vendredi 15 avril 2016

"Chroniques de l'asphalte 1/5" de Samuel Benchetrit

chroniques de l'aslphalte 1L'histoire : A trente ans, Samuel Benchetrit décide d'écrire ses mémoires ! Ce premier tome raconte son enfance, avec humour et légèreté.

La chronique Nelfesque : J'ai eu un gros coup de coeur pour "Asphalte" de Samuel Benchetrit, sorti au cinéma à l'automne dernier. Au hasard d'une déambulation dans un magasin de seconde main, j'étais tombée quelques jours plus tard sur les 3 tomes édités à ce jour de ses "Chroniques de l'asphalte" et ce jour là, j'ai littérairement sauté de joie. Ayant attrapé la grippe il y a quelques semaines, j'en ai profité pour me plonger dans le premier volume. J'avais envie de lire quelque chose de léger que je pouvais facilement assimiler dans mon état second (ceux qui ont déjà essayé de lire avec de la fièvre, des courbatures et les yeux qui pleurent me comprendront...). Le moins que l'on puisse dire c'est que j'ai sorti là l'ouvrage qu'il me fallait et j'ai adoré cette lecture.

Dans ce premier volume, Samuel Benchetrit revient sur son enfance en banlieue parisienne, dans une cité faite de barres et de tours. Nous le retrouvons ici avec sa famille, sa petite bande d'amis et ses voisins d'immeuble singuliers.

Je ne suis pas adepte de nouvelles d'ordinaire mais j'avoue qu'ici le charme a opéré dès la première page. Chaque nouvelle s'attarde sur un appartement et ses habitants. Le lecteur fait ainsi connaissance tour à tour avec l'occupant du "1er étage face ascenseur", du "2e étage droite sur le palier", du "6ème étage"... jusqu'au 12e. Une famille d'éboueurs laissant tout un quartier sous les ordures lors de la mort du père, un homme à qui tout réussit et qui finit par déménager, un voisin paraplégique après avoir trop pédalé sur son vélo d'appartement, les correspondants italiens au collège...

L'auteur relate avec beaucoup de tendresse un quotidien fait de béton, de rituels qui rythment chaque journée, de petites bêtises de gamins de banlieue, d'école buissonnière et de trafics en tout genre. C'est le temps de la pré-adolescence et de ses questionnements, des prémisses d'une vie sexuelle, des premiers deuils mais aussi l'époque où chaque gamin s'éveille à la vie, porte un regard critique sur son entourage et fait des choix qui conditionneront parfois toute sa vie.

Samuel est un petit gars comme les autres. A 14 ans, il porte sur son environnement un regard à la fois naïf et aiguisé, tendre et sans concession. Nous le quittons à la 187ème page alors qu'il s'apprête à partir pour Paris. A 15 ans, Samuel quitte l'école, sa famille et ses amis pour se lancer dans la vie professionnelle en tant qu'assistant photographe. Lui, déjà si attaché aux images, a une vision du monde distanciée par un appareil photo (plus tard, il se mettra derrière des caméras), une petite lorgnette qui lui fera voir ce et ceux qui l'entourent avec poésie et affection.

Dans ces "Chroniques de l'asphalte", le coté artistique de Samuel Benchetrit est bel et bien là. Tout gamin déjà, il pose sur les choses et les gens un regard unique. Chaque nouvelle est une petite pépite de tendresse et d'humour. Là où certains voient dans les banlieue un monde à part, froid et violent, Samuel apporte de l'humanité et de l'amour au détour d'une cage d'escalier. Les relations qui lient les voisins entre eux sont savoureuses et chaque personnage de ces chroniques serre le coeur et attendrit le lecteur.

Benchetrit n'en est pas pour autant aveuglé et ne fait pas ici une ode aux banlieues bisounours et édulcorée. La souffrance perle dans ses mots, dans ces anecdotes qu'il partage avec ses lecteurs. La souffrance mais aussi l'isolement, la solitude, le désoeuvrement parfois. En moins de 200 pages, il rend hommage à ceux qui ont peuplé son enfance, au décor des 15 premières années de sa vie, avec beaucoup de justesse et un ton doux-amer et tragi-comique qui envoûte le lecteur. Il n'occulte pas le racisme, l'antisémitisme, la "violence ordinaire" mais les drape d'un voile de sensibilité, un filtre d'amour qui pousse à la réflexion et à l'empathie (c'est un peu cucul dit comme cela mais l'amour est véritablement présent partout dans ce premier volume comme il l'est également dans son film "Asphalte").

Challenge sans nom - Neuf et vieuxIl a 33 ans lorsqu'il se lance dans cet ouvrage et avec le temps est venue une certaine distance. Le jeune homme a grandi et les "Chroniques de l'asphalte" est le plus bel hommage qu'un homme puisse faire à ses jeunes années. Je ne peux que vous conseiller de les lire et de voir son film. Ce sont de véritables bulles de tendresse qui font du bien dans un monde anxiogène et aseptisé. Merci Samuel !

Ce roman a été lu dans le cadre du "Challenge sans nom" avec ma copinaute faurelix.


jeudi 14 avril 2016

"Le Fantôme de la Mary Celeste" de Valerie Martin

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L'histoire : Entre mythe et réalité, la grande romancière Valerie Martin revisite l'histoire d'une des plus célèbres énigmes maritimes : le 4 décembre 1872, la Mary Celeste, un brigantin américain en route vers Gênes, est retrouvé dérivant au large des Açores. À son bord, aucune trace de l'équipage, de son capitaine, Benjamin Briggs, de son épouse et de sa fille qui l'accompagnaient. Pour le jeune écrivain Arthur Conan Doyle, cette disparition est une source d'inspiration inespérée. Pour Violet Petra, médium réputée dans les cercles huppés de Philadelphie, un cauchemar. Et pour le public de l'époque victorienne, obsédé par la mort, un fascinant mystère…

La critique de Mr K : Depuis gamin, je suis fasciné par les voyages maritimes et les grands explorateurs, très vite j'ai donc développé un goût prononcé pour les récits mélangeant aventure et évasion. Sorti récemment en librairie, le livre de Valerie Martin que je vais vous présenter aujourd'hui est un savant mélange de destinées contrariées, de récit de vie à bord d'un navire au XIXème siècle, de passions familiales et de souffrances. C'est un bien curieux mélange qui s'opère autour du mystérieux naufrage de la Mary Celeste qui a marqué les esprits à l'époque et a inspiré nombre d'explications différentes dont aucune n'a pu être totalement vérifiée.

Valerie Martin a décidé de traité le problème de façon détournée. N'espérez pas ici avoir un compte-rendu exhaustif au jour le jour de la traversée de la Mary Celeste, l'auteure s'est surtout attachée à relater l'onde de choc qui a suivi au sein des familles endeuillées mais aussi l'intérêt persistant que cette douloureuse affaire a eu dans l'opinion publique et les hautes sphères intellectuelles dont Conan Doyle faisait partie. Ainsi, nous suivons ce dernier dans sa rencontre avec une médium particulièrement perturbée (non non, ce n'est pas un euphémisme) qui va le faire douter sur ses certitudes (rappelons que le géniteur de Sherlock Holmes a écrit un bref récit de fiction autour du drame de la Mary Celeste). Mais nous nous attardons aussi dans le foyer Briggs déjà atteint par un affreux événement dans le passé et qui gère comme il peut la disparition de trois des leurs, nous suivons alternativement aussi Violet Petra, la médium susnommée qui a un lien tout particulier avec la Mary Celeste… C'est autant de pistes très différentes, parfois nébuleuses qui vont finir par se rejoindre vers un dénouement lumineux bien que perclus d'ombre, l'auteure laissant certains éléments à notre libre appréciation.

Ce qui m'a le plus frappé, et ceci au bout de quelques pages, c'est la qualité d'écriture de Valerie Martin, auteure que je découvrais avec cette lecture. J'ai été soufflé par son phrasé précis et poétique, son sens du rythme et sa gestion du suspens. Valerie Martin a l'art de mener le lecteur là où elle le veut pour mieux le dérouter par la suite. Les descriptions sont d'une rare justesse qui provoque une immersion durable et sensitive à souhait. J'ai rarement éprouvé les affres d'une tempête en mer d'aussi belle manière! La langue bien que recherchée et millimétrée est très accessible et nous permet de pénétrer loin dans l'esprit des personnages torturés et dans une époque (le XIXème siècle) toujours aussi fascinante.

Rien ne nous est épargné en matière de rebondissements et de psychologie des personnages. On partage avec eux leurs espoirs, leurs déconvenues et leurs peines. Une grande mélancolie se dégage de cet ouvrage qui fait la part belle au sacrifice des hommes envers la mer, les passions inassouvies, le déchirement des familles et des cœurs, le mystère de la Mary Celeste toujours en background et la mort omniprésente et obsédante. Et puis, le XIXème siècle est aussi une époque fascinée par le deuil et le mysticisme. En suivant une médium de près, c'est l'occasion d'en savoir plus sur cette mode macabre, les personnes qui en faisaient commerce et le public qu'ils attiraient. On découvre aussi les mœurs en cours en Amérique suite à la guerre de Sécession avec une société assez puritaine où codes et bonnes mœurs font souvent entrave au bonheur individuel. L'aspect romanesque permet une approche ludique et captivante, impossible de décrocher de ces récits intercalés qui se nourrissent les uns et les autres, maintenant le lecteur captif jusqu'au chapitre final qui boucle la boucle en quelque sorte.

Autre point séduisant de ce livre, l'aspect multi-forme des textes parcourus. On retrouve la forme romanesque classique mais aussi des extraits de journaux de l'époque, de livres de bord, de mémoires... Ces changements de point de vue apportent des éclairages très différenciés sur les pensées, paroles et actes des personnages. Toutes ces formes sont admirablement maîtrisées par l'auteur, cette variété donnant un cachet d'authenticité permettant de flouter les frontières entre faits réels et évasions fictionnelles. C'est du grand art et ça fonctionne à plein régime. Preuve en est, j'ai ensuite fait quelques recherches pour vérifier certaines identités et certains événements. L'époque est ici remarquablement rendues, vivante, source de progrès et d'espoir nouveau mais aussi un siècle qui reste fasciné par les légendes et les croyances de toutes sortes. L'alchimie est complexe mais hypnotisante, apportant connaissances nouvelles et plaisir de la découverte au lecteur décidément emporté par une histoire qui en conte beaucoup plus qu'elle n'en laissait supposer au début.

Roman ébouriffant, splendide dans sa forme et sa structure, on passe un moment rare entre jubilation et interrogation. Conte des mers sombres et sauvages, chronique d'une époque et drames familiaux s'épousent en un petit chef d’œuvre de sensibilité au souffle romanesque qui emporte tout sur son passage. Le Fantôme de la Mary Celeste de Valerie Martin est de ces lectures que l'on n'oublie pas et qui vous marque dans votre chair et votre esprit. Un pur moment de bonheur à découvrir au plus vite.

mardi 12 avril 2016

"Les Enfants de Lugheir" d'Isabelle Pernot

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L'histoire : Le trône de Lugheir a été autrefois conquis dans le sang par le tyran Hadrien, empereur de Thyr. Depuis, les sorciers de l’empire ont étendu leur noire emprise sur le continent. Trente années plus tard, la jeune bohémienne Caitlyn prend connaissance de son héritage : elle est la dernière descendante des princes de Lugheir. Accompagnée de Julian, le fils rebelle de l’empereur, elle part à la reconquête du royaume de ses ancêtres.

La critique de Mr K : Cela faisait un petit bout de temps que cette saga (4 romans réunis ici en deux volumes) me faisait les yeux doux dans ma PAL. Ayant une petite envie de fantasy, je me décidai enfin à la ressortir. Grand bien m'en a pris car Les Enfants de Lugheir d'Isabelle Pernot fait la part belle à l'aventure et la romance. La lecture fut plaisante à souhait malgré quelques légers défauts. Suivez moi pour ce voyage à rebondissements en terre imaginaire.

L'action commence quasi immédiatement lors de deux premiers chapitres trépidants qui installent les premiers ressorts de l'histoire. Un prince en fuite qui s'est rebellé contre son empereur de père, une jeune fille au mystérieux passé qui s'éveille à la magie et une tension déjà palpable. L'Empire de Thyr étend son influence sur une grande part des terres connues et son emprise totalitaire se fait de plus en plus forte. L'empereur Hadrien a bien changé et son penchant pour la magie noire l'ont fait sombrer. Il s'attire le ressentiment de sa progéniture et cherche par tous les moyens à faire taire toute forme de résistance. Cette dernière va alors s'organiser autour de Julian et de Caitlyn. Longue sera la route avant le dénouement.

Il faut avouer que le début est quelque peu décevant. La faute à une intrigue ultra-classique qui ne semble réserver aucune surprise, des révélations précoces et des personnages plutôt lisses. Les héros évoluent à la limite de la bleuette et les méchants sont… très très méchants. On ne s'ennuie pas mais on reste dans l'attendu et personnellement, je restais sur ma faim, la faute aussi à des descriptions peu immersives et relativement courtes (j'aime cet aspect de l'écriture dans le genre fantasy). C'est le risque quand on apprécie le style et que l'on tente de découvrir une nouvelle auteure surtout connue pour être la traductrice d'un certain Feist, écrivain à la renommée certaine dans le milieu de la fantasy.

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Heureusement, passées les deux cents premiers pages (environ 900 pour l'ensemble), l'histoire décolle enfin. Les personnages gagnent en profondeur, les fêlures apparaissent. On se rend compte alors que l'auteur soigne ses personnages, par petites touches elle leur donne une densité qu'on ne soupçonnait pas de prime abord. Le couple de héros se cherche, se confronte, se rapproche et s'éloigne au fil des événements nombreux qui peuplent l'histoire. Ces imperfections les rendent plus proches, plus humains rendant les passages initiatiques (superbe scène du rite de passage de Caitlyn) et les rebondissements saisissants. Les seconds rôles ne sont pas en reste, Isabelle Pernot se plaisant à décrire de manière fort intelligente les ressorts des drames familiaux, les jeux d'alliance et de pouvoir, les figures des mythologies et rites magiques créant un monde complet et cohérent. Les mécanismes bien que huilés et déjà lus fonctionnent, tenant en haleine un lecteur désormais convaincu.

Surtout que l'écriture en elle-même semble monter en niveau. Les descriptions se font plus denses et c'est parfois émerveillé que l'on visite une forêt abritant une drôle d'auberge, que l'on pénètre dans les brumes de l'au-delà, que l'on explore des tunnels sous-terrain, que l'on se balade dans des villes tantôt grouillantes d'activité ou au bord de l'implosion. On voyage beaucoup, le dépaysement est garanti et l'immersion durable. Le rythme reste lui très soutenu et de chapitre en chapitre, l'action ne désemplit pas, retransmise à travers le regard des différents camps en présence. Je garderai longtemps en mémoire, les aspects les plus sombres comme les nécromants de l'empereur ou les récriminations de ce dernier face à sa lente déchéance. Sans conteste, on retrouve nombre d'éléments scénaristiques et thématiques présents dans la trilogie originelle de Starwars. Pour parachever le tout, l'histoire d'amour prend elle aussi de l'ampleur et se révèle prenante. Tous les éléments se rejoignent sur une fin de lecture sous tension bien qu'un peu abrupte. Pour ma part, j'aurais rallonger la sauce d'une vingtaine de pages.

Au final, Les Enfants de Lugheir est une lecture intéressante et divertissante. On finit par se prendre au jeu et le livre capte vraiment l'attention. Certes, la nouveauté et la surprise ne sont pas au rendez-vous mais un bon amateur de fantasy y trouvera son compte. Alors, tenté(e) ?

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dimanche 10 avril 2016

"Cher pays de notre enfance" d'Etienne Davodeau et Benoît Collombat

cher-pays-de-notre-enfance-collombat-davodeau-couverture1L'histoire : Etienne Davodeau est auteur de bande dessinée.
Benoît Collombat est grand reporter à France Inter.
L'un est né en 1965, l'autre en 1970.
Ils ont grandi sous la Ve République fondée par le général de Gaulle, dans un pays encore prospère, mais déjà soumis à la "crise".

L'Italie et l'Allemagne ne sont pas les seules nations à subir la violence politique.
Sous les présidences de Pompidou et de Giscard d'Estaing, le pays connaît aussi de véritables "années de plomb" à la française.

Dans ces années-là, on tue un juge trop gênant. On braque des banques pour financer des campagnes électorales. On maquille en suicide l'assassinat d'un ministre. On crée de toutes pièces des milices patronales pour briser les grèves. On ne compte plus les exactions du Service d'Action Civique (le SAC), la milice du parti gaulliste, alors tout-puissant. Cette violence politique, tache persistante dans l'ADN de cette Ve République à bout de souffle, est aujourd'hui largement méconnue.

En sillonnant le pays à la rencontre des témoins directs des événements de cette époque - députés, journalistes, syndicalistes, magistrats, policiers, ou encore anciens truands -, en menant une enquête approfondie, Etienne Davodeau et Benoît Collombat nous révèlent l'envers sidérant du décor de ce qui reste, malgré tout, le cher pays de leur enfance...

La critique Nelfesque : "Cher pays de notre enfance" est la dernière BD née d'Etienne Davodeau, célèbre dessinateur a qui l'on doit entre autres les excellents "Les Ignorants" ou encore "Lulu Femme Nue". Dans ce présent volume, il s'associe à Benoît Collombat, grand reporter, pour livrer aux lecteurs, sous un format bande dessinée surprenant et bienvenu, les dessous de la vie politique de la Ve République.

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"Cher pays de notre enfance" a beaucoup fait parler d'elle jusqu'à présent. Elle a d'ailleurs obtenu le "Fauve d'Angoulême 2016 - Prix du Public Cultura" et au-delà de toute la mauvaise presse qu'a pu avoir le festival BD cette année, elle n'a pas à rougir de sa distinction. C'est un véritable travail journalistique dessiné que nous propose ici les deux auteurs. Un récit de 218 planches revenant sur les années 70 et 80 en France.

Vous pensiez que les affaires mafieuses n'étaient que l'apanage des scénarios de films de gangsters, que seuls l'Italie ou certains quartiers de New-York ne pouvaient être le décor de sombres tractations, complots et assassinats camouflés en suicide ? Détrompez-vous. Nous sommes ici dans notre Douce France, ce Cher pays de notre enfance à tous et ce que révèlent les auteurs de cet ouvrage fait froid dans le dos.

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Avec un aspect BD qui pourrait en dérouter certains mais confère à l'ensemble une dimension plus accessible et moins rébarbative au premier abord, Davodeau et Collombat n'en poursuivent pas moins un véritable travail d'investigation. Nous les suivons dans une enquête de fond aux quatre coins de la France, à bord d'un train ou d'une voiture de location, à la recherche de témoignages. Ils vont tour à tour rencontrer des journalistes, des greffiers, des policiers, des hommes lambda ou "d'importance" ayant été témoins de certains agissements que les pouvoirs en place ont mis beaucoup de soin à cacher à l'opinion publique.

"Cher pays de notre enfance" se lit comme un bon polar avec ses rebondissements, ses révélations chocs et ses personnages forts. A la différence près qu'ici on prend moins de plaisir à découvrir les indices tant nous sommes effrayés d'apprendre qu'en France, ici, chez nous, dans un passé encore très proche, pouvaient se passer des choses aussi incroyables dans les hautes sphères politiques. Nous sommes ici en plein cauchemar, en pleine intrigue cinématographique où la vie des hommes vaut bien moins que l'intérêt politique et où tous les coups sont permis pour atteindre des objectifs. Meurtres, agressions, intimidations, braquages... Non, nous ne sommes pas au cinéma mais sous la présidence de Pompidou et Giscard, nous sommes sous la Ve République, la même que nous connaissons encore aujourd'hui... Ça laisse "rêveur"....

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Pour avoir une autre vision du pouvoir, celle que l'on nous cache, celle de l'ombre, l'inavouable et la peu glorieuse, je vous conseille la lecture de cette BD. Un travail exceptionnel qui nous éclaire sur une partie récente de notre Histoire politique française, qui demande une certaine culture générale mais qui se révèle passionnante. Une bande dessinée dense, instructive et documentée qui demande un effort de concentration, ne se lit pas comme un simple divertissement et a le mérite d'aborder des sujets brûlants de fond et n'a pas peur d'appuyer là où ça fait mal.

La critique de Mr K (add-on du 15/10/16) : Suite à la chronique enthousiaste de Nelfe au mois d'avril, je m'étais juré de mettre le nez dans cette BD dont le sujet m'intéressait fortement et qui a reçu le prix du public à Angoulême. Il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre cette enquête sur les années de plomb de la Vème République, un aspect sombre de la vie politique française depuis la Libération. On a beau s'en douter, quand les courageux auteurs de cette BD donnent à voir autant de preuves et témoignages accablants de collusions entre partis politiques, police, justice et patronat ; on ne peut que s'émouvoir et prendre peur.

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Loin de tomber dans le conspirationnisme à la mode web qui a pignon sur rue en ce moment, nous avons affaire ici à un réel travail de journalistes d'investigation qui cherchent à lever le voile sur l'assassinat du Juge Renault, les liens entre un cambriolage et le financement occulte d'un parti politique, les déviances et exactions du SAC (Service d'Action Civique), le pseudo suicide d'un ministre de la République et les luttes intestines de pouvoir. On tombe ici de Charybde en Scylla, les auteurs faisant preuve de pédagogie en explicitant le contenu de leurs découvertes mais aussi la méthode qu’ils ont suivi. S'appuyant sur des faits, des documents et des témoignages vérifiables ; ils remettent à jour des éléments oubliés de notre histoire commune et font quelques révélations fracassantes.

Comment par exemple, la justice peut-être freinée quand elle touche du doigt la vérité. Comment tout homme peut être tout bonnement supprimé s'il s'avère être gênant et compromettant. Comment grand banditisme (le gang des lyonnais) et les élites politiques peuvent s'arranger à l'occasion et puis, les sempiternelle querelles de pouvoir, d'influence et de népotisme interne aux familles. C'est effrayant mais ça a le mérite d'être clair. Quand en plus de grands noms apparaissent au détour d'une planche ou deux, on ne peut que pleurer de voir les hommages rendus à de véritables truands assassins lors de leur mort récente (si si, rappelez vous, c'était en Juin 2015). J'étais déjà écœuré à l'époque, je le suis encore plus après la lecture de cet ouvrage ô combien salutaire mais effroyable dans son approche froide et journalistique. Point d'avis ou de digression, simplement la quête de la vérité.

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Une sacrée claque que cette BD, rudement bien menée avec les dessins sobres et efficaces qui rendent parfaitement compte du processus d'enquête. Ses apports historiques sur une certaines société française à une époque donnée sont justes, mesurés et constamment soumis à la vérité de l'historien tellement galvaudée ces derniers temps par des politiques en quête de renaissance ou des journalistes peu soucieux de respecter l'Histoire. Ça fait du bien de rentrer dans les arcanes du pouvoir (ici c'est clairement la droite, du Gaullisme et du RPR dont il est question) et surtout, on mesure la chance que l'on a d'habiter en France, en Europe ; pays et région loin d'être parfaits mais où la liberté d'expression restent tellement appréciables.

Ce recueil est une petit bombe, une ode à la vérité et un sacré acte de foi et de courage. Chapeau bas messieurs !

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jeudi 7 avril 2016

"La Guerre des Mūs : Le Retour de la Paix" de Lisa Fiedler

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L'histoire : On peut être petit et avoir le cœur grand.

Dans l'ombre des tunnels, le danger rôde : Esperanza, la plus jeune fille de la famille impériale a été kidnappée. Tous suspectent Pup, le frère de Hopper. Mais les choses ne sont jamais ce qu'elles paraissent et les secrets les mieux gardés s'apprêtent à être dévoilés. Pour que la paix règne à nouveau dans le royaume d'Atlantia, Hopper doit montrer aux souris que l'amitié finit toujours par triompher.

La critique de Mr K : La Guerre des Mūs revient enfin avec ce troisième et dernier volume qui vient tout juste de sortir en librairie. Avec le précédent ouvrage de la série, nous avions laissé Zucker et Hopper dans un univers apaisé mais pas encore complètement pacifié. De nombreuses questions restaient en suspens, quelques personnages étaient partis en roue libre et l'auteur se devait de revenir nous compter la fin des aventures du jeune souriceau dans le monde souterrain d'Atlantia. Mission accomplie avec un livre faisant une fois de plus la part belle à l'Aventure et à l'amitié.

Suite à la chute de Titus, son tyrannique d'empereur de père, Zucker a amorcé la nécessaire transition démocratique du royaume et sa reconstruction. Chacun y trouve sa place, les progrès commencent à se faire sentir. Les premiers chapitres sont l'occasion pour le lecteur de faire connaissance avec les nombreux nouveaux personnages qui peuplent les pages de ce troisième volume et notamment les cinq ratons hauts en couleur qui sont nés des amours du jeune prince avec la douce et courageuse Firren. À travers ses portraits savoureux, c'est une certaine conception de l'éducation et du respect mutuel qui sont abordés par l'auteur qui fait ici preuve d'une grande pédagogie envers les jeunes pousses qui liront cette trilogie. On enchaîne les très belles pages sur la notion de fratrie, d'amour familial mais ceci sans niaiserie malencontreuse ni morale à deux balles. Ce qu'il faut comme il faut! Une fois ces premiers ressorts affectifs placés (notamment les liens indéfectibles unissant Hopper à sa filleule), le livre peut démarrer!

Esperanza (la dernière née) disparaît! C'est la panique à Atlantia! Nul doute qu'elle a été enlevé! Mais par qui? Très vite, les soupçons se tournent vers le jeune Pup, désigné depuis un certain temps comme l'ennemi numéro 1 de la cité, ce dernier ayant souhaité en son temps sa destruction pure et simple. Une chasse au souriceau commence alors avec ses moments de doutes et ses révélations. La vérité va se faire jour petit à petit, remonter à la surface des souvenirs perdus, des actes manqués et des responsabilités étendues. Le lecteur n'est pas au bout de ses peines, sera sans doute surpris plus d'une fois et les lignes l'amèneront vers un final logique qui laisse augurer des lendemains qui chantent. Ben oui, on est dans la littérature jeunesse tout de même, faudrait pas nous les traumatiser!

Pour autant, ne vous attendez pas à un récit de tout repos, le rythme rapide et sans temps mort fait la part belle à l'amitié, à l'Aventure comme dit précédemment mais aussi à la trahison, la manipulation et les remords. On suit sur quelques chapitres, le parcours de Pup qui doit subir les affres de l'adolescence et le sentiment de rejet. Ces passages sauront toucher juste les plus jeunes lecteurs qui sont très réceptifs à l'injustice. Là encore, Lisa Fiedler fait preuve de finesse et de justesse dans l'évolution de ses personnages. À noter au passage que Hopper et Zucker restent plus en retrait dans ce tome ci, laissant la lumière aux petits jeunes, un peu comme un passage de témoin aux générations suivantes. Le temps a passé depuis le volume 2… On retrouve par contre avec plaisir le chat Ace ainsi que le chien de la pizzeria et toute une ménagerie pas piquée des vers avec une mention spéciale pour l'équipage pi-rats régnant en maître sur le Bac reliant Brooklyn à Manhattan.

Au final, ce fut un plaisir renouvelé de replonger dans cette saga qui prend fin de fort belle manière. Du rythme, des rebondissements, une écriture accessible et cependant dense pour des thématiques universelles et une histoire classique non dénuée de suspens. Belle trilogie que cette Guerre des Mūs qui mérite vraiment le détour et enchantera sans nul doute vos chères têtes blondes.

Précédents volumes de la saga, chroniqués au Capharnaüm éclairé :
- "La Guerre des Mūs : L'Empire d'Atlantia" - Volume 1
- "La Guerre des Mūs : Hopper contre-attaque" - Volume 2

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mardi 5 avril 2016

"Une ordure" de Irvine Welsh

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L'histoire : Les fêtes de fin d'année s'approchent. Bruce Robertson, brigadier de police à Édimbourg, pense à la semaine – stupre et stupéfiants – qu'il s'est organisée à Amsterdam. Un programme de rêve que viennent contrarier quelques imprévus : le départ de son épouse et de leur fille, une pénible accoutumance à la cocaïne, une dégradation spectaculaire de son état général, une cascade de liaisons extra-conjugales de plus en plus prenantes… Tout en s'enfonçant dans l'ignominie, ce flic obstiné doit faire face à un adversaire – la voix de la vérité et de la conscience éthique -, surgit de l'endroit le plus inattendu qui soit : son propre organisme.

La critique de Mr K : Irvine Welsh est un auteur culte outre-manche et même plus! Il a écrit notamment Trainspotting et Ecstasy, bombes littéraires des années 90 qui ont fait couler beaucoup d'encre à l'époque. Ayant goûté et apprécié ces matériaux, c'est avec une joie non feinte que je tombai par hasard sur ce volume que je ne connaissais pas du tout. La quatrième de couverture acheva immédiatement de me convaincre avec notamment la promesse d'atteinte aux bonnes mœurs littéraires et l'attaque systématique à toutes les valeurs en cours chez nos voisins anglais. Âmes sensibles et pudibondes passez votre chemin au risque d'y laisser des plumes!

Bruce Robertson est vraiment une ordure, le mot paraît même presque faible à la vue de ses paroles et actes durant les 4/5ème du livre! Raciste, homophobe, misogyne, vulgaire, crade, toxico, érotomane, il a tout pour plaire. Depuis peu sa femme l'a quitté (on se demande bien pourquoi…) et il enquête sur le meurtre sauvage d'un jeune noir, ce qui lui passe bien au dessus. Déjà en tant que minorité il a eu ce qu'il méritait selon lui et surtout, sa traditionnelle sortie de fin d'année aux Pays-Bas occupe tout son esprit: filles de mauvaise vie, drogues à gogo, tout un programme qu'il ne raterait pour rien au monde. Nous suivons donc ses journées entre son travail et ses heures de libre, son fameux séjour en Hollande (qui vaut son pesant d'or dans le genre), les réflexions d'une mystérieuse entité interne à son corps (oui oui, je sais c'est bizarre mais tout est expliqué dans le livre) et même à l'occasion de quelques chapitres les pensées de Carole, la femme de cet affreux bonhomme.

Le mot anti-héros n'a jamais aussi bien convenu à un personnage de roman. Dans le genre, j'avais beaucoup apprécié Versus d'Antoine Chainas au héros presque similaire mais encore en dessous de Bruce Robertson. Détestable à souhait, il passe son temps à râler sur tout le monde, à lâcher ignominie sur ignominie et ceci en toute impunité. Il faut dire qu'il est du côté de la loi et cela lui laisse les coudées franches. Non content de pester, il se réjouit du malheur des autres et aucune barrière morale ne le retient pour arriver à ses fins notamment dans sa putative promotion qu'il va essayer d'arracher au détriment de ses soit-disant collègues et amis. Il va leur jouer des tours à sa façon, n'hésitant pas à mettre en péril leur carrière et même leur santé mentale! Personnage repoussoir par excellence, rien ne laisse présager pour autant ce qui va se dérouler en fin de volume car tel l'arroseur arrosé, Bruce va sentir le vent du boulet et croyez-moi ça va faire mal!

Rien ne nous est épargné de ses pensées et de ses actes qui s’amoncellent comme des détritus et dégoûtent profondément le lecteur fasciné par tant de méchanceté concentrée en un seul être. Il faut du courage je l'avoue pour poursuivre sa lecture tant les mots, les pensées et les actes du brigadier Robertson heurtent et choquent toute personne normalement constituée. Son mépris des femmes et sa façon de les traiter (dans le privé et dans le boulot), son racisme et sa bêtise crasse, la violence qui émane de lui (le passage avec un jeune camé est tout bonnement terrifiant) le rendent antipathique et finalement inhumain. On flirte constamment avec les limites et il faut s'accrocher pour tenir face à de telles exactions (sans compter les multiples trips aux paradis artificiels qu'il se tape et qui sont remarquablement décrits). Surtout que le bestiaux est retors et rusé, il cache son jeu devant ses supérieurs et ses amis, ce qui le rend en plus très calculateur, intelligent et rusé mais dans le mauvais sens du terme (la mise en scène du harcèlement téléphonique d'un de ses collègues est un modèle de cynisme). J'ai adoré le détester, rarement mes poils se sont tant hérissés lors d'une lecture. Mais comme je suis un amateur de sensations fortes, inutile de vous dire que j'ai été servi ici!

Si on connaît bien l'auteur, on ne peut s'arrêter au premier jugement qui ne peut que venir à l'esprit: C'est quoi ce livre? Quelle gratuité dans l'escalade de la violence physique et morale! Mais où veut-il en venir? Quelle finalité? Je vous laisse la découvrir, elle tarde certes à venir mais elle finit par se révéler et c'est LA grosse claque. La roue tourne, les explications arrivent, Bruce est révélé au lecteur qui même s'il ne lui pardonne en rien son attitude et son comportement commence à comprendre le fonctionnement de cette bête humaine et surtout le grand secret qu'il cache (je l'avais deviné pour ma part à la moitié du livre). La fin est tétanisante et logique, elle laisse le lecteur complètement abasourdi et pantelant. Un grand moment.

Que dire du style? On adhère ou pas, pour ma part j'ai adoré. Mais attention le style est frontal, vulgaire et sans fioriture. Tout le monde n'arrivera pas à surmonter sa répulsion et pourtant, quel dommage! La caractérisation des personnages est tout bonnement géniale (on est loin de la caricature que pourrait laisser apercevoir la quatrième de couverture), le récit mouvementé et le sous-texte intéressant car très critique envers le puritanisme britannique et les bonnes mœurs que l'on affecte hypocritement. Une superbe lecture thrash qui laissera des traces. À lire si vous avez le cœur bien accroché!

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samedi 2 avril 2016

"L'Agence secrète" de Alper Canigüz

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L'histoire : Bien sûr, les clowns m'amusent toujours beaucoup. Même les clowns assassins qui débarquent d'une autre planète.

Musa, jeune rédacteur publicitaire désœuvré, se fait recruter par un bien curieux employeur: l'Agence Secrète. Au même moment, une certaine École du Bonheur Intergalactique ouvre ses portes dans l'immeuble où vit Musa avec Saban, son colocataire dévot féru de magazines érotiques. Cette École se révèle l'unique client de l'Agence secrète. Puis un des responsables de l'agence disparaît. Une odeur de bizarre qui va enflammer les fanatsmes conspirationnistes de Musa. Commence alors une sorte d'OSS 117 à Istanbul...

La critique de Mr K : Attention, petit chef d’œuvre littéraire délirant en vue avec cet ouvrage de l'auteur turc Alper Canigüz dont Nelfe vous avait déjà parlé lors de sa chronique de L'assassinat d'Hicabi Bey, un roman drôle et caustique qui l'invitait à voyager loin, très loin dans l'imaginaire d'un auteur qui l'avait fortement séduite. C'est avec son dernier né que je me laissai embarquer à mon tour grâce notamment à une quatrième de couverture bien barrée comme je les aime. Je n'ai vraiment pas été déçu!

Musa est depuis peu sans travail, il traîne sa langueur et son dépit quand une rencontre impromptue va lui ouvrir les portes d'une mystérieuse agence où il retrouve un poste de rédacteur. Mais voila… le travail qu'il occupe est bien nébuleux, peu de choses lui ont été dites sur la nature de son activité et ce que l'on attend de lui. Rajoutez là dessus une séduisante collègue qui lui fait du rentre dedans, un chat aux capacités télépathiques, une voisines parano obnubilée par sa tranquillité et ses chouchous de chiens, le goût immodéré du héros pour l'alcool, le prince Charles, Superman, un collègue bigot et amateur de belles filles, vous mélangez le tout et obtenez un ovni littéraire virevoltant, frappadingue et qui touche juste et fort!

On rit beaucoup durant toute la lecture de ce court roman de 245 pages. On enchaîne les situations cocasses ou absurdes, l'auteur nous confrontant vraiment à une matière neuve et inventive entre toute. Si vous aimez être surpris, vous allez êtes servis. Loin de se contenter de rester dans le même type comique, on alterne ici détails triviaux, cas ubuesques et personnages truculents. Les révélations sont nombreuses, souvent abracadabrantesques mais une fois que l'on a accepté de se laisser porter par le souffle tragi-comique de l'ensemble (oui des passages sont plus tristes aussi!), c'est le gage de passer des moments inoubliables et vraiment rafraîchissants. Personnellement, dès les 10 premières pages, j'étais conquis.

Il faut dire que cet auteur est très doué pour caractériser un personnage en quelques paragraphes et décrire une situation complexe en un nombre de pages record. Musa est de suite attachant ainsi que son ami Saban, ils forment un duo atypique que rien ne semblait prédisposer à réunir. Les personnages secondaires ne sont pas en reste et en très peu de temps, un microcosme plus qu'intriguant navigue devant nos yeux, finesse et détournements nombreux sont au RDV donnant à l'ensemble un parfum et un charme très particulier au goût d'inédit savoureux. Plus on avance dans le récit, plus l'absurde devient prégnant mais loin de décrédibiliser l'ensemble, il met encore plus en valeur personnages et écriture ciselée d'un auteur vraiment incroyable.

Mais ce livre n'est pas seulement qu'une énorme farce, ce serait bien trop réducteur de le cantonner dans cette dimension. L'Agence secrète provoque aussi de beaux moments d'émotions et de réflexions qui nous renvoient à nous-mêmes et à nos existences plus conventionnelles. J'ai été par exemple très touché par les description d'un amour naissant avec notamment une scène de coup de foudre d'une rare intensité entre grandiloquence et émoi intérieur profond, un passage sur l'amitié indéfectible qui lie les deux jeunes hommes ou encore le deuil d'une personne qui nous est chère. Ce livre est la garantie d'un voyage dans le grand train des émotions d'une vie humaine, beaucoup de rires donc mais aussi des larmes et des regrets. J'en suis ressorti tout retourné je dois bien l'avouer. Félicitons au passage la traductrice qui a fait un travail remarquable pour pouvoir rendre accessible ce livre unique et jubilatoire.

J'ai lu cet ouvrage en un temps record, impossible de relâcher le roman de Alper Canigüz tant il a une force narrative et immersive impressionnante. Très drôle, extrêmement fin dans son écriture et dans l'approche de ses personnages, ce livre est déjà un petit classique dans son genre, une friandise à déguster et re-déguster sans modération. Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

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vendredi 1 avril 2016

"L'Arabe du futur 2" de Riad Sattouf

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L'histoire : Ce livre raconte l'histoire vraie d'un écolier blond dans la Syrie d'Hafez Al-Assad.

La critique de Mr K : Chronique d'un très beau cadeau d'anniversaire aujourd'hui avec la suite des souvenirs d'enfance de Riad Sattouf qui m'avait enthousiasmé avec un premier tome plein de tendresse et d'émotion sur sa jeunesse mais aussi un regard sans concession sur le Moyen Orient des années 80. Il remet le couvert avec ce volume 2 chroniquant les années 1984 et 1985 qu'il a passé en Syrie avec une brève incartade en Bretagne dans la famille de sa mère. On retrouve toutes les qualités qui m'avait touchée dans la première partie.

Pour le petit Riad est venu le temps d'aller à l'école. C'est le temps de l'apprentissage de l'écriture (très beau tutoriel sur la langue arabe au passage) mais aussi un premier contact avec l'endoctrinement du régime qui force tous les écoliers du pays à chanter l'hymne officiel syrien à plein poumon, chant à la gloire du sauveur Al-Assad père. Il reçoit une éducation musulmane classique en compagnie de ses petits camarades sous l'égide d'une maîtresse perçue comme un ogre en Hijab qui passe de la compassion à la rage la plus ultime quand elle applique des châtiments corporels à l'aide d'un bâton dont elle ne se sépare jamais. Ces passages à l'école sont vraiment terrifiant, l'auteur réussissant le tour de force à nous faire partager toutes les peurs enfantines qu'il a pu ressentir à l'époque.

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Ce volume est aussi une plongée profonde dans un pays et ses mœurs avec des passages réellement douloureux comme le crime d'honneur dont va être victime une cousine du jeune Riad, personne chère à son cœur car elle lui a notamment appris l'art de la perspective. C'est aussi l'antisémitisme au quotidien qui pervertit les esprits les plus jeunes, la guerre aux juifs étant le jeu le plus répandu dans les cours de récréation. Ce sont aussi les privations et la difficulté de trouver ce dont on a besoin (les épiceries à moitié vides, la recherche complexe pour constituer le trousseau du néo-écolier notamment), les rêves avortés de belle villa pour le docteur en Histoire et sa petite famille, les visites chez les voisins hauts placés qui exposent leurs richesses sans complexe comme source de fierté, et tout plein d'autres portraits d'anonymes, de proches pleins d'humanité dans ce qu'elle a de plus beau mais aussi de plus terrible.

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C'est aussi la poursuite de l'exploration de la mécanique familiale avec un père toujours aussi fantasque et qui cette fois ci m'a plus agacé car finalement très centré sur lui même et égoïste. La maman semble aussi plus résignée, plus effacée et à part un séjour en Bretagne qui laisse des étoiles dans les yeux du jeune Riad (le supermarché de Saint Brieuc est un Paradis, l'apprentissage de la pêche à pied avec la grand-mère est un souvenir touchant), le quotidien du narrateur est loin d'être rose entre école rigoriste, jeux d'enfants parfois cruels et vie familiale plutôt morne. On rentre encore plus dans l'intimité de la famille Sattouf et on se demande bien comment cela va se terminer (on a déjà quelques pistes qui laissent augurer un drame à venir).

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Les 158 pages que composent ce second tome de L'Arabe du futur sont d'une extrême densité en terme de contenu, l'émotion est palpable et l'empathie totale envers ce petit homme en devenir qui doit composer avec ses proches et un pays sous l'égide d'une dictature féroce et des traditions cruelles. On retrouve le dessin si juste et efficace de Sattouf, les petites notes présentes parfois en bord de cadre ou dans l'action, la bichromie assumée qui donne un charme si particulier à cette entreprise du souvenir. On ne voit pas le temps passer, les pages se tournent toutes seules et c'est bien trop vite que l'on termine le volume sur une scène révoltante qui appelle une suite. Un très beau moment que je vous invite à partager au plus vite!

jeudi 31 mars 2016

"Kafka à Paris" de Xavier Mauméjean

Kafka à Paris

L'histoire : Septembre 1911, Franz Kafka et Max Brod débarquent à Paris. Les deux jeunes écrivains, encore débutants, laissent derrière eux leurs fastidieux emplois de bureau, sans compter, pour Franz, une famille étouffante. Voilà ce que l'on sait de source sûre. Autrement dit : rien, concernant ce qui leur advint dans la capitale. Heureusement, Xavier Mauméjean, la plume alerte, poursuit leur voyage. Voici nos deux praguois découvrant la gouaille des prostituées, les cabocheurs des Halles, les labyrinthes du Bon Marché, les coulisses du métro, les cabarets louches, le ratodrome de Neuilly... Ils croisent même un certain Apollinaire suspecté d'avoir volé la Joconde. Franz et Max prennent la vie à bras le corps, souvent pour rire, parfois en mourant de peur ou roués de coups. Mais l'époque est belle.

La critique de Mr K : Je me suis enfin décidé à sortir ce belle ouvrage de ma PAL. Je l'avais acquis aux Utopiales 2015 pour dédicace auprès de l'auteur que nous apprécions tout particulièrement au Capharnaüm Éclairé pour son humanité et sa jovialité communicative. Dernier ouvrage qu'il ait écrit, Kafka à Paris est un étrange mélange d'aventure picaresque et de panorama historique de la capitale avant guerre. Un petit bijou qui fait son effet comme vous allez pouvoir le lire.

On en sait beaucoup sur la vie de Kafka, bien des choses ont été dites et son existence a été passée au peigne fin par nombre d'observateurs et de critiques. C'est un passage plus secret de sa jeunesse qui a intéressé Xavier Mauméjean, en l’occurrence un voyage entrepris à Paris en compagnie de son meilleur ami Max Brod. L'histoire n'a rien retenu de ce séjour mais cela n'arrête pas l'auteur qui rappelle dans une postface savoureuse les mots que lui a tenu un certain Christopher Priest (Oh My god!) devant une choucroute partagée à gare du Nord: Un romancier n'est pas un historien. Il a le droit de s'écarter des faits si cela lui permet de découvrir le livre qui doit être écrit. Partant de ce postulat, commence le récit d'un voyage fantasmé mais néanmoins superbement documenté sur le Paris de l'époque.

Après quelques courts chapitres sur les préparatifs du voyage dont quelques uns édifiants sur la famille de Kafka et les rapports qu'ils entretiennent entre eux (je garde un souvenir charmé de sa jeune sœur notamment, jeune fille au caractère bien trempé), c'est l'arrivée dans la capitale. Ce bref séjour d'une dizaine de jours est l'occasion de découvrir la ville lumière entre splendeur et décadence. Les grands boulevards, le Louvre, le Bon Marché sont autant de lieux mythiques qui émerveillent nos deux héros entre beauté, agitation parisienne et ingéniosité des hommes. Et puis, il y a le côté face avec ces cabarets sauvages et bordels, lieux interlopes où l'on croise de drôles de zigs et des habitués hauts en couleur, les fins fonds du métropolitain avec le peuple des rats, le ratodrome en lui même est une curiosité d'une époque désormais révolue (on oscille entre la surprise et le dégoût dans ce passage).

Au milieu de ce carillon de lieux et des sensations qui les accompagnent, le lecteur s'attache beaucoup aux deux jeunes gens liés par une amitié profonde que n'épargnent pas pour autant les désaccords. Il traversent les épreuves avec un certain optimisme doublé d'une curiosité qui va les emmener loin dans les tréfonds de Paris. Les personnages secondaires ne sont pas en reste avec toute une galerie de rencontres plus étonnantes les unes que les autres: des prostituées au verbe haut plus vraies que nature (vous admirez au passage le catalogue des prestations proposées par l'établissement où vont les deux amis), un Apollinaire comme on se l'imagine quand on le lit, un commissaire taciturne aux méthodes expéditives, un chargé de rayon obsessionnel, un ancien des colonies complètement barré qui va entraîner Franz et Max dans des aventures rocambolesques. On alterne les chapitres courts (jamais plus de dix pages) qui portent souvent le nom des lieux traversés, le voyage est donc haletant et immersif à souhait.

Pari réussi pour Mauméjean avec un livre vraiment jubilatoire. On plonge littéralement dans l'époque et ses talents d'écriture explosent une fois de plus, langue virevoltante et gouleyante à souhait qui donne vie comme jamais à un voyage hors du commun qui nous fait redécouvrir une ville incroyable, une époque fascinante et un écrivain encore en devenir. Encore un carton plein pour notre chouchou, merci Xavier!

Lus, appréciés et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Lilliputia
- American gothic
- Ganesha
- Poids mort

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lundi 28 mars 2016

"Guillermo Del Toro : Des hommes, des dieux et des monstres" de Charlotte Largeron

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Le contenu : Amoureux des œuvres de H.P. Lovecraft, Tolkien et Ray Bradbury, Guillermo Del Toro s'est familiarisé avec l'anglais dès son plus jeune âge en regardant des films d'horreur sous-titrés et en lisant, avec l'aide d'un dictionnaire bilingue, le magazine Famous Monsters of Filmland. Cela donne le ton et détermine le champ des inspirations du futur cinéaste mexicain, également auteur d'une étude détaillée du cinéma d'Alfred Hitchcock. Dès Cronos, son premier long métrage, Del Toro impose un univers original, mêlant mythologie, spiritualité et épouvante. La suite de son œuvre va s'enrichir de mondes sous le monde, d'univers emboîtés, de monstres humains et surhumains, créatures, super héros, fantômes, vampires.

La critique de Mr K : Une fois n'est pas coutume, voici le compte rendu d'un essai. Il m'a été offert à Noël par ma chère sœur qui connaît mes goûts en terme de cinéma et notamment pour sieur Del Toro qui nourrit mon imaginaire depuis très longtemps. Il s'agit pour l'auteur Charlotte Largeron d'exposer en le simplifiant son travail de thèse, il y a pire comme sujet! Voyage donc dans l'enfance, la formation et l’œuvre d'un génie ultra-productif qui n'est pas prêt de s'arrêter.

Après une préface de Joann Sfar que je qualifierai gentiment de dispensable (il est à la mode et les éditions Rouge Profond le mette en avant), on rentre de suite dans le vif du sujet avec l'enfance de Guillermo Del Toro. Friand de lecture et de fantastique dès son plus jeune âge, il fait écho à mes propres expériences littéraires de mes débuts. En fait, nous avons beaucoup de lectures communes au même âge: Tolkien bien évidemment mais aussi Lovecraft, Poe et consorts. Il multiplie les références cultes et celles-ci se ressentent grandement dans les œuvres qu'il va livrer par la suite. En hommage d'ailleurs à toutes ces références, Del Toro possède sa Bleak House à Los Angeles où il expose nombres d'objets et livres en rapport avec ses influences. Je vous laisse découvrir la plupart des détails croustillants et autres anecdotes de sa vie privée mais sachez qu'ils sont nombreux et très éclairants sur le parcours d'un artiste hors norme.

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La suite de l'ouvrage se veut plus thématique. Certains thèmes en effet traversent l’œuvre de Del Toro, certaines obsessions et questionnements traités différemment se retrouvent et se mélangent pour donner l'alchimie si particulière que l'on trouve dans la filmographie du maître. Ainsi, il a une fascination pour le temps qui passe et qu'on ne maîtrise pas. Certains des personnages des films de Del Toro tentent justement de contrôler ce temps qui coule et en général n'y arrivent pas. Le goût pour l'Histoire, le surnaturel et le sacré est aussi très ancré dans les productions de Del Toro. C'est le mélange de son éducation catholique (sa grand-mère était très fervente et exerçait une influence forte sur le jeune Guillermo) et de son attirance pour le mystique qui donne une couleur si connotée à son œuvre entre paganisme et christianisme, magie et religion, le mysticisme nazi à l'occasion (que l'on retrouve dans nombre de films de genre)...

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Et puis, il y a son amour pour les monstres, ces êtres différents qui attisent le ressentiment et la haine des hommes en occident mais qui sont appréciés en Amérique latine, les êtres humains qui se révèlent être finalement les vrais monstres dans la plupart des films que Del Toro a réalisé ou produit. Le bestiaire de la filmographie du mexicain fou est impressionnant et a donné des figures qui resteront à jamais dans les mémoires du cinéma international: l'archange prophétique de Hellboy 2 est pour moi la plus belle représentation de la mort jamais crée, il y a l'homme faune du Labyrinthe de Pan, les insectes humanoïdes de Mimic, et bien d'autres encore (quelle richesse de création dans le domaine!). Les personnages les plus cruels sont finalement les humains, enfermés dans leurs certitudes, leur tendance au fanatisme et au totalitarisme larvé. Dans ce domaine, le colonel Vidal du Labyrinthe de Pan est dix fois plus effrayant que n'importe quel Grand Ancien lovecraftien. La violence est ici moins graphique, plus intime et psychologique. Elle dérange durablement et en profondeur le spectateur. Car Del Toro c'est aussi cela, un imaginaire flamboyant au service d'émotions profondes.

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D'ailleurs une autre thématique est souvent présente chez lui, celle de l'enfance et de son rapport à la mort. Il met souvent en lien l'innocence supposée des jeunes avec la dureté de la vie et l'échéance finale qui nous guette tous. Cela facilite l'insertion de l'angoisse et de la peur qui est souvent présente dans l’œuvre de cet artiste. Ces grands petits personnages transpercent l'écran et luttent pour la survie de leurs proches et la leur. En cela L'Échine du diable est un modèle du genre où de jeunes orphelins sont confrontés à la grande Histoire et à l'incurie d'hommes fanatisés, leurs grands yeux et leur ventre creux sont les plus beaux symboles de l'humanisme dont est pétri le travail de Del Toro. 

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Au final, ce fut une lecture jubilatoire et très enrichissante. Très abordable, remarquablement documentée (beaucoup d'illustrations pour enrichir le propos), on passe un excellent moment en compagnie d'un super réalisateur. Bravo à Charlotte Largeron pour son travail de fourmi et son enthousiasme qui s'exprime à chaque page d'un ouvrage à lire absolument si l'on est amateur.

Voici en bonus quelques notes et avis personnels sur l'ensemble de sa filmographie :

Cronos (1993) : Toujours pas vu mais après cette lecture, ça ne saurait tarder! Il s'agit d'une variation originale autour du mythe du vampire.

Mimic (1997) : 4,5/6. Un pur film de genre, assez réussi avec une Mira Sorvino électrique et une menace sourde et insidieuse.

L'Échine du Diable (2001) : 6/6. Une sacré claque, prise récemment après lecture de cet ouvrage, entre poésie, film de fantôme et chronique de l'enfance qui passe.

Blade 2 (2002) : 3/6. Très très con mais superbement réalisé. Avis aux amateurs de gore et d'action.

Hellboy 1 et 2 (2004 et 2008) : 5/6. De très bons films entre flamboyance, intimisme et humour. Je ne suis pourtant pas fan de super-héros mais ici c'est jouissif et tellement beau.

Le Labyrinthe de Pan (2006) : 6/6. Sans doute son chef d’œuvre, un monument de cinéma où émotion et émerveillement sont palpables à chaque plan. Rien que d'en parler me donne envie de le revoir!

Pacific Rim (2013) : 4/6. Honnêtement, je n'y croyais pas et j'ai aimé malgré tout. Pas pour les robots mais plutôt pour les créatures venues d'un autre plan existentiel et des scènes intimistes bien menées. Un blockbuster avec du cœur. Honnête!

Crimson Peak (2015) : 5/6. Dernier en date, magnifique dans la forme pour un fond un peu classique mais là encore quelle maestria et quelle maîtrise!

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