samedi 6 octobre 2018

"La Guerre est une ruse" de Frédéric Paulin

La Guerre est une ruse

L'histoire : Khaled sort de l'appartement en adressant un sourire qu'il veut plein d'amour à ses parents. Il sait qu'il va bientôt devoir les quitter pour toujours. Lorsqu'on s'engage sur la voie du Djihad, il n'y a pas de retour en arrière possible.

Algérie, 1992. Après l'annulation des élections remportées par le Front islamique du salut, une poignée de généraux, les "janviéristes", ont pris le pouvoir. L'état d'urgence est déclaré, les islamistes pourchassés ont pris les armes. Le pays sombre dans une violence sans précédent... Tedj Benlazar, agent de la DGSE, suit de près les agissements du tout-puissant Département du renseignement militaire, le sinistre DRS qui tire toutes sortes de ficelles dans l'ombre.

Alors qu'il assiste à l'interrogatoire musclé d'un terroriste, Tedj apprend l'existence de camps de concentration où les islamistes seraient parqués dans des conditions inhumaines. En fouinant plus avant, il met au jour des liens contre-nature entre le DRS et les combattants du GIA. Quel jeu jouent donc les services secrets avec les terroristes ? Les massacres quotidiens sont-ils l'oeuvre des uns ou des autres ? Ou d'une instrumentalisation diabolique des seconds par les premiers?

Benlazar acquiert la certitude que les généraux sont prêts à tout pour se maintenir au pouvoir. Et la dernière phase de leur plan va commencer : exporter le chaos par-delà la Méditerranée, pour forcer la France à soutenir leur croisade anti-terroriste. Tedj parviendra-t-il à réunir assez de preuves pour convaincre sa hiérarchie avant que l'horreur ne s'invite à Paris ?

La critique de Mr K : Attention, gros choc littéraire avec cet ouvrage brûlant comme la braise, sans concession et d'une profondeur politique et sociologique sans borne. Accompagnez-moi dans un voyage sans retour dans les abîmes de l'âme humaine, les manipulations iniques du pouvoir et les logiques de domination de l'homme par l'homme. Livre coup de poing de cette rentrée littéraire, La Guerre est une ruse de Frédéric Paulin m'a laissé sur les genoux, subjugué que j'ai été par ce livre hors-norme!

L'action débute en 1992 dans une Algérie tout juste tombée entre les mains d'un cartel de militaires qui imposent leur pouvoir par la force et un État d'urgence permanent. Le pays est livré à la violence de la répression étatique et celle naissante des islamistes qui refoulés aux portes du pouvoir (ils avaient gagné l'équivalent de nos élections municipales) ont pris le maquis et multiplient les actions chocs. La population vit dans la peur, crimes et massacres se multiplient, aucune famille algérienne n'est épargnée dans une ambiance de paranoïa généralisée où la suspicion et les fantasmes ont remplacé la raison et l'écoute de l'autre.

Tedj est un agent actif de la DGSE en mission de terrain en Algérie. On ne peut pas proprement parler de héros ici, les zones d'ombre sont nombreuses sur son passé et ses agissements. Borderline mais investi, avec un sens de la morale qui lui est propre, il doit à la fois enquêter et survivre dans un monde où les loups sont en liberté et de toute obédience. Au détour de ses investigations, il va lever le voile sur des collusions dangereuses et immorales entre les généraux au pouvoir, les islamistes et une France qui prend toujours l'Afrique du Nord comme son pré carré. L'étau se resserre, les révélations pleuvent, les victimes s'accumulent et le lecteur captif d'un ouvrage autant repoussoir qu’envoûtant ne peut que suivre impuissant les pas de Tedj et sa descente aux Enfers.

Face à une histoire redoutablement maîtrisée qui mêle habilement éléments réels et personnages fictifs, on est emporté dans cette décennie noire qui a marqué à jamais le peuple algérien et la France par la suite. L'ennemi avance masqué ici, des familles se déchirent, des villages, des communautés s'affrontent au nom de l'ordre terrestre ou religieux. Lutte au nom de la foi, instauration de la charia, vision rétrograde de la femme, massacres préventifs, camps d'internement se muant en camp de concentration / d'extermination, tortures et exécutions sommaires, manœuvres politiques nauséabondes et action des lobbys économiques, la cuisine interne des services secrets de tout bord... Fien ne nous est épargné dans un roman immersif, terrifiant, mettant en lumière une réalité pas si ancienne. J'avais adoré Les Agneaux du seigneur de Yasmina Khadra sur le même sujet mais qui collait plus à la destinée d'un petit village. Ici l'écrivain prend encore plus de hauteur et propose en plus une réflexion sans limite sur l'exercice du pouvoir autoritaire et la naissance du terrorisme radical.

C'est le cœur de l'ouvrage que cette thématique désormais galvaudée et surtout simplifiée à outrance par des journaleux en mal de sensation. D'une colère légitime peut naître la haine la plus viscérale menant au nihilisme absolu qui conduit à la suppression massive d'âmes innocentes. L'auteur à travers le prisme de son antihéros issu de deux mondes (fils d'un algérien et d'une française), qui se maintient debout comme il peut, nous montre l'évolution d'un pays à la fois puissant (sa taille, ses ressources) et pétri de faiblesses (démocratie balbutiante, clanisme et corruption) et nous parle de notre époque et des origines du terrorisme moderne. Le récit est parsemé de références historiques notamment les attentats perpétrés contre les intérêts et les ressortissants français sur le sol algérien puis après l'élection de Jacques Chirac en 1995, l'externalisation du conflit sur le sol français. Tout s'imbrique parfaitement entre exploration des arcanes du pouvoir, récit du climat ambiant et éléments intimistes liés à Tedj. Franchement, je suis resté scotché aux pages de ce livre qui m'a parfois accompagné jusqu'à très tard dans la nuit.

En plus d'être un livre-somme d'une intelligence rare, où la nuance se conjugue avec la pédagogie, La Guerre est une ruse est d'un accès aisé où l'on n'est jamais perdu, guidé que nous sommes par une langue simple, profonde et marquante. C'est typiquement le genre de lecture où l'on souffre de plaisir face au talent déployé et à la nécessité absolue d'aller au bout de l'horreur. On touche ici au sublime et je ne le dis pas souvent, c'est un vrai coup de cœur. Merci Agullo pour cette parution !


mercredi 3 octobre 2018

"Ce coeur qui haïssait la guerre" de Michel Heurtault

71mREAKeyNL

L'histoire : Au lendemain de la Grande Guerre, Anton découvre un domaine inexploré : la conquête de l’espace. Jeune ingénieur allemand, il rêve plus d’étoiles que de pouvoir et de politique. Une opportune neutralité qui lui permet de ne pas prendre position entre pro et antinazis. Mais que vaut la neutralité lorsque l’on travaille sur une fusée financée par l’Armée et qu’elle devient une arme dévastatrice ? Ce sont deux femmes également aimées qui rappellent à ce cœur rebelle que si l’homme n’est pas fait pour la guerre, il l’est encore moins pour la servitude, et l’amènent à passer de la résistance passive à la trahison de son pays.

La critique de Mr K: Retour sur une lecture enthousiasmante aujourd'hui avec Ce coeur qui haïssait la guerre de Michel Heurtault, roman historique très bien mené, doublé d'un remarquable parcours de personnage avec Anton un jeune homme féru de sciences pris au piège de son époque. Long roman de plus de 700 pages, on ne voit cependant pas le temps passé, voici pourquoi.

Anton est un jeune ingénieur allemand à qui tout semble sourire. Malgré la défaite de 1918 et une Allemagne ruinée par le conflit, il voit son avenir s'éclaircir quand il est admis dans un centre de recherche sur les fusées dans les années 30. Il côtoie alors de grands chercheurs (notamment Wernher von Braun) et travaille essentiellement sur de nouveaux systèmes de propulsions. Très vite une fois au pouvoir, Hitler va s'y intéresser de tout près. Non pas pour explorer l'espace comme le rêve si fortement Anton mais plutôt pour créer des armes impitoyables qui permettraient au IIIème Reich de dominer l'Europe définitivement. Indifférent au nazisme au départ, le jeune homme va peu à peu devoir affronter les affres du doute, les conditions épouvantables de l'opération Barbarossa (attaque foireuse de l'URSS par les nazis) et finalement Anton se révélera à lui-même, s'engageant dans la lutte contre le Führer.

Il flotte sur cet ouvrage un souffle épique qui en fait une saga puissante et très bien ficelée. En effet, étant historien de formation, je dois avouer que je suis très tatillon sur la vérité historique dans les romans et je dois dire qu'ici j'ai été comblé. Très fidèle aux époques évoquées, l'auteur se plaît à mélanger les concepts, à les interpénétrer et à donner une vision globale assez bluffante. Durant toute la lecture, il n'y a pas un moment où le réalisme est pris à défaut, on vit vraiment en Allemagne sous le joug nazi, on partage le quotidien d'un peuple prisonnier de son propre pays et sans libre-arbitre possible. La plongée dans ce monde si lointain et si proche à la fois est terrifiante, tous les mécanismes dictatoriaux sont ainsi évoqués à travers les pérégrinations du personnage principal ou encore ses expériences (arrestations, participation au front de l'est avec son lot d'horreur, la pression des militaires sur les scientifiques...). Bien que connaissant plus ou moins l'ensemble du contexte, il est bon de se faire rafraîchir la mémoire par un auteur en verve et redoutable dans son amour de la reconstitution historique.

Les personnages ne sont pas délaissés pour autant et même si l'ensemble est plutôt classique dans son déroulé, on se plaît à lire ses destins contrariés que les vents de l'Histoire malmènent sans vergogne. Très nuancés, sans manichéisme malvenu, les protagonistes se débattent littéralement à courir après des aspirations ou un amour perdu, se battent avec leur conscience notamment quand les horreurs nazies commencent à s'ébruiter. Nul n'est parfait et Anton en est un bon exemple, lui le scientifique qui poursuit un rêve inaccessible qui sera souillé par les velléités guerrières nazi qui transformeront le rêve de voyager dans l'espace en premier missile inventé de l'Histoire (le V2). Les lignes bougent au court du récit et Anton changera beaucoup notamment après son séjour dans le front est où il côtoiera l'horreur pur avec les massacres et pogroms perpétués par les Einsatzgruppen et la Wehrmacht ; la résistance opiniâtre des soviétiques et des épisodes marquants des combats finiront de le convaincre de changer de bord. Commence alors pour lui de nouveaux défis qui lui mèneront la vie dure ainsi que pour le lecteur littéralement pris au piège d'une histoire très dense et incroyablement addictive.

C'est bien simple, il est difficile de reposer ce roman surtout si l'on est passionné d'Histoire. Ceux qui y seraient allergiques feraient bien de passer leur chemin ! En effet l'auteur aime à partager son récit avec des apports historiques assez développés. Loin de ralentir le récit à mes yeux, il l'enrichit et donne une profondeur aux personnages qui hantent le récit. Drôle d'impression donc que de lire ce livre qui mélange allègrement vérité historique et personnages ayant existé ou non. C'est très bien fait, l'écriture exigeante et complexe donne un sacré caractère à cet ouvrage qui n'est pas sans rappeler Les Bienveillantes de Jonathan Littell (ça fait deux livres de la rentrée littéraire 2018 qui m'y font penser !) : c'est âpre, c'est rude mais que c'est bon, si on se donne les moyens d'aller jusqu'au bout !

Une lecture certes pas aisée à cause de la densité du texte et les horreurs abordées mais Ce coeur qui haïssait la guerre est à mon sens un livre essentiel et d'une rare intelligence. À ne louper sous aucun prétexte si les thématiques vous intéressent, dans le domaine on fait difficilement mieux !

lundi 1 octobre 2018

"La Saison des feux" de Celeste Ng

La Saison des feux

L'histoire : À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire.
Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights.

La critique Nelfesque : Quel plaisir de retrouver Celeste Ng après l'excellent "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" pour lequel j'avais eu un gros coup de coeur (et ce n'est pas un terme que j'utilise souvent) !

"La Saison des feux" est encore un très bon roman. Celeste Ng confirme son talent et est décidément une auteure à suivre désormais. Elle fait ici une critique de la société, de la cellule familiale, de nous-même. Dans son nouveau roman, le poids du regard des autres, de la société, de l'image que chacun se construit de lui-même, les non-dits, les actes manqués, les malentendus font imploser des vies. Toutes les familles ont leurs secrets. Ceux sous la plume de cette auteure nous marquent.

Nous plongeons dans la vie d'un quartier, celui de Shaker Heights. Le genre de banlieue riche et tranquille où tout le monde se connaît, où personne ne fait de vagues. Des familles aisées vivent ici dans un cocon, loin des ennuis financiers et de tout ce que cela implique. La famille Richardson est l'une d'elles. Pour autant, Elena, la mère de famille est sensible à la détresse des autres et a à coeur d'aider son prochain. Pour cela elle loue deux appartements à des gens qui ont besoin d'un petit coup de pouce.

C'est là que Mia Warren fait son entrée avec sa fille. Mère célibataire et artiste de talent, elle entraîne Pearl au fil de ses projets tout autour du pays. Elles ne se fixent jamais longtemps au même endroit. Mais cette fois-ci, ce sera différent. Mia l'a promis, elles resteront ici.

Pearl trouve dans la famille Richardson un second foyer. Elle les envie, elle y est intégrée. Une amitié indéfectible se noue avec un des fils alors qu'une des soeurs se prend d'admiration pour Mia. Tout aurait pu bien se passer si un événement dramatique ne s'était pas produit dans leur entourage commun. Les intérêts des uns et des autres vont être chamboulés, les éducations et convictions de chacun vont sonner le glas de cette bonne entente. Chacun choisit son camp, sans se mettre à la place de l'autre et le fossé se creuse. Le passé de Mia refait surface ainsi que les origines de Pearl et peu à peu les relations internes de ce petit microcosme vont pourrir. Le ver est dans le fruit. La tension est palpable. Un drame va se produire, on s'y dirige irrémédiablement. Non pas un incident tragique mais une fêlure que rien ne pourra colmater et qui va croître.

Celeste Ng ne nous épargne rien, va au fond des choses. Ici, la catastrophe vient de l'intolérance, du manque d'empathie, de l'incompréhension mutuelle. Par bêtise humaine, des vies qui auraient pu être belles sont brisées. Elena, journaliste, s'acharne sur le passé de Mia et en tire des conclusions. Des malentendus qui avec une discussion franche pouvaient trouver une fin heureuse vont constituer autant de pas menant à une impasse.

"La Saison des feux" nous raconte une histoire. Celle de la différence sociale, celle de la monoparentalité, celle des origines. Mais cette histoire peut se superposer à la nôtre, réveillant en nous de vieux démons. Chaque famille a ses secrets, ses zones d'ombre. Il est parfois bon de ne pas remuer le passé et ses souvenirs douloureux. Se pose alors la question du regard des autres, de la propre vision que l'on se fait de nous-même.

Celeste Ng s'attaque une nouvelle fois à la cellule familiale, un sujet qui semble lui être cher et sur lequel elle se penche régulièrement, cherchant sans cesse à en décortiquer tous les aspects (l'avenir et ses futurs romans nous diront si elle a d'autres thèmes de prédilection). Comment fonctionne une famille ? Y a-t'il un schéma type ou trouve-t'on des variantes ? Pour autant, ne pouvons-nous pas y voir un dénominateur commun ? Qu'est-ce que l'éducation que l'on a reçu révèle de chacun de nous ? Comment s'en libère-t'on et est-ce seulement possible ?

Sous ses aspects thriller (genre dans lequel "La Saison des feux" est étiqueté mais qui, à mon sens, est trop réducteur ici), cet ouvrage est un roman noir d'une grande puissance. Tous les ingrédients sont ici réunis, empruntant le large spectre de la sphère privé et de la société. La vie et sa complexité résumées en un roman qui prend aux tripes par son inéluctabilité et sa noirceur. Quelques moments d'espoir et de bonheur parsèment l'ouvrage, des moments qu'il est bon d'avoir vécus, même si ici ils ne font que passer. Et si en réalité, à la toute fin, en faisant les comptes, chacun n'était-il pas qu'un être solitaire qui se cherche inlassablement ?

Posté par Nelfe à 17:33 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
samedi 29 septembre 2018

"La Loi de la mer" de Davide Enia

81Sb2sFKawL

L'histoire :  "Le ciel si proche qu’il vous tombe presque sur les épaules. La voix omniprésente du vent. La lumière qui frappe de partout. Et devant les yeux, toujours, la mer, éternelle couronne de joie et d’épines. Les éléments s’abattent sur l’île sans rien qui les arrête. Pas de refuge. On y est transpercé, traversé par la lumière et le vent. Sans défense."

Un père et un fils regardent l’Histoire se dérouler sous leurs yeux, dans l’immensité de la Méditerranée, à Lampedusa. La loi de la mer est le récit de la fragilité de la vie et des choses, où l’expérience de la douleur collective rencontre celle, intime, du rapprochement entre deux êtres.

Pendant plus de trois ans, sur cette île entre Afrique et Europe, l’écrivain et dramaturge Davide Enia a rencontré habitants, secouristes, exilés, survivants. En se mesurant à l’urgence de la réalité, il donne aux témoignages recueillis la forme d’un récit inédit, littéraire et poétique, déjà couronné par le prestigieux prix Mondello en Italie.

La critique de Mr K : La lecture d'un livre touche parfois en plein cœur et plus rarement, on atteint un moment de grâce face à une œuvre unique, bouleversante et d'une beauté sans pareille. C'est le cas avec le dernier roman de Davide Enia sorti chez Albin Michel en cette rentrée littéraire de 2018. Savant mélange d'éléments autobiographiques et de témoignages recueillis, le drame des migrants prend ici une dimension universelle poignante. Suivez-moi dans ma chronique de La Loi de la mer, un livre vraiment unique et qui laissera des traces.

J'avais adoré le précédent ouvrage de l'auteur. Dans Sur la terre comme au ciel, son écriture faisait merveille et ses personnages séduisaient autant qu'ils agaçaient parfois. J'avais alors compris que cet auteur était à suivre tant sa plume était un don et procurait un plaisir de lecture sans fin. Du simple roman, on tombe avec cette nouvelle œuvre dans un mix étrange entre les récits que l'auteur a pu collecter à Lampedusa lors d'un séjour prolongé qu'il y a effectué avec son père et des moments de réflexion / rencontres avec ses proches, le poids de la famille n'étant plus à prouver dans la péninsule italienne, et plus précisément ici en Sicile.

D'un côté donc l'horreur, l'injustice, le cri sans fin que l'on n'entend pas. À travers les paroles de marins, d'infirmières, de riverains, d'associatifs, se dresse le portrait de migrants totalement désorientés à leur arrivée en Europe. Le périple dans le désert, les camps en Libye, la traversée infernale, les morts multiples, les viols, les arnaques... Rien ne nous est épargné et ceci sans voyeurisme, seulement le prisme de la réalité captée par des anonymes, des personnes lambda qui pourtant font souvent beaucoup. Volontairement, Davide Enia interroge et discute avec eux et révèle des traumatismes enfouis, des rencontres parfois magiques et des destinées brisées qui tentent malgré tout de survivre. Certains passages sont tout bonnement insoutenables, sévices, morts brutales et vaines peuplent des pages hantées par l'incurie des hommes, leur indifférence et la mer impitoyable et fascinante à la fois.

L'Italie aussi est un personnage important de ce livre. La terre, le climat, les éléments, la nature, l'espoir qu'elle suscite aussi rayonnent et donnent un contre-point violent au sort des réfugiés. C'est aussi une terre de partage, d'accueil. Loin des clichés racistes, xénophobes et populistes déversés à longueur de journée, ici on donne sans attendre en retour, un homme est un homme et on se doit de l'aider. Ce choix de point de vue a pu en irriter certains, pas moi. Il est bon de parler des bonnes choses et des bonnes personnes. Surtout, Enia capture à merveille l'effet rebond de ce drame humanitaire sans précédent : les personnes qui aident et interviennent ne ressortent pas indemnes, pour beaucoup elles porteront à jamais un poids, une fêlure ineffaçable qui burine le cœur et voile quelque peu l'âme.

Cette profondeur se retrouve également dans les parties plus intimistes du récit. En parallèle ou décalés, ces moments de rapports père / fils, entre frères ou entre parents et enfants touchent le lecteur par leur authenticité, leur simplicité et au final leur universalité. Dans une langue simple, poétique, Enia nous propose avec La Loi de la mer un voyage au cœur de l'humain, entre horreur et amour, entre destin et choix assumés, entre la vie et la mort. Je dois avouer que cette lecture m'a ébranlé comme rarement et c'est tout naturellement qu'il rejoint Eldorado de Laurent Gaudé comme plus bel hommage aux réprouvés, aux déplacés et aux abîmés de la vie. Un pur chef d’œuvre !

jeudi 27 septembre 2018

"Amours" de Léonor de Récondo

Amours

L'histoire : AMOURS. Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d'une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s'épanouir le sentiment amoureux le plus pur - et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l'héritier Boisvaillant tant espéré.
Comme elle l'a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s'apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n'a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.
Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l'enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s'éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles...
Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d'un sentiment qui balayera tout.

La critique Nelfesque : "Amours" est un roman qui a fait pas mal parler de lui sur la blogosphère littéraire lors de sa sortie il y a 3 ans. Je l'ai vu passer à l'époque sur quelques blogs que je lis mais je ne m'y suis jamais arrêtée. Pourquoi ? Mystère. Jusqu'au jour où je l'ai vu chez ma copine faurelix et c'était là le signe pour que je me penche un peu plus dessus. Elle n'en disait pas trop sur son contenu, m'a indiqué en aparté qu'il fallait mieux ne pas lire la 4ème de couverture avant de commencer sa lecture et j'ai suivi ses conseils à la lettre. La route de ce roman a croisé la mienne en début d'année. J'ai pris le livre sous mon bras et je l'ai ramené chez moi. Au moment de le commencer cet été, je ne suis pas revenue sur la chronique de faurelix, je n'ai pas parcouru la 4ème de couverture, je m'y suis plongée sans rien savoir de ce qui m'attendait.

Que cette plongée fut douce...

Je vais copier ma copine de lecture mais clairement oui si vous pouvez laisser ce roman dans un coin de votre PAL et le ressortir un jour sans vous souvenir de ce qu'il va vous raconter alors faites-le. C'est une expérience intéressante en général et d'autant plus bouleversante lorsqu'il s'agit d'un roman de ce type. Nous sommes au tout début du XXème siècle, dans une maison bourgeoise du Cher. Victoire a épousé Anselme comme ce fut le cas parfois à l'époque, non pas par amour, mais de façon arrangée. De l'amour, elle ne connaît rien. Grisée par cette nouvelle situation, elle est contente et enjouée, jusqu'à ce qu'elle comprenne assez vite que son avenir dans cette maison, avec cet homme, ne la comblera pas de bonheur.

Léonor de Récondo aborde plusieurs sujets lourds de sens dans la vie d'une femme mais aussi tabou pour certains d'entre eux. Tous tournent autour d'un même thème : "l'amour" ou plutôt "les amours". L'amour sous toutes ses formes. La définition de l'amour, l'amour qu'un homme a pour une femme, la réciprocité de cet amour, les engagements qu'il implique, l'amour d'une femme pour une autre femme, l'amour maternel et filial, son apprentissage, l'empathie, l'amitié, l'amour de la vie... Le sujet est vaste et ce petit roman de 276 pages en esquisse tout juste les contours mais d'une très jolie façon. Tout en douceur, subtilité et élégance.

Avec Céleste, petite bonne au service de la famille, Victoire va apprendre ce que sont les amours. Qui aurait pensé qu'une domestique avait tant à apprendre à une grande dame, juste en vivant les choses telles qu'elle les ressent ? C'est un nouvel univers qui va éclore avec la rencontre de ces deux femmes, un nouveau futur que Victoire va entr'apercevoir, de nouvelles expériences pour Céleste. Et puis la découverte d'une puissance inattendue : celle de l'amour qu'est capable de faire naître un tout petit être dépendant de sa mère.

L'écriture de Léonor de Récondo est magnifique, l'histoire est poignante, les mots touchent et l'émotion est présente à chaque page. Il m'est arrivé de penser que j'aurai aimé plus de détails parfois, et donc un roman plus long, mais finalement "Amours" est tel une caresse. Il passe subrepticement entre nos mains, laissant une douce effluve dans son sillage. Il pose sur notre coeur de lecteur un petit baiser inoubliable, comme les tout premiers, et nous laisse poursuivre notre route. Le coeur apaisé.


mercredi 26 septembre 2018

"L'Ile aux troncs" de Michel Jullien

l_ile_aux_troncs

L'histoire : Mai 1945, les troupes soviétiques hissent le drapeau rouge sur le toit du Reichstag, à Berlin. Trois années passent et partout dans les rues de Leningrad traînent des vétérans, héros déchus, patriotes aux bravoures affadies, des "rabroués de l’armée", une jeunesse physiquement injuriée qui ternit les lendemains de la victoire. Une partie de ces parasites sera reléguée à Valaam, une île de Carélie perdue sur le plus grand des lacs d’Europe.

Le livre s’ouvre sur un saisissant travelling de la petite communauté insulaire avant de se fixer sur deux protagonistes, Kotik et Piotr, amis comme cochons. Tout les rapproche, les dates, leur âge, leurs médailles et blessures, l’élan soviétique, leur jeunesse avortée, leur pension de vétérans, la vodka, mais plus encore. Confinés sur l’île, les deux compères vouent un culte à Natalia Mekline, une aviatrice (1922-2005), une héroïne inaccessible et sœur. Ils connaissent ses bravoures, ils possèdent d’elle une photographie qu’ils déplient chaque soir ; un rituel. Après quatre ans de proscription sur l’île de Valaam, Kotik et Piotr nourrissent le projet de quitter la colonie, de traverser le lac pour aller lui rendre hommage. Leur équipée est prête, les voilà partis...

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture en demi-teinte aujourd'hui avec L'Ile aux troncs de Michel Jullien. Autant le sujet m'intéressait énormément vu la rareté de l'évocation du thème principal en littérature (le traitement réservé aux vétérans russes mutilés de 39-45), autant le style m'a freiné et a douché mon enthousiasme. Voici le pourquoi du comment...

Ce roman nous raconte le devenir de Kotik et Piotr après la Seconde guerre mondiale. L'un n'a plus ses jambes, l'autre a perdu tous ses membres du côté droit. Leur vie est gâchée et ils devront vivre jusqu'à leur mort avec les stigmates d'un passé douloureux impossible à dépasser. Amis avec un grand A, ils survivent comme ils peuvent sur l'île de Valaam où le régime soviétique a regroupé la plupart de ses soldats gravement blessés à la guerre. Vie pauvre et simple, détresse morale et physique, débrouille à tous les étages sont le quotidien des deux copains qui un jour décident de partir de cette colonie d'un genre particulier, qui ne laisse entrevoir aucun espoir.

Le point fort de l'ouvrage réside dans la qualité quasi documentaire qui l'habite. Collant constamment au plus près de ses deux protagonistes principaux, Michel Jullien nous fait pénétrer dans un monde interlope qui échappe à toute comparaison. De cellule en cellule, de personnalité en personnalité, on rencontre un nombre incroyable de soldats usés par le conflit et qui semblent parfois n'attendre qu'une chose : la délivrance sous quelque forme qu'elle soit. Au delà des corps abîmés, ce sont les esprits qui frappent par leur grande détresse et la douloureuse sensation diffuse que rien n'est vraiment fait pour ces héros injustement remisés loin des regards chastes. L'idéal communiste semble avoir perdu de vue ses serviteurs les plus fidèles et c'est bien souvent le système D qui prévaut pour se nourrir, se loger et survivre tout simplement. Très fidèle historiquement, le récit est d'une grande portée et l'on va de découverte en découverte au fil de la lecture.

Là où le bât blesse, c'est l'écriture en elle-même. Chacun jugera par lui-même mais malgré un intérêt certain pour le livre, j'ai eu beaucoup de mal à rentrer dedans et même parfois à y revenir. La faute à un style que j'ai trouvé finalement très lourd, d'une densité parfois étouffante et rébarbative. Les phrases d'une page ne sont pas rares et je dois avouer que cette surcharge d'information m'a pris à la gorge et me faisait parfois perdre le fil. Pourtant, ce n'est pas la première fois que je me frotte à ce genre de récit ultra-complet à l'écriture aux circonvolutions nombreuses (je pense au terrifiant Les Bienveillantes de Jonathan Littell qui n'est pas aisé à lire non plus) mais ici le charme n'a jamais vraiment opéré...

Dommage dommage vraiment que cet écueil de taille ne vienne gâcher cette lecture qui avait au départ tout pour me plaire : une époque fascinante, la dénonciation de l'injustice et de très beaux portraits d'hommes brisés. À vous de voir si vous voulez tenter l'aventure...

lundi 24 septembre 2018

"Un Été sans dormir" de Bram Dehouck

unétésansdormirbramdehouck

L'histoire : C’est arrivé près de chez vous, un été étouffant, à Windhoek, petit village belge sans histoire...

Jusqu’au jour où la municipalité fait installer des éoliennes. Ce bruit de pales ! Flap, flap, flap. Le boucher en perd le sommeil. Plusieurs nuits d’insomnie et il pique du nez dans sa spécialité, une recette dont les clients raffolent. Dès lors, par un effet domino aussi logique qu’absurde, les catastrophes s’enchaînent, les instincts se libèrent, et les vengeances s’exercent... Pour le pharmacien, les amants cachés, le jeune désœuvré ou la femme du facteur, rien ne sera plus pareil à Windhoek.

La critique de Mr K : Direction le plat pays aujourd'hui avec une chronique consacrée à Un Été sans dormir de Bram Dehouck tout juste sorti aux éditions Mirobole à l'occasion de la rentrée littéraire. Il s'agit d'un polar belge servi bien noir qui m'a totalement emporté, ne me laissant pas d'autre choix que de continuer ma lecture jusqu'à la dernière page tant j'ai été pris par les personnages et l'histoire. Attention, petite bombe littéraire !

Bienvenue dans la charmante localité de Windhoeck, petit village flamand ne dépassant pas la centaine d'habitants et où tout le monde se connaît. La localité vit au rythme des saisons et des habitudes de chacun, il ne s'y passe pas grand chose et d'ailleurs cela contente tout le monde. L'installation d'un parc éolien de production électrique va bouleverser la donne. Certains protagonistes ne supportent pas ce changement qui bouleverse leurs habitudes (le bruit des pâles qui devient obsédant pour le boucher, l'ombre des infrastructures qui dénature le jardin du vétérinaire...) et au fil du texte, on sent que le pétage de plomb n'est pas bien loin. Surtout que l'auteur gratte là où ça fait mal et très vite le vernis des apparences laisse apparaître un tableau bien moins reluisant avec son lot de frustrations, vexations, jalousies et tromperies qui vont mener cette communauté bien sous tous rapports à première vue vers un chaos indescriptible et tétanisant.

Petit ouvrage d'à peine 250 pages, Un Été sans dormir s'avère être une redoutable machine infernale pour tous les personnages. C'est par petites touches, à la manière des pointillistes en leurs temps que l'auteur brode un canevas de plus en plus dense qui fait monter la pression méthodiquement et de manière implacable. Pour cela, Bram Dehouck déroule une galerie de personnages décalés comme par exemple le boucher qui n'arrive plus à dormir et commence à confondre réalité et imagination, une femme qui a raté sa vie et qui se met à espérer ruiner celle de sa plus grande rivale, un homme passionné de jardinage voit son œuvre gâtée par les nouvelles installations et commence à se demander s'il va pouvoir le supporter, une jeune fille timide et diminuée tente de commencer enfin sa vie après avoir subi le joug d'un grand-père fermier despotique, le pharmacien perfectionniste qui peut déraper très vite, l'adolescent boutonneux épris d'une beauté inatteignable et qui a du mal à ne pas céder à certains pulsions et bien d'autres que vous découvrirez lors de votre future lecture. Rajoutez par dessus, un soleil de plomb qui n'aide pas à la sérénité et vous obtenez un climax bien pesant qui n'attend qu'une chose : que les éléments se déchaînent !

Page après page, détail après détail, conversation après conversation, la mayonnaise monte. On sent bien que l'on va droit dans le mur, que l'équilibre précaire va se rompre et que les chevaux vont être lâchés ! La trame se densifie, les êtres se croisent, ne se comprennent pas toujours, psychotent énormément et l'ensemble mène à une construction mentale très élaborée qui ne peut que mener au drame. Le pire, c'est qu'on en redemande malgré un malaise qui s'installe progressivement et sûrement. Personnages malmenés autant que le lecteur, cette lecture marque par son côté banal (les destins décrits n'ont rien d'extraordinaire en soi) mais la concomitance des faits et les hasards qui s'y ajoutent donnent à voir une humanité engoncée dans un certain individualisme et un égocentrisme qui souvent la mène à sa perte. Quand les événements finissent par se précipiter, je peux vous dire qu'on souffre. Un conseil, ne vous attachez pas trop aux personnages car loin de les épargner, l'auteur réserve pour certains d'entre eux un sort peu enviable.

Un Été sans dormir est remarquable aussi dans sa forme. Excellemment construit, possédant un rythme et une force peu commune, il est très accessible et superbement rédigé provoquant une addiction qui devient très vite insurmontable. Langage courant mâtiné parfois d'explosions plus familières, on baigne vraiment dans une ambiance étrange et l'immersion est totale. Se lisant très simplement et avec une joie renouvelée, même si la fin cueille littéralement le lecteur et le laisse à genou, on prend sacrément son pied à découvrir les affres des habitants de Windhoeck. À lire absolument, vous ne le regretterez pas !

mercredi 19 septembre 2018

"L'Agonie de la lumière" de George R. R. Martin

lagoniedelalumieregeorgerrmartin[3915]

L'histoire : Lorsque Dirk T'Larien reçoit le joyau-qui-murmure, des souvenirs douloureux et profondément enfouis reviennent à la surface, réveillant d'anciennes cicatrices : pourquoi Gwen, son amour perdu, fait-elle appel à lui de cette manière ? Pourquoi si longtemps après leur rupture ?

A l'idée qu'il existe une possibilité de renouer les liens avec celle qu'il a tant aimée, Dirk n'hésite plus et embarque dans le premier vaisseau interstellaire : direction Worlorn ! Worlorn, planète-festival maintenant à l'abandon, cadre baroque et décadent condamné à l'extinction.

Sur cette planète qui se meurt, Dirk tentera de raviver la flamme de Gwen et devra, pour cela, l'arracher aux Kavalars, un peuple violent régi par un code d'honneur chevaleresque... et mortel.

La critique de Mr K : George R. R. Martin est un de mes auteurs préférés en fantasy, son cycle du Trône de fer est fameux quoique encore incomplet à mon plus grand désespoir. Histoire de me faire patienter (le bonhomme est connu pour sa lenteur à écrire), je me rabats à l'occasion sur des œuvres de jeunesse, époque où il œuvrait davantage dans le domaine de la SF. L'Agonie de la lumière faisait partie de ma PAL depuis trop longtemps, le tort est désormais réparé même si je dois avouer que cette lecture m'a laissé un sentiment mitigé...

Dirk T'Larien notre héros voit sa vie basculer lorsqu'il reçoit un objet-message de son ancienne amante, Gwen. Jamais vraiment guéri de cette séparation douloureuse, menant une vie solitaire, il n'hésite pas une seconde à la rejoindre sur la planète Worlorn où elle appartient désormais au clan des Kavalars, un peuple aux coutumes moyenâgeuses où l'honneur prime sur tous le reste et où les rapports entre individus sont réglés de manière stricte voire autoritaire (le personnage de Sheldon Cooper de Big bang theory adorerait !). Débarquant de nulle part, Dirk va se révéler très vite comme un grain de sable fort gênant et va réveiller des sentiments enfouis depuis longtemps chez Gwen. De fil en aiguille, la situation dérape entre désirs, trahisons, découverte d'un monde au bord du gouffre et chasse à l'homme impitoyable.

Il n'y a pas à dire, on reconnaît de suite la patte du maître dans sa manière d'appréhender ses univers, à la fois complexes, vastes, maîtrisés et très bien pensés. Peut-être même trop ici, ce qui pose un sérieux problème de rythme. L'action réelle avec des enjeux puissants ne démarre vraiment qu'à une centaine de pages et encore, par la suite, régulièrement l'auteur pose encore des jalons qui bien qu'éclairants ralentissent le récit et l'embourbent parfois dans des pistes certes intéressantes mais pesantes. Alors oui, le monde Worlorn, monde vagabond au bord de la destruction est saisissant voir vertigineux, on se plaît à en explorer les extérieurs grandioses, les calculs politiques en jeu, les cités abandonnées auto-suffisantes et les mœurs de ses habitants. Mais on a parfois plus l'impression de lire un atlas historique qu'autre chose. Je suis assez amateur de ce genre de lecture mais pas sûr que cela plaise à tout le monde !

Mis à part ce souci, le reste est de bonne teneur avec des personnages nuancés et notamment un héros pas si attachant que ça. Engoncé dans ses certitudes, il ne va pas être au bout de ses surprises avec une Gwen changée et emprisonnée par son nouveau statut, une planète aux mœurs étranges où il a bien du mal à se situer et surtout à se comporter. Finalement, c'est un amour insaisissable qui va lui jouer bien des tours, mettant sa vie clairement en danger. Comme souvent avec cet auteur, mieux vaut ne pas trop s'attacher aux êtres qui peuplent ses pages, on ne navigue pas vraiment dans l'optimisme et les traîtrises-révélations s’enchaînent. Bon, je dois avouer que certaines ficelles sont assez grosses et que j'ai vu venir de loin certaines péripéties mais le plaisir de lire s'est révélé quasiment constant (hormis les problème de rythme cités auparavant).

Au final, un ouvrage un peu en dessous de la production habituelle de George R. R. Martin mais un bon ouvrage tout de même. Bien mené, distrayant et d'une grande profondeur, L'Agonie de la lumière est cependant à réserver aux fans du maître ou de ce genre de SF car certaines lourdeurs pourraient émousser l'enthousiasme des lecteurs novices ou non amateurs du Trône de fer car il faut l'aimer le George pour apprécier cet ouvrage. À bon entendeur !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Chanson pour Lya
Le trône de fer, intégrale 1
Le trône de fer, intégrale 2
Le trône de fer, intégrale 3
Le trône de fer, intégrale 4
Le trône de fer, Le bûcher d'un roi, volume 13
Le trône de fer, Les dragons de Meereen, volume 14
Le trône de fer, Une Danse avec les dragons, volume 15
- Dragon de glace

Posté par Mr K à 19:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,
lundi 17 septembre 2018

"Am Stram Gram" de M. J. Arlidge

Am Stram GramL'histoire : Une jeune femme émerge de la forêt, à peine vivante. Son histoire est au-delà du raisonnable. Mais elle est vraie. Chaque détail sordide l'est. Quelques jours plus tard, un autre survivant est retrouvé ; et une série semble se former. Des paires de victimes sont enlevées, emprisonnées et confrontées à un choix terrible : tuer ou être tué.
Préféreriez-vous perdre votre vie plutôt que votre esprit ? L'inspecteur Helen Grace connaît la part d'ombre de la nature humaine, y compris la sienne. En dirigeant l'enquête, elle comprend que les survivants détiennent la clé de l'énigme. Et rien ne sera plus terrifiant que la vérité.

La critique Nelfesque : Inscrit dans ma wish-list depuis sa sortie et chiné chez Emmaüs en fin d'année dernière, il ne m'a fallu que quelques heures pour le lire. Nos lecteurs m'avait prévenue sur IG et ils ne s'étaient pas trompés. Moi qui suis adepte de thriller, "Am Stram Gram" ne m'a pas déçue. Il s'est avéré très efficace !

Tout le monde connaît le principe du "plouf plouf", le hasard déterminant un choix qu'il est impossible de faire. Tout le monde à l'école a joué à "Am Stram Gram". "Am stram gram, Pic et pic et colégram, Bour et bour et ratatam, Am stram gram" dit la chanson des cours de récré et paf le choix est fait. C'est le principe de ce roman : un impossible choix. Sauf qu'ici il n'y a rien d'enfantin. Tuer ou être tué sont les seules issues possibles.

M. J. Arlidge rentre directement dans le vif du sujet avec un premier chapitre glaçant. Sam et Amy sont dans le grand bain d'une piscine désaffectée face au choix crucial. L'angoisse est palpable et il n'y a pas besoin de beaucoup d'immagination pour se mettre à la place des protagonistes. Notre sang se glace instantanément. Véritable page-turner, on ne peut pas reposer le bouquin avant la fin. Voyeurisme macabre, "Am Stram Gram" joue sur nos peurs primales.

La tension ne se départit pas au fil des pages, les chapitres sont courts et efficaces. L'auteur ne nous laisse pas souffler une seconde et sitôt une personne sauvée, un nouveau duo se retrouve soumis au choix. Ce roman m'a fait penser à d'autres oeuvres telles que la série des films "Saw" et "Un sur deux" de Steve Mosby, la même ambivalence entre sentiment d'injustice pour les victimes et rétablissement du cours normal des choses dans un cerveau malade. Car bien que libérés, les rescapés ne sortent pas indemnes de cette expérience et bien plus que choqués par ce qu'ils viennent de vivre, ils se posent également la question du pourquoi. La culpabilité ne les lâchera plus jamais après ça.

"Am Stram Gram" est un très chouette thriller qui tient bien en haleine. Même si j'ai deviné certaines choses en amont, ce n'était que quelques pages avant, et ça fait du bien d'être surprise ! On a lu plus original dans l'approche ou l'écriture, plus fin, mais il fait très bien son office. Reste que quelques semaines plus tard, il n'en reste plus grand chose dans ma tête. Le genre de roman qui se lit super bien, qui sur le moment fait passer un excellent moment mais qui ne laisse pas de traces profondes, qui ne change pas notre vie de lecteur. "Am Stram Gram" est un très bon roman de plage (ou de gare), sans rien de péjoratif, débutant la saga Helen Grace, du nom de l'inspecteur de l'enquête, femme aux multiples facettes, que j'ai hâte de poursuivre.

Posté par Nelfe à 17:31 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , ,
samedi 15 septembre 2018

"Séance infernale" de Jonathan Skariton

9782355846540ORI

L'histoire : Quelle est la teneur de Séance infernale, film mythique aujourd’hui perdu ? Et qu’est-il arrivé à son réalisateur, le Français Augustin Sekuler, mystérieusement disparu en 1890 lors d’un voyage en train entre la Bourgogne et Paris ? Le film est-il lié à une série de meurtres qui endeuillent la ville d’Édimbourg ?

Telles sont quelques-unes des questions auxquelles Alex Whitman, chercheur de reliques cinématographiques pour riches collectionneurs, tente de répondre, sans se douter des dangers auxquels il s’expose. De Los Angeles à Genève en passant par Paris, un puzzle diabolique se met en place, sur lequel apparaît peu à peu l’incroyable vérité qui se cache derrière ce film maudit.

La critique de Mr K : Chronique d'un ouvrage dévoré en deux jours aujourd'hui avec Séance infernale de Jonathan Skariton, roman tout juste sorti à l'occasion de cette rentrée littéraire 2018 aux éditions Sonatine. Attention ! Livre hautement addictif... Quand on y a goûté, on ne peut le relâcher sans un sentiment de manque fortement prononcé et le goût amer de l'attente en bouche. Crimes en série irrésolus, chasse au film maudit, la perte irréparable d'un enfant et ésotérisme perlé sont au programme d'un thriller virevoltant, référencé et mené de main de maître.

Vu comme le "Da Vinci Code du cinéma" sur son bandeau de présentation en librairie, il me faisait de l'oeil dans cette période de rentrée littéraire si riche. Non à cause de cette accroche purement commerciale (j'en suis revenu de Dan Brown et Inferno m'avait définitivement vacciné de cet auteur grand compilateur des articles sur l'art de Wikipedia) mais plutôt par les thématiques abordées dont notamment celle du cinéma. D'ailleurs en quatrième de couverture, les éditeurs font le parallèle avec le cultissime La Conspiration des ténèbres de Théodore Roszak qui faisait la part belle aussi au cinéma et aux films perdus. Très vite, on se rend compte que le livre de Skariton n'est pas du même tonneau. Plus branché thriller pur et dur, avec un récit plus classique, ici on est plus dans du divertissement pur et dur. Mais attention, du divertissement très réussi !

Alex Whitman est chercheur de reliques cinématographiques. Travaillant en freelance et essentiellement pour de riches collectionneurs privés, il n'a pas son pareil pour dénicher des objets de tournage rares ou des films oubliés. Ça tombe bien, un de ses clients réguliers lui propose LA quête ultime : retrouver le film La Séance infernale du pionnier du cinéma Augustin Sekuler. Plus par défi que par réel appât du gain, notre héros accepte cette mission qui va s'avérer plus complexe et dangereuse que prévue. Il n'est pas tout seul à vouloir retrouver ce film maudit qui semble porter le malheur dans ses parages et puis... il y a cette accumulation de références mystiques qui influencent l'enquête et vont emmener le héros dans ses retranchements, entre la foi et la folie...

On rentre dans ce livre comme chez soi. Pas de perte de temps inutile, l'auteur démarre de suite et sans temps mort par la suite. On fait rapidement connaissance avec Alex qui est un énième avatar de l'enquêteur cassé par la vie. Pour lui, c'est la disparition de sa fille de 8 ans qui a tout brisé neuf ans auparavant. Séparé de son épouse, il ne vit plus que pour son métier, se sentant toujours coupable et préférant se plonger dans le travail. Bien que classique dans sa caractérisation de départ, très vite on s'éloigne quelque peu des chemins connus avec un Whitman abîmé, bien teigneux à ses heures perdues et capable du pire quand il se sent acculé. Je l'ai de suite adopté, j'ai aimé son côté brut de décoffrage, ses connaissances très étendues dans son domaine (avec des anecdotes parfois géniales) et finalement son côté humain. Ainsi par moment, des chapitres racontent quelques morceaux de bravoure propre au genre (course poursuite, évasion d'un lieu clos...) et on ne tombe jamais dans la surenchère. Ainsi, il arrive que le protagoniste n'ait pas la solution pour s'en sortir, qu'il doive s'en remettre à d'autres pour pouvoir progresser. C'est ici remarquablement relaté et donne un aspect crédible à un personnage au charisme certain.

On retrouve ensuite le meilleur ami fidèle qui est bien plus malin qu'il n'en a l'air, un commanditaire exigeant pour ne pas dire inquiétant, une mystérieuse descendante du cinéaste aussi fatale qu'intrigante, une fliquette en mal d'enquête, un pur sociopathe aux pratiques bien crades et une pléthore de personnages secondaires qui plantent de bonnes situations et donnent un caractère vivant à l'ensemble. Franchement ça fonctionne et au fil de la lecture, on se surprend à voir les pages se tourner toutes seules. Certes, on ne peut parler ici de grande originalité (peu ou pas de surprises de mon côté lors de ma lecture) mais le livre s'apparente à une très complexe construction qui gagne en densité, en attrait au fil des parties et la fin vient clôturer idéalement une enquête-aventure très réussie. J'aime être "capté" par un livre et ce fut le cas tout du long avec celui-ci.

Le background et les apports divers donnent une touche supplémentaire au charme de ce livre qui mélange allègrement notre époque contemporaine adepte de joujoux technologiques, Histoire du cinéma entre splendeur et décadence, et croyances ésotériques anciennes dont je ne dirais rien de plus pour ne pas révéler quelques arcs narratifs cruciaux. Sachez simplement qu'érudition rime ici avec plaisir de partager, éclairage intéressant et découvertes inoubliables. L'auteur maîtrise son sujet, mêle avec un plaisir évident fiction et éléments réels, pour au final proposer une expérience immersive totale. Rajoutez à cela, une écriture exigeante et source de plaisir renouvelé et vous obtenez un thriller implacable et à lire absolument si le genre et les thématiques vous plaisent.

Posté par Mr K à 17:03 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , ,