lundi 8 août 2016

"Germania" de Joël Schmidt

GermaniaL'histoire : C'est en France, où elle est partie poursuivre ses études au lendemain de la Première Guerre mondiale, que Karoline, une jeune allemande éprise de littérature romantique, rencontre Jean. Très vite, ils s'aiment, mais leur amour, symbole de la réconciliation entre deux pays ennemis, est vite menacé par l'Histoire : contraints de se réfugier dans le château familial en Corrèze lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, ils subissent de plein fouet cette nouvelle page meurtrière, déchirés de voir leurs cultures respectives se livrer une guerre sans nom. Quelques années plus tard, naît le rêve, fou et audacieux, de leur fils : fonder Germania, un centre culturel allemand, comme une minuscule enclave au coeur de la France. Mais cette Allemagne idéale est-elle possible dans d'autres esprits que les leurs ?

La critique Nelfesque : Comme vous le savez si vous êtes un(e) habitué(e) du Capharnaüm éclairé, j'aime beaucoup les ouvrages traitant de la Seconde Guerre mondiale. A force de lire des romans dessus, je commence à en avoir fait le tour et il est difficile d'être original avec ce sujet. Joël Schmidt, avec "Germania", a cependant su trouver un angle différent et interpeller ses lecteurs sur une question plus large en se focalisant sur la notion de racines et sur le poids de l'histoire familiale et de l'Histoire sur les générations futures.

La Seconde Guerre mondiale est, nous le savons tous, une époque très lourde et éprouvante. Une fois encore, ici, nous sommes au coeur du conflit et l'auteur a choisi d'évoquer cette période de l'Histoire par le biais de l'histoire d'amour entre Jean et Katerine.

La première partie du roman est très classique. Nous faisons la connaissance de Katerine, jeune allemande étudiante à Paris, et plus tard de Jean, un français dont elle va tomber amoureuse. Nous les suivons dans leur histoire et leurs premiers moments ensemble. Mais très vite, la Seconde Guerre mondiale éclate et ils se retrouvent contraints de se replier dans le château familial faisant de ce lieu une bulle protectrice.

De leur union né Gunther. Nostalgique d'une époque qu'il n'a pas connu, il est tiraillé entre ses origines allemandes de par sa mère et françaises de par son père. Ne sachant se situer et se créer une identité propre, il va passer sa vie à la recherche d'un Eden fantasmé. C'est son parcours et ses réflexions sur son passé que le lecteur découvre dans la deuxième moitié du roman. Une approche sensible et peu commune qui donne à voir les difficultés pour les générations à venir à appréhender les drames du passé de leurs aïeux. Une double peine entre culpabilité, inquiétudes et espoirs.

"Germania" nous offre une autre façon d'aborder ce conflit passé qui laisse encore des traces dans nos mémoires et dans nos façons de voir la vie. Comment l'on gère notre rapport au monde, qu'est ce qui détermine notre "chez nous"... Intéressant et assez atypique dans son approche. A lire pour ceux qui s'intéressent à ces problématiques.


vendredi 5 août 2016

Acquisitions estivales

À la faveur d'un séjour au sein de ma belle-famille du Périgord (Ouais, je sais... j'ai carrément de la chance !), j'ai de nouveau craqué... Nelfe nettement moins, mais vous connaissez bien désormais son côté raisonnable. Comme à chaque fois que nous séjournons à Périgueux, il y a des étapes incontournables par lesquelles nous devons passer. D'abord, la Démothèque de Bernard, caverne d'Ali Baba pour tous les amoureux de musique. J'ai pour ma part adopté le fabuleux CD Pet Sounds des Beach Boys (enfin surtout l'oeuvre de Brian Wilson, voir le très beau film Love and mercy qui nous a scotché récemment). Et puis, place à une brocante bien fournie en livres en général et parfois en titres de qualité... Voyez le résultat !

Acquisitions ensemble

11 livres de poche et une BD pour moi, et un livre pour Nelfe. Bonne pioche, non ? J'ai eu la joie de pouvoir trouver des titres d'auteurs hautement appréciés et compléter des séries en cours mais il y a aussi dans ces trouvailles de belles promesses de lecture avec des coups de coeur et des coups de poker. Suivez le guide pour la traditionnelle présentation des nouveaux adoptés !

Acquisitions 1

- L'Ombre du tueur et Exit music de Ian Rankin. Oh joie ! Deux Ian Rankin que je n'ai pas encore lus ! Mes précieux ! J'adore son héros John Rebus dont j'ai d'ailleurs lu une des enquêtes durant ce séjour dans le sud-ouest (chronique à venir dans les prochaines semaines). C'est la promesse de retrouver l'Écosse crépusculaire, la ville d'Edimbourg et des personnages aimés, appréciés à qui il arrive toujours un nombre incroyable de choses. Il ne doit plus me manquer beaucoup de titres de la série.

- Histoires à mourir debout, collectif d'auteurs de la Série noire de Gallimard. Belle initiative que ce recueil de nouvelles noires datant déjà de 1989... Peu importe, ce sera l'occasion de retrouver certains auteurs déjà lus et appréciés et découvrir de nouvelles plumes. Je suis adepte à mes heures perdues de nouvelles sanglantes et implacables. Je crois que je ne serai pas déçu !

Acquisitions 2

- Jusqu'à ce que la mort nous sépare de Lisa Gardner. Là encore, la chance m'a souri en mettant sur ma route ce titre de Lisa Gardner que je n'ai pas lu. Encore une auteure que j'aime tout particulièrement et qui ici va mettre à mal l'institution du mariage avec un mari en apparence sans défauts qui va se révéler être légèrement dérangé... Suspens et page-turner en vue !

- Kraken de China Miéville. C'est tout d'abord la couverture qui m'a attiré l'oeil, car oui, j'aime les tentacules ! Et puis, à la lecture de la quatrième de couverture, on nous promet un Londres interlope, des personnages totalement allumés et un auteur à l'imagination débordante dans la lignée d'un American Gods de Gaïman. Tout part de la disparition improbable d'un calmar géant de huit mètres du muséum d'histoire naturelle de Londres... Pas besoin de m'en dire plus pour me convaincre, j'ai hâte de m'y mettre !

- L'Enfant des cimetières de Sire Cédric. Je vais tenter d'appréhender le "phénomène" par ce premier titre. Entr'aperçu au Hellfest il y a quelques années derrière la horde de jeunes filles en fleur prenant d'assaut son stand pour obtenir une dedicace, l'auteur jouit d'une certaine réputation et je m'étais dit à plusieurs occasions que j'essaierai bien de le lire. L'occasion fait le larron et L'enfant des cimetières promet beaucoup entre vague de meurtres sordides et de suicides et une enquête aux confins du réel. Wait and read !

- La Maison interdite de Dean R. Koontz. Un homme se réveille tous les matins dans un lieu différent, couvert de sang et de dollars, totalement amnésique. Pourquoi et comment ? C'est à la découverte de ces vérités que Koontz nous convie avec pour ma part ma première lecture de cet auteur qui bizarrement n'a jamais retenu mon attention malgré une propension à susciter la peur selon divers avis d'amis. Il est plus que temps que je rattrape le temps perdu avec ce titre qui me donnera envie ou non de poursuivre l'exploration de l'oeuvre de cet auteur.

Acquisitions 3

- Le Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome. Une lecture d'actualité avec cette histoire centrée sur les destins d'immigrés aux fortunes diverses et qui naviguent constamment entre espoirs et déceptions. Le sujet m'intéresse et je pense qu'on sera à 10000 lieues des clichés et réactions nationalistes dont on nous abreuve à longueur de temps jusqu'à la nausée. De plus l'auteur m'a été fortement recommandée par des collègues qui s'en servent régulièrement pour parler avec les jeunes dont ils ont la charge. Je crois que je peux plus reculer là... Sans doute, une de mes prochaines lectures.

- Les Nuits blanches et Le Sous-sol de Fiodor Dostoïevski. Que de plaisir partagé avec les lectures de cet immortel de la littérature russe, j'ai notamment adoré L'Idiot (un livre culte à mon avis !) et Crime et châtiment (même chose !) qui m'ont laissé un souvenir incroyable entre reflet sans concession de l'âme humaine et écriture incroyable. Ici, il s'agit de deux courts récits réunis en un seul volume avec une histoire d'amour qui finit mal et un maniaco-dépressif en proie à ses démons. Tout un programme !

- Bord de mer de Véronique Olmi. J'avais apprécié de la même auteur Un autre que moi sorti en début d'année. Le hasard me propose de revenir à Véronique Olmi par le biais de cette histoire âprement simple d'une femme qui emmène ses deux petits garçons en vacances pour la première fois et ceci en pleine nuit, sous la pluie et en dehors des périodes scolaires. Les petits sont inquiets, personnellement moi aussi ! Les éditeurs parlent d'un cri dérangeant, terrifiant et déchirant rien que ça ! Je suis bien curieux de lire ce qu'il en retourne !

- Pauline d'Alexandre Dumas. Impossible de dire non à cet ogre de la littérature qui m'a toujours enthousiasmé par son sens du récit et son érudition contagieuse. On flirte ici avec l'aventure, l'amour et le roman noir à l'anglaise avec la jeune Pauline mariée à un homme diabolique. Je sens que ça va valser sous la couette. Chouette !

Acquisitions 4

- Le Caillou rouge et autres contes de Bazzoli et Caza. Pour tout vous avouer, je n'ai même pas regardé l'intérieur avant de l'acheter, je ne savais pas à quoi ça ressemblait et ce que ça racontait. Mais que voulez-vous, on est fan de Caza ou on ne l'est pas. Les oeuvres du maître restent onéreuses avec le temps et quand une occasion comme celle-ci se présente, on ne passe pas son tour. On se précipite et on défend son acquisition corps et âme. Vous vous dîtes que j'exagère ? Vous vous trompez, je suis bien pire que cela ! 

Acquisitions 5

- Nulle et grande gueule de Joyce Carol Oates. Et voila, la seule et unique acquisition de Miss Nelfe qui pour l'occasion s'est laissée tentée par une de ses auteurs fétiches qui à priori est très douée pour explorer la noirceur de l'âme humaine. Ce roman est placé sous le sceau du soupçon et de la rumeur dans une société en butte au conformisme et à l'hypocrisie. Le genre d'histoire qui ravira j'en suis sûr Nelfe.

Bon ben voila, l'étendue des dégâts ! Et encore, sous les injonctions insistantes (et fondées) de ma chère et tendre, j'ai relâché deux / trois ouvrages qui me faisaient de l'oeil. Les PAL ne s'en voient pas trop augmentées malgré une stagnation inquiétante avant la Rentrée Littéraire qui s'annonce pour très bientôt. Aaaaah, la vie est dure parfois...

jeudi 4 août 2016

"L'Adieu aux armes" d'Ernest Hemingway

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L'histoire : Frédéric Henry, jeune américain volontaire dans les ambulances sur le front d'Italie, pendant la Première Guerre mondiale, est blessé et s'éprend de son infirmière, Catherine Barkley. Avec Catherine, enceinte, il tente de fuir la guerre et de passer en Suisse, où le destin les attend.

La critique de Mr K : Rien de tel que l'été pour replonger dans des classiques de la littérature avec aujourd'hui un morceau de choix, le cultissime Adieu aux armes d'Ernest Hemingway. Ce titre m'avait jusqu'alors échappé, l'occasion ne s'étant jamais présentée de lire l'un des livres préférés des français selon divers classements. Cette lecture fut une joie de tous les instants, un modèle de simplicité et de profondeur, je vous garantis que malgré son grand âge (87 ans tout de même), cet ouvrage garde son aura intacte et reste intemporel.

Frédéric Henry est un volontaire américain qui s'est engagé pour l'Italie durant la Première Guerre mondiale. Jeune officier pétri d'idéalisme, il a en charge quelques ambulances qu'il doit diriger lors de certaines attaques pour aller chercher les blessés puis les rapatrier dans l’hôpital le plus proche pour les soins dont ils ont besoin. Blessé à la jambe lors d'une mission, il rencontre lors de son séjour à l'hôpital Catherine Barkley, une jeune infirmière d’origine anglaise. Le charme agit instantanément, ces deux là étant fait pour se rencontrer. Mais la parenthèse enchantée prend fin car Frédéric doit repartir au front. La guerre dure et le doute s'installe quant au bien fondé du conflit. Dos au mur, Frédéric et Catherine devront faire un choix d'importance et vivre leur destinée à fond malgré les vents contraires...

La première bonne raison de lire L'Adieu aux armes réside dans sa remarquable évocation de la Première Guerre mondiale. Je suis amateur de la période et c'est la première fois que l'on me propose de suivre la Grande Guerre via le regard d'un non-combattant engagé dans la guerre. On croise nombre d'atrocités et d'esprits hagards dans ce volume avec les embuscades autrichiennes, les villages désolés et partiellement détruits, les longues cohortes de réfugiés le long des routes, les exécutions sommaires d'officiers ayant ordonné la retraite de leurs troupes, les soldats déboussolés qui tentent de fuir la réalité dans les bras de belles de nuit ou au fond des bouteilles qu'ils éclusent (ça boit énormément durant tout le livre !). Le tableau est saisissant de réalisme et d'humanisme, Hemingway colle au plus près de la réalité, donne à voir des événements marquants et déterminants pour l'aventure des deux héros. En cela, le rythme est soutenu alternant formidablement bien descriptions des lieux et rencontres, et moments plus palpitants où l'on se prend à craindre pour la vie des personnages.

Et pourtant, je dois avouer qu'au départ, je trouvais la caractérisation de ces derniers un peu succincte notamment pour Catherine ce qui est parfaitement normal quand on sait que l'histoire est racontée à travers les yeux de Frederic essentiellement. Les premiers pas se font donc en compagnie de personnages assez conventionnels mais la trame va se charger de densifier cette première image et faire éclore des êtres forçant l'empathie et l'espoir. Écœurés l'un comme l'autre par la guerre, l'amour qui les réunit va les renforcer et leur permettre de traverser moult épreuves. Et pourtant, le lecteur porté par cette confluence magique sent bien un fatum invisible planer sur ce couple et le couperet finit par tomber. On ressort de la lecture le cœur au bord des lèvres et quelque peu ébranlé. Pour ma part, Frédéric et Catherine resteront longtemps graver dans ma mémoire, leur histoire résumant à merveille l'espérance que peut porter une existence humaine mais aussi l'ironie du sort qui parfois bouleverse les schémas établis.

On retrouve le merveilleux phrasé d'Hemingway qui décidément comme pour Steinbeck est reconnaissable entre tous. La langue est simple, usant de la répétition et d'images fortes pour faire passer émotions et réactions de personnages brinquebalés par le récit et la période historique. On se laisse emporter facilement par les tourments et rebondissements qui peuplent un roman aux accents universels où se côtoie illuminations et désillusions. Le réalisme adopté loin d'être plat ajoute une dimension humaine, quasi documentaire par moment mais aussi parfois poétique. Sacrée lecture que celle-ci aussi émouvante qu'essentielle et au final, une pierre de plus dans mon jardin des livres qui émergent d'une vie de lecteur. Tout bonnement sublime !

mardi 2 août 2016

"Le Nuisible" de Serge Brussolo

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L'histoire : Un envoi anonyme vous raconte par le menu quelques faits de votre vie, de ceux que vous avez préféré cacher à votre femme, à vos amis et relations... Vous attendez logiquement que ce maître-chanteur très bien renseigné fasse connaître ses exigences.

Erreur. Votre correspondant vous veut du bien. Il vous révèle les trahisons dont vous êtes victime. Il vous suggère d'écrire la suite, d'imaginer la punition, de donner des ordres aux puissances de l'ombre... Il suffit de vouloir.

Georges, éditeur de "thrillers" à succès, ne résiste pas à la tentation grisante d'utiliser ce serviteur sans visage. Et nous entrons sur ses pas dans un labyrinthe où le chasseur et la proie, la victime et le bourreau, s'échangent indéfiniment les rôles dans un cauchemardesque jeu de miroirs.

La critique de Mr K : Retour vers un auteur que je pratique régulièrement et que j'aime toujours autant : Serge Brussolo. Avec Le Nuisible, l'auteur nous convie dans une histoire cauchemardesque lorgnant vers le thriller psychologique et la descente aux Enfers pour le personnage principal. 187 pages composent ce court roman qui se lit d'une traite et se révèle d'une grande efficacité. Brussolo a encore frappé !

Georges est éditeur et il a tout pour être heureux. Un métier qui le passionne (il a pris la suite de son père) et où il excelle, une femme charmante, un meilleur ami attentionné et une belle maison. Tout bascule, le jour où il reçoit un étrange manuscrit anonyme qui lui détaille par le menu, chapitre après chapitre des moments clefs de sa vie avec une rare précision. Le malaise commence à s'installer surtout que l'auteur inconnu lui donne des détails troublants sur ce qu'il a pu vivre lors d'un précédent mariage et sur d'hypothétiques événements qui mettraient à mal ses certitudes. La tension monte vite et Georges commence à sombrer... La question est simple : jusqu'où va-t-il aller ?

Au centre de l'ouvrage, on retrouve trois personnages principaux dont les rapports sont disséqués par l'auteur dont on connaît la science exquise de la caractérisation de personnage. Un soin tout particulier a été apporté au personnage de Georges dont on se rend compte qu'il a toujours eu un problème de confiance en lui et qu'il est soucieux jusqu'à la maniaquerie de l'image qu'il renvoie de lui-même. Quand sa vie bascule dans l'étrange, il s'enfonce progressivement dans une paranoïa extrême, retombe dans le pêché de l'alcool (il est des éléments du passé qui ne sont pas bons à remuer) et multiplie les interprétations possibles de ce qu'il lit et vit. On navigue vers la fin de l'ouvrage entre extrême affliction, folie et désordre caractériel comme je les aime, Georges est au bord du gouffre sauf qu'il ne connaît pas la nature exacte de la menace. Cela rend son personnage très attachant dans son aspect totalement borderline.

Pour mieux faire monter la pression sur le lecteur, Brussolo utilise des personnages secondaires qui par leur "normalité" accentuent la folie de Georges. Ainsi, sa femme aimante est un remarquable contre-point à la folie galopante de l'éditeur obsédé par les mystérieux écrits qu'il reçoit. Laurent le meilleur ami est aussi intéressant à suivre car en tant que médecin et ami il a un avis différencié sur la situation de Georges entre humour, piques ironiques et inquiétude. Se rajoute des éléments de fantastique larvé comme en a le secret l'auteur qui se plaît à jouer sur les faux-semblants et les contradictions de l'esprit humain. Le mélange fonctionne à plein régime perturbant durablement le lecteur pris en otage par une histoire maîtrisée à la conclusion implacable.

L'écriture tortueuse de Brussolo épouse à merveille l'évolution du personnage principal. Toutes les portes de l'esprit de Georges nous sont ouvertes sans censure ni détour. Complexes d'enfance, jalousie, craintes et peurs se côtoient dans des tableaux d'une grande sensibilité faisant la part belle à une personnalité en pleine déliquescence. La lecture est donc accessible au plus grand nombre mais pas facile dans son contenu, Brussolo nous livrant à nu un être humain en pleine crise. On est touché, mené en bateau et finalement totalement subjugué par ce récit. Une bonne pioche de plus pour moi en tout cas et toujours l'envie aussi forte de continuer à lire des ouvrages de cet auteur.

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé du même auteur :
"Le Syndrome du scaphandrier"
"Bunker"
"Les Emmurés"

"Avis de tempête"
"La Main froide"
"Pélerin des ténèbres"
"La Fille de la nuit"
"La Mélancolie des sirènes par trente mètres de fond"
"Le Livre du grand secret"
- "Trajets et itinéraires de l'oubli"

samedi 30 juillet 2016

Le Challenge sans nom - V3

Après avoir pris mon temps dans la rédaction de ma chronique sur "Wisconsin"  de Mary R Ellis, il est plus que temps de vous présenter la 3ème édition de notre Challenge sans nom avec faurelix !

Rappel du principe du CSN : on choisit chacune 2 romans dans la PAL de l'autre selon un thème imposé et on s'engage chacune à en lire un dans un délai imparti. Cette fois ci, nous nous donnons 3 mois pour éviter la période de rentrée avec le stress et les obligations qu'elle impose.

Notre challenge se veut libre, on peut donc lire les 2 si on le souhaite, raccourcir le délai ou le rallonger à notre guise. Pas de contrainte.

Challenge sans nom - Légèreté

Pour cette troisième édition, le thème est "Légèreté". Parce que la légèreté évoque parfaitement la période estivale, l'idée est de lire cette fois ci un ouvrage léger tout style confondu.

Le challenge commence maintenant et prendra fin le 15 octobre prochain.

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Pour faurelix, j'ai choisi "Funny girl" de Nick Hornby parce que le nom déjà est évocateur et que l'histoire laisse à penser un roman bien sympathique et drôle. Swinging Sixties, humour, pop culture et divertissement au programme.

funny girl

Mon deuxième choix est "Il est de retour" de Timur Vermes parce que ça a l'air complètement déjanté et improbable. En 2011, Hitler se réveille dans un terrain vague de Berlin et il n'est pas content. Une satire sur nos sociétés fascinées par la célébrité et le culte de la personnalité, moi ça me plait !

Il est de retour

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De son côté, faurelix a dégoté dans ma PAL "Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen" de Arto Paasilinna. Elle ne connait pas ce roman mais pour avoir déjà lu l'auteur, ça peut être une lecture légère et déjantée.

Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen de Arto Paasilinna

En second choix, elle me propose "Prenez soin du chien" de J.M. Erre parce que ce livre semble remporter l'adhésion d'un grand nombre et que cet auteur l'intrigue depuis un moment déjà.

Prenez soin du chien de JM Erre

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Pour cette édition ci, je choisis de lire "Prenez soin du chien" de J. M. Erre. L'autre me fait aussi très envie (normal puisqu'il est dans ma PAL) mais j'avoue que le côté policier de celui-ci lui fait prendre une petite longueur d'avance.

Pour découvrir le choix de faurelix, je vous laisse vous rendre sur son blog. Challenge sans nom V3, top départ !

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mercredi 27 juillet 2016

"Un barrage contre le Pacifique" de Marguerite Duras

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L'histoire : Dans le sud de l’Indochine française, en 1931, une veuve vit avec ses deux enfants, Joseph et Suzanne (20 et 17 ans). Leur bungalow est isolé dans la plaine marécageuse de Ram. Leurs conditions de vie sont déplorables : ils sont fréquemment contraints à manger de l'échassier, ne possèdent qu'une vieille automobile modèle B12... La mère a économisé durant 15 ans pour se voir attribuer cette concession, qui s'est finalement révélée incultivable, les plantations sont détruites tous les ans par la mer de Chine (qui semble être le Pacifique aux yeux de la mère, à cause de l'inégalité du combat). La mère, désillusionnée après avoir vu ses barrages détruits par le Pacifique invincible et soumise au harcèlement de l'administration corrompue, commence à sombrer dans la folie.

La critique de Mr K : Deuxième incursion chez Duras depuis que nous tenons ce blog après la superbe lecture de L'Amant qui m'avait conquis par son écriture hors norme et sa sensualité à fleur de ligne. Je remets le couvert aujourd'hui avec Un Barrage contre le Pacifique qui mêle lui aussi fiction et éléments autobiographiques. La lecture fut plus lente à l'image du rythme injecté dans cette sombre peinture du genre humain qui divise beaucoup les critiques sur le net. À mon tour de m'y coller !

Retour dans l'Indochine coloniale avec au centre du roman la mère, figure maternelle omnipotente que la folie gagne peu à peu. Ancienne institutrice, tentée par l'aventure coloniale, elle loue une concession incultivable et vient de subir un échec de taille avec la destruction du barrage qu'elle avait érigé contre les grandes marées du Pacifique qui chaque année ravagent les récoltes des terrains alentours. Elle vit avec ses deux enfants dans une pauvreté extrême et continue de croire en un avenir meilleur. Mais Joseph et Suzanne ne sont pas dupes, surtout quand la mère a pour ambition de marier sa fille au fils d'un riche planteur local repoussant. Dès lors, on sent que le drame est en marche et que cette histoire ne peut que mal se terminer...

On est ici dans l'ultra-réalisme. Rien ne nous est épargné en terme d'actions du quotidien, des atermoiements de chacun et de leurs pensées intimes. Duras pénètre les cœurs et les esprits dans une sarabande des sentiments qui vire peu à peu dans le malsain et le glauque. Ce n'est pas pour me déplaire, les personnages bien qu'assez imbuvables ont un charisme certain. La mère est un modèle d'être humain aux illusions perdues, le fils un être encore en formation partagé entre l'envie de partir et celle de veiller sur les deux femmes de sa vie et Suzanne s'éveille à la maturité jouant de sa sensualité avec une trouble innocence. Gare à ceux et celles qui croisent leur route, ils pourraient les accompagner dans leur chute.

Il se dégage de ce roman de 365 pages une sensualité et une violence diffuse de tous les instants. Les mots claquent parfois comme des sentences et les êtres se déchirent dans un monde lointain où règne notamment la corruption d'un système colonial inique et intéressé. Tout est fait pour exploiter les indigènes mais aussi les colons d'extraction pauvre qui ont le malheur de vouloir tenter leur chance. La famille de "blancs" que nous suivons est d'ailleurs assez proche de ses voisins indigènes et partage le même quotidien, les mêmes difficultés. La critique est féroce et sans concession envers ces petits fonctionnaires territoriaux qui se servaient largement au passage sur le dos de leurs victimes asservies par les crédits et les règles en vigueur.

C'est à travers le miroir de la mère et sa longue chute en enfer que le discours prend toute sa force. Duras excelle dans la mise en scène de cette folie galopante qui grignote la mère sans concession et de manière progressive. Les rapports avec ses enfants, ses amis s'en voient changés et sont rendus de manière fort précise et sensible. Des passages sont éprouvants, la famille en devient même parfois détestable notamment tout l'épisode avec Mr Jo qu'ils manipulent pour obtenir de lui une échappatoire grâce à un putatif mariage avec Suzanne, un diamant à la qualité douteuse... Le final est sans appel avec une fin logique, implacable faisant la part belle aux possibilités multiples pour les personnages qui ont réussi bon gré mal gré à s'en sortir.

Ce livre se lit assez facilement si on se laisse séduire par cette immersion dans une Asie lointaine et d'un autre temps. Le rythme du récit est languissant, voir très lent par moment, il risque de faire perdre le fil et l'envie à certains lecteurs notamment les plus impatients. Il ne se passe finalement pas grand chose dans ce roman, il n'est qu'un prétexte à décrire une rude réalité et ses effets sur le microcosme d'une famille et ses relations extérieures. Pour ma part, j'ai aimé l'ambiance, la déliquescence des rapports humains et l'aspect documentaire de l’ouvrage. Ce fut une lecture différente pour un auteur vraiment en décalage avec son temps et au talent d'écriture fascinant. Une expérience vraiment à tenter si le cœur vous en dit.

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samedi 23 juillet 2016

"Wisconsin" de Mary R. Ellis

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L'histoire : La famille Lucas vit dans le nors du Wisconsin, belle terre oubliée peuplée d'ouvriers européens immigrés et d'Indiens Ojibwés. John, violent et alcoolique, passe son temps dans les bars, quand il ne s'acharne pas sur sa femme et ses enfants. L'aîné, James, lassé des frasques paternelles, s'engage pour le Vietnam. Il ne reviendra pas, laissant son jeune frère Bill à ce sombre quotidien. Seuls les Morisseau veillent de loin et le soutiennent pendant le périlleux passage de l'enfance à l'âge d'homme. Mais au coeur de cette nature immuable et splendide qui panse les blessures et apaise les peurs, ce qui reste d'amour donne doucement la force de survivre.

La critique Nelfesque : Voici un roman aussitôt acheté, aussitôt lu (c'est assez rare pour être souligné tant les bouquins s'accumulent dans ma PAL). Séduite par sa couverture et son histoire, sans rien connaître de l'auteure, Mary R. Ellis, et sans avoir jamais entendu parler de cet ouvrage ci, je sentais qu'il pourrait me plaire et suis repartie avec. Comme j'ai bien fait !

Dans "Wisconsin", on suit Bill Lucas de l'enfance à l'âge adulte. L'histoire commence en 1967 en pleine période de la Guerre du Vietnam. Bill est un enfant rêveur. Il aime les animaux, s'invente des histoires dans la cour de la ferme familiale et vit de grandes aventures. Dans son entourage, la vie n'est pas rose. Son père, John, est un homme violent qui n'hésite pas à taper sur sa femme les soirs où l'alcool qu'il ingurgite quotidiennement se fait mauvais dans ses veines. Absent souvent, il laisse aux bons soins de Claire la gestion de la maison et des enfants. Lassé de cette ambiance invivable, James, l'aîné, va s'enrôler et partir au Vietnam. Un pays d'où il ne reviendra pas...

A la lecture de "Wisconsin", on sent sa gorge se serrer. A chaque page : injustice, misère et horreur. De la ferme des Lucas aux hauts plateaux vietnamiens, de l'alcoolisme à la guerre en passant par les mauvais traitements et les humiliations, c'est toute la vie de Bill que l'on voit défiler sous nos yeux mais également l'Histoire des Etats-Unis, toujours en trame de fond de cette histoire poignante. Seconde guerre mondiale, guerre du Vietnam, recherche d'un eldorado.

Au milieu de ce marasme, une petite lueur de bienveillance est présente chez les Morisseau, un couple de voisin que Bill fréquente depuis qu'il est tout petit. N'ayant pas pu avoir d'enfants eux-même, les petits Lucas sont comme les leurs. Avec discrétion et pudeur, ils vont être présents aux grandes étapes de la vie de Bill, pour le distraire, le soutenir, lui permettre de vivre le deuil de son frère. Sans eux, sa famille, sa ferme, son village et ses habitants l'auraient tué à petit feu...

Vous l'aurez compris, "Wisconsin" est une lecture difficile par les sentiments qu'elle soulève. Quand l'horreur fait place à l'horreur et que les instants de bonheur se font rares, chaque parcelle d'humanité est bonne à prendre et Mary R. Ellis décrit l'ensemble avec beaucoup de justesse sans jamais entrer dans le pathos. Un petit pavé de plus de 400 pages qui nous ensorcelle et qui donne foi en la vie malgré l'âpreté des épreuves rencontrées.

Challenge sans nom - A l'autre bout du mondeCe roman a été lu dans le cadre du "Challenge sans nom" avec ma copinaute faurelix et d'une lecture commune avec une fidèle lectrice du Capharnaüm éclairé, Nathalie, avec laquelle j'ai correspondu au fil de la découverte de ce roman.

vendredi 22 juillet 2016

"Le Coeur cousu" de Carole Martinez

Le Coeur cousu

L'histoire : "Ecoutez, mes sœurs ! Ecoutez cette rumeur qui emplit la nuit ! Ecoutez... le bruit des mères ! Des choses sacrées se murmurent dans l'ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d'épices, magie et recettes se côtoient. Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le cœur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées. Onctueuses larmes au palais des hommes!"

Frasquita Carasco a dans son village du sud de l'Espagne une réputation de magicienne, ou de sorcière. Ses dons se transmettent aux vêtements qu'elle coud, aux objets qu'elle brode : les fleurs de tissu créées pour une robe de mariée sont tellement vivantes qu'elles faneront sous le regard jaloux des villageoises ; un éventail reproduit avec une telle perfection les ailes d'un papillon qu'il s'envolera par la fenêtre : le cœur de soie qu'elle cache sous le vêtement de la Madone menée en procession semble palpiter miraculeusement...

Frasquita a été jouée et perdue par son mari lors d'un combat de coqs. Réprouvée par le village pour cet adultère, la voilà condamnée à l'errance à travers l'Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang, suivie de ses marmots eux aussi pourvus - ou accablés - de dons surnaturels...

La critique de Mr K : Dans un des articles dédiés à nos acquisitions frénétiques, je vous avais présenté mon engouement pour ce titre qui promettait monts et merveilles à la lecture de la quatrième de couverture. Certains d'entre vous m'avaient fortement incité à lire Le Cœur cousu de Carole Martinez et donc de le mettre dans ma liste prioritaire de lecture tant cet ouvrage les avait bouleversé et ému. J'ai suivi vos conseils et je vous rejoins entièrement : ce livre est une petit bombe d'intelligence, de poésie et d'une richesse narrative incroyable. Quel voyage !

C'est la destinée de toute une famille et plus particulièrement celle des femmes qui la composent que nous invite à suivre Carole Martinez. Par le biais du regard de Soledad (la petite dernière d'une fratrie de sept enfants !), nous découvrons Frasquita (la maman) au moment où elle reçoit de sa mère une mystérieuse boîte. Ce rituel familial relève de la transmission d'un don de mère en fille sauf qu'on ne sait jamais à l'avance ce que va contenir la fameuse boîte ! Pour Frasquita, ce sera la couture mais pas seulement dans le sens commun que cela implique. Magicienne du fil et de l'aiguille, elle crée et rafistole les textiles mais s'occupe aussi des corps et des âmes égarés. A la fois bénédiction et malédiction, ce don est à l'origine de tout ce qui va suivre et va la confronter aux autres entre admiration et crainte.

C'est le commencement d'une vie dense entre joies (la maternité, l'utilisation du don...) et grandes peines (le mariage raté, des décès prématurés, commérages et médisances de la foule...). Se déroulant dans le sud de l'Espagne au XIXème siècle, ce récit est une belle illustration de la rudesse des mœurs de l'époque avec notamment le machisme ambiant et institutionnalisé à tous les niveaux, notamment dans le fonctionnement des familles. Ce livre est une belle déclaration d'amour aux femmes, à leur importance et leur abnégation face à la pression masculine et parfois son incurie. Dans ce domaine, certains passages sont violents et âpres mais éclairants et structurants dans l'évolution de l'histoire. Le récit est divisé en trois parties qui découlent de cela et des choix effectués par l'héroïne : la vie au village pour commencer avec un beau portrait sociologique de ce microcosme vivant en vase clos, la fuite vers un ailleurs meilleur ensuite avec une évocation saisissante des révoltes paysannes de l'époque (contrecoup des frémissements communistes et anarchistes en Russie) et enfin l'installation dans un nouveau monde prometteur qui se révélera lui aussi décevant.

Le charme opère instantanément dès que l'on a parcouru les premières pages de l'ouvrage. L'auteure y apporte une diversité de ton et de forme qui font qu'on a l'impression de se retrouver à la confluence du conte, de l'épopée type Odyssée et du récit initiatique féministe. Dès lors le quotidien décrit dérive vers le merveilleux et l’extraordinaire malgré des retombées dans la bassesse humaine aussi régulières que poignantes. Au détour des péripéties nombreuses qui peuplent ce roman, l'auteure convoque des éléments, de nouveaux personnages, des artifices appartenant aux genres pré-cités comme un ogre inquiétant, la magie qui opère avec les dons de Frasquita et ses enfants, des phénomènes étranges... Cela donne un caractère universel à ce récit où l'on retrouve nombre de thématiques, de messages moraux en filigrane qui toucheront chacun à sa mesure. L'extrême violence qui se dégage de certaines scènes ou rapports entre personnages n'est pas sans rappeler certains passages de Perrault, Grimm et consorts (à voir aussi le très beau Tale of Tales sorti au cinéma l'année dernière) où la violence use de sa fonction cathartique pour servir le récit, l'illustrer et provoquer la réflexion chez le lecteur notamment sur le rapport à autrui et l'inscription de chacun dans la marche du monde. L'ensemble en tout cas est novateur, bien ficelé et efficace, l'addiction est donc totale et irréversible.

Quel plaisir de lecture en tout cas ! La langue est belle, onctueuse, gouleyante, imagée et parfois brute de décoffrage. La matière est belle et le contenu stupéfiant, balançant continuellement entre la chronique familiale et un quotidien tirant vers un imaginaire qui peut surgir à tout moment de nulle part. On ressort ébloui et touché en plein cœur, un moment de grâce rare pour un merveilleux ouvrage. Vous savez ce qu'il vous reste à faire !

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mercredi 20 juillet 2016

"En suivant la mer" de Marie-Magdeleine Lessana

En suivant la merL'histoire : Que peut-on saisir d’un peuple par la vie qu’il mène l’été sur ses rivages ?
En juillet et août 2015, Marie-Magdeleine Lessana fait le tour de la France par ses côtes, à la manière de Pasolini dans l'Italie de 1959. De Dunkerque à Hendaye et de Portbou à Menton, elle observe une France qui s'abandonne et se dévoile sur les plages, porte un regard juste sur ceux qui organisent avec soin des bonheurs à leur mesure.

La critique Nelfesque : Marie-Magdeleine Lessana est psychanalyste et écrivaine. Auteure de plusieurs articles de presse, romans et essais, elle nous propose avec "En suivant la mer", un road trip du nord au sud de la France en longeant ses côtes. L'idée est originale, le lecteur se demande bien ce qu'il va découvrir et apprendre au fil de ces pages. Suivons l'auteure dans son voyage sans but, telle une errance, avec la côte pour seule ligne de conduite.

Le voyage commence entre Sangatte et Dunkerque pour se terminer à Menton. Entre les 2, quelques milliers de kilomètres, des passages de frontières physiques et mentales, des plages de galets et de sable fin, des petits ports, des hôtels touristiques, des hommes et des femmes. Lorsque l'on commence "En suivant la mer", il faut accepter l'idée de se laisser porter. Ici, point d'intrigues à développer mais une idée folle dans la tête de l'auteure, celle de suivre la côte et flâner au gré des envies. Ne pas rester trop longtemps au même endroit, essayer de ne pas survoler les choses pour autant, juste capter l'instant présent et l'ambiance des lieux le temps d'une nuit ou deux.

Il y a dans cet ouvrage, un petit côté Florence Aubenas avec son "En France", l'analyse en moins. Marie-Magdeleine Lessana ne fait pas une analyse de ce qu'elle voit, elle ne fait que constater, vivre l'instant et le lieu en essayant de rester neutre. Les à priori sont tout de même là, on ressent bien qu'elle préfère certaines régions à d'autres, pour y avoir des souvenirs, pour y avoir déjà passé des vacances... On n'évite pas non plus les clichés. Au détour d'une page, il est question de l'ouverture d'esprit des habitants, de la notion d'accueil, des migrants à Calais ou en Italie... Des questions sont soulevées. Au lecteur ensuite d'entreprendre la démarche pour y répondre si il le souhaite.

Cet ouvrage ne révolutionne pas notre façon de voir la vie mais il donne envie d'entreprendre ce type de voyage au long cours. Profiter de la vie, se laisser bercer par la mer, suivre son instinct. Sans attaches, sans contraintes, aller où la route nous mène, à un endroit on l'on se sent bien. Marie-Magdeleine Lessana utilise sa plume de la même façon en nous laissant entrevoir ses pensées au gré des kilomètres parcourus. Parfois avec rudesse, souvent avec poésie, comme une personne qui aime la mer et le sentiment de liberté qu'elle procure.

Seul bémol à mon sens, il manque une carte à la fin de l'ouvrage pour suivre le road trip de l'auteure plus facilement. Le lecteur est un peu perdu quelque fois (mais n'était-ce pas voulu également ?). De grands sauts sur le littoral sont souvent effectués (notamment le Morbihan complètement zappé (forcément, je l'ai remarqué, puisque je l'attendais)) mais dans ces 200 pages, on appréhende aisément le littoral français de Lessana, celui qu'elle a voulu nous montrer, celui où elle s'est arrêtée.

"En suivant la mer" est un ouvrage à part. En vous aventurant dans ses pages, acceptez de vous laisser porter par la magie de l'instant. Vous ne contrôlez plus rien, Marie-Magdeleine Lessana s'occupe de tout et vous emmène avec elle le long des falaises et des plages françaises. Passez un été à la mer, parcourez la France et appréciez la beauté de ces grandes étendues d'eau salée à la fois intrigantes, cruelles et magnifiques.

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mardi 19 juillet 2016

"Le Chaos final" de Norman Spinrad

lechaosfinalNS

L'histoire : Beurk ! Voici Sangre la planète rouge : tortures - terreur – cannibalisme. Ouais ! Voilà Bart Fraden le libérateur : embuscades – rapines – victoire. La révolution est en marche. C'est ça le Chaos Final !

La critique de Mr K : Troisième roman dans l'ordre chronologique d'écriture de Norman Spinrad, ce Chaos final s'apparente beaucoup à Rêve de fer, un ouvrage qui m'avait fait forte impression à la confluence de la fascination et du dégoût. Je vous préviens de suite (mais je crois que la couverture de cette édition parle pour elle-même...), si vous entamez cette lecture c'est la promesse de massacres, tueries, étripailles, tortures, bains de sang par m3, hurlements, MEURS MEURS MEURS, stratégies, traîtrises, hyper-défonces, retours-sur-soi, amour, mort, carnages, pillages, cannibalisme, fanatisme, égocentrisme, cynisme... Un sacré programme donc entre SF, récit de guerre et théorisation de la Révolution.

Chassé du système solaire par une révolte globalisée, Bart Fraden, accompagné de ses deux fidèles compagnons, est à la recherche d'une nouvelle planète à conquérir. Le plan est simple : trouver une planète habitable, mener une révolution pour renverser le pouvoir en place et se dorer la pilule. Programme séduisant s'il en est et en plus la planète Sangre paraît parfaitement convenir : une société féodale basée sur la loi du plus fort qui écrase sans vergogne ses administrés qui acceptent une loi naturelle qui implique torture, séquestration et cannibalisme ! Tablant sur la volonté des plus humbles de se réveiller et de prendre le pouvoir, Bart va s'immiscer dans les arcanes du pouvoir pour tenter de comprendre la logique régnant sur Sangre et la faire basculer. Il n'est pas au bout de ses peines et il ne ressortira pas indemne de cette aventure.

En effet, la caste dirigeante de la planète, la Confrérie de la Souffrance, est composée d'un ramassis de sadiques ayant à leur botte une armée de bêtes à massacre (on se croirait dans Mad Max avec des tueurs aux dents limées et obsédés par le meurtre) et dont l'unique raison d'être est infliger un maximum de souffrance pour en retirer un maximum de plaisir. Leur régime alimentaire est basé exclusivement sur l'anthropophagie ! Des fermes élèvent les hommanimaux qui constituent les cheptels des puissants et la population ne vit que sous le fouet des seigneurs et la soumission totale au sacro-saint ordre mis en place. Cela donne lieu, vous l'imaginez, à des scènes d'une extrême cruauté, gore à souhait (j'avoue je suis amateur) mais aussi à de belles pages plus théoriques sur les notions d'asservissement et d’avilissement consenti. Franchement fascinant et effrayant.

341 pages compose cette édition et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'on les sent passer ! Un peu à la manière d'Orange Mécanique, l'auteur fait appel à tout ce que l'homme peut faire et penser d'abject pour dénoncer nos travers. C'est d'ailleurs ce qui transforme ce qui ressemble au premier abord à une série B littéraire en expérience terrifiante entre spectacle dantesque (au sens propre cette fois-ci) et raisonnement sur les mécanismes du pouvoir. Il est question notamment de raison d'État, de propagation de rumeurs et l'utilisation de la propagande pour manipuler les esprits (y compris via des drogues puissantes et addictives), les amener à penser comme le héros pour mieux les utiliser par la suite. En cela, le héros est fort intéressant car clairement ambivalent. Il a un petit côté gentil vaurien à la Han Solo dans la première trilogie Star Wars qui m'a séduit avec un langage argotique fleuri et délirant. Et puis, il y a le côté sombre, calculateur et cynique de Bart Warden qui ressurgit à l’occasion lors des grandes prises de décision et notamment le passage terrifiant de son initiation en tant que membre à part entière de la confrérie de la souffrance. Il est le symbole à lui tout seul de notre égocentrisme et de notre propension à vouloir plus sans questionnement moral. Il ressort du livre totalement éprouvé, ébranlé sur ses bases et changé à jamais.

Pas grand chose en terme d'espoir à se mettre sous la dent, l'écriture virevoltante de Spinrad n'en laisse que quelques miettes au détour de passages plus intimes notamment entre Bart et Sophia, ersatz de Sonia La Rousse qui va lui faire connaître des joies insoupçonnées mais qui ne suffiront pas à lui faire fuir la réalité. A vouloir changer la planète Sangre, c'est peut-être elle qui l'a changé... La lecture bien qu'éprouvante est diablement prenante et propose un savant mélange entre aventure dans un monde apocalyptique et exploration des mécanismes régissant un régime totalitaire. Clairement, je ne lirais pas un ouvrage comme celui-ci tous les jours, mais c'est le genre de lecture que l'on peut qualifier à la fois de déviante et de constructive. Une pure expérience que les plus courageux d'entre vous tenteront peut-être...

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