dimanche 11 mars 2018

"Le Dictateur qui ne voulait pas mourir" de Bogdan Teodorescu

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L’histoire : Cloîtré dans une serre au verre sali par la pluie, d’où il dirige la Roumanie d’une main de fer depuis plus d’un demi-siècle, le dictateur s’apprête à lancer son grand défi à l’Histoire. Pour échapper à l’érosion du temps, il a fait construire en secret un portail entre présent et passé, capable de ramener les morts. Et demain, il ramènera le plus illustre d’entre eux : un grand homme, un grand guerrier, un grand patriote.... Michel Le Brave.

Mais quand le leader d’une époque où empaler ses adversaires était pratique courante débarque dans notre réalité, les réactions en chaîne sont pour le moins imprévisibles...

La critique de Mr K : Nouvelle lecture de chez Agullo Editions pour cette année 2018 qui décidément démarre fort chez eux. Après un roman russe bien barré en début d’année, direction la Roumanie aujourd’hui avec cet ouvrage énigmatique, puissant et salvateur à la fois. Métaphore sur le pouvoir et le charme irrésistible qu’il dégage sur l’être humain, Le Dictateur qui ne voulait pas mourir de Bogdan Teodorescu nous invite à un voyage au cœur d’un régime totalitaire où les ficelles ne sont jamais trop grosses pour manipuler les foules et où les événements peuvent se précipiter à la moindre défaillance ou expérimentation déviante. Suivez le guide !

Retranché dans la serre de son palais, le vieux dictateur de la Roumanie s’accroche au pouvoir. Après de multiples mandats puis s’être arrogé tous les pouvoirs, il domine le pays avec son fidèle conseiller et mène la vie qu’il veut. Pour autant, il souhaite rentrer dans l’Histoire définitivement en faisant ce qu’aucun dirigeant n’a encore fait avant lui : faire venir dans le présent une grande figure du passé glorieux de la Roumanie pour que cette dernière passe de puissance de seconde zone à un pays de premier plan qui compte dans le jeu diplomatique international. Si en plus, on peut le porter aux nues et reconnaître ses mérites ce ne serait que mieux ! Malheureusement pour lui et pour son peuple, rien ne va vraiment se dérouler comme prévu et l’irruption de cette personnalité d’un autre temps va bouleverser tous les plans établis et créer un chaos sans précédent !

On peut distinguer deux temps principaux dans cet ouvrage qui se divise en six chapitres mettant à chaque fois un protagoniste différent au centre de la narration. Tout commence par un long chapitre consacré au dictateur lui-même. On en apprend davantage sur sa personnalité, sa conception du pouvoir et sa manière de diriger son pays. Loin de calquer cette existence sur celle de Ceausescu (renversé en 1989 rappelons-le), il est plus une sorte de somme de toutes les pratiques totalitaires que l’Histoire nous a apporté et continue d’ailleurs à nous fournir à l'heure où je vous parle. L’idéaliste de départ a cédé la place à un être épris de pouvoir qui ne recule devant rien pour affirmer son autorité, tout en se donnant bonne conscience en disant qu’il agit pour le peuple. On enchaîne avec le point de vue de son conseiller qui ne souhaite qu’une chose, rester à sa place et tirer les ficelles depuis l’antichambre du pouvoir car il est le vrai maître du pays, celui sur lequel s’appuie le dictateur et qui le conseille depuis toujours.

Volontairement cynique, cette première partie fait la part belle à l’explication du fonctionnement de ce type de régime avec la révolution de départ, l’idéologie mise en place, le contrôle des masses par la propagande, les mensonges et autres artifices qui permettent au chef de se maintenir au pouvoir tout en continuant d’être apprécié mais aussi la lâcheté des grands pays du monde face aux intérêts économiques et territoriaux notamment. Beau miroir de la bêtise des foules et du comportement de mouton que peuvent avoir tous les peuples du monde (y compris dans notre si belle démocratie où l’on gouverne désormais par ordonnances avec la bénédiction des sondés), l’auteur appuie là où ça fait mal : la nature humaine est décidément bien veule et le pouvoir corrompt les âmes les plus pures. Pour autant, le ton décalé et sarcastique détend l’atmosphère et loin de plomber le lecteur, il l’enrichit tout en jouant avec les personnages.

Car tous les équilibres sont bouleversés dans une seconde partie plus courte mais décapante. Le passé fait irruption dans le présent et les anciennes coutumes de guerre ressurgissent au plus grand désarroi des anciens maîtres qui deviennent à leur tour des proies. Le peuple lui reste stupéfait et bien stupide face aux hordes barbares qui ravagent tout sur leur passage. La critique reste toujours aussi incisive et permet de faire des liens entre présent / passé, sur l’appétit pour la destruction qui nous habite et surtout notre propension à ne pas tirer les leçons de l’Histoire, thème fort bien traité ici et riche en anecdotes narrées par les personnages du roman (un glossaire bienvenue est d’ailleurs ajouté en fin d’ouvrage et permet de s’ouvrir à la culture roumaine qui est loin de se cantonner à de mystérieux chef vampires habitant les Carpates). Le final est absolument dantesque, sans fard et totalement hard-boiled. J’ai personnellement adoré l’arc scénaristique suivi et assumé jusqu’au bout. Ça fait du bien de sortir des lignes habituelles et d’explorer la face sombre de la notion de société humaine organisée avec l’absence de garde fou en cas de surgissement de démagogie puis d’autoritarisme.

Belle fable sur la corruption, l’intérêt personnel et la primauté du fort sur le faible, ce roman se lit d’une traite, sans aucune difficulté grâce à une langue simple et inventive, volontiers virevoltante par moment. Le récit réserve bien des surprises notamment grâce à une structure de narration novatrice qui sert remarquablement l’histoire générale et le propos que distille l’auteur. Un livre essentiel dans son genre qui allie plaisir de lire et réflexion profonde, ce serait franchement dommage de passer à côté !

Posté par Mr K à 15:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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jeudi 8 mars 2018

"Community" de Estelle Nollet

CommunityL'histoire : Lorsque huit hommes et deux femmes s'installent sur la base scientifique de New Aberdeen, en plein océan austral, au milieu des otaries à fourrure, des albatros, des gorfous et des skuas, aucun d'entre eux ne s'attend à jouer les Robinson Crusoé du XXIe siècle. Mais dans cet écosystème coupé du monde, même les plus passionnés par l'observation des espèces rares dont l'îlot est le dernier repaire finiront par se concentrer sur leur propre survie. Qui résistera à l'aventure ?

La critique Nelfesque : Avec "Community" de Estelle Nollet, bienvenue dans un ouvrage entre récit de voyage, littérature contemporaine et survival. Ce roman ne ressemble à aucun autre tant d'un moment à l'autre, il change de genre.

Nous suivons 8 scientifiques dans leur travail quotidien pendant 1 an sur la base de New Aberdeen, une île sans civilisation coincée au beau milieu de l'océan Austral. A 7 jours de navigation de la terre ferme, avec pour unique visite le ravitaillement au bout de 6 mois de présence, ces hommes et ces femmes sont coupés du monde et vivent en communauté pour le meilleur et pour le pire. Enfin, à la base, surtout pour le travail. Leur vie est réglée comme du papier à musique et chacun a sa spécialité, certains récoltent des données sur la flore de l'île, d'autres sur les espèces ornithologiques présentes... Ces données sont consignées et transmises au centre afin d'être analysées. La vie de scientifique...

Pour que la logistique de l'île tourne sans grain de sable dans les rouages, quelques hommes sont aussi là pour s'occuper des scientifiques. C'est le cas de Cookers, le personnage principal, un néo-zélandais qui va remplacer à la dernière minute le cuisinier de l'expédition victime d'un accident et hospitalisé. Une aubaine qui tombe à point nommé dans sa vie puisque Cookers vit des moments difficiles dans sa vie personnelle. Un an au vert lui fera le plus grand bien.

On en apprend ici beaucoup sur le quotidien des scientifiques et c'est vraiment très intéressant. Le lecteur est au plus près des études menées et part régulièrement en randonnée sur l'île pour dénicher telle ou telle espèce d'oiseaux. L'expédition est composée de personnes passionnées qui ne vivent que par leur travail. Mais bien sûr, rien ne va se passer comme prévu et quand le bateau qui devait les ravitailler ne passe pas, que la radio tombe en panne, qu'une tempête approche et que le groupe se retrouve livré à lui-même au bout du monde, les peurs et les instincts de chacun vont se réveiller.

Estelle Nollet fait monter peu à peu l'angoisse du lecteur qui se demande, comme les personnages de son roman, ce qui a bien pu se passer et ce qui va advenir de cet équipage. Véritables rats de laboratoire, nous les regardons alors d'un autre oeil, avec une curiosité accrue. Enlevez une certitude à quelqu'un, inoculez-lui le doute, laissez mijoter et observez. Les comportements changent, le fort devient le faible, le faible se transcende... Certains perdent leur humanité.

"Community" est un focus sur la société, un miroir grossissant, une exception qui confirme la règle. Chaque personnage est intéressant et trouve une utilité à un moment donné. La construction de ce roman est fine et millimétrée. Dommage que la fin soit un peu trop abrupte à mon goût. Ce huit clos bien senti aurait mérité une conclusion moins brutale. L'expédition va tourner au cauchemar et l'enfer vient parfois de soi-même...

Posté par Nelfe à 17:25 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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mercredi 7 mars 2018

"Téléchat" d'Eric Van Beuren et Laure Boyer

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Contenu : 3 octobre 1983 : un OVNI télévisé appelé Téléchat atterrissait sur Antenne 2 à la fin de la très populaire émission «Récré A2». Né de l’imagination de Roland Topor, Henri Xhonneux et Éric Van Beuren, un trio franco-belge bien déterminé à offrir un programme pour enfants résolument différent, il a autant étonné que détonné dans ce que l’on n’appelait pas encore le PAF. Propulsé à l’antenne par Jacqueline Joubert, alors directrice de l’unité jeunesse de la chaîne, ce journal de marionnettes pas comme les autres allait ensuite attirer des millions de téléspectateurs chaque soir. Prouvant ainsi que l’inventivité et l’ingéniosité sans bornes de l’équipe de Téléchat avaient su pallier avec brio les limites fixées par un budget restreint. De ce petit bijou atypique, Roland Topor aimait d’ailleurs à dire qu’il avait été fait "à la main et au beurre d’anchois"

La critique de Mr K : Chronique différente aujourd’hui avec mon retour sur un ouvrage qui m’a été offert pour mon anniversaire par mon plus vieux pote. Téléchat, c’est toute une époque, c’est ce que la télé des années 80 a produit de mieux pour les loupiots et un programme que j’ai suivi assidûment durant ma prime jeunesse avec aussi les inénarrables Fragglerocks dont on m’avait d’ailleurs offert le coffret DVD. Non non, je ne suis pas dingue... Vous voila prévenu, ça sent l’article de vieux con, bon pas si vieux que ça mais nostalgique dans l’âme !

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L’ouvrage débute par une petite préface de Philippe Vandel, texte intéressant pour se mettre en condition et qui procède à une mise en abyme de l’émission pour mieux en retirer la substantifique moelle : Téléchat c’est de la méta-télévision, un produit télé qui parle de la télé, la décortique et forge l’esprit critique des gamins. C’est bien vu et ça permet d’apprécier totalement le phénomène et les volontés affichées dès le départ par les trois créateurs du programme hollando-belgo-français. L’auteur, Eric Van Beuren en écrivant cet ouvrage va nous présenter les coulisses, au passage rendre hommage à la synergie des talents employés, et revenir sur une aventure qui l’a marqué lui ainsi que le paysage télévisuel, sans les hordes de fans dont je fais partie et qui se rappellent encore avec émotion le duo Grochat / Lola, Léguman, Brosse-dur et tous les autres personnages récurrents de cette saga hors-norme qui s’apparente au JT préféré des objets et a ravi toute une génération de téléphiles intelligents.

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Six cha(t)pitres constituent l’ossature de ce livre-souvenir très bien ficelé. On commence tout d’abord sur une trentaine de pages revenant sur la genèse du programme. C’est un focus intéressant sur l’époque tout d’abord avec l’émergence de talents différents qui souhaitent proposer quelque chose d'autre aux enfants. Ouverture d’esprit, une ambiance créatrice folle (il faut dire que dans le domaine Topor en impose !) et des rencontres vont déboucher sur des opportunités uniques. En cela, on peut dire que l’alignement des planètes a été favorable et à travers ces quelques pages, l’auteur revient sur ses discussions avec Topor, les dessins préparatoires de ce dernier, les contacts pour produire l’émission, sur la première marionnette de Groucha (qui sera reprise plus tard dans l’émission pour un autre personnage), le travail d’écriture de longue haleine et enfin la consécration avec l’achat de l’émission.

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S’ensuivent trois chapitres qui correspondent chacun à une saison de Téléchat. C’est l’occasion au fil des pages pour l’auteur de nous proposer des fiches personnages drôlatiques, des reconstitutions sous forme de roman-photo à l’ancienne de sketch cultes, de reproduire les partitions et paroles du générique de chaque saison (ayant une pianiste à la maison, on s’est bien gondolés à chanter et jouer les morceaux proposés !), d’expliquer la naissance des logos successifs, de revenir sur le calendrier et les éphémérides particuliers de l’émission (bonne fête à tous les lampadaires !). On sort parfois des studios pour le tournage en extérieur et c’était pas triste d’ailleurs ! On retrouve aussi tout plein d’autres anecdotes diverses et variées qui révèlent bien des secrets et des surprises avec notamment l’interview exclusif de Léguman, mon super héros préféré de l’époque ou encore des focus sur l’envers des décors et les techniques mises en œuvres pour l’émission. C’est foisonnant d’idées géniales et d’inventivité.

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Les dernières pages sont consacrées à l’après-Téléchat avec des projets mis en œuvre après l’arrêt de la série, d’autres avortés comme un jeu de société invendable par les grandes sociétés de distribution, des produits dérivés plus ou moins officiels (faites un tour sur le net, vous serez surpris du choix qui s’offre à vous)... Enfin, l’auteur a rajouté des bonus sympas pour les accros à l’émission comme moi : des extraits de critiques de l’époque, des lettres de fans petits et grands (et même de détracteurs !), les partoches de la chanson de Léguman (très fastoche à faire au piano si vous vous souvenez de l’air), un quizz Téléchat super-ardu (mais alors vraiment difficile !), le jeu des gluons (tout bonnement énorme !).

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Vous l’avez compris, voila un livre-hommage très réussi, très instructif et bien construit. Les fans y trouvent vraiment leur compte avec un objet ludique, très beau esthétiquement et rafraîchissant par son pouvoir de fascination et d’évocation. Un bien beau cadeau que j’ai eu là et une acquisition à faire pour vous si l’émission vous manque et que vous voulez courir après une Madeleine de Proust au charme intemporel. Je vous laisse avec un cadeau empoisonné, la fameuse chanson qui trotte dans la tête pendant des heures... Non, ne me remerciez pas !

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lundi 5 mars 2018

"Journal" d'Anne Frank

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L’histoire : Anne Frank est une jeune fille juive qui pendant la Seconde Guerre mondiale a dû entrer dans la clandestinité afin d'échapper aux nazis. Peu avant d'entrer dans la clandestinité, Anne reçoit pour son anniversaire un cahier dans lequel elle tiendra son journal. Elle se met aussitôt à écrire, elle parle non seulement des événements qui se déroulent dans l'Annexe mais aussi beaucoup d'elle-même.

La critique de Mr K : C’est toujours un sentiment particulier qui m’habite lorsque je dois chroniquer un classique de la littérature. Qui ne connaît pas ou n’a jamais entendu parler du Journal d’Anne Frank, un témoignage exceptionnel sur la Seconde Guerre mondiale, une plongée dans le quotidien d’une jeune fille juive de quinze ans recluse avec sa famille dans un appartement "caché" pour échapper à l’oppression nazie ? Ce re-reading particulier s’est effectué vingt-cinq ans après ma première lecture, la fascination opère toujours mais mon regard s’est depuis aiguisé et j’ai pu percevoir des strates supplémentaires dans ce témoignage passionnant et bouleversant.

S’étendant essentiellement sur les années 1943 et 1944, ce journal raconte donc le lent et terrifiant déroulement du temps pour une famille de réfugiés juifs-allemands venus dès 1933 s’installer aux Pays-Bas suite à l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler dans leur patrie d’origine. La menace les rattrape avec la conquête de la quasi-totalité de l’Europe entre 1940 et 1941 par les forces de l’Axe. L’ordre nazi règne notamment sur Amsterdam, il n’est plus question de vivre une vie normale. Les Frank entrent en clandestinité en compagnie d’un couple et quelques autres infortunés. Les pages du Journal d’Anne Frank nous livre les angoisses et espérances, les observations et les réflexions d’une jeune femme dont l’univers a été broyé par le conflit et les idées nauséabondes en vogue à l’époque.

On dit souvent que la maturité permet d’encaisser plus facilement certaines expériences ou émotions fortes mais je dois avouer que mon ventre s’est noué à de nombreuses reprises durant cette lecture qui s’est révélée toujours aussi éprouvante. C’est la faute principalement au fait que le dénouement est connu, on sait pertinemment qu’ils vont être dénoncés puis déportés dans la foulée. À la lumière de cette tragédie, certains passages du journal prennent une signification particulière et les quelques miettes d’espoir égrainées ici et là par Anne Frank paraissent bien dérisoires. Drôle d’impression que de lire les rêves et aspirations d’une jeune fille que l’on sait déjà condamnée... Le malaise ne fait que grandir lors de la lecture de cet ouvrage qui s’avère aussi lumineux grâce au caractère d’Anne que mortifère par le fatum implacable qui plane sur les protagonistes de ce témoignage.

Dans son journal, Anne Frank passe en revue le vie des réfugiés vivant dans un microcosme étouffant. Cachés à l’étage au dessus d’une fabrique, ils doivent sans cesse faire attention : limiter le bruit pour ne pas se faire repérer, se rationner en terme de nourriture et d'eau, organiser la moindre action de leur quotidien. Ainsi certains actes banals prennent une dimension toute autre avec la nécessité d’une organisation précise, méticuleuse (le passage décrivant les passages aux toilettes et dans ce qui fait office de salle de bain sont très parlants dans leur genre). Cette pression d’un danger extérieur bouleversant les habitudes de vie est palpable à la moindre page de mémoires qui retranscrivent très bien aussi les tensions internes entre les membres de la famille : Anne a ses préférences, elle se chicane avec sa sœur, elle préfère son père à sa mère, la jeune fille suit des rituels immuables malgré la guerre (les repas, les "conseils de famille", les apprentissages de la vie). Ces pages sont un miroir incroyable de ce que l’humain est capable de faire pour se transcender, résister à l’oppression et tenter de poursuivre son existence malgré les périls.

Au milieu de tout cela, Anne rayonne. Bien sûr elle a peur, bien sûr elle se demande ce dont le futur sera fait mais elle reste une fille de 13/14 ans. Bavarde, parfois égocentrique, vouant un culte à son père, s’opposant à sa mère, rêvant aux garçons, elle se plaît à décrire son existence partageant ses joies et ses peines. On apprécie son appétence pour le savoir et sa lente mutation, elle gagne en maturité face à l’adversité. Anne nous touche énormément et l’on ressort chamboulé et révolté comme à la première lecture car elle est bien loin l’époque où la jeune fille fréquentait l’école et vivait une jeunesse insouciante.

Seul bémol, la version que j’ai lu n’est pas l’originale. Il s'agit d’une version "remaniée" où l’éditeur a rajouté quelques passages retrouvés depuis. J’ai trouvé que cela alourdissait le propos et ralentissait la mécanique infernale en place. Rassurez-vous, rien de rédhibitoire pour autant même si on perd un peu de la spontanéité du récit. L’écriture limpide, enfantine mais aussi parfois très adulte n’a rien perdu de son charme. Voilà un livre qui n’a pas pris une ride et dont les effets perdurent longtemps après sa lecture. Un classique d’entre les classiques qu’il faut avoir lu au moins une fois dans sa vie.

vendredi 2 mars 2018

"Ma voix est un mensonge" de Rafael Menjivar Ochoa

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L’histoire : Après une carrière dans le feuilleton radiophonique, un comédien se retrouve au chômage. Il est approché par des services spéciaux de la police. Contre une somme importante, on lui demande de reconstituer, à partir de quelques documents, la voix d’un prisonnier politique mort sous la torture et d’endosser le rôle de celui-ci dans une fausse conférence de presse justifiant un meurtre politique...

La critique de Mr K : Petite voyage en Amérique latine aujourd’hui avec Ma voix est un mensonge de Rafael Menjivar Ochoa, écrivain salvadorien passé d’abord par le journalisme et grand auteur reconnu que je découvre ici pour la première fois. Belle lecture que celle-ci bien qu’elle soit placée sous le sceau du roman noir, d’un noir profond qui explore les arcanes du pouvoir et la manipulation des masses à travers le destin étonnant d’un homme en perdition.

Le héros est comédien de radio et sa voix est son outil de travail. Il a eu son petit succès en jouant notamment les méchants dans des soaps à deux pesos, caricaturaux à souhait mais qui ravissaient les ménagères de moins de cinquante ans. Malheureusement le succès est derrière lui et le travail ne se bouscule plus à sa porte comme avant alors que les factures s’accumulent. Il n’est pas loin du gouffre quand soudainement une proposition inhabituelle lui est faite : travailler pour la police. En fait, pour un service de la police, un département ultra-secret dont on ne connaît même pas l’existence ! Après une entrevue étrange, il n’est pas plus avancé mais au fil des jours et de sa prise de connaissances des éléments qu’on lui a livré, il prend conscience que s’il accepte ce travail, il modifiera / construira une réalité alternative pour l’État. Les 10 000 dollars promis à la clef en valent-ils la chandelle ?

Se déroulant au Mexique - même si ce n’est jamais précisé, on le devine aisément -, ce récit fait froid dans le dos. À travers cette mission de travestissement de la vérité, l’auteur nous livre une critique féroce de l’autoritarisme étatique, de sa propension à occulter la vérité et en livrer une fabriquée de toute pièce pour justifier des actes odieux. La manipulation et l’art de s’en servir est donc au centre du roman qui au passage égratigne aussi les médias et la police. Les collusions et corruptions sont abordées avec justesse et de façon détournée car jamais aucun des protagonistes ne livre la vérité absolue sur ses actes et ses motivations, le sous-entendu règne en maître et laisse une saveur amère dans la bouche du héros et des lecteurs. On navigue constamment en eaux troubles avec la désagréable impression de se faire balader à l’instar du héros qui se retrouve face à un choix moral qui pourrait bien décider de l’heure de sa mort !

Noir c’est noir effectivement dans cet ouvrage qui voit un héros malmené par son existence qui ne lui donne plus satisfaction depuis bien longtemps. Il a perdu la femme qu’il aimait, il ne peut plus vivre de son travail et vit chichement loin de ses envies et du standing dont il rêvait. Face aux commanditaires, loin de se cacher ou de tout accepter, il affiche son intelligence vive et son courage. Il devine bien les arrières pensées du chef de la police qui lui propose le job, ne se démonte pas malgré les risques qu’il encourt. Et pourtant, la tentation est grande mettant à mal ses principes et sa morale personnelle. Le personnage est très attachant, complexe et il faut peu de lignes à l’auteur pour nous fournir un personnage principal totalement en roue libre par moment dont on se demande constamment comment il va réagir et agir. Durant les 154 pages du roman, les surprises s’accumulent donc sans que l’on puisse vraiment savoir où Menjivar Ochoa veut nous mener.

On explore les mensonges de chacun, on côtoie le héros dans ses errances au café, au restaurant, chez Maria - une inconnue aux ordres des commanditaires - dans une ambiance particulière d’un monde presque désabusé où l’abrutissement des masses et les apparences cachent des pratiques innommables. Comme en plus personne n’a toutes les cartes en main pour appréhender totalement le rôle qu’il a à suivre (le héros, les policiers qui le surveillent, le commanditaire, Maria...), il se dégage une impression étrange de bordel organisé qui profite bien évidemment aux plus hautes autorités. Pas besoin de voyager bien loin pour se rendre compte que la pratique est courante en politique et sans entasser les morts, on peut très facilement manipuler les foules pour faire passer une idée. Toute la question dans ce roman est de savoir si le héros va basculer ou non.

Très court, remarquablement écrit dans une langue simple mais proposant une intensité confondante, Ma voix est un mensonge se lit d’une traite avec un plaisir renouvelé malgré un sujet difficile et un fatum menaçant plombant le héros. Une fiction très intéressante pour éclairer notre triste monde, une lecture essentielle que je ne peux que vous conseiller.


mercredi 28 février 2018

"Le Monde englouti" de J. G. Ballard

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L'histoire : Au III° millénaire, le Terre n'est plus peuplée que de cinq millions d'habitants. Le Soleil a changé de forme et s'est rapproché de notre planète, entraînant une formidable diminution des terres émergées, envahies désormais par la jungle où des reptiles colossaux ont remplacé les mammifères. Comment survivre dans ces conditions, surtout quand des bandes de pirates recherchent sans relâche les trésors engloutis ?

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture bien particulière aujourd'hui avec un titre considéré classique dans le domaine de la science fiction : Le Monde englouti de J.G. Ballard. Cet auteur divise ses lecteurs, certains lui vouent un culte pour son caractère parfois visionnaire et d'autres le trouvent ennuyeux comme la mort. Pour ma part, ce sera ma deuxième incursion dans son univers après ma lecture glaçante et tripante de Crash lors de la sortie de l'adaptation cinématographique de David Cronenberg. Place ici à la SF post-apo dans une Terre revenant lentement et sûrement à des temps primitifs où l'humain a de moins en moins sa place.

En ce troisième millénaire, l'espèce humaine a quasiment disparu de la planète Terre. L'astre solaire est désormais bien plus proche de notre monde, il a changé de forme provoquant un réchauffement climatique sans précédent, une diminution drastique des terres émergées et une forte hausse des températures. Un avant poste scientifique est sur le point d'être évacué. C'est dans cette base que travaille Kerans, le biologiste héros de cette histoire. Bien qu'il sente que cette évacuation soit la meilleure des choses à faire, il hésite. Il se sent irrémédiablement attiré par une nouvelle solitude qui lui apaise l'esprit, il ne se fait plus vraiment d'illusions sur l'avenir de la race humaine sur Terre et de plus, il noue une relation intime tendre avec une femme vivant juste à côté. Les préparatifs avancent et l'indécision le gagne, un nouveau danger surgissant, Kerans entreprendra un long et lent voyage intérieur qui n'aura qu'une seule issue...

Clairement, ce roman ne plaira pas à tout le monde. En effet, le style contemplatif et le rythme extrêmement lent en rebutera plus d'un, Ballard se concentrant beaucoup sur le climax, l'ambiance de fin de règne de l'être humain sur notre belle planète. Peu d'action, des personnages caractérisés au minimum, tout cela contribue à mettre en exergue le retour du primitif sur les civilisations humaines. Cela donne de merveilleuses pages descriptives sur la végétation invasive qui recouvre toutes les traces de l'humanité, regagne le territoire connu sur une espèce en voie d'extinction qui pourtant a réussi pendant des millénaire à dominer la nature. La jungle s'étend, l'eau est omniprésente, on sentirait presque la moiteur générale se dégager des pages de cet ouvrage qui fait la part belle au dépaysement, à l'inversion des valeurs et le retour à l'état sauvage d'un biocosme qui tient enfin sa revanche ! L'atmosphère est ici étouffante, oppressante ne laissant aucune place à toute forme d'optimisme.

Le héros et ses proches sont donc réduits à leur plus simple expression, silhouettes vagues errant dans un univers qui les dépasse et bouscule leurs certitudes. Effacés, sans traits de caractères excessifs, ils subissent de plein fouet la lente dégénérescence de l'humanité et apprennent à vivre avec cet environnement nouveau et hostile. Difficile de s'attacher à eux car ils ne sont pas charismatiques ni spéciaux, une certaine banalité les habite et permet à l'auteur d'intensifier le décor et l'atmosphère. Plus tard dans le récit, les héros vont faire la connaissances d'une troupe de pirates peu scrupuleux qui se sont adaptés aux nouvelles règles qui régissent la planète. Extrêmes, lorgnant vers les bandes de pillards de George Miller dans sa tétralogie Mad Max, ils vont provoquer un changement radical chez Kerans. On rentre alors dans une autre dimension, plus spirituelle où le héros réalise un véritable voyage intérieur qui va l'éclairer sur sa destinée et sa nature profonde. Le roman prend alors une tournure assez déconcertante, totalement barrée et, disons-le, obscure. Ce n'est pas pour me déplaire étant fan de récits à la Castaneda ou encore K. Dick dans sa période allumée.

C'est aussi donc un livre qui se mérite, qu'il faut apprendre à apprivoiser tant l'écriture fait écho à l'ambiance crépusculaire et moite qui règne sur les 217 pages de l'ouvrage. Rythme lent, écriture elliptique convient le lecteur à un voyage langoureux, douloureux et cependant très poétique. Certains seront lâchés très vite car il ne se passe finalement pas grand chose dans ces pages mais il faut prendre cette œuvre plus comme une étude philosophique sur la traditionnelle opposition entre les concepts de nature et de culture. Et pour une fois, l'ordre naturel semble l'emporter... Une très bonne expérience en somme que vous pouvez tenter si vous voulez expérimenter une lecture à la fois différente et très enrichissante.

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lundi 26 février 2018

"Les Abysses du mal" de Marc Charuel

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L’histoire : Mon boulot : filmer le supplice des victimes avant de faire disparaître leur corps. Mon but : être le tueur le plus inventif.

Parce que la mort est un spectacle, certains sont prêts à payer très cher pour y assister. Voyeurs protégés par un écran, tortionnaires par procuration...

C’est la face cachée du Net. Un monde parallèle qui happe ses proies au hasard et fournit des frissons à prix d’or.

La critique de Mr K : Place à la critique d’un thriller aujourd’hui avec un ouvrage à la quatrième de couverture bien tordue d’un auteur que je découvrais avec ce titre. Les attentes étaient importantes avec un sujet glauque qui annonçait une enquête terrifiante dans la perversion humaine. Bien qu’efficace, ce titre accouche d’une souris tant on tombe bien trop souvent dans le convenu. Suivez le guide !

Le cadavre d’une jeune fille est retrouvé au bord de l’A86 en banlieue parisienne. Affreusement mutilé, il donne à voir les manières sadiques d’un assassin ne reculant devant aucune barrière morale. Quand en plus, l’inspecteur Derolle se rend compte que le meurtrier filme les sévices et la mise à mort pour les vendre aux plus offrants, on rentre dans une nouvelle dimension de l’horreur. L’enquête sera âpre et complexe. En parallèle, on suit plusieurs autres personnages très disparates qui, vous vous en doutez bien, ont des liens tenus. Au fil du déroulé, les pièces s’assemblent pour constituer une trame plus complexe. Le compte à rebours est lancé...

Clairement, le gros défaut de l’ouvrage est son manque d’originalité. Qui a lu du Grangé, du Chattam ou d’autres auteurs à grand succès dans le genre thriller, nage en eaux pas si troubles que ça. Alors certes, le sujet est grave mais l’auteur le contourne et ne tombe pas dans le scabreux ou le voyeurisme frontal. Laissant volontiers des zones d’ombre pour ne pas sombrer dans le grand guignol, il insiste plutôt sur les sentiments et émotions des uns et des autres face à l’indicible. Ça rassure mais l’ensemble perd en force de percussion. Surtout qu’au bout de 50 pages, j’ai deviné qui était le fameux assassin même si le modus operandi nous livre tous ses secrets bien plus tard. Dommage dommage...

Pour autant, on prend un certain plaisir à lire cet ouvrage qui se révèle être un bon page turner. Certains personnages sont assez attachants, notamment l’inspecteur Derolle qui a ses faiblesses dues à une affaire précédente qui va ressurgir du passé avec ces nouveaux meurtres. Pour une fois, pas de brute endurcie ou de flic damné de la terre, simplement un homme au bout du rouleau, à la larme facile dont la famille s'inquiète pour sa santé mentale. Ça touche en plein cœur et on aime à suivre ses errances au milieu d’une menace sourde et abjecte. Pas de réels personnages denses à part celui-ci, les autres s’apparentent davantage à des clichés déjà lus. Pour autant, la mayonnaise prend et l’on se plaît à enchaîner les chapitres ultra-courts pour courir après l’assassin surtout qu'au détour de l'histoire, l'auteur se plait à jeter quelques éléments historiques et politiques qui témoignent de son passé de journaliste d'investigation.

Grosse déception par contre au niveau du background des protagonistes purs et durs et des forces en présence. Si l’on suit l’assassin principal, ne vous attendez pas à de grosses révélations sur le fameux Dark Net, les milieux interlopes que l’on y croise et notamment les fameux commanditaires des meurtres amateurs de snuff movie. On reste en surface et cela fait perdre en qualité à l’ensemble qui s’apparente finalement à une gigantesque course poursuite. Les promesses ne sont pas tenues en la matière, on aurait aimé lever le voile sur les sinistres individus qui se livrent à de telles pratiques, les cercles dans lesquels ils évoluent, à peine sait-on qu’ils viennent d’un certain continent. Là encore le bât blesse...

Au final, l’ensemble se dégonfle et la fin se révèle abrupte. L’essentiel est sauf, on passe un moment convenable, dans une écriture efficace mais sans génie et les pages se tournent toutes seules. Les Abysses du mal est une authentique série B aussi vite lue qu'oubliée. À tenter si l’envie de frémir doucement vous inspire, sinon je vous avouerai qu'on est ici dans le dispensable.

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samedi 24 février 2018

"Retourner à la mer" de Raphaël Haroche

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L’histoire : Un colosse, vigile dans les salles de concert, et une strip-teaseuse, au ventre couturé de cicatrices, partagent une histoire d'amour. L'employé d'un abattoir sauve un veau de la mort et le laisse seul dans l'usine fermée pour le week-end. À sa sortie de l'hôpital, un homme part se reposer dans le sud avec sa veille maman. Trois adolescents livrés à eux-mêmes entendent un bruit inconnu qui pourrait bien être celui de la fin du monde.

Tous ces personnages prennent vie en quelques phrases, suivent leur pente et se consument. Il suffit d'un contact, peau contre peau, d'un regard, d'une caresse, pour racheter l'humanité.

La critique de Mr K : Chronique d’un beau cadeau de Noël aujourd’hui avec Retourner à la mer de Raphaël Haroche. Nelfe m’a gâté avec ce recueil de nouvelles à la fois poétiques, profondes et pleines d’humanité. Je connaissais Raphaël artiste-compositeur (albums plutôt inégaux à mes yeux), j’ai découvert un auteur talentueux qui peint avec brio le quotidien des gens et leur appréhension de la vie.

Treize récits composent ce recueil, treize histoires qui font la part belle à des êtres malmenés par la vie. Ce sont donc des êtres très différents que nous convie à découvrir Raphaël Haroche : un employé d’abattoir qui veut sauver un veau pour l’offrir à sa fille à son anniversaire; un agent de sécurité qui vit une histoire d’amour avec une strip-teaseuse recousue de partout ; un père alcoolique qui part en vacances avec son jeune fils dont il a pour la première fois la garde ; un couple se déchirant lors d’un séjour en vacances ; la mort d’un frère et comment la surmonter ; un enfant terrifié par une présence malfaisante le long du parcours pour aller à l’école ; trois jeunes assistant, ou croyant assister, à une catastrophe aérienne ; un homme voyant son vœu le plus cher se réaliser en passant une soirée avec la plus belle femme du monde ; deux petits vieux se faisant la malle de leur maison de retraite pour en finir définitivement ; un poème sur la mort d’un ami ; un homme n’arrivant pas à dormir et exprimant toute la mélancolie de son existence ; un clochard qui survit comme il peut et qui va accéder à sa manière à la sainteté et enfin, l’ultime nouvelle éponyme qui voit un homme partir avec sa mère au bord de mer. Autant de trajectoires différentes que l’auteur expose avec concision et efficacité, règles d’or de la nouvelle.

Difficile d’exprimer complètement et avec justesse ce que l’on peut ressentir en lisant cet ouvrage. Il m’a beaucoup plu par son approche simple et humaniste. On colle ici au plus près des êtres humains, on rentre dans leur galaxie mentale et sensorielle. L’empathie fonctionne à plein tant on ressent profondément les situations qui nous sont exposées et qui parfois peuvent se rapprocher de notre propre vécu ou celui de personnes que l’on connaît. Les thématiques sont universelles entre le deuil et la difficulté à le surmonter, l’angoisse d’une existence vide de sens, les expériences de jeunesse qui ne sont pas toujours judicieuses, le choix nécessaire à faire parfois entre la raison et le désir, l’incompréhension et les quiproquos qui naissent souvent des rapports humains avec un impact particulièrement détonant quand ils se produisent au sein de la cellule familiale, la planète Terre que l’on exploite sans vergogne, l’émergence du monde dominé par l’argent-roi et le tout individualisme... Cet ouvrage m’a littéralement "parlé". Tour à tour il m’a profondément ému, fait sourire, réfléchir et surtout m’a emporté très très loin.

À l’image des chansons de Raphaël, cet ouvrage ne nage pas dans l’optimisme à tout crin, c’est même plutôt l’inverse avec un aspect désespéré, très mélancolique des destinées qui sont partagées par l’auteur. Il y a une forme de spleen, de romantisme qui flotte sur ces pages avec une exacerbation des sentiments, de la nature et de l’introspection. Chaque être humain est un corps et un esprit, et même si certains protagonistes sont limités d’une manière ou d’une autre, ils pensent, se pensent surtout et se retrouvent souvent bien désarmés face à leur situation présente qui ne correspond pas toujours aux rêves qu’ils poursuivaient au départ. Très bien mené, chaque récit, qu’il soit ultra-court (2 pages) ou un peu plus long (25 pages maximum), amène sa pierre à l’édifice de la construction de soi et la richesse d’une vie humaine qui n’est faite que de choix et d’évolution. Le pari est largement gagné sur cet aspect là dans ce recueil qui est un beau miroir de la condition humaine et des souffrances qu’elle engendre.

Le charme de la langue de Raphaël Haroche a agi dès les premières lignes avec son phrasé si particulier qui sous une apparente simplicité cache des merveilles de densité, de poésie du quotidien et de significations diverses. L’étrange, le tragique, le banal et l’extraordinaire se mêlent pour nous offrir des textes d'une beauté à fleur de mots et qui donnent à voir une humanité certes imparfaite mais souvent attachante. Un petit bijou que cet ouvrage qui ne ressemble à aucun autre et qui m’a totalement bluffé. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

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mercredi 21 février 2018

"De l'autre côté des montagnes" de Kevin Canty

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L'histoire : 1972, Silverton, petite ville du nord-ouest des États-Unis. La mine d’argent fournit du travail aux hommes, régit la vie des familles et domine les existences. Certains se résignent à une vie de rude labeur, d’autres ne rêvent que d’échapper à ce destin. Mais lorsqu’une catastrophe survient à la mine, coûtant la vie à des dizaines d’hommes, c’est toute une communauté qui est frappée par une onde de choc et de chagrin.

La critique de Mr K : Retour aux USA avec un superbe ouvrage de la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Pour cette première sortie de 2018, Francis Geffard et son équipe font très fort avec ce récit inspiré d'un fait réel qui explore les rouages d'une communauté meurtrie et ses habitants qui se débattent comme ils peuvent avec leur chagrin. Lu en un temps record - une journée - voila un livre qui fera date dans mes lectures et dont je vais vous parler de manière plus approfondie mais toujours sans spoilers !

L'auteur nous convie à une plongée sociologique et psychologique sans pareille dans la petite ville de Silverton où l'activité minière est centrale et, de manière directe ou indirecte, cristallise les activités de tous. On suit donc le départ à la mine des hommes, leurs retrouvailles au bar, dans les bars à filles, le quotidien routinier des femmes à la maison, les sermons à l'église du dimanche et un mariage mouvementé. L'époque est rude en 1972 déjà mais personne ne se plaint vraiment, la vie passe sans faire de vague. C'est dans cet état d'esprit général qu'une catastrophe va littéralement cueillir les habitants. Un accident de mine va causer énormément de morts et chacun va se retrouver face à soi-même, son existence et son chagrin. En suivant plus particulièrement David, Ann, Jordan et Lyle, Kevin Canty nous offre alors un voyage au cœur de l'humain.

Véritable magicien des mots, Kevin Canty nous offre un tableau ultra-réaliste des conséquences d'une catastrophe sur un groupe humain. Après avoir dressé un tableau général déjà fort réussi, le bouleversement des âmes est très bien rendu avec des figures tutélaires impressionnantes : la jeune veuve éplorée qui malgré des problèmes de couples n'arrive pas à surmonter son deuil et ne sait pas ce qu'elle va devenir avec ses deux enfants, le frère qui perd tous ses repères, la jeune femme en deuil de son mari qui n'ose pas tourner la page ou encore le mineur rescapé que le désastre va faire profondément réfléchir à son métier et son mode de vie. On passe de l'un à l'autre naturellement, certaines vies se croisent, s'entremêlent donnant une cohérence et une puissance toute particulière à l'ensemble.

Tour à tour, de nombreuses thématiques apparaissent et nourrissent le récit qui avance à un rythme lancinant et hypnotique. J'ai particulièrement aimé les rapports entre les hommes et les femmes qui alternent la douceur et la violence (larvée ou non d'ailleurs) selon les couples et les rapports familiaux. Les liens familiaux sont aussi bien creusés avec de très belles pages sur les rapports parents / enfants, le temps qui passe et transforme inéluctablement les liens les plus intimes, entre rapprochements et éloignements les rapports se distordent et donnent à voir une humanité de tous les instants entre splendeur et décadence de la banalité. C'est assez saisissant dans son genre, ça prend au cœur et aux tripes.

On baigne ici dans l'Amérique profonde, dans une ruralité que ne renierait pas un Stephen King, un John Steinbeck ou dans un autre genre un Clifford D. Simak. N'ayons pas peur des mots, on a souvent affaire ici à des ploucs mais des ploucs magnifiques qui représentent bien les errances de l'être humain face aux difficultés de l'existence. À Silverston comme dans de nombreux endroits du globe, on se soutient comme on peut avec les copains, l'alcool, les aventures d'un soir, les rêves et les espoirs que l'on nourrit en secret mais aussi la foi qui ici a une importance toute particulière. Omniprésente dans la culture US, on la retrouve très souvent dans cet ouvrage entre passages à l'église (un mariage, un cortège d'enterrement) mais aussi dans les raisonnements intérieurs des personnages. Loin d'être niaiseux ou moralisateur, cet aspect mystique rajoute une dimension particulière à ce portrait général d'une humanité en perdition face à la douleur. L'ensemble est puissant, implacable et diablement séduisant.

J'ai dévoré ce roman en très peu de temps. Immersif comme jamais, la langue simple et directe de l'auteur fait merveille. On s'attache immédiatement aux personnages et l’on suit sans effort et avec un plaisir renouvelé les états d’âmes de chacun, leurs introspections et leurs remises en question. Au final, on referme le livre le cœur chamboulé et avec la sensation d’avoir lu un grand livre. Une impression rare.

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lundi 19 février 2018

"Cadres noirs" de Pierre Lemaitre

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L’histoire : Alain Delambre est un cadre de cinquante-sept ans anéanti par quatre années de chômage sans espoir. Ancien DRH, il accepte des petits jobs démoralisants. À son sentiment de faillite personnelle s’ajoute bientôt l’humiliation de se faire botter le cul pour cinq cents euros par mois...

Aussi quand un employeur accepte enfin d’étudier sa candidature, Alain Delambre est prêt à tout, à emprunter de l’argent, à se disqualifier auprès de tous et même à participer à l’ultime épreuve de recrutement : un jeu de rôle sous la forme d’une prise d’otages...

Il s’engage corps et âme dans cette lutte pour regagner sa dignité. Mais s’il se rendait soudain compte que les dés sont pipés, sa fureur serait sans limite. Et le jeu de rôle pourrait alors tourner au jeu de massacre...

La critique de Mr K : Pour ma première lecture officielle de 2018, j’avais décidé le 31 décembre dernier de chercher un livre un peu spécial, du genre trépidant et écrit avec la manière. Cadres noirs de Pierre Lemaitre, une trouvaille récente lors d’un passage chez notre abbé préféré me faisait de l’oeil depuis son acquisition avec sa quatrième de couverture riche en promesses et le plaisir de retrouver l’écriture si marquante de cet écrivain hors-pair. Bon choix que le mien pour un roman lu à toute vitesse, à la fois prenant, stressant et diablement addictif. Suivez le guide !

Alain est entré dans le cercle vicieux du chômage longue durée entrecoupé de petits boulots non qualifiés. Il a 57 ans et comme bon nombre de seniors, il n’intéresse plus grand monde dans le milieu du travail. Placardisé, sans réelles espérances quant à un emploi prochain, il a le moral en berne. Il peut cependant compter sur sa femme Nicole, son soutien de toujours et ses deux grandes filles avec qui ils forment une famille plutôt unie. Un jour pourtant, un recruteur le retient pour un mystérieux job. Mais avant d’obtenir le précieux sésame, il va devoir passer des tests puis rentrer dans un jeu de rôle malsain : guider des preneurs d’otages dans leurs interrogatoires de cadres installés d’une grande boîte internationale. S’il réussit à les faire craquer, il obtiendra un poste très bien rémunéré qui le mettrait lui et ses proches en dehors du besoin. Alain y voit l’ultime opportunité pour s’en sortir, il ne reculera derrière rien pour atteindre son objectif même si au départ les dés sont pipés...

Pas de temps mort avec ce roman qui se lit vraiment d’une traite tant dès le premier le chapitre on s’attache au personnage principal. Ce quinquagénaire en pleine détresse ne peut que toucher le lecteur par son abnégation à trouver du travail malgré les échecs successifs et son obligation de faire des jobs alimentaires pour pouvoir survivre. Magnifique couple d’ailleurs que celui qu’il forme avec Nicole, ces deux là malgré la précarité et la perte de confiance en lui d’Alain s’aiment d’un amour vrai, pur et resplendissant. Il y a beaucoup de tendresse dans les lignes qui les décrivent, on retrouve ici tout le talent de Lemaitre pour caractériser ses personnages. Vous imaginez bien que ce lien affectif très fort va être mis à l’épreuve très vite et durablement pendant le déroulé du récit.

Car très vite, Alain s’englue dans les épreuves qu’il traverse. La multiplication de ses mensonges (pour au départ épargner ses proches) va lui jouer bien des tours et les péripéties s’enchaînant, nous nous trouvons devant une formidable partie d’échec avec son lot de menaces sourdes, de bluffs, de feintes et de coups d’éclat. D’une injustice criante subie en tout début de roman par le héros dans son boulot alimentaire, découle toute une série d’événements de plus en plus étouffants pour le personnage qui s’enferre dans une logique déviante qui le fait s’enfoncer de plus en plus. Pourtant, il persiste, il entrevoit toujours un rayon de soleil, une solution possible pour renverser la tendance. Quasiment increvable malgré une fatigue physique et mentale exponentielle, il se débat comme un poisson hors de l’eau. S’en sortira, s’en sortira pas ? Vous le saurez en lisant cet ouvrage qui réserve énormément de surprises et un suspens de tous les instants.

Au delà du roman à suspens qui dépote, nous avons affaire ici à une charge bien puissante contre un certain nombre de dérives de nos sociétés modernes : le sort peu enviable que les entreprises réservent aux plus vieux travailleurs les laissant sur le bord de la route comme de vulgaires Kleenex que l’on peut jeter, les jeux de pouvoir où l’on sacrifie l’humain au profit des bénéfices que l’on peut en tirer pour l’enrichissement personnel de quelques uns (une décision prise en cinq minutes peut décider du sort de centaines de salariés qui n’ont rien demandé à personne), le prêt-à-manager sans moral qui décortique l’individu et ses éventuelles failles pour le manipuler à loisir, les séminaires d’entreprise ubuesques... Autant de passages saisissants qui s’entrecoupent de données chiffrées brutes que le héros entend à la radio ou voit à la télévision et qui font la part belle aux actionnaires qui s’en mettent plein les fouilles et les taux de chômage qui atteignent des records. Inutile de vous dire qu’on a beau connaître ce genre de pratiques et la triste réalité de l’état du travail dans notre pays, ça fait son petit effet et l’on ressort rincé de cette lecture.

Beau page-turner que cet ouvrage donc, qui tient en haleine durant toute sa lecture avec son écriture à la fois dynamique et fouillée. Les personnages sont une fois de plus très soignés, charismatiques (en bien ou en mal, Fontana est redoutable dans son genre) et les rebondissements nombreux sont surprenants et créent au fil des pages une tension insoutenable qui met vraiment à mal le héros et le lecteur pris aux pièges. Décidément, Lemaitre est un auteur au talent immense, une excellente lecture que je ne peux que vous recommander.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
Robe de marié
Au revoir là-haut
Trois jours et une vie
- Couleurs de l'incendie

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