jeudi 10 mars 2016

"Under the skin" de Michel Faber

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L'histoire: Isserley, jeune femme mystérieuse et aguicheuse, passe son temps à sillonner les routes d'Écosse. Le parfait auto-stoppeur doit être jeune, grand et musclé. Quand elle trouve enfin la perle rare et l'embarque dans sa voiture, les choses se compliquent un peu… Que fait-elle de tous ces hommes au corps parfait qui disparaissent mystérieusement? Quel destin les attend?

La critique de Mr K: Under the skin fut pour moi le meilleur métrage de l'année 2014 au cinéma, j'avais adoré la beauté mortifère de Scarlett Johansson (ma chouchoute avec Kate Blanchet), le rythme hypnotique de la narration et le côté complètement barré et ésotérique du scénario. J'achetai dans la foulée le roman de Michel Faber dont est tiré le film et le laissait mûrir dans ma PAL. Je l'ai ressorti à l'occasion d'un déplacement professionnel à Toulon où j'ai pu mesurer l'étendue du talent de cet auteur et redécouvrir le fond originel de l'histoire d'Isserley. Le film n'était que l'adaptation personnelle du réalisateur, le livre va beaucoup plus loin et m'a ébloui par sa noirceur profonde. Suivez le guide!

Isserley est une jeune femme des plus charmantes, comprendre par là qu'elle a tout ce qu'il faut, là où il le faut. Cliché machiste ambulant, elle rode au volant de sa voiture sur les routes d'Écosse à la recherche de proie, de préférence de beaux mâles plein de vigueur qu'elle embarque puis neutralise avant de les emmener dans une mystérieuse ferme perdue au milieu de nulle part où des comparses récupèrent leur corps encore endormi. Étrange étrange me direz-vous? Croyez-moi, vous n'êtes pas au bout de vos surprises! Rien dans le film ne me prédisposait à soupçonner la moindre once de vérité que cache Isserley et ses acolytes! Attendez-vous à du surprenant et du tétanisant tant on dépasse le genre SF pour verser dans la parabole et la réflexion sur le genre humain.

Car ce livre porte remarquablement son nom: Under the skin, "Sous la peau", est à sa manière une étude sociologique qui inspire à chacun le goût de regarder derrière les apparences. Sous ce charmant minois se cache la plus redoutable chasseresse, Diane sans remords ni regrets... du moins au départ. On suit le rythme hypnotique de ses trajets en voitures, de ses tactiques pour jauger sa proie pour mieux l'attraper et peu à peu, au fil des chapitres qui s'ensuivent, la vérité est levé sur sa vraie nature et celle de l'organisation qui l'emploie. Vous me trouvez trop nébuleux? Je me garderai bien d'en dire plus pour ne pas lever le voile sur un ouvrage vraiment déstabilisant dans sa deuxième partie et dont la révélation gâcherait votre découverte d'un ouvrage à part et pour ma part incontournable.

Tour à tour, nous sommes dans la tête d'Isserley mais aussi des malheureux auto-stoppeurs qu'elle récupère. Enfin… malheureux, certains s'avèrent être des sociopathes libidineux! Certains sont aussi très touchants de part leurs histoires personnelles entr'aperçues le temps d'une pensée intime ou d'un échange verbal avec la dangereuse conductrice. Véritable scanner du genre humain, ces rencontres aussi courtes que létales donnent à voir ce qu'il y a de mieux mais aussi de pire dans la nature humaine, le tout révélé par les yeux et les pensées de l'héroïne venue d'on ne sait où... Cette dernière évolue fortement à partir de la deuxième moitié du roman, révélant une facette fascinante du personnage qui gagne en densité et en profondeur. On a alors affaire à un tout autre roman où remises en cause et révélations multiples s'accumulent dans un crescendo de tension impressionnant. On finit littéralement sur les rotules mais heureux d'avoir vécu une expérience hors du commun.

Pour couronner le tout, l'écriture de Michel Faber est un modèle d'efficacité entre descriptions cliniques, passages plus oniriques et pointes d'humour noir bienvenue pour parfois alléger un fond assez effroyable. Vous l'avez compris, vous avez ici un roman prenant, addictif et indispensable dans toute bibliothèque d'amateur de SF élégante, british et porteuse de sens.

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mardi 8 mars 2016

"Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" de Celeste Ng

Celeste-NG-Tout-Jamais-DitL'histoire : Lydia est morte.
Lydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore... Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus. Mais le corps de Lydia gît au fond d’un lac.
Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter ses secrets les mieux gardés.

La critique Nelfesque : Gros gros coup de coeur pour ce roman de Celeste Ng, "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit", son premier et qui annonce la naissance d'une grande auteure.

Le lecteur entre dans la vie de la famille Lee. D'origine asiatique par le père, américaine par la mère, elle est le mélange de plusieurs cultures et plusieurs rêves mais elle a aussi ses appréhensions, ses peurs et ses hontes. Comme celles de James, qui enseigne l'Histoire des Etats-Unis à l'université, lui l'asiatique dont tout le monde se moque dans cette Amérique des 60's et 70's et qui rêvait d'Harvard. Comme celles de Marylin, son épouse, qui a toujours voulu être médecin à une époque où les femmes n'avaient pour vocation que de trouver un bon époux, vivre dans leur ombre et avoir des enfants.

De cette union sont nés Lydia, Nath et Hannah. Chacun singulier mais traînant derrière lui le poids de ses origines. Les yeux bridés tel un fardeau, la peau un peu jaune dont on se moque. On les appelle "les chinois", on se demande ce qu'ils mangent, comment ils vivent, on les regarde de travers.

Ce matin du 3 mai 1977, Lydia est en retard pour prendre son petit déjeuner. L'adolescente ponctuelle, studieuse et ambitieuse, gît dans le lac de la ville mais tout le monde l'ignore encore.

"Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" est un roman qui fait la part belle à ses personnages. Chacun des 5 membres de la famille Lee est important, chacun voit ses pensées et ses souvenirs disséqués et leur psychologie travaillée à l'extrême. Lydia est-elle partie ? A-t-elle été enlevée ? Pour le découvrir, l'auteure revient sur la genèse du couple, sur leurs aspirations de jeunes étudiants, sur leur éducation. Se tisse alors peu à peu la toile de fond d'un tableau à plus grande échelle, celle qui façonne l'histoire d'une famille, des détails qui mis bout à bout forment l'inconscient collectif familial.

J'ai été littéralement bouleversée par cette lecture. Connaître le fin mot de l'histoire, savoir si Lydia a été tuée et par qui ou si elle s'est donnée la mort importe peu ici. Ce roman de Celeste Ng n'est pas un thriller habituel, un page turner jonché de rebondissements et de scènes sensationnelles. Non, nous sommes ici dans le domaine de l'intime, dans le non-dit, dans ce qui touche l'homme au plus profond. Comment se forge une identité, comment la pression familiale peut être un poids malgré toutes les bonnes intentions, comment les membres d'une fratrie vivent l'existence et le succès de ses frères et soeurs, comment les parents peuvent faire rejaillir sur leurs enfants toute la violence de leurs échecs et revivre leurs rêves à travers eux. Autant de sujets qui sont ici appréhendés et livrés au lecteur avec toute la beauté et la grâce que peuvent avoir parfois la violence ordinaire et la souffrance.

Pour envelopper cette histoire malheureusement banale d'un enfant qui disparaît et pourtant si distincte tant la famille Lee nous dévoile ses plus intimes secrets, Celeste Ng use d'une plume remarquable. Il y a de la nostalgie dans ses mots, de la poésie dans ses formulations, de la justesse et beaucoup d'amour dans la description des liens qui unissent une famille. On ne peut s'empêcher de réfléchir à la sienne en lisant "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit", aux mécanismes conscients ou inconscients qui rythment notre quotidien et à la nécessité de briser la répétition des scénarios de vie parfois intergénérationels. Sans s'en rendre compte, les larmes commencent à couler au fil des pages et cette lecture vient se nicher au plus profond de nous-même.

J'ai retrouvé ici toute la puissance et l'émotion que j'ai éprouvé à la lecture de "Seul le silence" de R. J. Ellory. Des premières lectures d'auteurs jusqu'alors inconnus qui vous prennent aux tripes, qui vous parlent plus que nulle autre. Du Laura Kasischke et du Joyce Carol Oates également dans l'approche du roman par son auteur, dans la sensibilité, la finesse et la violence des sentiments.

Que dire d'autre, à part de vous précipiter en librairie pour acheter ce livre qui est sorti le 3 mars dernier. Des bouquins comme celui-ci, il ne faut pas les laisser passer, il faut les faire vivre, les conseiller et en parler partout autour de soi. Je tiens là sans doute ma plus belle lecture de 2016, la barre est haute et je suivrai de très près les prochaines traductions d'ouvrages de Celeste Ng. C'est pour cela que j'aime lire, pour ces moments de grâce et de perfection, pour ces coups de foudre qui vous laissent pantois à la fin d'une lecture. Des moments qui n'arrivent que très peu dans la vie d'un lecteur et qui font, par leur rareté, des rencontres d'une puissance et d'une intensité fulgurantes.

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lundi 7 mars 2016

"Le Passage de la nuit" de Haruki Murakami

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L'histoire : Dans un bar, Mari est plongée dans un livre. Elle boit du thé, fume cigarette sur cigarette. Surgit alors un musicien qui la reconnaît. Au même moment, dans une chambre, Eri, la sœur de Mari, dort à poings fermés, sans savoir que quelqu'un l'observe. Autour des deux sœurs vont défiler des personnages insolites : une prostituée blessée, une gérante d'hôtel vengeresse, un informaticien désabusé, une femme de chambre en fuite. Des événements bizarres vont survenir : une télévision qui se met brusquement en marche, un miroir qui garde les reflets... A mesure que l'intrigue progresse, le mystère se fait plus dense, suggérant l'existence d'un ordre des choses puissant et caché.

La critique de Mr K : Quitte à me répéter encore et encore, il faut lire Haruki Murakami dont les romans proposent un mélange subtil de poésie, de chronique du quotidien et d'existentialisme à l'orientale. Il récidive ici avec Le Passage de la nuit, un ouvrage se concentrant sur une nuit où vont se croiser toute une galerie de personnages plus étranges et intrigants les uns que les autres, sous fond de routine qui peut dévisser à n'importe quel moment.

Tout tourne autour de deux sœurs très différentes. Eri, la belle dormeuse évoquée en quatrième de couverture, est une mannequin sûre d'elle qui ne s'entend pas avec sa jeune sœur Mari, plus versée dans la lecture, émotive à fleur de peau qui vit dans l'ombre de sa sœur. Pendant que l'une dort d'un sommeil paisible sous la surveillance d'un mystérieux homme sans visage dont l'image est renvoyée par un miroir aux propriétés échappant à toute explication rationnelle, l'autre lit tranquillement dans un restaurant de nuit. Elle va rencontrer un jeune musicien en mal de discussion puis la tenancière d'un love hotel confrontée à une prostituée tabassée par un client violent. À travers ce déroulé plutôt classique, destins contrariés et cabossés de la vie vont se mêler au fil des heures et minutes qui s'égrainent à chaque nouveau chapitre.

Je ne sais pas pour vous, mais quand je commence un livre de cet auteur, j'ai l'impression de revenir à la maison après un long voyage. Je laisse mes autres expériences à l'entrée pour rentrer dans un univers à nul autre pareil, à la fois familier et singulier. Bien qu'assez réaliste dans son traitement (à 80% ici), notre âme semble s'élever au fil des phrases et je suis devenu accro dès la fin du premier chapitre. Murakami n'a pas son pareil pour rendre le quotidien merveilleux ou effrayant. Je me rappellerai longtemps par exemple sa description d'Eri se reposant dans sa chambre, une description d'une grande sensibilité et précision contrebalancée par une menace sourde qui semble peser sur elle et que l'auteur va développer dans les chapitres ultérieurs. Chaque personnage secondaire a son importance et est traité à égalité avec les premiers rôles. On s'attache à eux immédiatement: les femmes de chambre du love hotel aux discussions pleines de bon sens, les serveurs(ses) de restaurant et les personnes qui rencontrent Mari ou encore le geek informaticien qui ne vit que dans l'illusion et le faux-semblant.

Au fil des chapitres symbolisés par une horloge marquant l'heure, c'est surtout le parcours de Mari qui nous est décrit. Peu sûre d'elle, introvertie et solitaire, elle va le temps d'une nuit faire la connaissance d'un garçon charmant et délicat (Takahashi) puis rentrer dans un monde totalement étranger, celui des lieux de rencontres interlopes et même de la mafia. Loin d'être un catalogue de lieux communs avec son lot de sordide, Murakami s'attache avant tout à rapporter les liens qui se tissent, les rapports affectifs et d'empathie entre Mari et ceux qui croisent sa route. Le passage relatant sa conversation avec la prostituée chinoise est émouvant et le symbole du combat pour le respect des femmes qui est toujours d'actualité, ses rapports avec Mme Kaoru, patronne du love hotel font penser quant à eux aux rapports mère-fille, rapports que Mari n'a jamais eu avec sa génitrice. Au delà de l'histoire elle-même, il y a la quête de soi de l'héroïne et la résolution d'un passé douloureux qui transparaît et touche en plein cœur le lecteur cueilli par la grâce.

Car oui, avec Murakami une fois de plus, j'ai côtoyé les cieux de la littérature, la beauté à l'état pure qui inonde ce monde si sombre parfois. La langue plus simple que dans des classiques de l'auteur n'est pas pour autant exempte de poésie et de douceur cotonneuse, elle accompagne à merveille les errances nocturnes de tous les personnages qui peuplent, hantent même ce remarquable ouvrage. Les passages purement fantastiques ajoutent à l'ensemble une touche de mystère et d'angoisse qui pimente l'expérience pour la rendre marquante et durable dans l'esprit d'un lecteur emprisonné dans la toile tissée par le maître. Une petite merveille d'humanité que je vous invite à lire au plus vite.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
- "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"

dimanche 6 mars 2016

Le Challenge sans nom - V1

Après plusieurs challenges "Destockage de PAL en duo" avec faurelix, nous avons décidé de mener notre barque de notre côté mais toujours ensemble et nous sommes concoctées un nouveau challenge faurelixo-nelfesque ! Le principe est le même, on choisit chacune 2 romans dans la PAL de l'autre selon un thème imposé et on s'engage chacune à en lire un dans un délai de 2 mois. Une base similaire donc mais avec notre patte.

Parce qu'on n'aime pas trop les restrictions, on pourra aussi bien lire les 2 si l'envie nous prend, écourter le délai si on a lu chacune notre roman avant le terme et se lancer tout de suite dans une nouvelle édition ou au contraire le rallonger si la date fatidique est arrivée trop vite. C'est pour cette raison que nous l'avons appelé "Le Challenge sans nom", parce que sans nom on est plus libre de faire ce que l'on veut et que l'on peut faire entrer à peu près tout et n'importe quoi dedans selon les envies !

Challenge sans nom - Neuf et vieux

Pour cette première édition, le thème est "Du neuf et du vieux". Quézako ce thème ? Non, nous n'aurons pas à lire un roman pour bouts de choux versus une épopée de mamies (quoi que, j'aurai pu conseiller "Old School" de John Niven)... Il s'agit plutôt ici de dénicher dans la PAL de l'autre un bouquin qui prend la poussière depuis trop longtemps et un acquis il y a peu. Un petit coup de boost donc pour sortir une vieillerie laissée de côté ou une occasion de lire tout de suite un roman qui nous a fait envie récemment.

Le challenge commence maintenant et prendra fin le 1er mai prochain (enfin... si on en a ENVIE !)

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Pour faurelix, j'ai choisi "L'Heure trouble" de Johan Theorin parce que je l'ai dans ma PAL moi aussi et que j'aimerai bien avoir son avis dessus. Celui ci dort dans sa PAL depuis 2011 et est aussi dans la mienne depuis trop longtemps. Peut-être que son avis me le fera ressortir plus vite !

L'heure trouble

Et dans ses acquisitions récentes, j'ai choisi "Six jours" de Ryan Gattis parce que je l'avais repéré à sa sortie et je l'ai dans ma wish-list. Me tentera-t'elle pour un futur achat ? (comment ça c'est un challenge qui est censé faire baisser ma PAL !?)

6 jours

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De son côté, faurelix a dégoté dans ma PAL "Elle s'appelait Sarah" de Tatiana de Rosnay. Elle connaît mon amour pour les romans ayant pour thème la seconde guerre mondiale et elle pense que j'ai besoin d'un coup de pouce car celui ci risque de traîner encore longtemps dans ma pile à lire. C'était sa première lecture de cette auteure et elle l'avait franchement apprécié. Après en avoir lu d'autres, elle trouve que celui-ci reste vraiment à part...

elle s'appelait sarah

Et dans le neuf, elle m'a choisi "Les Chroniques de l'asphalte tome 1" de Samuel Benchetrit. Ah, elle se rappelle bien de la joie que j'ai eu de le trouver chez un bouquiniste à l'automne dernier quelques jours après avoir vu le film "Asphalte" au cinéma (mon coup de coeur 2015).

Asphalte tome 1

Pour cette première édition de notre bébé challenge, je choisis de commencer par "Les Chroniques de l'asphalte tome 1" de Samuel Benchetrit. Depuis qu'il est arrivé dans ma PAL je brûle d'impatience de le lire. Voilà, nous y sommes !

Pour découvrir le choix de faurelix, je vous laisse vous rendre sur son blog. Et hop, c'est parti !

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samedi 5 mars 2016

"L'Abandon" de Peter Rock

L'AbandonL'histoire : Une adolescente de treize ans vit, avec son père, dans une réserve naturelle de l'Oregon, loin des villes, en évitant tout contact avec d'autres personnes. Que fuient-ils ? Pourquoi se cachent-ils ?
Elle ne se le demande pas. Car, pour vivre cachés si ce n'est heureux, il ne faut penser qu'à cela et consacrer toute son attention à ce mode de vie invisible.
Un jour, le père baisse sa garde, les ennuis commencent.
On n'échappe pas à son histoire, même en se terrant durant des années...

La critique Nelfesque : Je suis tombée sur "L'Abandon" de Peter Rock complètement par hasard. Je n'en avais jamais entendu parlé et je ne connaissais pas l'auteur. Oui mais voilà, parfois, je me laisse séduire par une couverture et celle ci m'a tout de suite plu. Son côté sombre, énigmatique... L'histoire l'est tout autant.

Nous suivons Caroline, une jeune fille de 13 ans, dans son quotidien avec Père dans les bois à proximité de Portland. C'est là qu'ils se terrent tous les deux. Pas de maman, pas de frères et soeurs, pas d'amis, juste eux deux. Pourquoi vivre dans ces conditions ? Pourquoi rester seuls et se méfier de tout le monde ? Cela ne préoccupe pas Caroline outre mesure. Puisque Père dit qu'il faut dormir sous terre dans une cache, il faut dormir sous terre dans une cache. Puisqu'il dit qu'il faut faire sa lessive la nuit, il faut la faire la nuit. Puisqu'il dit qu'il ne faut pas marcher dans l'herbe pour ne pas laisser de trace, il ne faut pas le faire. Le lecteur lui par contre se pose la question.

Et trouve très vite la réponse si il est un habitué de thriller et roman noir... Je n'en dirai pas plus ici si ce n'est que Peter Rock n'a pas construit son récit, à mon sens, pour faire de cette énigme la clé de son roman. Parce que de ce point de vue là c'est raté...

En revanche, l'ambiance, les points de détails dans le quotidien, les relations qui lient Caroline et Père sont finement décrites. Et l'on sent peu à peu que cette gamine se détache de la vie réelle pour s'approprier sa vie sauvage. Qu'elle s'imprègne des conseils de Père et les met en pratique avec minutie et de façon vitale. Jusqu'où ira-t-elle pour continuer ainsi ? A refuser d'aller à l'école ou de se faire des amis ? A ne plus parler à personne ? A s'offrir un compagnon de route comme seul Père en est un pour l'instant ?

"L'Abandon" est un roman intéressant sans être l'oeuvre du siècle. Il n'a rien de vraiment novateur mais se lit sans peine et son titre trouve un certain échos à la fin de l'ouvrage. L'abandon tel un refus, tel une rupture. Un abandon dont on ne revient jamais...


mercredi 2 mars 2016

"Roméo et Juliette" de William Shakespeare

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L'histoire : Roméo Montaigu et Juliette Capulet s’aiment d’un amour pur. Malheureusement, leurs deux familles véronaises se vouent une haine aussi parfaite et immortelle que la passion qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Dès le lendemain de leur rencontre à un bal masqué, ils demandent à Frère Laurent de les marier secrètement, et l’ecclésiastique accepte.

La critique de Mr K : Que de beaux et bons souvenirs en compagnie de cet auteur incontournable qu'est William Shakespeare! La découverte d'Hamlet tout d'abord lors de ma classe de terminale littéraire où ce titre culte entre tous était au programme. Elle reste à ce jour, ma pièce préférée tout genre confondu en terme d'écriture théâtrale juste devant Huis clos de Sartre. Depuis ce premier choc, beaucoup d'autres lectures, des spectacles théâtraux riches en émotion et des adaptation cinématographiques de grandes qualités dont Roméo + Juliette avec Di Caprio et les œuvres de Kenneth Branagh. Curieusement, l'occasion ne s'est jamais présentée de lire un autre classique de Shakespeare, Roméo et Juliette donc. Le tort est désormais réparé et le moins que je puisse dire, c'est qu'environ 400 ans après son écriture, le texte garde une aura intacte entre virtuosité linguistique et histoire intemporelle d'une passion qui transcende les époques et les cultures.

L'histoire de ces deux jeunes gens épris l'un de l'autre en dépit de l'opposition séculaire de leurs deux familles fonctionne toujours autant. Nos jeunes premiers sont littéralement habités par leurs émotions et tentent par tous les moyens de se libérer des chaînes du ressentiment et de la haine. Chacun peut s'y retrouver et faire le lien avec notre réalité du moment, malheureusement le schéma se répète encore bien trop souvent et dans bien des domaines de nos vies. Et pourtant, malgré les obstacles et quelques moments de doute, ils ne dérogent pas à cet amour aussi soudain que profond qui transcende les clivages et les normes établies. Notre Roméo est l'incarnation de la droiture, de la compréhension et de l'obstination et répond merveilleusement à la pureté et la douceur d'une Juliette prisonnière de son appartenance au beau sexe. Ces deux là étaient fait pour se rencontrer, bientôt il ne pourront se passer l'un de l'autre, l'issue ne peut donc qu'être tragique…

On retrouve toute une galerie de personnages gravitant autour du duo magique: les auxiliaires et confidents mais aussi les tenants de l'ordre et les êtres corrompus par le ressentiment et l'Honneur. Impossible de résister à la douce nourrice de Juliette, au langage fleuri et à la verve communicative, qui va jusqu'à menacer sa place pour soutenir et aider sa douce maîtresse. Il y a aussi Mercutio, le fidèle d'entre les fidèles de Roméo, personnage remarquable (un de mes préférés de l’œuvre) au vers haut et au courage indompté. Tybalt aussi, l'exalté du clan Capulet qui sera au centre des difficultés, héritier des schémas de pensées de sa famille et de son époque, victime collatérale du conflit entre les deux familles. Le père Laurence, le moine protecteur du couple à la sagesse et l'ingéniosité éprouvées qui seront les responsables en partie du tragique final qui attend nos deux jeunes tourtereaux. Il plane sur ces personnages et tous les autres (hormis le Prince peut-être) un fatum implacable, menaçant et pesant durant les cinq actes de cette pièce décidément bien moderne.

Moderne est d'ailleurs l'adjectif qui qualifie le mieux l'écriture du maître qui pour son époque est vraiment en avance sur son temps. Au delà des critiques en filigrane de la société de son temps, l'écriture est révolutionnaire car non versifiée, les formulations imagées sont légion et fonctionnant à plein bien des années plus tard. Texte dense mais pour autant assez direct, ne cherchant jamais à remplir mais toujours à contextualiser et faire évoluer ses personnages, on vit littéralement cette œuvre et l'adaptation au style théâtral est quasi immédiat. Je ne suis pourtant pas un grand amateur de lectures de ce type, préférant voir les pièces jouées. Mais ici on évite l'écueil du style ampoulé et de l'ennui tant on se prend au jeu des amours contrariés et des batailles rangées dans les rues de Vérone. Bien que connaissant d'avance la fin, on reste sous le choc du dénouement bien longtemps après avoir refermé cet ouvrage.

Vous l'avez compris, on rentre ici dans le domaine très fermé des classiques des classiques, des indépassables et des inusables. Quoi!!! Vous ne l'avez toujours pas lu??? Mais qu'est-ce que vous attendez??? C'était la prescription du jour de Mr K.

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mardi 1 mars 2016

"Foutez-nous la paix !" d'Isabelle Saporta

Foutez nous la paixL'histoire : Savez-vous quelle pression écologique un âne exerce sur son pâturage ? Votre carrelage est-il réglementaire ? Connaissez-vous le supplice de la pédichiffonnette ? La hauteur de votre " végétation concurrentielle " - l'herbe ! - est-elle conforme ?
Vous êtes perdu ? Eux aussi ! Ils s'appellent Gérard, Nelly, Jean-Baptiste, Anaëlle... Isabelle Saporta, journaliste et auteur notamment du Livre noir de l'agriculture et de VinoBusiness, les a rencontrés.
De Tracy-sur-Loire à Créances, de Noceta à Eygalières, ils sont éleveurs d'agneaux de pré-salé ou de poules de Marans, fabricants de bruccio, de beaufort ou de roquefort, vignerons... Vous mangez leurs viandes, leurs fromages. Vous dégustez leurs vins. Leurs produits sont servis sur les plus grandes tables du monde. Et pourtant... l'administration les harcèle en permanence, transformant leur quotidien en enfer.
Quant à l'agrobusiness, il attend tranquillement son heure. Son arme pour mettre à mort ces défenseurs du terroir ? Les asphyxier sous d'innombrables normes formatées par et pour les multinationales.
Ceux qui résistent ne demandent qu'une seule chose : qu'on cesse d'assassiner en toute impunité la France de la bonne chère !

La critique Nelfesque : J'ai découvert Isabelle Saporta en 2011, lors de la sortie de son "Livre noir de l'agriculture". Une lecture coup de poing qui a changé ma façon de consommer. Déjà regardante de ce que je mettais dans mon assiette, j'ai décuplé mon attention et ajusté certaines choses. Je vous conseille toujours cette lecture, 5 ans après sa sortie, car malheureusement, les pratiques n'ont pas vraiment évolué...

En 2014, Isabelle Saporta s'attaque au lobby du vin. Avec "Vino business", elle s'est mise à dos bon nombre d'exploitants viticoles. Je n'ai pas encore lu cet ouvrage car j'ai peur d'avoir une réaction similaire à celle que j'ai eu pour "Le Livre noir de l'agriculture" et aimant beaucoup le vin (à consommer avec modération, tout ça), ça va me faire mal dans mon petit coeur d'adepte de ballons de rouge, je le sens... Je recule l'échéance mais j'y viendrai car l'auteure n'est pas une faiseuse de buzz, une lanceuse d'alerte opportuniste. Non, Isabelle Saporta est une vraie passionnée, une amoureuse de la nature et de nos terroirs, une citoyenne française qui respecte ce qui fait une des fiertés de la France, son agriculture, et ne veut pas la voir continuer à dégénérer en nous mentant par omission, en nous faisant avaler des couleuvres, en nous empoisonnant et en faisant mourir le monde paysan. Le vrai monde paysan, pas les fermes usines et les amis de la FNSEA.

Avec "Foutez-nous la paix !", Isabelle Saporta met une nouvelle fois les pieds dans le plat. En plein contexte de la crise agricole française, alors que des agriculteurs bloquaient encore nos routes et les centrales d'achats il y a quelques semaines et en pleine semaine du Salon de l'Agriculture où François Hollande s'est fait huer et traiter de menteur, la situation est tendue. J'étais la première à râler et à ne pas soutenir les agriculteurs lors de leur grève récente et je vais vous dire pourquoi sous la forme d'une question. Avec-vous vu beaucoup d'agriculteurs bio dans les rangs des indignés brûleurs de pneus ? Moi pas. J'ai vu des gros exploitants qui n'ont plus rien à voir avec les paysans du temps de nos arrières grands-parents, des représentants syndicaux de la FNSEA, qui plus que faire du bien à l'agriculture est dans une démarche dangereuse de course en avant suicidaire, des concitoyens pour la grande majorité qui soutenaient ces actions sans aller voir plus loin que le bout de leur nez. J'étais en colère.

Acheter à bas coût, pouvoir manger tout ce que l'on veut toute l'année, aider les agriculteurs à continuer en ce sens, pour les sauver, pour qu'ils continuent de nous nourrir avec des produits qu'ils ne mettraient même pas dans leurs assiettes, je dis non. Assez. Stop. Nous n'avons pas pris le bon chemin, il faut faire marche arrière ! Pourquoi continuer ainsi cette fuite en avant qui ne mènera nulle part ? Pour qu'on continue de manger de la merde bourrée de pesticides, que nos eaux soient polluées et que les animaux soient traités comme de la viande (qu'ils deviendront finalement et gavée d'antibio au passage) ?

La lecture de "Foutez-nous la paix !" est arrivée à point nommé. De la paix, il y en a. Du ras-le-bol aussi. En donnant la parole à des petits agriculteurs qui cultivent certains en bio, d'autres dans une démarche raisonnée, à petite ou moyenne échelle et toujours dans le respect de l'Agriculture avec un grand A, Isabelle Saporta met en lumière un fonctionnement aberrant, des contrôles et des normes farfelus et une quasi-volonté de nos gouvernements successifs de sacrifier l'agriculture au nom du profit. Consciemment ? Par bêtise, ignorance ou principe de précaution ? Je vous laisserai découvrir cela à travers les voix d'André Valadier, producteur de l'Aubrac, Anaëlle, bergère au Mont-Saint-Michel, Jean-Dominique Musso, éleveur corse, et tant d'autres.

La journaliste / auteure est allée à leur rencontre, parcourant la France d'Est en Ouest et du Nord au Sud pour récolter les témoignages de ceux qui vivent le monde agricole au quotidien. Le citoyen lambda y voit alors plus clair sur l'étendue des problèmes rencontrés. Normes à respecter, jugements arbitraires, sanctions infondées, bon sens paysan bafoué par les autorités, pressions incessantes... Il en faut du courage et de la détermination pour continuer à être agriculteur aujourd'hui. Et il en faut de l'amour !

Isabelle Saporta à travers ses témoignages récoltés et un travail de fond, où elle a été au plus près des institutions et des grandes entreprises imposant leur suprématie et leurs ombres menaçantes, donne à voir aux consommateurs moyens que nous sommes toute une problématique complexe et met en lumière le dysfonctionnement d'un système en bout de course. Elle part au combat, enfonce des portes, nous ouvre les yeux comme bon nombre d'hommes et de femmes de terrain qui se battent chaque jour pour sauvegarder notre patrimoine, nos traditions et notre santé. Ils se battent contre des moulins parfois, pots de terre contre pots de fer, mais ils ne baissent pas les bras. Merci de mener ce combat pour nous car oui, nous voulons continuer de consommer mais pas à n'importe quel prix, pas n'importe comment et pas avec n'importe qui. Je vous conseille vivement la lecture de cet ouvrage instructif et essentiel. Vous verrez qu'à la dernière page, vous aussi vous aurez envie de crier "Foutez-nous la paix !".

dimanche 28 février 2016

"Salammbô" de Gustave Flaubert et Philippe Druillet

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L'histoire : Il fallut mille ans pour construire l'Empire de l'étoile et mille ans furent nécessaires pour le détruire en ces temps de la fin. Seule la planète-mère, centre de l'étoile, coupée de l'empire respirait encore dans des flots de sang. À Carthage devenue République vivait Salammbô, beauté façonnée par les dieux, gardienne du voile sacré de Tanit. Carthage, perle écarlate du monde de l'étoile, et Salammbô sa vierge sacrée. Les textes disent que le glaive brûlant qui consuma la cité et dévasta l'empire vint du ciel par l'homme aux yeux de feu qui recouvrit le monde de l'étoile d'un océan de sang. Et la vierge divine succomba. Car c'était le temps où les barbares conquérants firent tomber les dieux de leurs piédestals. La fin de l'empire… mille années, océan du temps… Écoutez… Écoutez au loin monter vers nous le sourd grondement des armées en marche que rien ne pourra plus arrêter. Ô dieux, entendez notre plainte !

La critique de Mr K : Monstrueuse claque que cet album initié par Druillet suite à une discussion à priori anodine avec le rédacteur-chef de l'époque de Rock and folk: transposer l'action du Salaambô de Flaubert dans un futur lointain. Pari réussi haut la main, tant cette intégrale procure jubilation de chaque instant dans le choc continu entre texte originel et dessins hors norme du maître. Pour précision, j'ai lu lors de mon cursus littéraire l’œuvre originelle qui m'avait bien plu mais dont le temps malheureusement avait quelque peu effacé le souvenir, la piqûre de rappel fut donc salutaire et a permis de redécouvrir un classique à la langue si moderne et dont le fond est toujours d'actualité.

Carthage a vaincu mais elle se retrouve avec des alliés bien encombrants sur les bras. Elle les renvoie en dehors des murailles en leur promettant richesses et remerciements pour leur engagement à ses côtés. Bien évidemment rien ne se passe comme prévu surtout qu'un chef mercenaire se permet de voler l'objet sacré confié à la vierge et divine Salammbô, grande prêtresse protectrice de la cité. Se mêle à cette intrigue générale, l'attrait irrépressible qu'attise la belle vestale bien malgré elle sur un chef barbare, Mathô (réincarnation de Lone Sloane, héros récurrent de Druillet). Tout cela ne peut que finir mal et encore… vous êtes en dessous de la réalité.

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Malgré l'explosion de couleurs et de détails chère à Druillet, l'ensemble garde la cohérence du roman d'origine. On retrouve donc tous les éléments qui ont fait de Salammbô un classique qui résonne encore aussi talentueusement aujourd'hui: les deux anciens alliés qui se retrouvent ennemis, le destin contrarié de deux êtres perdus dans un combat qui les dépasse et qui va les pousser à leur perte (légère différence dans la version Druillet, c'est Lone Sloane tout de même!), la cruauté et l'injustice de la guerre, la religion aussi porteuse d'espoir que d'extrémisme, les femmes exploitées et victimes de l'incurie des hommes et des dieux. Toutes ces thématiques sont transcendées ici par une forme incroyable au service d'un récit qui n'a rien perdu de sa force immersive et de sa puissance narrative.

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Plus qu'une BD, cet ouvrage s'apparente quasiment à un livre d'art tant on a l'impression de feuilleter page après page un catalogue d'exposition composé de tableaux plus mirifiques les uns que les autres. Druillet est au sommet, dynamite les règles de son art et propose des images marquantes et totalement délirantes: statues et bâtiments cyclopéens, scènes de bataille dantesque (dont se sont sans doute inspirés les auteurs des Chroniques de la Lune noire), expérience mystique virant au psychédélisme (je suis fan!), décors et paysages sublimes et une Salammbô belle à se damner! Contrairement à beaucoup de BD, celle-ci se digère lentement, le lecteur se prenant à rester admirer le travail de l'artiste plusieurs minutes tant les détails et références pullulent et donnent une densité incroyable à l’ensemble. Quelle beauté! Quelle maestria!

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On ressort ébloui par cette expérience totale qui nous conduit très loin dans notre imaginaire et comble toutes les attentes de l'amateur de SF et de classiques littéraires que je suis. La relecture de Salammbô est brillante car subtile et bien menée, les éléments nouveaux s'imbriquant parfaitement aux anciens et permettant une translation efficace et respectueuse dans un univers SF. À lire absolument!

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samedi 27 février 2016

"Chicagone" - Série Le Poulpe - de François Joly

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L'histoire : Au sud des Minguettes, au plus dur de la banlieue lyonnaise, des adolescents meurent sans que cela préoccupe grand monde. Lieux sordides, atmosphère glauque, population vivant dans l'urgence. Un jeune qui disparaît, c'est un problème de moins. Pas pour le Poulpe qui, au nom de l'amitié, fait le ménage non sans ramasser au passage des bleus à l'âme. Mais que parfois la vengeance est jolie!

La critique de Mr K : Première lecture poulpesque de l'année 2016 pour votre serviteur, grand amateur devant l'éternel des aventures de Gabriel Lecouvreur. Chicagone sort du lot par une noirceur plus prononcée et un héros qui tire vraiment sur la corde et va explorer les abysses de sa personnalité et dépasser clairement la ligne blanche. Suspens, personnages déglingués et vengeance sont au rendez-vous!

Cette nouvelles aventure du Poulpe est placée sous le sceau de l'amitié et de la souffrance. Le neveu de Pedro, personnage récurrent de la saga, est retrouvé mort une balle entre les deux yeux. Qui a pu dessouder ce garçon sans histoire dans la banlieue de Lyon? Cette affaire, ne semblant pas passionner les forces de l'ordre et pouvant être reliée à d'autres disparitions de jeunes gens, va donc intéresser Gabriel qui va devoir explorer les territoires abandonnés de la République entre misère sociale, délinquance et grand banditisme mais aussi solidarité et actions quotidiennes pour s'en sortir. Comme souvent dans la série du Poulpe, les apparences cachent bien des choses et derrière de simples meurtres se cachent des destinées brisées, des organisations peu recommandables et un système parallèle que notre héros aura bien du mal à combattre. La vérité sera tétanisante…

Gabriel est toujours fidèle à son bar et ses amis. Son adjoint en matériel (Pedro s'y connaît en la matière depuis la Guerre civile espagnole où il combattait auprès des Républicains) est touché en plein cœur et il est hors de question de le laisser ainsi. Après un court au revoir à sa dulcinée (Chéryl est absente de cet ouvrage à ma grande déception), il plonge dans l'enfer des banlieues lyonnaises. Lui le bon vivant, l'humaniste libertaire est confronté à une réalité qui le dégoûte et le dépasse. Comment en est-on arrivé là? Au fil de ses rencontres avec les habitants et un gang de gones haut en couleur (gone = gamin dans le pays lyonnais), ses fêlures se font plus vives et la colère l'envahit face à l'inhumanité de certains.

L'enquête progresse lentement et, en elle-même, reste assez simple. L'auteur se plaît surtout ici à nous décrire les lieux et les gens avec finesse et fulgurances saisissantes comme les caves, certains appartements, les mamans dépassées par leurs gamins, le repère d'une bande de malfrats déviants… L'auteur nous retranscrit parfaitement la désespérance qui s'est installée dans certains quartiers et le fonctionnement autonome de certains immeubles. On prend tout cela en plein cœur, sans fioriture et par le prisme de la pensée de Gabriel, adepte de la liberté et de la libre pensée. Le choc est frontal, révélateur et de bon aloi en cette période de repli sur soi où chacun ne semble regarder que par le petit bout de sa lorgnette.

On a ensuite droit à de beaux moments de bravoure et d'émotion comme les discussion entre Gabriel et la gamine à la tête des gones (émotion garantie), la scène de vengeance qui est un modèle du genre (type Death Sentence de James Wan avec Kevin Bacon) ou encore les pérégrinations de Gabriel au sein des cités entre méfiance et surprises. On sort tout chamboulé par un récit plutôt langoureux, qui prend son temps pour poser ses bases, mieux nous dévier de la trajectoire initiale et retourner la situation aux deux tiers. François Joly nous offre un volume poulpesque riche en background et en révélation. Un des meilleurs à mes yeux de la série. Les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté!

Autres Poulpe chroniqués au Capharnaüm Éclairé:
Nazis dans le métro
J'irai faire Kafka sur vos tombes
Du hachis à Parmentier
Vomi soit qui malle y pense
La petit fille aux oubliettes
La bête au bois dormant
Arrêtez le carrelage
Légitime défonce
La Cerise sur le gâteux
- L'Amour tarde à Dijon

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jeudi 25 février 2016

"La Fille quelques heures avant l'impact" de Hubert Ben Kemoun

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L'histoire : Ce soir. Tous ou presque ont prévu d'assister au concert du groupe de Marion. Mais tous n'iront pas pour les mêmes raisons. Certains sont venus avec joie et envie, d'autres avec rage et dégoût. Ici des comptes vont se régler, des vies basculer en quelques instants. Celle d'Annabelle tout particulièrement. Dans le noir, la tension monte. Annabelle veut croire que l'espoir va l'emporter mais la haine peut triompher…

La critique de Mr K : Lecture placée sous le sceau de l'adolescence, de ses espoirs et de ses colères aujourd'hui avec le nouveau livre d'Hubert Ben Kemoun, La Fille quelques heures avant l'impact, paru récemment dans la collection Flammarion jeunesse. Plongez avec moi dans cette chronique s'étendant sur un après midi et une soirée qui va virer au drame.

L'action démarre pendant le cours de français d'Isabelle, une jeune professeur qui tente d'intéresser ses élèves endormis à l'étude d'un roman de Radiguet. Dur dur, surtout que c'est un vendredi après midi, la veille du long week-end de Pentecôte et qu'elle est obnubilée par son téléphone et un sms qu'elle ne peut lire pour le moment de son petit ami. Ambiance molle et caniculaire qui permet à l'auteur de nous présenter les autres grands protagonistes de l'histoire. Annabelle tout d'abord, l'héroïne, une jeune fille de son temps, pas aidée à la maison et au caractère bien trempé. Il y a aussi son amie Fatou, confidente et boule de positivité. Mokhtar, le faux caïd de la classe, un gentil zonard des cités qui se donne des grands airs. Sébastien, l'amoureux bientôt éconduit, puant de suffisance et de machisme du haut de ses quinze ans. Fabien, apprenti facho marchant sur les pas de son père, une huile d'un parti d'extrême droite et Thierry le suiveur qui prend pour parole d'évangile tout ce que dit son pote. Le cours de français dérape, les insultes pleuvent, la rumeur court, l'explosion est en marche. Elle va entraîner dans son souffle toute cette foule de personnages vers un final tétanisant et glaçant au possible.

On se prend au jeu très vite avec cette lecture, les chapitres se succèdent égrenant les heures qui s'écoulent et les différents points de vue. Ainsi, nous partageons le quotidien morose d'Annabelle livrée à elle-même depuis l'incarcération de son père et avec une mère qui vit dans son monde sans se préoccuper d'elle. La jeune fille n'a d'autre choix que de chercher par elle-même quelques instants de grâce pour égayer sa vie. Cette soif la sauve quelque part. C'est le temps de l'amitié avec Fatou, de la découverte des garçons (avec Sébastien, brouillon des relations à venir et qui prend très mal le fait d'être largué), c'est aussi le temps de la rébellion et des combats de la jeunesse avec notamment ce concert organisé contre la municipalité pour dénoncer les abus de cette dernière en terme de discriminations tout azimut.

La tension est palpable tout au long de ce court roman, on sent les antagonismes grandir, la fureur envahir quelques jeunes qui deviennent haineux, possédés par ce que les anciens appelaient l'hybris. Temps de la passion par excellence, l'adolescence est ici décrite avec une certaine subtilité et les émotions sont à fleur de peau. Éros et Thanatos règnent en maître sur les destinées présentées et notre cœur chavire bien des fois: complicité et tendresse des remarques et réflexions de ces hommes et femmes en devenir, mais aussi de l'effroi devant les motivations de certains et ce qui se prépare. À son apogée, le crescendo est saisissant et très dérangeant, la toute fin est elle plus convenue pour ne pas dire décevante car sonnant trop comme une belle morale républicaine bien proprette. Pas sûr que le monde tourne comme ceci, nos adolescents méritaient je pense une fin moins consensuelle et plus ouverte.

C'est ce qui m'a quelque peu dérangé dans cet ouvrage, certains partis pris dans les personnages qui les rendent très caricaturaux. Ainsi, les fachos (appelons un chat un chat) sont vraiment ignobles et très très méchants dès leurs 15 ans. Certes cela existe et il ne faut pas le nier mais j'ai trouvé cela too much surtout qu'à côté de ça, leur contrepoids de cité (les pseudos racailles) sont doux comme des agneaux comparés à eux. Trop manichéen et pas assez nuancé dans l'exposition des colères, le livre excelle par contre dans la description des amitiés et des ressentis d'Annabelle et de ses proches. On rentre vraiment dans la tête de l'ado lambda qui essaie de cultiver son jardin intérieur comme elle peut, en prenant ça et là (en cours, à la maison, dans la rue) des brides d'indices qui la conduisent vers une route plus heureuse. Je garderai donc plus en souvenir cet aspect de l'ouvrage plutôt que la dénonciation de l'intolérance que j'ai trouvé plutôt raté car trop appuyée et manquant de finesse.

Reste un livre que j'ai tout de même dévoré en deux heures pris que j'ai été par le sens du récit de son auteur, à l'écriture aussi simple qu’hypnotisante. Le rythme est syncopé entre révélations des pensées et accélération des événements, une belle tension monte de l'ensemble et on ne peut décemment pas relâcher le volume avant la fin. Belle qualité tout de même pour un livre imparfait mais néanmoins séduisant.

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