lundi 18 janvier 2016

"La Fée de Verdun" de Philippe Nessmann

La Fée de Verdun

L'histoire : "Plus elle chantait, plus les soldats se tournaient vers la scène et se mettaient à écouter. La magie de la musique opérait : Les poilus ne pensaient plus à la guerre. Il étaient simplement heureux d'être là, de profiter de ce moment de paix."
Un jour, j'ai entendu parler de Nelly Martyl, une cantatrice de la Belle-Epoque, aujourd'hui oubliée. Je suis alors parti à sa recherche, au coeur de la guerre. Mon enquête m'a conduit jusque dans les tranchées glacées de Verdun où j'ai pu admirer la force de son courage.

La critique Nelfesque : Une fois n'est pas coutume, je me suis lancée dans un ouvrage traitant de la Première Guerre mondiale. D'ordinaire, c'est plutôt Mr K qui aime ce genre de récits, étant moi-même plus tournée vers la Seconde. C'est la dimension musicale ici qui m'a fait sauter le pas. 

Tout commence sur une coïncidence. Un jour qu'il rentre chez lui, un jeune étudiant en Histoire porte son regard sur un bâtiment parisien qui va être rasé pour construire une crèche. Sur le fronton, une inscription : "Fondation Nelly Martyl". Nelly Martyl... Ce nom lui dit vaguement quelque chose... Les souvenirs reviennent. Nelly Martyl est le nom d'une femme que la grand-mère de l'étudiant a vu, blessée sur son trottoir, lorsqu'elle était enfant. Un nom qui est toujours resté dans sa mémoire et dont elle a conté l'histoire maintes fois à son petit-fils. Un tel signe ne peut avoir lieu sans raison. Il va alors commencer à faire des recherches sur cette Nelly et découvrir sa vie.

"La Fée de Verdun" est un roman jeunesse et la façon dont Philippe Nessmann l'a construit est très judicieux. Alternant passages romancés racontant le quotidien de Nelly, carnets de notes où le personnage principal inscrit ses progressions dans ses recherches et ses questionnements, discussions avec sa grand-mère et images d'archives, l'auteur tient le jeune lecteur en haleine. Nous avançons pas à pas avec lui dans sa quête et ses découvertes sont autant de points lumineux dans une époque difficile.

C'est ainsi que nous faisons connaissance de Nelly. Une jeune fille qui n'a pas eu une vie facile mais avait un rêve, celui de devenir cantatrice à l'Opéra de Paris. Avec force et courage, elle va accéder à ce rêve mais 1914 apporte avec elle la guerre entre la France et l'Allemagne et Nelly, poussée par son patriotisme, se sent alors plus utile à aider la France qu'à chanter à l'Opéra. Ainsi, elle va entreprendre des études d'infirmière et soigner les blessés. Peu à peu, nous découvrons l'histoire vraie de cette femme hors du commun qui chantait pour les soldats en attente de partir au front. Avec un courage sans bornes, elle va donner de la voix le soir pour mettre du baume au coeur de ces hommes éloignés de leurs familles et soigner les soldats le jour. Sans jamais s'écouter, elle va aller elle-même en première ligne pour prodiguer les premiers soins, affronter la grippe espagnole, assister les chirurgiens dans les amputations...

"La Fée de Verdun" est une plongée dans la Belle-Epoque et 14-18. Nelly Martyl va troquer ses belles toilettes de cantatrice et son univers de paillettes pour l'uniforme d'infirmière et l'enfer des lignes de front. C'est l'occasion aussi pour l'auteur de revenir sur les conditions difficiles des hommes dans les tranchés, sur leur quotidien fait d'attente, de pluie d'obus et de membres déchiquetés. Autant de passages qui serrent le coeur du lecteur.

Cet ouvrage très facile à lire grâce à sa construction est une excellente approche de la Première Guerre mondiale pour les jeunes lecteurs. Passionnant en ce qui concerne l'histoire personnelle de Nelly Martyl et instructif concernant l'Histoire, il met en lumière une héroïne méconnue de la Guerre de 14. Soigner les corps et les âmes, tel était son destin. Un destin que l'on prend beaucoup de plaisir à découvrir sous la plume de Nessmann. Un roman à lire et à faire lire à vos enfants !


dimanche 17 janvier 2016

"Un Jeu à somme nulle" d'Eduardo Rabasa

un jeu à somme nulle

L'histoire : "Notre époque est parvenue à dépasser le fétichisme de la propriété : l'argent a bien compris que la meilleure façon de gouverner dans l'intérêt d'une petite minorité, c'est de convaincre tous les autres que leur bien-être en dépend".
Max Michels a l'habitude de cohabiter avec les voix présentes dans sa tête. La voix de son père, un homme exigeant jusqu'à la tyrannie qui lui a inculqué de force la maxime selon laquelle "la valeur de tout homme se mesure à la dose de vérité qu'il peut supporter". Et les voix des "nombreux" qui remettent sans cesse en cause le moindre de ses actes. Jusqu'au jour où, lassé d'être la marionnette de ses démons, il décide de se présenter à la présidence de Villa Miserias, une "unité habitationnelle" régie par un système subtile mais implacable : le quiétisme en mouvement.

La critique de Mr K : Une pièce maîtresse en matière de lecture prospective et enthousiasmante comme jamais aujourd'hui avec Un Jeu à somme nulle d'Eduardo Rabasa qui s'apparente à la fois au fameux 1984 de Orwell (l'auteur ne cache pas son influence) et aux chroniques sociétales chères aux auteurs sud-américain. L'entrée en matière est cependant rude, ce livre se mérite! Mais une fois que vous serez plongés dedans, il vous sera impossible de le relâcher tant la portée philosophique est puissante et le récit bien mené vers un final haletant.

Disons-le tout de go, il ne se passe pas grand chose dans ce roman. D'ailleurs le résumé en quatrième de couverture est trompeur, la fameuse campagne électorale se concentrant sur le dernier quart du livre. Durant la majeure partie de cet ouvrage, l'auteur nous invite à suivre Max, un jeune homme très particulier. On suit son existence à travers un savant mélange de flashbacks détournés, de digressions dithyrambiques sur telle personne qu'il croise ou tel concept appliqué dans ce vase clos que se révèle être Villa Miserias. En cela, la construction du personnage de Max (et de tous les autres protagonistes d'ailleurs) est un régal de chaque ligne, l'auteur s'amusant à nous livrer les détails de son existence dans le désordre et sans cohésion apparente (son enfance avec un père autoritaire, sa découverte de l'Amour, sa perception du microcosme de Villa Miserias entre autre). Les liens se font plus tard au contact de personnages secondaires, de voix schizophréniques qui déprécient systématiquement le héros et le torturent inlassablement.

Car Max entend des voix! Sa vie s'en révèle d'autant plus difficile que Villa Miserias est un univers à part sur notre planète. Régie par de curieux concepts à la frontière du communisme le plus pur et l'individualisme forcené (c'est étrange dit comme cela mais tout se tient dans le livre), à travers les expériences passées de Max et certains chapitres consacrés aux maîtres de la cité, on plonge dans un régime dit démocratique mais derrière lequel se cache des rouages et des intérêts loin du bien commun. Churchill disait que la démocratie était le moins mauvais des systèmes politiques, cette citation prend tout son sens ici où la population est entretenue dans l'ignorance sciemment et encouragée à voter malgré le caractère inutile de cet acte citoyen. En effet, en amont, tout est contrôlé et orienté pour que les grandes messes démocratiques ne réservent aucune surprise par les élites et surtout, il plane sur l'ensemble l'influence du mystérieux créateur du fameux concept de quiétisme en mouvement que je vous laisserai découvrir par vous-même lors de votre lecture.

Cette oeuvre fascinante est une belle critique en filigrane des déviances de notre chère démocratie qui laisse de plus en plus de terrain au sacro-saint argent-roi: endormissement des masses, lobbying larvé dans toutes les réformes engagées, recul de l'esprit critique par la médiatisation extrême et la bipolarisation des idées… Autant d'orientations néfastes bien visibles dans notre société et qui sont ici dynamitées par Eduardo Rabasa qui signe ici un premier roman d'une rare justesse et d'une maîtrise totale. La langue est exigeante (certains passages méritent qu'on s'y attarde pour en saisir toute la profondeur) mais jamais rébarbative, faisant aussi la part belle à des introspections personnelles du héros et à ses errances physiques et cérébrales (la flagrance Gainsbourg période L'Homme à la tête de chou flotte sur ces pages).

Politique-fiction et étude maligne de la société, destin contrarié forçant l'empathie du lecteur, érotisme révélateur de nos pulsions et de notre construction personnelle sont au RDV de ce grand et beau livre qui marque durablement et touche parfois au génie. Un must et une nouvelle pierre angulaire dans le genre! À lire!

jeudi 14 janvier 2016

"Genetiks, Récit complet" de Richard Marazano et Jean-Michel Ponzio

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L'histoire : Thomas Hale est chargé de recherches pour le laboratoire Génétiks™. Sans réelle vie privée, entièrement voué à son travail, ses relations semblent se limiter à ses collègues et à son père, Nathan Hale, un peintre adulé devenu paralytique suite à un accident de voiture.

Thomas est souvent l’objet de cauchemars. Il voit des silhouettes évoluer dans une brume irréelle. Réminiscence du passé ? Mais de quel passé puisqu’il n’en a aucun souvenir ?

Sa vie bascule le jour où Génétiks™ devient la première entreprise à parvenir à identifier la succession complète des gènes codant du génome d’une cellule humaine. Premier problème, la cellule décodée appartient à Thomas. Second problème, Thomas en a fait don par contrat à son entreprise. Va-t-il accepter, comme on l’y pousse, à devenir le premier homme privatisé, propriété d’un groupe industriel?

La critique de Mr K : Nelfe avait lu le premier volume de cette trilogie suite à des Utopiales où nous nous l'étions vu offert. Elle avait apprécié le background, beaucoup moins la forme, elle devait cependant lire la suite des pérégrinations de Thomas Hale, un cerveau au service d'une multinationale hégémonique dans son domaine: la biotechnologie. Le temps a passé, seul reste les pensées comme disait Michel P. et Madame a oublié de parcourir la suite. Un copain à nous s'en rappelait lui et lui a prêté le présent volume depuis déjà plus d'un an! C'est finalement moi qui ai lu cette intégrale et qui vais vous donner mon avis qui vous le verrez est partagé entre enthousiasme quant au fond et beaucoup plus de regrets au niveau de l'esthétique pure, du dessin notamment.

On retrouve toute une série de thèmes chers au genre qui ici s'entremêlent en une alchimie grisante et d'une grande densité. Appartenant à la dimension anticipation, le récit n'est pas avare en détails sur le monde comme il pourrait le devenir. Consumériste à l'extrême, tout s'achète ou se vend, les grandes entreprises sont au centre de l'organisation politique. Corruption et coups bas sont monnaie courante avec à la clef le progrès au nom de la sainte valeur du profit. Le récit en cela est dérangeant car il colle à la société Genetiks qui sous couvert d'améliorer l'existence humaine va proposer un pacte faustien à un de ses employés les plus brillants.

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La dimension philosophique et morale prend tout son sens à travers les questionnements de Thomas sur son identité, ses valeurs et son propre corps et esprit. Au nom du progrès, peut-on tout accepter, se sacrifier même quitte à se détourner de nos principes moraux les plus intimes? La question est là, lancinante durant le triptyque et accompagne ce personnage que rien ne destinait à devenir un héros ou un symbole de lutte. Cet être lambda tombe dans quelque chose qui le dépasse, le transcende et finalement le menace. L'action s'accélère donc beaucoup à partir du deuxième tome pour résoudre l'équation de base posée dans le premier volume. Quelle valeur a un être humain et sa personnalité?

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Le reste est très vague volontairement pour ne pas lever le voile sur une intrigue fournie, à rebondissements et saisissante de froideur et d'efficacité. On ne s'ennuie pas une seconde entre scènes du quotidien (avec à la clef des visions étonnantes d'une réalité déviante), des passages hallucinés entre rêves et cauchemars, courses-poursuites haletantes et scènes complotistes léchées et glaçantes. Les pages se tournent toute seules tant l'addiction à l'histoire et aux concepts abordés est importante. Impossible d'en avoir terminé avant de savoir le mot de la fin, les surprises sont au RDV et la lecture terminée, on sent tout le cœur et la sophistication en œuvre dans un récit mené de main de maître.

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Et pourtant… un élément rédhibitoire ternit quelque peu le tableau, la faute à un choix artistique qui m'a rebuté. Vous verrez en feuilletant l'album que nous ne nous trouvons pas en face d'une œuvre classique dans son approche du dessin. J'ai trouvé que les personnages paraissaient comme figés avec un effet roman photo qui m'a interloqué et déçu. Beau livre d'images avec des cases très belles (notamment les extérieurs et paysages), les scènes de narration pures semblent sans vie et empêchent de rentrer à 100% dans les phases trépidantes de la quête de Thomas. Un sérieux bémol quand il s'agit de BD, vous en conviendrez.

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Au final, Genetiks est un ouvrage à découvrir surtout pour l'histoire et le traitement scénaristique employé, on s'approche de classiques de la Science Fiction. Par contre, si le dessin est le plus important pour vous, passez votre chemin au risque d'être déçu. Vous voila prévenus!

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mercredi 13 janvier 2016

"Le Zoo de Mengele" de Gert Nygardshaug

Le-zoo-de-MengeleL'histoire : La vie du jeune Mino Aquiles Portoguesa, chasseur de papillons, changera à jamais le jour où il verra son village et sa forêt réduits à néant par les grandes compagnies pétrolières américaines, et tous ceux qu'il aime tués ou envoyés dans les bidonvilles des mégapoles surpeuplées.
Alors il deviendra le bras armé de cette Amazonie que l'homme blanc foule au pied, de tous ces pauvres gens sacrifiés au nom du progrès.
Alors il les tuera à son tour.
Tous. Un par un.

La critique Nelfesque : Je ne connaissais pas cet ouvrage et pourtant "Le Zoo de Mengele" est le livre de plus célèbre de Nygardshaug et il a eu beaucoup de succès en Norvège. Traduit pour la première fois à l'étranger, c'est le moment de découvrir cette oeuvre initialement écrite dans les années 80 et malheureusement toujours d'actualité.

Dans "Le Zoo de Mengele", on navigue constamment entre thriller, essai et roman contemporain. Mino est un jeune garçon de 10 ans au début du roman. Il vit avec ses parents, ses frères et soeurs et toute une communauté, dans un village d'Amérique du Sud. Les lieux ne sont pas explicitement cités mais l'histoire est transposable à de nombreux pays de ce continent. Dans son village, les gens sont pauvres et se contentent de peu mais arrivent à vivre grâce à leurs productions, à l'échange et à l'entraide. Une petite vie de village, proche de la nature, où Mino s'épanouit à chasser des papillons tous plus fascinants les uns que les autres que son père prépare ensuite pour les revendre à des lépidoptérophiles.

Mais une menace pèse sur le village de Mino, une entreprise s'installe à proximité, détruit la jungle, rase les terrains de production des villageois avec l'aval des autorités locales qui bénéficient des largesses des entrepreneurs. Mino sent que peu à peu son village se transforme, les habitants peinent à se nourrir, ils sont sans cesse expropriés et du haut de ses 10 ans il décide d'agir pour le bien de la communauté. Les déforestations ralentissent, les habitants respirent de nouveaux... Mais un jour où il rentre de sa chasse aux papillons quotidiennes, il découvre un théâtre d'horreur. Son village est détruit, les habitants ont tous été exterminés, les maisons brûlées et le sang coule dans les ruelles. Mino, orphelin, prend la fuite et commence alors une épopée à travers l'Amérique du Sud où il va grandir, évoluer et rencontrer des personnes qui vont changer sa vie.

"Le Zoo de Mengele" est un roman d'une incroyable force. Sur fond d'écoterrorisme, l'auteur nous donne à voir l'enfer que vit toute une population poussée à la famine et écrasée par la mondialisation. Sur sa route, Mino va apprendre la magie pour survivre, rentrer à l'université et développer une haine des américains et de tout ceux qui à l'échelle mondiale détruisent la planète en plaçant le profit au dessus du respect de la nature.

Là où souvent dans les ouvrages de ce type, l'auteur focalise son histoire du côté des puissants, Nygardshaug centre son roman sur Mino, sur son ressenti, sur ses aspirations. Le lecteur est alors plongé dans la vie d'un gamin qui a vécu l'horreur et qui peu à peu développe des idées écoterroristes. Comment s'organiser lorsque l'on se bat contre un pot de fer ? Comment agir lorsqu'on est un simple enfant de la jungle et que l'on veut sauver la planète ?

Vengeance, injustice et meurtres peuplent ce roman mais aussi amitié, espoir et action. Les personnages sont fouillés à l'extrême, tous plus attachants les uns que les autres, les phrases sont concises, les mots crus, les actes abjectes. Le lecteur ne ressort pas indemne de ce roman et souvent les larmes perlent aux bords de ses yeux. Loin d'être une apologie du terrorisme, il nous permet d'en comprendre le fonctionnement et les racines. De quel droit détruire notre terre nourricière ? En quoi l'argent peut-il être placé au dessus des valeurs humaines et de la vie des gens ?

C'est déprimé et pourtant plein d'espoir que l'on termine la lecture de ce "Zoo de Mengele". Conscient d'avoir lu ici un grand roman, de ceux qui vous retournent les tripes et vous font réfléchir. Prendre les armes est une solution extrême pour contrer les puissances de l'argent mais c'est la seule qu'a trouvé Mino pour que le monde soit moins moche et que la Terre ne soit plus bradée pour quelques billets de banque. Une idée discutable mais une vie riche en action où sa propre personne passe au second plan. Un crève coeur mais un coup de coeur que je vous encourage tous à lire !

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mardi 12 janvier 2016

"Les Bébés de la consigne automatique" de Ryû Murakami

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L'histoire : Au Japon, les nouveau-nés abandonnés dans les consignes des gares sont voués à une mort certaine. Deux d'entre eux pourtant, Hashi et Kiku, vont vivre. La vie de ces deux enfants est une plaie béante qui ne se cicatrise pas, un cri qui ne se tait pas. Le cauchemar les hante, leur univers s'est réduit aux parois d'une consigne, un monde sans espoir où l'on cherche une échappatoire tout en sachant qu'elle n'existe pas. Autour d'eux, un brouillard épais et pesant s'est formé, un ciel plombé, où seule la survie reste possible. Et cependant, des éclaircies parfois apparaissent, un chant qui surgit de la gorge de Hashi comme une accalmie au milieu d'une tempête, un saut de Kiku comme une envolée vers un ciel plus bleu, des moments d'émotion suspendus. Mais la douleur est plus forte, aucune libération n'est possible et, ne pouvant supprimer la souffrance, c'est en l'infligeant aux autres qu'ils tenteront de l'oublier.

La critique de Mr K : Deuxième incursion dans l'univers si particulier de Ryû Murakami, à ne pas confondre avec Haruki Murakami, un de mes chouchous! J'avais lu et apprécié Love and pop qui avait fait son petit effet et montrait sans faux fuyant la réalité de la prostitution chez les jeunes filles japonaises. Ryû n'est pas Haruki, le Japon décrit ici est bien plus sombre, tortueux et sans attrait romantique comme dans les livres d'Haruki. Les Bébés de la consigne automatique a eu un certain retentissement lors de sa sortie, c'est donc bien après la sortie du phénomène que je dégotais cet ouvrage lors d'un chinage de plus, voici le compte-rendu de ma lecture.

Deux très jeunes enfants se retrouvent frères car adoptés par la même famille. Entre Hashi et Kiku, c'est à la vie et à la mort. Pourtant, ils sont très dissemblables tant en terme de physique que de caractère mais ils s'accrochent à la vie qui ne leur a pas fait de cadeaux. Nous suivons leur histoire depuis leur toute petite enfance, jusqu'à l'adoption puis la découverte du monde adulte. L'un est artiste dans l'âme, l'autre plutôt sportif. Mais ces deux tremplins sont trompeurs, les blessures du passé ne cicatrisent pas, la colère monte et va finir par exploser à la face d'un monde qui décidément n'a jamais été tendre avec eux.

Le gros point fort du roman réside dans la caractérisation des personnages. Rien ne nous est épargné en la matière, nous savons quasiment tout d'eux dans tous les domaines. Nous assistons à leur abandon à la gare, leur passage par l'orphelinat avec les premières confrontations conscientes avec la vie réelle, le départ pour une île de Kyushu où ils vont devoir apprendre à composer avec leur famille d'adoption. Parcours classique d'une enfance difficile se conjugue avec une psychologie poussée à son paroxysme, nous faisant pénétrer dans leurs pensées les plus intimes, leurs pulsions et leurs espérances. C'est très fin, très proche de ce que l'on peut observer quand on travaille avec des ados. Un coup, c'est tout feu tout flamme, un coup la langueur envahit les corps et les esprits.

Puis Hashi disparaît sans prévenir personne. C'est l'élément déclencheur qui va faire dévisser les deux personnages principaux. C'est le début de la chute pour l'un comme l'autre avec des expériences traumatisantes et avilissantes pour l'un (la prostitution, la découverte du milieu sordide de la musique) et une perte de repère et une souffrance larvée pour l'autre. Ce moment clef de la disparition d'Hashi va donc nous entraîner très loin dans un Japon interlope où tout à chacun peut réussir certes mais aussi se faire broyer. Les deux "frères" vont en faire l'amère expérience. Rappelons qu'au contraire de son homonyme, Ryû Murakami n'est pas réputé pour sa joie de vivre et qu'il est vu comme un agitateur d'idée, rebelle au système et n'hésitant pas dénoncer les travers de son pays en filigrane dans l'ensemble de son œuvre.

Cet aspect du livre est très réussi. Fourmillant de détails culturels, géographiques et sociaux, chaque scène en plus de faire avancer l'intrigue est un prétexte à décorticage, explication et critique d'une société engoncée dans ses certitudes et ses assises culturelles ancestrales. Mais le modèle du Soleil levant a aussi son revers, aspect plus sombre et désespérant que Ryû Murakami se plaît à nous exposer sans concession. Ne vous attendez pas pour autant à de la violence crue, étalée et tétanisante. C'est plus l'ambiance, quelques micro-scènes aussi et surtout le vécu des personnages qui est éprouvant et donne à réfléchir sur la société japonaise mais aussi plus généralement sur l'être humain et ses désirs de bonheur. La prose est virevoltante, dense mais jamais indigeste notamment dans les descriptions qui transcendent l'histoire. Je me souviendrai longtemps du Tokyo des ruelles et des arrières-boutiques, des squatteurs et damnés de la terre associés, de la petite île tranquille où Kiku et Hashi ont grandi, de l'orphelinat lugubre et aussi de ce casier de consigne étroit et sombre d'où s'échappent des vagissements de bébé effrayé. C'est donc un regard unique et très noir sur la société japonaise contemporaine que porte l'auteur, en voici d'ailleurs un petit extrait pour vous faire une idée:

"Rien n'a changé depuis l'époque où on hurlait enfermés dans nos casiers de consigne, maintenant c'est une consigne de luxe, avec piscine, plantes vertes, animaux de compagnie, beautés nues, musique, et même musées, cinémas et hôpitaux psychiatriques, mais c'est toujours une boite même si elle est énorme, et on finit toujours par se heurter à un mur, même en écartant les obstacles et en suivant ses propres désirs, et si on essaie de grimper ce mur pour sauter de l'autre côté, il y a des types en train de ricaner tout en haut qui nous renvoient en bas à coups de pied."

Malgré cet aspect sombre, on s'accroche, on apprécie, on aime ce qu'on lit. On croise des personnages truculents à souhait, au premier rang d'entre eux Anémone qui élève un crocodile géant dans son salon transformé en marais tropical. Impossible de deviner le dénouement tant les pistes sont possibles et crédibles, l'addiction est quasi immédiate et les pages se tournent toutes seules. C'est un peu tremblant et conscient d'avoir lu une œuvre hors-norme qu'on referme l'ouvrage. Un must!


mercredi 6 janvier 2016

"La Maison du Dr Edwardes" de Francis Beeding

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L'histoire : C'est par un enterrement que Constance Sedgwick, médecin fraîchement diplômé, est accueillie dans la maison d'aliénés du Dr Edwardes. L'homme porté en terre, chauffeur de l'établissement, a été tué par un dément que convoyait le Dr Murchison, lui-même nouvel arrivant et remplaçant d'Edwardes, absent pour cause de surmenage. Constance prend ses fonctions et entre dans "l'univers des fous". Mais elle sent sa propre raison vaciller lorsque le présumé assassin du chauffeur lui affirme être Murchison et qu'un malade mental a pris sa place à la tête de la clinique.

La critique de Mr K : Voilà un pitch qui a touché au but dès que je l'ai parcouru lors d'un chinage de plus. Je connaissais le nom de cette œuvre à travers le cinéma et l'adaptation de Hitchcock que je n'ai d'ailleurs pas vu et j'étais curieux de pénétrer dans cet asile d'aliéné et de démêler le vrai du faux en compagnie de la jeune Constance. Je n'ai pas été déçu tant Francis Beeding a un talent certain pour entretenir le suspens et avancer ses pions pas à pas sans que le lecteur ne s'en rende compte.

On peut dire que Constance Sedgwick n'a pas de chance! Pour sa première "affectation", elle se retrouve perdue en pleine montagne, dans la fameuse maison du Docteur Edwardes. Ce dernier étant absent pour cause de santé, elle est accueillie par son remplaçant, le jeune et glaçant Dr Murchison. Isolée du reste de la civilisation, jour après jour, Constance prend ses marques et fait connaissance avec les autres membres de cette communauté un peu particulière: le Dr Murchison qui souffle le chaud et le froid entre compréhension et accès de colère, un pharmacien vieux-jeu misanthrope, des employés de maison pas rassurés de travailler en ces lieux (mauvaise réputation au village) et des malades vraiment frappa-dingues. Justement, une révélation de l'un d'entre d'eux qui dit être sain d'esprit et avoir été remplacé par un fou dangereux distille le doute dans la tête de la jeune femme. Le Dr Murchinson est-il vraiment celui qu'il dit être? Que font ces étranges grimoires d'un autre temps dans la bibliothèque de la maison de santé? Les rumeurs à propos du Diable errant autour de l'établissement sont-elles fondées?

Bien qu'écrit en 1926, ce livre n'a pas pris une ride. Pourtant les personnages ont la mentalité de leur temps avec par exemple Constance qui hésite à s'affirmer dans cet univers profondément masculin. Elle pensait pouvoir s'émanciper du machisme sociétal ambiant grâce à ses études de médecine mais sa courte expérience lui est préjudiciable et ces quelques semaines passées chez le Dr Edwardes ne vont pas l'aider. Les pratiques médicales sont d'un autre temps, les transports et communication aussi ce qui va rendre la tension impressionnante quand les événements se précipitent à mi lecture. Ce côté désuet, daté rajoute une couche de fascination et de profondeur à cette lecture déjà palpitante au départ.

Beeding retranscrit à merveille l'univers des asiles psychiatriques dans lequel il nous convie: l'organisation des journées, le roulement mécanique du temps qui se fait étouffant pour certains malades et personnels, les interventions musclées au beau milieu la nuit, le jeu des sentiments entre les différents personnages. On est vite rattrapé par une appréhension, une angoisse surgie des murs et des êtres étranges que l'on croise dans ce roman. J'ai beaucoup aimé les descriptions des patients et de leurs bouffées délirantes passant d'une vieille dame se croyant retournée en enfance ou un vieux colonel retraité de l'armée qui revit en permanence d'incroyables aventures qui lui sont arrivées lors de ses multiples voyages. Cette promiscuité avec ces êtres déchirés intérieurement pousse l'héroïne dans ses retranchements, la forçant à réfléchir sur sa pratique de la médecine et sa réelle volonté à vouloir continuer dans cette voie. Les barrières tombent ainsi que les repères habituels, on navigue alors en eaux troubles et on se demande bien jusqu'où va aller l'auteur dans le délicat jeu de massacre qui s'engage.

Comme dit précédemment, l'écriture est très contemporaine. Pas de lourdeur ou de boursouflure stylistique mais une histoire qui avance au gré des jours égrenés dans un style léger et percutant. L'auteur déroule son histoire avec toujours à l'idée d'être à la fois dans le détail, l'exigence mais aussi dans le plaisir simple du roman car les émotions et l'évasion sont garantis. On en ressort heureux et quelque peu ébranlé. Un bon crû littéraire!

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lundi 4 janvier 2016

"Du vide plein les yeux" de Jérémie Guez

du vide plein les yeuxL'histoire : "J'offre à ces gens-là une solution de facilité, je comprends leurs besoins, je parle leur langue et leur garantis que les choses n'iront pas trop loin. Je fixe aussi des limites : j'ai déjà refusé plusieurs contrats de meurtre. Moi, je fais un boulot simple. Je suis des femmes et parfois des maîtresses pour des hommes soupçonneux. Je surveille des gosses pour des parents inquiets. A la rigueur, je menace certaines personnes à l'occasion, mais basta. Je ne suis pas un voyou et je n'en serai jamais un. Tout est une question d'échelle. Pour la rue, je suis une grosse baltringue mais pour ces gens-là je suis le putain de grand méchant loup. Je règne sur une niche commerciale et jusq'ici je suis sans concurrent, personne n'ayant eu la mauvaise idée de se positionner sur le même créneau que moi pour venir gratter quelques milliers d'euros par an."

A 30 ans passés, Idir s'est improvisé détective privé après un malencontreux séjour en prison. Sa clientèle : des gros bonnets du CAC 40, qui lui confient leur linge sale. Son terrain d'enquêtes : les beaux quartiers de Paris et ses grands appartements sur plusieurs étages. Perdu dans le ghetto du gotha, où il doit retrouver le fils d'un patron de presse, Idir va risquer sa vie pour faire éclater la vérité.

La critique Nelfesque : J'avais lu, il y a quelques années, "Balancé dans les cordes" de Jérémie Guez que j'avais particulièrement aimé. J'ai été tentée par "Du vide plein les yeux" lors d'un chinage chez Emmaüs. Je trouve le nom de ce roman superbe (oui je peux lire un roman juste parce que son nom me plaît) et, entre nous, je ne prenais pas beaucoup de risque connaissant déjà l'écriture de l'auteur et son univers. Alors convaincue ? Un grand oui !

Un roman qui commence par l'épigraphe suivant ne peut pas être mauvais :
"- Mais qu'est-ce qu'on va faire maintenant ?
- Oh ta gueule... J'essaye de réfléchir."
(James Belleck, Red Clay Visions)

Ici, le lecteur fait la connaissance de Idir. Jeune homme bien sous tous rapports, ayant fait des grandes études et fréquentant le milieu bourgeois de la capitale, il va un jour être confronté à une histoire douteuse et se retrouve en prison. Il a 24 ans.

Nous le retrouvons quelques années plus tard, jeune trentenaire et maintenant à la tête d'un petit business lucratif. Le contrat est simple : il propose ses services à des hommes d'affaires et résout leurs problèmes. Il leur rends des petits services sans grandes conséquences mais qui ne peuvent être fait que par lui. Idir, le caïd chez les riches. Mais un jour, celui qui l'a mené droit en cellule, lui demande de l'aider à retrouver son frère disparu. Il va finir par accepter cette mission et va se retrouver au coeur d'une histoire trouble qui mettra sa vie et celle de ses proches en danger.

Nous sommes ici dans du roman noir pur jus. La nuit suinte le vice, la bourgeoisie se drogue, les hommes de main arborent des mitraillettes et les belles voitures sont de sortie. L'écriture de Jérémie Guez colle parfaitement à cet univers noir très parisien. Avec des phrases courtes, un vocabulaire sec et cru, le lecteur est complètement immergé dans cette histoire douteuse et pleine de zones d'ombres. Certains trouveront ce roman vulgaire parfois mais personnellement, j'aime quand l'ambiance d'un ouvrage transparaît dans l'écriture de son auteur et ici c'est 100% convaincant. Lecteurs un peu prudes, passez votre chemin. Adeptes des romans qui poissent, jetez-vous dessus.

En un peu plus de 200 pages, l'auteur nous propose un florilège de bobos de riches. Un frère gay qui semble avoir eu besoin de prendre du recul avec sa famille, une voiture hors de prix qui disparaît, une jeunesse cockée jusqu'aux yeux parce qu'il faut bien s'amuser, des couples qui ne s'aiment plus, le culte des apparences... Idir, détective privé peu ordinaire, va mener l'enquête et démêler le vrai du faux. C'est une histoire ordinaire que nous propose l'auteur mais avec sa plume et son style incisif, le lecteur est littéralement porté par l'histoire et ne peut décrocher les yeux de ses pages. Du vide plein les yeux...

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samedi 2 janvier 2016

"Trajets et itinéraires de l'oubli" de Serge Brussolo

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L'histoire : Une fois par semaine, Georges s'aventure dans le musée, monstruosité architecturale et labyrinthe à la fois fascinant et cauchemardesque. Il passe de salle en salle, d'escalier en escalier, à la recherche de sa femme partie en faire l'inventaire trois ans plus tôt. Quels secrets lui a-t-elle cachés? Quels mensonges l'ont conduite à se perdre sans espoir de retour dans ce gigantesque piège?

La critique de Mr K : Retour à Brussolo aujourd'hui avec cette longue nouvelle bien étrange à la croisée du drame intimisme et de l'anticipation. J'aime beaucoup cet auteur pour son style incisif et ses pitchs de départ souvent singuliers et accrocheurs. On change de registre ici mais le résultat est le même: un plaisir de lecture qui ne s'interrompt jamais et une fin qui vient cueillir le lecteur sans qu'il s'en rende compte.

Le couple de Georges bat de l'aile. Petit à petit, le temps fait que lui et sa femme s'éloignent l'un de l'autre inexorablement. Ils se parlent de moins en moins, elle part effectuer un mystérieux stage dans le sud et en revient déboussolée (pour ne pas dire tendue) et du jour au lendemain elle disparaît dans le mystérieux musée de type cyclopéen, qui l'a engagée pour faire son inventaire. Le mari épleuré veut absolument renouer avec sa moitié et entreprend d'aller la chercher dans cette antre de la culture qui semble avaler ses visiteurs avec le risque pour ces derniers de ne jamais en ressortir…

Avouez qu'avec ce genre de quatrième de couverture, on ne peut résister. Je m'attendais à du nébuleux, du bizarre, je n'ai pas été déçu. Pourtant, on ne rentre pas tout de suite dans ce fameux mausolée de la culture. Georges nous parle de sa vie, de ses aspirations, de sa rencontre avec sa femme et de leurs premières années. On se rend compte que le ver est dans le fruit dès le début de leur relation mais que lui ne le voit pas. Il perd ses repères et ne sait plus se comporter correctement avec son épousée. À la moitié de la nouvelle, le point de vue change totalement car c'est elle qui parle d'eux, les révélations sont nombreuses et servent admirablement la partie drame humain de ce court texte. Concis mais efficace, c'est une belle chronique d'un mariage en déclin.

Concomitant et complémentaire, l'aspect SF intervient quand George finit par suivre les traces de sa femme. On erre avec lui dans des kilomètres de couloirs, de salles sans logique de disposition où tout semble être fait pour perdre le malheureux visiteur. M'est avis que niveau muséologie, ils ont du travail à faire! Les méandres du musée ne sont que le reflet de l'état d'esprit du narrateur dont l'esprit galope à travers la campagne entre souvenirs fantasmés et espérances illusoires. Une tension lourde l'habite et le déroulé de l'histoire ne plaide pas en sa faveur et celle d'une fin heureuse. Surtout que là encore, le changement de point de vue évoqué auparavant va nous révéler nombre de secrets et notamment la vraie nature du musée. Je me suis totalement fait avoir et la révélation est assez incroyable. Je ne vous en dis pas plus, mais attendez-vous à une surprise de taille loin des chemins classiques de la narration.

L'écriture simple et accessible de Brussolo fait une fois de plus merveille, nous invitant à pénétrer de manière voyeuriste dans l'esprit de ces deux âmes égarées dans quelque chose qui les dépasse: l'existence humaine, le doute et la rédemption? Ce serait trop facile, il se cache derrière tout cela quelque chose de bien plus gros, de quasi métaphysique. Étrange sensation vraiment que cette déambulation littéraire qui vous apportera un sentiment de malaise grandissant, un décalage par rapport à la réalité intrigant et angoissant, et une vision plutôt pessimiste du destin des hommes. Une petite bombe!

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé du même auteur:
"Le Syndrome du scaphandrier"
"Bunker"
"Les Emmurés"

"Avis de tempête"
"La Main froide"
"Pélerin des ténèbres"
"La Fille de la nuit"
"La Mélancolie des sirènes par trente mètres de fond"
- "Le Livre du grand secret"

 

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mardi 29 décembre 2015

"Cité de la mort lente" de Daniel Walther

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L'histoire : 2020. Grâce à un bombardement nucléaire des États-Unis par des extrémistes, l'Europe blanche et chrétienne est devenue la plus grande puissance mondiale. Hélas, elle n'est pas dans la ligne des penseurs utopistes, mais plutôt dans le droit fil de l'Opus Dei. Freddy Breslauer, arrêté et envoyé sur le plateau d'Albion où se construit la fusée européenne qui prendra la route de Mars, assiste à un crime ignoble, connaît quelques "permissions sexuelles" et finit par s'évader. Il traverse la France totalitaire, partie intégrante de la Grande Europe. Récupéré par des policiers robotisés dans une gare perdue, il est transporté dans une ville souterraine dans les Alpes et y connaît des désarrois intenses qui le font douter de sa propre santé mentale...

La critique de Mr K : Deuxième incursion pour ma pomme dans la collection Novella SF des éditions du Rocher après ma lecture de l'excellent ouvrage Poids mort de Xavier Mauméjean. Au programme, un pitch attrayant sous fond de dystopie sombre avec dans le premier rôle une victime de l'incurie du monde placé sous le signe du road movie. Franchement ça donne envie! Au final, le bilan est plutôt mitigé entre déception sur le background et de beaux passages intimistes. Suivez le guide!

Parce que juif et libertin, Freddy Breslauer est arrêté et envoyé en camp de travail. Il faut dire qu'il cumule les défauts dans cette nouvelle Europe puritaine et intolérante. Tombant de Charybde en Scylla, il va connaître un destin tragique entre enfermement, répression et semi-liberté. Il va faire des rencontres plus ou moins brèves et presqu'entrevoir un avenir radieux. Malheureusement, le fatum finira par le rattraper dans une fin tout bonnement machiavélique et sans issue.

Honnêtement, je ne me suis pas vraiment attaché au personnage principal. Je l'ai trouvé quelque peu limité dans sa caractérisation comme s'il n'était qu'un agrégat d'idées et de concepts sans réelle substance. Au lieu d'appuyer sur l'identité du bonhomme, l'auteur dérive très vite sur son obsession pour les relations charnelles. Loin de moi d'être pudibond, l'érotisme en littérature a son charme et ses desseins propres mais ici, ça ressemble presque à de l'abattage de viande fraîche. Dommage car le background aurait permis d'appuyer davantage sur la limitation des libertés dont justement les relations hommes/femmes. Du coup, la lorgnette sur ce monde imaginaire est très étroite, limitée et franchement, on ronge son frein face à cette réduction de champ. Il en va de même pour les personnages secondaires qui ne sont que des ombres à peine esquissées, caricaturales et finalement sans grand intérêt.

Cependant, au détour des pérégrinations de Freddy, on entr'aperçoit quelques éléments glaçants de ce futur terrifiant notamment les gardes automates sans âme qui sont chargés de le retrouver puis de le garder. Course folle à la recherche de la sécurité et de l'arasement mental, ils sont le but poursuivi par une société totalitaire folle et inhumaine. Belle métaphore que cet affrontement entre l'homme libre et la technologie qui ne le libère plus mais l'avilit et le cloisonne. J'ai aussi aimé le personnage de Zul, femme au charme certain qui va accompagner un temps le héros et refaire naître des sentiments oubliés depuis longtemps chez lui, mais là encore on ne peut s'empêcher de penser que l'auteur s'arrête en route, qu'il aurait pu développer davantage pour faire décoller l'intrigue et les tenants et aboutissants de l'ouvrage.

J'ai lu quantité d'ouvrages du même style, traitant du même sujet et celui-ci ne restera pas gravé dans ma mémoire. La faute aussi à un style parfois maladroit et grossier. C'est parfois très lourd et sans réel intérêt stylistique. Quelques passages relèvent cependant le niveau, quelques fulgurances bien senties qui pourtant n'arrivent pas à sauver un livre définitivement dispensable qui semble être passé à côté des buts qu'il s'est fixé. Seul avantage, il est très court et écrit gros. Peu ou pas trop de temps perdu avec la possibilité pour moi de me rattraper avec un livre de Pierre Bordage qui me fait de l'oeil depuis les Utopiales. À bon entendeur...

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samedi 26 décembre 2015

"Le Sourire de l'ange" d'Emilie Frèche

le sourire de l'angeL'histoire : Joseph, orphelin de dix-sept ans, débarque dans une cité de Mulhouse pour vivre avec son grand-père. Entre le jeune Israélien et le vieil homme, rescapé des camps nazis, le climat est électrique. Heureusement, au lycée, Joseph se lie d'amitié avec un frère et une soeur, Mélik et Leila, musulmans. Mais le Proche-Orient s'enflamme et les relations entre les communautés juives et musulmanes se dégradent.

La critique Nelfesque : "Le Sourire de l'ange" est le premier roman d'Emilie Frèche qu'il m'ait été donné de lire et vu l'état dans lequel j'ai terminé cette lecture, je peux vous dire tout de suite que ça ne sera certainement pas le dernier.

Joseph vient de perdre ses parents, tués lors d'un attentat en Israël. Sans famille, si ce n'est ce vieux grand-père resté en France et qu'il ne connaît pas, il va emménager à Mulhouse, dans la cité des Coteaux. Tout est ici à reconstruire pour lui. Il doit faire le deuil de ses parents, apprendre à connaître son grand-père, jusqu'ici étranger, s'habituer à son nouvel environnement, se faire de nouveaux amis... Mais ici, tout est tellement différent de ce qu'il a toujours connu.

A Mulhouse, il n'y a pas d'attentat, il n'y a pas le conflit israélo-palestinien faisant chaque jour des victimes en bas de la rue mais il flotte entre ces tours un parfum de malaise. Méfiance, agressions, silence, peur de l'autre et replis communautaire sont légion aux Coteaux. Dès les premières pages, les tensions sont palpables et un fatum funeste plane.

C'est dans cet environnement que Joseph va devoir maintenant vivre, dans un entourage pro-palestinien, en cachant son judaïsme pour assurer son intégration. C'est dorénavant sous le nom de Pierre Vidal qu'il commence sa vie en France et fait la connaissance de ses nouveaux camarades de classe dont Mélik et Leïla, deux jumeaux de confession musulmane.

Auprès d'eux, Joseph réapprend à vivre, loin de ses habitudes et de ses codes. Il retrouve dans la famille de ses deux amis, sa façon de vivre en Israël, il se sent épaulé et commence à naître une grande amitié. Mais c'est sans compter sur la bêtise humaine et le poids des conventions. Ici, on ne fraternise pas avec les juifs, ici les frères de cages d'escaliers te dictent ce que tu dois faire et penser.

"Le Sourire de l'ange" est un roman bouleversant. Le conflit israélo-palestinien est un sujet complexe et Emilie Frèche nous propose ici le regard d'un jeune homme de Tel Aviv avec ses doutes et ses peines. Nous suivons le parcours de ce gamin dans ce qu'il y a de plus difficile à l'adolescence : la quête de soi. L'amitié, les amours, les différences ethniques et religieuses, la confiance... sont autant de thèmes abordés avec pudeur et simplicité. Difficile de ne pas se révolter lors de certaines scènes, le lecteur vit à 100% les premiers pas de Joseph sur le sol français. Il souffre et espère avec lui.

Loin de la victimisation et avec un regard actuel sur le sujet, l'auteure nous livre un très beau roman qui ne cache rien et est parfois dur mais qui met en lumière une difficulté de vivre et une réelle urgence de compréhension mutuelle. Un coup de coeur que je vous recommande chaudement !

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