lundi 26 décembre 2016

"Nous allons mourir ce soir" de Gillian Flynn

Nous allons mourir ce soirL'histoire : Après une enfance difficile, la narratrice anonyme devient travailleuse du sexe. Des années d’expériences ont développé chez elle un véritable don pour décrypter la psychologie de ses interlocuteurs, leurs intentions et leurs envies. Aussi lui arrive-t-il de donner des conseils à des âmes en peine. Lorsqu’elle rencontre Susan Burke, une femme aisée aux prises avec une situation dramatique, elle lui propose de l’aider. Susan et sa famille ont emménagé à Carterhook Manor, une vieille demeure inquiétante, marquée par une violente histoire vieille de cent ans. Sur place, la narratrice rencontre Miles, le beau-fils de sa cliente, un adolescent au comportement étrange et glaçant. Saura-t-elle découvrir toute la vérité sur Carterhook Manor et la famille qui l’habite désormais ?

La critique Nelfesque : Plus une nouvelle qu'un roman, ce dernier Gillian Flynn sorti chez Sonatine en novembre dernier fait moins de 100 pages et se lit très vite. Est-ce suffisant ? La quantité fait-elle la qualité ?

A cette dernière question, je répondrai sans hésitation : "non" ! On a vu souvent de longs romans s'engluer dans des descriptions inutiles, nous perdre en chemin ou finir par nous ennuyer complètement. Avec "Nous allons mourir ce soir", point de tout cela, l'auteure nous propose une courte histoire efficace !

N'étant pas une grande adepte du format nouvelle, j'aurai aimé une production plus longue pour bien m'imprégner de l'histoire mais force est de constater qu'avec peu de pages, Gillian Flynn réussit à saisir le lecteur, à ne pas le lâcher et lui proposer une histoire qui se tient. Avec un nombre de pages restreint, où tout pourrait n'être qu'effleuré, Gillian Flynn caractérise à la perfection ses personnages et forme un tout très appréciable. On flirte ici entre le thriller et l'épouvante et pour qui aime ces deux genres littéraires, on passe un bon moment.

Le personnage principal n'a pas eu une vie facile. Gamine, elle a fait la manche avec sa mère pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Elle laisse derrière elle cet univers misérable à l'âge de 16 ans pour devenir prostituée... Ce n'est pas une grande avancée dans un plan de carrière me direz-vous mais depuis, elle roule pour elle et travaille dans l'arrière boutique d'une chiromancienne en tant que "chargée de clientèle". Enchaînant branlette sur branlette, elle va développer assez vite une douleur au niveau du poignet l'empêchant de travailler (et oui, 23546 branlettes, ça use !). Sa boss va alors la faire passer à l'avant du magasin pour l'initier cette fois-ci à l'arnaque et à l'abus de personnes en situation de faiblesse. Elle sera maintenant voyante et medium et fait ainsi la connaissance de Susan qui en emménageant à Caterhook Manor a vu le comportement de son beau-fils changer. Une entité supérieure semble avoir pris possession de lui et Susan a besoin d'aide...

A ouvrage court, chronique courte. Je ne peux pas décemment vous donner plus de précisions sur le contenu de cette nouvelle. Sachez toutefois que Gillian Flynn étonne encore son lecteur avec un procédé d'écriture incisif, un univers noir et une plume cynique et parfois trash. La narratrice qui jusqu'ici n'a cessé d'utiliser les faiblesses des gens pour avancer va se retrouver empreinte au doute et va commencer à avoir peur elle aussi... Une petite centaine de pages savoureuses, un bon moment de lecture courte qui se lit d'une traite et une auteure encore une fois diablement talentueuse en matière d'angoisse !


samedi 24 décembre 2016

"La Confrérie des chasseurs de livres" de Raphaël Jerusalmy

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L’histoire : Le roman de Raphaël Jerusalmy commence là où calent les livres d'Histoire.
François Villon, premier poète des temps modernes et brigand notoire, croupit dans les geôles de Louis XI en attendant son exécution.
Quand il reçoit la visite d'un émissaire du roi, il est loin d'en espérer plus qu'un dernier repas. Rebelle, méfiant, il passe pourtant un marché avec l'évêque de Paris et accepte une mission secrète qui consiste d'abord à convaincre un libraire et imprimeur de Mayence de venir s'installer à Paris pour mieux combattre la censure et faciliter la circulation des idées progressistes réprouvées par Rome.
Un premier pas sur un chemin escarpé qui mènera notre poète, flanqué de son fidèle acolyte coquillard maître Colin, jusqu'aux entrailles les plus fantasmatiques de la Jérusalem d'en bas, dans un vaste jeu d'alliances, de complots et de contre-complots qui met en marche les forces de l'esprit contre la toute-puissance des dogmes et des armes, pour faire triompher l'humanisme et la liberté.

La critique de Mr K : Une fois de plus, j’avais sorti trois ouvrages de ma PAL pour que Nelfe m’en choisisse un à lire. Après moult hésitations, son choix s’est porté vers La Confrérie des chasseurs de livres qui promettait monts et merveilles à l’amateur d’Histoire et de Villon que je suis. C’est donc plein d'espoir et bien content que je démarrai ma lecture.

Suite à son emprisonnement, officiellement on ne connaît rien de la vie de Villon. Il a disparu corps et biens dans les mystères de l’Histoire. C’est justement à ce moment là que débute le récit de Raphaël Jérusalmy. Repêché in-extrémis par l’évêque de Paris mandaté par Louis XI, il se voit confier la mission de convaincre un imprimeur de s’installer à Paris. Cette première quête va en entraîner une autre qui le placera au milieu de luttes d’influence entre la royauté française, le Vatican, de puissantes familles italiennes et la nébuleuse confrérie qui donne son nom à cet ouvrage. Au centre de ce gigantesque échiquier, on retrouve la figure du livre, synonyme d’émancipation pour certains et de perversion pour d’autres. Le combat va être âpre et sans pitié. Notre Poète rebelle sera bringueballé bien malgré lui d’un camp à un autre et tout ceci le mènera jusqu’en terre sainte où l’attend une sacrée surprise (si je puis m’exprimer ainsi!).

Je dois avouer qu’il m’a fallu du temps pour rentrer dans cet ouvrage qui au départ a pourtant tout pour me plaire. La faute à un récit que j’ai trouvé mal structuré au départ, elliptique et finalement très axé sur les rencontres et actions des personnages. L’auteur ne plante pas vraiment le décor ni l’époque et envoie directement Villon dans le vif du sujet. Ça plaira sans doute à certains, personnellement ça m’a un peu fait tiquer et je commençais même à désespérer. Et puis, l’histoire se densifie, on commence à comprendre où l’auteur veut nous mener. Les ramifications commencent à se rejoindre et on se rend compte qu’au delà d’une aventure picaresque, c’est un combat essentiel qui se joue notamment avec l’humanisme qui cherche à briser les prisons mentales prônées par l’Église et son bras armé (terrible évocation de l’Inquisition à un moment) en réhabilitant de vieux textes oubliés comme ceux d’Euclide ou encore Démosthène.

La rigueur est au rendez-vous en terme de reconstitution historique et l’on finit par se régaler des scènes de vie décrites, des intrigues de palais et des références faites aux rapports de force en jeu. Notre Villon est bien largué, lui le poète écorché vif ex brigand tenu en laisse par les puissants. D’ailleurs, je le trouve plutôt mal caractérisé quand on connaît un petit peu la vie haute en couleur qu’il a mené. Il est ici bien calme, gentil et même soumis par rapport par exemple au portrait virevoltant qu’a pu en faire Teulé dans son fabuleux Je, François Villon. Le génie du mal qu’il a pu se révéler être est totalement absent de ce livre. D’ailleurs son compagnon Maître Colin passerait lui-aussi pour un gentilhomme parfois alors qu’il était lui aussi un coquillard, bandit de grand chemin sans foi ni loi. Bien trop soft en tout cas par rapport à la réalité historique ! Mais passées ces légères déceptions, c'est un très bon moment qui nous attend, entre voyage éprouvant dans les déserts d’orient, exploration des sous-sols de Jérusalem avec une communauté cachée qui garde bien des secrets. Le temps s’écoule beaucoup plus vite dans la deuxième partie pour aboutir à une fin logique sans grande surprise.

Je suis partagé donc par ce roman bien mené, écrit avec érudition (trop peut-être...) et faisant la part belle aux émotions fortes mais finalement sans réel suspens. C’est son plus grand défaut et il pâtit énormément de la comparaison avec des ouvrages comme ceux d’Eco ou encore Follett. On passe certes un bon moment mais l’ensemble n’a rien de mémorable, et cet ouvrage sera sans doute aussi vite oublié que lu. C’est bien dommage...

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mardi 20 décembre 2016

"L'Enfant allemand" de Camilla Läckberg

L'Enfant allemandL'histoire : La jeune Erica Falck a déjà une longue expérience du crime. Quant à Patrik Hedström, l'inspecteur qu'elle vient d'épouser, il a échappé de peu à la mort, et tous deux savent que le mal peut surgir n'importe où, qu'il se tapit peut-être en chacun de nous, et que la duplicité humaine, loin de représenter l'exception, constitue sans doute la règle. Tandis qu'elle entreprend des recherches sur cette mère qu'elle regrette de ne pas avoir mieux connue et dont elle n'a jamais vraiment compris la froideur, Erica découvre, en fouillant son grenier, les carnets d'un journal intime et, enveloppée dans une petite brassière maculée de sang, une ancienne médaille ornée d'une croix gammée. Pourquoi sa mère, qui avait laissé si peu de choses, avait-elle conservé un tel objet ? Voulant en savoir plus, elle entre en contact avec un vieux professeur d'histoire à la retraite. L'homme a un comportement bizarre et se montre élusif. Deux jours plus tard, il est sauvagement assassiné...

La critique Nelfesque : Me voici arrivée au 5ème volet de la saga Erica Falck et Patrik Hedström. Pour ceux qui ne connaissent pas cette série de Camilla Läckberg, je vous encourage à commencer votre lecture par le premier volet "La Princesse des glaces". Chaque ouvrage contient une enquête avec sa résolution mais l'intérêt de lire l'intégralité réside dans la sphère privée des personnages principaux et secondaires. Ainsi de tome en tome, le lecteur s'attache à eux et retrouve presque des amis à chaque nouvelle lecture.

Mais attardons-nous un peu plus ici sur "L'Enfant allemand". Pour tout vous dire, c'est pour celui-ci que j'ai commencé à lire Camilla Läckberg. Je l'avais remarqué lors de sa sortie (et oui, la seconde guerre mondiale me fait découvrir bon nombre d'auteurs...) mais suivant le même conseil que je vous ai donné plus haut, il m'a fallu de la patience avant d'arriver au tome tant convoité. J'ai tellement aimé le chemin parcouru que tout ceci s'est fait sans traumatisme et le jour de la découverte de "L'Enfant allemand" était enfin là !

Ici, Erica va se pencher sur le passé de sa mère. Cette dernière ayant récemment disparue, notre célèbre journaliste va trouver dans ses affaires une mystérieuse layette couverte de sang et une médaille militaire allemande. Que font ses objets dans ses affaires ? Que représentent-ils ? Sa mère n'ayant jamais parlé de ses jeunes années, c'est dans une enquête concernant ses racines qu'Erica va se plonger corps et âme.

Étrangement, la personne à qui Erica a confié sa médaille pour expertise est retrouvée assassinée à son domicile, quelques mois après le meurtre, par deux adolescents, fascinés par les objets qu'il possédait et entrés par effraction dans sa maison. C'est ainsi qu'enquête policière et enquête personnelle vont se télescoper et les avancées des uns feront le bonheur des autres.

Nous alternons ici entre enquête actuelle sur le meurtre du professeur à la retraite et flash-back dans la vie d'Elsy. Par le biais de journaux intimes qu'Erica compulse, le lecteur plonge dans l'adolescence de sa mère à l'époque de la seconde guerre mondiale. Cette partie m'a, vous vous en doutez, passionnée. S'imprégner de l'ambiance en Suède et en Norvège à ce moment là était vraiment très intéressant et aborder l'Histoire sous cette forme m'a donné envie de creuser plus en profondeur ce volet ci de ce conflit mondial pour ma culture personnelle. Je ne savais que très peu de choses sur la façon dont les pays nordiques avaient vécu ce moment de l'Histoire et bien que nous retrouvions ici les mêmes résistants et collaborateurs qu'ailleurs, les choix politiques de ces deux pays sont intéressants à étudier.

Deux époques différentes donc, trois générations, mais toujours les mêmes problématiques. C'est ainsi que Camilla Läckberg évoque entre autres des thématiques fortes telles que le racisme, la tolérance ou l'homosexualité. En 1945 et en 2011, les mentalités ont globalement évoluées mais certains groupuscules extrémistes restent sur leurs idées de protectionnisme d'un autre âge et sur leurs convictions xénophobes nauséabondes. "L'Enfant allemand" est donc doublement captivant et émouvant car les deux histoires se déroulant en parallèle sont chacune à leur manière passionnante et cruelle. Le lecteur souhaitant autant savoir le fin mot de l'histoire pour Elsy que pour Erica et Patrik, l'auteure a su remarquablement équilibrer son récit et offrir autant de suspense et de tension à ces deux volets d'une histoire commune.

Le lecteur est une fois de plus pris au piège par la plume de Camilla Läckberg qui, en plus de nous servir un roman saisissant, nous charme toujours en douceur avec ses personnages que l'on continue de découvrir et d'aimer. A eux se rajoutent ici de nouvelles têtes qui viennent faire évoluer le destin de certains protagonistes et donnent à voir de futures évolutions possibles amusantes et douces. Le rythme est lent encore une fois, on s'attache aux personnages tout doucement, comme dans la vie. Camilla Läckberg n'est pas adepte du suspens effréné et du page turner. Ici, les choses prennent tout leur temps pour se mettre en place. On aime ou on déteste mais il faut tester pour en avoir le coeur net. Vous l'aurez compris, je vous encourage à le faire et, de mon côté, je poursuis tranquillement ma route sur les 9 tomes que comptent pour l'instant cette fresque sur l'île de Fjällbacka...

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "La Princesse des glaces"
- "Le Prédicateur"
- "Le Tailleur de pierre"

- "L'Oiseau de mauvais augure"

dimanche 18 décembre 2016

"Roi du matin, reine du jour" de Ian McDonald

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L’histoire : Emily Desmond, Jessica Caldwell, Enye MacCall, trois générations de femmes irlandaises, folles pour certains, sorcières pour d'autres. La première fréquente les lutins du bois de Bridestone quand son père, astronome, essaie de communiquer avec des extraterrestres qu'il imagine embarqués sur une comète. La seconde, jeune Dublinoise mythomane, se réfugie dans ses mensonges parce que la vérité est sans doute trop dure à supporter. Quant à Enye MacColl, katana à la main, elle mène un combat secret contre des monstres venus d'on ne sait où.

La critique de Mr K : C’est à un voyage incroyable que je vous convie aujourd’hui avec un étrange et envoûtant roman en triptyque qui bouscule les lignes et trouble profondément le lecteur provoquant des réactions et des sentiments contradictoires. Auteur irlandais bien connu des amateurs de littérature, Ian McDonald nous propose à travers le destin de trois femmes en marge de la société de leur époque de revisiter les légendes irlandaises. Accrochez-vous, ça décoiffe!

Roi du matin, reine du jour par définition est difficile à résumer car au-delà des trois histoires distinctes se forme un substrat global déconcertant et tissé à la manière d’une toile d’araignée qui emprisonne sans espoir de retour un lecteur pris littéralement en otage. Emily dans le premier tiers est une jeune fille rêveuse qui aperçoit des créatures de contes de fée dans les bois bordant le domaine familiale. Son bourgeois de père la délaisse pour une lubie délirante autour d’extra-terrestres vivant sur une comète. Le père et la fille s’éloignent inexorablement l’un de l’autre et cela va provoquer une série d'événements qui auront de grandes conséquences. On rebondit alors sur le curieux personnage de Jessica, une jeune fille fort en gueule, mythomane compulsive qui n’arrive pas à trouver sa voie et va rencontrer un charmant jeune homme membre de l’IRA. Elle va partir avec lui loin de sa famille pour un voyage aux marges de la légalité et du réel. Enfin, le roman se termine avec Enye, une adepte du katana qui livre régulièrement de féroces combats dans les ruelles de Dublin contre des monstres difformes venus la provoquer. Mais pourquoi elle ? Et surtout quel(s) lien(s) peut-il exister entre ces trois femmes hautes en couleur ?

Autant vous le dire tout de suite, il va vous falloir vous munir de beaucoup de patience pour connaître le fin mot de l’histoire. Le livre est dense (480 pages) et chargé de références. Au delà de la narration de trois destins malmenés, c’est l’occasion pour l’auteur de nous parler de l’Irlande avec son histoire tumultueuse (notamment les rapports complexes avec l’Angleterre) au travers de trois époques bien particulières : le XIXème siècle, les années 20 et la fin du XXème siècle. Les références sont parfois difficiles à saisir mais une micro-recherche sur internet permet de lever le voile sur certains concepts qui nous sont étrangers. Cela donne au final, une belle évocation du pays qui donne d’ailleurs bien envie d’y aller. On côtoie toutes sortes de milieux, d’époques et l’ensemble donne une bonne vision globale de la société irlandaise (entre conservatisme des mœurs, traditions ancestrales et la liberté qui s’exprime dans les beaux paysages traversés).

L’apport culturel est aussi très important en terme de coutumes, de manières de voir et surtout l’immersion dans un imaginaire que l’on évoque beaucoup mais qu’on connaît au final assez mal. J’ai été ainsi très surpris (et agréablement) par l’aspect sombre de certains personnages de légende et autres interactions avec le monde des humains. Les forces en œuvre sont puissantes, tour à tour séduisantes avec des évocations parfois lyriques parfois naturalistes et des passages bien plus ténébreux avec des scènes effrayantes rappelant d’ailleurs les aspects parfois mortifères de nos belles légendes bretonnes. On n’est pas cousins pour rien ! Le génie de McDonald est de garder ce côté authentique et fantasmé et de le confronter à la réalité des femmes qui peuplent (hantent) ce roman. Il n’y en a jamais de trop, juste une savoureuse mesure qui entretient le mystère et le désir d’en savoir encore plus.

Peu à peu, les pièces du puzzle s’assemblent, très lentement mais sûrement. On reste bluffé par la maestria déployée par un auteur vraiment inspiré et inspirant mais qu’il faut suivre parfois dans des délires complètement hallucinés entre réalité pure, altération magique et parfois même chimique. Décidément ce livre était fait pour moi tant McDonald se complaît à repousser les limites de la narration en livrant trois styles différents en trois parties qui se complètent idéalement. On passe ainsi du récit épistolaire à des narrations plus classiques avec différents points de vue. Il faut donc bien suivre et se donner les moyens de le faire. Impossible de prendre ce roman à la légère, au risque de s’y perdre et de le laisser sur le chemin. Ce serait bien dommage vu sa teneur et sa profondeur.

Même s’il est parfois rugueux avec des passages quelque peu complexes dus à une langue foisonnante et très inventive (qu’est-ce que l’auteur écrit bien !), on passe un moment vraiment inoubliable si l’on est amateur de légendes et de narrations expérimentales. Un pur plaisir en bouche pour un voyage vraiment hors du commun.

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vendredi 16 décembre 2016

"Hiroshima n'aura pas lieu" de James Morrow

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L’histoire : Été 1945 à Hollywood, le cinéma d’horreur vit un âge d’or et la chasse aux sorcières bat son plein alors que la guerre entre États-Unis et Japon menace.

Syms, acteur spécialisé en monstres de toutes sortes, est recruté par l’armée américaine pour participer à une opération top-secrète qui permettrait d’asservir le Japon sans recourir à la bombe atomique... L’arme fatale ? Des iguanes géants cracheurs de feu prêts à dévaster les terres nippones... mais une chose est certaine, Syms va devoir réaliser la plus terrifiante composition de toute sa carrière...

La critique de Mr K : Sacré pitch que celui d'Hiroshima n'aura pas lieu, non ? Il m’a de suite accroché lors d’un passage dans un magasin discount qui avait reçu tout un lot de titres de la très bonne maison d’édition Au Diable Vauvert. L’occasion fait le larron une fois de plus surtout que James Morrow m’avait fait forte impression avec son remarquable En remorquant Jehovah lu et dévoré en avril dernier après plusieurs années d’attente dans ma PAL. Il ne m’aura pas fallu beaucoup de temps pour en sortir celui-ci et m’en régaler.

C’est l’histoire d’un plan B monté par une fraction de l’armée américaine pour éviter d’utiliser la bombe atomique pour soumettre définitivement le Japon. En effet, par fierté, l’empereur Hiro Hito ne souhaite en aucun cas courber l’échine face aux américains, d’où cette idée farfelue de frapper les esprits en montrant à un groupe d’observateurs japonais un spectacle tout dernier cri (pour l’époque -sic-) d’iguanes mutants cracheurs de feu réduisant en cendre une ville portuaire japonaise. Les concepteurs du projet espérant que cela apaisera l’hybris japonaise et surtout épargnera nombre de vies. L’auteur nous invite à suivre le déroulé de l’opération depuis le contact pris auprès notre héros d’acteur jusqu’aux conséquences de la fameuse séance.

L’écrit se présente comme les dernières mémoires d’un homme au bord du suicide. 1984, Syms est au bout du rouleau et il revient sur la fameuse période où il fut contacté par l’armée US pour une drôle de mission. On s’attache immédiatement à ce drôle de zèbre qui, à travers son parcours, nous donne à voir un univers bien particulier, celui de la production de séries B voir Z dans l’Amérique de la Seconde Guerre mondiale. C’est le temps béni des films de monstres peuplés d’êtres hybrides, de savants fous et de jeunes filles à sauver ! Syms est acteur spécialisé dans les monstres et partage sa vie avec Darlène, une scénariste qui le seconde dans ses choix et dans l’écriture de manuscrits. On suit donc les étapes d’élaboration d’un film avec ses querelles d’acteurs, la pression mis par les investisseurs, les desiderata des réalisateurs et l’auteur se plaît à mêler références réelles de films qui ont marqué le genre et des sagas imaginaires où est censé avoir joué Syms. C’est à la fois drôle et érudit, l’amateur de films de genre que je suis, a vraiment apprécié !

En parallèle, il y a le fameux projet secret auquel Syms décide de participer après quelques hésitations. En même temps, il est difficile de refuser quoique ce soit à l’armée surtout quand on s’est fait réformer de manière faussée... On croise de drôles de personnages à l’occasion de rencontres secrètes dans le désert Mojave : un savant fou bien réel, des militaires à cheval sur les principes de sécurité mais complètement zinzins dans leur genre, un célèbre réalisateur (James Whale) littéralement possédé par sa mission et un rêve fou, celui d’éviter la mort atomique pour de nombreux innocents. Car au-delà du délire des iguanes mutants et le côté rocambolesque des aventures de Syms (il lui en arrive de belles durant les 240 pages de l’ouvrage), ce livre est un beau plaidoyer contre Hiroshima et l’utilisation abusive du nucléaire contre un pays déjà à genou et qui a été martyrisé inutilement. Certains passages du livre sont marquants en terme de dénonciation et permettent de contrebalancer le côté complètement délirant du postulat de départ. L’ironie est ici mise au service de la raison et de l’humanisme. Un autre bon point.

Hiroshima n'aura pas lieu se lit quasiment d’une traite si la quatrième de couverture ne vous rebute pas d’emblée. Les références multiples et le côté délirant du personnage sont très bien servis par une écriture à la fois fine et très accessible. Plusieurs degrés de lecture sont possibles ici et chacun y trouvera des vérités et des piques d’humour toujours bien senties. On passe un sacré moment de lecture entre burlesque et parfois failles dramatiques. On en ressort étrangement heureux et mélancolique, le genre d’expérience que seule la lecture d’ouvrage hors-norme propose. Un livre à découvrir absolument si le sujet et la forme vous attirent car le pari est à 100% réussi !


mardi 13 décembre 2016

"L'Enfant des cimetières" de Sire Cédric

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L’histoire : Lorsque sa collègue Aurore l'appelle en pleine nuit pour couvrir avec elle un meurtre atroce, David, photographe de presse, se rend sur les lieux du drame. Un fossoyeur pris d'une folie hallucinatoire vient de massacrer sa femme et ses enfants avec un fusil à pompe, avant de se donner la mort.

Le lendemain, un adolescent, se croyant poursuivi par des ombres, menace de son arme les patients d'un hôpital et tue Kristel, la compagne de David. Mais qui est à l'origine de cette épidémie meurtrière ?

Est-ce un homme ou un démon ? Le journaliste, qui n'a plus rien à perdre, va se lancer à la poursuite de Nathaniel, l'enfant des cimetières, jusqu'aux confins de l'inimaginable...

La critique de Mr K : Comme annoncé lors d’un compte-rendu de craquage, cette lecture est ma première incursion dans l’univers de Sire Cédric que j’avais croisé de loin lors d’un Hellfest encore fréquentable à mes yeux (oui, je sais j’aime râler !). À l’époque je ne connaissais rien de lui et je n’avais pas eu l’occasion de réellement en entendre parler en terme d’écriture pure. Le temps a passé et je tombai inopinément sur cet ouvrage lors d’un chinage. La quatrième de couverture m’intriguant drôlement, je décidai de tenter l’aventure. Grand bien m’en a pris, tant la lecture s’est révélée plaisante et efficace dans le genre thriller gothique.

Rien ne va plus à Terre-Blanque où un ancien militaire sans histoire massacre toute sa famille et se suicide ensuite, et où un jeune pris de folie fait un carton à l’hôpital. Sans compter toutes les morts qui s’enchaînent, reliées mystérieusement entre elles par des indices déroutants et des scènes d’horreur pure. Parallèlement, Sire Cédric nous invite à suivre l’enquête de la Police avec le monolithique et solide Commandant Vauvert qui fera fi de sa hiérarchie pour aller au fond de ses investigations et David, journaliste et compagnon d’une des victimes. Chacun va à sa manière s’approcher d’une vérité déstabilisante aux confins du réel...

Ça ne donne pas l’eau à la bouche ça ?! Moi qui voulait lire une histoire sanglante et légèrement flippante, je n’ai pas été déçu. Dès le prologue, le ton est donné. Bienvenue sur les rivages du fantastique teinté de gore avec une scène bien choquante qui initie le lecteur aux arcanes ésotériques en vogue durant le reste du récit. Le roman démarre alors très fort avec des meurtres atroces commis par des personnes sous influence. Sire Cédric s’amuse à nous conter son histoire macabre par le biais de plusieurs personnages, diversifiant les points de vue et multipliant par la même occasion les pistes explicatives. Tantôt Vauvert avec son aspect brut et très cartésien (dont la théorie va bien évoluer durant l’ouvrage), tantôt David dont la compagne se disait détentrice d’un Don qui va basculer irrémédiablement dans un autre monde où magie et conjurations ne sont pas que des mots. On alterne aussi avec des dialogues intérieurs semblant venir d’outre-tombe et accentuant la menace insidieuse qui pèse sur les personnages livrés en pâture à des éléments qui semblent totalement leur échapper.

À la manière d’un Masterton (auteur que j’affectionne beaucoup), Sire Cédric aime le gore et l’amateur que je suis s’est régalé dans le domaine. Rien de gratuit pour autant car ces descriptions parfois très crues donnent de l’épaisseur à la nature du Mal à l’œuvre dans ce récit. Rien de ringard non plus, mais un savant mélange de descriptions cliniques que l’on peut trouver dans des récits policiers classiques et d'envolées plus lyriques faisant la part belle à l’imaginaire infernal. On reconnaît dans sa plume, l’amateur de Metal que s’avère être Sire Cédric (autre point positif à mes yeux), partageant le même goût pour les musiques extrêmes et plus particulièrement les mouvement Black et Thrash. En parallèle, on sent aussi l’amour porté à des auteurs comme Lovecraft avec la présence dans une bibliothèque privée du fameux Necronomicon. Cet ensemble d’éléments confère à l’œuvre un aspect décadent et funeste bien ancré et prenant. Difficile dans ces conditions de lâcher ce livre en cours de lecture.

L’aspect policier est aussi bien réussi même si les surprises n’abondent pas quand on pratique le genre depuis un certain temps. Les ficelles sont pour la plupart connues mais elles n’en sont pas moins efficaces surtout quand le background suscité est aussi réussi. Découvertes de cadavres, passages à la morgue, déductions logiques et hypothèses tirées par les cheveux se succèdent. Et puis, quand tout bascule et que les forces en œuvre se déchaînent, c’est littéralement l’apocalypse qui s’abat sur les héros avec un espoir bien maigre de s’en sortir. C’est littéralement pantelant qu’on referme l’ouvrage avec un dernier acte enlevé et totalement en roue libre où cohabitent révélations et coups de théâtre en série (même si j’en ai deviné la moitié bien avant la fin).

En terme de style, rien de véritablement inoubliable malgré des passages d’une grande force (le prologue est un modèle du genre) mais j’ai envie de vous dire qu’on s’en fiche complètement et que souvent dans le genre, ce que l’on retient avant tout c’est le rythme et la capacité à rendre dépendant le lecteur. C’est carton plein à ce niveau là avec une histoire bien menée, des personnages attachants et des passages complètement borderline qui provoquent tour à tour évasion, angoisse et soulagement. On passe un excellent moment avec L'Enfant des cimetières et les amateurs se doivent de tenter l’expérience. Un auteur que je fréquenterai de nouveau volontiers si l’occasion se représente.

lundi 12 décembre 2016

"Je sais pas" de Barbara Abel

je sais pasL'histoire : Le jour de la sortie en forêt de l'école maternelle des Pinsons, la petite Emma disparaît. Son institutrice Mylène finit par la retrouver à la nuit tombante dans une cavité. Piégée à son tour, l'institutrice parvient à hisser la fillette sur ses épaules, laquelle s'échappe et court rejoindre le groupe. Mais Mylène reste introuvable et Emma ne sait pas indiquer où se trouve sa maîtresse.

La critique Nelfesque : Adepte de thriller, j'avais souvent croisé le chemin de Barbara Abel sans jamais m'attarder sur un de ses romans. La quatrième de couverture de "Je sais pas" m'a ici fait passer le pas. Une histoire bien mystérieuse semble se dérouler entre ces pages...

Le roman se focalise sur un week-end. Deux jours où la vie d'une instit', de ses collègues, d'une petite fille et de sa famille vont basculer. On rentre ici très vite dans le vif du sujet lorsqu'en pleine sortie scolaire en forêt, la petite Emma disparaît. Personne ne l'a vu s'éloigner du groupe pendant la construction des cabanes, tout semblait se dérouler sans problème et pourtant à l'heure de reprendre le bus pour rentrer à l'école, un enfant manque à l'appel. Les adultes se mettent alors à la recherche de la petite et l'angoisse pointe.

Nous suivons ici le déploiement de l'équipe enseignante et de la police pour retrouver l'enfant. Chaque minute compte et la jeune Emma au visage d'ange est une proie facile et sans défense. Tout le monde envisage le pire, très vite ses parents pensent à un enlèvement et leur monde bascule.

Parallèlement, le lecteur fait la connaissance de chaque personnage et notamment la mère d'Emma qui a entamé récemment une liaison avec un homme séduisant et énigmatique.

Barbara Abel maîtrise l'art du suspens et propose ici un thriller psychologique qui mettra les nerfs du lecteur à rude épreuve. Les minutes s'égrainent, la tension monte et les pages se tournent à une vitesse folle. Lorsque Emma réapparaît à l'orée du bois, seule et apeurée, c'est un soulagement pour tout le monde. Mais où est passée son institutrice Mylène ? Pourquoi ne répond-elle pas au téléphone ? Et que fait son foulard autour du bras de la gamine ?

Les questions se bousculent dans la tête de chacun. Emma dit ne se souvenir de rien, ne pas savoir où est sa maîtresse et ne l'avoir pas vu pendant son absence. Comment forcer les barrières qu'une enfant de 5 ans érige dans son esprit ? Le fait-elle consciemment ? Autour d'elle va se déployer un vent de paranoïa pendant que Mylène, atteinte de diabète, est perdue dans la nature sans son traitement.

Tout cela est fort enthousiasmant pour un amateur de thriller et on ne s'ennuie pas à la lecture de "Je sais pas". Là où le bât blesse c'est du côté des personnages et de leurs réactions. Tous plus horripilants et caricaturaux les uns que les autres, ils font monter la tension du lecteur. On s'accroche, on veut absolument savoir la fin mais force est de constater que le chemin est balisé et que la qualité d'écriture est assez moyenne. Bien sûr Barbara Abel est douée pour tenir le lecteur en haleine et la curiosité ne nous fait pas lâcher son bouquin avant de voir inscrit le mot "fin" mais que d'agacement en route... L'auteure va là où elle sait que les thrillers fonctionnent. Ni plus, ni moins. Personnellement, ça ne me suffit pas !

Parlons des personnages justement. Qui trouvera le plus grâce à mes yeux entre la gamine tête à claques, la mère adultère hystérique, le père égocentrique, l'instit' inconséquente ou son père à tête de victime ? Et que dire de l'équipe éducative, les collègues de Mylène, qui la prennent de haut et finalement ont tous les deux pieds dans le même sabot ? Et ces flics sûrs de leur fait qui ne voient pas ce qu'ils ont sous les yeux ? Je ne sais pas lequel m'a énervée le plus ! J'en aurai bien pris un pour taper sur l'autre... Caricaturaux au possible, leurs réactions sont poussées à l'extrême, sans aucunes nuances. C'est lourd ! Les ficelles sont tellement grosses, qu'on se met à supposer un retournement de situation de dernière minute qui ne viendra jamais. Non en fait, il faut tout prendre au 1er degré... Soit...

Reste tout de même un roman prenant pour son histoire et qui, côté déroulement de l'intrigue, tient ses promesses. On veut savoir la fin à tout prix (quitte à se taper une ribambelle de débiles au passage et une bonne crise de nerfs en prime). Je ne recommanderai pas spécialement ce roman à un autre amateur de thrillers mais si vous n'avez pas l'habitude de lire des thrillers psychologiques pourquoi pas. "Je sais pas" est un roman de gare (n'y voyez rien de péjoratif). Il n'apporte rien de spécial, n'est pas non plus totalement à jeter. Ça se lit vite, ça s'oublie vite et on passe à autre chose. Parfait pour passer le temps lors d'un voyage en train ou l'été sur la plage.

samedi 10 décembre 2016

"Les Agneaux du seigneur" de Yasmina Khadra

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L’histoire : Ghachimat est un village de l’Algérie d’aujourd’hui : on se connaît depuis l’enfance, on se jalouse et on se jauge. On s’affronte en secret pour obtenir la main d’une jeune fille. On déteste ceux qui ont réussi, on méprise ceux qui sont restés dans la misère. On étouffe sous le joug d’une tradition obsolète. On ne s’émeut guère des événements qui embrasent la capitale. Mais il suffit du retour au pays d’un enfant fanatisé, pour que les habitants de Ghachimat basculent dans le crime collectif, portés par le ressentiment et la rancœur. Et c’est ainsi que progressivement, des garçons bien tranquilles deviennent des tueurs en série...

La critique de Mr K : Comme dit sur IG, Yasmina Khadra est effroyable dans son genre. C’est le genre d’auteur incontournable dont on sait que l’œuvre est essentielle et qu’elle ne laisse jamais indifférent. C’est toujours une lecture rapide pour un texte court qui marque durablement les esprits. Les Agneaux du seigneur ne déroge pas à la règle. Lu en deux soirées, il m’a littéralement rendu insomniaque tant ce qui m’a été donné de lire est d’une cruauté sans nom et m’a littéralement retourné l’estomac. Âmes sensibles s’abstenir...

Dans un petit village rurale, la vie s’écoule comme depuis toujours entre tradition, commérages et distance avec le monde. Chacun vaque à ses occupations entre ceux qui brûlent la chandelle par les deux bouts, les élites en place qui étalent leur pouvoir, les vieux sages qui édictent les règles sacrées et l’imam qui appelle à la prière. Certains jouissent d’une belle vie, d’autre la construisent et enfin, certains la subissent. Et puis vient le vent du changement, un vent mauvais venu de la capitale et qui s’étale à tout le pays : l’islamisme représenté par le FIS et les GIA. Se répandant comme une traînée de poudre, il va changer la vie de tous les protagonistes du roman. Il va engendrer la haine, la violence et la vengeance dans un déluge de peur, de feu et de sang.

Clairement cet ouvrage est un des plus violents et des plus choquants que j’ai jamais lu. Sans doute sa concomitance avec l’état d’urgence, les attentats et la bouffée de nationalisme que nous subissons depuis bien trop longtemps contribuent à rendre ce récit si vif et si heurtant. Il est le digne reflet d’une humanité cruelle qui n’hésite pas à sacrifier la morale et le bon sens de base pour assouvir sa soif de pouvoir et de domination. L’Islam dans sa version radicale est ici synonyme d’intolérance, de destruction, de viol et de meurtres barbares qui feraient presque passer les journalistes décapités par Daech pour des chanceux... C’est tout bonnement horrible et inspiré de faits réels selon l’auteur lui-même, quels malheur et honte que l’occident ait fermé les yeux sur les massacres perpétrés en Algérie (et notamment la douce Kabylie) durant les années 80/90. C’était une sorte de laboratoire de l’horreur qui annonçait déjà ce qui allait suivre.

On trouve tout dans ce livre : l’amour des livres face à l’horreur, la notion de liberté / de choix face aux lois iniques et injustes, l’amitié de vieux amis et la trahison la plus perfide d’un rival amoureux écarté, la duplicité de l’ancien paria devenu riche propriétaire, les petits dictateurs du désert devenus tyrans et monstres d’inhumanité... C’est le choc entre l’humanité et sa négation. On se surprend à hésiter à tourner la page suivante tant l’escalade semble sans fin et de plus en plus viscérale. Rien de gratuit pour autant, simplement une chronique mortifère de la fin d’un monde, d’une humanité et d’une vie paisible. Rien ne sera plus jamais comme avant après cette période de plomb.

Croqués avec talents et de manière concise, il ne faut pas trop s’attacher aux personnages. En effet, soit ils disparaîtront à jamais soit ils se changeront en bête infernale transformant la vie sur terre en enfer. Familles et amitiés déchirées, vendettas gratuites et sordides, l’instauration du fascisme religieux le plus moyen-âgeux, rien ne nous est épargné malgré parfois des petits moments de lumière grâce à la sagesse d’anciens ou les mots plein de bon sens posés par l’écrivain public. Mais mon dieu que cette lecture fut rude et mes nuits agitées après une telle expérience. Doublez cela avec la fin de l’ultime saison de Breaking Bad (terrible série) et vous vous gâtez le sommeil pour de longs jours !

Que dire de plus... Ce roman est à lire assurément quitte à être démoli et complètement rétamé après en avoir terminé avec lui. L’écriture de Yasmina Khadra reste un modèle du genre entre économie de mots et profondeur du propos. C’est beau et c’est horrible à la fois, c’est tout simplement l’humain dans ce qu’il a de pire. Avis aux courageux, cet ouvrage est un incontournable.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- L'Attentat
- Les Hirondelles de Kaboul

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vendredi 9 décembre 2016

Reprise des festivités à Lyon...

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Dessin de Bar tiré de son blog.

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jeudi 8 décembre 2016

"Grâce et dénuement" d'Alice Ferney

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L’histoire : Dans un décor de banlieue, une libraire est saisie d'un désir presque fou : celui d'initier à la lecture des enfants gitans privés de scolarité. Elle se heurte d'abord à la méfiance, à la raillerie et au mépris qu'inspirent les gadjé. Mais elle finit par amadouer les petits illettrés, en même temps qu'elle entrevoit le destin d'une famille sur laquelle règne une veuve mère de cinq fils.

La critique de Mr K : Très belle lecture que ce troisième roman d’Alice Ferney que Nelfe a choisi lors de ma sélection de trois livres me tentant fortement dans ma PAL dans la catégorie littérature contemporaine. Précédé d’une très bonne réputation, Grâce et dénuement me faisait de l’œil depuis un certain temps et m’avait été vivement conseillé par des collègues et de nombreux internautes. J’ai donc franchi le pas et lu en un temps record ce petit livre bourré de qualités.

On suit les pas d’Esther, une bibliothécaire idéaliste qui va croiser une famille de gitans campant illégalement sur un terrain abandonné. Elle a pour objectif de prendre contact avec eux et surtout de faire découvrir la lecture et les joies qu’elle procure à ceux qui s’y adonnent. Le départ est difficile entre méfiance, tâtonnement et la difficulté de se comprendre quand on vient de cieux si différents. Mais la persévérance, l’échange et l’écoute vont briser bien des barrières et créer des liens très forts entre la gadjé (non gitane) et la tribu d’Angeline, matriarche régnant sur son petit monde.

La qualité principale de ce livre réside dans ses personnages. Il souffle sur cette histoire un vent d’humanité et de simplicité comme il fait bon lire en ces temps troublés. La caractérisation est simple et efficace, les péripéties vont permettre de développer des rapports changeants tout au long des 188 pages qui s’avalent toutes seules. L’héroïne par son approche mesurée, son tempérament entre patience et volontarisme a un charisme fou qui redonne espoir au genre humain et à la nécessaire compréhension entre tous. Lectrice hors pair qui sait choisir ses textes (essentiellement des contes et des fables), elle hypnotise très vite les petits puis les grands. Ce personnage est d’une justesse de tous les mots, de toutes les phrases ; et ceci sans exagération ni pathos, la rendant tout simplement humaine. Une héroïne des temps moderne à l’instar de certains professeurs travaillant en zone difficile et qui font découvrir un monde nouveau à leur élèves.

Face à elle, il y a cette famille gitane enfermée dans sa condition (car elle le veut bien aussi). La figure tutélaire d’Angeline est marquante, elle est la gardienne des traditions et veille jalousement sur le bien-être et la cohésion de sa famille qui se compose de cinq fils, dont quatre mariés et papas. Il y a constamment en toile de fond, cette lutte de l’ancien monde et la nécessaire adaptation au nouveau qui prend ici la forme des enfants non scolarisés qui au contact d’Esther vont s’ouvrir à d’autres horizons. Les petits sauvages s’avèrent très vite être des enfants comme les autres, avides de sensations nouvelles, impatients de revoir chaque mercredi leur lectrice préférée les transporter vers des ailleurs rêvés et fantasmés. Les passages avec eux sont de toute beauté. Et puis, il y a les adultes plus réticents qui se débattent avec leurs conditions, avec notamment de très beaux portraits de femmes dévouées corps et âme au groupe malgré les rigueurs de la vie, et leurs hommes, tous frères qui vivotent mais dont les affres touchent en plein cœur.

J’émettrai cependant une légère objection sur l’aspect un peu trop lisse de cette famille de ces gens du voyage. Il y a certes un des frères qui s’avère aliéné et incontrôlable mais j’ai trouvé le portrait général un peu trop complaisant et à sens unique alors que l’on sait très bien que les êtres humains ont aussi leur part d’ombre. Un peu comme si, Alice Ferney ne voulant pas rentrer dans les clichés, évitait d’aborder des aspects de la vie de cette famille, notamment les quelques trafics auxquels ils se livrent. C’est abordé mais jamais vraiment frontalement pour se consacrer quasi exclusivement aux relations familiales. C'est un peu manichéen sur les bords aussi par moment quand on évoque les expulsions dont ils sont victimes. Mais quid des victimes de leur occupation illégale d'une propriété privée ? Dans le livre cela ne pose aucun problème à la propriétaire mais dans la vraie vie, c’est bien plus compliqué. Cela ne gâche pas le roman qui s’apparente bien des fois à un conte mais j’aurais aimé davantage de noirceur pour transcender encore plus le reste.

Rien d’irrémédiable pour autant pour mon avis général qui reste très positif. Alice Ferney manie une langue douce et brute à la fois, la narration est fluide et les personnages sont confondants de réalisme, pétris d’humanité et l’histoire en elle-même est universelle. Un très beau moment de lecture, une parenthèse enchantée qu'on referme bien trop vite...

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