jeudi 7 septembre 2017

"La Secte sans nom" de Ramsey Campbell

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L’histoire : Jamais vous ne connaitrez le nom de vos geôliers. Vous ne serez plus rien. Rien qu'une victime. Et personne ne vous entendra hurler.

Le corps sauvagement mutilé d'une enfant est retrouvé dans les bois.

Neuf ans plus tard, Barbara, en se plongeant dans une activité fébrile, a presque réussi à se remettre du meurtre et du kidnapping de sa fille. Jusqu'à ce qu'une petite voix lui dise au téléphone : "Maman, maman, j'ai besoin de toi".

Son enfant est vivante, prisonnière d'une secte sinistre, se livrant à des rites sataniques, innommables.

Affolée, Barbara essaie de retrouver la trace de la secte. Les adeptes l'attendent...

La critique de Mr K : Retour dans la planète terreur de chez Presse Pocket avec cet ouvrage qui fait la part belle à l'angoisse et au mystère. Un petit plaisir coupable comme je les aime, idéal pour les vacances (celui-ci a été lu cet été), une lecture sans prétention qui n'invente pas le fil à couper le beurre, un livre qui ne prétend pas être un classique mais qui se révèle globalement efficace dans son genre.

Barbara a dû se reconstruire par le travail suite à la disparition tragique de sa fille, elle que la vie n'a déjà pas épargné avec la mort prématurée de son mari lors de sa grossesse. Angela a été enlevée à son école puis retrouvée morte assassinée. Le deuil est très difficile à supporter pour l'héroïne qui se sent responsable. 9 ans après, la traductrice est devenue agente d'écrivains, elle mène désormais sa barque d'une main de maître. Un coup de téléphone à priori anodin va bouleverser la nouvelle existence qu'elle s'est efforcée de construire du mieux qu'elle peut. Sa fille semble être revenue d'entre les morts et tente de la recontacter ! Commence alors un jeu du chat et de la souris, une enquête à haut risque qui ira de révélation en révélation.

On rentre dans le vif du sujet très vite avec ce roman qui commence fort avec le coup de fil d'outre-tombe et quelques flashback bien sentis sur la vie que menait Barbara avant le drame. Tout est prêt pour la grande bascule et quand celle ci se déclenche, tout semble échapper à Barbara qui perd ses moyens et s'enfonce dans une spirale infernale. Elle va devoir démêler le vrai du faux entre espoirs et fausses pistes, et enquêter sur une mystérieuse secte, composée d'anonymes, extrêmement bien organisée et qui laisse peu de traces voir aucune. Elle ne peut compter que sur elle même et un ami proche. La menace au fil des pages se fait plus insidieuse et le final révèle bien des vérités, pas forcément faciles à accepter.

Bien rythmé, La Secte sans nom se lit d'une traite alternant de manière régulière des passages stressants avec des immersions bien senties dans l'esprit des personnages qui sont plus qu'éprouvés par les événements du livre. Les rapports entre les différents protagonistes sont très bien rendus notamment les changements qui s'opèrent chez Barbara : activ woman sûre d'elle, le passé qui ressurgit va la transformer et fêler le personnage qu'elle s'est bâtie. Prise entre le remord et le fol espoir de revoir sa petite fille, elle va vraiment devenir borderline et les passages concernés sont vraiment saisissants de réalisme. Intéressant aussi le personnage de Ted, son ami divorcé qui jongle entre sa vindicative ex femme et l'étrange histoire dans laquelle il se retrouve plongé. Ces deux là semblent s'engluer dans une toile d'araignée qui les dépasse. Un climat de paranoïa s'installe durablement chez eux et contamine irrémédiablement le lecteur, ravi d'être pris en otage.

Au final, on passe un très bon moment malgré quelques scories narratives qui ralentissent parfois le déroulé de la narration (répétition inutile d'exploration de demeures abandonnées notamment) et un manque de développement autour de la secte, ses origines et ses pratiques. A ce propos, rien de vraiment satanique chez elle (mêmes si les pratiques sont horribles je vous l'accorde). Malgré tout, La Secte sans nom se lit très bien et on en ressort satisfait. Une bonne lecture détente-neurone en somme.

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mardi 5 septembre 2017

"La Tour abolie" de Gérard Mordillat

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L’histoire : "Quand les pauvres n’auront plus rien à manger, ils mangeront les riches."

La tour Magister : trente-huit étages au cœur du quartier de la Défense. Au sommet, l’état-major, gouverné par la logique du profit. Dans les sous-sols et les parkings, une population de misérables rendus fous par l’exclusion. Deux mondes qui s’ignorent, jusqu’au jour où les damnés décident de transgresser l’ordre social en gravissant les marches du paradis.

La critique de Mr K : C’est ma première incursion dans l’œuvre de Gérard Mordillat, engagé nettement à gauche, qui n’est pas à son coup d’essai (écrivain, scénariste de BD, réalisateur de films entre autres). Le hasard et la malchance ont fait que je n’ai jamais mis la main sur un de ses ouvrages lors de nos chinages réguliers à Nelfe et moi. Et puis est arrivée la rentrée littéraire de cette année et une belle occasion de pouvoir découvrir l'auteur à travers son nouveau roman, La Tour abolie, qui s’apparente à une fable cynique sur le système capitaliste et la révolte de ceux qu’il exclut. Autant vous le dire tout de suite, c’est très réussi, prenant comme jamais, extrêmement bien écrit et d’une profondeur sans faille. Suivez le guide !

C’est deux mondes parallèles mais qui coexistent que nous explorons avec cette lecture. D’un côté, nous rentrons dans l’univers select des privilégiés de la tour Magister, une entreprise d’assurance florissante où règnent la cupidité, l’avarice et la compétition. Du directeur général à la gestion des ressources humaines, en passant par le secrétariat général au responsable du pôle de compétitivité ; chacun mise sur sa réussite personnelle et un hypothétique avancement. Au nom de l’argent roi, on n’hésite pas à sacrifier des pions, petites billes anonymes sans importance pour les seigneurs du Capital. Mais cette réussite cache bien des misères comme la solitude, la trahison, l'adultère, la paranoïa puis l’ennui. Nelson sera le lien entre ce monde et celui des souterrains de la tour, il perd son emploi en début de roman et par la même occasion va voir sa vie pulvérisée, sa femme le quittant et emportant tout avec elle (appartement, argent et mômes).

D’autres chapitres explorent quant à eux les sous-sols de la tour qui vont jusqu’au niveau -7. Ces espaces de parkings décrépis sont peuplés d’êtres marginaux survivants d’expédients : travailleurs immigrés clandestins exploités sans vergogne, trafiquants en tout genre, bandes de loubards sanguinaires, aliénés mentaux se prenant pour les nouveaux prophètes ou tout simplement des travailleurs pauvres ne pouvant correctement subvenir à leurs besoins. La crasse, le manque d’hygiène, la faim les torturent et quand une décision venue d’en haut va chambouler leur quotidien, c’est le signal pour la révolte générale et la confrontation directe entre deux mondes que tout oppose mais qui sont concomitants.

La Tour abolie se dévore en bonne partie pour ses personnages. Rien ne nous est épargné dans ce roman de 500 pages qui mélange allègrement les classes sociales du plus démunies au richissime patron d’entreprise qui plane au dessus de la réalité sans pour autant se rendre compte des conséquences de ses actes et décisions. On croise plus d’une vingtaine de personnages principaux et le même nombre d’êtres secondaires mais tous sont traités à égalité avec une science de la caractérisation immédiate rare. L’auteur n’a en effet pas son pareil pour poser un personnage et sa situation avec une économie de mots qui claquent et touchent juste. Difficile dans ces conditions d’en sortir un du lot plus que les autres, tous à leur manière se révèlent touchants et attachants même les pires crevures qui pour certains finissent très mal. L’ensemble de cette communauté livresque est cohérente et vivante, donnant une énergie folle à un livre plutôt crépusculaire dans les thèmes qu’il aborde.

En effet, c’est notre monde qui nous est dépeint et pas dans ses aspects les plus glorieux. À travers la trame principale et ses multiples circonvolutions, Gérard Mordillat aborde de plein fouet les failles du système capitaliste avec cette course insensée au profit qui brise des existences et entretient les hommes dans un état de servitude consumériste. Bien évidemment, les victimes sont cachées et beaucoup choisissent de les ignorer. Dans La Tour abolie, elles sont elles aussi mises en lumière comme pour les ténors de la réussite. C’est assez bouleversant, très bien ajusté sans tomber pour autant dans la diatribe bien pensante et finalement fascisante. Plus qu’une pensée, ce sont des outils pour penser qui nous sont livrés ici avec des exemples flagrants des dérives de notre système : l’exploitation de l’homme par l’homme, la rationalisation au détriment de l’humain, l’annihilation de la lutte syndicale pour laisser les mains libres aux dirigeants (cela ne vous rappelle rien ?) ou encore la montée des intégrismes de tout bord et avec eux le recul de la raison au profit du fanatisme religieux et / ou politique. Croyez-moi, ça fait du bien en cette période de macronisation des esprits...

Et puis, ce roman ce n’est pas que cela, c’est une superbe histoire avec son lot de petites joies (souvent de courte durée), de drames et de révélations. On est vraiment tenu en haleine, on souffre énormément avec les personnages (quelques passages sont vraiment hard) et l’empathie fonctionne à plein régime. Bien qu’assez dense, le roman se lit très facilement grâce à la gouaille et le talent de conteur de l’auteur. Changeant de style suivant les personnages, multipliant les points de vue et élevant même parfois le débat au niveau philosophique (je pense aux passages reconstitués du blog d’une des personnages) ; on ne s’ennuie pas un moment et l’on arrive à la toute fin heureux du dénouement et plus riche qu’en y entrant grâce aux trésors d’ingéniosité déployés pour fournir évasion et réflexion. Une sacré claque comme je le disais en début de chronique pour un auteur qui est directement rentré dans mon cœur de lecteur. Un bijou !

lundi 4 septembre 2017

"Les Mystères d'Avebury" de Robert Goddard

Les mystères d'AveburyL'histoire : Été 1981. Alors qu’il attend à la terrasse d'un café, David Umber est témoin d’un fait divers qui va bouleverser son existence. Trois jeunes enfants qui se promenaient avec leur baby-sitter sont victimes d’une terrible agression. Un homme kidnappe Tasmin, deux ans, et s’enfuit à bord de son van. Alors qu’elle essaye de s’interposer, la petite Miranda, sept ans, est percutée par le véhicule. Tout se passe en quelques secondes. David, comme les deux autres témoins de la scène, n’a pas le temps de réagir. À peine peuvent-ils donner une vague description de l’agresseur.

Printemps 2004. Prague. Après une histoire d’amour avortée avec la baby-sitter des enfants, David a tout quitté pour refaire sa vie. Il est contacté par l’inspecteur-chef Sharp, chargé à l’époque de l’enquête. Sharp lui demande de l’accompagner en Angleterre pour essayer de faire enfin toute la lumière sur la disparition de Tasmin. Littéralement hantés par cette affaire, les deux hommes reprennent un à un tous les faits. Bientôt de nouvelles questions se posent sur la configuration des lieux, sur la présence des témoins, sur la personnalité des victimes. Le drame cache en réalité encore bien des secrets.

Ne voit-on jamais que ce que l’on a envie de voir ? Dans les histoires d’amour comme de meurtre, la réalité est souvent bien différente de ce que l’on aimerait qu’elle soit.

La critique Nelfesque : Première lecture pour moi d'un ouvrage de Robert Goddard. La quatrième de couverture est alléchante, le roman commence bien mais malheureusement je n'ai pas été convaincue. Explications...

Un enlèvement, une enquête menant à une impasse, des années où chacun tente de se reconstruire. Et puis un jour, 23 ans plus tard, l'histoire refait surface. Avouez que niveau intrigue, ça laisse rêveur et l'amatrice de thriller que je suis trépigne d'avance ! Les premières pages relatant l'enlèvement sont saisissantes de réalisme. Nous sommes, en tant que lecteurs, également sur la place où un drame se joue. Tout se passe très vite, personne ne pouvait empêcher l'enlèvement de la fillette. Passé la surprise, le roman prend une tournure décevante.

On perd du monde en route, la motivation, l'envie. Le rythme est haché, la construction bancale, le roman inégal. Dommage car l'histoire pouvait vraiment donner quelque chose de trépidant. Hélas, ce n'est pas le cas... Je me surprends à survoler des passages, à bailler. Lenteur et désoeuvrement. Pourtant Robert Goddard nous emmène loin, faisant basculer son roman vers le thriller historique. Circonvolutions, enfumage. Trop loin pour ma part, la révélation ne justifiant pas à mon goût tant de longueurs et se révélant même frustrante. Les descriptions sont interminables, n'apportent rien à l'ensemble et finissent par gâcher le potentiel que l'auteur avait placé dans ses personnages crédibles et attachants. On aurait ici pu faire l'économie d'une bonne cinquantaine de pages et gagner en lisibilité et en spontanéité. "Plus c'est long, plus c'est bon", l'adage ne se confirme pas ici (et c'est pas la première fois que je le remarque...).

Pour qui aime les thrillers historiques, ce roman peut être fait pour vous. Je l'avoue ce n'est pas du tout ma tasse de thé et cela n'étant pas du tout évoqué dans la 4ème, j'ai eu l'impression de m'être faite berner. Dans tous les cas, ne vous attendez pas à un rythme effréné, ici on prend son temps. Les amateurs apprécieront. Les autres partiront en courant...

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samedi 2 septembre 2017

"Antigone, la courageuse" de Françoise Rachmuhl

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L’histoire : Princesse de Thèbes, Antigone vit heureuse jusqu’au jour où elle découvre le crime du roi Oedipe. Antigone sacrifie sa vie pour accompagner son père en exil et réconcilier ses frères. Courageuse et fière, elle est prête à tout affronter, même la mort, pour sauver son honneur.

La critique de Mr K : Il y a quelques mois, j’avais été enchanté par ma lecture de Poseidon, le terrible paru dans la même collection chez Flammarion Jeunesse. J’ai remis le couvert à l’occasion de la rentrée littéraire avec un ouvrage cette fois-ci consacré à Antigone, une autre figure tutélaire de la mythologie grecque, remarquablement mise en scène par Anouilh dans sa pièce de théâtre éponyme et ici racontée pour un public âgé de 10 ans et plus. Bien que simplifiée, cette histoire éternelle m’a à nouveau séduit et emporté très loin dans les mythes et légendes fondateurs, thématique qui m’a ouvert le monde merveilleux de la lecture et des livres à mes débuts.

À travers la destinée tragique d’Antigone, c’est aussi le mythe d’Oedipe qui est traité en filigrane. La découverte du terrible secret de son père va propulser Antigone sur le devant de la scène entre errance avec son vieux père, le conflit de succession entre ses deux frères et son sacrifice final au nom de l’honneur de son frère déchu. Rajoutez là-dessus la figure rapace de Créon son oncle, son ingénue de sœur Ismène et son amoureux transi Hemon et vous obtenez tous les bons personnages et ressorts pour un bon drame des familles doublé d’une métaphore filée sur la résistance et l’émancipation de soi.

Pas vraiment de découverte de mon côté du coup, je connais par cœur l’histoire d’Antigone et de sa famille mais j’étais curieux de voir le traitement réservé par l’auteure pour adapter cette histoire terrifiante (meurtre, inceste, ressentiment, guerre fratricide tout de même !) pour les plus jeunes. Le pari est largement gagné et permettra sans doute à de nombreux jeunes de pénétrer facilement dans la matière mythologique. Sans rien cacher mais avec finesse et méthode, Françoise Rachmuhl n’épargne pas la vérité, l’expose dans ces moindres faits sans pour autant en faire trop, prenant le pari raisonnable et sensé d’apporter la matière originelle sans ambages ni détours. Il est vrai que la mode de préserver absolument les enfants de tout élément séditieux et scabreux ne fait que les entretenir dans le mensonge et l’illusion (quel choc pour eux quand ils prendront conscience de la véritable marche du monde….). Rien de tout cela ici, le récit mythologique (à l’instar des contes originels) est là pour distraire mais aussi éduquer et faire grandir. L’histoire d’Antigone nous parle aussi de courage, d’amour et de soutien. Chaque jeune pourra donc y puiser une forme d’inspiration et même de respect envers autrui.

Le récit est très bien construit, alterne les points de vue et plonge le lecteur au sein même de l’action et du développement de la trame principale. Miroir d’une vie familiale désastreuse, cet ouvrage donne aussi un bel aperçu de la vie antique, de ses mœurs et de ses croyances. Les dieux interviennent dans les vies humaines et leur position centrale transcende les êtres et leurs sentiments. C'est aussi l'occasion d'entrapercevoir les jeux de pouvoirs et d'influences dans les hautes sphères de l'époque mais aussi le quotidien difficile des plus pauvres (très bon passage sur la peste s'abattant sur la ville en châtiment divin). C’est donc aussi une belle promenade dans la Thèbes antique, et les tableaux mentaux qui s’en échappent, qui donne à voir un monde fascinant.

L’écriture de l’auteure permet un accès facile mais pas simpliste à une histoire universelle, les pages se tournent toutes seules via des chapitres courts ménageant un suspens certains entre chaque partie. Très difficile de relâcher l’ouvrage dans ces conditions et m’est avis qu’il en sera de même pour tous les jeunes aficionados de légendes et contes. L’aventure est vraiment à tenter !

mercredi 30 août 2017

"La Nuit, la mer n'est qu'un bruit" d'Andrew Miller

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L’histoire : Tout oppose Maud et Tim. Fille unique de parents modestes, Maud est une scientifique brillante. Issu d’une famille nombreuse, aisée et fantasque, Tim passe ses journées à jouer et composer de la musique. Elle est secrète, réticente à la vie. Il est exubérant et exprime ouvertement ses sentiments. Réunis par leur passion commune, la voile, ils finissent pourtant par former un couple puis une famille. Lorsqu’une terrible tragédie les frappe, chacun réagit à sa manière. Il se réfugie chez ses parents, incapable de surmonter sa douleur. Elle décide de mettre le cap à l’Ouest pour traverser l’océan en solitaire.

La critique de Mr K : Voici pour aujourd’hui, un livre terrible et subtil. Le genre de lecture dont on ne ressort pas indemne et dont il est difficile de se dépêtrer quand on l’a débuté. Au cœur de l’indicible et des sentiments les plus intimes, l’auteur trace son sillon, emporte le lecteur avec lui et au final laisse le lecteur pantois devant tant de maestria déployée.

Au centre du récit de La Nuit, la mer n'est qu'un bruit, il y a Maud. Jeune femme effacée, froide et décalée de la réalité. Diplômée en science et passionnée de voile ; elle semble traverser son existence sans vraiment crocher dedans. Pourtant, au détour d’un accident de chantier, elle va rencontrer Tim, son futur époux. Autant, elle est distante et quasi muette ; autant le jeune homme est dynamique, volubile et empli d’espoirs. Malgré leur différence, le charme va agir et le couple va s’installer ensemble puis avoir une fille. On suit leur quotidien tranquillement, à un rythme lent et mesuré, construisant un cocon familial et des habitudes dans l’esprit du lecteur. Lorsque le malheur s’abat, tout va changer. Les rapports instaurés deviennent biaisés et c’est la lente dégringolade avec son lot d’expériences traumatisantes, de non-dits et de ressentiments larvés qui ressortent au grand jour.

La comédie humaine est ici bien cruelle et l’on se rend compte de l’intérêt pour Andrew Miller d’avoir bien développé ce qui précède. Liens familiaux, vie professionnelle, vie intimes s’entrechoquent et l’on comprend mieux la psyché des personnages même si Maud reste en permanence un mystère nébuleux. La souffrance est ici sourde, envahissante mais jamais frontale. Face à l’indicible, difficile de savoir vers qui se tourner et comment exprimer ce que l’on ressent vraiment. L’auteur pourtant y parvient avec beaucoup de pudeur, de tact mais sans rien omettre des conséquences graves qu’engendrent la perte d’un être cher avec une véritable dissection du processus de deuil pour plusieurs personnages. Les tensions familiales notamment sont très très bien rendues. Maud est différente, parfois agaçante, très intrigante en tout cas et son départ pour le grand large plonge l'ouvrage dans une autre dimension.

En effet, la chronique familiale et personnelle de Maud vire au voyage initiatique et au roman d’aventure. Seul à bord du voilier du couple, elle part outre-manche en quête de réponses et de vérités sur elle-même. L’écriture se détache alors de la psyché pour se concentrer sur la navigation, la routine de la traversée et les multiples observations que l’héroïne peut faire. Bluffant de réaliste, j’ai aussi aimé cette partie avec un passage en pleine tempête incroyable de réalisme, on sentirait presque le goût des embruns entre les pages ! Le voyage va finalement aboutir à un dénouement que l’on ne voit pas venir, qui fait la part belle à l’introspection et à la prise de conscience dans un milieu peu ordinaire et lourd de signification pour la jeune femme. Une sacrée idée pour un récit qui se termine en beauté toujours dans le sens de la finesse et de la richesse des émotions.

Malgré une certaine dichotomie dans l’ouvrage, les passages s’assemblent parfaitement, donnent une cohérence et une richesse au personnage de Maud qui pourtant par moment pourrait en agacer plus d‘un. L’univers de la voile, de l’océan rajoute une dimension supplémentaire à ce mille-feuille littéraire dense mais très digeste. L’écriture d’Andrew Miller est une merveille de concision, de dynamisme et de précision. Chaque scène, chaque sentiment exprimé semble ciselé par un orfèvre qui conjugue beauté de la langue et sens de la narration. Les pages se tournent toutes seules, le plaisir se renouvelle à chaque chapitre et même si au fond, il ne se passe pas grand-chose, on se plaît à errer dans le sillage de Maud, à échafauder des hypothèses pour les vérifier ensuite. On referme La Nuit, la mer n'est qu'un bruit touché en plein cœur. Une sacrée expérience que je ne peux que vous recommander.


lundi 28 août 2017

"Underground Railroad" de Colson Whitehead

Underground-railroadL'histoire : Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d'avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu'elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s'enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les Etats libres du Nord.

De la Caroline du Sud à l'Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d'esclaves qui l'oblige à fuir, sans cesse, le "misérable coeur palpitant" des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.

La critique Nelfesque : Excellente découverte en cette Rentrée Littéraire ! Prix Pulitzer 2017, cette récompense est plus que méritée.

"Underground Railroad" s'attaque à un sujet difficile : l'esclavage. Colson Whitehead, avec une écriture puissante, nous présente Cora, jeune esclave qui va un jour s'enfuir et vivre un véritable chemin de croix en quête de liberté.

Immersif à souhait, ce roman nous plonge dans l'Amérique du XIXème siècle. Epoque où l'esclavage est encore monnaie courante de l'autre côté de l'Atlantique, où des bateaux traversent encore l'océan en provenance d'Afrique avec à leur bord des centaines d'esclaves. Ces personnes noires ne sont pas des hommes, ne sont pas même des bêtes pour certains, ils travaillent jour et nuit, s'usant la santé et subissant les foudres de leurs maîtres. Malgré la peur, Cora décide un jour de quitter sa condition et s'enfuit. Comme l'a fait en son temps sa propre mère, la seule à n'avoir jamais été retrouvée. Un chasseur d'esclaves, le prenant comme un affront personnel, va mettre tout en oeuvre pour la retrouver. Commence alors un voyage semé d'épreuves et d'horreurs pour l'une, une chasse sanglante pour l'autre, dans un pays où les mentalités font froid dans le dos.

Ames sensibles s'abstenir. Ici les événements sont violents et les rêves brisés. L'auteur ne cache rien, n'essaye pas d'édulcorer les choses ou enjoliver le passé. Cora va vivre des moments effroyables, se cacher, assister à des scènes d'horreur brut. Quand l'homme est chassé, frappé, abattu, torturé parce qu'il a eu la malchance de ne pas être né libre. Cela est difficile à imaginer aujourd'hui et pourtant l'Histoire des Etats-Unis est jonchée de cadavres et de désespoir.

Les personnages sont marquants. Le lecteur s'attache beaucoup à Cora et à ses amis grâce, et avec qui, elle va prendre la fuite. Nous découvrons le réseau mis en place pour permettre à des hommes, des femmes et des enfants esclaves de s'évader. Un réseau composé de personnes risquant eux-même leur vie pour en sauver d'autres. Un réseau qui redonne foi en l'humanité tant le reste est sombre et dépourvu de bienveillance.

Le lecteur est saisi par la cruauté présente entre ces pages, ému par les personnages, soufflé par la beauté de l'écriture de Colson Whitehead. Aucun moment de répit ici, sans cesse en alerte, on se prend à espérer pour Cora que tout cela ait une fin heureuse, que tous les obstacles qu'elle ait dû traverser, trop pour une seule femme, ne le soient pas en vain. On mesure également l'étendue du fléau esclavagiste et du racisme de l'époque. Du Sud au Nord des Etats-Unis, Cora va devoir se cacher et emprunter les chemins de fer souterrains (symbole ici du chemin de la liberté). A chaque passage par la terre ferme, au grand air, l'effroi est omniprésent.

"Underground Railroad" est un roman ambitieux et essentiel. Un superbe récit qui prend à la gorge et tient en haleine. Le sujet est difficile, les personnages attachants et l'ensemble est servi par une écriture fluide et poétique. Un futur classique à lire absolument !

samedi 26 août 2017

"Les Sables de l'Amargosa" de Claire Vaye Watkins

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L'histoire : Une terrible sécheresse a fait de la Californie un paysage d’apocalypse. Fuyant Central Valley devenue stérile, les habitants ont déserté les lieux. Seuls quelques résistants marginaux sont restés, prisonniers de frontières désormais fermées, menacés par l’avancée d’une immense dune de sable mouvante qui broie tout sur son passage.

Parmi eux, Luz, ancien mannequin, et Ray, déserteur "d’une guerre de toujours", ont trouvé refuge dans la maison abandonnée d’une starlette de Los Angeles. Jusqu’à cette étincelle : le regard gris-bleu d’une fillette qui réveille en eux le désir d’un avenir meilleur. Emmenant l’enfant, ils prennent la direction de l’Est où, selon une rumeur persistante, un sourcier visionnaire aurait fondé avec ses disciples une intrigante colonie...

La critique de Mr K : Retour dans la galaxie Terres d'Amérique avec cette sortie de la rentrée littéraire placée sous le sceau de l'anticipation et de l'étude des sociétés humaines en temps de crise. Jamais déçu par cette collection de chez Albin Michel, ce titre s'est révélé être une grosse claque, le genre de lecture qui vous scotche littéralement à l'ouvrage sans que l'on puisse s'en détacher, un souffle d'aventure, de mysticisme et de cynisme parfois bienvenu sur le genre humain qui emporte tout sur son passage et m'a définitivement envoûté et conquis.

Luz et Ray vivent ensemble dans une villa désertée par sa starlette de propriétaire fuyant un réchauffement climatique apocalyptique. La Californie est devenue un véritable désert, l'eau manque, le règne végétal recule avec en parallèle la lente disparition de l'être humain dans cette région devenue une véritable mer de sable. Pour pallier cette situation de fait, les humains restés sur les lieux doivent redoubler d'ingéniosité pour survivre et notamment s'hydrater car l'eau est devenue une denrée rare, très précieuse. Lors d'une cérémonie géante de danse de la pluie (les vieilles croyances ressurgissent quand la science est incapable de résoudre une crise), la petite Ig va entrer dans la vie de ce drôle de couple qui survit bon gré mal gré. L'ancienne mannequin et le surfeur déserteur vont à travers elle se donner les moyens de renouveler leur existence et de se trouver un but commun. Malheureusement, le destin est facétieux, long et périlleux est le chemin vers le bonheur. Les héros de ce roman saisissant l'apprendront à leur dépens...

L'ambiance et le climax de ce roman sont incroyables, les références faites à Steinbeck et McCarthy en quatrième de couverture sont complètement justifiés. Ambiance noire, ultra-réaliste (malgré un fond d'anticipation tout de même), avec Les Sables de l'Armagosa, on colle au plus près des personnages et l'on part avec eux sur les routes d'une Amérique fragilisée, en proie à une crise incontrôlable qui révèle au grand jour les fêlures d'une Amérique bien trop sûre d'elle-même. Noir c'est noir, les temps sont durs, la paupérisation extrême a gagné l'État le plus riche de la fédération et certains passages sont de terribles tableaux d'une réalité qui a dépassé tout le monde. Les autorités n'existent plus, les communautés humaines se sont réorganisées autrement. Loin de tomber dans un univers à la Mad Max avec son cortège de grands conflits inter-tribu, on est ici plus en contact avec des individus esseulés qui doivent se débrouiller par leurs propres moyens jusqu'à l'immersion dans la deuxième partie du livre dans la mystérieuse colonie évoquée dans le résumé du livre. Réaliste, parfois crû, solaire par le rayonnement de ces personnages, ce roman prend littéralement à la gorge.

Les personnages en effet ont chacun à leur manière un charisme de fou. Ray malgré son passé louche fait tout pour apporter soin et sécurité à Luz, une jeune fille paumée qui se révèle très vite agaçante. Et pourtant, elle a son intérêt, son personnage évolue grandement pendant le roman même si son parcours s'apparente davantage au lent et régulier va et vient d'une vague sur l'étier. L'espoir est mince pour ces deux là, une menace sourde plane sur ce couple et malgré l'irruption de la volcanique sauvageonne de deux ans qui va un temps illuminer leur vie, on se dit que la partie est mal engagée. La suite réserve bien des surprises avec une séparation douloureuse, une expérience traumatisante dans des cachots souterrains pour l'un et la découverte d'une communauté archaïque et étrange pour l'autre. Les révélations s’enchaînent, les tensions s'accumulent avec les coups du sort et en background les dunes continuent d'avancer inexorablement, sans relâche, faisant fuir devant elle des humains désemparés.

En plus de ces scènes du quotidien millimétrées, très bien gérées et délicatement entrelacées les unes aux autres, apparaissent en filigrane des thématiques transversales très intéressantes qui éclairent une fois de plus le lecteur sur la marche du monde et le fonctionnement de l'humain : la lente déliquescence de notre planète à cause de l'évolution des sociétés humaines, le pouvoir et la domination des affiliés par la parole, la bêtise d'un groupe inféodé face à un être différent, le sort réservé à des réfugiés "climatiques", l'amour entre deux êtres (l'histoire de Ray et Luz est touchante au possible) mais aussi entre parents et enfants... autant de thèmes abordés avec pudeur par Claire Vaye Watkins mais sans emberlificotage, une sensibilité de tous les instants, un ensemble cohérent et prenant au possible.

Il faut dire que ce roman de l'errance est magnifiquement servie par une auteure à la grâce stylistique de tous les instants. C'est beau, gouleyant, imagé de manière originale et d'une tendresse palpable pour tous les personnages en présence, même les plus cruels et les plus fourbes. L'amour de l'auteure pour ces personnages (à la manière d'un Steinbeck justement) transpire des mots et des pages, donne un plaisir intense de lecture et crée une addiction quasi immédiate et durable. C'est bien simple, commencer cet ouvrage c'est un peu prendre le risque de devenir asocial et de se brouiller avec ses proches ! Sans rire, ce roman est une bombe, un bijou, un indispensable. Un bonheur de lecture, à lire absolument !

jeudi 24 août 2017

"L'Age d'or" de Michal Ajvaz

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L’histoire : À travers un carnet d’exploration fictif, un voyageur revisite en imagination l’île peuplée d’excentriques où il vécut plusieurs années, faisant resurgir un univers de bruissements, d’odeurs et de lumières mouvantes, royaume de l’étrange et du beau dont le joyau le plus envoûtant est un livre labyrinthique que les indigènes complètent ou altèrent au gré de leurs humeurs...

La critique de Mr K : Il y a deux ans, je vous avais fait part d’une expérience hors norme en terme de lecture avec le nébuleux et foisonnant L’Autre ville de Michal Advaz. Mirobole editions réitère l’aventure avec la ressortie chez eux d’un ouvrage ancien de l’auteur, anciennement titré L’Autre île et rebaptisé pour cette réédition L’Age d’or. Autant le premier lorgnait sur le surréalisme, autant celui-ci bien qu’encore bien alambiqué se présente sur une forme plus fixe : le guide de voyage. Mais attention, pas n’importe lequel, un savant mélange de description, d’impression et de dérégulation de la réalité comme en a le secret cet artiste aux multiples facettes.

Le narrateur décide un jour d’écrire un guide concernant une étrange île où il a résidé durant quelques temps. Isolée du reste du monde malgré quelques liens conservés pour ne pas être en rupture totale (une cabine téléphonique, un port pour quelques échanges commerciaux), les êtres humains qui la peuplent n’ont pas du tout les mêmes mœurs que nous. En présentant leur langage, leur organisation politique, leur rapport avec leur milieu et l’étrange livre rédigé au fil du temps et de concert par les habitants de l’île ; le narrateur va bousculer ses certitudes et les schémas mentaux établis par nos sociétés occidentales.

Loin des schémas habituels, ce roman est plus qu’un récit car il n’y a pas vraiment de trame précise. Constitué de courts chapitres oscillants entre 2 et 6 pages, l’œuvre s’apparente à un gigantesque patchwork coloré qui de prime abord semble sans queue ni tête. Comme dans L’Autre ville, il faut accepter en tant que lecteur de lâcher prise, de ne pas tout comprendre et de se laisser guider par les multiples digressions qui peuplent ce roman quasi métaphysique tant il touche à la matière humaine pure, à l’existence en général. S’abandonner serait plutôt le terme exact, s’abandonner aux sensations différentes que procure la langue si poétique de cet auteur tchèque au talent incroyable et qui sème sur son passage de purs moments de grâce et d’étonnement.

Ode à la bizarrerie et à l’étrange, il n’en demeure pas moins que cet ouvrage nous parle aussi du monde avec notamment les relations complexes entre le peuple et les détenteurs du pouvoir, le rapport de l’homme avec la nature avec des îliens parfois en osmose avec leur environnement (les passages décrivant leurs habitats sont tout bonnement magiques), le rapport à la lecture, au conte et à la vérité avec un dernier tiers de livre consacré au fameux livre labyrinthique composé de multiples couches et poches où chacun donne son avis et réécrit l’histoire à l’envie. La mise en abyme avec la littérature et le langage est constante et donne à voir un monde étrange et dérangeant, à 10 000 lieux de nos modèles courants mais pas pour autant une utopie parfaite. D’ailleurs, le narrateur finit bien par partir de ce lieu hors norme et tenter de nous en expliquer le fonctionnement malgré des aspects abstraits impossibles à décrire précisément. Reste des empreintes, des sensations qui marquent le lecteur hypnotisé dans sa chair et son âme. J’en ai encore des frissons rien que d’y penser !

La lecture de L'Age d'or nécessite un temps d’adaptation surtout pour ceux qui n’ont jamais pratiqué cet auteur. Pour ma part, j’ai trouvé cet ouvrage plus accessible que ma précédente lecture. La langue reste toujours aussi affolante, laissant libre court à un imaginaire en roue libre où nulle limite ne semble admise à part celle de la grammaire. Les images foisonnent, les caractérisations étonnent et l’ensemble finalement détone. C’est un véritable voyage qui nous est proposé à travers cette île nébuleuse, impalpable et unique. Une fabuleuse lecture pour celui qui s'engage confiant et sans idées pré-conçues dans ce labyrinthe de mots au charme capiteux et déroutant. Une véritable claque !

mardi 22 août 2017

"Au fond de l'eau" de Paula Hawkins

Au fond de l'eauL'histoire : En froid avec sa soeur Nel depuis des années, Julia n'a pas voulu lui répondre lorsque celle-ci a tenté de la joindre. Une semaine plus tard, le corps de Nel est retrouvé dans la rivière qui traverse Beckford, la ville de leur enfance. Obligée d'y revenir, Julia est terrifiée. De quoi a-t-elle le plus peur ? D'affronter le prétendu suicide de sa soeur ? De s'occuper de Lena, sa nièce de quinze ans, qu'lle ne connaît pas ? Ou de faire face à un passé qu'elle a toujour fui ? Plus que tout encore, c'est peut-être la rivière qui la terrifie, ces eaux à la fois enchanteresses et mortelles, où, depuis toujours, les tragédies se succèdent.

La critique Nelfesque : Après un premier roman, "La Fille du train", ayant fait grand bruit, Paula Hawkins revient avec "Au fond de l'eau". Avec le succès du précédent, on l'attendait un peu au tournant. J'avais moi-même apprécié cette première lecture, un thriller psychologique addictif qui ne cassait pas des briques côté écriture mais que j'avais eu beaucoup de mal à lâcher. Qu'en est-t-il de ce roman-ci ? Essai transformé ?

On retrouve ici la dynamique de Paula Hawkins qui est capable d'hypnotiser son lecteur et le tenir en haleine. Et ce dès la première page. La tension monte doucement et tout est terriblement bien dosé.

Lena et Julia sont en froid depuis des années. Alors que l'une cherche à rester en contact et montre un besoin constant d'attention, l'autre souhaite tirer un trait sur le passé et sur un événement survenu à l'adolescence. L'auteure, par d'incessants aller-retour entre le passé et le présent et une abondance de points de vue et personnages, crée une émulsion dans le cerveau du lecteur qui ne cesse d'échaffauder des théories sans cesse remises en cause par l'histoire.

Thriller psychologique efficace, "Au fond de l'eau" prend le temps de s'installer et s'apprécie d'autant plus lorsqu'on a la possibilité de le lire rapidement, en quelques jours. Happé par l'intrigue, les pages se tournent toutes seules et, si j'osais une comparaison avec le premier ouvrage, celui-ci est beaucoup plus abouti. Il y a un petit côté "Broadchurch" (pour ceux qui connaissent) qui n'est pas pour déplaire à l'amatrice d'ambiances troubles que je suis. Fantômes du passé, non-dits, culpabilité se mêlent ici pour offrir un roman très prenant dont il est difficile de décrocher ! Attention toutefois, nous ne sommes pas en présence d'un page-turner au sens strict et il faut se laisser apprivoiser par le rythme et le climax mais si tel est le cas, bingo !

"Au fond de l'eau" est un roman dans lequel certains déploreront des longueurs (critique déjà mise en avant pour "La Fille du train"). Pour ma part, je trouve que l'auteure met à profit tous ces moments de descriptions et de digressions pour construire une toile d'araignée qui se justifie en fin d'ouvrage. Nul besoin d'aller droit au but si c'est pour perdre l'âme d'une histoire en cours de route, je préfère largement comme ici que l'auteur prenne tout le temps nécessaire pour construire quelque chose de qualité. D'autant plus que l'histoire est passionnante.

Nel a toujours habité la maison familiale sur la rivière. Avec le temps, elle a développé une fascination morbide pour cette eau sans cesse en mouvement et lui voue un respect sans bornes. C'est pour cette raison qu'elle décide un jour d'écrire un ouvrage sur elle et sur le "Bassin aux noyées", connu dans toute la région et à l'aura si particulière. En ces lieux, de nombreuses légendes circulent, des femmes attristées s'y seraient suicidées, des sorcières y auraient été noyées... Et c'est au même endroit que Nel trouvera la mort. Peu de temps après une jeune fille de 15 ans. Par désespoir ? Parce qu'elle a voulu réveiller de vieux démons ? Parce que personne à Beckford ne voulait remuer le passé ?

C'est dans ces conditions difficiles de deuil que Julia va revenir dans son village natal, rencontrer sa nièce, s'occuper d'elle et essayer de comprendre ce qui s'est réellement passé. Entre répulsion de revenir sur les lieux de son enfance, douleur de perdre sa soeur, souvenirs enfouis et révélations surprenantes, ce roman soulève bien des questions sur l'acceptation de soi, le pardon, la propension à se délester des moments pesants de nos vies pour avancer. Les personnages sont fins et justes, leur psychologie complexe, l'écriture est bien mieux maîtrisée ici et l'ensemble est plus que réussi.

Secrets de famille, deuil, fantômes du passé, culpabilité : voici quelques-uns des ingrédients du nouveau roman de Paula Hawkins. "Au fond de l'eau" est un ouvrage à déguster frappé et à consommer sans modération !

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lundi 21 août 2017

"Leçons de grec" de Han Kang

leçonsdegrec

L’histoire : Au cœur du livre, une femme et un homme. Elle a perdu sa voix, lui perd peu à peu la vue. Les blessures de ces personnages s’enracinent dans leur jeunesse et les ont coupés du monde. À la faveur d'un incident, ils se rapprochent et, lentement, retrouvent le goût d'aller vers l'autre, le goût de communiquer.

La critique de Mr K : Retour en terres asiatiques aujourd’hui avec ce roman coréen tout juste sorti en ce mois d’août pour la rentrée littéraire. C’est ma première lecture de cette auteure qui a atteint une renommée internationale avec son précédent roman La Végétarienne (Prix 2016 du Man Booker International Prize). La lecture de la quatrième de couverture de Leçons de grec promettait beaucoup notamment une exploration en profondeur de deux êtres que la vie a cassés et qui vont essayer de rebondir. Promesse tenue largement pour un livre extrêmement lent dans son développement et envoûtant par sa forme.

Lui est professeur de grec ancien et il perd la vue. Il le sait depuis désormais un certain temps mais les prémices de la cécité totale commencent à se faire ressentir. Personnalité plutôt solitaire, c’est un intellectuel épris d’érudition et de linguistique. À travers ses cours, il veut apporter à ses élèves (inscriptions libres et non rattachée à un cursus particulier) sa technique, l’analyse fine de textes anciens et le goût des bons mots. En parallèle, c’est un homme terrifié à l’idée de se retrouver plongé dans des ténèbres perpétuelles, or il ne trouve personne à qui se confier, personne en tout cas qui réussisse à l’écouter et l’entendre.

Elle vient au cours de grec ancien. Studieuse et appliquée, elle ne parle plus depuis des années. Après une séparation difficile avec son mari, la perte de la garde de son enfant, elle aussi se retrouve seule et déboussolée. Elle s’interroge beaucoup sur les raisons de cette aphasie, elle tourne et retourne dans sa tête des scènes du quotidien, des souvenirs et flashback la mettant en scène en famille ou avec des amis. Une éclaircie apparaît dans cette brouille généralisée, les cours de grec qui la séduise par leur rigueur et leur portée philosophique.

Ces deux là étaient donc bien fait pour se rencontrer. Cela se fait très lentement et par étapes, Han Kang se plaisant pendant les 2/3 du livre à suivre chacun d’entre eux dans sa vie intime. Comme le peintre avec ses pinceaux, c’est par petites touches successives et pas forcément reliées les unes aux autres que l’on aborde ces deux personnages à la psyché torturée : souvenirs d’enfance traumatisants, échec d’un mariage, incompréhension face à certaine situation, peur du handicap et de l’inconnu, difficultés familiales mais aussi des moments fugaces de bonheur et de satisfaction. Peu à peu, nos deux personnages prennent de la hauteur, une densité certaine. On se prend d’affection pour eux, on compatit à leurs peines et leurs fêlures, l’empathie fonctionne à plein régime.

Puis vient le moment de réunification qui s’apparente clairement à un état de grâce où auteure mêle très habilement poésie en vers libre et narration plus classique. On change alors de registre, le récit décolle vraiment vers des ailleurs différents, moins balisés où les sensations et émotions ressenties subrepticement jaillissent du livre et prennent en otage le lecteur désarçonné. Tous les éléments précédemment abordés se font écho, l'auteure propose un dernier quart d’ouvrage vraiment bluffant, très profond en terme d’analyse des motivations de chacun et finalement, une histoire universelle sur la reconstruction de soi grâce à l’Autre. C’est puissant, émouvant et source de nombreuses réflexions que l’on peut se faire sur sa propre vie et les rapports que l’on entretient avec ses proches.

Leçons de grec est donc une très belle lecture, très enrichissante et très agréable même si je dois bien avouer qu’être amateur de littérature asiatique aide beaucoup. En effet, on retrouve ce mélange très subtile entre écriture légère et aérienne avec une lenteur de rythme et une exploration profonde des motivations humaines. On aime ou on n’aime pas, personnellement j’adhère totalement et je vous confirme que dans le domaine ce roman est une vraie réussite. Avis aux amateurs !