jeudi 5 décembre 2013

"Vies tranchées: Les soldats fous de la Grande Guerre" - Oeuvres collective

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L'histoire: La guerre est-elle cause de folie chez les soldats? Qui aujourd'hui ne répondrait pas oui à cette question? Mais lors de la Première Guerre mondiale, il en allait tout autrement.

Grâce à des documents d'époque inédits, redécouverts à Ville-Évrard par Hubert Bieser (historien en santé mentale), Vies tranchées retrace le parcours d'une quinzaine d'hommes, oscillant entre champs de bataille et asile psychiatrique. Dans ces pages d'un réalisme saisissant, vous vivrez les cauchemars de Jean Marie G., les hallucinations de Baptistin B., la dépression et la mutilation de Gabriel C., ou encore l'étrange destin de Louis N. que l'on hospitalise pour confusion mentale, et que l'on finit par condamner comme anarchiste...

Enfin se lèvela chape de plomb qui s'est abattue, durant leur vie et bien au-delà, sur ces victimes méconnues.

La critique de Mr K: Voici un ouvrage très précieux pour la mémoire collective. On a beaucoup parlé de la Grande Guerre en focalisant sur les tenants et les aboutissants, sur la guerre de tranchées en elle-même, sur les généraux qui l'ont mené et qui ont donné leurs noms à nombre de rues de nos villes. Mais jusqu'à maintenant, jamais on avait traité le cas des soldats que la guerre a fait basculer dans la folie et la psychose. Certes, on avait pu les apercevoir dans certaines œuvres comme l'excellent Croix de bois de Roland Dorgelès ou encore le classique de Kubrick Les sentiers de la Gloire (et encore, là les allusions sont très légères). Mais jamais finalement, un ouvrage n'avait été consacré à ces hommes revenus fous du front. C'est aujourd'hui chose faite depuis fin 2010 avec la parution de cette BD chez Delcourt, fruit du travail acharné d'Hubert Bieser (historien) et de sa collaboration avec une pléthore de dessinateurs et scénaristes. Désolé, ce serait trop long de tous les citer!

Le principe de cet ouvrage est très simple. A travers de micro-récits, on suit le parcours d'une quinzaine de soldats traumatisés par la guerre. A chaque fois ou presque, le dessinateur change, ce qui donne une certaine variété dans l'esthétique de cette BD. Le fil conducteur reste le même mais l'évocation de l'horreur de la guerre suit la sensibilité des différents artistes qui se succèdent tout au long des pages. S'intercale entre ces cas particuliers, un récit concernant l'histoire de l'asile qui permet de se faire une idée plus précise des conditions de placements des aliénés et l'idéologie dominante de l'époque en matière de psychiatrie. Très vite, on se rend compte qu'une grande suspicion entoure ces malades d'un genre nouveau que l'on prend bien souvent pour des simulateurs qui cherchent à déserter.

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(cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La plupart des cas évoqués dans ces pages sont des hommes simples, issus de milieux modestes, cela rend d'autant plus ces récits poignants tant il semble que l'innocence semble profanée. Partis la fleur au fusil, ils reviennent choqués et à jamais transfigurés du front. Le vacarme assourdissant des obus, les cadavres pourrissants de leurs copains à leurs pieds, les épidémies et les infections, les mutilations, le froid, la faim... de ce chaos indescriptible (ou presque...) nait la folie et le dégoût. Arrivés à l'hôpital psychiatrique commence la lente reconstruction (si elle est encore possible) et la confrontation avec des administratifs bien souvent septiques et incompétents, qui ne mesurent aucunement le degré d'horreur et d'épouvante que pouvait atteindre l'existence du poilu, dans cette guerre d'un genre nouveau s'apparentant à une boucherie sans précédent en matière historique.

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(cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Cela donne une oeuvre âpre, uniquement basée sur le témoignage et la vérité. Les images et les mots cinglent le lecteur comme autant de coups de fouets qui transpercent l'âme tant le voyage est éprouvant. La mort côtoie bien souvent la folie, et ses êtres semblent errer dans les limbes d'un inconscient peuplé de monstres et d'images indélébiles. Incapables bien souvent d'expliquer leur glissement dans la folie, réduits à l'état de loque humaine, ces êtres n'ont plus d'humains que leur nature physique tant leur esprit est irrémédiablement marqué au fer rouge de la violence et de l'absurdité. Je dois avouer que je suis ressorti tout chamboulé de cette lecture, étant moi-même féru de cette guerre méconnue et devant chaque année transmettre un petit bout d'histoire aux jeunes pousses qui me sont confiées.

Très belle découverte donc pour moi, à la fois dure et nécessaire, une pierre angulaire en tout cas dans le devoir de mémoire qui doit être consacré à cette période sombre de notre Histoire commune.

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lundi 2 décembre 2013

"Sans feu ni lieu" de Fred Vargas

SansFeuNiLieuL'histoire: - C'est un crétin ou quoi, ce type? Louis Kehlweiler s'énerve. Cette histoire ne tient pas debout! Il ne fait de doute pour personne que Clément Vauquer est bel et bien coupable de deux meurtres dont on l'accuse. En outre, la police possède son signalement, il ne restera pas longtemps en cavale.
Oui, mais Clément, l'accordéoniste demeuré, est un protégé de la vieille Marthe... Cela suffit pour que Kehlweiler demande à Marc, Lucien et Mathias de cacher le fugitif quelques jours. Personne n'ira le chercher dans la baraque pourrie qu'ils habitent, au fin fond du 18ème arrondissement.
Le temps d'aller à Nevers, là où tout a commencé...

La critique de Mr K: C'est mon premier Vargas sans Adamsberg. Cet ouvrage trainait dans ma PAL depuis trop longtemps pour être ignoré davantage. Je n'ai jamais été déçu par un Vargas et j'étais curieux de voir ce que donnerait un livre de cette auteure sans son personnage fétiche. Après cette lecture me voilà conforté dans ma belle opinion que j'ai de cette écrivaine.

Le héros est ici un certain Louis Kehlweiler que l'on surnomme "l'allemand" à cause de ses origines. Viré des services de l'Intérieur, il traine sa défroque dans Paris et participe à l'occasion à des enquêtes qui le touchent de près. Comme il a gardé un réseau fort développé depuis sa mise à pied, cela lui permet d'avancer très vite. Ici il est contacté par une vieille connaissance. Marthe, prostituée de son état est une personne que tout le monde respecte énormément et son petit protégé est en grand péril. Impossible de remettre sa parole en doute, si la vieille Marthe dit que le petit est innocent, c'est qu'il est! Et pourtant... tout l'accable! Il était présent sur tous les lieux du crime et il a laissé ses empreintes partout. D'abord septique, Kehlweiler va vite se rendre compte que quelqu'un a manipulé le simple d'esprit, la police et la presse. Commence alors une course contre le temps pour retrouver le ou les responsables.

On retrouve dans ce roman toutes les qualités d'un Vargas. Ainsi, les personnages sont fouillés et d'une densité telle que l'on ne peut que s'attacher à eux. Et comme à son habitude, Vargas soigne tout particulièrement les dialogues où l'on retrouve son sens du rythme et de la truculence. On fréquente ici les gens simples des quartiers déshérités et on y croit, tant l'atmosphère et les lieux sont remarquablement décrits. Par petites touches précautionneusement dispensées par l'auteur, l'intrigue avance et je dois avouer que je me suis fait complètement balader. Lorsque la révélation finale est enfin livrée, je ne m'y attendais pas notamment en terme de mobile. Pourtant tous les éléments du puzzle étaient là mais je me suis fait avoir! Belle fin en tout cas pour une enquête tortueuse où le héros devra constamment dénouer les contre-vérités et les omissions des personnes qu'il rencontre. Par moment, on retombe aussi sur des passages humoristiques caractéristiques du style de l'auteur, j'ai particulièrement apprécié les retrouvailles entre Kehlweiler et un policier de Nevers.

J'ai dévoré ce volume comme pour tous les autres de Vargas. Ce nouvel héros, même s'il n'est pas des plus original, est très vite attachant et sa méthode intuitive est très agréable à suivre. Les relations entre personnages sont d'un réalisme extrême et nous livre des tranches de vie inoubliables entre émotion et tension. Une lecture rapide et distrayante à souhait que tout amateur du genre peut tenter sans risque d'être déçu.

Déjà lus, appréciés et chroniqués du même auteur:
- L'Homme à l'envers
- Sous les vents de Neptune
- Dans les bois éternels
- Un lieu incertain
- L'homme aux cercles bleus
- Coule la Seine

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samedi 30 novembre 2013

"Punk Rock Jesus" de Sean Murphy

punk-rock-jesus- couvL'histoire: Dans un futur proche, la maison de production OPHIS tient le sujet de son prochain programme de télé-réalité: filmer la vie de Jésus Christ. Recréé génétiquement à partir des traces d'ADN du suaire de Turin, le clone du Messie grandit sous le regard avide des caméras et d'une Amérique subjuguée par ce qu'elle pense être la troisième Venue du Christ. Quelques années plus tard, l'expérience tourne court lorsque l'adolescent entre en révolte totale contre le système et devient le prophète d'une autre Amérique.

La critique de Mr K: Belle découverte aujourd'hui grâce à mon beau-frère qui décidément s'avère être un homme de goût (ben oui, il a choisi ma frangine! Hé!!!). Il m'a prêté le présent volume qu'il a adoré. Je partais avec un à priori très positif car il faut reconnaître que les éditions Urban Comics ne m'ont jusqu'à aujourd'hui jamais déçu (voir critique du diptyque Batman, ici et ). Et puis, dès qu'on touche à la religion, forcément ça m'intéresse ayant étudié pendant un certain nombre d'années le sujet. Je profite de la moindre occasion et roman pour explorer les recoins de la foi et de sa traduction dans le réel. Bref... je me lançai!

Dès le départ, l'ambiance est posée, le récit sera lourd et implacable. Mixer de la télé-réalité et le sacré, il fallait l'oser, Ophis l'a réalisé! Prenez une petite vierge niaise et facilement manipulable, engrossez-la artificiellement sans toucher l'hymen avec de l'ADN ayant appartenu à Jésus himself et vous obtenez un show incomparable qui vous rapportera des millions de dollars de recette. La morale et l'éthique sont bien rapidement remises aux oubliettes face aux retombées économiques. Très vite, les problèmes s'accumulent. Des groupes de réactionnaires religieux US mènent une véritable croisade contre l'émission "J-2" (sic!) et la jeune vierge devient alcoolique et dépressive à cause de ses conditions de captivité. Le manager va faire appel à des trésors d'astuce et de malice pour que le show continue. En parallèle, nous suivons aussi le point de vue du garde du corps chargé de veiller à la sécurité de la jeune mère et de son enfant. Ex-membre actif de l'IRA, le voile se lève peu à peu sur ce personnage à la fois charismatique et énigmatique.

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Autant vous le dire d'entrée, il va vous falloir vous accrocher! Véritable roman graphique au scénario dense et ramifié à l'extrême, il ne s'agit pas ici d'un énième récit aseptisé à la mode comic américain classique. On est plus dans le domaine de l'œuvre transgressive du type V pour Vendetta qui reste cependant indépassable. Sean Murphy nous livre ici une réflexion sans concession sur l'Amérique, notamment sur son totalitarisme culturel, en mettant le doigt là où ça fait mal: le rôle des médias et l'influence des lobbies religieux à travers l'expérience qui nous est ici livrée. Radical donc mais très intelligemment mené, en suivant le parcours de Chris et de son entourage, les questionnements abondent sur le monde et son fonctionnement: Dieu et la foi, l'athéisme (qui ici est un cri et une libération). L'auteur lui-même dans un post-face remarquable explique comment il a perdu la foi, c'est un texte à la fois profond et direct qui explique les tenants et les aboutissants de cette œuvre à nulle autre pareille.

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Bien que ne partageant pas l'idéologie ici défendue (l'athéisme comme seul échappatoire), j'ai adoré cette BD qui va se ranger directement dans mon top ten. Documentée et menée de main de mettre, beaucoup de planches s'avèrent marquantes et restent longtemps dans la mémoire du lecteur pris en otage par un background impressionnant et des destinées à la fois attachantes et mélancoliques. Les dessins sont d'une beauté et d'un dynamisme sans pareil, le choix du noir et blanc permet d'accentuer l'aspect sombre et sans espoir du projet. Je ne suis pas forcément un grand fan de comics à la base mais force est de constater que ce Punk Rock Jesus se lit d'une traite avec un plaisir sans cesse renouvelé.

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Une très belle lecture entre anticipation et docu-fiction que tout amateur d'uchronie réflective se doit d'avoir lu. Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

jeudi 28 novembre 2013

"Esprit d'hiver" de Laura Kasischke

espritL'histoire: Réveillée tard le matin de Noël, Holly se voit assaillie par un sentiment d'angoisse inexplicable. Rien n'est plus comme avant. Le blizzard s'est levé, les invités se décommandent pour le déjeuner traditionnel. Holly se retrouve seule avec sa fille Tatiana, habituellement affectueuse, mais dont le comportement se révèle de plus en plus étrange et inquiétant...

La critique Nelfesque: Laura Kasischke est une auteure dont j'avais entendu beaucoup de bien sur la blogosphère et en particulier venant de Mr K qui avait eu un véritable coup de coeur pour "A suspicious river" cette année. Quoi de mieux que la Rentrée Littéraire et l'opportunité de découvrir son dernier roman, "Esprit d'hiver", dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire PriceMinister-Rakuten?

J'ai été surprise par l'écriture de Laura Kasischke dès les premières pages. Avec sa plume si particulière et jamais rencontrée jusqu'alors, j'étais à la fois éberluée et conquise. La magie a opéré en quelques lignes seulement.

"Esprit d'hiver" n'est pas un roman à la structure classique. C'est une longue litanie qui emmène ses lecteurs vers un sentiment que peu de lectures procurent. Les phrases sont répétées, comme un mantra. "Quelque chose nous a suivi depuis la Russie jusque chez nous" ... On ne comprend pas bien où tout cela va nous mener au départ mais peu à peu, comme avec un pinceau de peintre et des petites touches de couleur, l'auteure façonne sous nos yeux et entre ses lignes un univers qui prend de plus en plus d'épaisseur.

La quatrième de couverture laisse présager un roman sombre et une ambiance noire. L'inquiétude saisit peu à peu le lecteur qui, par strate, descend de plus en plus dans la noirceur et la folie latente du personnage principal. Holly est une femme tout ce qu'il y a de plus ordinaire qui s'apprête à passer une journée de Noël classique avec sa famille et ses proches. Rien ne va se passer comme prévu: elle ne se réveille pas à l'heure, de plus avec un sentiment étrange, est en retard pour la confection de son repas, sa fille n'est pas comme d'habitude et son comportement est détestable, limite malsain. Une tempête de neige fait alors son apparition et sa maison se transforme au fil des pages en une prison entourée de blanc où un huis clos angoissant se prépare.

Je n'en dirai pas plus sur le déroulement de l'histoire, encore moins sur la scène finale qui bien qu'attendue de mon côté m'a marquée par sa soudaineté, et vous laisse découvrir l'oeuvre le plus naïvement possible. Personnellement, je suis ressortie de cette lecture complètement envoutée par la plume de Kasischke. J'ai retrouvé ce sentiment si particulier ressenti lors de ma lecture de "Mad about the boy" d'Emmanuel Adely, lu plusieurs années avant de tenir ce blog (un bijou!). Comme si le temps d'une lecture, nous n'étions plus vraiment les pieds sur terre, comme si le monde qui nous entoure ne pouvait être, l'espace d'un instant, que poésie et sensibilité artistique.

Un procédé très particulier qui ne plaira certainement pas à tout le monde, qui ennuiera même parfois certains lecteurs, mais qui me transporte comme seule la littérature de qualité et les auteurs de talent savent le faire.

Vous l'aurez compris, je recommande chaudement ce roman (particulièrement en ce moment pour une immersion totale dans le récit, décembre approchant...) et je ne donne pas plus de quelques semaines à Mr K pour me le piquer. Très beau moment.

lundi 25 novembre 2013

"La Ballade de l'impossible" d'Haruki Murakami

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L'histoire: Dans un avion, une chanson ramène Watanabe à ses souvenirs. Son amour de lycée pour Naoko, hantée comme lui par le suicide de leur ami Kizuki. Puis sa rencontre avec une jeune fille, Midori, qui combat ses démons en affrontant la vie. Hommage aux amours enfouies, le premier roman culte d'Haruki Murakami fait resurgir la violence et la poésie de l'adolescence.

La critique de Mr K: Quitte à me répéter cet auteur est un incontournable. Ce qui est terrible c'est qu'il me fait le coup à chaque fois que je le lis. Je me dis qu'il va être moins abouti que le précédent, que je risque de me lasser. Au final, une claque littéraire de plus, une addiction terrible durant les deux jours de lecture (au détriment de ma vie sociale) et la conviction d'avoir encore lu une oeuvre essentielle marquée par le talent incroyable de l'enchanteur Murakami.

Ode à l'adolescence, "La Ballade de l'impossible" commence dans un avion où un homme mûr répondant au prénom de Watanabe repense au passé et notamment son adolescence qui a été marqué par un drame épouvantable: la mort par suicide de son meilleur ami. On suit donc son parcours de deuil dans les semaines et les années qui suivent. Il continue à voir Naoko, la petite amie du disparu qui semble insensible et totalement perdue. Elle sombre d'ailleurs peu à peu dans une profonde dépression qui la font s'éloigner du monde des vivants. Lui l'accompagne du mieux qu'il peut mais cela ne semble pas suffir. Au milieu de tout cela va surgir la tempête Midori, joli brin de fille qui elle non plus n'a pas été épargnée par la vie mais qui réagit en essayant de profiter du temps qui lui est donné. À partir de là, le récit va s'attarder sur l'évolution de ces trois êtres esseulés, aux aspirations très différentes mais qui se croisent régulièrement comme si un fatum quelconque en avait décidé ainsi.

On retrouve dans cette Ballade de l'impossible tout l'immense talent de cet auteur. Chaque phrase est un petit bonheur de lecture, le rythme lent se fait dense et prégnant, enserrant le coeur et l'âme du lecteur qui ne peut que tourner inlassablement les pages jusqu'à l'inexorable mot FIN. L'adolescence est ici remarquablement rendue: ses tensions, ses pulsions se font ici violentes et poétiques. On retrouve les touches d'érotisme propre à Murakami, jamais gratuites mais toujours faisant sens avec l'évolution des personnages. Cela donne quelques passages crûs et réalistes qui contribuent à l'étoffage des personnages. Mais en fait, tous les chapitres ont leur importance, ainsi le moindre RDV au restaurant de quartier est sujet à un développement sur un aspect de la personnalité des trois principaux protagonistes et la rencontre avec l'autre (pour Watanabe, Naoko puis Midori) est toujours constructive. À cet égard certains personnages secondaires sont très réussis comme les copains de pension du héros qui éclairent le caractère du personnage principal par les relations qu'ils nous nouent avec lui.

Chose nouvelle, Murakami nous livre un livre très réaliste où nul effet fantastique ou onirique n'est présent. Tout est axé sur les confidences, les expériences et les actes des personnages. Ne vous attendez pas à des chats qui parlent ou à des passages de communion avec la nature mode animiste, le choix ici est de suivre au plus près des jeunes en déserrance sans fioriture ni misérabilisme, une exploration au scalpel de l'esprit humain et de la fabrique aux souvenirs qu'est notre cortex. Remarquable de légèreté et de finesse, Murakami fait preuve d'une grande connaissance du genre humain et surtout, de l'âge ingrat que se révèle être l'adolescence. Les personnages sont très attachants et l'empathie est totale. Alors certes, on est dans un roman japonais, le rythme est lent et lancinant mais il sert remarquablement le sujet qu'aborde frontalement Murakami: qu'est-ce que c'est que de devenir adulte? Une partie de la réponse vous sera donné dans cet ouvrage.

Je ne m'étendrai pas davantage sur cette petite merveille pour ne pas vous lasser et surtout vous gâcher le plaisir de la découverte. Sachez simplement que ce livre est un bonheur tant au niveau du fond que de la forme, que tout est ici question de maîtrise et de poésie du quotidien. Un bonheur rare que je vous invite à découvrir au plus vite.

Livres du même auteur déjà chroniqués:
- "Livre I, Avril-Juin"
- "Livre II, Juillet - Septembre"
- "Livre III, Octobre - Décembre"
- "Kafka sur le rivage"


vendredi 22 novembre 2013

"Mémoires d'outre-espace: histoires courtes 1974-1977" d'Enki Bilal

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L'histoire: Recueil de quelques histoires courtes de SF des années 70 d'Enki Bilal éditée dans cette version par le quotidien Libération.

La critique de Mr K: Voici un bel ouvrage dégoté chez l'abbé à un prix modique et qui est régulièrement rangé au titre de classique par les amateurs de SF en bande-dessinée. Je dois avouer que pour ma part je préfère largement le Bilal de cette époque que celui qu'il est devenu. Je fais un blocage avec ses derniers ouvrages qui virent au monochrome bleu et qui me lasse profondément, même si je reconnais les indéniables qualités du bonhomme. Heureusement, il me reste des volumes de ses débuts à me procurer et justement, Mémoires d'outre-space en fait partie. Cette édition est loin d'être prestigieuse, il s'agit d'un volume édité par Libération quand en 2006, ils décidèrent d'accompagner le quotidien tous les samedis d'une BD titrée à Angoulême. Personnellement, ça ne me dérange pas tant qu'on ne touche pas au contenu.

À travers huit récits plus ou moins courts (on oscille ici entre quatre et dix pages par historiette) aux chutes bien senties et à l'humour noir dévastateur, Bilal nous offre des histoires basiques à la SF: colonisation de nouveaux mondes par l'espèce humaine, première rencontre avec une civilisation extra-terrestre, la montée des totalitarisme dans un monde futuriste inquiétant... Autant de micro-récits qui traitent avant tout de la nature humaine, sujet inépuisable qui intéresse beaucoup l'auteur. Comme dans l'essentiel L'homme est-il bon? de Moëbius, le constat est ici implacable, la nature profonde de l'humain est mauvaise quand il s'agit de rencontre avec d'autres mondes et espèces. Violence et cruauté, abrutissement, corruption, envie et orgueil, tout le catalogue des défauts et pêchés propres à notre espèce y passe et finalement, les figures portant le mieux l'humanisme sont des organismes extra-terrestres. Un comble! Au final, à la fin de chaque récit un humain ou plusieurs (voir même l'espèce dans son entier) meurent ou finissent en piteux état!

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Cette BD est une vraie réussite aussi dans sa forme. Bilal en début de carrière avait déjà ce coup de crayon unique et une imagination fertile. Par contre, il utilisait encore toute la gamme des couleurs qui ici font écho au dessin et à la trame. Cela donne des planches absolument somptueuses auxquelles résonnent des textes percutants et simples. Cette accessibilité est vraiment délectable et l'on voit que le Bilal de l'époque s'adressait déjà à un vaste public, une époque (fin des seventies) où le militantisme était beaucoup plus prégnant qu'aujourd'hui et où l'industrie n'avait pas mis à mal la créativité (voir la maison d'édition Soleil qui bien trop souvent se contente de reproduire des recettes qui marchent). La SF est donc ici une arme pour aborder des thèmes bien plus sérieux et bien plus graves qu’il n’y paraît... et comme dans ses autres albums, les préoccupations politiques et sociales chères à Bilal ne sont jamais très loin.

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Au final, j'ai dévoré ce volume avec un plaisir renouvelé à chaque histoire. Les propos sont porteurs d'une manière de voir et de penser qui me correspondent tout à fait, le tout illustré impeccablement par la maestria d'un Bilal au sommet de sa forme. Un petit bijou de BD que tous les amateurs de SF se doivent d'avoir compulsé.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé:
- "La Trilogie Nikopol"
- "La Croisière des oubliés"
- "Partie de chasse"

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jeudi 21 novembre 2013

"Pionniers des ténèbres" de Hugh Walters

pionniersL'histoire: Ils sont quatre astronautes chargés d'une mission délicate et inhabituelle: descendre dans le Mohole, puits gigantesque qui s'enfonce dans les profondeurs terrestres.

Cette équipe, déjà vainqueur de l'Espace, va-t-elle pourvoir percer l'envoûtant mystère du centre de la Terre malgré le catastrophique accident qui les arrête dans leur première tentative?

La critique de Mr K: Ce livre ne m'aura pas coûté un sou et ce n'est pas plus mal! Il faisait partie d'un lot qu'un collègue de boulot avait laissé au CDI du LP pour les donner à qui voulait bien... Je l'adoptai en même temps que deux excellents Pierre Pelot parus dans la même collection (voir critiques ici et ). Des mois après les avoir acquis, je décidai de me lancer dans ce qui s'apparentait à un chouette petit roman SF pour jeunesse. Je rentrai en fait dans un piège littéraire d'une platitude sans borne...

Un trou gigantesque doit être exploré par une équipe de spationautes chevronnés qui pour la première fois vont explorer les profondeurs de la Terre. Ça sent le Jules Vernes me direz-vous mais ça n'en a que l'odeur! La moitié du roman se concentre sur les préparatifs de l'expédition. Si encore cela avait été bien réalisé et haletant... mais l'auteur se contente d'enfiler des perles et des perles de clichés tous plus rébarbatifs les uns que les autres. On baigne dans le tiède, la bonne humeur et la perfection à la mode américaine. En fait, on a vraiment l'impression que les quatre principaux protagonistes sont de jeunes enfants guidés par mère vertu. Ça devient très vite risible et totalement délirant. Je ne vous raconte pas les rapports qu'ils ont avec les commanditaires de la mission et leurs différents supérieurs, la NASA s'apparente ici à une belle famille tout ce qu'il y a de plus équilibrée! Il ne manque plus que le révérend Camden de la série 7 à la maison (série culte réactionnaire US) et on se croirait dans un soap à deux dollars!

Cependant les pages se tournent, on se dit que lors de l'exploration ça va s'améliorer, que l'inconnu va livrer un secret extraordinaire histoire d'émerveiller le jeune enfant qui sommeille en moi... Bien mal m'en a pris, un des héros se retrouve coincé sous terre (c'est cela la grosse catastrophe évoquée en quatrième de couverture!) et se retrouve poursuivi par des œufs sur pattes (véridique!). Le ridicule atteint alors son apogée mais heureusement il ne reste plus qu'une quarantaine de pages et ce mini-calvaire se termine dans un gigantesque happy end des plus niais. Ouaaais...

Ma sentence est irrévocable et ce sera mon dernier mot, ce livre est une bouse. Écriture et style insipides, moralisateur et sans aspérité, aucune empathie pour les personnages et une intrigue bâclée... Vous trouverez donc dix fois mieux pour faire découvrir la SF à vos chers marmots. À bon entendeur!

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lundi 18 novembre 2013

"Un froid d'enfer" de Joe R. Lansdale

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L'histoire: Las de supporter la puanteur du cadavre de sa mère qu'il a conservé pour toucher les allocations, le jeune Bill Roberts braque en face de chez lui la cabane d'un marchand de pétards. La cavale qui s'ensuit est une succession d'imprévus mortels où Bill s'adapte dans un environnement radicalement transformé par la fuite. Le pote sympa se transforme en allumé dangereux. Une mare tranquille devient, la nuit, le plus effroyable des marais et le plus simple des flics se découvre des instincts de prédateur... Tout plutôt que de se laisser prendre! Le visage totalement déformé par des morsures de serpents, Bill croise la route d'un cirque itinérant spécialisé dans les monstres...

La critique de Mr K: C'est une fois de plus lors d'une escapade chez l'abbé que je tombai sur ce livre. La couverture et le titre m'ont de suite attirés, la quatrième de couverture a fini de me convaincre. Les attentes étaient donc grandes vu le climax bien glauque et barré qui se dégage du résumé. La lecture fut rapide, mon avis sera contrasté.

L'auteur rend directement dans le sujet et nous livre un personnage principal des plus ragoutants. Morbac et profiteur invétéré, il vit donc avec le cadavre de sa génitrice! Dès les premières pages, le malaise s'installe et l'on peut presque ressentir l'odeur et la poisse nous coller à la peau. Le type est dérangé c'est sûr mais plus on tourne les pages et plus il semble frappé d'un fatum qui l'oblige à aggraver son cas! Complètement perdu et en vase clos dans la demeure de sa mère, face à l'échéance des factures, il décide de braquer une boutique éphémère parmi tant d'autres. En effet le 4 juillet en Amérique est une fête-clef et les gens célèbrent la fête nationale en achetant des pétards. Le braquage tourne mal et Bill est obligé de s'enfuir. Après une course poursuite éprouvante dans les marais, il finira par se retrouver accueilli dans une espèce de fête foraine itinérante. Ce début de roman est un modèle de rythme et de réussite. L'action est trépidante, les personnages sont croqués de fort belle manière et l'ambiance noire et oppressante est remarquablement bien rendue.

Ca se gâte donc dans la deuxième partie du volume qui voit Bill s'intégrer dans une étrange micro-société constituée essentiellement de freaks à la manière du cultissime film de Tod Browning. Cela donne lieu à toute une série de portraits aussi crûs que réalistes. Mention spéciale à l'homme chien qui va devenir le meilleur ami de Bill et qui est un modèle d'humanité sous ses airs de monstres. Il ressort de ce personnage une profonde mélancolie qui m'a frappé en plein coeur. Pour le reste l'histoire poursuit son cours de façon plutôt mollassonne et l'intrigue devient plus classique et surtout moins déviante. Une pin-up de rêve qui est en ménage avec le directeur de la troupe (un monstre plutôt repoussant) commence à entamer une danse des sept voiles avec Bill qui devra choisir entre ses nouveaux amis et les appétits féroces de la belle entre sexe et argent facile. Du classique donc qui se termine ici dans un noir intense et un sentiment de dégoût absolu chez le lecteur tant l'espoir semble avoir disparu des pages qu'il vient de lire.

Au final, je dirai que cet auteur est vraiment à découvrir tant son écriture brute de décoffrage frappe en plein coeur et souvent, en pleines tripes. Attention, vous aimerez ou non, je pense que les avis seront très partagés. Il y a un côté redneck dans cette littérature qui tend dans l'absolu dans la première partie de l'ouvrage avec une description sans concession du personnage principal et de ses pulsions et aspirations. Malheureusement comme dit précédemment, le soufflé retombe avec une deuxième partie plus attendue et qui fait irrémédiablement penser à un classique des classiques qu'est Cristal qui songe de Théodore Sturgeon dont la trame principale est très proche par moment de ce roman. Une lecture donc sympathique mais pas essentielle, qui fera le bonheur des amateurs de romans noirs et de voyages au fin fond de l'Amérique profonde.

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dimanche 17 novembre 2013

Challenge "Livra'deux pour pal'Addict" avec faurelix

Quel plaisir de repartir sur le désormais habituel challenge "Livra'deux pour pal'Addict"! Plaisir d'autant plus grand que c'est avec faurelix, ma copinaute quasi jumelle astrale de lecture (je vous assure, c'est limite flippant!), que je me lance cette fois ci. Ca promet!

Livra'deux pour pal'Addict

Le principe du challenge est toujours le même: en binôme, chacun choisi dans la PAL de l'autre, trois livres :
- qu'il a lu et aimerait faire découvrir à son partenaire
- dont il aimerait avoir l'avis d'un ami
- dont les titres l'interpellent pour leur résumé...

Les 3 livres choisis par faurelix:
"Zulu" de Caryl Ferey - un livre qu'elle aimerait lire car elle a eu une sacrée claque avec "Haka" du même auteur. 
- "Terreur" de Dan Simmons - un livre qui est chez elle, que son homme a adoré (comme le mien ^^) mais dont le nombre de pages lui fait peur...
- "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" de Mary Ann Shaffer - pour changer de style, parce qu'elle l'a aimé et qu'il dort dans ma PAL depuis un long moment (elle a l'oeil!)
- En bonus (ben ouais, elle est comme ça faurelix!), "Trois ombres" de Cyril Pedrosa - la couverture l'attire et c'est bien pratique d'avoir une BD à lire quand on n'arrive pas à honorer ses challenges (bien vu!!!!)

Mes 3 propositions pour faurelix:
- "Le Serment des Limbes" de Grangé - parce que quand je vois un Grangé dans une PAL, je ne peux pas l'y laisser!
- "Le livre noir de l'agriculture" d'Isabelle Saporta - parce que c'est un essai qui m'a vraiment marquée et dont je conseille la lecture dès que je peux. Tu vas peut être vouloir arrêter de manger après cela et m'en vouloir à mort mais si tu en as encore sous le coude, tu pourras enchainer avec "Faut-il manger les animaux?" de Safran Foer. J'en ai déjà débattu longuement sur mon suivi et dans mes billets mais il faut vraiment que les gens arrêtent de manger n'importe quoi...
- "Les Débutantes" de Courtney Sullivan - pour qu'il y ait de la littérature contemporaine dans cette sélection et parce que c'est un vrai concentré de vie cet ouvrage.

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zulu-de-caryl-ferey

De mon côté, je choisi "Zulu" de Caryl Ferey! Pourquoi? Parce que c'est celui qui me fait le plus envie pardi!
Pour découvrir le choix de faurelix, c'est par ici. J'espère que le mien n'était pas trop prévisible (mais j'ai bien peur que si... ;) )

Et c'est parti pour ce challenge qui se terminera le 31 janvier 2014. Bonnes lectures!

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mercredi 13 novembre 2013

"L'Exécution" de Robert Badinter

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L'histoire: "Un grand roman classique, une histoire de haine, de sang, de mort et d’amour. Oui, d’amour. Unité de temps, de lieu, trois personnages : l’auteur, son vieux maître, la victime – oui, la victime – et puis la foule, avec quelques silhouettes bien plantées au premier rang. Un récit qui va droit son chemin vers la réponse à l’unique question : mourra-t-il?
Ce qui importe, c’est de savoir ce qu’est la justice, comment elle fonctionne, à quoi sert un avocat, pourquoi la peine de mort. C’est tout cela qui nous bouleverse dans ce beau livre, dur et sensible à la fois. Ne laissez plus passer, en tout cas pas ainsi, ce qu’on nomme par dérision peut-être la Justice des hommes."
Pierre Viansson-Ponté, Le Monde, 3 octobre 1973.

La critique de Mr K: Une très belle lecture aujourd'hui avec cet ouvrage de Robert Badinter, un des hommes politiques que je respecte le plus de part ses actes, son charisme et désormais ses mots. Avocat de formation, il restera dans la mémoire collective comme l'artisan de l'abolition de la peine de mort en France qui était très en retard dans le domaine à l'époque. Envers et contre tous, l'opinion publique était clairement pour garder le châtiment suprême, avec l'appui de Mitterrand, il mènera à bien cette réforme emblématique de la Justice française. Ce livre est une plongée dans le passé de ce ministre hors norme, le récit d'une affaire à laquelle il a participé et qui l'a marqué à jamais et le poussera à rentrer en politique.

Dans L'Exécution, nous suivons Robert Badinter tout au long d'un procès qui fit grand bruit: une évasion qui a mal tournée, prise d'otage et notamment, une infirmière de l'administration pénitentiaire égorgée. Ce crime immonde passionne les foules et la tension est grande autour des deux accusés. Robert Badinter défend le coaccusé que l'on accuse de meurtre et qui pourtant prétend n'avoir jamais tué. Au fil du développement de la préparation du procès, l'avocat se rend compte qu'un premier rapport d'expert discrédite la thèse que son client ait porté le coup fatal. Malheureusement, ce rapport a été réfuté pour vice de forme. Persuadé de l'innocence de son client, commence un compte à rebours éprouvant durant tout le roman pour essayer de sauver cet homme qui n'a pas tué. Pour Badinter, il est clair qu'on ne tue pas un homme qui n'a pas tué. Ce leitmotiv est ce qui le guide durant tout cet écrit.

J'ai peu lu de roman où l'on suit le regard et le point de vue d'un avocat. Ce point vue différencié permet une autre lecture sur le drame qui se joue et l'on se rend compte que derrière les procédures judiciaires, les plaidoiries et les grandes phases judiciaires, se cache un travail de fourmi, ultra-complexe et précis qui est mené par des hommes comme vous et moi. Ce livre est rempli à ras bord d'humanisme. C'est sa première vertu, l'émotion ici n'est pas feinte, le réel vous prend en entier sans espoir de retour en arrière. Au fil des pages, la tension monte, peu à peu, insidieuse et implacable. Difficile de relâcher ce volume dans ses conditions tant on se sent concerné par ce combat et par les changements d'états d'esprit de l'avocat qui passe par tous les stades avant l'inévitable mot fin qui ici raisonne au son de la guillotine. Ne vous inquiétez pas de ce spoiler, l'intérêt du livre réside dans son développement, le cheminement du héros-narrateur et les principes évoqués.

Badinter alterne entre ses passages relatant l'affaire des passages plus intimistes mettant principalement en scène son regretté maître qui lui a tout appris du métier d'avocat. Cela donne lieu a des anecdotes parfois truculentes (il faut voir les relations que le vieux de la vieille entretient avec le Milieu!) et de grandes leçons de sagesse pour son jeune disciple. Cela transpire la filiation et la pédagogie, un bonheur de lecture pour le novice que je suis dans le domaine judiciaire. À travers ses flashback, Badinter nous apprend donc comment il a été formé, pétri par son maître et l'on comprend mieux l'homme qui est devenu par la suite.

Au final, j'ai dévoré ce livre en deux jours! Une merveille de concision, d'écriture limpide et exigeante et un contenu humaniste au possible (ça fait du bien par les temps qui courent!). On ne peux que penser au Journal d'un condamné à mort de Victor Hugo, écrit plus de 150 ans auparavant et auquel ce livre fait irrémédiablement écho. Badinter mènera son combat à son terme quelques années après avoir écrit ce livre. Un petit bijou qui je vous invite à découvrir au plus vite!