce dont il est capable, dépasser ses limites et écrire une future vie de famille aux antipodes de celle qu'il a toujours connue.

Sans jamais renier les siens, ni se renier lui-même, l'auteur va découvrir qu'une autre façon de vivre est possible. Avec une mère poly-addictive, un père absent et des beaux-pères successifs interchangeables, J. D. Vance n'a pas eu ce que l'on appelle un foyer sécurisant et un climat serein pour vivre son enfance paisiblement. Pourtant, grâce à ses grands-parents, figures de valeurs (les leurs, mais le cadre est là), il va se construire et suivre des règles. Même si mamie est du genre à casser la figure de celui qui n'est pas d'accord avec elle, même si elle déblatère les pires horreurs sur ses voisins et possède un carnet d'insultes bien fourni, c'est dans ce foyer que J. D. Vance et sa soeur trouvent l'amour dont ils ont besoin. Une bulle protectrice leur permettant de reprendre des forces. Un chez soi.

Les deux tiers de l'ouvrage sont consacrés à l'enfance et l'adolescence de l'auteur. Son quotidien, sa scolarité, sa famille, ses amis... Puis lorsqu'il va quitter sa ville pour les Marines et plus tard la fac, "Hillbilly Elegie" change de cap pour devenir beaucoup plus intellectualisé, parce que Vance est alors capable d'analyser et de critiquer ce qui l'entoure et surtout parce que pour la première fois de sa vie, il va vivre un changement. L'émulation qui va avec, la découverte de l'autre, l'envie de se surpasser, de comprendre, d'évoluer.

"Hillbilly Elegie" est présenté comme une analyse de l'origine des votes pro-Trump. Il y a de ça mais pas seulement. Ce sont ces personnes qui ont sans doute apporté du crédit aux propos du nouveau président américain, qui se sont laissées charmer par lui mais il n'est pas du tout question de cela dans ces pages. Les choses ne sont pas nommées précisément si ce n'est par le décalage que l'auteur montre entre ses propres idées politiques et celles de ceux de sa ville natale. Il y a un fossé, un gouffre que seule l'instruction a permis de combler. Car bien que conscient de ces différences, l'auteur n'en reste pas moins proches de ses racines, respectueux de son entourage et affectueusement attaché à ses proches.

"Hillbilly Elegie", c'est le récit d'une vie, c'est l'exemple que rien n'est jamais gravé dans le marbre, que l'homme peut évoluer et changer les mentalités. Par certains aspects, cette histoire est transposable en France, dans certains foyers, certaines régions. Chez nous aussi, nous avons nos Hillbillies, pro-FN et pauvres dans plusieurs sens du terme. Ce parallèle avec la France, que chaque lecteur a le loisir de faire ou pas, est particulièrement intéressant et d'un certain côté également flippant... Reste l'espoir, le travail social, l'éducation et la force de l'être humain.


lundi 13 novembre 2017

"Le Jour où la guerre s'arrêta" de Pierre Bordage

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L’histoire : Un enfant sans mémoire, petit Prince d’aujourd’hui perdu sur la Terre, s’étonne et souffre de ne voir partout que violences, conflits, souffrances et injustices, pour les victimes comme pour les bourreaux. L’enfant décide alors de faire taire les armes...

La critique de Mr K : Un Pierre Bordage de plus à mon actif avec Le Jour où la guerre s’arrêta, conte spirituel universel et assez bouleversant dans son genre. C’est l’occasion pour l’un de mes auteurs favoris de brosser un portrait pas très reluisant de l’humanité et de la questionner à travers le regard d’un être naïf et innocent. Au final, ce fut une lecture plaisante et enrichissante, l’écrivain se plaisant à mélanger références, cultures et interrogations de notre temps.

Un étrange enfant apparaît sans crier gare sur Terre. Tour à tour, il va rencontrer nombre de personnes aux situations bien différentes : des flics de banlieue, un journaliste en mal d’amour, des intégristes musulmans et leurs victimes, deux soldats ennemis de la même nationalité, des filles de joie, un curé et un docteur, un psychanalyste, des représentants de l’ONU. Chaque rencontre est l’occasion pour cet être de découvrir l’humanité et surtout de découvrir la souffrance inhérente à la condition humaine. Maîtrisant la matière, il décide d’instaurer une trêve au monde entier durant sept jours, une semaine pendant laquelle il part en quête de lui-même, de sa mémoire perdue et du but qu’il poursuit.

Roman initiatique ou roman d’apprentissage malgré quelques passages parfois un peu violents, c’est un ouvrage qu’il conviendrait de faire lire à tous les jeunes pousses en mal de repères. On retrouve la "patte" de Bordage, son ouverture d’esprit et sa pédagogie qui fait merveille. Clairement, on est ici dans le domaine de la parabole et ce Petit Prince a des allures bien christiques même s’il se dérobe aux croyances et règles de notre monde. Ses assertions, ses remarques possèdent une fraîcheur, une naïveté et un caractère de bon sens bien éloignés de la réalité quotidienne des peuples de notre planète. D’où une certaine incompréhension, un décalage totale entre l’enfant et ses interlocuteurs successifs. Par son attitude et son comportement, il expose au lecteur nos défauts et notre tendance à l’égocentrisme sans vision globale de l’humanité et de son environnement. Les valeurs véhiculées sont du domaine du lâcher prise, de l’ouverture au monde, de la liberté de faire ce que l’on veut pour trouver le bonheur sans empiéter sur celui des autres... C’est un mix vraiment improbable qui s’abreuve aux sources des savoirs de multiples cultures et croyances.

Mais que le chemin est long et désarçonnant pour cet être d’apparence fragile qui se confronte à la misère du monde et à la peine qui nourrit tous les vices. Chagrin d’amour, séparation de l’être aimé, désir refoulé, intégrisme religieux et course au pouvoir, consensus stérile, violence physique, violence sexuelle, mélancolie de l’âme, conflit armé, perte de tout ce que l’on possède et bien d’autres lui sont livrés à travers les rencontres qu’il fait. À chaque discussion, dialogue, c'est le quiproquo et l’incompréhension pour l’espèce humaine incapable finalement de saisir le message porté par cet être venu d’ailleurs. Mais chaque frustration et déception va mener l’enfant vers une vérité inébranlable concernant l’être humain, une révélation qui le mènera au bout du chemin, vers l’expérience ultime.

Je ne peux en dire davantage au risque de déflorer l’intrigue mais je peux vous dire qu’elle tient ses promesses, permettant à chacun d’appréhender notre espèce avec originalité, douceur, compassion et surtout réflexion. Bien sûr certains passages ou raisonnements ont déjà été écrits et entendus mais l’ensemble dégage une force et une cohésion hors du commun avec en plus la langue limpide et simple d’un auteur amoureux de son sujet. Un petit bijou d’intelligence sans prosélytisme ni emphase, un condensé de sagesse conté avec talent.

Autres ouvrages de Bordage chroniqués au Capharnaüm éclairé :

- Le Feu de Dieu
Atlantis : les fils du rayon d'or

Hier je vous donnerai de mes nouvelles
Chroniques des ombres
Les Dames blanches
Graine d'immortels
Nouvelle vie et autres récits
Dernières nouvelles de la Terre
Griots célestes
L'Evangile du Serpent
Porteurs d'âmes
Ceux qui sauront
Les derniers hommes
Orcheron
Abzalon
Wang

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samedi 11 novembre 2017

"Dans l'enfer des tournantes" de Samira Bellil

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L’histoire : Samira Bellil est une rescapée. Adolescente, elle a été victime de plusieurs viols collectifs que l'on nomme aujourd'hui des "tournantes". Rongées par la culpabilité et le dégoût, détruite par l'ostracisme de sa famille et les rumeurs dans son quartier, elle se réfugie dans la drogue et l'alcool.

Son témoignage coup de poing dévoile la violence sexuelle qui s'est instituée et banalisée dans des cités et des banlieues où tout se réduit à des rapports de forces et de domination. Dans un tel environnement, la torture que subissent les filles est non seulement physique mais également morale : réputation brisée, honte et humiliation sont leur lot quotidien.

La critique de Mr K : Aujourd’hui, place à la chronique d’un livre que je possédais dans ma PAL depuis de nombreuses années mais qui pour un certain nombre de raisons me faisait peur malgré le fait que sa lecture qui me paraissait nécessaire. Il y a le thème tout d’abord et l’abomination au centre du livre qui clairement me révulsait, le caractère témoignage promettait une lecture âpre et difficile à digérer. Et puis, il y a mon passif d’enseignant en Seine-Saint-Denis avec notamment une expérience traumatisante liée à un crime d’honneur commit sur une de mes élèves. Dur dur de s’imaginer replonger dans ce monde parallèle que peuvent à l’occasion se révéler être certains quartiers dits sensibles. Et pourtant, je décidai de lire Dans l’enfer des tournantes de Samira Bellil pour comprendre, apprendre encore et continuer le combat pour le respect des femmes, lutte qui reste plus que jamais d’actualité.

Samira est une jeune fille de cité de son époque. Elle aspire à travailler plus tard dans le domaine artistique mais la vie n’est pas facile. Coincée dans une famille rigoriste (le père surtout) où elle est prise pour une boniche et un environnement hostile où gravitent caïds et bandes de jeunes désenchantés. Pour certains, les filles se divisent en deux catégories : les intouchables qui restent à la maison et les autres qui sortent et ne demandent qu’à être "coincées". Samira est moderne et va en payer le prix fort. Amoureuse du mauvais garçon, elle va subir un puis deux viols par des amis de son "officiel". C’est le début de la chute avec, après l’enfer des tournantes, l’enfer du quartier et l’enfer familial. Il lui faudra bien des années pour se reconstruire et envisager un avenir décent.

Assez tôt dans le récit, l'auteure nous parle des moments fatidiques qui vont marquer sa vie. J’appréhendais beaucoup ces passages. Loin d‘être très explicites, c’est avec pudeur et un certain détachement que les actes ignobles sont décrits. L’horreur se trouve plus dans l’attitude et la manière dont ces jeunes hommes considèrent leur victime, comme une chose, une poupée dont on peut se servir à loisir, un être dénué de raison qui redevient finalement humain après les violences assénées. C’est la banalité du mal à l’état pur, l’absence de libre arbitre qui choquent avant tout. Cette inhumanité heurte de plein fouet le lecteur à cause de l’incompréhension et le choc ressenti par Samira qui pourtant connaît ces personnes et ne se doutait vraiment pas de ce qu’ils étaient capable de commettre. On est submergé par une colère froide, le dégoût et l’envie de vengeance face à de tels êtres.

Mais le pire est à venir. Durant le viol Samira s’est recroquevillée dans un coin de son esprit mais ensuite, c’est le quartier qu’elle doit affronter ainsi que sa propre famille. La rumeur s’étend, sa réputation est entachée et la connerie humaine fait le reste. On la dit responsable, on soutient le bourreau tout en le craignant et sa famille même ne lui est d’aucun soutien. Seule avec sa souffrance, Samira glisse dans la spirale infernale de l’alcool et du shit. Perte de repères, solitude exacerbée, petits plans foireux, nouvelles expériences traumatisantes vont avoir raison de sa santé mentale, la jeune fille devient une véritable bête sauvage qui mord et agresse tout le monde, y compris les rares personnes qui lui tendent la main. Ce sont les années galères entre délits, fugues, rencontres hasardeuses. Rien ne nous est ici épargné et croyez moi, Samira Bellil a eu son lot de désolation. Heureusement la lumière finira par venir après des années d’errance, la remontée sera longue et difficile mais elle finira par se faire malgré une vie finalement brève, l’auteur décédant à 32 ans d’un satané cancer de l’estomac. Triste existence tout de même...

Ce livre est un véritable coup de poing à l’estomac, le genre de choc dont on ne se remet jamais vraiment avec une peinture sans fard des relations hommes / femmes dans certains quartiers de la République. On côtoie ici la misère sociale, économique et la violence à l’état pur dans un univers parallèle interlope et sans pitié avec ses propre règles. C’est aussi l’occasion pour l’auteure de pointer du doigt la justice à deux vitesses qui peut parfois sévir dans notre patrie des droits de l’homme avec des flics qui ne la prennent pas aux sérieux quand elle dépose sa plainte (une caillera reste une caillera selon eux) ou encore ses avocats successifs qui se désintéressent de leur cliente car elle n’est pas solvable et représente un manque à gagner certain. Tout bonnement épouvantable, quand on sait que tout ce qui est rapporté dans cet ouvrage-thérapeutique (elle l’écrit pour les autres victimes mais aussi pour elle, pour s’en sortir) a été relaté fidèlement. Quand un pouvoir démocratique ne défend plus ses citoyens, il n’a plus rien d’un Etat de Droit et malheureusement, ce cas-ci rappelle bien des heures sombres. On sort outré, ravagé mais aussi plus combatif de cette lecture. La piqûre de rappel est sévère mais tellement essentielle.

J’ai dévoré ce livre en une journée, les 300 pages s’avalant d’un coup d’un seul. Hypnotisé par l’horreur de la situation et les démêlés de Samira Bellil  avec sa vie, le lecteur est happé par cette langue familière oralisante qui saute à la tronche et englue le lecteur par la souffrance, la solitude mais aussi parfois l’espoir qui s’en échappe. Car Samira est une survivante, une combattante, une femme qui a soif de vie et qui par une volonté hors norme et quelques rencontres heureuses va finir par entrevoir une solution. Une sacrée lecture qui ne peut laisser indifférente et qui m’apparaît plus que nécessaire quand on connaît les statistiques des violences faites aux femmes encore aujourd’hui. À lire !

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mercredi 8 novembre 2017

"L'Arbre de Santal" de Tarjei Vesaas

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L’histoire : Quand leur mère se trouve enceinte, Egil et Margit décident qu’elle attend un garçon qu’ils baptisent Livind et associent aussitôt à la vie familiale. Et lorsque la jeune femme, hantée par d’obscures menaces, demande à son mari de l’emmener au loin, Livind participe à l’aventure comme s’il était déjà né. Tout au long de ce voyage qui tourne mal et finit de manière tragique, la mère, superbe dans sa grossesse et indifférente aux ressources qui s’épuisent, apparaîtra tel l’arbre de santal, solide et nourricier.

La critique de Mr K : Voyage en terres norvégiennes avec ce roman écrit en 1933 et qui ne fait vraiment pas son âge. C’est ma première incursion dans l’univers littéraire de Tarjei Vesaas et m’est avis que ce ne sera pas la dernière vu la forte impression que L’Arbre de santal m’a laissé. Entrez avec moi dans un monde revisité à la sauce intime et poétique.

Dans cet ouvrage nous suivons les pérégrinations d’une famille norvégienne qui attend un heureux événement. La maman est enceinte, les enfants attendent avec impatience l’arrivée du petit nouveau qu’ils ont déjà baptisé. Une ombre plane cependant car la mère de famille (Hilde) se sent menacée entre visions et mal-être apparent, elle considère cette grossesse comme son ultime voyage. Face à son épouse qui semble se recroqueviller sur elle-même, Magnus (le papa) décide d’entreprendre un voyage qui devrait permettre de remonter le moral des troupes, de ressouder la famille et d’accueillir au mieux le nouveau-né. L’errance commence accumulant passages contemplatifs, scènes de la vie quotidienne des membres de la famille et la montée d’une tension sourde qui atteindra son apogée dans les toutes dernières pages.

Nébuleux est sans doute l’adjectif qui conviendrait le mieux pour caractériser ce roman où les zones d’ombre sont nombreuses notamment concernant Hilde. La mère de famille ne va pas bien et il est difficile de s’appuyer sur quoi que ce soit pour expliquer son état : imprévisible et solitaire, tour à tour elle agace, séduit, entretient le mystère. Dur dans cet état de fait de pouvoir de suite poser une opinion tranchée sur ce personnage étrange, naviguant en eaux troubles loin du commun des mortels. C’est donc à travers les paroles et les actes des deux enfants que l’on capte mieux cet être qui souffle le chaud et le froid. Egil et Margit donnent un coup de frais dans l’ambiance quasi crépusculaire du roman avec leurs inquiétudes, leurs espoirs et leurs jeux d’enfants. C’est aussi pour les deux jeunes, l’éveil à la conscience de soi, du monde et de la fin de toute chose. Le mari est plus absent dans le récit, bien que toujours présent physiquement, son caractère effacé fait contraste avec la fureur de vivre et de s’exprimer de ses deux enfants. Il se dégage de cette cellule familiale un curieux mélange d’amour, de fusion mais aussi de fractures et de fêlures qui donne sa saveur inimitable à la vie au sens propre. Cette mécanique intime est ici très bien rendue avec pudeur et précision.

À proprement parlé, il ne se passe pas énormément de choses dans ce roman (c’est loin d’être l’essentiel ici) qui se plaît à rester au plus près des personnes et des lieux. On retrouve la fascination des peuples du nord pour leur environnement avec notamment de très belles courtes descriptions des minéraux, de la flore et des aléas de la météo. Loin d’être banale et sans objets, la nature accompagne ce voyage initiatique et se veut le miroir des existences qui nous sont données à lire. C’est beau, léger, aérien et ça contrebalance l’évolution noire d’un roman qui voit ses personnages fortement évoluer vers une fin que l’on devine très vite tragique mais logique. Volontiers naturaliste, ce roman étudie l’homme dans sa nudité extrême face à son destin et son rapport à autrui et au monde. Quelle réussite à ce niveau là aussi !

Et puis, il y a l’écriture de Tarjei Vesaas. Hypnotique, poétique, très accessible, elle plonge le lecteur dans un confort de lecture optimum malgré les drames qui se jouent dans la trame principale. On tourne les pages sans s’en rendre compte avec un bonheur renouvelé entre justesse, accents véridiques et réalisme magique par moment. C’est bouleversant, ça agite la machine à émotions et laisse en toute fin une double impression : une histoire crispante et douloureuse et une expérience de lecture unique par sa forme pure. Un livre à découvrir si le sujet général vous intéresse et si les terres / écrivains du nord vous attirent.

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lundi 6 novembre 2017

"La Servante écarlate" de Margaret Atwood

servante écralate

L’histoire : Devant la chute drastique de la fécondité, la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, a réduit au rang d’esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. Vêtue de rouge, Defred, "servante écarlate" parmi d’autres, à qui l’on a ôté jusqu’à son nom, met donc son corps au service de son Commandant et de son épouse. Le soir, en regagnant sa chambre à l’austérité monacale, elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, de travailler... En rejoignant un réseau secret, elle va tout tenter pour recouvrer sa liberté.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre ! Cet dystopie féministe et glaçante est un piège à lecteur amateur de SF. Une fois la lecture débutée, impossible de lâcher l’ouvrage tant on est happé par l’univers proposé et la langue envoûtante de l’auteure. Je me suis laissé tenter à cause du succès grandissant de la série qui a été adaptée depuis ce livre et comme Nelfe possédait l’e-book, c’était aussi l’occasion pour moi de lire en virtuel sur la liseuse de ma douce. À ce propos, même si je n’ai pas été à 100% converti, j’ai apprécié le changement malgré le manque d’odeur de papier et d’encre ! Mais revenons à ma lecture de l’ouvrage de Margaret Atwood.

Nous suivons le récit à travers les yeux d’une servante écarlate, une de ces femmes dont la fonction est la reproduction. Dans ce monde dictatorial où les intégristes chrétiens ont pris le pouvoir, la fécondité est en berne et les plus riches peuvent avoir sous leur coupe une servante vêtue de rouge pour avoir un enfant, elles ne sont qu’un réceptacle vide qui doit concevoir un enfant lors de ses phases d'ovulation avec le maître des lieux lors d’une cérémonie rigide et codifiée. L’héroïne nous fait part de son quotidien très routinier et à travers lui les changements qui ont été opéré par l’instauration de ce nouveau régime patriarcal et impitoyable envers tous ceux qui n’obéissent pas au dogme. S’intercalent entre ces passages narratifs quelques flashback sur sa vie d’avant, celle qu’elle vivait dans un monde libre et sans entraves. Peu à peu, on apprend à mieux la connaître et quelques menus changements dans son existence vont bouleverser sa vision du monde et sa volonté de suivre les préceptes. Le grain de sable fera boule de neige et va précipiter les événements...

Étrange ambiance que celle tissée par l’auteure durant tout l’ouvrage, l’approche intimiste adoptée par la focalisation interne donne lieu à un rythme lent et posé très dérangeant. À travers les souvenirs et expérience de l’héroïne, on prend connaissance d'un certain nombre d’atrocités qui paraissent presque banales vu la façon de les relater de la fameuse servante écarlate. La première partie est surtout consacrée à la vie dans la maison du commandant avec ses règles, ses personnels et les rapports instaurés entre chacun. Le monde est devenu froid, impersonnel et terriblement clos. Nulle place pour les sentiments ou le moindre loisir ou amusement, tout le monde est à plaindre entre les serviteurs dévoués corps et âmes à leurs employeurs (un rêve pour le MEDEF -sic-) et des femmes-épouses désespérées de ne pouvoir avoir d’enfants qui s’abrutissent à l’alcool, jalouses des prérogatives du mari sur les servantes écarlates. La tension est palpable tout au long du roman, le lecteur navigue en eaux troubles se demandant bien comment la situation va évoluer tant on sent que l’équilibre instauré par la famille et les autorités est instable et précaire.

Le monde qui nous est donné à voir est assez effroyable dans son genre. La dictature aliène les individus et ici plus particulièrement les femmes qui se retrouvent du jour au lendemain reléguée au bas de l’échelle sans plus aucune possibilité de s’émanciper et sans droits réels, cantonnées à vivre à travers leur père, leur frère, leur mari ou leur employeur. La dénonciation est ici forte et sans appel sans pour autant être frontale. Elle est plutôt insidieuse, grandissante au fil du récit lors des différentes révélations qui nous sont faites lors des journées de la servante ou de ses flashback relatant sa vie d’avant le changement. Le souffle est à la fois puissant et précis, d’une redoutable efficacité. L’unité de lieu contribue à cette puissance, l’action se déroulant essentiellement dans la maisonnée qui en elle-même est le symbole de la nouvelle société parfaite voulue par un pouvoir réactionnaire.

Ce livre est aussi une belle dénonciation des rouages d’un système totalitaire avec en premier lieu la mollesse des foules et des démocrates de tout bord au moment de la prise du pouvoir, cette tendance à se dire que finalement ce n’est pas si grave et que ça passera. Sauf qu’ici (comme en 1922 en Italie, en 1933 en Allemagne ou dans une moindre mesure en 2016 aux USA) le résultat est terrifiant avec la suppression de toutes les libertés individuelles, le flicage généralisé et la répression féroce qui en découle avec des humiliations et exécutions publiques. Pour autant, rien de moralisateur ou de grossier dans cette condamnation, simplement l’observation froide des faits et du déroulé. Je vous garantis qu’on en a les tripes et le cœur chamboulés, quand on voit l’évolution du monde contemporain, on se dit qu’il est plus que temps de lire un tel livre.

logo-epubL’action finit par s’accélérer avec son cortège de circonvolutions scénaristiques où l’on retrouve des ficelles classiques mais efficaces comme l’alliance de deux personnages, de la jalousie et de la trahison, des drames épouvantables mais aussi de petites joies. Tout coule et découle à merveille avec une science de la narration hors pair et une écriture fluide, simple et accessible. On ressort à la fois choqué, émerveillé et conquis par un ouvrage vraiment réussi. Un must dans son genre, ne passez pas à côté. Quant à moi, je vais au plus vite regarder l’adaptation pour voir si elle est à la hauteur de sa réputation.

samedi 4 novembre 2017

"Le Dernier Hyver" de Fabrice Papillon

hyver

L’histoire : Août 415 après J-C. : La ville d'Alexandrie s'assoupit dans une odeur âcre de chair brûlée. Hypatie, philosophe et mathématicienne d'exception, vient d'être massacrée dans la rue par des hommes en furie, et ses membres en lambeaux se consument dans un brasier avec l'ensemble de ses écrits.

Cet assassinat sauvage amorce un engrenage terrifiant qui, à travers les lieux et les époques, sème la mort sur son passage. Inéluctablement se relaient ceux qui, dans le sillage d'Hypatie, poursuivent son grand œuvre et visent à accomplir son dessein.

Juillet 2018 : Marie, jeune biologiste, stagiaire à la police scientifique, se trouve confrontée à une succession de meurtres effroyables, aux côtés de Marc Brunier, homme étrange et commandant de police de la "crim" du Quai des Orfèvres. Peu à peu, l'étudiante découvre que sa propre vie entre en résonance avec ces meurtres.

Est-elle, malgré elle, un maillon de l'histoire amorcée à Alexandrie seize siècles auparavant ? Quel est ce secret transmis par Hypatie et au cœur duquel se retrouve Marie ? L'implacable destin peut-il être contrecarré ou "le dernier Hyver" mènera-t-il inéluctablement l'humanité à sa perte ?

La critique de Mr K : Un vrai et bon page turner aujourd’hui avec Le Dernier Hyver de Fabrice Papillon, premier roman d’un auteur spécialisé à la base dans la vulgarisation scientifique (une vingtaine d’ouvrages à son actif dans ce domaine). Il marche ici dans les pas d’un Dan Brown en proposant une enquête haletante aux confins de l’histoire, de l’ésotérisme et de la hard science. Une belle lecture qui malgré quelques scories a le mérite d’être efficace et furieusement addictive.

Les ingrédients de base n’ont rien d’original sur le papier : des meurtres épouvantables sont commis dans la capitale selon un rituel étrange semblant venu du fond des âges, la collaboration entre une jeune étudiante à priori naïve avec un flic usé par l’existence, une confrérie antédiluvienne et une conspiration à l’échelle mondiale, des flashback réguliers à différentes époques du passé pour expliquer le présent. L’intrigue tenant sur tout de même 613 pages, les indices nous sont révélés au compte-goutte avec un savoir faire sadique certain, maintenant un suspens parfois intolérable et obligeant le lecteur à se coucher tard. C’est bien simple, j’ai lu ce livre en deux jours en mode no-life tant j’ai été happé par l’histoire.

Et oui, malgré un manque de surprise dans les thématiques, l’ensemble est rudement bien ficelé. Ainsi, même si les personnages ont un goût de déjà lu, ils restent profondément charismatiques et les liens qui les unissent créent une unité profonde et réservant quelques surprises malgré tout. Le flic est taciturne à souhait, vraiment au bord de la rupture, on s’attache à lui très vite, l’aspect ours-grognon fonctionnant à plein. Marie, l’étudiante hyper douée n’est pas en reste avec un déboussolement qui ne va pas aller en s’arrangeant jusqu’à la révélation finale. On a beau se douter que ça va faire mal, je dois avouer que la fin m’a diablement séduit car sachez-le, le happy-end n’est pas de mise. Clairement, le dénouement à lui seul vaut le détour, ça fait du bien de sortir un peu des sentiers battus et même si pour cela il faut attendre les 50 dernières pages, quel pied !

L’enquête en elle-même est menée avec brio et beaucoup de technique, les apports sont nombreux en terme de connaissances pures et l’on en apprend beaucoup sur les forces de l’ordre et leurs récentes réorganisations. L’ombre du 13 novembre 2015 plane d’ailleurs sur ces pages, l’auteur y faisant souvent référence comme dans la littérature américaine après les attentats du World Trade Center, il y a un avant et un après Bataclan en France. Une certaine tension en émane, un climat différent et clairement une certaine paranoïa que l’auteur distille avec finesse tout au long des phases d’enquêtes. Réaliste et sans pathos, la partie enquête de l’ouvrage se lit avec un plaisir certain.

La partie dite historique et scientifique est assez passionnante aussi malgré des entorses à la réalité. On retrouve ainsi des personnages célèbres qu’il est bien pratique d’user et de réutiliser à l’envie dans ce genre de thriller ésotérique (pêle-mêle ici Curie, Elisabeth I, Newton, Vinci, Voltaire...). C’est sympa d’essayer de tirer le vrai du faux surtout si comme moi vous avez étudiez l’Histoire dans votre jeunesse. Les autres se laisseront embarquer dans un rêve funeste et terrifiant. Perso, je n’y ai pas cru un moment même si ça ne me déplaît pas de m’évader dans un trip de conspiration pluri-millénaire à la Da Vinci Code. À ce propos, j’ai trouvé peu élégant de la part de l’auteur de se gausser à l’occasion de deux passages de Dan Brown (un dialogue entre flics, le touriste US dans une église anglaise) qui même s’il n’est pas toujours un auteur de haut calibre (voir ma critique d’Inferno) a eu le mérite de séduire des millions de lecteurs. Peut-être étaient-ce des clins d’œil, je les ai trouvés lourd-dingues et malvenus. La partie scientifique pure quant à elle est bluffante, pour le coup je n’y connaissais pas grand chose (je ne vous parlerai pas des domaines vus car cela donnerait des indices sur la teneur de la trame principale), j’en suis ressorti plus riche et éclairé. L’auteur n’a pas son pareil en tout cas pour expliquer avec des mots simples des concepts compliqués à priori hors de porté pour le béotien en la matière que j’étais.

C’est donc un ouvrage qui m’a énormément plu et qui a réussi à m’embarquer littéralement, le genre de livre auquel on pense et repense durant sa lecture ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Bien écrit, érudit mais sans exagération, structuré et maîtrisé de bout en bout, sans longueurs inutiles, on passe un excellent moment et la fin est géniale. Idéal pour se détendre durant une période de vacances, c’est le genre de bouquin qu’on ne peut relâcher une fois débuté si on est amateur du genre. Vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous faites partie du lot.

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