mercredi 2 août 2017

"Eleanor" de Holly Black

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L’histoire : Zach, Poppy et Alice partagent une passion : les jeux de rôle avec des figurines. Ils ont inventé un monde à eux, peuplé de pirates, de cruelles sirènes, de voleurs et de trésors. Ce monde est dirigé par la Sublime Reine, incarnée par une inquiétante poupée de porcelaine qui trône derrière une vitrine chez Poppy et qui semble tout observer à travers ses paupières closes.

Or un jour, un incident pousse Zach à arrêter le jeu. La nuit suivante, la poupée se réveille et se confie à Poppy ; elle a jadis été fabriquée avec les cendres d’une fillette nommée Eleanor, et elle exige d’être enterrée avec les siens, sinon les trois amis ne connaîtront jamais le repos...

La critique de Mr K : La couverture d’Eleanor de Holly Black a de suite attiré mon attention lors de notre passage à la médiathèque de Lorient pour le désherbage annuel des lieux. Le côté burtonien m’a d’emblée séduit et la lecture de la quatrième de couverture achevait de me convaincre entre une mystérieuse poupée possédée et un groupe de pré-adolescents adeptes de jeux de rôle à l’ancienne (j’ai moi-même été accro à cette activité pendant un certain temps...). De bons ingrédients de base qui me rendaient optimiste avant d’entamer la lecture de l’ouvrage...

Zach, Poppy et Alice sont trois amis qui aiment passer du temps ensemble en dehors des cours. Spontanés, plutôt cultivés et joueurs ; ils s’adonnent régulièrement à des jeux de rôle avec leurs figurines favorites. Ils y rêvent d’aventure et de romance, combattent nombres de créatures et de complots ourdis par des forces obscures. Mais voila qu’un jour, l’un des trois larrons annonce aux deux autres que la poupée représentant la reine toute puissante de leur royaume imaginaire lui a parlé en rêve et qu’elle serait habitée par l’esprit d’une jeune fille morte depuis très longtemps. Afin de pouvoir lui apporter le repos, ils doivent partir de l’autre côté de l’État pour enterrer ses restes auprès des autres membres de la famille. Commence alors un drôle de voyage où chacun va apprendre à davantage se connaître et où les positions et certitudes de chacun vont être chamboulées.

Tout d’abord, j’ai apprécié les trois personnages principaux. Ces trois jeunes sont vivants et complètement représentatifs de leur âge : ils sont enthousiastes, inconséquents mais aussi très vulnérables. L’union faisant la force et malgré quelques dissensions, ils vont réussir à traverser bien des épreuves malgré des obstacles qui parfois peuvent sembler rédhibitoires. Les dialogues sont vifs, les caractères bien trempés (surtout les deux filles) et on rentre complètement dans l’esprit d’une petite bande de copains. Loin d’être niais, au détour de certaines péripéties et discussions, on lève le voile sur les tenants et aboutissants de leur relation quasi fusionnelle. Mais on sent assez vite qu’ils se trouvent à un moment charnière de leur existence, l’adolescence pointe le bout de son nez avec l’affirmation de soi, le corps physique qui change et aussi les premiers émois. Tout cela va bouger les lignes et provoquer quelques tensions. À ce niveau là, le roman est une réussite, on croit aux personnages et on s’y attache facilement.

Pour le déroulé de l’intrigue, je suis plus circonspect. Certes c’est maîtrisé de bout en bout, développé, mais l’ensemble manque d’originalité. Comme c’est un roman jeunesse ce n’est pas bien grave, les plus jeunes n’ont pas forcément un gros bagage de lecture derrière eux mais j’ai trouvé l’ensemble plutôt convenu. Pas de réelles surprises donc mais des situations qui s’enchaînent bien, logiquement... Pas fou fou ! Et pourtant, il y avait matière à écrire une histoire bien plus angoissante car finalement ici l’aspect fantastique est très léger, l’auteur préférant se tourner davantage sur l’évolution de ses personnages. Je m’attendais à plus d’exposition de la poupée, de ses motivations et quelques scènes bien fortes pour exploiter au maximum l’aspect surnaturel. J’ai attendu, attendu mais il n’est jamais venu...

Pour autant, Eleanor se lit très bien. L’écriture est très agréable ; loin d’être minimaliste, elle insuffle à merveille la vie aux personnages et conduit le récit dans un rythme enlevé. On passe donc un bon moment même si on ne peut s’empêcher de penser que le résumé est trompeur et qu’il s‘agit bien plus d’une chronique d’entrée dans l’adolescence (très réussie par ailleurs) que d’un réel roman fantastique jeunesse. À tenter si le cœur vous en dit.

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vendredi 28 juillet 2017

"Le Téléphone sibérien" de Clive Egleton

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L’histoire : Ça, pour être fou, il l’est complètement, ce malheureux capitaine Magrane. Drogues, lavage de cerveau, interrogatoires, on fait tout pour briser sa résistance. Il s’échappe de cet enfer, qu’il croit situé en Sibérie... et se retrouve au Nord de l’Écosse. Mieux encore, il s’imagine chargé d’une mission d’extermination. Ce qui le conduit très loin. Au pied du mausolée de Karl Marx à Londres.

La critique de Mr K : J’aime de temps en temps acquérir un titre ou deux de la collection Série Noire de chez Gallimard. C’est souvent l’occasion d’une bonne lecture stressante et prenante, j’ai rarement été déçu. Il faut un début à tout et malheureusement ce titre ne restera pas dans les annales car malgré quelques éléments intéressants, l’ensemble se révèle plutôt convenu...

L’histoire se déroule en pleine Guerre Froide, Andrew Magrane est enfermé contre son gré dans un étrange endroit où l’hiver semble sans fin et où il est soumis à un rude régime carcéral entre interrogatoires musclés et inoculation de drogues diverses et variées. C’est sûr, il se trouve dans un camp de rééducation en Sibérie, les soviétiques veulent lui soutirer des informations. Soldat d’élite, il va finir par réussir à s’échapper grâce à ses capacités hors norme et le voila parti pour un road movie dans la neige... Ce n’est que le commencement, il en est persuadé, l’intérêt supérieur lui commande de maintenir ses priorités autour d’une mystérieuse mission d’élimination.

En parallèle, on suit l’équipe chargée de retrouver l’évadé et notamment Robert Donalson, un gars des forces spéciales qui se doute que derrière tout cela se cachent des éléments peu reluisants qui pourraient éclabousser les pontes aux manettes des services secrets. Une jeune et jolie journaliste se heurte elle aussi au secret défense et ces deux là se trouvent vite et vont essayer malgré leurs obligations respectives de se donner un coup de main. Rapidement, on se rend bien compte que les torts sont partagés et que la course poursuite va forcément finir mal pour l’ensemble des protagonistes.

Il y a de bonnes choses à retirer de cette lecture, l’ambiance tout d’abord est glaçante à souhait avec un début de roman bien angoissant dans les murs d’un hôpital psy où l’ordre et la morale sont bafoués par des apprentis sorciers servant de psychiatres / bourreaux. Bien rendus aussi, les passages où l’on suit les errances de Magrane dans sa folle course contre le temps, ses moments de confusion dus à son cerveau endommagé par les expériences menées sur lui, son infiltration dans la société civile alors qu’il est l’ennemi n°1 que toutes les forces de l’ordre recherchent. L’ambiance paranoïaque est relativement bien décrite et on se laisse embarquer facilement. Par moment, on a du mal comme le héros à faire la part des choses : qu’est-ce qui est réel ? Qui est un ami, un ennemi ? Jusqu’où doit-on aller dans la réalisation de son devoir ?

Malheureusement, l’énigme générale est relativement facile à deviner et dès le premier tiers, l’écrivain dispense trop d‘indices pour pouvoir nous balader plus longtemps. Cette absence de dosage gâche un peu la lecture qui tombe définitivement dans le dispensable à cause de personnages secondaires un brin caricaturaux, aux réactions prévisibles qui enfilent les actions et réflexions comme autant de clichés de romans d’action / espionnage. On ne s’ennuie pas mais la surprise n’est jamais vraiment au RDV et malgré quelques scènes d’exécution bien hard boiled (la boîte de nuit érotique à Amsterdam notamment), l’ensemble reste plat et nous mène à un dénouement logique et sans soubresaut.

Bien écrit mais sans génie, Le Téléphone sibérien se lit cependant très facilement, à la manière d’un roman de gare sans artifice mais distrayant. Aussi vite oublié que lu, voila le type de lecture que l’on entreprendra uniquement entre deux autres, lors d’un voyage ou en cas de grande fatigue pour se délasser. On peut aussi tout à fait s’en dispenser...

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mardi 25 juillet 2017

"Le Zéro et l'infini" d'Arthur Koestler

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L'histoire : Inspiré des grands procès de Moscou, le roman imagine l'itinéraire d'un responsable communiste, Roubachof, jeté en prison et jugé après avoir été lui-même un "épurateur".

La critique de Mr K : Chronique d'un classique de la littérature du XXème siècle aujourd'hui avec cette critique féroce du totalitarisme qu'il est de bon ton de lire encore aujourd'hui et qui est restée bien trop longtemps dans ma PAL à mes yeux. Bien qu'il ait quelque peu vieilli dans le style, ce fut une lecture choc, de celles qu'on n'oublie pas et qui reste trotter dans votre tête des semaines, des jours et des mois après sa lecture.

Un cadre du parti est arrêté en bas de chez lui. Emprisonné, il réfléchit au pourquoi du comment. Agent communiste en Europe, épurateur de soviet qui chassait le déviationniste, le voilà inculpé du même crime, celui de douter et de remettre en question le bien-fondé de la politique menée par le grand chef. Commence pour le héros le long temps de l'enfermement, des interrogatoires et la prise de conscience de la dure logique en jeu derrière le rêve commun prôné par les autorités. Dans un pouvoir totalitaire, l'homme n'est rien (le zéro) contrairement à la pensée humaniste qui expose l'idée que l'infini est contenu en l'homme par la multiplicité des chemins qui s'offre à lui.

Roman de prison peuplé de flashback éclairant le lecteur sur Roubachof le héros, très vite l'ambiance pesante nous envahi. C'est la découverte de la geôle et les interrogations qui vont avec : pourquoi n'a-t-il rien à manger ? Qui essaie de communiquer avec lui depuis la cellule d'en face grâce à un vieux code ? Comment va-t-il passer l'épreuve de l'interrogatoire ? Va-t-il craquer ? Autant d'angoisses et de raisonnements de l'homme aux abois que l'auteur nous invite à partager au plus près, dans l'intimité profonde d'un homme au bout du rouleau, qui sait que les dés sont pipés et qu'il est condamné d'avance. Nous assistons alors à ses derniers moments, ses tentatives de rendre la monnaie de leur pièce à ses bourreaux et sa prise de conscience progressive de la nature profonde du pouvoir en place.

On alterne donc scènes du quotidien en prison avec ses rituels et ses longues plages de temps qui rendent fou et les simulacres d'activités que l'on poursuit pour s'occuper l'esprit avec des flashback de l'ancienne vie de Roubachov, agent zélé du régime en place qui a eu le malheur de s'écarter de l'orthodoxie la plus pure. Antihéros charismatique, j'ai aimé son évolution tout au long de l'ouvrage, plus particulièrement ses tentatives désespérées pour contrecarrer l'interrogatoire de Gletkin, l'agent russe chargé de l'accusation. Pas de place pour le libre arbitre et pour la vérité durant ce procès, on fabrique les preuves s'il faut, l'individu est avili et réduit à l'impuissance. C'est un grand cri qui est poussé dans Le Zéro et l'infini, une descente aux enfers effroyable dans la mécanique bien huilée des régimes totalitaires.

La parcours de l’auteur en lui-même est intéressant, Arthur Koesler était un communiste qui petit à petit a perdu la foi dans une doctrine qui, loin d'émanciper les peuples, les rendaient encore plus dépendants et serviles qu'au temps des tsars. A la suite d'un voyage en Union Soviétique, dégoûté par ce qu'était devenu son idéal, il a décidé d'écrire ce livre accablant d'authenticité. C'est un véritable documentaire sur l'appareil répressif soviétique et il a fait grand bruit à sa sortie. Mieux, tout ce qui est décrit en dehors des éléments dogmatiques purs expliquent la logique en marche dans le fonctionnement du pouvoir et le contrôle des consciences par le chef tout puissant. Le roman sert ici à merveille l’Histoire et le devoir de mémoire. Dans ce domaine, il reste toujours aussi efficace.

Seul bémol que je me permettrais de signaler sur cette œuvre culte, le style d’écriture qui pourrait en décourager certains. On n’écrit plus pareil aujourd’hui qu’hier et l’ensemble pourrait sembler ampoulé et lourd stylistiquement. Loin de couler simplement et d‘être accessible au premier venu, c’est un ouvrage qui se décortique, se goûte et se digère. Mais ce léger effort mérite vraiment qu’on s’y attarde tant on touche à des éléments clefs avec cet ouvrage et que la dénonciation y est constructive et bien menée. Un petit bijou qu’il faut lire absolument si le sujet vous intéresse.

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samedi 22 juillet 2017

"La Ligne de sang" de DOA

La Ligne de sang

L'histoire : Cela n'aurait pu être qu'un banal accident de moto sur les hauteurs de la Croix-Rousse. Un homme dans le coma victime d'un accrochage... C'est le début d'une enquête des plus troubles menée à l'instinct par les officiers de police Marc Launay et Priscille Mer. La victime, entourée de mystères, est bien trop inquiétante. Tout sue l'angoisse et la peur dans sa grande maison vide. Trop de portes fermées, de questions, de silences oppressants. Sa compagne même a disparu, comme volatilisée, et personne ne sait rien. Jamais cette dernière ne mentionnait son nom. Jamais elle ne parlait de lui. A sa demande. Comme s'il avait voulu ne jamais exister. Comme s'il avait souhaité que personne ne puisse un jour savoir ce qu'il était vraiment...

La critique Nelfesque : DOA est un auteur que j'aime beaucoup. Il ne fait pas toujours dans la facilité et ses romans peuvent demander un effort aux lecteurs et se révéler exigeants mais quel plaisir à chaque fois !

"La Ligne de sang" est un thriller plutôt accessible mais à ne pas mettre entre toutes les mains. Ce qui commence comme une enquête banale va plonger peu à peu nos deux officiers de police dans un tourbillon d'effroi. DOA ne fait pas dans la dentelle et ne ménage pas ses lecteurs tant par les idées soulevées ici que dans les scènes à la limite du soutenable pour les non-initiés. Les amateurs de thriller jusqu'au-boutiste quant à eux seront plus que ravis. C'est mon cas et je dois avouer que j'ai adoré ce roman qui ne cesse de monter en puissance et en pression durant toute la lecture.

Rien de plus banal qu'un accident de la route. Lorsqu'un motard est retrouvé dans le coma suite à une collision, la routine policière se met en place. On met en lumière les circonstances de l'accident et on tente de prévenir les proches. Très vite, une zone d'ombre va apparaître autour de cet homme. Sa petite amie s'est volatilisée et est injoignable et sa famille est plus qu'étrange. Tout cela est bien trop flou pour Marc Launay qui va entraîner sa collègue Priscille sur les traces de son passé. D'autant plus qu'il craint le pire pour la petite amie que rien ne disposait à se comporter de la sorte...

"Moui, bon, c'est assez banal ton histoire là Nelfe..." me direz-vous. Oula ! Détrompez-vous ! Tout ceci n'est que la partie émergée de l'iceberg ! Et en dessous, croyez-moi, il y a de quoi frémir... Ce que Marc et Priscille vont découvrir est inimaginable (et je me garderai bien de vous donner des détails ici). DOA emmène alors son lecteur dans un univers sombre, glauque et pour le moins ésotérique. Déviances, magie noire, occultisme sont au coeur de ce roman qui nous emmène du centre ville de Lyon où débute l'histoire aux pentes escarpées des Alpes. Villages de montagne, habitants taiseux, ici les gens de la ville ne sont pas les bienvenus. Et que penser de l'état du motard qui, pendant ce temps, ne cesse d'évoluer entre dédoublement de la personnalité, possession et démonstrations de violence surhumaine...

Sans jamais tomber dans la caricature, DOA ne cesse de nous surprendre et maîtrise la tension comme personne dans ce roman. Il entraîne le lecteur vers des contrées insoupçonnées et le fait passer par tous les états. Jusqu'à la scène de fin, bouquet final incroyable, on est sur les dents jusqu'à la dernière page ! Amateurs de rebondissements, d'univers sordides et d'histoires prenantes, vous aimez être surpris et prendre votre pied avec un thriller qui sort du lot, n'hésitez plus, "La Ligne de sang" a toutes les qualités pour vous faire vivre un excellent moment de lecture. On en redemande !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Citoyens clandestins"
- "Le Serpent aux mille coupures"

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vendredi 21 juillet 2017

"Le Ruban" d'Ito Ogawa

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L'histoire : Une grand-mère fantasque et passionnée d'oiseaux trouve un oeuf tombé du nid, le met à couver dans son chignon et donne à l'oiseau qui éclôt le nom de Ruban. Car cet oiseau, explique-t-elle solennellement à sa petite-fille, "est le ruban qui nous relie pour l'éternité".

Un jour, l'oiseau s'envole et pour les personnes qui croisent son chemin, il devient un signe d'espoir, de liberté et de consolation.

Ce roman, où l'on fait caraméliser des guimauves à la flamme et où l'on meurt aussi, comme les fleurs se fanent, confie donc à un oiseau le soin de tisser le fil de ses histoires. Un messager céleste pour des histoires de profonds chagrins, de belles rencontres, et de bonheurs saisis au vol.

La critique de Mr K : Petite escapade japonisante aujourd'hui avec cet ouvrage que Nelfe m'a rapporté d'une escapade shopping dans un magasin discount du secteur. On y trouve parfois quelques ouvrages neufs de maisons d'éditions sympathiques comme ici Picquier, spécialisée dans la littérature asiatique, une de mes marottes en littérature. La quatrième de couverture a tout de suite mit la puce à l'oreille de ma douce en lui inspirant d'acheter l'ouvrage immédiatement pour ma pomme. Bien lui en a pris, tant ce fut une lecture à la fois grave et lumineuse, un pur moment intimiste et empli de sens comme sait souvent proposer la littérature nippone.

Tout part de l'idée incongrue d'une grand-mère et sa petite fille : couver un œuf abandonné pour donner la vie à un oiseau, une perruche plus exactement. Malgré la difficulté de la chose, elles y parviennent et c'est ainsi que Ruban naît et crée un lien indéfectible entre l’aïeul et sa petite fille. Mais la nature étant ce qu'elle est, Ruban finira par prendre son envol et avec lui l'ouvrage, qui par chapitre va nous faire rencontrer un certain nombre de personnages confrontés à des moments clefs de leur vie et qui vont de près ou de loin être en contact avec le mystérieux oiseau disparu. Plus qu'une apparition ou une présence animale, Ruban se révélera être autre chose,  un élément situé entre le principe vital et le sens de la vie.

À travers les tranches de vie qui nous sont données à lire, c'est un peu la condition humaine que l'on explore dans sa complexité et son aspect souvent dramatique. Ainsi, l'on croise une jeune femme peu sûre d'elle qui doit apprendre à surmonter ses craintes, une femme qui a perdu son enfant et qui n'arrive pas à surmonter son deuil, une ancienne actrice / illustratrice pour enfant à qui on annonce qu'elle va mourir et qui cherche la force de continuer à vivre malgré tout, deux enfants victimes d'un tsunami dévastateur, une famille en deuil qui tergiverse sur la garde d'un oiseau ayant appartenu à la défunte, le souvenir d'un amour impossible dans le Berlin de la guerre froide qui continue de hanter une femme... Autant de sujets pas des plus joyeux je vous l'accorde mais qui ici sont traités de manière très nippone entre recueillement, tristesse et mélancolie à fleur de mot mais aussi légèreté et spiritualité. Le rapport à la mort notamment est complètement différent de chez nous et même si l'épreuve en soi est difficile pour tous, elle trouve ici une certaine forme de douceur, d'acceptation et pour certains personnages une rédemption dans le calme et la plénitude.

On plane au gré des bonds de l'oiseau de personnage en personnage sans vraiment savoir où les pages nous mènent. Contemplatif et descriptif, l'ouvrage séduit par sa capacité à caractériser avec finesse et empathie les protagonistes livrés à des choix, des situations difficiles. À la manière de bonnes nouvelles (on se rapproche vraiment d'un recueil de textes courts malgré un fil rouge qui les unit), l'accroche est immédiate, la brièveté étant mis au service de l'essentiel : le(s) personnage(s), la situation et son dénouement ouvert ou non. J'ai aimé pour cela cette balade un peu voyeuriste mais aussi profondément philosophique, amenant la réflexion au niveau personnel et universel. Ici le moindre repas de nouille, l'élevage d'un oiseau, les rapports filiaux, le trajet d'un lieu à un autre est important, apportant son lot de raisonnement sur l'existence. Si on est fan de cet esprit très nippon qui décortique à tout va nos faits et gestes pour les transformer en leçon de vie, on est servi et ravi lorsque l'on referme l'ouvrage. Inutile de vous préciser que ce fut le cas pour moi !

Plus spécialisée dans la littérature jeunesse et la cuisine, l'auteur prouve ici qu'elle possède un très beau talent de conteuse qui nous transporte littéralement à travers des histoires quotidienne d'inconnus que rien ne fait sortir du lot. La plume est sensible, d'une incroyable concision et promesse d'évasion au détour de chaque phrase et paragraphe. J'ai été envoûté par cette légèreté, cette ambiance cotonneuse et cette facilité de lecture qui hypnotise entre simplicité et portée universelle. Une belle lecture que tout amateur de la littérature nippone se doit de tenter.

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mardi 18 juillet 2017

"Le Feu de Dieu" de Pierre Bordage

Le Feu de DieuL'histoire : Prévoyant la catastrophe, Franx a convaincu les siens de fortifier le Feu de Dieu, une ferme du Périgord, conçue pour une autonomie totale de plusieurs années. Mais le cataclysme le surprend à Paris et, pour rejoindre sa famille, il entreprend une impossible odyssée, à pied dans des ténèbres perpétuelles, en compagnie d'une autre survivante, une petite fille muette. Pendant ce temps, dans l'arche transformée en bunker, sa femme et leurs deux enfants se retrouvent sous la menace d'un dangereux paranoïaque qui a pris possession des lieux...

La critique Nelfesque : Bordage est un auteur qu'aime beaucoup Mr K. De mon côté, j'ai lu il y a quelques années "Abzalon" que j'ai fortement apprécié. Avec "Le Feu de Dieu", on change complètement de lieu et de thème. Dans un monde post-apocalyptique, Pierre Bordage nous emmène sur les routes de France, sur les traces de son héros qui tente de rallier Paris à sa ferme survivaliste du Périgord.

Le Périgord est une région à laquelle je suis très attachée et je dois dire que pour cette lecture, c'est mon côté chauvin qui m'a fait m'intéresser à ce roman. Pourtant du Périgord, nous ne verrons pas grand chose ici. La fin du monde est là, la Terre craque, les plaques tectoniques se déplacent, de nouvelles se forment, un froid glacial et meurtrier s'abat sur le monde. Alors que Franx a mis en place avec l'aide de sa famille et de sa communauté, une forteresse pour faire face à cet événement qu'il savait inéluctable et proche, le destin fait que le jour J, il se retrouve bien éloigné de ses proches et l'histoire se scinde ainsi entre son expédition pour rejoindre la ferme et la vie qui s'organise dans cette arche périgourdine.

Même si il n'y a pas de grosses surprises dans cette lecture, on passe un excellent moment à suivre les aventures des uns et des autres. La route est balisée, ça se lit extrêmement facilement. Les fans de SF, biberonnés aux ouvrages exigeants, trouveront sans doute que l'ensemble est ici certes intéressant mais bien trop simple. Pour ceux qui comme moi lisent un ouvrage ou deux de ce type de temps en temps, "Le Feu de Dieu" fait bien le job ! Rajoutez à cela une dimension thriller psychologique au sein de la ferme avec un huit clos oppressant et un personnage tête à claques que l'on aimerait bien éviscérer de ses propres mains et vous obtenez un roman de 440 pages qui se lit en moins de temps qu'il ne faut pour dire ouf.

Parce que chez Bordage tout parait naturel. Ici, il nous dépeint un univers post-apo, une France métamorphosée, des rapports aux autres en pleine mutation et une force intérieure qui pousse chacun à aller au delà de ses forces. L'écriture est fluide, rien ne vient heurter la lecture et l'addiction se fait sentir très vite. On retrouve ici quelques thématiques chères au coeur de l'auteur, comme la spiritualité, et le lecteur le connaissant bien s'amusera de retrouver, aux détours d'une de ses pages, un personnage qui lui ressemble énormément. "Le Feu de Dieu" est un roman malin qui décortique les liens qui unissent les hommes, montre la folie qui peut se cacher au fond de chaque être et dans des conditions extrêmes se révéler au grand jour. Et puis il y a la notion de l'amour. L'amour au sens large, l'amour filial, l'amour qui unit deux êtres et l'amour de son prochain. L'espoir, la foi, l'aspiration à une vie simple et noble. Cette notion donne à l'ensemble une dimension spirituelle (qui relève de la pensée, de l'esprit et non de la religion) qui met du baume au coeur du lecteur, malgré les nombreux obstacles qui vont se dresser sur la route des personnages de cette histoire.

"Le Feu de dieu" est une belle surprise. Un roman simple et efficace qui amène le lecteur à se poser des questions sur le sens de la vie. Un chouette Bordage que l'on prend plaisir à lire. Un post-apo qui ne révolutionne pas le genre mais qui est bien mené, avec des idées intéressantes et une vision d'un monde dévasté crédible.

Autres ouvrages de Bordage chroniqués au Capharnaüm éclairé :
-
Atlantis : les fils du rayon d'or
- Hier je vous donnerai de mes nouvelles
Chroniques des ombres
Les Dames blanches
Graine d'immortels
Nouvelle vie et autres récits
Dernières nouvelles de la Terre
Griots célestes
L'Evangile du Serpent
Porteurs d'âmes
Ceux qui sauront
Les derniers hommes
Orcheron
Abzalon
Wang

lundi 17 juillet 2017

"La Mallorée - Intégrale" de David Eddings

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L’histoire : Voici venus les temps où les peuples respirent. Torak est mort, le Dieu-Dragon, l’Enfant des Ténèbres, et la menace cosmique paraît conjurée. Tout est calme en tous lieux dans les royaumes du Ponant. Pourtant la Prophétie des Ténèbres est bien gravée dans les mémoires : une parole, ça ne peut pas mourir. Et le vieux Gorim, dans sa grotte, entend gémir et gronder la terre : une pierre maléfique s’est réveillée à l’autre bout du monde. Le culte de l’Ours aurait-il encore, contre toute attente, des adeptes secrets ? Çà et là, on complote, on assassine, on repère des enfants marqués par le destin. Déjà, la guerre s’allume dans les états du Sud. Puis, une nuit, la Voix parle à Garion. Qu’est ce que le Sardion, la pierre tombée du ciel dont le nom fait frémir les Ulgos ? Où est "l’endroit qui n’est plus" ? Faut-il combattre encore les Ténèbres vaincues ? Bien, les Gardiens du Ponant vont reprendre du service...

La critique de Mr K : Il y a deux ans, je vous parlais de ma chouette découverte fantasy du moment : la très belle et fun pentalogie de La Belgariade de David Eddings, lue durant notre voyage de noces à l’autre bout du monde. Lors du même chinage en janvier 2015, j’avais récupéré la deuxième partie de la saga nommée La Mallorée. Je n’avais donc que trop attendu pour retourner dans ces terres d’aventures et d’humour. Je me lançai il y a un mois dans cette deuxième partie de la saga en entrecoupant mes lectures pour prolonger au maximum le plaisir.

La Mallorée compte cinq romans :
- Les Gardiens du Ponant
- Le Roi des Murgos
- Le Démon majeur de Karanda
- La Sorcière de Darshiva
- La Sibylle de Kell

C’est avec une impatience non feinte que je replongeai dans le cycle de David Eddings dont l’action reprend quelques mois après la défaite de Torak dans La Belgariade. La paix semble être revenue sur tous les territoires qui ont échappé de peu à la catastrophe et le retour de l’âge des ténèbres. C’est le temps de l’espoir, de l’insouciance entre rencontres amicales entre grands, naissances et globalement des tensions moindres entre royaumes et empires. Cependant, une nouvelle menace va faire son apparition, une influence séditieuse tout d’abord qui se conclura ensuite par un rapt d’enfant qui pourrait bien changer la face du monde. Le Mal a été vaincu par le passé mais peut-on combattre le Chaos lui-même ? Commence alors pour nos anciens amis de la Belgariade une nouvelle quête haute en danger et sensations à travers deux continents dans un road movie ponctué de moments de bravoures, de découvertes mystiques, d’alliances improbables et d’engueulades drolatiques.

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Qui dit heroïc-fantasy dit aventure et voyage. Une fois de plus le contrat est largement rempli avec un ouvrage faisant la part belle à la route, ses rencontres et péripéties. Durant les deux premiers volumes, on replonge avec délectation dans les royaumes du Ponant et les territoires Angaraks entre les royaumes du nord humain, le territoire des hommes serpents perdus dans des jungles impénétrables (ou presque), les lointains territoires Murgos... La joyeuse troupe en parcourt des kilomètres et va même par la suite découvrir un deuxième continent, pendant du premier et qui leur réserve bien des surprises. Cette lecture est donc l’occasion de se confronter à nombre de civilisations et sociétés diverses avec leurs différences de culture, de religion et de manière de vivre. On en profite aussi pour parcourir des paysages grandioses avec cette science si particulière qu’à Edding de nous immerger dans des espaces hallucinants sans pour autant nous perdre en route avec une multitude de détails qui au final ne compterait pas beaucoup dans la compréhension globale. Rajoutez là dessus, une exploration de royaumes livrés au mal absolu avec un chaos menaçant et implacable et cela vous donne un cycle de fantasy totalement bluffant et gigantesque en terme de background.

Loin d‘être seulement un gigantesque tableau, le cycle de La Mallorée complète à merveille le précédent en réutilisant des éléments et personnages présents dans les cinq premiers tomes, et en y rajoutant un certain nombre de créatures nouvelles au premier rang desquelles des dragons et surtout des démons tout droit sortis des enfers (l’aspect Dark Fantasy est ici plus poussé pour ma plus grande satisfaction). La magie est toujours aussi présente et l’aspect mystique encore davantage expérimenté avec en toile de fond une lutte pour la suprématie pour le monde entre anciennes et nouvelles divinités. L’aventure est donc dantesque entre rencontres impromptues, morceaux de bravoure, complots et stratégies tramés à l’ombre des cours, passages plus intimistes et la vie du groupe.

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C’est la grande force d’Edding, la caractérisation des personnages est toujours aussi fun. Loin de rester coincé dans le style parfois ampoulé du genre fantasy, les personnages bien que plutôt classiques livrent des duels verbaux de haute volée et l’on rit énormément notamment dans les discussions et piques que se lancent Belgarion, sa tante et son grand-père autour desquels gravitent une pléthore de personnages tous plus truculents les uns que les autres. Malgré une trame de fond sombre, les personnages vivent leur vie pleinement entre querelles de générations, histoires d’amour naissantes, confrontations des ego et tracas divers et variés de la vie d’aventurier. On passe donc régulièrement du rire à des émotions plus noires et à des passages assez impressionnants en terme d’aventure pure et de révélations. Quelle imagination et quelle maestria dans l’art d’agencer l’ensemble ! L’équilibre entre les deux est toujours bien dosé, sans rajouts inutiles et toujours pour le grand bonheur du lecteur.

L’accroche est immédiate et l’on retrouve le style si efficace d’Edding avec une langue accessible mais néanmoins nuancée qui provoque un plaisir de lire durable. Les pages se tournent toutes seules amenant le lecteur bien souvent à se coucher à des heures indues. Je me suis vraiment plu à lire cette suite entre retrouvailles et nouvelles découvertes, c’est le cœur un peu gros que j’ai terminé cette nouvelle pentalogie très réussie et qui me semble essentielle à découvrir pour tout amateur de fantasy. Je vais désormais me rabattre sur d’autre titres du même écrivain qui paraît-il réserve encore de beaux ouvrages. Miam miam !

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samedi 15 juillet 2017

"Le Rocher de Tanios" d'Amin Maalouf

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L’histoire : "Le destin passe et repasse à travers nous, comme l'aiguille du cordonnier à travers le cuir qu'il façonne." Pour Tanios, enfant des montagnes libanaises, le destin se marque d'abord dans le mystère qui entoure sa naissance : fils de la trop belle Lamia, des murmures courent le pays sur l'identité de son vrai père.

Le destin passera de nouveau, dans ces années 1830 où l'Empire Ottoman, l’Égypte et l'Angleterre se disputent ce pays promis aux déchirements, le jour où l'assassinat d'un chef religieux contraindra Tanios à l'exil...

La critique de Mr K : Lecture d’un Goncourt aujourd’hui (celui de 1993) avec ma première incursion dans l’œuvre d’un écrivain pourtant réputé : Amin Maalouf. C’est Nelfe qui l’a exhumé de ma PAL dans notre traditionnel jeu de vidage de PAL pendant lequel l’autre doit sortir trois titres pour un choix de lecture imposé à l'autre. La quatrième de couverture de cet ouvrage et l’aura de son auteur ont très vite fait pencher mon choix. M’est avis que je relirai très vite du Maalouf tant ce livre m’a séduit et enivré.

Tout commence par une passade amoureuse qui voit Lamia, une des plus belles femmes du village de Kfaryabda tomber sous la coupe du Cheikh local. 9 mois plus tard, l’enfant naît et passe pour le fils de l’intendant. Des bruits courent bien sûr mais la vie suit son cours. Cependant la période n’est pas facile dans cette région du Liban entre les luttes d’influence au sein de l’Empire Ottoman, l’émergence d’une Egypte puissante et les puissances européennes qui veulent leur part de gâteau. Rajoutez à cela le poids des traditions et vous obtenez un récit hybride entre chronique familiale, roman d’aventure et conte, où se mêlent légende et réalité.

On retrouve tout d’abord toute une brochette de personnages attachants et profondément humains tant ils conjuguent aspiration à la vie et défauts rédhibitoires. Cette perfectibilité fait tout le sel d’une vie et le merveilleux conteur que se révèle être Amin Maalouf donne une densité incroyable à chacun des destins qu’il nous invite à découvrir. Rien ne nous est épargné dans ce roman entre la fidélité bafouée, la trahison, les alliances d’un jour, les rapports parents/enfants, les mariages arrangés entre puissants, les injustices d’un pouvoir autoritaire, l’exil pour les éléments séditieux, l’innocence des justes... C’est tout un tourbillon de sentiments qui nous emporte tout au long de la lecture et éprouve sérieusement le lecteur qui ne sait finalement jamais à quoi s’attendre d’un chapitre à l’autre. Les destins sont ici tortueux et bien souvent sévères, les facéties du fatum sont bien cruelles et les personnages n’en ressortent jamais indemnes. La famille, la vengeance, les lois du sang... autant de thématiques universelles qui se retrouvent traitées et illustrées à merveille dans ce livre.

Le Rocher de Tanios est aussi une belle immersion dans un Orient qui nous semble souvent mystérieux, bien trop souvent fantasmé sans être vraiment connu. On explore notamment les arcanes du pouvoir avec la hiérarchie qui la compose, les luttes intestines, les conflits religieux entre communautés (dans ce livre entre catholiques et protestants, rappelons que le Liban est une terre à majorité chrétienne à l’époque) mais aussi les grandes puissances qui tentent de se placer et d’influer sur les politiques régionales avec notamment le Royaume-Uni qui continue à constituer son réseau d’influence et possède le plus grand empire colonial de l’époque. C’est aussi au détour des péripéties la possibilité pour l’auteur de décrire le poids des traditions et l’organisation des sociétés de l’époque encore basées sur des lois non écrites et la féodalité. Cet aspect rapproche l’écrit du genre du conte avec derrière les actes et pensées de chacun, de vieilles sagesses populaires qui frappent parfois juste et bien, amenant à nous faire réfléchir sur l’être humain et son rapport aux autres et au pouvoir. On passe alors de la splendeur à la décadence, des espoirs déçus au bilan peu reluisant d’une vie parfois vaine. C’est très mélancolique mais aussi à certains moment des explosions de joie et d’espoir. C’est un peu nous tout au long de notre vie, c’est sacrément vivifiant et un véritable bonheur à lire.

En effet, l’écriture est une merveille de chaque instant, chaque phrase et paragraphe se lit comme on déguste un bon plat. Économie de mots rime ici avec saveur intense, ingrédients précieux et travaillés avec soin et le tout dans une accessibilité de tous les instants entre dialogues au cordeau, descriptions sensibles et envolées lyriques. La langue imagée pénètre l’esprit et le coeur, renverse nos certitudes, bouleverse nos habitudes de lecture et au final on ressort ébloui d’une telle expérience qui s’apparente à des auteurs comme Rushdie dans la manière d’aborder la matière humaine. Un grand livre, une grande lecture.

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mardi 11 juillet 2017

"La Compagnie des glaces" tomes 9 et 10 de G. J. Arnaud

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L’histoire : Lien Rag était un aventurier, un rebelle qui s’était dressé maintes fois contre la tyrannie des grandes compagnies ferroviaires. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un ingénieur bien rémunéré, choyé par la plus puissante des compagnies, la panaméricaine.

Mais quand les projets de son impitoyable dirigeante, Mrs Diana, mettent en danger la vie de millions de personne, Lien Rag sait qu’il n’a plus le choix : il lui faut, de nouveau, entrer en résistance...

La chronique de Mr K : C'est avec un grand plaisir que je me suis replongé dans la lecture de la saga de La Compagnie des glaces de G. J. Arnaud. On en arrive aux volumes 9 et 10 compilés ici dans un ouvrage de 400 pages faisant une fois de plus la part belle à l'anticipation dans un monde apocalyptique gelé et contrôlé d'une main de fer par des compagnies ferroviaires toutes puissantes qui ont remplacé les anciens États. Encore une fois le voyage fut exquis et immersif à souhait malgré quelques scories qui commencent à apparaître, certaines obsessions de l'auteur qui à mon sens en fait un peu trop.

On retrouve donc nos personnages principaux, Lien Rag, Le Kid, Yeuse et Jdrien qui chacun a fort à faire. L'un doit désormais s'affranchir de la tutelle dominatrice de lady Diana qui pour les intérêts de la Panamérica n'hésite pas à planifier un véritable génocide au nom de l'agrandissement et l'enrichissement de sa compagnie au détriment du droit et de la morale. Ne pouvant plus soutenir cette politique et échappant de peu à un attentat contre la commission de vérification, il tente de s’enfuir vers l’est. Le Kid lui, continue d’étendre sa compagnie ferroviaire en essayant de conserver ses idéaux démocratiques, il doit cependant faire face à des esprits séditieux et le regroupement des Hommes Roux aux abords de la cité. Ces derniers attendent une sorte de messie qui devrait les libérer du joug des humains, ce ne serait nul autre que le fils de Lien Rag, mais Jdrien a disparu...

À travers sa saga, G-J Arnaud en profite pour critiquer en filigrane notre propre monde. Cette fois ci, c’est clairement l’ONU et ses organismes apparentés qui sont visés. On ne peut que rester sceptique face à leur impuissance à agir contre l’incurie de certains pays ou entreprises multinationales. C’est aussi le cas dans ces volumes où finalement Mrs Diana va tout faire pour contourner les lois internationales pour mener à bien ses projets d’hégémonie, toute ressemblance avec les crises ukrainienne et syrienne est fortuite vu la date d’écriture du roman mais ça m’y a diablement fait penser. C’est donc le cœur déchiré qu’on suit les développements de l’histoire qui conjugue les notions de complot, de trahison et d'extermination en masse d’innocents au nom du sacro-saint pouvoir. C’est puissant, bien vu et bien mené.

On continue aussi à suivre des personnages qu’on a appris à aimer. J’ai une tendresse toute particulière pour le Kid et Yeuse qui ayant tout perdu (la compagnie de cirque/théâtre qui les employait a disparu) doivent se refaire entièrement malgré leur disgrâce et leur condition (un nain et une femme). Ils se caractérisent par une intelligence et une capacité d’adaptation hors du commun. Même s’il est moins présent dans cet ouvrage, Jdrien est toujours aussi attachant, il grandit et commence à avoir des velléités d’indépendance car ses pouvoirs se développent et il est irrémédiablement attiré par son peuple qui semble se réunir pour lui. Lien Rag lui m’indiffère de plus en plus, il semble bien trop souvent obnubilé par son appareil génital, l’auteur se complaît à nous livrer ses pseudos états d’âme et désirs, quitte à virer dans le roman érotique à deux balles où les femmes ne sont là que pour satisfaire les désirs du mâle alpha. Ce qui était marrant en début de saga devient un peu lourd-dingue à la longue et a freiné quelque peu mon enthousiasme lors de certains passages mettant en jeu ce perso. J’en viendrais presque à souhaiter qu’il disparaisse pour alléger l’ensemble mais bon, gageons que la suite me donnera tort.

Au delà de cette déception ponctuelle, c’est toujours un bonheur de replonger dans cette terre gelée où le danger peut venir de partout et de n’importe qui, on ne peut que s’incliner devant le talent déployé pour décrire ce monde rude où chacun survit à sa manière malgré des obstacles de plus en plus importants. L’écriture aérienne la plupart du temps immerge immédiatement le lecteur et les 400 pages se lisent quasiment d’une traite quitte à s’endormir très tard. Un bon volume donc qui fait avancer la trame principale et incite à poursuivre sa lecture. Vivement la suite !

Déjà lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé de la saga "La Compagnie des glaces" de G.J Arnaud :
La Compagnie des glaces tomes 1 et 2
La Compagnie des glaces tomes 3 et 4
La Compagnie des glaces tomes 5 et 6
- La Compagnie des glaces tomes 7 et 8

samedi 8 juillet 2017

"Les Technopères - Intégrale" de Jodorowsky, Janjetov et Beltran

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L’histoire : L'histoire d'Albino, créateur de jeu devenu dieu dans une anticipation régie par la violence, le rêve et le commerce.

La critique de Mr K : C’est un sacré monument de la BD que je vous convie à découvrir ce soir avec la chronique de l’intégrale des Technopères de Jodorowsky. Merci à l’ami Franck de m’avoir permis de découvrir cette saga SF haute en couleur tant au sens propre qu’au sens figuré. Même si elle n’est pas exempte de défauts, ce fut une vraie claque visuelle et une belle mise en abîme des déviances du monde actuel. Attendez-vous à un voyage hallucinant dans l’espace spatial, cyber et cervical.

Fruit non désiré d’un viol atroce, Albino n’a qu’un rêve devenir développeur de jeu virtuel pour changer le monde. Les galaxies sont en effet régies par des castes de privilégiés pour qui le rêve virtuel permet de contrôler les peuples et civilisations par la violence et la rapacité. La quête de ce jeune homme hors du commun sera longue et difficile, chaque étape lui imposera des sacrifices mais l’élèvera encore un peu plus. En parallèle, nous suivons le parcours de sa famille à savoir sa vestale-rebelle de mère assoiffée de vengeance et ses frères et sœurs. Nombreux seront les périls qu’ils affronteront avant le chapitre final.

En terme de scénario, on en prend plein la tête comme c’est d’ailleurs l’habitude avec Jodorowsky adepte d’ésotérisme et de spiritualités diverses. Il nous sert ici un plat bien garni, qui perdra sans doute quelques âmes en route, mais totalement pensé pour crédibiliser un univers gigantesque et cohérent. Dieux et esprits côtoient les machines et systèmes artificiels dans un mélange de cyberculture et d’influences plus tribales. C’est plutôt osé mais très intéressant car finalement, on pourrait résumer le conflit principal décrit dans ce volume comme l’éternel conflit entre les anciens et les modernes sauf qu’ici les réactionnaires sont plus les tenants de la technologie à tout va qui emprisonne les êtres plutôt qu'elle les libère. Prônant un retour au bio (dans son sens premier, la vie) Albino va devoir feinter, faire croire à son anoblissement technologique pour mieux ensuite conduire un nouvelle exode pour recréer le monde.

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Ce côté volontiers biblique (un peu too much parfois il faut bien l’avouer) est contrecarré par une histoire virevoltante à souhait. Certes le schéma narratif se répète concernant le héros qui à chaque étape a tendance à douter, puis trouver une solution et enfin vaincre une espèce d’adversaire terrifiant (style boss de fin de niveau ou chevalier d’or pour les amateurs des Chevaliers du Zodiaque) et la répétition peut lasser certains (j’ai lu quelques chroniques peu amènes sur le sujet avant d’écrire la mienne) mais au final, derrière ce parcours plutôt balisé et sans surprise se cache un véritable rite initiatique, une découverte de soi qui se fait progressivement et sous différents angles. J’ai aimé cette transformation menant à une révélation cruciale pour le destin de l’humanité. Le tout alterne séances mystiques avec passages d’action bien hard boiled, ça saigne, ça interpelle et l’amateur de récits bien speed est lui aussi convaincu par des scènes dantesques et complètement délirantes (la planète des guerrières, les comètes folles, la planète arbre amatrice de chair humaine...). Les symboles sont forts, les analogies nombreuses et on se plaît à essayer de comprendre les références énoncées ou seulement évoquées. Il y a un côté ludique certain dans cette lecture.

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La critique est acerbe, et l’on reconnaît volontiers dans les maux décrits dans cet ouvrage ceux qui émergent dans nos sociétés occidentales. L’individualisme forcené, l’attrait du virtuel qui nous fait parfois passer à côté de l’essentiel, la course au profit au détriment de l’humain et l’avilissement qui attend les peuples soumis à une dictature. C’est grandiloquent et extrême dans cette BD mais tout a un début et le mécanisme de fonctionnement du pouvoir autoritaire est très bien expliqué à travers les différentes phases de découverte du héros : le contrôle des âmes, du portefeuille, de l’opinion et même des rêves fait que l’homme ne possède plus aucun libre arbitre ni sens commun. Cela donne lieu ici à des images abominables et des perspectives bien funestes pour qui aime s’exercer à l’anticipation à partir des derniers développements de l’Histoire. Pas rassurant mais toujours enrichissant.

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Et puis, c’est sacrément beau et bien écrit. On en prend plein les mirettes et même si ici la couleur a été numérisée, franchement le résultat flatte mon sens de l’esthétique et la poésie est loin d’être absente entre deux cases choc. Certaines planches sont de véritables tableaux et illustre à merveille un univers foisonnant et dépaysant. Clairement, je placerai cette intégrale en haut de mon étagère en compagnie de mes Druillet, Caza et Moébius. En terme de SF ça vaut son pesant d’or. Alors certes, la fin m’a un peu laissé sur ma faim, le dernier volume (le huitième dans l’édition originelle) est plus plat, limite décevant mais quelle épopée et que de rebondissements entre temps ! Tout amateur de SF se doit d'avoir lu Les Technopères au moins une fois dans sa vie mais ceci n’est que mon modeste avis...

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