mardi 13 février 2018

"La Honte !" de Jon Ronson

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Le contenu : Un tweet malheureux, un plagiat, une remarque de mauvais goût qui vous échappe et, avec les réseaux sociaux, c'est désormais le monde entier qui peut vous tomber dessus. En quittant ainsi la sphère personnelle, la honte a depuis quelques années connu une promotion inespérée.

Grand reporter d'un genre très particulier, Jon Ronson a rencontré quelques honteux célèbres malgré eux. Au-delà de ces portraits, parfois dramatiques, parfois désopilants, il s'interroge sur cette nouvelle forme insidieuse du contrôle social. Derrière son écran, la majorité silencieuse s'en donne en effet à cœur joie pour pointer les fautes des autres, et s'en réjouir.

Et aujourd'hui, une journée où personne n'est désigné du doigt sur la Toile finit par être ennuyeuse, sinon décevante. Seraient-ce les nouveaux jeux du cirque ?

La critique de Mr K : La Honte ! est le deuxième ouvrage que les éditions Sonatine publient de l’auteur Jon Ronson, auteur qui m’avait bien convaincu avec son précédent opus, Êtes-vous un psychopathe ? On retrouve dans cet ouvrage la méthode journalistique d’investigation, le goût pour la franchise et un second degré savoureux autour de la thématique des réseaux sociaux et surtout leurs dérapages incontrôlés qui peuvent gâcher une vie. Basé sur des faits essentiellement américains, ce livre donne à voir un aspect peu reluisant de l’espèce humaine, son goût pour l’humiliation publique et les conséquences parfois désastreuses qui peuvent en découler.

Par rebonds, Jon Ronson rencontre diverses personnes qui ont été touchées par le phénomène : on croise ainsi un écrivain plagiaire et mythomane pris la main dans le sac, des personnes indélicates à l’humour mal perçu et dérangeant, des spécialistes en psychologie, des professionnels du "redorage de blason" et la foule silencieuse et impitoyable cachée derrière son écran et qui se complaît dans son rôle de juge et bourreau. Peu à peu, l’auteur commence à appréhender les différents éléments du phénomène : de la simple bêtise / tromperie affichée en public aux engrenages infernaux qui se mettent en place et détruisent bien souvent les individus visés. Le hasard fait bien les choses, nous venions juste de terminer avec Nelfe la saison 3 de Black Mirror où exactement la même thématique était abordée dans l’ultime épisode avec un étrange hashtag tueur qui condamne à mort la moindre personne qui déplaît au plus grand nombre. Gloups !

Loin de protéger et excuser les victimes qui pour certaines l’ont bien cherché, Jon Ronson se concentre sur le mécanisme en lui-même de l’humiliation publique qui retrouve une nouvelle jeunesse avec les réseaux sociaux depuis leur interdiction au XIXème siècle. Oui oui, rappelez-vous les coups de fouet en public, le pilori et autres carcans où l’on exposait les condamnés au nom de la morale et de la loi. La comparaison n’est pas faible, elle est même très concluante car en terme de catharsis populaire on retrouve les mêmes réflexes vindicatifs d’une foule chauffée à blanc et ne sachant plus discerner le bien du mal dans les mots et menaces prononcés. De plus, pour certaines victimes, cela va plus loin : perte de réputation, divorce, licenciement et honte suprême qui se traduit souvent par une bonne grosse dépression voir le suicide pour les êtres les plus fragiles.

Cette parole dite démocratique (car tout le monde a le droit de s’exprimer au nom de la sacro-sainte liberté d’expression) dérape donc dans les sphères de la haine pure, du ressentiment le plus noir avec parfois des propos outranciers, injurieux et même des appels au meurtre ou au viol : on menace un homme de perdre son travail pour atteindre sa masculinité (vision bien machiste) et on réserve le viol à la femme pour briser sa féminité (la sphère virtuelle est très phallocrate). Se dégage au final, un certain malaise, une impression que finalement pour être tranquille, on doit aseptiser ses publications, rentrer dans le moule de la bien-pensance, la liberté d’expression s’avouant finalement vaincue au nom d’une morale prégnante et plus importante que l’individu. Nouvelle forme de censure et de punition, on ne parle pas ici de rivalités entre jeunes mais bien d‘adultes bien portants, ayant une famille et étant plutôt installés dans la société. On ne pardonne pas ici l’impardonnable, nul n’a posté de témoignages xénophobes ou extrémistes, simplement souvent une mauvaise blague mal rédigée, mal interprétée qui dégénère et fait sortir de leurs gonds des personnes aigries ou sûres de leur bon droit (La Manif pour tous puissance dix). Tout bonnement effroyable.

La quatrième de couverture parle de nouveaux jeux du cirque, il n’y a rien d’exagéré. Même si l’essentiel de ses pages concernent les USA, on sent bien le glissement qui s’opère en France et en Europe entre médias de plus en plus abêtissants et populistes, liberté d’expression galvaudée et volonté d’en découdre bien au chaud derrière son clavier sans prendre le temps de contextualiser. Pour autant, Jon Ronson ne fait pas le procès des réseaux sociaux, lui-même est un grand amateur de Tweeter, il nous explique ici avec simplicité, franchise et à l’occasion humour les déviances de leur utilisation qui fait ressurgir des comportements et attitudes d'un autre âge. Espérons que ce livre fasse son chemin et trouve un écho auprès du plus grand nombre. Un ouvrage réellement essentiel et drôlement malin. À lire !

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dimanche 11 février 2018

Ouverture de la chasse aux livres 2018

Voici le premier post acquisitions pour l'année 2018 au Capharnaüm éclairé. Je vais vous parler aujourd'hui de trouvailles très sympathiques faites au détour de balades en terres bretonnes entre boîtes à livres, librairies d'occasion et brocantes. Comme vous allez pouvoir le constater, janvier s'est révélé riche en adoptions livresques prometteuses. Jugez plutôt !

acquisition fev 2018 ensemble

Sept petites pépites qui vont venir enrichir ma PAL bien fournie ! Nelfe ne s'est pas laissée tenter cette fois-ci, mais bon... 2018, ne fait que commencer. Débutons sans attendre le tour d'horizon de mes nouvelles acquisitions !

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- La Machine à explorer l'espace de Christopher Priest. On ne peut pas dire non à Christopher Priest. Encore plus quand il revisite HG Wells à travers un mix délirant de ses oeuvres les plus célèbres. Écrit de jeunesse, j'ai hâte de visiter Mars et d'assister à la guerre des mondes en compagnie de voyageurs déboussolés. Un livre qui ne restera pas longtemps dans ma PAL à coup sûr !

- Enfants des étoiles de HG Wells. Justement, à côté de l'ouvrage précédent, j'ai trouvé un ouvrage de Wells que je ne connaissais pas. De la SF à nouveau donc avec de mystérieux rayons cosmiques qui bombardent en permanence la surface de la Terre et dont on ne connaît pas l'origine. L'auteur se propose d'éclairer notre lanterne à sa manière... Je dois avouer que je ne sais pas du tout à quoi m'attendre, n'ayant jamais été déçu par l'auteur, je suis très optimiste !

acquisition fev 2018 horreur

- Soleil de minuit de Ramsey Campbell. Un roman de la collection Terreur chez Pocket qui promet beaucoup. L'auteur m'a déjà séduit par le passé, cette balade morbide au pays des contes glacés du Nord que nous propose Ramsey Campbell attise mes attentes de lecteur. Au programme, un passé enfoui qui ressurgit et convoque des fantômes fait s'éloigner de la réalité un héros incrédule. On peut compter sur l'auteur pour lâcher les chevaux et malmener au maximum son personnage principal. 

- Envoûtement de Ramsey Campbell. Même auteur pour une toute autre histoire dans le genre terreur qu'il affectionne. Une tante hargneuse et possessive revient d'entre les morts en prenant possession de sa petite nièce, bien trop jeune pour comprendre ce qui lui arrive. M'est avis que ce roman va bousculer les lignes et fournir une expérience sur le fil du rasoir. J'ai bien hâte d'aller voir cela de plus près !

- La Tempête du siècle de Stephen King. Un King que je n'ai jamais eu l'occasion de lire et qui s'est présenté à moi au gré d'un hasard heureux. Une mystérieuse tempête qui approche et s'annonce apocalyptique, un individu menaçant aux objectifs obscurs, une ambiance de fin du monde qui plane sur une communauté isolée... Pas de doute, on est en terrain connu et l'on peut compter sur le roi de l'épouvante pour nous mener par le bout du nez !

acquisition fev 2018 contempo

- L'Équipage de Joseph Kessel. Un livre que j'ai adopté de suite sans même connaître son contenu, là encore on ne peut pas dire non à un monstre sacré de la littérature. De retour à la maison, après prise de renseignements sur le web, les étoiles se sont alignées : le récit se déroule durant la Première Guerre mondiale et décrit la vie des membres d'une escadrille française d'observation. Un grand roman que j'ai hâte de découvrir !

- Belle du Seigneur d'Albert Cohen. Enfin, un classique qui m'a toujours échappé et qui de surcroît peut servir d'arme d'auto-défense tant le volume s'apparente à une brique ! Une histoire d'amour étirée sur plus de 1000 pages, ça ne se refuse pas, ça se goûte et se découvre ! Wait and read.

Voila voila, pour cette première série d'acquisitions qui va rejoindre ma PAL. Sachez d'ors et déjà qu'hier avec Nelfe nous sommes allés à notre Emmaüs préféré pour la première fois cette année et que le craquage a été énorme ! Inutile de vous dire que vous serez bientôt informés de nos nouvelles trouvailles. En attendant, je vous laisse, j'ai quelques lectures qui m'attendent...

samedi 10 février 2018

"Les Indifférents" de Julien Dufresne Lamy

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L’histoire : Ils sont les enfants bénis. Les élus. Ils se surnomment les Indifférents.

Une bande d'adolescents bourgeois mène une existence paisible sur le bassin d'Arcachon. Justine arrive d'Alsace avec sa mère, recrutée par un notable du coin. Elle rencontre Théo, le plus jeune fils de la famille, et, très vite, intègre son clan.

De ces belles années, Justine raconte tout. Les rituels, le gang, l'océan. Cette vie d'insouciance parmi les aulnes et les fêtes clandestines, sous le regard des parents mondains.

Mais un matin sur la plage, un drame survient. Les Indifférents sont certainement coupables. La bande est devenue bestiale.

La critique de Mr K : Voilà un roman qui m’a fait son petit effet ! Premier livre que je lis de ce jeune auteur, cette chronique adolescente est dosée comme il faut, ménage ses effets et réserve un dénouement glaçant qui marque les esprits. Suivez-moi dans les méandres de l’adolescence avec son lot d’espoirs, de communion mais aussi de cruauté et d’indifférence.

Justine déménage avec sa mère. Cette dernière ne supporte plus les tromperies de son mari et décide de quitter l’Alsace pour le Cap Ferret où elle a décroché une place chez une vieille connaissance de sa prime jeunesse. Devenue donc expert-comptable chez un notable du coin, elle essaie de redémarrer sa vie. Justine doit s’adapter à ce changement de vie sans précédent. Très vite, elle va se rapprocher de Théo le fils de la maison qui va l’introniser (suite à un rite de passage particulier) dans sa bande dont les membres se nomment eux-mêmes : Les indifférents. La vie est douce pour la jeune fille : une bande soudée, des amitiés solides et des activités de bord de mer qui la comblent. Mais derrière le vernis des apparences, les choses ne sont pas forcément ce qu’elles semblent être et un drame se prépare en catimini.

En fait, dès le départ, on sait que l’histoire va mal se terminer. L’auteur a choisi une construction bien particulière pour son roman afin de maintenir le suspens et le lecteur en haleine. Intercalés entre l’histoire générale narrant l’arrivée de Justine au Cap Ferret et le déroulement de ce qui s’ensuit, quelques courts chapitres nous expliquent qu’un événement épouvantable est intervenu sans révéler les identités de chacun et surtout de la victime. Cela crée un suspens quasi intenable car l’auteur ménage ses effets, prend un malin plaisir à livrer les indices au compte-gouttes pendant que le récit se déroule d’une manière faussement classique. Peu à peu les pièces s’emboîtent et livrent le vrai visage de chacun. On se transforme finalement presque en enquêteur car derrière cette chronique de vie et cette exploration sociétale (le milieu bourgeois du sud-ouest, les mœurs de chacun) se cache une espèce de polar bien addictif qui ébranle profondément le lecteur captif des lignes qui défilent devant ses yeux sans qu’il s’en rende compte.

Les Indifférents est un gigantesque trompe l’œil littéraire car derrière les façades affichées se cachent des vérités qui ne sont pas bonnes à dire, des événements passés que l’on cache et des omissions loin d’être innocentes. Critique à peine voilée de la bourgeoisie provinciale qui règne sur ses terres et ses intérêts comme les seigneurs d’autrefois, on rentre au fil des pages dans un univers select où les petits arrangements sont légion et où les sourires masquent des ambitions parfois peu enviables. Là où la lecture devient éprouvante, c’est qu’il s’agit avant tout d’une fenêtre ouverte sur l’adolescence. Et dans ce milieu là, les soucis liés à cet âge clef sont les mêmes que pour les classes plus populaires, même si ici les choses prennent des proportions autres (voir les passages sur les fêtes organisées sur la plage, le harcèlement social au lycée sur le personnage touchant de Milo et surtout la terrible révélation finale et sa résolution). On a beau se douter que l’on cohabite dans la même société, on ressort rincé et profondément écœuré de cette fable à la fois sombre et éclairante sur la nature humaine, le lien passé / présent, l’hérédité et la médiocrité de certains parents face aux déviances de leurs enfants.

On accroche immédiatement au roman, les personnages sont croqués avec justesse et sans exagération. Très réalistes, vivants, que l’on aime ou non les personnages, on a envie d’en savoir plus, de suivre leurs pas et de découvrir ce qui a pu bien se passer pour que tout dérape. L’écriture aide beaucoup, incisive et plus complexe qu’elle n’y paraît au départ, elle accompagne merveilleusement bien cette chronique adolescente aussi bouleversante qu’addictive. C’est bien simple, il m’a été impossible de relâcher ce volume avant la fin tant j’ai été happé par l’ambiance si particulière qui s’en dégage. Un livre à lire absolument si l’adolescence est un thème qui vous parle et si vous aimez les œuvres jusqu’au-boutistes avec un regard acéré et nécessaire sur les maux de notre société.

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jeudi 8 février 2018

"Norilsk" de Caryl Férey

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L'histoire : Norilsk, nord de la Sibérie.
La ville de plus de cent mille habitants la plus septentrionale.
L'une des plus polluées.
Un ancien goulag où les bâtiments soviétiques s'effondrent.
Un froid qui l'hiver peut atteindre -60°C.
La plus grande mine de nickel au monde, tenue par des oligarques.
Une ville fermée, qu'on ne peut rejoindre qu'avec l'autorisation du FSB.
Deux mois par an de nuit totale.
Une population majoritairement constituée de mineurs.
Espérance de vie lamentable.
Une ville sans animaux, sans arbres, sans rien.
En résumé, la ville la plus pourrie du monde.
Mais pour affronter l'enfer sibérien, j'avais ma botte secrète : La Bête.

La critique Nelfesque : Caryl Férey est un auteur de thrillers que j'aime beaucoup. Il a une écriture qui lui est propre, il ne va pas par quatre chemins, il n'a pas peur d'éclabousser les murs de noirceur, il est brut de décoffrage dans ses romans et j'aime ça. C'est un grand voyageur également. Il aime découvrir de nouveaux horizons et s'en inspire pour ses écrits. C'est donc tout naturellement, quand on connaît le bonhomme, qu'on se retrouve à lire un témoignage de voyage, un carnet de route qui nous mène en plein coeur du froid sibérien à la rencontre d'habitants au quotidien très différent du nôtre.

Un carnet de voyage, c'est exactement cela et gardez bien cette image à l'esprit si vous lisez "Norilsk". On est ici au plus près du ressenti de l'auteur, on partage son expérience. On n'apprendra pas grand chose sur la ville visitée, ce n'est pas un documentaire à proprement parlé. Férey a voulu être au plus près des personnes qu'il rencontre, vivre un moment de leur vie, très souvent un moment au bar tard dans la nuit, quand le taux d'alcoolémie fait se comprendre l'humanité toute entière. Les Russes sont connus pour écluser un max, en raison du froid, de la solitude, pour vivre quelque chose de fort et le partager. Ici, on est peut-être en plein cliché mais il faut avouer que ça aide beaucoup...

On retrouve le côté "brut de décoffrage" de Férey dont je parlais plus haut. Mais là où ses romans paraissent être l'aboutissement d'un long travail de recherches avec une écriture stylisée, ici on a l'impression d'une accumulation de situations posées nues sur le papier sans but ni recherche de sens. L'auteur écrit ici tout ce qui lui passe par la tête et tout ce qu'il vit à l'instant T. C'est particulier. Si on aime l'auteur, on est amusé par le procédé et ça nous permet de vivre quelque chose d'unique avec lui (parce que séjourner dans cette ville est loin d'être à la portée de tout le monde), autant on peut facilement tomber dans la facilité et se demander si là on se foutrait pas un peu de notre tronche.

En résumant, dans les grosses lignes, Férey se voit proposer par sa maison d'édition de découvrir Norilsk afin d'écrire par la suite un livre dessus. Il n'y a pas vraiment de cahier des charges, on lui fait confiance. On lui paye le billet, on lui donne carte blanche et au retour on lui permet de publier sa production. "Banco" se dit l'auteur. Autant dire que j'aurais fait la même chose (oui, même si le coin ne fait pas rêver sur le papier, si c'est pollué, si on se gèle... Toute expérience est bonne à prendre). C'est dans le même état d'esprit que part Caryl Férey, accompagné pour l'occasion de son ami La Bête. Un gars pas très fin, tête en l'air, je-m'en-foutiste qui lève bien le coude. Un pote quoi. Et nous voilà embarqué dans le voyage. Un voyage de potes.

Voilà.

Même si par moments on a des fulgurances d'informations, des touches très Férey, ça reste loin d'autres aventures du même style qu'ont pu vivre d'autres auteurs. Je pense tout de suite à Tesson et "Dans les forêts de Sibérie" auquel l'auteur fait référence ici aussi à plusieurs reprises. Cet ouvrage m'a fait véritablement vivre un truc, m'a fait réfléchir. Et puis quelle plume ! Quelle réflexion sur l'instant présent et le sens de la vie en général ! C'est un bouquin qui vous marque en tant que lecteur et en tant que voyageur, un bouquin qu'on n'oublie pas. Ici, ben... rien de tout cela. C'est facile, ça se lit vite mais pas de surprise. On a un portrait des gens qui vivent là-bas et on se rend compte qu'ils sont comme tout le monde (oh ?), qu'il y a des personnes de grand talent qui ne connaîtront jamais la lumière (oh bis ?), qui n'ont pas trop le choix en fait (oh ter ?) mais qui sont super heureux de faire de nouvelles connaissances et vivre avec des gens de passage un moment d'émotion et de partage vrai et bien arrosé (haaan !).

Voilà.

Pour résumer, "Norilsk" est un bouquin qui se lit très vite, une expérience sympa pour ceux qui aiment l'auteur et qui veulent découvrir un petit bout de la vie de cette ville par les yeux de Caryl Férey. Aussi vite oublié que lu, il laisse un goût d'inachevé, un sentiment de "Oh mais non gars ! On t'a payé le voyage pour que tu t'éclates avec ton pote à boire des coups dans des bars !?". A ce rythme là, mon voisin pilier de comptoir à ses heures perdues a, je suis sûre, des tas de choses à écrire sur ma commune bretonne... et de belles sorties philosophiques sur la vie en prime ! Par dessus la jambe ou génialement désinvolte, voyez ça comme vous voulez, pour moi ça manque de consistance et je préfère retourner aux thrillers du monsieur. Beaucoup plus ma came et bien plus marquants !

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mardi 6 février 2018

"L'Infinie patience des oiseaux" de David Malouf

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L’histoire : Lorsqu'en 1914, Ashley Crowther revient en Australie, dans le Queensland, pour s'occuper de la propriété héritée de son père, il découvre un paysage merveilleux peuplé de bécasses, d'ibis et de martins-chasseurs. Il y fait également la connaissance de Jim Saddler, la vingtaine comme lui, passionné par la faune sauvage de l'estuaire et des marais. Au-delà de leurs différences personnelles et sociales, les deux jeunes hommes ont en commun un véritable amour de la nature. Et ils partagent un rêve : créer un sanctuaire destiné aux oiseaux migrateurs.

Loin de là, l'Europe plonge dans un conflit d'une violence inouïe. Celui-ci n'épargnera ni Jim, qui rejoint un camp d'entraînement à Salisbury, ni Ashley, envoyé à Armentières. Seul témoin de la parenthèse heureuse qui les a réunis, Imogen, une photographe anglaise amoureuse comme eux des oiseaux, saura-t-elle préserver le souvenir des moments exceptionnels qu'ils ont connus ?

La critique de Mr K : L’Infinie patience des oiseaux de David Malouf est un ouvrage qui vient tout juste d’être édité en français pour la première fois par les éditions Albin Michel. C’est étonnant dans le sens où ce livre a connu un grand succès dans les pays anglo-saxons (tant au niveau des critiques que du public) et qu’il a déjà été écrit depuis 35 ans -sic-. Heureusement, le mal est réparé avec la présente édition sortie le 31 janvier et qui permet enfin au public français d’avoir accès à un pur chef d’œuvre qui m’a enthousiasmé et que j’ai lu d’une traite sans pouvoir m’arrêter tant j’ai été happé par l’histoire et le style de l’auteur. Une sacrée claque.

On peut distinguer clairement deux parties bien distinctes dans cet ouvrage. La première partie nous permet de faire plus ample connaissance avec les trois personnages principaux : Jim, Ashley et Imogen. Tous se retrouvent autour d’un amour commun pour la nature, le calme et plus particulièrement les oiseaux qui ont le don de les émerveiller et de les fasciner. Devenus associés pour créer un sanctuaire protecteur pour êtres ailés, la belle dynamique est rompue par la déclaration de guerre de 1914. L’Australie fait partie intégrante de l’Empire britannique engagé aux côtés de la France et de la Russie au sein de la Triple Entente. Les deux hommes vont partir pour la France et se confronter à l’horreur d’un conflit d’un nouveau genre.

La structure binaire peut surprendre au départ, on passe vraiment d’un monde à un autre. La vie bourgeoise et insouciante d’Ashley en début d’ouvrage, la rencontre avec Jim lors d’une partie d’observation d’oiseaux, les discussions qu’ils ont ne présagent en rien de ce qui va suivre. Épris de liberté, de partage et de beauté, les deux hommes pourtant de classes sociales différentes se rencontrent, s’apprécient et développent un projet ensemble. Accord parfait de deux esprits qui convergent l’un vers l’autre, l’ajout d’une tierce personne qui va compléter le dispositif et les voila qui touchent du doigt le bonheur. Étrange ambiance cotonneuse que cette partie faisant la part belle au naturalisme et les envolées poétiques au rythme des vols des oiseaux migrateurs. On sent bien qu’un glissement approche, tant de perfection est trop louche pour durer.

Quand les deux hommes partent en Europe, chacun de leur côté, le riche Ashley ayant la possibilité de rentrer directement dans le rang des officiers et Jim intégrant la piétailles utilisée comme chair à canon, on rentre dans l’horreur. Ce diable d’écrivain australien a un talent fou pour décrire cette guerre horrible que j’ai pourtant déjà bien souvent croisé sur ma route de lecteur. Dans ce monde fini et en pleine déliquescence, tout n’est plus que pesanteur, lourdeur et laideur. Les tableaux idylliques sont bien loin derrière nous et la plongée est vertigineuse dans le quotidien infernal des poilus australiens. La boue, le bruit, la fureur, la faim, le froid, le manque de sommeil, la maladie et tout le cortège de conditions d’existence inhumaines nous frappent l’estomac à la manière d’uppercuts littéraires bien ajustés et broient les destinées humaines qui lui sont livrées en sacrifice au nom du patriotisme et du nationalisme. On observe, désabusé, la bêtise humaine à l’état pur, l’absurdité de la guerre et les pertes effroyables qu’elle provoque sur son passage.

L’ouvrage nous laisse littéralement sur les genoux et totalement hagards. Au delà d’une fin tragique que l’on devine très vite, c’est l’écriture de David Malouf qui emporte tout sur son passage. Entre passages contemplatifs immersifs et profonds (l’observation première des animaux, les expériences sensorielles de Jim) et récits enflammés de scènes de batailles dantesques, ce roman se révèle être une terrible expérience où se mêlent des émotions contradictoires et un sens du récit hors du commun. C’est simple, limpide, profondément humaniste et poétique. Un livre essentiel à découvrir au plus vite !


vendredi 2 février 2018

"Converti à Jaffa" de Marek Hlasko

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L’histoire : Dans l’Israël de la fin des années 1960, en pleine saison des pluies, deux escrocs désabusés survivent en échafaudant des arnaques au mariage : Robert invente des scénarios qui attendriront les femmes vieillissantes et les feront payer, Jacob jouera la comédie.

Leur prochaine cible est un couple de Canadiens : un pasteur protestant et sa femme. Le pasteur, venu en Israël pour convertir des juifs au christianisme, s’apprête à rentrer bredouille dans son pays. L’échec de la mission qu’il s’était fixée le pousse à boire. Jacob prend le missionnaire en pitié et se fait passer pour un juif désirant recevoir le baptême...

La critique de Mr K : Étrange lecture aujourd’hui avec cette première parution de 2018 chez Mirobole, une maison d’édition que nous apprécions tout particulièrement au Capharnaüm éclairé. Il s’agit de la deuxième traduction parue chez eux de Marek Hlasko, un auteur polonais culte, qui a fui la dictature communiste et que l’on compare souvent à Jack Kerouac. Ayant vécu une courte vie haute en couleur (il se donna la mort à 35 ans), ses romans s’apparentent à un mix d’éléments autobiographiques et de fiction pure.

Dans Converti à Jaffa, on suit Jacob le narrateur (alter ego de l’auteur) et un certain Robert. Ce duo d’arnaqueurs vit d’expédients et de combines plus ou moins douteuses où chacun a un rôle bien déterminé : Robert est le cerveau, celui qui échafaude les plans et Jacob est l’acteur, celui qui séduit, manipule et joue avec les victimes qui lui sont désignées par son collègue. Plus ou moins spécialisés dans les arnaques amoureuses, ils vont s’atteler à la tâche avec un couple de canadiens peu commun, où le mari est en pleine déprime car il n’arrive pas à mener à bien sa mission d’évangélisation en Israël. L’affaire va s’avérer plus ardue que prévue pour nos pieds nickelés...

Clairement, le roman repose entièrement sur la relation entre Robert et Jacob. Tout semble les opposer : l’un est bavard et intellectualise tout (Robert) tandis que l’autre respire la jeunesse, la beauté (il est l’atout séduction de l’équipe) et la discrétion. Ça fonctionne bien, ces opposés réussissant parfaitement à mener leur barque, à manipuler les sentiments de leurs cibles entre mensonges, inventions et parfois même une certaine sincérité, une franchise empathique qui surprend et enrichit des machinations parfois à la limite du rocambolesque. À ce niveau, je dois avouer qu’on s’y perd par moment et que l’ensemble produit un récit déstabilisant et totalement en dehors des sentiers battus.

En effet, bien que remarquablement construit, le récit emprunte bien des fois des détours nébuleux avec des effets de manche peu communs, des envolées complètement branques de Robert qui sort du cadre, égarant le lecteur vers des horizons vraiment insoupçonnés au fil de ses pensées exposées à vif. Il faut en tout cas se laisser porter, sans chercher forcément à tout saisir / comprendre, certains passages pouvant s’apparenter à des délires sans fondements ! C’est perturbant dans un premier temps mais c’est aussi novateur et assez bluffant. On plonge vraiment dans un univers parallèle, peuplé de laissés pour compte, de personnages abîmés par la vie qui tentent de vivre bon gré mal gré.

Difficile dans ces conditions de pouvoir exprimer un avis définitifs sur un tel titre. Il divisera forcément ses lecteurs mais c’est déjà un petit miracle de pouvoir le trouver traduit en langue française (chapeau au traducteur au passage, ça n’a pas du être facile à faire). Facile à lire (4h d’une traite pour moi), c’est un ouvrage étrange mais profondément sincère que nous propose Marek Hlasko. Une lecture à découvrir si les thèmes et l’étrangeté en générale vous attirent !

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mercredi 31 janvier 2018

"Le Dernier rêve de la raison" de Dmitri Lipskerov

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L’histoire : Ilya Ilyassov le Tatare est un vieux vendeur de poissons, mutique et solitaire. Il vit dans le souvenir de la belle Aïza, son unique amour, qui s’est jadis noyée sous ses yeux. Or par une nuit d’hiver, Ilya se transforme en silure, première d’une série de métamorphoses qui lui rendront brièvement sa bien-aimée...

De son côté, l’inspecteur Sinitchkine est chargé d’enquêter sur la disparition d’Ilya. Mais il est bien plus préoccupé par ses cuisses qui enflent, enflent, enflent... comme si elles s’apprêtaient à enfanter.

La critique de Mr K : Tout juste sorti en ce mois de janvier chez les éditions Agullo, Le Dernier rêve de la raison de Dmitri Lipskerov mérite qu’on parle de lui et qu’on le porte aux cieux tant on a affaire à une lecture à part, totalement prenante et novatrice dans sa narration et son contenu. Je peux déjà vous dire que ce titre va trouver une très belle place dans ma bibliothèque aux côtés d’auteurs russes très talentueux comme Ana Starobinets, Dmitry Glukhovsky, Maria Galina ou encore Olga Slavnikova, écrivains qui n’ont pas à rougir du glorieux passé littéraire russe, cette nouvelle génération d’auteurs étant épatante. Véritable ovni, l’ouvrage dont je vais vous parler aujourd’hui conjugue à la fois la grâce de l’écriture, le déphasage d’un contenu alambiqué et une fenêtre ouverte sur la réalité sociale russe de notre époque.

Nous suivons principalement deux personnages dans ce roman. Mystérieusement liés, l’un disparaît très vite et se transforme en divers animaux au fil de sa quête tandis que l’autre protagoniste enquête sur sa disparition. Rien ne semble les rapprocher et pourtant, leurs deux existences sont attachées l’une à l’autre et en alternant les récits, l’auteur se plaît à croiser les informations et la mécanique subtile qui entremêle leurs actes et leur pensée. Difficile d’en dire plus sans révéler quelques éléments essentiels mais on touche ici à la quête intérieure avec notre tatare qui ne s’est jamais vraiment remis de la disparition de sa bien aimée et un policier dépassé par son état physique et au fond de lui solitaire et légèrement amer. Au fil du récit, les thématiques se rapprochent, les changements s’opèrent menant vers une conclusion logique qui touche à la métaphysique sans pour autant égarer totalement le lecteur déjà bien sonné par ce qui lui est proposé en terme de trame narrative.

Car ce roman ne sera pas de tout repos pour le lecteur qui découvrirait le réalisme magique, ce miroir déformant mais tellement poétique d’un monde qui va mal et où la cruauté de l’homme est omniprésente. Très vite, nous sommes confrontés à des éléments délirants, à des actes et des personnages détachés du réel avec par exemple un policier aux cuisses qui enflent et s’allument comme des néons et qui cachent d’étranges formes de vie, des métamorphoses étonnantes pour un personnage qui va pouvoir renouer fugacement avec son amour perdu il y a très longtemps, des nourrissons qui grandissent à une vitesse incroyable et qui pour certains vont se révéler très dangereux... Autant d’éléments narratifs complètement branques mais qui font écho à certains questionnements que l’auteur se pose et nous pose sur l’existence, son sens et surtout celui de la mort, concept prégnant de l’ouvrage à qui l’auteur donne une signification subtile entre image onirique et signification orientale. En effet, beaucoup de passages se rapprochent d’un esprit à la Mille et une nuit dans l’aspect un peu conte que peut prendre l’ouvrage à l’occasion.

Les personnages qui se débattent avec leurs existences et des situations ubuesques n’en sont pas moins profondément humains et c’est toute une série de préoccupations universelles qui nous sont données à voir à travers des protagonistes parfois hauts en couleur par leur rudesse, leur violence mais aussi pour d’autres leur amour et leur bonté. Cela donne à lire un mix improbable - mais qui fonctionne - de situations qui s’imbriquent les unes dans les autres et fournissent un remarquable récit doublé d’une vision intéressante de la société russe. Certains passages sont tout bonnement magiques avec quelques descriptions qui resteront dans les annales comme celle de l’aquarium dont s’occupe Ilya ou encore sa première rencontre avec Aïza. La magie opère immédiatement et le mot n’est pas ici galvaudé tant on touche du doigt la pureté et la beauté à l’état pur. Œuvre contrastée par excellence, rien n’empêche l'auteur, quelques paragraphes plus tard, de nous livrer un échange à priori anodin entre deux personnages qui se révèlent amoraux voir racistes. La violence est ici présente à l’occasion , parfois gore (deux / trois passages bien salés dans le genre) mais surtout dans certains actes d'indifférence ou des pulsions violentes aussi vite commises qu’oubliées par des personnages qui ont banalisés certains propos ou façons d’agir délictueux. D’une grande richesse, pas moralisateur, l’ouvrage de Lipskerov s’inscrit dans la droite lignée d’auteurs illustres comme Boulgakov ou encore Dostoïevski dans sa manière d’aborder ses personnages. C’est puissant et diablement addictif !

La magie a opéré de suite avec moi qui (avouons-le) suis un grand adepte du mélange du genre et de l’onirisme littéraire. Les thèmes m’ont parlé, les personnages aussi et de cet aspect ubuesque, peu à peu se dégage un fil conducteur charismatique qui m’a parlé et emporté loin, loin très loin des sentiers battus. La langue imagée nous fait véritablement entrer dans un nouveau monde, un univers différent et pourtant si proche de nous... Les mots s’égrainent avec une science de la concision, de la narration et offre un plaisir de lire rare qui nous fait oublier le déroulement du temps. On passe un moment vraiment inoubliable, les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté au risque de louper un vrai chef d’œuvre.

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lundi 29 janvier 2018

"Hôtel iris" de Yôko Ogawa

hotel iris yoko ogawa

L’histoire : Mari est réceptionniste dans un hôtel appartenant à sa mère. Un soir, le calme des lieux est troublé par des éclats de voix : une femme sort de sa chambre en insultant le vieillard élégant et distingué qui l'accompagne, l'accusant des pires déviances. Fascinée par le personnage, Mari le retrouve quelques jours plus tard, le suit et lui offre bientôt son innocente et dangereuse beauté.

La critique de Mr K : Petit voyage au Japon avec ma chronique du jour où je retrouve avec un bonheur non-feint la plume si fascinante et dérangeante de Yôko Ogawa, une auteure qui m’a déjà soufflé deux fois par le passé avec à chaque fois un univers décalé, une plume splendide et une belle exploration de l’esprit humain dans sa complexité. Après La Petite pièce hexagonale et Les Tendres plaintes, je m’attaquais avec Hôtel Iris à l’un de ses titres les plus sulfureux qui relate entre autre la relation sadomasochiste entre une jeune fille et un homme beaucoup plus âgé. Autant vous prévenir de suite, si vous êtes une âme très sensible et / ou une personne très prude, passez de suite votre chemin, ce livre n’est pas pour vous.

Mari travaille dans l’hôtel miteux de sa mère dans une station balnéaire japonaise. Cette jeune fille plutôt banale ne va plus à l’école et se coltine une génitrice assez tyrannique dans son genre, qui l’emploie comme réceptionniste et bonne à tout faire dans l’affaire familiale. L’atmosphère est étouffante pour Mari qui ne se voit autoriser quasiment aucune distraction. Elle a peu l’occasion de se mêler aux jeunes de son âge et se distraire. Suite à une violente altercation entre une prostituée et son client, le hasard va remettre sur la route de Mari ce client indélicat mais au charme trouble. Fascinée par les manières très polies, maniérées et pleine d’empathie du vieil homme à son égard, elle va se laisser séduire et rentrer dans une relation étrange, faite d’attirance et de répulsion, de plaisir et de souffrance...

Au centre de l’ouvrage donc, cette relation ambiguë qui se tisse petit à petit entre Mari et ce mystérieux traducteur de russe qui vit isolé sur une île au large. Sans réelle personnalité propre, la jeune fille candide et naïve se voit transformée par sa relation. Emportée par sa passion, peu à peu elle ne se limite plus, s’échappe des griffes de sa mère et adopte un comportement obsessionnel. Toute passion se vit pleinement mais entraîne des conséquences parfois redoutables. Mari n’y échappera pas. Le vieux traducteur est lui aussi bizarre dans son genre car à l’extérieur et en société, il emprunte les traits d’un homme courtois et bien éduqués. Il n’en est pas de même quand les deux amants se retrouvent dans le privé, il cède la place à un tyran autoritaire adepte de la soumission de sa partenaire. Belle dichotomie du personnage qui intrigue et dérange énormément le lecteur dans ses certitudes.

Ce couple atypique est très bien décrit par l’auteure qui soigne toujours énormément la caractérisation de ses personnages. Caractères, émotions, fêlures sont disséqués d’une plume habile par une Yôko Ogawa toujours aussi précise et amoureuse de ses personnages. Ne vous attendez pas à une débauche de scènes crues dans cet ouvrage, quelques passages sont olé olé mais rien de bien thrash si ce n’est dans certaines idées véhiculées et les rapports tortueux qui gèrent cette relation tumultueuse. J’ai lu ici ou là des critiques outrées sur le web, je pense que ces personnes n’ont tout simplement pas choisi la bonne lecture et beaucoup appuyaient leur argumentation sur des aspects moraux et souvent simplistes voir réactionnaires. Ce livre interpelle forcément un peu mais il n’y a pas vraiment de quoi fouetter un chat, cette fiction va d’ailleurs bien au-delà qu’une histoire de fesses, de bondage (oui, le traducteur russe aime entraver ses conquêtes) et de rapport dominé-dominant.

C’est avant tout la chronique d’une pré-adulte qui se cherche et va se confronter à une passion amoureuse pour la première fois de sa vie avec son lot d’incompréhensions, d’expériences malheureuses et de questionnements intérieurs. C’est aussi une belle réflexion sur le rapport à l’âge, au temps qui passe et inévitablement à la mort qui hante le récit à travers des personnages disparus dans des conditions troubles, un être cher qui vous manque et vous transforme, le rapport que l’on entretient aussi avec le concept de mort et son application à soi. On alterne dans ce récit des scènes vives (principalement celles où les deux protagonistes sont en présence) et rythme plus lent, très "japonais" dans les passages plus descriptifs qui donnent à voir le quotidien de la jeune fille, la vie qui défile dans cette ville de bord de mer (animations du quartier, les flots touristiques, le mauvais temps qui impacte les chiffres d’affaire) et la nature qui se retrouve magnifiée à chaque phrase ou paragraphe la mettant en scène. D’ailleurs les éléments font bien souvent écho à l’état d’âme des personnages et leurs actions, le lien est ici indubitable et apporte un souffle puissant à un récit dont on sait dès le début qu'il se terminera mal.

Cette lecture fut très riche en émotions. Souvent contradictoires, elles résonnent encore en mon esprit à l’heure où j’écris ces quelques lignes. J’ai très vite été emporté par la magie des mots, le cadre et ce rapport très ambigu entre Mari et son vieux soupirant. Difficile de reposer cet ouvrage avant la toute fin tant il est subtilement écrit et composé. Le plaisir de lire est vraiment optimum et les amateurs de sensations fortes, de relations déviantes et hypnotisantes seraient bien inspirés de tenter l’aventure. Un petit bijou dans son genre.

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samedi 27 janvier 2018

"Le Neveu d'Amérique" de Luis Sepulveda

sepulveda

L’histoire : Enfant, Luis Sepulveda a fait une promesse à son grand-père : retourner un jour en Andalousie, à Martos, le village d'où celui-ci partit pour l'Amérique. Mais avant d'y parvenir, notre infatigable voyageur aura parcouru le continent latino-américain en pratiquant toutes sortes de métiers. Il aura rencontré nombre de gens aux destins singuliers. Il aura subi les systèmes totalitaires et vécu quelques histoires aux allures fantastiques.

La critique de Mr K : Ah ce que j’aime Sepulveda ! Depuis ma découverte du Vieux qui lisait des histoires d’amour, chaque lecture de lui me ravit avec sa plume inimitable, son imagination débordante et sa capacité à voir de la beauté parfois où il ne semble pas y en avoir. Quoi de mieux donc comme première lecture officielle de 2018 pour ouvrir le bal des lectures de l’année ?

Le Neveu d’Amérique diverge un peu du reste de ce que j’ai pu lire de lui car ce livre est très personnel. Composé de plusieurs récits, l’auteur nous parle de son grand-père et d’une promesse qui lui a faite étant petit. Par une série de basculements, nous suivons le parcours de vie de l’auteur à des moments critiques et bien choisis de son existence : l’enfance heureuse avec le grand-père anarcho-communiste pas piqué des vers, l’enfermement dans les geôles fascistes, le départ pour l’exil et les difficultés de sortir du Chili de Pinochet, les rencontres encore et toujours qui émaillent les voyages incessants de l’auteur-voyageur qui ne perd jamais espoir ni son esprit d’observation aiguisé.

On se laisse porter doucement par ces fragments de vie qui nous sont confiés. On sourit, on s’émerveille, on frémit et on se révolte en sa compagnie. C’est un beau résumé du bonhomme connu pour son amour de la liberté, des grands espaces et de la nature. Il garde de son grand-père ce côté militant qu’on lui connaît, notamment pour la cause écologique que l’on entr'aperçoit lors de deux / trois anecdotes (la déforestation sauvage de l’Amazonie, la disparition des dauphins sur la côte occidentale du Chili...). Ce thème n’est qu’effleuré dans ce livre qui est surtout centré sur sa vie d’errance et la quête des origines. Il doit en effet retourner à Martos, une ville d’Andalousie d’où est part son grand-père quand il était jeune homme. La boucle doit être bouclée mais quel voyage pour y parvenir !

La profonde humanité de Sepulveda ressort des pages que l’on tourne avec gourmandise. Il nous conte un nombre incroyable de rencontres plus ou moins durables, d’échanges fructueux et de confrontations. Que ce soit perdu au milieu de la cordillère des Andes, dans un cachot lugubre de la dictature ou dans un village antédiluvien d’Espagne, Sepulveda possède l’art incroyable de forcer le destin, de croiser les bonnes personnes qui vont un temps l’écouter, l’aiguiller et l’aider pour un court moment. Il se dégage de ces instants une profonde tendresse pour le genre humain, le dialogue et le partage. Malgré des moments difficiles, c’est souvent le sourire aux lèvres que l’on tourne la page avec notamment les démêlés entre le grand-père et le curé, un gardien de prison adepte de poésie et plagiaire à ses heures perdues, un pilote d’avion allumé adepte de rhum (comme l’auteur d’ailleurs...), sa rencontre avec un auteur anglais amoureux de la Patagonie ou encore une soirée des mensonges où chacun raconte n’importe quoi. Autant de moment de grâce, parfois décalés qui composent de purs moment de folie, de douceur et d’humanité car ici tout est sujet à histoire et conte.

Sans s’en rendre compte, la lecture avance rapidement, à un rythme coulant, souple avec la langue merveilleusement évocatrice et simple d’un auteur décidément à part. La magie opère à chaque ligne, chaque paragraphe, provoquant une évasion de tous les instants, recréant à merveille des situations diverses et prenantes. Nul ne doit avoir honte d’être heureux disait son grand-père au petit Luis, le bonheur de cette lecture est contenu mais immense. À l’image du narrateur, on suit ce chemin de vie balisé d’histoires et de récits émouvants et immersifs, un bijou d’humanité que je ne saurais que trop vous conseiller.

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mercredi 24 janvier 2018

"Couleurs de l'incendie" de Pierre Lemaitre

Couleurs-de-l-incendie

L’histoire : Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l'empire financier dont elle est l'héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d'un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.

Face à l'adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l'ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d'intelligence, d'énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d'autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l'incendie qui va ravager l'Europe.

La critique de Mr K : Un Pierre Lemaître ne se refuse pas, d’autant plus quand il s’agit du deuxième tome d’une trilogie débutée avec brio par un Au revoir là-haut dont je ne me suis toujours pas remis et qui avait mérité amplement son prix Goncourt. Avec Couleurs de l’incendie, l’auteur continue de traverser l’Histoire avec la famille Péricourt pour offrir au lecteur une saga familiale qui prend aux tripes et explore sans fard les vicissitudes de notre espèce. Une nouvelle réussite éclatante !

Madeleine Péricourt enterre son père. Marcel, patriarche de la famille était à la tête d’un empire financier florissant et du jour au lendemain, sa fille doit en assumer la direction tout en s’occupant de son fils Paul qui, à cause d’un geste de désespoir, va devenir invalide. Très vite les requins flairent la bonne affaire, s’agitent et jouent de leur influence pour capter une part de l’héritage du défunt. Dans ce monde sans scrupule, à l’aube de la première grande crise économique du monde contemporain, Madeleine va devoir lutter pour préserver sa position et les siens, se débattre avec sa condition de femme et les freins que cela implique à l’époque, et surtout se méfier de ses proches et même de sa propre famille tant la spéculation et l’appât du gain prennent le pas sur la morale la plus élémentaire. Composé de 530 pages, ce roman se lit d’une traite avec une passion et un intérêt qui ne se dément jamais mais cela ne vous surprendra guère quand on connaît les talents de conteur de Pierre Lemaitre.

Œuvre complexe mais d’une générosité sans bornes, Couleurs de l’incendie est tout d’abord une œuvre romanesque d’une force narratrice incroyable. Lorgnant sur Dumas (Lemaitre le revendique en postface) et clairement dans l’étude sociologique à la Zola (un de mes auteurs classiques préférés), on se prend au jeu très vite grâce notamment à des personnages ciselés au cordeau qui emportent l’adhésion dès les premiers chapitres. Qu’ils soient victimes ou coupables, tous sont fouillés, proposant des existences tantôt flamboyantes, tantôt précaires mais toujours profondément humaines. Réalistes, repoussants ou attirants, les personnages nous entraînent dans les sillons des eaux troubles où tous les coups sont permis et où la fatalité n’a nulle place. Car ils s’agitent nos personnages, ils se débattent, avec une énergie folle abattant les frontières établies et bouleversant les équilibres.

Vous l’avez compris, on ne s’ennuie pas ici, les rebondissements et acteurs sont nombreux offrant une aventure peu commune qui laisse des traces bien après la lecture. Deuil, trahison, haine mais aussi amour et conscience de l’autre se mêlent à travers des figures classiques du roman qui prennent vie devant nous avec une force inouïe : Madeleine, héroïque à sa manière, va se révéler à elle-même et devenir impitoyable, on adore détester son oncle Charles Péricourt parasite de haut vol qui ne cesse d’avoir des vues sur les avoirs de notre endeuillée, on découvre la face cachée de toute une série de personnages qui chacun à sa manière cherche à s’en sortir tout en cachant un passé non avouable. Dans ce domaine, l’auteur va très loin, ce qui est très salutaire et jusqu’au-boutiste (tout ce que j’aime !). Et oui, la pire des crevures prend ici une dimension particulière, on a beau les vouer aux gémonies, on s’attache à eux aussi et l’ensemble dégage une cohérence et une force d’adhésion assez jubilatoire.

C’est aussi un ouvrage qui livre une belle vision de l’époque, l’auteur évoquant avec justesse et vérité une entre deux guerres aux deux visages : le soulagement de la paix et la montée du capitalisme libéral. Et pendant que les fascismes montent dans les pays voisins, les boursicoteurs s’en donnent à cœur joie sans savoir encore la mise en péril qu’ils vont provoquer en 1929. Très vite les pratiques frauduleuses et les scandales éclaboussent les puissants, c'est tout un background fort riche que l’auteur retranscrit à merveille avec un sens de la concision et de la pédagogie, sans lourdeur et très bien intégré au récit principal qu’il enrichit et densifie au maximum. C’est brillant, intelligent et sans concession. On retrouve d’ailleurs la verve engagée d’un auteur inspiré par son sujet et qu’il dépasse en proposant une analyse fine et sans filtre des inégalités de la société, la paupérisation des plus fragiles au profit d’une caste bourgeoise accrochée à ses privilèges politiques et financiers, la manipulation des masses par des médias en pleine expansion, le culte de soi et de l’argent roi au détriment de la morale et des droits fondamentaux de l’être humain. Là encore, la simplicité est de mise, sans paillettes et dans un style inimitable.

Dans ce domaine, Pierre Lemaitre porte excellemment son nom. L'écriture est souple et aérienne, à l’occasion facétieuse et caustique. On prend un pied monstrueux à lire l’ouvrage qui se déguste sans fin, rompant avec le rythme ordinaire des heures et des occupations journalières. C’est bien simple, le temps n’existe plus laissant la place à une addiction profonde et sans échappatoire. Ouvrage dense, remuant et attachant, Couleurs de l’incendie rejoint la bibliothèque des grands romans, ceux dont on se rappelle longtemps après leur lecture et qui marquent une vie de lecteur. Merci Monsieur.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Robe de marié
- Au revoir là-haut
- Trois jours et une vie

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