vendredi 17 juin 2016

"Tendre jeudi" de John Steinbeck

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L'histoire : Doc ne sait pas ce qu'il veut, Suzy fait un complexe d'infériorité. Au cours d'une semaine mouvementée, leurs amis essaieront de les réunir.

La critique de Mr K : Steinbeck fait partie des sacro-saints auteurs US que j'adore et auxquels je voue un culte sans borne : langue simple mais évocatrice à souhait, récits humanistes et une littérature des émotions humaines à nulle autre pareille. Vous imaginez ma joie quand je tombai sur le présent ouvrage lors d'un chinage de plus. Tendre jeudi est la suite de Rue des sardines que je n'ai pas lu, heureusement nul besoin de cela pour apprécier à sa juste valeur ce roman légèrement différent de ce que j'ai pu lire de lui. Il est plus léger, plus tendre et aussi plus humoristique. On est bien loin de la mélancolique noirceur de La Perle ou de Des souris et des hommes. Embarquez avec moi !

Tendre jeudi est une chronique post Seconde Guerre mondiale d'un petit quartier et de ses habitants. La plupart sont des marginaux au regard de la société US de l'époque et ils se débattent avec leurs existences, cherchant des graines de bonheur à planter au quotidien. Doc, un érudit épris des créatures marines a depuis peu fait une croix sur l'Amour et se plonge à cœur perdu dans la rédaction d'une thèse sur les céphalopodes. Cela inquiète ses amis qui veulent lui rendre tous les bienfaits dont il n'est pas avare : toujours présent en cas de besoin, il dispense ses conseils régulièrement à ses concitoyens et parfois les aide financièrement. Ceux ci vont alors tout faire pour le rendre à nouveau heureux. Ça tombe bien, une nouvelle tête vient d'arriver en ville ! C'est la jolie et franche Suzie qui de suite a réussi à capter l'attention du scientifique lors d'un anodin échange de regards. Commence alors un jeu de chat et de la souris entre ces deux âmes esseulées. Le destin leur sera-t-il favorable, aidé par les amis de Doc ?

Ce livre comme chacun des œuvres du maître est un bijou de concision dans la caractérisation des personnages du roman. On s'attache très vite à eux, chacun présentant des aspérités, des fêlures touchantes. Loin de s'y cantonner, l'auteur explore les mécanismes du fonctionnement de cette communauté qui vit quasiment en vase clos. Tout se sait très vite rue de la Sardine mais il se dégage une bienveillance générale et un attachement à l'autre omniprésents entre pudeur de l'époque et nécessité de maintenir cohésion et entre-aide dans une période de renouveau après des années marquées par la guerre et les sacrifices qu'elle a nécessité. Le tableau mental de ce microcosme est remarquablement rendu et donne à l'ensemble une profondeur incroyable.

Bien que nombreux, les personnages intriguent, inter-agissent et font écho à ce que l'humain peut avoir de meilleur. Doc et Suzy forment un duo original et apportent un éclairage neuf sur la séduction entre homme et femme, non-dits et quiproquo balançant le lecteur entre incertitudes et espoirs les plus fous. Il devient lui-même un membre de la communauté et souhaite au plus profond de lui-même une conclusion romantique à leurs destins contrariés. Le lecteur ne peut qu'encourager l'ancien mafieux devenu épicier, le chef de bande et ami de Doc Mack, la tenancière de la maison close et tous les autres à réussir leur entreprise tant la force et la solidarité émane avec opiniâtreté de ces pages malgré les oppositions et les désagréments qui peuplent une vie humaine. Chacun a sa place, sa propre histoire, le tout se conjugue pour donner un récit immersif où amour, amitié et épanouissement de soi ont la part belle.

Grâce à son style imparable, on ne peut qu'être séduit dès les premières pages de Tendre jeudi. On retrouve cette écriture si particulière à la fois accessible mais tellement précise et dense dans ce qu'elle sous-entend. Cette économie de mot ne se fait jamais au détriment de l'humain et du récit, et surtout au profit d'un plaisir de lecture immédiat et total. C'est le cœur gros que l'on quitte ce roman tant on aurait voulu en lire plus (seulement 250 pages, snif !) mais aussi avec l'impression d'avoir lu un grand livre qui l'a touché au plus profond. Vous savez ce qu'il vous reste à faire, John Steinbeck a encore frappé !

Posté par Mr K à 17:24 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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jeudi 16 juin 2016

"La Couleur des sentiments" de Kathryn Stockett

La Couleur des sentimentsL'histoire : Chez les Blancs de Jackson, Mississippi, ce sont les Noires qui font le ménage, la cuisine, et qui s'occupent des enfants. On est en 1962, les lois raciales font autorité. En quarante ans de service, Aibileen a appris à tenir sa langue. L'insolente Minny, sa meilleure amie, vient tout juste de se faire renvoyer. Si les choses s'enveniment, elle devra chercher du travail dans une autre ville. Peut-être même s'exiler dans un autre Etat, comme Constantine, qu'on n'a plus revue ici depuis que, pour des raisons inavouables, les Phelan l'ont congédiée.
Mais Skeeter, la fille des Phelan, n'est pas comme les autres. De retour à Jackson au terme de ses études, elle s'acharne à découvrir pourquoi Constantine, qui l'a élevée avec amour pendant vingt-deux ans, est partie sans même laisser un mot.
Une jeune bourgeoise blanche et deux bonnes noires, poussées par une sourde envie de changer les choses malgré la peur, elles vont unir leurs destins, et en grand secret écrire une histoire bouleversante.

La critique Nelfesque : Je connaissais "La Couleur des sentiments" de nom. Je savais qu'un film avait été adapté et qu'il avait eu de très bons échos, tout ceux qui savaient que j'avais ce roman dans ma PAL depuis 2 ans et demi poussaient des cris d'orfraie pour que je l'en sorte et j'ai fini par céder sous la pression de Mr K (qui soit dit en passant ne l'a pas lu lui-même... hum...). Au vu des nombreuses réactions sur Instagram et twitter lorsque j'ai annoncé mon début de lecture, je savais que je mettais les pieds dans le Saint des saints (j'exagère à peine !). Je sais par expérience que lorsque l'on attend beaucoup d'un roman ou que tout le monde ne cesse de le louer, la déception peut pointer le bout de son nez au détour d'une page (idéalisation, tout ça...). Qu'en est-il pour moi ? Suspense...

Non allez, je ne vais pas le faire durer 3 heures et je vous le dis tout de suite : j'ai A-DO-RE ! Oui je sais, je ne suis pas originale sur ce coup mais je ne peux pas ne pas dire du bien de ce roman et aller dans le sens du vent. Ou alors ça serait de la mauvaise foi... Et là j'ai pas envie !

Alors, pour les 2 du fonds qui n'auraient pas encore lu ce roman (comme ce fut mon cas il y a moins de 2 semaines), petit topo sur l'histoire. Nous sommes dans les années 60 aux Etats-Unis. En pleine Amérique ségrégationniste, à cette époque, on fait une distinction entre les hommes de "race blanche" et ceux de "race noire". Pire encore, on considère ces derniers comme des sous-hommes. Pour mémoire, Rosa Parks et son refus de céder sa place de bus à un blanc, c'était en 1955. Ce qui est considéré comme "normal" à l'époque nous donne sacrément la nausée aujourd'hui.

En 1962, dans le Mississipi et ailleurs aux USA, les noirs sont tolérés dans les champs pour le travail de force et à la maison pour le travail ingrat. Ici, on suit l'histoire de toute une communauté de la ville de Jackson. Ville lambda d'Etat du Sud où il est de bon ton lorsque l'on est blanche de programmer des garden party et autres réunions associatives entre desperates housewifes pendant qu'une domestique noire s'occupe de l'éducation de ses enfants, de la tenue ménagère de sa maison et de la cuisine. Mais attention, ça s'arrête là. Il est impensable entre autres que bobonne pose ses fesses sur la même lunette de toilettes que les maîtres de maison ! Alors on érige des barrières physiques et mentales entre eux (les noirs) et nous (les blancs). Il y a des entrées de service, des toilettes annexes pour se soulager dans le garage ou au fond du jardin, des règles strictes à respecter. Il est inconcevable que ses domestiques aient la moindre revendication. Une vie de famille et des priorités personnelles ? Non mais ça va pas la tête !? Une noire est là pour servir les blancs. Point. Ni plus ni moins.

C'est cette situation ubuesque et scandaleuse que Skeeter veut dénoncer. Sans vraiment savoir dans quoi elle met les pieds, jeune diplômée tout juste de retour à la maison, elle va entrer en contact avec plusieurs domestiques femmes noires et écrire de manière anonyme un essai sur les conditions de vie et de travail de ces dernières. Alors que ses amies, proches et parents trouvent tout à fait normal que les choses soient ainsi, elle perçoit une injustice et compte en alerter l'Amérique. "La Couleur des sentiments" est l'histoire de cette entreprise.

Alternant la vision de Skeeter, Aibileen et Minny (toutes deux domestiques et amies), Kathryn Stockett détricote des relations complexes faites de domination et d'humiliation mais aussi de respect et d'amour. Selon les familles dans lesquelles telle ou telle domestique travaille, les rapports sont bien différents. Les uns respectent leurs employés, leur donnent congés et rémunération à la hauteur de leur travail, d'autres les exploitent, les rabaissent, les pressent comme des citrons et font naître chez eux un sentiment de dépendance, de soumission et d'impuissance. Si Madame veut, Madame a. Il est inimaginable qu'il en soit autrement et si on ouvre trop sa bouche comme Minny, on se retrouve sans travail et sans argent. La réputation est faite, la famille peut mourir de faim et parfois même les représailles peuvent aller jusqu'à l'intimidation physique et la mort.

"La Couleur des sentiments" fait froid dans le dos et fait monter les larmes aux yeux du lecteur. Cette époque a existé, elle n'est pas si loin de nous (1962, c'était il y a 54 ans à peine) et le racisme est malheureusement toujours d'actualité. On s'émeut pour le destin de ces femmes noires qui, pleine de vie et d'amour, mettent leurs propres familles entre parenthèses pour le bien d'une famille de blancs, pour l'éducation d'enfants qui ne sont pas les leurs, sans amertume ni ressentiment dans la plupart des cas. Soumises jusqu'à ce que Skeeter allume une étincelle d'espoir avec son projet fou.

Je pourrai encore en parler pendant des heures mais vous l'avez compris, ce roman est une merveille d'humanisme et de tolérance. Que dire de plus ? Une ode au respect et à l'égalité, magnifiquement tournée et à l'écriture simple, pure et percutante. Si vous aimez les romans chorales, les personnages forts qui font à eux seuls une histoire passionnante, si vous aimez détester des personnages et en adorer d'autres, vivre des émotions contrastées et être transportés dans une époque comme si vous y étiez, je vous conseille vivement cette lecture. Vous avez peur de son épaisseur et de ses plus de 600 pages ? Vous les aurez avalé en moins de temps qu'il n'en faut pour dire "ouf". Petit bémol toutefois (mais vraiment tout petit au regard de la qualité de l'ensemble de l'oeuvre), j'aurais aimé une autre fin, quelque chose de plus dramatique et moins "piou piou les petits oiseaux" qui aurait collé d'avantage à l'ambiance du roman selon moi. Mais bon, ça c'est mon côté jusqu'au-boutiste... Vous pouvez donc y aller les yeux fermés. Ne boudez pas votre plaisir !

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mardi 14 juin 2016

"Origine" de Diana Abu-Jaber

OrigineL'histoire : Enfant trouvée dans de mystérieuses circonstances, Lena ignore tout de ses origines. Elle n’a gardé aucun souvenir de son enfance si ce n’est un don étrange, une sensibilité quasi animale… Lena, qui travaille pour la police scientifique de Syracuse, New York, refuse d’exercer ce don sur le terrain. Une série de décès de bébés va l’y contraindre : elle seule peut pressentir l’existence d’un assassin d’enfants.

La critique Nelfesque : "Origine" est un roman que j'avais remarqué lors de sa sortie chez Sonatine en 2010. Il était resté dans un petit coin de ma tête jusqu'à ce que je tombe dessus en version poche lors d'un énième farfouillage chez Emmaüs. Vous le savez, en règle général, je ne taris pas d'éloge sur le catalogue de cette maison d'édition. Il arrive que je sois parfois déçue mais c'est rare. Ici, je n'ai pas été transportée et en-soi c'est une mini déception...

Dans ce roman de Diana Abu-Jaber, le lecteur suit la route de Lena, experte en empreintes digitales pour l'unité scientifique de la police. D'un caractère très secret et discrète, ce travail de labo lui convient parfaitement. Au sein d'une toute petite équipe, elle s'enferme dans une salle et scrute avec attention et moult chimie, armes de crimes et autres éléments présents sur la scène afin d'en faire ressortir des indices indispensables pour la suite des enquêtes. A cette tâche, Lena est dans son élément. Elle a une sorte de 6ème sens qui lui permet de ressentir les choses, d'avoir des intuitions, de ne jamais baisser les bras et se fie très souvent, à l'étonnement général, à son instinct. C'est ainsi qu'elle a permis au bureau de résoudre une enquête récente qui semblait être une impasse.

L'histoire se répète ici lorsque Lena est prise à partie dans les locaux de la police par une femme qui vient de perdre son enfant. Persuadée qu'il ne s'agit pas d'une mort subite de nourrisson comme l'a conclu la police, elle implore Lena de l'aider. Au bord de l'hystérie, elle est reconduite à la sortie par des policiers mais le doute s'est insinué dans l'esprit de Lena. Touchée par la détresse de cette mère, elle va s'intéresser à l'affaire et rester en alerte lorsque de nouveaux cas de morts de jeunes enfants vont être déclarés. Persuadée qu'il n'y a pas de hasard et méticuleuse, elle va tout reprendre depuis le début.

Diana Abu-Jaber insiste grandement sur le caractère instinctif de son personnage principal. Presque primal, il régit la vie de Lena. Fraîchement séparée, elle vit dans un immeuble défraîchi, peuplé de personnages étranges et paranoïaques. Elle ne se sent bien que dans des espaces inhospitaliers. Le froid, l'austérité, la solitude ne lui font pas peur. Au contraire, elle trouve dans ce mode de vie loin de tout confort et distractions une certaine tranquillité d'esprit. De ses origines, elle ne sait rien. Adoptée lorsqu'elle était petite, elle n'a jamais réussi à avoir de réponses de la part du couple qui l'a élevée. Face à ces disparitions d'enfant, elle va peut-être devoir trouver des solutions dans la sphère nébuleuse que constitue son passé...

Sur le papier, l'histoire d'"Origine" est une petite bombe. Suspense, personnages énigmatiques, mystérieuses origines... Oui mais voilà, de mon côté, la sauce n'a pas pris et la révélation finale a fait pschitt. Beaucoup de bruit pour rien tout ça... Beaucoup de longueurs dans ce roman, beaucoup d'interrogations qui ne mènent nulle part et pour finir "Origine" est à mon sens un roman qui se lit très facilement en vacances entre un barbecue et une sortie plage mais qui ne révolutionne nullement le genre. Sans être jamais réellement surpris, le lecteur parcourt les 540 pages que constitue ce roman en se disant que l'auteure aurait pu aller beaucoup plus loin que ça et termine sa lecture mi figue-mi raisin en se disant qu'il aurait peut-être dû opter pour un autre bouquin... Avant de se resservir un apéro !

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lundi 13 juin 2016

"Les Amours anormales" de Noël Matteï

les-amours-anormales

L'histoire : "Je t’ai serré alors si fort, ma bouche dans ton oreille, j’aurais tellement voulu te dire tous mes secrets, te demander pardon. J’aurais tellement voulu qu’on disparaisse ensemble pour toujours."

Carol porte un lourd secret qui dicte ses actes, ses liens, sa vie. C'est au plus profond de son esprit et de son cœur que le lecteur pénètre, pour un voyage sensuel et troublant aux confins de la machine humaine blessée, défaillante, terriblement attachante, monstrueusement glaçante.

La critique de Mr K : Quand l'occasion m'a été donné de lire la quatrième de couverture des Amours anormales de Noël Matteï, j'ai de suite été accroché par le pitch qui promettait passion, érotisme et voyage au cœur de la psyché humaine. Je m'attendais donc à un roman tortueux à la confluence de la raison et de la folie. Je n'ai pas été déçu, l'auteur réussissant le tour de force de me surprendre et de me laisser tout pantelant au bout des 140 pages que compte ce petit bijou d'introspection narrative qui vire peu à peu au thriller psychologique déroutant.

Carol, un jeune homme, tombe sous le charme d'un collègue de boulot plus âgé que lui (Thomas) marié et père d'une petite fille. C'est une première pour lui car il vit en couple, s'en satisfaisait sans souci et n'était jusque là pas spécialement attiré par les garçons. Mais cette rencontre a changé sa vie, cet amour uniquement platonique prend de l'ampleur dans son esprit, l'obsède et l'habite. Peu à peu, le dévissage semble inévitable et quand il va avoir lieu les conséquences vont être terribles et irrémédiables. La fin vient cueillir le lecteur qui n'a pas vu le temps passé, captif d'une histoire hypnotique et immersive comme jamais dans un esprit torturé par les affres de l'amour et d'un passé douloureux.

Long monologue quasi psychanalytique, ce court roman nous donne à voir ce que l'amour peut parfois produire en terme de dépendance affective. Rarement, j'ai eu l'occasion de partager l'intimité d'un personnage comme dans cette œuvre. Noël Matteï colle au plus près de Carol et rien ne nous échappe de ses errances mentales, de ses réflexion et de son parcours. C'est dérangeant et impudique même, surtout qu'en sous-texte rejaillissent des thématiques fortes flirtant parfois avec des tabous : la cellule familiale à préserver autour de l'amour de ses enfants, le deuil d'un proche qui marque à jamais un adolescent, la découverte de l'amour entre inceste larvé et attirance homosexuelle... Ambiguïté serait un bon mot pour résumer un personnage principal aussi fascinant que repoussant mais loin de se cantonner dans l'exhumation de pensées déviantes, on est ici dans l'analyse des mécanismes de l'intime et de la construction de soi. Et comme on ne finit jamais réellement de se construire...

C'est ce processus qui est la matière première du roman avec la rencontre de l'autre, sa découverte, son exploration et son influence sur notre propre comportement. Carol commence à se faire des films, imagine des choses qui pourraient se passer dans un univers intime fantasmé. L'histoire ne peut que mal finir car dès le départ elle est biaisée, on finit sur les genoux, touché par la grâce de la noirceur d'un destin brisé avant même d'avoir pu décoller dans la vie. Bien que centré sur le ressenti de Carol, l'auteur nous emmène dans plusieurs existences croisées avec bien évidemment Thomas papa poule avec sa petite Lolie et amoureux de sa femme Anna. Intéressant de voir le parallèle que peut faire le narrateur entre sa situation, son passé et la vie de famille de son collègue. Tout s'enclenche parfaitement, nourrit le récit, constituant une toile d'araignée fine et complexe à l'image des éléments photographiés en couverture d'ouvrage et que l'on retrouve au gré des courts chapitres qui égrainent l'histoire.

On a donc affaire à un texte épuré de tout élément inutile, basé uniquement sur le vécu intérieur de Carol. Le style simple, quasi anaphorique et répétitif apporte une profondeur et une proximité profonde entre le lecteur et le narrateur. Impossible de relâcher l'ouvrage tant Carol nous emporte avec lui dans ses pensées puis ses actes. Assez grisant et inquiétant, le suspens monte crescendo avec un sens du rythme et de la gestion de la psychologie hors norme. Noël Matteï venant de la scène musicale underground française, on ressent dans son écriture une certaine urgence, une volonté de partage et d'exposer la vérité nue sans ambages et avec une crudité parfois choquante mais tellement bienvenue dans le monde aseptisé qu'on nous prépare.

Inutile d'en rajouter sous peine de risquer de livrer des clefs de lecture supplémentaires, ce livre est une petite bombe littéraire qui conjugue avec virtuosité la thématique classique de la passion dévorante et la modernité de l'écriture. Ces deux éléments mélangés donnent une lecture inoubliable dont on se souvient longtemps après avoir refermé l'ouvrage. Chapeau bas !

dimanche 12 juin 2016

Chasse aux livres à Lorient !

Comme chaque année, la médiathèque de Lorient propose son "désherbage annuel", c'est l'occasion pour eux de faire le tri, de renouveler leur stock et de proposer à des prix défiant toute concurrence (à part l'abbé peut-être...) des ouvrages variés : 1€ le broché et 0.5€ le poche. Si ça fleure pas bon l'orgie livresque, je ne m'y connais pas ! Nous y sommes allés sur deux jours, Nelfe m'ayant précédé et m'incitant à y retourner avec elle le lendemain. Quelle tentatrice celle-ci ! Mamma mia, que va devenir ma PAL ?

Destockage médiathèque ensemble

Voila l'étendue des dégâts ! 12 ouvrages pour ma pomme et 5 pour ma diabolique moitié qui contribue grandement au maintien en grande forme de ma PAL. On est bien d'accord que tout est de sa faute ! Ne l'écoutez pas si elle vous dit le contraire.

La pêche lorientaise fut donc bonne et variée entre ouvrages contemporains, policiers, SF et littérature jeunesse. Suivez le guide, on commence par les nouveaux adoptés de Mr K :

Destockage médiathèque Jéjé 4
(Yes, yes, yes, des ouvrages de l'Atalante pour pas cher !)

Le Train du diable de Mark Sumner. À priori un mélange de western et fantastique très côté dans le milieu des amateurs de littérature de genre. Belle couverture pour un résumé faisant la part belle à l'aventure, le mystère, les grands espaces, les pouvoirs surnaturels et les complots meurtriers. Rien que d'y penser, j'en ai l'eau à la bouche.

- Le Feu primordial de Martha Wells. Présenté en quatrième de couverture comme un mix entre Alexandre Dumas (que j'adore !) et de la fantasy pure, un royaume est ici menacé par un dangereux sorcier. On nous promet de l'Aventure avec un grand A dans la traditions des grands romans de cape et d'épée avec un soupçon de merveilleux à la mode US. Il semblerait que là encore ce soit une très bonne pioche. Wait and see.

Destockage médiathèque Jéjé 3
(SF, en veux-tu ? En voilà !)

- Genèses, ouvrage collectif présenté par Ayerdhal. Voici un groupement de texte traitant de la naissance du monde et pour l'occasion le regretté Ayerdhal a recruté du beau monde dont Bordage, Dunyach, Werber et bien d'autres. 9 récits donc pour revenir aux origines, réfléchir, s'évader et s'amuser. J'ai RDV entre autres avec une danseuse cybernétique, Mozart devenu astronaute, une armée de clones, des oiseaux assassins... Tout un programme !

- Mars Blanche de Brian Aldiss (en collaboration avec Roger Penrose). Roman humaniste traitant de l'utopie et du moyen d'y parvenir, on suit des naufragés de l'espace qui tentent de tout recommencer à zéro pour ne pas réitérer les erreurs du passé. mais c'est plus facile à dire qu'à faire ! Ce livre est le fruit de la collaboration entre un grand écrivain de SF et d'un scientifique. C'est le genre de projet qui me plaît depuis mes lectures enthousiastes des trois volumes co-écrits par Terry Pratchett et Stephen Baxter. Hâte d'y être !

- La Murailles sainte d'Omal de Laurent Genefort. Encore un auteur que j'adore ! Ce volume appartient à la tétralogie d'Omale, un cycle que je n'ai toujours pas abordé et qui s'apparente à du space-opéra humaniste. L'occasion fait le larron, j'espère simplement pouvoir le lire indépendamment des autres. Des avis sur la question ?

Destockage médiathèque Jéjé 1
(Pour quelques Actes Sud de plus...)

- La Surproductivité de Kim Sung'ok. En grand amateur de littérature asiatique que je suis, j'ai découvert assez récemment que la Corée fournissait de très bons auteurs en plus de films en général marquants et trippants (Old boy, I saw the devil entre autres). Ce livre parle de l'apprentissage de la vie et de l'amour par un jeune journaliste qui va être confronté au hasard, aux émotions, incidents ou simple concours de circonstances qui jalonnent une vie humaine. Ma curiosité a été piquée, la couverture est sexy, je fonce !

- La Soif de l'âme de Christine Falkenland. On reste dans les couvertures sexy avec cette histoire de passion qui tourne mal entre complicité, réminiscences névrotiques, domination et violence. M'est avis que ça va swinguer dans les chaumières ! J'aime les lectures décalées, hors-cadre, je pense qu'avec ce titre je vais être servi !

- Voix sans issue de Céline Curiol. L'auteure met en scène l'histoire d'une jeune femme confrontée à la solitude dans son travail et sa vie intime, et qui s'en sort par son humanité et son empathie envers les autres. À priori, le texte est d'une grande force et il s'agit d'un premier roman. En général cela donne de belles bouffées littéraires et des expériences de lecture intéressantes. C'est le coup de poker du jour!

Destockage médiathèque Jéjé 2
(Un joyeux mix prometteur !)

- Les Roses d'Alacama de Luis Sepulveda. Un auteur culte à mes yeux, je n'ai même pas regardé le résumé au dos. Chaque lecture de Sepulveda, c'est l'assurance d'un voyage à nul autre pareil entre humanisme, poésie et engagement pour les générations futures. Il ne fera pas long feu dans ma PAL celui-là !

- Underground ou un héros de notre temps de Vladimir Makanine. Ma période russe est loin derrière moi mais que de bon temps passé en compagnie notamment de Dostoievski et Tostoï. Je renoue avec la littérature slave avec cette histoire mêlant le destin contrarié d'un écrivain devenu gardien d'immeuble et la grande Histoire notamment la chute de l'URSS. Absurde, tragi-comique et interrogation sur la condition humain sont au RDV selon l'éditeur. Ça sent très bon!

- Le Libraire de Régis De Sa Moreira. C'est le résumé de huit lignes qui m'a séduit, je ne connais rien d'autre du livre ou de l'auteur. Il est question de livres, de libraires et du pouvoir évocateur de la littérature. Gageons que ce saut dans l'inconnu soit une réussite... Je ne sais pas pourquoi mais je pense que j'ai fait un bon choix.

- La Mort à demi-mots de Kim Young-Ha. Le narrateur est un esthète du crime qui prend à coeur son métier et ce qu'il implique. Il confronte ses victimes à leur propre mort, les incite à y réfléchir et leur laisse finalement le dernier mot. Avec un tel pitch, je ne pouvais passé à côté de cet OVNI littéraire venu tout droit d'Asie. Hâte, hâte, hâte !

Destockage médiathèque Cécé
(Je cède la parole à Nelfe pour sa petite sélection bien aguicheuse !)

Avec seulement 5 romans de plus dans ma PAL, comme vous pouvez le constater, je suis bien plus raisonnable que Mr K... Hin hin... Il faut dire aussi qu'en plein Challenge Destockage de PAL avec faurelix, notre Challenge Sans Nom, je me devais de ne pas ruiner mes efforts passés (tu parles d'efforts...) tout en me faisant un peu plaisir. Parce que ça, ça ne se refuse JAMAIS !

- La Messe anniversaire d'Olivier Adam. Cela fait un moment que j'avais noté ce roman dans ma wishlist. Je ne l'avais pour l'instant jamais croisé lors de chinages, c'est maintenant chose faite et il est à moi ! Olivier Adam est un auteur que j'aime beaucoup et que j'ai surtout lu avant l'ouverture de notre blog (autant dire une éternité).

- Coney Island Kid d'Amram Ducovny (aucun lien avec Mulder). Coup de poker pour ce roman ci que je ne connaissais pas du tout, encore moins son auteur. Oui mais voilà, quand dans une 4ème de couv' se trouvent réunis les mots "truculente odyssée", "mondes interlopes", "adolescent fantasque" et tout cela à Brooklyn dans les années 40, je ne peux pas résister.

- Siegfried : une idylle noire de Harry Mulisch. Idem ici. Vous connaissez mon amour pour les ouvrages traitant de la seconde guerre mondiale. Il est question ici des Falk, domestiques au Berghof, le refuge bavarois de Hitler, qui font le récit non seulement de la vie quotidienne dans l'entourage de Hitler, mais surtout des circonstances dans lesquelles ils se sont attachés au petit Siegfried, son fils avec Eva Braun, jusqu'à ce qu'un ordre venu de Berlin leur demande l'inimaginable. Une histoire fortement romancée mais à laquelle je ne peux pas tourner le dos...

- L'Histoire de Bone de Dorothy Allison. Je me languis de découvrir cet ouvrage qui fleure bon l'Amerique. En Caroline du Sud, en plein été étouffant, ce roman met en scène une adolescente dans une famille "difficile" entre pauvreté, violence et alcoolisme. Une lecture qui risque de laisser des marques...

- Le Chien tchétchène de Michel Maisonneuve. Un Babel noir pour terminer et un roman où les mamies sont torturées dans des caves. Une belle brochette de personnages m'attendent dans ce polar d'après le résumé du bouquin !

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Comme vous pouvez le constater, on n'a pas chômé et nous avons fait de sacrés trouvailles. Nos PAL s'étoffent une fois de plus (merci Nelfe pour le plan foireux !) mais ce n'est que du bonheur en perspective pour les lecteurs compulsifs que nous sommes. Reste maintenant à faire des choix et à prioriser nos prochaines lectures. Mais ça c'est encore une autre histoire !


samedi 11 juin 2016

"20 + 1 short stories" - Ouvrage collectif

20+1 short stories

L'histoire : Pour fêter les vingt ans de la collection "Terres d'Amérique", voici réunies 21 nouvelles de ses auteurs les plus emblématiques. 21 écrivains qui dessinent un portrait fort et sensible de la littérature nord-américaine d'aujourd'hui, de la sombre tendresse de Sherman Alexie au souffle narratif de Joseph Boyden, la grâce poétique de Charles d'Ambrosio ou la violence émotionnelle de Craig Davidson en passant par le réalisme magique de Louise Erdrich et l'exubérance de Karen Russell. 21 textes qui prouvent définitivement que la nouvelle est loin d'être un genre mineur. Et c'est pour cela qu'il faut la fêter, la célébrer. Qu'il faut encourager les lecteurs à lire des recueils et à découvrir de jeunes auteurs. Car défendre la nouvelle, c'est défendre la littérature.

La critique de Mr K : Ceux qui nous suivent régulièrement savent que nous sommes rarement déçus par la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Entre romans et nouvelles, c'est souvent l'occasion de découvrir une autre Amérique, plus humaine et moins caricaturale que ce que nous sert régulièrement le cinéma hollywoodien, la cohorte de séries qui inondent nos écrans et les écrivains bankable qui pour ma part ne m'ont séduit qu'un temps. Dans ce volume un peu particulier, Francis Geffard (le directeur de cette collection) nous convie à une fête de la littérature et surtout de la nouvelle qu'il défend âprement avec passion depuis maintenant 20 ans. Il convoque pour l'occasion les meilleurs auteurs de son catalogue pour un tour d'horizon aussi riche que passionnant d'une Amérique qui doute, se cherche et se penche sur ses racines. Cerise sur le gâteau, pour l'occasion un inédit se glisse dans ces 21 textes afin de découvrir un auteur prometteur.

Aux USA, la nouvelle n'est pas décriée comme en France, terre de littérature qui a tendance d'ailleurs à se prendre trop au sérieux. Outre-manche, les grands auteurs débutent souvent par des short-stories qu'ils font paraître dans des magazines et des revues universitaires, leur permettant ainsi de se faire un nom, d'obtenir des résidences universitaires et pour certains de percer dans le milieu de l'édition. Cela se traduit par une production de recueils de nouvelles plus importante et de sacrés succès en librairie avec la nécessité pour l'auteur à chaque micro-récit d'allier caractérisation rapide, récit accéléré et recherche de l'efficacité pour ne pas perdre en route un lecteur que l'on doit capter dès les premières pages. À la fin du présent volume, chaque auteur a le droit à sa petite biographie particulière ce qui éclaire le parcours de chacun et donne à voir leurs origines, leurs influences et après lecture de la nouvelle leur style et spécialité. Riche idée qui risque malheureusement de m'appauvrir au niveau du portefeuille tant j'ai rencontré de nouveaux auteurs à approfondir dans de futures lectures.

C'est donc un balayage hétéroclite de l'Amérique qui nous est proposé ici, des entrées multiples dans les mentalités US : les familles et leurs dysfonctionnements (c'est un des thèmes les plus abordés dans ce recueil), l'amitié et l'amour, la notion de foi (et de non-croyance aussi), le progrès et ses limites, la vie citadine et la vie rurale, le retour à la vie normale après un séjour en zone de guerre et toute une série de situations apparemment simples mais qui vont révéler toute la complexité de l'existence humaine. C'est un océan de sentiments, de relations ambiguës qui s'agitent dans ces pages et bouleversent les certitudes que le lecteur se fixe en début de récit. Rien n'est figé et chaque nouvelle apporte son lot de surprise, de retournement de situation et de final alambiqué tout en sachant que le genre reste dans le narratif contemporain, proche du quotidien que chacun de nous peut vivre ou avoir vécu. Décès accidentels et pertes d'êtres chers, paupérisation, rapports tendus au sein des familles, quête d'identité et de son passé, l'amour soumis à la réalité de la vie, instants de fraternisation et d'amitié… autant de moments qui font écho à notre propre vie et l'enrichissent. Belle expérience humaine avec des auteurs qui partagent bien plus que leur œuvre et offrent un beau panel de destins touchants et édifiants.

Je vous mentirai en vous disant que toutes les nouvelles se valent et la subjectivité est exacerbée dans ce genre si particulier. Trois seulement m'ont déçu profondément mais je pense que c'est dû au thème abordé qui ne me touchait pas particulièrement. La majeure partie des récits proposés m'a "chaviré", étonné, questionné et profondément captivé. Chacun je pense y trouvera son compte et passera des moments parfois inoubliables comme avec la nouvelle Les Enfants de Dieu où un homme se voit confier deux handicapés lourdement atteints et qui va devoir affronter les parents indignes qui les rejettent, Pièces détachées où un couple essaie de survivre à l'horrible drame arrivé à leur fille étudiante, l'ensorcelante nouvelle Le Plongeon du guerrier indien où l'on suit le destin d'un amérindien partagé entre deux femmes, ce récit est une valse de l'hésitation d'une grande sensibilité. J'ai aussi adoré la violence à fleur de peau qui habite la nouvelle Un Goût de rouille et d'os et son personnage principal charismatique à souhait (univers autour de la boxe, ça devrait plaire à Nelfe ça !) ou encore le naturalisme puissant de La Femme du chasseur, où quête des grands espaces et amour ne font pas bon ménage. Mais il y a tellement d'autres nouvelles très réussies dans ce recueil que cette chronique n'en finirait pas !

Au final, j'ai dévoré les plus de 600 pages de ce livre (qui ne coûte que 14 euros en broché, on peut souligner l'effort) en quelques jours et l'amoureux de littérature indépendante US que je suis en est sorti ravi. Univers divers, écritures riches et prometteuses, personnages marquants et histoires fascinantes peuplent un ouvrage cohérent et vraiment poignant par moment. Un recueil à lire absolument si vous êtes amateur de nouvelles et de voyages au coeur des USA.

Critiques d'autres ouvrages d'auteurs présents dans ce volume :
- Cataract city de Craig Davidson
- Toute la lumière que nous ne pouvons voir de Anthony Doerr
- Le Pique nique des orphelins de Louise Erdrich
- La Malédiction des colombes de Louise Erdrich
- Love medecine de Louise Erdrich
- Le Paradis des animaux de David James Poissant

mercredi 8 juin 2016

"Un Blues de coyote" de Christopher Moore

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L'histoire : Que sommes-nous de plus pour les dieux que des mouches importunes et lubriques qu'ils écrasent pour le plaisir ? Vaste question... que Sam Hunter, trente-cinq ans, parfait golden boy, n'avait pas eu à se poser avant que le Coyote ne débarque dans sa vie pour y semer la pagaille. Car l'animal en question n'est pas celui de Tex Avery (quoique) mais l'incarnation d'une divinité Crow bien décidée à rendre infernal le quotidien de sam. Pourquoi lui ? Dans quels buts ? ...

La critique de Mr K : Lors de sa lecture, j'avais été enthousiasmé comme rarement par L'Agneau de Christopher Moore. Ce dernier levait un voile romanesque sur les années non révélées du Christ dans les Écritures avant sa crucifixion, dans un récit virevoltant et drolatique. Je m'étais juré de replonger dans l'univers si particulier de cet auteur à l'écriture multiforme et séduisante en diable (sic). Un chinage de plus mettait sur mes pas ce Blues de Coyote que j'ai littéralement dévoré, pris que j'ai été par un style toujours aussi florissant et efficace, et une histoire délirante mâtinée de mythologie, un de mes nombreux centres d'intérêts. Préparez-vous à un voyage trépidant à nul autre pareil!

Sam Hunter a bien réussi: agent d'assurance sans pitié et bankable, il possède un bel appartement-villa, une belle Mercedes et collectionne les conquêtes féminines. Mais derrière cette image de la réussite à l'américaine se cache des secrets depuis trop longtemps enfouis. Sam est en fait un indien Crow qu'un acte impétueux de jeunesse a forcé à quitter sa tribu et ses proches pour le transformer en Blanc. Mais cela ne plaît pas à tout le monde, surtout aux divinités protectrices dont son animal totem, le Coyote du titre. Ce dernier veut faire rentrer Sam dans le droit chemin et il va utiliser tous les subterfuges et les stratagèmes pour parvenir à ses fins. Et croyez-moi, il va aller très très loin...

Pendant les 2/3 du roman, les chapitres alternent entre le Sam adulte accompli qui commence à accumuler les coups du sort (ses copropriétaires veulent le forcer à partir, son associé de toujours menace de le virer...) et le jeune Crow qu'il a été qui traîne avec son oncle Pokey (medecine man alcoolique littéralement "habité"). Procédé bien connu mais redoutablement efficace ici, le personnage de Sam gagne en profondeur et en complexité au fil du déroulé, passant du golden boy infréquentable à un véritable être humain dans le sens que cette expression prend dans la bouche d'un amérindien. Cette métamorphose lorgnant vers la Révélation va se faire insidieusement à la faveur de rencontres rocambolesques et de péripéties bien alambiquées.

On rit beaucoup durant la lecture de cet ouvrage. Il faut dire qu'on croise pas mal d'êtres hallucinés et complètement barges. Il y a bien sûr Coyote, divinité errante attirée par les mauvais coups, le vice et la tentation. Pas le Diable pour autant mais l'incarnation de la jouissance et du principe vital. Il mettra bien plus d'une fois Sam dans l'embarras pour le plus grand bonheur du lecteur. Pokey est pas mal non plus dans son genre, oncle affectueux mais tout même bien dérangé de la cafetière qui va initier son neveu à l'élevage de lombrics, à l'alcool et finalement à la spiritualité quand il le préparera pour sa séance initiative qui doit lui révéler son animal totem. Autour de ce trio gravitent un nombre considérable de personnages plus déjantés les uns que les autres, figures d'opposition extrêmes et aide miraculeuse dont un agent de casino serviable et très attachant.

La tension monte crescendo et l'amorce d'une possible romance à mi-parcours rajoute du poids à un ensemble qui ne se contente plus de faire rire mais également de faire frémir et d'éclairer une partie de l'histoire américaine. Calliope (la douce promise du héros, mère célibataire courageuse) a un charme ravageur, une répartie bien sentie et on aimerait beaucoup que l'histoire puisse s'écrire avec Sam... Mais nombreux sont les obstacles, dont un ex-possessif et fasciste à la mode Hell's angels. Le rythme s'accélère, le roman se transformant en un road movie implacable où l'humour peut surgir de n'importe où sans prévenir pour le plus grand plaisir du lecteur captif et captivé. Par petite touche, l'auteur nous conte quelques vieilles légendes Crow autour de Coyote ou nous décrit quelques coutumes de ce peuple à l'agonie. Des passages sont à ce propos très poignants pour tout ceux que la cause amérindienne touche et intéresse. J'y reviendrai sans doute dans de prochaines lectures.

Dans ces conditions de plaisir littéraire optimum, le temps passe à une vitesse folle bercé par le style inimitable d'un auteur au sommet de sa forme. Cynisme, double-sens, saillies drolatiques s'accumulent et hameçonnent irrémédiable le lecteur conquis par cette liberté de ton et une histoire aux ramifications complexes. Rajoutez là dessus un soupçon de sagesse indienne et une belle réflexion sur le sens de la vie et vous obtenez un authentique chef d’œuvre. À lire absolument!

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mardi 7 juin 2016

"Confessions d'un gang de filles" de Joyce Carol Oates

confessions d'un gang de fillesL'histoire : Un quartier populaire d’une petite ville de l’État de New York dans les années 1950. Cinq lycéennes, pour survivre et se venger des humiliations qu’elles ont subies, concluent un pacte, à la vie, à la mort : elles seront le gang Foxfire. La haine, et surtout celle des hommes, va les entraîner dans une impitoyable équipée sauvage.

La critique Nelfesque : Cela faisait un petit moment que je ne m'étais pas plongée dans un roman de Joyce Carol Oates. J'aime le côté torturé qui émane de son écriture, ses histoires qui prennent aux tripes... On ne ressort par indemne d'un roman de cette auteure. Ses écrits vous collent à la peau et restent longtemps dans votre esprit. C'est avec cette attente que je suis entrée dans "Confessions d'un gang de filles" et je n'aurais peut-être pas dû...

Nous suivons ici l'histoire d'un groupe d'amies. Adolescentes vivant dans une petite ville où tout le monde se connaît, Maddy, Goldie, Lana, Rita et Legs décident d'unir leurs forces, leurs espoirs et leur rage. Ensemble elles forment le gang "Foxfire". Seules, elles sont peu de chose, à 5, elles croquent la vie à pleine dent, prêtes à tout affronter, à s'imposer et à lutter. Une lutte contre le système, une lutte contre les injustices et les incompréhensions, une lutte contre les hommes, une lutte pour la liberté.

"Confessions d'un gang de filles" est le journal de Maddy. Un journal qu'aujourd'hui elle relit au lecteur pour lui faire comprendre les liens qui l'unissaient à ses compagnes de route. Amies / ennemies, choisies parce qu'elles ont toutes une faiblesse qui une fois mises ensemble n'existent plus, ces 5 jeunes filles s'aiment comme on s'aime à l'adolescence avec toute la naïveté, la fidélité et l'excès que cela implique.

Dans ce roman féministe, Joyce Carol Oates nous dépeint des personnages qui tiennent tête aux hommes, qui les défient et décident de ne pas s'y soumettre. Excessives parfois, elles sont l'anti-thèse de la femme au foyer des années 50. Leur rêve n'est pas de se marier et de fonder une famille. Elles veulent rester ensemble, ne compter que sur elles-même et dicter leurs lois. Oui mais voilà, leurs lois va parfois à l'encontre de "la" loi et ces gamines, qui ne sont que des écorchées de la vie, vont se retrouver confrontées au bâton, à l'injustice, au totalitarisme patriarcal et à un système qui tolère des gangs de mecs mais certainement pas des bandes de nénettes. De ce point de vue là, "Confessions d'un gang de filles" est un ouvrage salutaire mais, à mon sens, il manque une étincelle pour que le feu de Foxfire prenne.

Là où je m'attendais à une histoire poignante, à un jusqu'au-boutisme cathartique comme seule Joyce Carol Oates sait le faire, je n'ai trouvé qu'effleurement et superficialité. Ce sentiment vient en très grosse partie du choix qu'a fait l'auteure de nous relater les faits sous forme de journal. La narratrice est l'une de ces jeunes filles, ce n'est pas une professionnelle de l'écriture et Oates a construit tout son roman avec ce postulat de départ. Certains y trouveront la fraîcheur de la jeunesse et un amateurisme touchant. De mon côté, cela a été un frein à l'empathie. On ne retrouve pas ici la boule d'angoisse, le malaise grandissant à chaque page que l'on a pu ressentir avec d'autres romans de cette auteure. On voit poindre la violence sous chaque acte, dans chaque dialogue. J'aurai voulu qu'elle explose et qu'elle se ressente véritablement. Ce n'est pas l'histoire qui est en cause mais réellement ce choix d'écriture. Dommage pour moi...

logo-epub"Confessions d'un gang de filles" est une belle histoire d'amitié, un instantané de l'Amérique des années 50, un drame ordinaire. Vous l'aurez compris, je ne me suis pas sentie assez impliquée dans l'histoire pour réellement l'aimer mais les problématiques que cet ouvrage soulève sont intéressantes : sexisme, violence, perte de repères, démission parentale... Ce roman a été adapté au cinéma par Laurent Cantet (Palme d'Or pour "Entre les murs"). Je suis curieuse de voir qu'elle a été son approche de l'histoire. Peut-être accrocherai-je plus à sa vision qu'à celle de Joyce Carol Oates par les yeux de Maddy.

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vendredi 3 juin 2016

"Tout n'est pas perdu" de Wendy Walker

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L'histoire : Alan Forrester est thérapeute dans la petite ville cossue de Fairview, Connecticut. Il reçoit en consultation une jeune fille, Jenny Kramer, quinze ans, qui présente des troubles inquiétants. Celle-ci a reçu un traitement post-traumatique afin d'effacer le souvenir d'une abominable agression dont elle a été victime quelques mois plus tôt. Mais si son esprit l'a oubliée, sa mémoire émotionnelle est bel et bien marquée. Bientôt tous les acteurs de ce drame se succèdent dans le cabinet d'Alan, et lui confient leurs pensées les plus intimes, laissant tomber leur masque pour faire apparaître les fissures et les secrets de cette petite ville aux apparences si tranquilles. Ce thriller, d'une puissance rare, plonge sans ménagement dans les méandres de la psyché humaine et laisse son lecteur pantelant. Entre une jeune fille qui n'a plus pour seul recours que ses émotions et une famille qui se déchire, tiraillée entre obsession de la justice et besoin de se reconstruire, cette intrigue à tiroirs qui fascine par sa profondeur explore le poids de la mémoire et les mécanismes de la manipulation psychologique.

La critique de Mr K : C'est à mon tour aujourd'hui de vous présenter un ouvrage de chez Sonatine, maison d'édition fortement appréciée de ma douce Nelfe, qui vous le savez a un goût certain pour les thrillers et les psychopathes en tout genre! Je dois avouer que j'aime aussi parfois me laisser tenter par le côté sombre de la littérature et le moins que je puisse dire c'est que j'ai été servi avec cet ouvrage glaçant et complexe qui fait la part belle à la psychologie familiale et aux mécanismes de défense des victimes et des bourreaux. Préparez-vous à un voyage pénétrant dans l'esprit humain et ses méandres!

Dans Tout n'est pas perdu, l'histoire est racontée par Alan Forrester, un psychiatre chargé entre autre de suivre Jenny, une jeune fille violemment agressée et sa famille. Durant les 340 pages, il va nous relater les séances qu'il tient avec elle et ses proches mais aussi d'autres patients plus ou moins liés à l'histoire générale. Il apporte au passage son éclairage sur les vies de chacun, son ressenti et va même jusqu'à nous livrer des éléments de sa propre existence. Curieux mélange donc, surtout que le récit au commencement presque clinique finit par s'affranchir des normes médicales pour entrer à la confluence de la notion de transfert, de ressenti et de vengeance. Le malaise va grandissant vers une vérité qui vient tout salir en fin d'ouvrage.

J'ai trouvé cet ouvrage marquant du début à la fin. Rien que le premier chapitre qui relate le viol de Jenny est éprouvant et fait basculer le lecteur dans l'horreur. La réalité de l'abjection est froide, sans fioriture et marque au fer rouge. On a mal au bide et on se demande bien ce qui va suivre. L'horreur va continuer à travers le ressenti de Jenny qui suite à un traitement quasi expérimental a oublié cette nuit mais n'arrive pas à s'en remettre (merci les parents au passage...). C'est l'occasion pour l'auteur d'expliquer en détail le processus de reconstruction des victimes, la nécessité notamment d'affronter la réalité et les peurs enfouies. Très intéressant aussi de voir les réactions des proches avec notamment un père possédé par le désir de vengeance, drapé dans sa douleur, aveuglé par elle et une mère distante, auto-centrée sur elle-même qui cache un lourd secret. Wendy Walker est vraiment diabolique à sa manière, dynamitant les dynamiques familiales, explorant les fêlures, les non-dits et exhumant les parts d'ombre les plus inavouables.

Et puis, le rythme change à la moitié du récit. Après le temps de l'exposition des cas, des différents membres de la famille, un événement change la donne et va nécessiter de la part du narrateur une implication bien plus importante que ne lui permet normalement sa fonction de thérapeute. Les lignes sont bousculées, les réactions s’intensifient, se densifient et se précipitent. Chaque nouveau chapitre est propice à des révélations et des conséquences durables. Jenny va-t-elle finir par s'en sortir et retrouver le goût de vivre? Le couple de parents va-t-il se retrouver? Qui est le coupable? Autant de questions qui finiront par trouver leur réponse non sans mal, circonvolutions et fausses pistes. Petit bémol tout de même sur la révélation finale que j'ai trouvé un peu abrupte comparée au reste du développement. Wendy Walker aurait pu rajouter 20 pages pour asseoir cette vérité, pour la rendre encore plus effroyable et crédible. Mais je vous rassure, ce léger défaut n'entame pas le charisme de ce roman vraiment puissant par moment.

Avocat de profession, l'auteur raconte cette histoire de manière étonnante, parfois éloignée de la manière romanesque classique. Les détails fourmillent, prennent même à la gorge le lecteur. Certains peuvent être rebutés; pour ma part, j'ai trouvé cela novateur et franchement efficace. Surtout que cette avalanche de psychologie se fait toujours au nom du respect de la trame et des personnages qui pour le coup sont vraiment bichonnés et réalistes, donnant une profondeur et une crédibilité rare à l'ouvrage. L'écriture est très digeste bien qu'exigeante, on en apprend beaucoup sur la psyché humaine et son fonctionnement. Il y a aussi une prégnance des émotions avec de belles pages sur l'amour parents / enfants, le désir de vengeance, la notion d'éthique médicale et les pulsions humaines... Vraiment, on explore l'Homme plus qu'on suit une véritable enquête. On ressort de cette lecture enrichi et bluffé par le talent déployé.

Sans doute un incontournable dans le domaine du thriller psychologique même si je ne suis pas un spécialiste: du suspens, de l'émotion, des personnages ciselés comme jamais et en sous-texte l'être humain dans sa remarquable et redoutable complexité. À lire!

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jeudi 2 juin 2016

A la découverte du magazine "PAGE des libraires"

Cela fait plus d'un an que je suis abonnée au magazine "Lire". J'ai profité à l'époque d'une belle remise sur le tarif abonnement et j'ai renouvelé mon engagement il y a quelques mois. Très satisfaite de sa ligne éditoriale, de son ton et de son contenu, je pense qu'entre lui et moi, c'est parti pour durer !

Vous l'avez remarqué, nous sommes de gros lecteurs (oui je crois que là on ne peut plus le cacher). Autant Mr K n'aime pas trop lire des chroniques de professionnels, autant de mon côté, je suis assez friande d'avis de tout bord. Chez les blogueurs, journalistes, lecteurs, libraires, j'aime fouiner les nouveautés et repérer les romans susceptibles de me plaire. J'ai eu, il y a peu, l'opportunité de découvrir le magazine "PAGE des libraires" et c'est tout naturellement que j'ai sauté sur l'occasion. Voici une revue que j'ai déjà croisé sur mon chemin mais que je n'ai jamais acheté. En cause ? Son prix sans doute. A 12€ la revue, c'est tout de même un budget ! Me voici donc ravie de pouvoir parcourir ses pages et d'autant plus qu'il s'agit ici d'un spécial "Policier, thriller, noir : les nuances du polar". Vous connaissez mon amour pour le genre...

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"PAGE" est un bimestriel. Créé à la fin des années 80, il rassemble une communauté de 1200 libraires indépendants. Comme son nom l'indique, les chroniques et conseils présents dans ce magazine sont faits par des professionnels du livre, des amoureux des mots, des passionnés que nous croisons souvent lors de nos achats livresques. Et dans le ton, cela se ressent. Ils ne sont pas là pour vendre un ouvrage ou faire de la promo mais bel et bien partager avec nous des coups de coeur et leur intérêt pour tel ou tel ouvrage. Une certaine relation de confiance et d'intimité s'installe alors entre le lecteur et le "chroniqueur / libraire".

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On retrouve également ici des conseils d'auteurs. Une initiative comparable à celle de "La Grande librairie" spéciale "La Valise idéale de l'été" qui est diffusée chaque année sur France 5 avant les vacances (celle de cette année a eu lieu il y a quelques jours, visionnez-la en replay, elle est top !). C'est tellement agréable d'entendre les auteurs parler de littérature en dehors de leurs propres romans. Ici, pas d'enjeu de promotion, juste des conseils sincères.

Avec ses 143 pages sans pub, la revue est plus assimilable à un mook. Le papier est épais, la couverture à la fois mate avec un effet peau de pêche et brillante sur quelques détails, la charte graphique... Tout est pensé dans les moindres détails. La distribution se fait en librairie, particularité également des mook.

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Ainsi, nous parcourons les thématiques polar, littérature française, littérature étrangère, essais et documents, bande dessinée, jeunesse avec plus ou moins d'offres selon les parties. La BD et la jeunesse occupent moins de "place" que les thématiques précédentes mais elles ont le mérite d'être traitées et de donner quelques pistes aux lecteurs. Je pense que les aficionados se tourneront plus vers des revues spécialisées BD ou enfant pour plus de choix.

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En plus des nombreuses critiques d'ouvrages par les libraires, on retrouve quelques extraits / avant-première qui nous permettent de nous faire une idée d'une oeuvre avant de l'acheter, quelques dossiers thématiques qui approfondissent certains sujets (comme par exemple la littérature coréenne dans ce numéro), quelques interviews faites également par des libraires et donnant des échanges savoureux.

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Une belle part est également donnée aux premiers romans et c'est une mise en avant que j'ai particulièrement appréciée. De même que la rubrique "Librairie" née du désir de partager avec les lecteurs le quotidien de la librairie et la passion du libraire pour son métier. La librairie, le lieu où se rencontrent lecteurs, auteurs et libraires.

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Cette revue est vraiment de qualité et il est fort probable qu'à l'avenir je replonge dans la marmite selon le thème abordé. Vous avez là un beau condensé de ce qui se fait dans l'actualité littéraire, sélectionnée et décortiquée pour vous par nos amis libraires. Une proposition fort appréciable dans nos vies à 100 à l'heure et un magazine que l'on met plusieurs heures à lire tant son contenu est riche.