mercredi 3 juin 2015

"La Ligue des gentlemen extraordinaires" de Alan Moore et Kevin O'Neill

666

L'histoire: Londres, 1898. L'ère victorienne vit ses dernières années et le XXe siècle se profile. À cette époque de grands bouleversements, les champions sont plus que jamais nécessaires. Allan Quatermain, Mina Murray, le capitaine Nemo, le Dr Henry Jekyll, Edward Hyde et Hawley Griffin forment la Ligue des Gentlemen extraordinaires. Ces justiciers sont les seuls à pouvoir contrer la menace mortelle qui pèse sur Londres, la Grande-Bretagne, et la planète entière !

La critique de Mr K: On ne présente plus Alan Moore, un des plus grands scénaristes de BD de notre époque avec à son actif notamment le classique V pour Vendetta ou encore plus récemment le Néonomicon. C'est encore le hasard qui me mit sur le chemin de ces deux volumes à la réputation flatteuse et à l'adaptation cinématographique catastrophique (mais mon Dieu qu'est-ce que Sean Connery est allé faire dans cette galère!) . Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour rentrer dans l'univers peu commun de ces aventures échevelées au sein de l'Angleterre victorienne. Accrochez vos ceintures, le voyage se promet d'être dantesque!

087_-_League

L'État anglais face aux grandes menaces a de tout temps créé des ligues de champions, de justiciers pour combattre le crime organisé et les menaces d'outre-monde. En début de volume, on retrouve Mina Harker (au cou mystérieusement recouvert d'un foulard) contactée par un certain M. Bond qui lui enjoint de partir au Caire pour retrouver Alan Quatermain, un aventurier légendaire qui s'est perdu dans les fumées d'opium. Au fil des pages, nous allons aussi faire la connaissance de Némo (un capitaine de sous-marin des plus ombrageux), de l'homme invisible qui s'avère être un incorrigible pervers et du docteur Jeckyll qui a de sérieux soucis de dédoublement de personnalité. Une fois réunis (et ce n'est pas de tout repos croyez moi), l'enquête peut commencer. Il se trame de drôles de choses à Chinatown et quelqu'un tire les ficelles depuis les plus hauts sommets de l'État. Le deuxième volume mettra nos héros aux prises avec une invasion extra-terrestre qui n'est pas sans rappeler celle dépeinte dans La Guerre des mondes de Wells.

1

Belle réussite que cette mini saga avec de l'aventure avec un grand A et des personnages attachants. Ils vont en effet en voir de toutes les couleurs dans cette Angleterre du XIXème siècle très bien retranscrite. Ainsi les mœurs sont bien différents comme en témoigne le statut de femme dévoyée que porte Mina car elle est divorcée ou encore les rapports entre les différentes classes sociales entre condescendance et mépris. On voyage beaucoup aussi avec un passage au Caire et sous la mer en compagnie de l'énigmatique Némo. Pour une BD de divertissement pur, je trouve que les personnages sont assez fouillés et chacun a son petit fil rouge personnel qui pousse le lecteur dans sa lecture pour connaître le fin mot de l'histoire.

2

Le côté jubilatoire intervient dans le principe même de cette ligue qui ne comprend que des personnages légendaires ou inscrits dans le patrimoine culturel européen du XIXème siècle: l'homme invisible, le docteur Jekyll et son double Hyde terriblement impressionnant dans cette version, Némo (un de mes personnages préférés toute littérature confondue), Mina Harker toute droite sortie du fabuleux Dracula de Bram Stocker sans oublier ensuite dans le récit les Moriarty, Fu Manchu et d'autres que je vous laisse découvrir par vous-même. Divertissante, cette BD est chargée culturellement et Moore se plaît à croiser les destins, modifier l'Histoire pour nous fournir une uchronie virevoltante et parfois intimiste car les personnages sont aussi exposés dans leur vie plus personnelle (j'ai adoré ainsi la relation complexe qui se tisse entre Quatermain et Harker).

2

Le scénario est donc béton, maîtrisé de bout en bout avec une fin ouverte qui ne demande qu'à être poursuivie. Les dessins sont au diapason, dynamiques et colorés, ils mettent bien en valeur l'époque, les personnages et les scènes dites d'action. En bonus en fin de chaque volume, on retrouve pèle mêle des illustrations inédites, des jeux, une nouvelle "stupéfiante" de Moore racontant un voyage intérieur de Quatermain après une prise de drogue et même un almanach recensant les lieux magiques du globe (bel exercice de style mêlant lieux réels, localités imaginaires et légendes du crû). Ces ajouts apportent une plus value non négligeable à une entreprise d'une beauté et d'une profondeur vraiment intéressante et fascinante.

Vous l'avez compris, ce diptyque saura séduire les amateurs d'aventure décomplexée et de références culturelles savoureuses. Un must pour moi en tout cas!


lundi 1 juin 2015

"Les Dames blanches" de Pierre Bordage

52374

L'histoire: Une étrange bulle blanche d’une cinquantaine de mètres de diamètre est découverte un jour dans une bourgade de l’ouest de la France. Elle attire et capture Léo, trois ans, le fils d’Élodie. D’autres bulles apparaissent, grossissent, et l’humanité échoue à les détruire. Leur activité magnétique de plus en plus importante perturbe les réseaux électriques et numériques, entraînant une régression technologique sans précédent. Seule l’"absorption" de jeunes enfants semble ralentir leur expansion… La peur de disparaître poussera-t-elle l’humanité à promulguer la loi d’Isaac ? Mais peut-on élever un enfant en sachant qu’il vous sera arraché à ses trois ans ? Camille, qui a elle-même perdu un fils, et son ami Basile, d’origine malienne – ufologue de son état – vont essayer de percer le mystère des dames blanches afin d’éviter le retour à la barbarie.

La critique de Mr K: Aaaaah Pierre Bordage! C'est un de mes chouchous! Il n'y a pas beaucoup de ses ouvrages qui ne me sont pas passés entre les mains. Que de souvenirs de lectures! Quel talent pour planter une situation, des personnages, une histoire qui dépasse souvent la sphère intimiste pour tâter l'universalité! C'est un des maîtres de la SF "à la française" et ce n'est pas son dernier né qui va me contredire avec un savant mélange de prospective et d'humanité dont le vendéen a le secret.

De mystérieuses bulles blanches - bientôt surnommées les Dames blanches - apparaissent sur Terre à divers endroits du globe. Très vite, on signale des disparitions de jeunes enfants (tous âgés de moins de 4 ans) qui semblent avoir été attirés par une force étrangère et "avalés" par ces objets non identifiés. Face à l'inexplicable, les hommes - comme toujours - vont mal réagir, les autorités voyant un ennemi dans ce qu'ils ne comprennent pas, le temps passe et les mesures prises sont de plus en plus extrémistes. On va suivre de chapitre en chapitre des personnes directement concernées par ce phénomène: des parents éplorés, des militaires / miliciens, de simples citoyens lambda… chacun ayant été touché à son niveau par ces apparitions / disparitions et par les mesures politiques mises en place.

Chaque chapitre porte le nom d'un personnage tantôt principal tantôt secondaire. On avance donc par bonds successifs dans notre lecture: des bonds géographiques (on suit deux à trois trames principales) et des bonds historiques (il se passe parfois des mois voir des années entre deux chapitres). Par une simple phrase ou une allusion à peine voilée, nous assistons impuissants à l'évolution d'un monde terrorisé face à l'inconnu. Des lois d'exceptions sont prises et la démocratie recule, la vie des personnages changent du tout au tout comme leur situation personnelle (dépression, mariage, parentalité, séparation…). Le rythme est rapide, les années défilent de page en page et peu à peu face à la radicalisation des autorités, tout espoir semble quitter un monde en perdition dont les Dames blanches sont les principales observatrices et actrices avec des disparitions qui continuent de s'égrener. La fuite en avant est alors inévitable et le lecteur impuissant ne peut qu'assister à la déchéance du monde et des sociétés humaines.

En 377 pages et 41 chapitres, Pierre Bordage réussit le tour de force de nous conter une grande histoire d'anticipation. Le monde qui y est décrit est le nôtre et ce qu'il pourrait devenir si nous étions confrontés aux mêmes événements. Pas de quoi être optimiste quand on constate déjà les méfaits dont nous pouvons nous rendre responsables aujourd'hui. Déclarées ennemies de l'humanité, les boules blanches vont être au centre de toutes les décisions (permettant au passage de calmer tous les conflits en cours) et vont pousser la morale d'état dans ses retranchements et même en dehors de tout sens commun. Des décisions iniques sont prises et imposées, et c'est le cœur gros que le lecteur poursuit sa lecture dans un monde qui s'enfonce dans les enfers (je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler mais on touche ici à des choses tabous entre toutes). Tout est accentué notamment par les différents points de vue adoptés au travers des différents personnages que nous suivons. Nous sommes bien peu de choses face à ceux qui nous gouvernent, que vaut la douleur d'une mère / d'un proche face à la raison d'État qui par définition n'a pas tort (du moins dans son esprit). Des passages sont vraiment rudes et le lecteur est pris à la gorge par des sentiments violents d'injustice et de colère. La tension va crescendo et on se demande bien comment tout cela va finir. Pour ma part, j'ai commencé à deviner où l'auteur voulait nous emmener à mi parcours, au détour d'un chapitre tout bonnement effrayant relatant les premières mesures prises par les différents gouvernements pour essayer de découvrir d'éventuelles faiblesses aux mystérieuses visiteuses venues d'ailleurs.

Je me suis beaucoup attaché à certains personnages, ce qui m'a été fatal car leurs vies sont décortiquées devant nous et l'auteur ne leur fait pas de cadeaux entre des mères dont l'enfant disparaît, des pères fous de chagrin tombant dans l'alcoolisme, des membres de la même famille qui ne se parlent pas, des trahisons entre amis, des résistants humanistes recherchés et persécutés par un nouvel ordre totalitaire... autant de trajectoires brisées qui font écho aux combats qui ont pu être menés (notamment durant la Seconde Guerre mondiale ou dans des conflits plus localisés, je pense notamment au commandant Massoud en Afghanistan contre les Talibans) ou ceux qui nous attendent dans les décennies à venir (et il y a de quoi faire!). Par moment, des lueurs d'espoir apparaissent portées par une minorité (je pense notamment à Basile, un ufologue à la philosophie humaniste qui m'a profondément touché ou aux nouvelles générations n'ayant pas connu la Terre avant les Dames blanches), cela remet du baume au coeur dans un récit tout de même fortement teinté de pessimisme quant à la capacité des hommes à apprendre de leurs erreurs.

On retrouve dans ce roman toutes les forces narratives de Bordage déjà évoquées en début de chronique, la lecture est une fois de plus un bonheur de tous les instants et l'on retrouve cette écriture accessible et évocatrice qui a fait mon bonheur sur les milliers de pages que j'ai pu lire de cet auteur. On retrouve aussi son goût pour les mythes qui ont jalonné l'évolution humaine, les Dames blanches étant peut-être la prochaine étape. A travers cette constellation de destins, il nous parle de l'homme dans ce qu'il y a de plus fragile, de plus attachant mais aussi de plus désespérant.

Un grand et beau livre de SF.

Autres Bordage chroniqués par mes soins au Capharnaüm éclairé:
- Wang
- Abzalon
- Orcheron
- Les derniers hommes
- Ceux qui sauront
- Porteurs d'âmes
- L'Evangile du Serpent
- Griots célestes
- Dernières nouvelles de la Terre
- Nouvelle vie et autres récits
- Graine d'immortels

Posté par Mr K à 18:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
vendredi 29 mai 2015

"Les Neuf dragons" de Michael Connelly

michael-connelly-les-9-dragons

L'histoire: Harry Bosch, dépêché sur une affaire de meurtre dans le quartier chinois de L.A., soupçonne des activités de racket des triades locales. Préoccupé par l'enquête, il n'a pas regardé le message vidéo envoyé par Maddie, sa fille de 13 ans qui vit à Hong Kong. Vision d'horreur: elle est otage des triades. Harry pensait pouvoir tout affronter, mais sa fille est son point faible… et les caïds le savent!

La critique de Mr K: Cela faisait un peu plus de deux ans que je n'avais pas lu de Connelly et plus spécialement une aventure d'Harry Bosch, un de mes inspecteurs favoris avec le personnage d'Adamsberg de Fred Vargas et l'écossais Rebus de Ian Ranking. Long time no see certes, mais il faut dire que la bibliographie de cet auteur américain n'est pas inépuisable et qu'avec celui-ci j'en suis à mon 14ème de la série. Un hasard heureux a voulu une fois de plus que je tombe sur Les Neuf dragons qui manquait à ma collection. Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour entamer ma lecture…

C'est avec grand plaisir que l'on retrouve Harry aux prises avec un meurtre d'un vieux boutiquier chinois. Après les premières constatations et le visionnage d'heures entières de bandes vidéo, la piste du racket organisé saute aux yeux et dans ce domaine les triades chinoises ne sont jamais très loin dans ce quartier de la Cité des Anges. L'étau se resserre sur un putatif coupable… C'est alors que la fille de Bosch est enlevée à Hong Kong, lieu de villégiature de son ex femme devenue joueuse de poker professionnelle dans un grand casino de la voisine Macao. Ni une ni deux, le policier s'envole pour l'Asie pour retrouver sa fille. Il en est certain, elle est toujours vivante! C'est le début d'une course poursuite éprouvante qui ne verra son déroulement que dans les ultimes pages de cet ouvrage.

La première partie de ce roman est classique et s'inscrit dans la tradition des opus précédents. On suit pas à pas l'enquête d'Harry. Ce dernier a un nouveau partenaire (Ignacio) qui se révèle traumatisé par une balle qu'il a pris lors d'une arrestation. Il en fait donc le moins possible et la tension est palpable avec Harry qui vit littéralement pour son métier qu'il considère comme sa passion, la mission de sa vie. Par contre, le chef a changé et apporte son soutien à son inspecteur remuant. Comme à son habitude, Connelly étale avec délice tous les détails de l'avancement de l'enquête: les premières constatations, l'autopsie, l'étude des projections de sang (pas de Dexter pour autant!) et c'est vraiment pas à pas qu'on progresse, au rythme des enquêteurs. Il y a moins de moments de pause avec Harry dans sa maison surplombant la vallée, moins d'atermoiements sur ses états d'âmes. Il faut dire qu'il subit moins de pression de la part de sa hiérarchie que dans les récits précédents.

C'est sans compter l'enlèvement de sa fille qui survient un peu avant la moitié du livre. Pétage de plomb, décisions rapides à prendre, toutes ses certitudes s'effondrent et il va devoir rechercher l'être cher dans une ville qu'il connaît très mal et où il va se retrouver confronter à Eléanore, son ex qu'il n'a cessé d'aimer et qui a refait sa vie à l'autre bout du monde. Il a cependant besoin d'elle car même s'il est déjà venu à Hong Kong pour voir sa fille Madeline, la barrière de la langue et sa méconnaissance des lieux jouent contre lui. Beaucoup plus pressant, la deuxième partie de ce roman virevolte entre vieilles rancœurs et non-dits et course contre la montre dans la métropole asiatique fourmillante de vie. C'est l'occasion pour Connelly d'étaler sa science de la description et ses grandes qualités pour créer une ambiance. C'est bien simple, on s'y croirait! La lecture se révèle toujours aussi facile et addictive. Et pourtant…

J'ai été en effet quelque peu déçu par cet opus. Tout d'abord, même si on se prend au jeu, j'ai trouvé l'histoire et ses rebondissements plutôt classiques et sans surprise, une première avec cet auteur. La montée de l'intrigue et la pression qui l'accompagne même s'ils sont bien rendus ne m'ont pas autant captivé que d'autres ouvrages de référence de cet auteur. On tombe un peu dans le banal. Et puis, il y a quelques éléments qui ne tiennent pas debout, des motivations peu crédibles et des actions qui semblent impossible à réaliser et qui restent sans explication plausible. Là encore, Connelly m'avait habitué à mieux. Je rejoins donc ici les réserves que j'ai pu lire ici ou là dans certaines chroniques du web.

Pour autant, on passe un bon moment et c'est toujours une joie de retrouver Harry et ses démons. Espérons que dans ses prochaines aventures, Connelly retrouve toute sa maestria et revienne à ce qu'il sait le mieux faire: des livres addictifs et profonds qui nous interrogent sur l'humain et le monde qui l'entoure. Ce serait dommage de gâcher la destinée d'un personnage aussi attachant qu'Harry Bosch.

Autres romans de Connelly chroniqués sur le blog:
- Les Egouts de Los Angeles
- La Glace noire
- La Blonde en béton
- Le Dernier coyote
- L'Oiseau des ténèbres
- Wonderland avenue
- Echo park
- A genoux
- Créance de sang
- Le Poète
- L'Envol des anges
- Los Angeles river
- Lumière morte

 

Posté par Mr K à 19:51 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,
jeudi 28 mai 2015

"Je suis un Lebowski, tu es un Lebowski" de Bill Green, Ben Peskoe, Will Russell et Scott Shuffitt

couv

Le contenu: Que peut-il bien y avoir dans The Big Lebowski qui suscite autant d’intérêt et d’affection ? Eh bien, Dude, on n’en sait strictement rien. Pour quelques uns, The Big Lebowski est juste un divertissant pastiche du film noir des années 50. Pour la plupart, il est LE FILM culte des années 90. Un phénomène quasi-religieux qui élève l’art de ne rien faire au rang de dogme fondamental, et dont les répliques loufoques servent aujourd’hui de nourriture spirituelle à des milliers de fans (Achievers).

La critique de Mr K: Chronique d'un beau cadeau d'anniversaire aujourd'hui avec ce mook (contraction de magazine et de livre) consacré à mon film culte, celui que j'ai déjà vu un nombre incalculable de fois, celui dont le héros est à mes yeux l'incarnation de l'attitude à conserver dans ce monde de cris et de larmes: The Big Lebowski des frères Coen. Écrit par des fans fous-furieux, cet ouvrage fait la part belle aux révélations, anecdotes et interviews sans parler des activités et événements que les auteurs ont crée autour de leur film fétiche.

Dès le départ, le fan que je suis est gâté avec une préface du Dude lui-même alias Jeff Bridges qui s'étonne encore que le film n'ait pas eu plus de succès lors de sa sortie. Il est vrai que la reconnaissance viendra surtout avec la vente en DVD qui explosera tous les scores. Il reste fier de son personnage et n'hésite pas à affirmer qu'il est l'un de ses rôles préférés (pour info, je le trouve aussi excellent dans Fisher King de Gilliam, film méconnu et pourtant éblouissant). Les auteurs prennent ensuite la parole pour confier au lecteur leurs objectifs et leur amour immodéré de Achievers (nom officiel des fans du film) envers le film.

Commence alors un premier chapitre consacré à l'interview de nombreux acteurs du film qui ont bien voulu répondre aux questions des auteurs. On retrouve à chaque fois les mêmes questions autour du succès du film, du véritable culte qu'il peut inspirer et au détour des réponses, les acteurs expriment leur joie d'avoir participé à cette aventure et nous livrent parfois des anecdotes de tournage (mention spécial à John Goodman démolissant une voiture de luxe en pleine nuit sans savoir que tout le quartier est au courant et qui flippe à l'idée de tourner la fameuse scène). Ils parlent aussi bowling, tapis, russe blanc et tous les éléments marquants du film comme le leurre de linge sale, de la copie du p'tit Larry (tiré d'une histoire vraie!), du furet dans la baignoire et tout un tas d'autres aspects. Quoi??? Vous ne comprenez rien, vous n'avez jamais vu ce film… Honte à vous!

229

Le chapitre 2 fait alors très fort avec les sources d’inspiration du film. Là où on prend ce métrage comme un amoncellement de délires plus stranges les uns que les autres, on se trompe! Beaucoup de faits ont inspiré le film des frères Coen! Le Dude existe vraiment et est une connaissance des réalisateurs, idem pour Walter le meilleur ami monomaniaque du Vietnam, le petit Larry a vraiment égaré sa copie dans une voiture volée, le tapis de Peter Exline harmonisait vraiment bien sa pièce et j'en passe des vertes et des pas mûres. Le grand talent des deux frères est d'avoir réussi à constituer à partir d'un fatras d'idées un scénario original, bien conçu et dans lequel on découvre de nouveaux aspects à chaque visionnage. C'est un régal de voir comment le film a été écrit / pensé et ceci à travers les yeux non pas d'un attaché de presse ou un critique de cinéma classique mais par ceux de fans inconditionnels. Le ton est beaucoup plus léger mais non dénué de finesse et d'analyse.

Dans les troisième et quatrième partie, les auteurs nous livrent une réflexion sur le film, ses tenants et ses aboutissants. Il y a des choses plutôt convenues et d'autres plus farfelues et intéressantes. On rencontre ensuite à travers des portraits croisés sept achievers répartis dans le monde entier. C'est l'occasion de vérifier l'engouement suscité par le film et de constater qu'on a beau être d'origines différentes, on peut ressentir les mêmes émotions, aimer les mêmes situations et personnages. Ce qui cloue le bec aux sempiternels clichés des différences irréconciliables entre cultures et origines. C'est l'effet Dude! On enchaîne ensuite sur un chapitre consacré au Lebowski Fest (JE VEUX Y ALLER!) qui se tient chaque année aux states et où les achievers se retrouvent pour regarder le film sur écran géant, jouer au bowling, discuter, concourir avec des déguisements… L'ambiance a l'air vraiment sympa, un peu comme quand on va voir The Rocky Horror Picture Show au Studio Galande à Paris le premier samedi du mois. Un authentique plaisir intellectuel et récréatif à souhait. L'ouvrage se termine par un ensemble de quizz et autres jeux autour du Dude et de son entourage. C'est fun, bien réalisé et bien divertissant.

131073BigLebowski1

De manière général, ce livre est une belle pièce mélangeant photos, citations décalées et textes rédigés avec amour et humour. Pour le fan que je suis, ce livre m'a comblé. On est loin de l'auto-promotion, les Coen sont d'ailleurs les grands absents de l'ouvrage, ils refusent catégoriquement de parler de leurs films après leur sortie au cinéma. Mais leur esprit est parmi les pages de ce livre décidément attachant, drôle et très pointu. Tout amateur du Dude se doit de l'avoir lu!

Posté par Mr K à 18:44 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,
mercredi 27 mai 2015

"Notre Dame de Paris" de Victor Hugo, illustré par Benjamin Lacombe

notre dame de paris couv'

L'histoire : Dans le Paris du XVe siècle, une jeune et superbe gitane appelée Esméralda danse sur le parvis de Notre Dame. Sa beauté bouleverse l’archidiacre de Notre-Dame, Claude Frollo, qui tente de l'enlever avec l'aide de son sonneur de cloches, le malformé Quasimodo. Esmeralda est sauvée par une escouade d’archers, commandée par le capitaine de la garde Phoebus de Châteaupers...

La critique Nelfesque : Mr K m'avait offert cette superbe édition de "Notre Dame de Paris" de Victor Hugo illustrée par Benjamin Lacombe à sa sortie en librairie. Autant dire que ce roman est resté longtemps dans ma PAL tant j'avais peur de m'attaquer à ce monument de la littérature. Seul le talent de Benjamin pouvait me faire passer le cap et je peux annoncer fièrement que ça y est, moi aussi, j'ai lu "Notre Dame de Paris" (et je n'ai pas fait que regarder la comédie musicale (ceci dit très fidèle à l'oeuvre originelle) !).

notre dame

Tout le monde connaît les grandes lignes de ce classique. Quasimodo et Esméralda font partie de notre culture française. Tant que l'on n'a pas lu le livre, on connaît moins les tenants et les aboutissants de l'intrigue. Esméralda est une orpheline élevée par les "étrangers" pauvres et parias qui inondent les rues de Paris au XVème siècle. Belle, jeune et insouciante, elle est au centre des regards et objet de désir pour Quasimodo, sonneurs de cloches de Notre Dame, Frollo, archidiacre, et Phoebus, capitaine de la garde. Ces personnages ci sont les principaux de l'histoire mais ils sont loin d'être les seuls. Il y a le petit frère de Frollo, Jehan, un gamin décérébré que j'ai détesté tout du long, la mère d'Esméralda au destin brisé qui rajoute une couche dramatique à l'ensemble déjà bien chargé, Gringoire, homme de lettres, qui est un peu le fil rouge du roman et est présent dans bon nombre de scènes importantes. Autour d'eux, encore moults hommes importants et une profusion de nobles de l'époque avec lesquels je me suis perdue. Certains passages fastidieux à base "d'untel fils d'untel, cousin de trucmuche, grand homme du quartier machin, lequel avait été sauvé par la loyauté de bidule, fils de ... (sur 3 pages)" ont failli avoir raison de moi. J'avais l'impression de lire des passages de la Bible et j'avoue avoir sauté une brassée de lignes à ce moment là. C'est précisément cela qui me faisait peur avant ma lecture, un roman écrit en 1831 comportant forcément des passages assommants pour un lecteur du XXIème siècle.

notre dame 1

Et oui, j'ose dire que "Notre Dame de Paris" ne m'a pas complètement séduite, au risque de me faire lyncher par des hordes de littéraires sanguinaires (bisous les copains !). Pas complètement séduite donc mais grandement tout de même. Après avoir commencé mon avis par ce qui m'a déplu, place maintenant aux louanges.

"Notre Dame de Paris" est un roman passionnant avec des personnages à la psychologie fouillée et au passé tragique. Tragédie qui va se poursuivre jusqu'à une issue fatale où les larmes ont du mal à être retenues. On a beau connaître l'histoire, la plume de Victor Hugo et la force des mots employés feraient ployer le plus bourru des lecteurs. J'ai particulièrement aimé cet aspect ci du roman qui m'en a appris beaucoup sur l'enfance de chacun et sur leurs cheminements de pensée.

notre dame 3

Les descriptions sont nombreuses et précises. Certains diront trop et sauteront aussi ici quelques paragraphes. Des chapitres entiers sont consacrés à la description de la Cathédrale et à celle de Paris. Par le menu, vous saurez bientôt tout de la génèse de chaque quartier parisien. Pour avoir fait des études d'Architecture à Paris, ceci ne m'a pas déplu, au contraire, mais ce ne sera pas le cas de tout le monde je pense. De mon côté, j'ai trouvé ces moments de descriptions très instructifs et j'irai même jusqu'à dire qu'il contribue à la compréhension de l'ensemble. Ainsi, le lecteur appréhende mieux le Paris du XVème siècle, s'en fait une image plus claire aussi bien d'un point de vue architectural et urbanistique que d'un point de vue sociétal.

notre dame 2

Les illustrations de Benjamin Lacombe soulignent parfaitement le texte. Par petites touches, il accompagne le lecteur et nous offre sa vision du classique de Victor Hugo. Cet illustrateur a un style qui colle parfaitement à l'histoire de "Notre Dame de Paris" et découvrir ses illustrations au fil des pages nous aide à poursuivre notre lecture dans les moments difficiles et nous laisse songeurs dans les moments douloureux. Une certaine mélancolie se dégage de son trait et du choix de ses couleurs. Ce n'est pas très joyeux mais les illustrations sont tout à fait en accord avec les mots de ce grand classique.

Vous l'aurez compris, malgré des passages un peu rudes, j'ai été happée par ce roman que j'ai lu avec beaucoup de plaisir. Une histoire forte, des personnages complexes et une fin funeste : "Notre Dame de Paris" est effectivement un roman à lire au moins une fois dans sa vie. Je vous encourage à sauter le pas si vous ne l'avez pas encore lu. Vous n'en ressortirez que grandis !

classiqueJ'ai lu ce livre dans le cadre du challenge "Destockage de PAL en duo" avec ma copinaute faurelix.


lundi 25 mai 2015

"Le Paradis des animaux" de David James Poissant

9782226317209g

L'histoire: Aussi fou que deux hommes prêts à tout pour sauver un alligator, aussi tendre qu’un père essayant de se racheter auprès de son fils, Le paradis des animaux donne vie à un univers riche et émouvant. On y croise des arnaqueurs pleins d’illusions, de charmants dépravés et de jeunes amants égarés. Criants de vérité et terriblement attachants, ces personnages sont tous au bord du précipice. Sauter dans le vide ou détourner le regard: telle est la question.

La critique de Mr K: Aujourd'hui, petite incursion dans la collection Terres d'Amérique chez Albin Michel avec ce recueil de nouvelles de David James Poissant, jeune auteur US à la réputation déjà foisonnante et déjà comparé à des grands noms comme Raymond Carver (jamais lu mais il va falloir que je me penche sur la question) et Tchekhov (lu et fortement apprécié de ma part lors de ma période littérature russe il y a une dizaine d'années). C'est donc avec une certaine impatience mêlée de frénésie que je m'attaquais à ce livre de 340 pages que j'ai littéralement dévoré, hypnotisé par des histoires courtes / percutantes et un style d'une grâce rare.

14 nouvelles composent ce recueil. David James Poissant nous invite à découvrir des individus lambda à des moments clefs de leur existence: un homme et une femme essaient de dépasser leurs difficultés après la mort de leur enfant, un homme essaie de se racheter auprès de son fils après avoir mal réagi quand il a découvert que ce dernier était gay, un homme rencontre une femme manchot et s'en amourache, une femme nous raconte son quotidien avec l'homme qu'elle aime et qui est atteint d'une maladie mentale, un homme est en compétition avec le chien du foyer dans les yeux de sa femme, deux jeunes garçons inséparables vont voir leur amitié mise à rude épreuve… j'en oublie mais on reste à chaque fois dans le domaine du cercle intime entre famille et amitié. On alterne les situations avec les nouvelles et l'auteur couvre un éventail assez large de dérives qui peuvent nous arriver, une existence humaine étant loin d'être un long fleuve tranquille.

On baigne dans la mélancolie durant toute la lecture. Cette douce tristesse existentialiste qui peut nous gagner quand le quotidien devient plus âpre, plus difficile à gérer. L'auteur fait très fort car il réussit à chaque texte à planter une situation, des personnages en très peu de mots et quelques phrases bien enlevées. L'écriture est poétique à souhait sans pour autant tergiverser. On va droit au but, sans détour et avec une fraîcheur incroyable. Les effets de style sont ici discrets et délicats, les émotions sont à fleur de peau, chaque récit nous emmenant au plus profond de la psyché des personnages auxquels on s'attache / s'intéresse quasiment immédiatement. Rien de vraiment original dans les trames évoquées, on est rarement surpris par le déroulé de ces histoire mais une immersion peu commune et vraiment prenante contribue à dépasser ce modeste défaut.

Les pages se tournent toutes seules et l'on partage tous les espoirs et peines de ces âmes au bord du gouffre. Face à des situations parfois désespérantes (2 / 3 nouvelles parlent de deuil avec brio), les choix et décisions à prendre sont difficiles et certains personnages se perdent en route. On côtoie donc beaucoup de drames, de chagrins inconsolables et les abysses de l'esprit humain confronté à la perte de l'être aimé. Il est en effet beaucoup question de ruptures et de vies brisées dans cet ensemble de nouvelles. L'écriture accompagne à merveille ses trajectoires brisées livrant des personnages complexes et proches de nous ou de nos proches.

La lecture fut donc rapide et plaisante au possible. Les textes se suivent, se complètent les uns les autres au niveau des thématiques abordées et c'est le sourire au lèvre (malgré des moments rudes) que l'on referme ce livre au charme particulier et durable. Une belle expérience que je ne peux que vous conseiller.

samedi 23 mai 2015

"Brigade des crimes imaginaires et autres histoires fantastiques et déglinguées" de Daniel Nayeri

400200_453775087997377_148005584_n

L'histoire: Et si la réalité virtuelle détrônait la vie réelle, alimentant les moindres désirs des internautes au prix d’une destruction irrémédiable? Et si une singulière brigade de flics new-yorkais était capable d’empêcher les mauvais souhaits de se produire? Et si dans une ferme étrange où sont cultivés des jouets, de terrifiants homoncules cherchaient à voler le secret de la vie? Et si la Mort elle-même était le témoin de la rencontre fatale d’une belle au bois dormant et de son prince? Naviguant dans un monde fantastique aux références multiples — Matrix, Minority report, Inception ou encore Toy Story et The Watchmen - , mettant en scène une faune étrange, ce livre inclassable et jubilatoire pousse la fiction dans ses retranchements pour explorer un monde où tout est possible… même le pire.

La critique de Mr K: Nouveau coup de poker de lecteur avec ce recueil, Brigade des crimes imaginaires et autre histoires fantastiques et déglinguées, rassemblant quatre nouvelles transgenres d'environ 90 pages chacune qui invitent à l'évasion hors norme entre SF, fantastique et même conte de fée. C'est le premier ouvrage d'un auteur plutôt apprécié outre-manche, Daniel Nayeri réfugié d'origine iranienne a été tour à tour pâtissier puis bibliothécaire. Brigades des crimes imaginaires s’inscrit dans la mouvance young-adulte mais il va à mes yeux bien au-delà du simple divertissement et propose une originalité et une fraîcheur qui fait du bien dans la masse éditoriale parfois insipide.

On commence avec la nouvelle éponyme Brigade des crimes imaginaires à l'ambiance polar-fantasy-SF! Oui oui, vous avez bien lu! Une mystérieuse organisation constituée d'êtres fantastiques (djinn, fées, gnomes et autres) pourchasse des vœux qui prennent corps. Ainsi, un jeune garçon puni de dîner par ses parents souhaite la mort de ses derniers. Son double se met alors en quête de vengeance! Nos héros vont devoir mener l'enquête, dénouer une falsification d'identité et découvrir la vérité cachée de l'existence de l'un des leurs. C'est efficace et drôle, la langue est ici alerte et délurée (Même multipliée par sept, comme on le fait avec les années de vie des chiens, la température n'aurait toujours pas été en âge de passer son permis -page 89-). Un bon moment donc, du suspens, de l'humour et l'impression de lire quelque chose qu'on n'a jamais lu auparavant. Belle petite claque!

Dans Duel à Toy farm, on suit les pas de Sunny, un épouvantail chargé de garder l’œil sur la ferme à jouets d'un mystérieux fermier invisible. L'endroit est calme et la douceur de vivre incomparable. Des champs sortent des tracteurs et des trains électriques, les poules mécaniques coursent les vers de terre et Toutou (le chien mécanique) est un compagnon en or. Et puis, il y a Dot la fille du fermier au charme et au caractère bien trempé. Tout ce petit monde va se voir bousculer par l'arrivée d'un étrange vieil homme du nom de Sobrino qui souhaite se faire embaucher. La jalousie apparaît dans le cœur de Sunny mais il va devoir bientôt affronter bien pire que ce magicien en goguette. Une menace terrible pèse sur la ferme! Là encore, l'auteur crée un monde original qui fait irrémédiablement penser à un mix improbable du Magicien d'Oz et de Toy Story. La langue reste toujours aussi inventive et malgré une ligne de mire classique, on se prend d'affection pour les personnages et on ne peut que lire d'une traite cette nouvelle sympathique dont le seul défaut est une fin très abrupte.

Notre Dame des traîtres est la nouvelle la plus sombre de l'ensemble. Dans un futur peut-être pas si lointain que cela, un groupe de résistants combat une multinationale qui va recréer le monde dans une semaine en mêlant réel et virtuel grâce à une révolution technologique sans précédent. D'un chapitre à l'autre, on passe des uns aux autres, l'auteur en profitant au passage pour nous brosser le portrait d'un monde froid et impersonnel où les réseaux sociaux règnent en maître et où les geeks ne sont que de pauvres pantins manipulés par leurs désirs de jouissance immédiate. On retrouve ici une ambiance paranoïaque à la K. Dick et un monde foisonnant de non-dits à la Matrix. Pas moralisatrice pour un sou, cette histoire montre bien les limites de la course à la technologie et au plaisir permanent. De belles pages, moins délirantes mais d'une redoutable percussion. C'est un peu groggy et inquiet que l'on ressort de cette nouvelle. Une belle réussite en tout cas!

Coco et Cloclo change de registre. Il faut dire que le narrateur n'est pas n'importe qui, il s'agit ni plus ni moins que de la Mort elle-même. Elle nous raconte ici une histoire à la Roméo et Juliette ou l'amour impossible entre deux êtres ayant deux pères artisans d'art s'affrontant depuis des décennies. Amour, drame, conflit de famille tout cela s'accompagne de tranches de vie de la Mort elle-même qui s'avère gaga avec son lapin nain avec qui elle joue à cache-chou et à qui elle tricote des lainages! On nage en plein délire et on rit beaucoup. Vos zygomatiques ne résisteront pas et franchement, ça faisait un bail que je n'avais pas autant souri en lisant! On mélange donc tragédie romanesque et détournement allègre de contes de fée, un pur bonheur pour les amateurs de textes décalés et de pastiches! La Mort se livre sans détour et avec un sens de l'autodérision certain: C'était une erreur répandue, dans l'Europe de l'ancien temps, de croire qu'il suffisait d'un bisou pour sauter hors de la tombe, bref que j'étais une mauviette. Risible, je sais, et pourtant c'était ainsi -page 336-.

Au final, on passe un très bon moment entre originalité, détournement de figures et genres majeurs de la littérature et un plaisir de lecture intense. Un petit bonheur que je vous invite à découvrir vite… très vite!

mercredi 20 mai 2015

"Poulailler" de Carlos Batista

9782226167262g

L'histoire: Mes poules me permettaient d'être cruel sans danger de représailles, je les traitais comme les adultes me traitaient, même si en les frappant je croyais aussi les sauver.

L'enfance est violence pour le fils d'immigrés. Seule échappatoire: le poulailler où il peut reproduire le comportement humain, loi du plus fort et art de la duperie. Mais jusqu'où se duper soi-même?

La critique de Mr K: Cette lecture est un coup de poker de lecteur. Poulailler s'est présenté à moi dans un bac de l'abbé et la quatrième de couverture m'a de suite interloqué. Surprenante, plutôt inquiétante, les thématiques de l'immigration et d'une jeunesse difficile m'ont attiré de suite. L'auteur, Carlos Batista, m'était aussi inconnu et il s'agit ici d'un premier roman. J'allais donc explorer un territoire totalement vierge pour moi et je ne savais pas à quoi m'attendre... Au final, la lecture s'est révélée étrange, tordue mais aussi rafraîchissante dans sa façon de traiter son personnage principal et sa vision biaisée de la vie.

Le roman est divisé en trois partie: Coquille, Jaune et Blanc ; comme les éléments constitutifs d'un œuf, référence directe à la métaphore filée présente du début à la fin de l'ouvrage. Le jeune Salgado vit mal son enfance. Son père est dur et lui prodigue une éducation âpre et sans véritable amour. Il se réfugie dans le poulailler familial, exutoire à ses pulsions et métaphore de sa condition de jeune immigré portugais. Il y exercera sa part de cruauté mais il connaîtra aussi les affres de l'affection et la douleur de perdre l'être aimé. Devenu plus grand, il éprouve de grandes difficultés dans ses relations sociales et professionnelles, sa vie basculera au sens propre comme au sens figuré lors d'une visite d'appartement dans Paris.

Un curieux sentiment m'a habité durant toute ma lecture. On est tour à tour horrifié, scandalisé, puis peiné, touché par Salgado Jr. Élève moyen, un peu perdu, son père s'avère tyrannique et violent. Difficile dans ces conditions de se forger une personnalité. À travers ce poulailler, il se construit une vision du monde bien personnelle, une vision sombre et sans réel espoir où la force domine la raison et où il faut tromper l'autre pour réussir. À la lumière du parcours de son père (très beau passage sur la réalité d'un exil économique dans les années 60'), l'immigré est plumé successivement par les passeurs, les maîtres d’œuvre des chantiers, les propriétaires et l'État. On ne tombe pas pour autant dans le mélodrame gratuit, fuyant et irréaliste mais cela donne un éclairage intéressant et sans concession des difficultés qu'ont pu rencontrer toute une classe de portugais fuyant la dictature passéiste de Salazar.

Pour lui éviter tout cela et le façonner à son image, le père est intransigeant et démolit sans le savoir son petit garçon qui perd toute image positive de lui même jusqu'à sa virilité. Véritable désastre qui se traduit par un "pétage de plomb" hors norme en milieu d'ouvrage pendant une attente interminable de visite d'appartement. La cocotte minute explose et le jeune antihéros (c'en est un beau celui-là!) sombre alors dans un délire psychotique mettant en relation son passé, son présent et les créatures de son poulailler. C'est très déconcertant et original. Passée la surprise, on comprend alors la profondeur de la réflexion qui est proposée au lecteur. Elle se mérite mais elle est bien là!

Très abordable en terme d'écriture pure, Poulailler ne plaira pas pour autant à tout le monde tant on sort des sentiers battus et par les propos parfois crûs qui parsèment ce roman. Le genre humain n'en ressort pas grandi et la noirceur du fond pénètre durablement le lecteur qui sort de cette lecture quelque peu perplexe voir abasourdi (selon votre degré de sensibilité). Pour ma part, je suis content de l'avoir lu mais je suis bien incapable de vous dire si je l'ai vraiment aimé... Sacré expérience en tous les cas!

Posté par Mr K à 19:16 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,
lundi 18 mai 2015

"L'Instinct du Troll" de Jean-Claude Dunyach

001

L'histoire : "Glissez-vous dans l’intimité d’un troll le temps de quatre aventures qui font trembler la terre jusqu’aux tréfonds des mines les plus obscures. Bien sûr, pour cela, vous allez devoir franchir les falaises du Désespoir, affronter les périls du col des Assassins et vous enfoncer dans les marais de la Mort sinueuse, mais ne vous inquiétez pas: après, c'est fléché. Et, avant, mieux vaut savoir que, s’il faut qu’un troll s’habille pour une occasion spéciale, il convient de le prévenir dix ans à l’avance. Surtout, n’oubliez jamais que l’eau ferrugineuse est un fléau qui ravale le troll au rang de l’homme. Alors, vous qui entrez ici, laissez toute espérance ainsi que vos affaires personnelles au vestiaire. Et n’oubliez pas de rapporter vos notes de frais." Ayerdhal

La critique de Mr K : Une bonne découverte sympathique aujourd'hui avec L'Instinct du Troll paru il y a peu chez l'Atalante. C'est une première pour moi quant à l'auteur qui, à travers quatre nouvelles, nous convie à partager le quotidien d'un troll chargé de l'administration d'une mine. La fantasy est ici rigolarde, inventive et l'on s'éloigne donc des classiques du genre pour nous offrir une vision novatrice d'un univers trop souvent sclérosé et englué dans des codes rigides empêchant toute forme d'originalité.

Notre troll gère sa routine d'administrateur. A l'occasion, il part en quête et d'habitude il n'oublie jamais de ramener ses notes de frais (tavernes, campings et hôtellerie diverses où il s'est arrêté en chemin). Mais là, erreur de sa part, il se voit obligé de retourner sur ses traces et d'aller réclamer les fameux justificatifs (toute ressemblance avec le film Mammouth est fortuite !). Pour couronner le tout, on lui attribue un stagiaire humain qui s'avère inexpérimenté et maladroit (un stagiaire quoi!). Les voila partis pour cette aventure et trois autres où ils seront confrontés à un nécromancien sur le retour, une majoration d'arme à réaliser (les geeks comprendront), une demande en mariage haute en couleur et l'organisation compliquée d'un trollfest.

On passe un très agréablement moment pendant cette lecture. L'amateur de fantasy que je suis y a retrouvé nombre de personnages, créatures, habitudes et lieux que l'on retrouve dans tout récit de fantasy dit classique. L'aventure est présente, la baston un petit peu et il y a toujours les passages obligés à la taverne avec la cuite qui s'en suit. Mais l'auteur à travers un humour corrosif et efficace se plaît à démonter les éléments de la fantasy pour les détourner. Vous apprendrez ainsi qu'un humain n'est pas comestible et qu'il ne faut en manger qu'en dernier recours, qu'un elfe est un troll qui a fait son coming-out, que les bâtons de mages sont rechargeables, qu'il y a des boutiques de souvenirs près des antres des méchants, que les nécromants doivent passer des examens finaux pour obtenir leur diplôme de sorcier maléfique, qu'il y a environ 50 nuances de grès et que ça a son importance dans le domaine de la construction, que les trolls partent toujours en vacance avec leur pont sur le dos (sauf ceux que l'on qualifie de nudistes !) etc... Ce n'est qu'un petit relevé des nombreuses perles qui essaiment dans ces pages et qui provoquent irrémédiablement le sourire.

La fantasy est ici réjouissante mais aussi différente dans le sens où l'auteur nous explique que le progrès a fait son chemin. On retrouve donc les méthodes modernes de managements dans la gestion des entreprises mais aussi un internet un peu spécial et mêmes des jeux vidéos. L'anachronisme se fait délirant et insuffle un esprit jubilatoire dans un récit peuplé de personnages plus étranges les uns que les autres. Notre narrateur troll aime les bonnes tournées au bar et la baston mais il n'aspire finalement qu'à vivre en paix et sans conflit. Les princes charmants sont d'extraction pauvre et tombent amoureux de princesses rebelles au caractère bien trempé. La parodie fonctionne à plein mais cela n'empêche pas les actes d'héroïsme et les hauts faits. On se divertit beaucoup et on se laisse porter par le rythme rapide et efficace des récits qui se complètent les uns les autres, formant un ensemble cohérent et bien mené de bout en bout.

J'ai déjà lu un certain nombre de parodies de fantasy. Il y a bien sûr Les Annales du Disque-monde de Pratchett, Lord of the ringard ou encore Connard le Barbant de Pierre Pelot. L'ouvrage de Jean-Claude Dunyach se place en haut du panier car au-delà de la simple parodie, il nous offre des récits vraiment bien ficelés et ceci par le biais d'une langue recherchée et accessible. Loin d'être un écrivaillon de pacotille, il nous offre des personnages riches et évolutifs, une alternance de ton entre l'humour et le sérieux et une écriture immersive à souhait. C'est donc le sourire aux lèvres que l'on parcourt ces nouvelles et c'est avec une satisfaction évidente que l'on ressort de cette lecture. Un petit bijou de drôlerie que je vous invite à découvrir au plus vite.

Posté par Mr K à 19:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
jeudi 14 mai 2015

"Black cocaïne" de Laurent Guillaume

black cocaineL'histoire : Viré des stups en France, Solo vivote comme détective à Bamako, capitale du Mali, en noyant ses souvenirs dans l'alcool. Une jeune touriste, qu'il avait aidée à sortir de la prison où elle croupissait pour trafic de cocaïne, est retrouvée égorgée. Solo veut comprendre pourquoi, comme il veut comprendre pour quelle raison quelqu'un s'attaque à ses proches. Tandis que les cadavres se multiplient, il se lance à la poursuite des assassins à travers ce pays de chaleur, de poussière et de violence...

La critique Nelfesque : J'ai découvert Laurent Guillaume en 2012 avec "Mako". Ancien flic lui-même, l'auteur a été commandant d'une unité anticriminalité et, après un passage aux stups, est parti au Mali dans le cadre de la coopération pour les affaires de stupéfiants. Autant dire qu'il sait de quoi il parle !

"Black cocaïne" est le fruit de son expérience au Mali. L'auteur s'est nourri de celle-ci pour construire une histoire qui sent la poudre, la corruption et la chaleur africaine. Très bon pour mettre en place une ambiance, le lecteur se retrouve tout de suite immergé dans la chaleur et la moiteur malienne. Ca transpire, ça brûle, ça colle. On y est.

L'histoire en elle-même est classique. Une touriste française se retrouve épinglée à la frontière, en possession d'une valise de cocaïne. De son côté, elle n'était bien sûr pas au courant de ce qu'elle transportait et se retrouve jetée en cage, dans la cours de la prison, en plein cagnard. Sa soeur aînée vient donc lui apporter son aide et pour cela embauche Solo, un privé alcoolique au passé sulfureux.

Très vite le scénario se met en place. Très cinématographique, le roman s'avale à grande vitesse. Le lecteur n'a pas le temps de respirer. Bahia, la jeune prisonnière est libérée et assassinée, les morts s'accumulent autour de Solo et il n'est plus question pour lui de contrat mais d'une véritable histoire personnelle.

Commence alors une course contre la montre, un road trip à travers le Mali à la poursuite des narcotrafiquants et la valse des personnes influentes du pays. Tous plus corrompus les uns que les autres, dans un Mali où tout se vend et tout s'achète, difficile de faire régner la justice. Sinon celles des armes et du sang.

"Black cocaïne" est un polar classique. Sans réelle accroche, si ce n'est le personnage de Solo intéressant par son côté borderline (mais tellement vu et revu dans le genre), ce roman se lit très vite avec curiosité mais sans pour autant crier au génie. Un bon moment de lecture pour qui dévore les bouquins et ne compte pas ses heures. Pour les plus exigeants, vous pouvez passer votre chemin.

J'ai lu ce roman dans le cadre d'un partenariat Livraddict / Editions Folio. Merci à eux ! Il a également fait l'objet d'une lecture commune avec ma copinaute faurelix dont je vous laisse découvrir l'avis dans les prochains jours.

Posté par Nelfe à 16:22 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , ,