lundi 14 juillet 2014

"Un long moment de silence" de Paul Colize

un long moment de silenceL'histoire: 2012. A la fin de l'émission où il est invité pour son livre "Tuerie au Caire", un attentat qui a fait quarante victimes dont son père en 1954, Stanislas Kervyn reçoit un coup de téléphone qui bouleverse tout ce qu'il croyait savoir.
1948. Nathant Katz, un jeune juif rescapé des camps, arrive à New-York pour essayer de reconstruire sa vie. Il est rapidement repéré par le Chat, une organisation prête à exploiter sa colère et sa haine.
Quel secret unit les destins de ces deux hommes que tout semble séparer?

La critique Nelfesque: "Un long moment de silence" de Paul Colize m'a été conseillé par une copine blogueuse en qui j'ai une confiance aveugle. Quand on s'accorde sur 95% de nos avis littéraires mais aussi que l'on trouve des similitudes dans nos vies respectives de tous les jours, on commence à croire en l'existence de la notion d'âmes soeurs. Petit clin d'oeil en fin de billet.

Ceux qui suivent nos aventures au Capharnaüm éclairé depuis longtemps connaissent ma passion immodérée pour la seconde guerre mondiale. J'aime particulièrement me plonger dans des romans / essais / témoignages de cette époque. Quand Colize me propose d'allier cet intérêt à mon amour des thrillers, je deviens "la femme qui ne sait pas dire non".

Dès les premières pages, l'auteur sait alpaguer son lecteur et ne plus le lâcher jusqu'à la fin de l'ouvrage. L'écriture est plaisante, le style est simple et va à l'essentiel et le personnage principal de 2012 a un je ne sais quoi d'antipathique et intrigant qui n'est pas pour me déplaire.

Disons le tout net: Stanislas est un con fini. Misogyne, petit chef, arrogant et cynique, il n'en est pas moins un homme qui va au fond des choses. Il vient tout juste de terminer l'écriture de son roman consacré à la tuerie du Caire, où son père a trouvé la mort en 54, et est en pleine période promo pour la sortie de son roman. Arrivé à une conclusion sur cette affaire, il n'hésite pas à se replonger dans ses fiches et mener une nouvelle enquête lorsque de nouvelles pistes pointent à l'horizon. Remettant alors en cause ses recherches passées, il fait fit de ses convictions personnelles et va entamer une nouvelle quête : celle de ses racines. J'ai particulièrement aimé cette façon d'être, cette envie de connaître la vérité quoi qu'il en coûte, ce besoin de mettre un mot sur ses doutes quitte à chambouler sa vie.

Dans sa démarche, il sera secondé par Laura Bellini, une traductrice parlant couramment plusieurs langues. En femme moderne, sûre d'elle et ayant de la répartie, son travail ne sera pas de tout repos avec un homme qui exige d'elle une disponibilité permanente et un dévouement total. Il lui faudra bien du courage et beaucoup de dérision pour faire face au harcèlement moral et sexuel quasi permanent que lui impose son patron. La relation entre Laura et Stanilas permet de dédramatiser l'ensemble de l'oeuvre comme une soupape nécessaire au lecteur pour poursuivre sa lecture semée d'horreurs.

Ensemble, ils vont remonter le temps et Colize emmène alors ses lecteurs dans une enquête palpitante où toutes les émotions les traverseront. Qui est qui? Qui fait quoi? A qui pouvons-nous réellement faire confiance? Dans cette époque troublée que fut la seconde guerre mondiale, le lecteur s'interroge sur ce que cachent les apparences. Aveuglé par un amour filiale, ce pourrait-il que Stanislas ait fait fausse route depuis le début? La réponse à cette question est loin d'être évidente et je vous encourage à découvrir ce roman pour élucider le mystère.

Parallèlement à cette enquête, nous suivons l'histoire de Nathan à la sortie de la guerre. Qui est cet homme? Quel lien a-t'il avec l'histoire qui intéresse Stanislas en 2012? Le lecteur s'attache tout de suite à ce personnage. Rescapé des camps de concentration, ayant perdu une partie de sa famille dans le génocide, d'emblée l'empathie l'emporte. Alors qu'il commence une nouvelle vie, loin de l'horreur de ce qu'il vient de vivre, un groupe se faisant appelé "Le Chat" va entrer en contact avec lui et lui proposer d'intégrer ses rangs pour rétablir la justice.

Colize nous plonge ici dans un réseau de "chasseurs de nazi" qui enquête sur les criminels de guerre exfiltrés d'Allemagne à la fin de cette dernière, ayant changé d'identité et vivant une nouvelle vie en occultant la précédente et les horreurs perpétrées. Le Chat est très bien organisé. Chacun a un rôle bien déterminé dans l'organisation. Après une période de formation, Nathan va devenir membre d'un service de renseignement, traquant les anciens nazis, les suivant sur une période donnée dans leur vie quotidienne, notant tout leur faits et gestes, leurs habitudes, leurs horaires ... afin que d'autres membres puissent monter une dernière exfiltration pour eux. Cette fois ci pour un endroit d'où ils ne reviendront jamais...

Ce roman pose pas mal de questions dérangeantes notamment sur les notions de vengeance, de justice et de légitimité. De part ses personnages, vivant chacun l'expérience avec leur propre ressenti, le pardon revient souvent dans ces pages. Mais quel pardon peut-il être accordé à des hommes ayant des convictions nazis profondes jusqu'à la dernière minute de leur vie? La scène où Nathan doit répondre à cette question à l'âge où seul l'insouciance devrait être de mise est particulièrement dérangeante. Une pause dans la lecture s'impose alors pour digérer toute l'atrocité du monde.

Vous l'aurez compris, je vous conseille vivement la lecture de cet ouvrage à la fois pour son histoire passionnante et addictive que pour les questions qu'il soulèvent et qui malheureusement n'ont pas de réponses précises et indiscutables. Un roman poignant écrit avec brio.

J'ai lu ce livre dans le cadre d'un partenariat Livraddict / Folio. Merci à eux pour cette lecture ainsi qu'à ma copinaute faurelix pour m'avoir vivement conseillé de la suivre dans cette aventure.

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jeudi 10 juillet 2014

"Kennedy et moi" de Jean-Paul Dubois

kennedy-et-moiL'histoire: S'il achète un revolver, rend visite à sa femme, et finit par mordre sauvagement son dentiste, c'est que Samuel Polaris va mal. Très mal. À moins que les autres, les gens "normaux" - avec leurs plans de carrière, leurs adultères, leur incompétence arrogante – n'aient basculé dans une sorte de folie collective.
Allez savoir.
Parce qu'il n'a pas le choix, parce qu'il est amoureux de sa femme et qu'il refuse de se résigner au pire, Samuel Polaris décide de reconquérir sa dignité. Même s'il doit, pour cela, voler à son psychiatre la montre que portait Kennedy le jour où il a été assassiné.

La critique de Mr K: Kennedy et moi me faisait de l'œil dans ma PAL depuis déjà pas mal de temps. Mes parents l'avaient lu lors de sa sortie et m'en avaient dit le plus grand bien. De mon côté, j'avais été enchanté par ma précédente lecture de cet auteur, il ne m'en fallait pas plus pour me laisser tenter par l'aventure! À noter que je n'ai pas vu l'adaptation cinématographique de Sam Karmann ce qui m'a permis d'aborder ce roman sans idées préconçues et l'esprit vierge de toute influence.

Écrivain en panne d'inspiration depuis déjà deux années, Samuel Polaris sombre dans la déprime. Il erre dans la maison comme une âme en peine et ne supporte plus grand chose ni personne à commencer par les membres de sa propre famille! Ronchon, replié sur lui-même, il peste sur la médiocrité ambiante et se mue peu à peu en ours. Il sait que sa femme le trompe et ne réagit pas, le lien semble irrémédiablement rompu ce qui parait les faire souffrir tous les deux sans qu'ils en parlent vraiment. Samuel ne peut plus encadrer sa fille Sarah qu'il considère comme une arriviste au nombrilisme exacerbé et ne fréquentant que des garçons de la haute dans le but de convoler et créer du même coup un cabinet médical. Il y a aussi ses deux fils jumeaux qu'il ne comprend plus, sorte d'extra-terrestres amateurs d'électronique et d 'informatique parlant un langage codé. En bref, Samuel est en rupture totale avec le monde en général et ce livre va s'attacher à nous montrer sa reprise en main qui vous le verrez ne se fera pas sans heurts et fracas.

Pour suivre l'évolution de ses personnages, Jean-Paul Dubois a choisi d'adopter des points de vues différenciés. Ainsi, nous suivons les états d'âme de Samuel grâce à un point de vue interne des plus immersifs, rien ne nous est épargné de ses monologues intérieurs, le plus souvent caustiques et réjouissants même si on n'aimerait pas forcément vivre avec lui. Tout le monde en prend pour son grade et peu à peu, on se rend compte qu'il s'est comme perdu en route et qu'il se déconsidère aussi beaucoup. Entre affliction, culpabilisation et agressivité, le personnage de Samuel est très touchant. Dans un dernier sursaut et son attirance étrange pour une montre qui aurait appartenue au président Kennedy, il va peu à peu essayer de revenir dans le monde des vivants et reconquérir la femme qu'il n'a cessé d'aimer malgré son apparence nonchalance. En parallèle, les chapitres suivants sont vus à travers une narration omnisciente au centre de laquelle, on retrouve Anna (sa femme) qui elle aussi est au plus mal. Elle fait vivre désormais le foyer en retravaillant (elle avait arrêté pour s'occuper des mômes) en tant qu'orthophoniste et pour tromper l'ennui de sa vie conjugale, elle vit une aventure avec un homme médiocre. Elle aussi est malheureuse, elle ne comprend plus Samuel et a l'impression d'avoir perdu l'homme qu'elle aime. Ces deux là sont faits l'un pour l'autre mais ils ne font plus que se croiser et c'est très bien rendu par l'auteur qui s'amuse à reconstruire ce couple pièce par pièce.

Ce livre est une petite merveille de finesse et d'intelligence. On passe constamment de situations plutôt comiques avec les réflexions de Samuel sur le monde et ses actes complètement délirants – la morsure sur dentiste, ses rapports avec son psychiatre, la scène sur le yacht en toute fin d'ouvrage - (comme dit précédemment je n'ai pas vu le film, mais Bacri me semble être idéal pour tenir ce rôle) à des situations plus rudes où le héros se pose beaucoup de questions métaphysiques sur son couple, sa sexualité et ses sentiments profonds. C'est finalement une bonne tranche de vie qui nous est décrite, sans fioritures, ni tabous. Dans ce domaine, le traitement érotique des aspects intimes de la vie de couple est une vraie réussite entre frustrations, désirs et orgasmes dans une langue directe et épurée qui retranscrit à merveille les fantasmes et réalités liés à la sexualité. Bien rendue aussi sont les scènes de la vie quotidienne de cette famille au bord de l'implosion, mention spéciale aux scènes de petits déjeuners où l'ambiance est souvent loin d'être au beau fixe. Dense mais très accessible, je n'ai mis qu'une journée à dévorer ce livre tant l'addiction été immédiate et sans appel. On retrouve tout le talent de Dubois pour camper une situation et la détricoter dans son style mêlant classicisme d'écriture et décrochages burlesques.

Ce fut une très belle lecture que ce Kennedy et moi de Jean-Paul aul Dubois qui mélange allègrement chronique familiale, étude sociologique et moments de pur délire. Un must!

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Vous plaisantez Mr Tanner"
- "Une Vie française"

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mardi 8 juillet 2014

"Les conseils de Tonton DSK" de Plantu

tontondsk

L'histoire: Cette année (2011), un nouveau personnage est arrivé en politique. Il ne se présente plus à la présidence de la République, mais Tonton DSK, une tasse de thé à la main, nous donne ses petits conseils sur toutes choses: la dette, l'Europe, la crise grecque, l'agence de notation Moody's, les révolutions arabes, les sondages, Fukushima, etc. Pétaradant d'énergie, ce personnage en robe de chambre nous fait profiter de ses avis médiatiques. Très actif aussi, on attend incessamment son inscription à "Ni putes ni soumises".

La critique de Mr K: Voici aujourd'hui une nouvelle chronique sur une lecture de Plantu, un de mes dessinateurs de presse préférés officiant principalement dans le journal Le Monde mais œuvrant aussi pour la liberté de caricaturer dans le monde avec Cartooning for peace. Il est toujours bon de rappeler cette belle formule de Beaumarchais: Sans liberté de blâmer, il n'est point de liberté.

Il s'agit ici d'un ouvrage regroupant une partie de sa production couvrant la fin de l'année 2010 et la quasi intégralité de l'année 2011. Petite nouveauté, certaines pages met en présence ces actualités de dessins plus anciens qui permettent de souligner la permanence de certains conflits et autres pratiques condamnables (le conflit israélo-palestinien, les exactions militaires, l'immigration, la collusion FN et partis traditionnels de gouvernement etc...). Comme à son habitude, Plantu a divisé son ouvrage en plusieurs grandes parties non après avoir placé quelques banderilles bien senties pour planter le décor.

Le recueil commence par une rétrospective de dessins tournant autour des révolutions arabes rappelant s'il était nécessaire les liens étroits que pouvaient (peuvent encore?) entretenir les instances politiques de notre beau pays avec certains dictateurs voisins (au premier desquels Ben Ali en Tunisie). C'est aussi l'occasion de revenir sur le difficile voir impossible apprentissage de la démocratie, la mission libératrice sarkozyste en Libye avec BHL comme étendard, la chute de Moubarak en Égypte et l'immobilisme institutionnel du grand machin que l'on appelle ONU où l'on disserte beaucoup mais agit peu ou pas du tout.

revolutions arabes

ONU

Vient un chapitre sur la menace nucléaire. Et oui, Fukushima ça fait déjà 3ans! Retour sur les faits, les réactions locales et internationales. Mais aussi, sur l'évolution de la question nucléaire en Europe et la persistance en France du tout nucléaire malgré les risques encourus. Puis on passe aux question internationales avec la présidentielle en Côte d'Ivoire et ses nombreux rebondissements dans la guéguerre que se mènent Gbagbo et Ouattara. C'est aussi l'année de l'arrestation de Ratko Mladic, un des criminels de guerre les plus recherchés responsable entre autre du massacre de Srebrenica. La situation humanitaire qui se dégrade encore plus dans la corne de l'Afrique, l'élection de Dilma Rousseff à la présidence du Brésil, les révélations de Wikileaks et ses retombées diplomatiques... autant d'événements que Plantu croque avec justesse et causticité.

Fukushima

Wikileaks

Ensuite, on se rapproche de chez nous avec la crise en Europe avec une grande partie consacrée à la Grèce et ses difficultés. C'est l'occasion de revenir sur l'entente cordiale entre Sarkozy et Merkel, les émeutes à Londes du 6 au 10 août 2011, la montée de l'euroscepticisme, la corruption italienne avec Berlusconi et la crise institutionnelle en Belgique. Puis, une grande partie de l'ouvrage est consacré à la politique française riche en événements une fois de plus avec pèle-mêle : l'affaire Bettencourt, l'ascension des néo-populismes avec Mélenchon et le Pen, la question des expulsions et notamment la polémique autour des expulsions de roms (déjà!), le passage au gouvernement Fillon 2 et l'échec de Borloo pour devenir premier ministre, les déclarations sur le 14 juillet d'Eva Joly, la bataille des éléphants du PS en vue des primaires et bien évidemment l'affaire DSK et ses nombreuses retombées.

Bettencourt

affaire dsk

Pour terminer, Plantu passe au crible la société française et les médias avec successivement des dessins portant sur le chômage qui ne fait qu'augmenter, les grèves à répétition et notamment sur la réforme des retraites, les suppressions de poste massives dans l'enseignement et la violence qui progresse encore plus dans les sanctuaires républicains que devaient être l'école, les échauffourées en banlieue, la question de l'euthanasie qui réapparaît déjà à l'époque, les sondages divers et variés commandés par l'Élysée et le mécontentement croissant des français envers l'exécutif, la victoire de Siné contre le journal Charlie Hebdo qui le taxait d'antisémitisme et de manière général une "thrashisation" de l'information et des médias avec la concurrence grandissante d'internet.

labos pharmas

Au bout de ces 190 pages, on a fait un merveilleux voyage dans le temps de trois ans en arrière. Même si la plupart des évènements abordés sont encore frais, il est plaisant d'en redécouvrir d'autres à travers le regard critique et constructif de Plantu. Très souvent juste, jamais gratuit ni méchant, le regard reste toujours d'une grande humanité sur le genre humain qui a tout de même le goût de collectionner les casseroles en tout genre. Les allers et retours entre présent et passé prouve bien que loin de tirer les leçons de l'Histoire, l'Homme répète les mêmes erreurs et que même si l'espoir persiste dans certains domaines, l'avenir n'est pas forcément des plus reluisants.

Bosnie

Un bel ouvrage que je vous invite à compulser pour que l'oubli ne s'installe pas et pouvoir ainsi prévenir quelque peu les errements futurs. Quand en plus, on peut le faire en souriant avec comme compagne la petite souris de Plantu et son dodo (c'est le petit nouveau de ce volume), on ne peut bouder son plaisir!

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dimanche 6 juillet 2014

"L'état des âmes" de Giorgio Todde

l'état des âmes

L'histoire: Le village d'Abinei, en 1892, vit retiré à l'intérieur des terres, poche moyenâgeuse à la jonction de la mer et du ciel. Ici, le maquis abrite encore des brigands de grand chemin. Ici, les naissances de tout temps ont toujours été égales au nombre des décès. Aussi, quand il est annoncé qu'une villageoise doit enfanter, tout le monde sait qu'il y aura une mort à pleurer. Tout change pourtant lorsqu'il devient évident que Milena Arras, agonisante pour donner raison à la terrifiante coutume, a été empoisonnée. Ce qui était un état "naturel" accepté de tous engendre désormais la pire des suspicions. S'agit-il d'une terrifiante transmission secrète gorgeant génération après génération des meurtriers en série? Qui sera le suivant et pourquoi? Car la villageoise, non contente de survivre, a mis au monde des jumeaux...

La critique de Mr K: C'est encore un test de lecture réussi que je vous présente aujourd'hui avec la lecture de L'état des âmes de Giorgio Todde. J'aime beaucoup la collection Folio policier et le résumé me plaisait bien: une démographie contrôlée à l'âme près, l'Italie du XIXème siècle, un petit village reculé flirtant avec le refus du progrès et des meurtres mystérieux qui vont bousculer tout cela.

Étrange vous avez dit étrange? En effet, un être pousse son premier souffle de vie quand un autre s'éteint. Telle est la curieuse réalité d'Abinéi, petit village d'Italie bien tranquille sous tout rapport. Mais voilà... Un meurtre est commis et tout est chamboulé. Cela inquiète au plus haut point Don Cavili, curé de la paroisse adepte de l'ordre mathématiques de la Création. Le médecin du village envoie quérir un ami d'étude, Efisio Marini un médecin vivant à Cagliari, pour essayer de dénouer les ficelles d'un crime qui se révèle bien plus tordu que de prime abord. Il va falloir interroger, questionner, lire à travers les faux-semblants et expérimenter de nouvelles méthodes d'investigations pour pouvoir enfin faire la lumière sur la vague de crime qui finit par s'abattre sur la paisible bourgade.

Les personnages sont de suite attachants en premier lieu celui d'Efisio Marini qui par bien des égards ressemblent au fameux Ichabod Crane de la légende du cavalier sans tête (incarné par Johnny Depp dans Sleepy Hollow). En avance sur son temps et précieux au possible, il doit dépasser les superstitions et les méfiances pour tenter de discerner le vrai du faux. Embaumeur à ses heures perdues, il doit composer avec un curé hostile à ce genre de pratiques et une population rétrograde se complaisant dans les mœurs du passé. J'ai trouvé le curé très bien décrit aussi, notamment son obsession des chiffres et sa volonté de protéger à tout prix sa paroisse. Les personnages secondaires ne sont pas en reste avec toute une galerie de personnages plus vrais que nature: le bon docteur de campagne, la vieille veuve trompée et rancunière, les bandits de grand chemin vivant dans le maquis, le politicien véreux et retors... autant de personnages qui contribuent à l'alchimie de l'histoire et lui donne un bouleversant accent de réalisme qui nous plonge au cœur de la trame.

L'époque est bien rendue, aucune fausse note ne vient ternir la tableau de ce petit village italien du XIXème siècle. Autre époque autres mœurs et ici rien ne nous est épargné. Enquêter est difficile et les habitudes ont la vie dure. Le soupçon, l'envie et la méfiance de la foule dominent et la pression sociale est extrêmement forte. Peu à peu, une vérité semble émerger et l'on sent bien qu'elle ne va pas plaire, surtout à cette époque où le carcan moral est omniprésent. Le final ne m'a pas vraiment surpris car j'avais identifié le coupable depuis déjà un bon bout de temps mais le background était suffisamment poussé pour conserver mon envie de lire la suite surtout que la langue est des plus agréable à la fois fluide et exigeante, l'auteur allant à l'essentiel sans se perdre en détails inutiles.

Au final, je dirai que nous avons affaire à un bon roman policier qui tire son épingle du jeu de par son écriture fine et son cadre inhabituel. Une belle expérience que je vous invite à tenter.

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mercredi 2 juillet 2014

"L'Or du bout du monde" de Tamara McKinley

lor-du-bout-du-mondeL'histoire: 1850. Ruby et son mari James - les descendants des pionniers venus tenter leur chance en Australie - doivent eux aussi braver bien des dangers pour conquérir cette terre âpre.
Afin d'assurer leur subsistance, James est tenté par la ruée vers l'or. Il entraîne Ruby dans sa vie aventureuse. Bientôt, la jeune femme découvre qu'elle doit s'allier avec Kumali, une Aborigène, pour s'adapter et survivre dans ce milieu hostile.
Pendant ce temps, de nouveaux arrivants débarquent sur les rives australiennes, dont un pêcheur de baleines tahitien au mystérieux passé, un aristocrate anglais, une maîtresse d'école jeune et naïve... Tous ont le même rêve de réussite. Leurs destinées seront liées à jamais.

La critique Nelfesque: Il y a déjà 3 ans, j'ai découvert Tamara McKinley avec "La Dernière valse de Mathilda" que j'ai adoré avoir avec moi durant l'été 2011. Avec "L'Or du bout du monde", j'ai retrouvé le même plaisir de lecture, le même attachement aux personnages, le même empressement de connaître la fin de l'histoire.

"L'Or du bout du monde" fait partie d'une saga appelée "Saga Océane". C'est ici le 3ème et dernier tome et le seul que j'ai lu de la saga. Il n'est donc pas obligatoire de lire les précédents tomes avant celui ci mais croyez moi, je vais m'empresser de me les procurer maintenant pour avoir plus de détails notamment sur les racines de Ruby et celles du mystérieux "aristocrate anglais" dont il est question dans la 4ème de couv'. Dans tous les cas, ce sera pour rester encore un peu dans l'histoire familiale et non pour comprendre certains passages car vraiment encore une fois ce roman se suffit à lui-même.

J'ai une petite faiblesse pour les sagas familiales, ambiance "Les Oiseaux se cachent pour mourir" (dont je vais d'ailleurs lire le tome 2 cet été). Oui je l'avoue... Pour certains ce ne sont peut être pas des lectures très honorables mais perso j'adooooore (avec plusieurs "o", c'est vous dire à quel point j'aime ça) vibrer pour des histoires de secrets familiaux et de drames sur fond de romans historiques... Alors quand c'est servi avec le talent de Tamara McKinley à l'écriture je dis OUI et même 3 fois OUI !

Tamara McKinley a un talent sans pareil pour mettre ses lecteurs dans une ambiance bien particulière et propice à ce type de lecture. Entre petits détails de la vie quotidienne, secrets dévoilés au compte goutte, gestion de la dramaturgie, elle nous tient en haleine pendant 450 pages (bien plus si on considère l'ensemble de la saga). La vie dans la bush Australien est à notre portée, la chaleur ambiante devient notre climat, les douleurs de Ruby sont les nôtres, les joies de Jessie de même. C'est tout un florilège de personnages tous plus attachants ou agaçants les uns que les autres qui nous est ici proposé. L'ensemble donnant une histoire addictive qui tient le lecteur de la première à la dernière page.

Ruby est une jeune mariée qui part s'installer avec son époux dans une contrée lointaine et aride d'Australie et va vite déchanter dans son quotidien avec James, un homme égoïste et injuste. Jessie, jeune institutrice vient de faire des milliers de kilomètres pour enseigner dans un petit dispensaire de campagne. Kumali, ancienne esclave indigène, va connaître les joies de la vie de femme libre tout en ne l'étant jamais complètement... "L'Or du bout du monde" est avant tout une histoire de femmes avec lesquelles le lecteur va vivre des frustrations, des colères, des résignations, des drames mais aussi des amours, des bonheurs et des espoirs.

Tous ces petits mondes, ces microcosmes familiaux vont un jour se rejoindre pour mettre un point final à une destinée captivante. On aimerait tellement continuer de suivre ces familles et ne plus les quitter tant on est attaché à chacun d'entre eux mais toutes les bonnes choses ont une fin.

Tamara McKinley nous dépeint une fin du XIXème siècle en Australie à la perfection. Epoque de tous les espoirs de richesse mais aussi d'un clivage riches / pauvres indéniable et d'un esclavagisme barbare, c'est par les moments intimes de chacun des personnages de ce roman que l'on redécouvre une Histoire pourtant pas si éloignée de notre époque mais qui nous semble déjà si archaïque. Epoque de conquêtes territoriales, de rêve de gloire, des chercheurs d'or... Autant de rêves masculins qui laissèrent sur la touche bon nombre d'épouses et de mères. Autre époque, autres moeurs.

En bref, vous l'aurez compris, si comme moi vous aimez voyager dans le temps, si vous êtes à la recherche de sagas familiales vibrantes et si les pavés ne vous font pas peur, je vous conseille vivement de vous plonger dans ce roman et plus largement dans les oeuvres de Tamara McKinley qui n'a pas son pareil pour entraîner ses lecteurs dans des nuits d'insomnies littéraires.


lundi 30 juin 2014

"Eifelheim" de Michael J. Flynn

EifelheimL'histoire: 1348, juste avant que la Peste noir ne ravage l'Europe. Un astronef s'écrase près d'Oberhochwald, dans la Forêt Noire. Le père Dietrich, curé du village, a étudié les sciences et la philosophie à Paris, avant de se réfugier dans cet endroit perdu.
Rien ne l'a préparé à devenir l'intermédiaire entre l'humanité et une espèce intelligente étrangère, des sauterelles humanoïdes, qu'il approche à travers sa culture médiévale. Vidée de ses habitants par la peste, Oberhochwald n'a jamais été reconstruite mais a reçu le surnom de Teufelheim (ville du Diable), devenu au fil des siècles Eifelheim.

La critique de Mr K: "Eifelheim" est un livre bien étrange qui lie à merveille le roman historique et la Science Fiction. De ce mélange improbable se dégage une atmosphère très particulière, une alchimie hors du commun qui m'a happé durant toute ma lecture. Je partais pourtant dans l'inconnu ne connaissant pas du tout l'auteur et me bornant à faire confiance au fait que ce récit soit arrivé deuxième dans le palmarès du prestigieux prix Hugo, prix littéraire qui récompense chaque année le meilleur récit de SF ou de Fantasy.

Après une nuit mouvementée où le ciel s'est teinté d'écarlate, le curé et quelques unes des se ouailles découvrent avec stupéfaction que des êtres descendus des étoiles sont perdus sur notre planète. À travers leur esprit de médiévaux, il ne peut que s'agir d'un signe divin qui leur assigne une tâche ou une pénitence. Qui sont ces êtres difformes, des humains venus de l'autre côté de la Terre, des démons? Difficile de se faire une idée exacte. Les premiers contacts sont plutôt rudes et les deux espèces semblent inconciliables, la méfiance et la peur règnent en maître. Puis peu à peu, grâce notamment à la technologie des naufragés du ciel, la communication va pouvoir s'installer. Loin d 'être des esprits bruts et sans conscience, Dietrich prend conscience qu'il a affaire à des êtres pensants et réfléchis qui veulent rentrer chez eux. Commence alors un compte à rebours d'une rare intensité...

En quatrième de couverture, l'éditeur fait référence à Umberto Eco concernant le présent ouvrage. Pour une fois, il faut bien avouer qu'il ne s'agit pas d'un énième procédé mercantile, il y a bien l'ombre du maître qui plane sur ce livre. Le Moyen-âge est ici remarquablement reconstitué un peu à la manière du Nom de la Rose. L'époque est retranscrite avec fidélité et précision notamment aux niveau des mœurs et des coutumes, la hiérarchie sociale bien marquée et les rapports ambigus qu'entretiennent les hommes de foi et les hommes de science. Certains passages s'apparentent d'ailleurs à de la théologie et de la philosophie politique, l'auteur faisant même intervenir des personnages ayant réellement existé comme Guillaume d'Occam, grand adepte de la disputatio de l'époque (discussions et débats philosophiques). Cela permet à l'auteur (fort pointu dans le domaine) de nous livrer une base générale des connaissances de l'époque d'une belle densité et qui nous prouve que finalement le Moyen-âge est loin d'être une époque se cantonnant dans l'obscurantisme religieux. D'ailleurs, à travers le personnage de Dietrich, on se rend compte que finalement ce sont certains membres du clergé qui ont pu faire avancer les connaissances humaines en les reliant le plus souvent avec les croyances chrétiennes et les échanges qu'ils pouvaient entretenir avec les savants arabes. Sur ce point, le roman est une très belle réussite et ceci sans lourdeur ni ennui.

Le deuxième aspect assez bluffant de cet ouvrage réside dans l'aspect SF de l'histoire. Loin d'être prégnant, l'auteur nous épargne de longues descriptions des technologies emmenées sur Terre, la science fiction n'est ici qu'un prétexte à la rencontre de personnes différentes qui vont devoir apprendre à s'accepter puis à cohabiter. Au final, c'est une belle étude du genre humain qui nous est ici livrée et on ne peut pas ne pas faire le rapprochement avec des événements passés de l'Histoire humaine. L'astronef est donc plus ou moins absent du récit (du moins très peu décrit), il en va de même pour les Krenken (les humanoïdes). On se fait une vague idée de leur aspect, l'auteur préférant s'attarder sur leur psyché tout comme pour les humains protagonistes de l'histoire. Cela donne de beaux portraits à la fois fascinant et bien rendus, servant à merveille une histoire au déroulé plutôt classique mais non exempte de surprise. Rajoutez à cela un background historique des plus fourni (La Peste Noire, les luttes d'influence entre nobles et nobliaux, la mission évangélique de l'Église, …) et vous obtenez un mélange détonnant, original et vraiment passionnant.

L'écriture est plutôt accessible même s'il faut bien avouer qu'il faut s'accrocher au début à cause des patronymes à consonances germaniques, mais rassurez-vous une liste des personnages et une carte d'Eifelheim sont présents en début d'ouvrage. Une fois ce modeste obstacle passé, on prend un plaisir rare à suivre cette histoire et ses nombreuses circonvolutions. Flynn est loin d'être ésotérique et fournit une belle vulgarisation à la fois sensible et historique des schémas de pensée et des habitudes d'une époque lointaine tout en fournissant conjointement un beau roman sur le droit à la différence.

À lire pour tous les amateurs du genre (SF et Moyen-âge) et pour ceux qui aiment être surpris!

dimanche 29 juin 2014

Double craquage !

Bon ben... ma PAL a encore pris chère en deux jours! Nelfe a été plus raisonnable, il paraît que c'est normal vu que c'est une fille...

À l'occasion d'un passage éclair qui s'est prolongé chez Noz (magasion de déstockage), nous sommes tombés sur des bacs entiers de livres des éditions Picquier et Mnémos neufs à des prix imbattables (2.99€ le volume ça ne se refuse pas!). Et paf! Pastèque! 1er craquage intégral pour moi:

Noz

- "Les enfants de Lugheir" vol 1 et 2 d'Isabelle Pernot. Je disais justement à Nelfe que je n'avais pas de fantasy dans ma PAL pour l'été, comme cette série a plutôt bonne presse et que le prix défiait toute concurrence, je me suis laissé tenter.

- "Les dernières aventures de l'école des chats" de Kim Jin-Kyeong. C'est un pur coup de poker, ça parle de chat (j'adore ces bestiaux!), c'est coréen et pour les jeunes (j'avais adoré "Les petits pains de la pleine lune" de Gu Byeong-mo)... Vu les bonnes critiques au dos et l'association avec Harmonia Mundi, je me suis dit que je ne pouvais pas me tromper!

- "Chanson populaires de l'ère Showa" de Ryû Murakami. Un Murakami que ce soit un Ryû ou un Haruki impossible de résister, et comme la quatrième de couverture donne envie, j'ai foncé!

- "Pierrot-la-gravité" de Isaka Kôtarô m'a intrigué lui par sa quatrième de couverture qui mêle road movie de deux frères enquêtant sur d'étranges rébus. Le background a l'air bien strange donc... Bingo!

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Passée la joie de ces acquisition hier, aujourd'hui nous allons à un vide-grenier tout près de chez nous afin de chiner sans réelles arrières pensées (sic) et là patatra, double combo dans nos faces respectives... Et oui, Nelfe a aussi craqué même si elle l'a fait plutôt maladroitement!

Vide grenier

- "L'attrape-coeurs" de Salinger. Un classique que j'ai adoré ado quand je l'avais emprunté au CDI. L'occasion était trop belle pour la laisser passer!

- "Chagrin d'école" de Daniel Pennac qui a obtenu le prix Renaudot en 2007 et que je voulais lire lors de sa sortie et qui m'était sorti de l'esprit.

Et enfin pour Nelfe... Roulement de tambours...

- "L'ainé" et "Brisingr" de Christopher Paolini, c'est à dire les volumes 2 et 3 d'Éragon dont elle était sûre de posséder le volume 1 et qu'elle a laissé sur le stand pour le coup... mais voila, une fois rentrés chez nous, elle s'est rendue compte qu'elle ne l'avait pas! Solitude!

Au final, j'ai une fois de plus explosé ma PAL que je commençais à réduire peu à peu et Nelfe est une tête de linotte... On gagne beaucoup à chiner!

samedi 28 juin 2014

"Insecte" de Claire Castillon

insecteL'histoire: Ma fille est ma meilleure amie;
mon père n'est pas méchant, maman;
arrange-toi, tu est déguisée;
ma mère est bête; ma fille est idiote;
j'aime encore mieux que mon mari me trompe avec notre fille;
ma fille est née dans une rose mais périra dans le chou;
ma mère a un cancer, elle m'énerve;
ma mère se laissait tellement aller qu'elle est morte.
Quand les tête-à-tête entre mères et filles deviennent autant de raisons de vivre ou de mourir.

La critique de Mr K: Lorsque j'ai trouvé "Insecte", l'étiquette accolée sur sa couverture notifiant le Prix des lecteurs du Livre de poche 2007 m'a intriguée et en jetant un œil sur le résumé au dos, une piqûre de curiosité extrême me poussa à l'adopter immédiatement. Riche en promesses d'historiettes emberlificoteuses, je commençai ma lecture.

Ce recueil de nouvelles compte 19 micro-récits qui ont comme point commun d'aborder les relations mère-fille. Attention aux âmes sensibles, Claire Castillon y va au chalumeau et même si certains récits sont plus légers, dans l'ensemble l'on ressort abasourdi de cette lecture. Les rapports ici décrits sont parfois extrêmes et l'on se dit qu'on a bien de la chance d'avoir une vie comme la notre même si ce n'est pas toujours parfait.

Tour à tour, une mère soupçonne une relation incestueuse entre son mari et sa fille et se demande si elle doit y mettre un terme et bousculer son quotidien rassurant, une jeune fille se pose des questions sur ses origines tant elle se sent différente de sa mère, une autre ne supporte plus sa génitrice grabataire atteinte d'un cancer, une femme voit son mari dans les bras de sa mère, une mère de famille se comporte avec sa fille comme une adolescente de son âge, une autre se fait harceler puis battre régulièrement par sa progéniture... autant de comportements et d'habitudes déviantes que nous livre une auteure vraiment à part.

Ce livre est très dérangeant et déstabilisant. À la fois froid et clinique, le ton des textes y est pour beaucoup. La plupart des personnages ne portent pas de nom ce qui renforce la catharsis et les possibles identifications qui en découlent. Certes nombres de récits sentent l'exagération mais les dysfonctionnements décrits sont tellement féroces que ça fonctionne et qu'on ne peut que tourner les pages malgré un malaise qui va grandissant et plombe quelque peu le moral du lecteur. Heureusement que je suis un homme, je pense que j'ai pu plus facilement me détacher des nouvelles même si le rôle qui nous y est réservé n'est pas des plus rassurant: le père incestueux, le père qui veut séparer la fille et la mère, le paternel faible qui laisse faire...

La lecture est cependant aisée, le style d'écriture de Claire Castillon est limpide et brut. Les phrases sont courtes et enlevées. Elle ne laisse que peu de place à la description et aux pauses, elle envoie du bois et cloue littéralement le lecteur à son siège. Je n'ai mis qu'à peine deux heures pour lire ce recueil et j'en suis ressorti à la fois content d'avoir vécu une expérience hors du commun mais aussi un peu cafardeux de part les thèmes abordés et l'amertume profonde qu'il laisse une fois lu.

Étrange sensation donc que cette lecture que vous pouvez tenter si vous avez le cœur et l'âme bien accrochés!

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mardi 24 juin 2014

"Pèlerins des ténèbres" de Serge Brussolo

pélerins des ténèbresL'histoire: Enfermé dans une cage en fer, dans les oubliettes d'une abbaye, un moine dément raconte que le pèlerinage dont il avait la charge s'est terminé en enfer. Le diable, affirme-t-il, a emporté tous ceux qui l'accompagnaient. Que se passe-t-il en réalité dans les montagnes où serpente l'interminable route menant aux reliques de saint Gaudémon, martyr jadis supplicié par Caligula, l'empereur fou? Une chose est sûre, beaucoup de gens disparaissent et les sommets semblent habités par des créatures de légende qui ont fait des pèlerins leur gibier quotidien.
Quel secret, quel complot hérétique tente-t-on de dissimuler sous le masque de la superstition? Marion, la jeune tailleuse d'ex-voto, sera-t-elle plus chanceuse que ceux qui l'ont précédée sur les chemins du mystère... ou succombera-t-elle, à son tour, aux sortilèges du pèlerinage maudit?

La critique de Mr K: Je savais Serge Brussolo prolifique et touche à tout. Jusqu'à maintenant, je ne l'avais pratiqué que dans le genre policier et polar. L'occasion s'est présentée (une fois de plus chez l'abbé) de le découvrir mais cette fois-ci dans un univers médiéval, dans "Pélerins des ténèbres", et même si on change d'époque, on retrouve tout même le genre policier mâtiné ici de fantastique. Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour en venir à bout, voici mon compte rendu de lecture du jour.

Qu'a pu bien voir frère Guillaume pour revenir dans un tel état dans la vallée? Ce jeune moine parti en pèlerinage redescend de la montagne totalement déphasé quasiment possédé. Sa congrégation est effrayée et ne sait que faire face à une telle attitude. Il faut envoyer quelqu'un enquêter pour savoir ce qui s'est réellement passé là haut, il leur faut quelqu'un de confiance et qu'on ne soupçonnerait pas. Leur choix se porte sur Marion, une jeune ymagiaire douée mais frustrée car il n'est pas de bon ton à cette époque d'être une artiste douée et femme. Profitant de cette occasion inespérée d'échapper à un sort peu enviable (elle est promise à un homme des plus repoussant et veule), elle saute sur l'occasion et débute pour elle un pèlerinage qui la mettra aux prises avec d'étranges événements et plus encore avec elle-même. Au fil de son ascension, les questions se pressent de plus en plus autour d'elle et les tensions naissent, on sent bien que tout va basculer.

Comme à son habitude, Brussolo ne se perd pas en détails et peaufine ses personnages au fil des événements. L'action se déroule sans temps morts, sans pour autant sacrifier le fond. On s'attache très vite à l'héroïne même si je dois avouer que l'on y croit peu, surtout quand on connait les us et coutumes en vigueur au Moyen-Age (une femme du peuple rebelle que l'on laisse s'exprimer me paraît peu vraisemblable). Par contre, j'ai apprécié la manière d'aborder le rapport au sacré du simple peuple. La différence entre religion et superstition est bien mince, et au détour de menus détours de la trame principale, on peut se faire une idée bien précise des réactions de l'époque. Ainsi certains passages sont assez éprouvants entre fausses accusations de sorcellerie, références au pêché originel et soumission de la femme à l'homme, et l'action menée par l'inquisition. Et oui, on aborde pas mal de thèmes plutôt sérieux et réflectifs dans ce polar médiéval. J'ai aussi particulièrement apprécié les passages sur le martyr de saint Gaudémon (une mort bien atroce) et sur le culte des saints qui est ici très bien cerné et utilisé pour nous décrire les pèlerinage nombreux qui ponctuaient la vie des hommes et femmes de l'époque.

L'ambiance est très bien menée avec une montée en pression constante même si le dernier acte m'a paru quelques peu convenu et finalement plat. Ce n'est pas pour autant un ratage total car tout se tient et quand on se remémore l'intégralité des aventures de Marion, le dénouement est logique au détriment de la flamboyance que l'on pouvait espérer. L'héroïne n'est cependant pas au bout de ses surprises et changera irrémédiablement, mettant en balance sa vie, sa raison et même sa foi.

L'écriture de Brussolo est toujours aussi agréable, le style est léger mais non dénué de nuance et d'apports théoriques sur le lexique moyen-âgeux. Bien que peu développées, les descriptions sont évocatrices à souhait et les passages plus tendus sont remarquablement narrés mêlant naturalisme et impressionnisme latent lors de certaines apparitions des plus étranges.

Au final, on obtient ici un roman bien sympathique mais pour autant pas inoubliable, la faute sans doute à une trame sans réelle surprise mais cependant très bien maîtrisée, ne laissant aucune place à l'incohérence et l'anachronisme. Un petit plaisir vite lu, vite oublié que l'on peut tenter si l'on veut passer un agréable moment.

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé du même auteur:
- "Le Syndrome du scaphandrier"
- "Bunker"
- "Les Emmurés"

- "Avis de tempête"
- "La Main froide"

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vendredi 20 juin 2014

"La Madone au manteau de fourrure" de Sabahattin Ali

couv madonne

L'histoire: À la fin de la Première Guerre mondiale, le père de Raif Efendi, producteur de savon, l'envoie à Berlin pour y apprendre le métier.
Le jeune Turc s'éprend de l'image d'une femme, celle d'une certaine Maria Puder dont il admire l'autoportrait au cours d'une exposition, un tableau intitulé La Madone au manteau de fourrure en raison de la ressemblance avec la Madonna d'Andreas del Sarto.
Fasciné par sa beauté et son port de reine, il tombe fou amoureux de Maria sans jamais l'avoir vue.
Quelques jours avant sa mort, il apprend la vérité sur le sort de sa "madone"...

La critique de Mr K: Voici le compte-rendu de ma première lecture tirée du superbe lot de livres déniché à prix plus que modique lors d'une razzia récente (du moins au moment où j'écris cette chronique). C'est la quatrième de couverture de "La Madone au manteau de fourrure" qui m'a attiré l'œil présentant une histoire d'amour qui paraissait fortement teintée de romantisme. Je ne connaissais pas du tout l'auteur avant de lire cet ouvrage, ce fut une très belle découverte comme vous allez pouvoir le lire.

Le narrateur après une expérience malheureuse dans un poste de banquier trouve un nouveau travail grâce à une ancienne relation. Il va se retrouver dans une autre entreprise commerciale où il va partager son bureau avec un certain Raif Efendi. Mais peu à peu, ce dernier ne vient plus au bureau de façon régulière, bientôt il se fait même rare. Un lien d'amitié ténu s'est tissé entre eux et le narrateur va souvent au chevet de son ami qui semble souffrir d'une étrange maladie et ceci dans l'indifférence totale de sa famille. Un jour, il met la main sur un carnet intime relatant la jeunesse de Raif Efendi, ce dernier lui permet de le lire à la condition de le brûler immédiatement le lendemain.

Commence alors pour le narrateur et le lecteur une plongée immersive à souhait dans le Berlin des années 30. Peu ou pas de références directes au régime hitlérien, on suit simplement la vie au quotidien d'un jeune déraciné turc qui est sensé se former au métier de savonnier. En fait, le jeune homme a soif d'expériences nouvelles et s'émerveille devant cette Europe à la fois proche géographiquement de son pays d'origine et lointaine de part ses mœurs. Le grand choc de sa vie va intervenir un matin par hasard quand il se promène dans une exposition picturale sur les nouveaux maîtres de la peinture. Il tombe nez à nez avec un autoportrait saisissant qui provoque chez lui un choc émotionnel à nul autre pareil: il tombe raide dingue amoureux de cette Maria Punder. Il va finir par la rencontrer et ils vont entamer une relation particulière entre compromis, amitié, amour platonique et élans amoureux irrépressibles. Il plane au dessus d'eux une sorte de fatum insidieux qui va finir par frapper dans les ultimes pages du roman.

Ce roman de 200 pages est une petite merveille de concision et de justesse. Sa grande force réside dans le caractère et l'interaction qu'il existe entre les deux personnages principaux. Ciselés à souhait, on s'attache à eux presque immédiatement et même si parfois, certaines de leurs réactions peuvent agacer ou surprendre, c'est toutes les nuances des relations amoureuses qui sont abordées ici. D'un côté, vous avez un jeune turc un peu déphasé par rapport au lieu où il se trouve, timide et d'une grande sensibilité qui est profondément épris d'une femme qui le fascine et qu'il désire ardemment. De l'autre, vous avez Maria, une femme artiste qui ne fait plus confiance aux hommes et semble apprécier pour la première fois la compagnie d'un des leurs, le trouvant non intéressé et compréhensif comme aucun autre, cependant elle semble elle aussi taraudée par le désir ou du moins à quelque chose qui lui ressemble fortement. Entre ces deux là, un lien incroyable semble prêt à éclore au fil de leurs rendez-vous, repas au restaurants et autres promenades. La valse des sentiments s'engage très vite mais nul ne peut deviner à l'avance où elle va les conduire. Le lecteur ressent ce trouble, les doutes qui l'accompagnent et l'indécision qui règne en maître entre ces deux êtres esseulés. La catharsis fonctionne à plein régime et on est ballotté à merveille par un auteur diablement efficace.

En effet, ce roman est d'une rare beauté littéraire. L'écriture de Sabahattin Ali est d'un raffinement et d'une élégance rare, cela se ressent dans sa syntaxe et dans le vocabulaire employé. Le dépaysement est total dans la forme et renforce le caractère unique de cet ouvrage. N'allez pas croire que le lecture est exigeante et difficile. Bien au contraire, tout semble naturel et aller de soi, l'écriture sert à merveille le souffle romantique de cette histoire et l'on ne peut que se laisser porter par les vents de l'espoir qui soufflent dans ces pages. On en vient donc bien à bout et lorsque l'on referme cet ouvrage, on prend conscience d'avoir lu un petit bijou oriental.

Laissez-vous tenter, vous ne le regretterez pas!

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