samedi 25 août 2018

"La Terre des morts" de Jean-Christophe Grangé

La Terredes mortsL'histoire : Quand le commandant Corso est chargé d'enquêter sur une série de meurtres de strip-teaseuses, il pense avoir affaire à une traque criminelle classique.
Il a tort : c'est d'un duel qu'il s'agit. Un combat à mort avec son principal suspect, Philippe Sobieski, peintre, débauché, assassin.
Mais ce duel est bien plus encore : une plongée dans les méandres du porno, du bondage et de la perversité sous toutes ses formes. Un vertige noir dans lequel Corso se perdra lui-même, apprenant à ses dépens qu'un assassin peut en cacher un autre, et que la réalité d'un flic peut totalement basculer, surtout quand il s'agit de la jouissance par le Mal.

La critique Neslfesque : Ah Grangé, mon auteur chouchou en matière de thrillers. Chaque nouvelle parution est une joie pour moi et, tout comme pour Ellory, je me jette dessus sans même lire la 4ème de couverture. Qu'importe l'histoire, il faut que le lise ! Parce que j'aime sa façon d'écrire, efficace et incisive, ses histoires, tordues et jusqu'au-boutistes et que je sais qu'avec ses romans je passerai un bon moment (non rassurez-vous, je suis tout à fait saine d'esprit (enfin, je crois...) !).

"La Terre des morts" ne déroge pas à la règle, même si on notera tout de même quelques bémols qui ne donnent toutefois pas le ton de l'ensemble et seront éclipsés au fil de la lecture. Comme à son habitude, les chapitres sont courts et la fin de chacun donne irrésistiblement envie de poursuivre. Grangé est un excellent faiseur de suspens et les pages défilent en général très vite. Ici, on regrette quelques longueurs mais l'auteur met tout en oeuvre pour raccrocher les wagons quelques pages plus loin.

Avec Grangé, on ne fait pas dans la finesse, ni des situations, des scènes clés, ni des personnages. Pour ces derniers, ici, on tombe dans la caricature mais peu à peu, s'enlisant dans les bas-fonds on s'y accroche comme à une étrange bouée de sauvetage. Découpé en 3 parties, le début de ce roman est un peu convenu pour qui est habitué à lire ce genre de littérature mais la partie "procès" est vraiment très bien menée. C'est d'ailleurs dans cette dernière que le roman trouve à mon sens tout son intérêt.

Une prostituée est retrouvée morte, ligotée et mise en scène en plein Paris. Puis une deuxième... L'enquête tend vers la recherche d'un serial-killer particulièrement tordu semblant apprécier l'oeuvre de Goya. Déformées, affreusement belles et macabres, comme exposées pour survivre au temps, elles rappellent des peintures du maître espagnol. Captivé par le travail de ce dernier, l'auteur des meurtres est à sa manière un artiste, un esthète, sans cesse à la recherche du Beau, jusqu'à la folie.

Dès le début ou presque, Corso tient son coupable. Sobieski, un artiste au passé à l'opposé de celui d'un ange, est passé par la case prison et tient aujourd'hui son succès, au delà de son talent, à la légende qui s'est construite autour de son personnage. Véritable rédemption ou loup déguisé en brebis, Corso a son idée bien tranché sur la question et, plus qu'à une enquête, c'est à un duel que nous avons affaire. Art et fascination morbide se croisent, se côtoient, s'imbriquent. Le coupable nous le tenons dès le début mais le procès de celui-ci et l'arrivée d'un personnage féminin va changer la donne.

En fin d'ouvrage, tout s'accélère. Le lecteur est balancé de tout côté, mettant à mal ses théories et tout s'imbrique avec la révélation finale. Alors oui "La Terre des morts" est glauque, pouvant choquer parfois par les images qu'il suscite et les détails poisseux qu'il contient (hey, après tout, c'est de Grangé dont on parle là !) mais pour qui aime le genre il remplit bien le contrat. On ne fait pas dans la finesse, on ne ménage pas le lecteur, on y va, on fonce tête baissée dans des univers borderline mais c'est ce que l'on cherche en lisant des ouvrages de cet auteur. Plonger dans l'horrible, l'insoutenable et l'inhumain. Mission accomplie.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Congo Requiem"
- "Lontano"
- "Kaïken"
- "Le Passager"
- "La Forêt des Mânes"
- "Le Serment des limbes"
- "Miserere"

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vendredi 24 août 2018

Challenge "Livra'deux pour pal'Addict" version 2018

Ma dernière participation au challenge "Livra'deux pour pal'Addict" date de 2015 ! Challenge que je connais bien pour y avoir participer plusieurs fois, j'ai profité d'une frénésie de lecture et un "Week-end à 1000" pour proposer à ma copinaute faurelix de retenter l'aventure avec moi.

Livra'deux pour pal'Addict

Le principe du challenge est simple: en binôme, chacun choisi dans la PAL de l'autre, trois livres :
- qu'il a lu et aimerait faire découvrir à son partenaire
- dont il aimerait avoir l'avis d'un ami
- dont les titres l'interpellent pour leur résumé...

Les 3 livres choisis par faurelix :

- "La Voleuse de livres" de Markus Zusak pour lequel elle n'a pas hésité car elle l'a adoré. La 2ème GM vue sous l'angle de la mort, roman très original qui l'a énormément touchée, elle en garde un précieux souvenir.
- "Petit traité sur l'immensité du monde" de Sylvain Tesson. Elle ne connaissait pas ce titre mais le résumé lui parle : marcher, prendre le temps de la vie...
- "Prince d'orchestre" de Metin Arditi. Elle a découvert l'auteur cet été et a trouvé sa plume sublime. Elle a remarqué que je n'avais jamais lu un ouvrage de lui alors elle m'incite à le faire avec celui-ci qui en plus parle de musique et que je devrais bien aimer.
- En bonus (parce qu'il n'y a pas de thriller dans cette sélection et qu'il FAUT un thriller) : "Fais-le pour maman" de François Xavier Dillard. Voici un auteur qu'elle veut lire depuis très très longtemps et Mr K a relancé son envie dernièrement...

Mes 3 propositions pour faurelix :

- "Aveu de faiblesses" de Frédéric Viguier que j'ai lu à sa sortie et qui a été une claque ! On frémit et on s'indigne pendant toute la durée de la lecture. Et quel final ! Un roman que j'ai avalé en une après-midi et que je conseille vivement !
- "Bakhita" de Véronique Olmi - une superbe histoire (vraie), douloureuse et pleine d'espoir à la fois. L'écriture est simple et fluide, les pages s'enchainent. Un sujet dur servi dans un écrin. Superbe !
- "L'heure trouble" de Johan Theorin - un roman que j'ai dans ma PAL depuis bien longtemps et qui sera peut-être de sortie si faurelix m'en persuade.

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petit traité

De mon côté, je choisi "Petit traité sur l'immensité du monde" de Sylvain Tesson parce que je ne sais pas résister à cet auteur dont j'aime la philosophie qui consiste à profiter de chaque instant et se reconnecter avec la nature. Exactement ce qu'il me faut en ce moment !

Pour découvrir le choix de faurelix, c'est par ici (si cela lui fait réveiller son blog).

C'est parti pour ce challenge qui se terminera le 31 octobre 2018. Bonnes lectures!

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jeudi 23 août 2018

"Moi, Marthe et les autres" d'Antoine Wauters

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L'histoire : Dans un Paris dévasté par une catastrophe (accident nucléaire, cataclysme naturel, guerre de religion ?), un groupe de jeunes gens arpentent les rues, tentent de survivre en mangeant ce qu’ils trouvent, chantent des airs de John Holiways et fuient la violence de leurs ennemis en cherchant un ailleurs.

Car ce monde en lambeaux, il s’agit malgré tout de l’habiter, de s’y vêtir et d’y trouver des raisons d’espérer. Comment tenir ? Comment trouver en soi de quoi réjouir la vie quand tout a sombré ?

La critique de Mr K : Décidément la Belgique fait fort ces derniers temps en terme de littérature au Capharnaüm éclairé, la preuve en est avec Moi, Marthe et les autres d'Antoine Wauters tout juste sorti aux éditions Verdier et qui réussit le tour de force de renouveler complètement le genre post-apocalyptique. Tant par le ton employé, le caractère des protagonistes et la forme retenue pour rédiger son récit, l'auteur nous livre un micro-roman de 72 pages totalement renversant !

Suite à une catastrophe qui a réduit le monde connu au néant, un groupe de jeunes gens tente de survivre par tous les moyens dans un Paris n'étant même plus l'ombre d'elle-même. Voila le pitch de départ qui bien que minimaliste va donner lieu à un voyage sans précédent au lecteur amateur du genre. À travers 192 micro-paragraphes, le héros-narrateur (Hardy) nous parle de la vie au quotidien, des aléas de la survie, des rencontres effectuées et les décisions fortes qu'il faut savoir pouvoir prendre, le tout entre drame et humour.

La forme retenue pour écrire le roman est déjà un parti pris intéressant. En effet, le livre s'apparente à un condensé de vie résumé à l'essentiel. Fragments après fragments, on découvre la réalité très rude dans laquelle baigne Hardy. Ces éléments d'apparence disparates sont classés chronologiquement : on explore son repaire, les mœurs de la bande (ayez le cœur bien accroché, ça va très loin !) et la quête de nourriture qui est la préoccupation première de ce monde désert livré à la loi du plus fort. Et puis, un événement va précipiter les choses et commence un long voyage qui va changer la donne définitivement. Déjà que les certitudes sont maigres au départ mais obstacles, imprévus et révélations vont mettre à mal le peu d'équilibre que le groupe a essayé d'instaurer.

Moi, Marthe et les autres est aussi une petite bombe par la tension qu'il réussit à distiller tout au long de l'histoire. L'auteur en économisant les mots et les formulations, livre un concentré d'émotions humaines et un récit d'une rare intensité. Comme les protagonistes, on erre au milieu de ces pages, on savoure les saillies de chacun (auteur comme personnage) mais on s'enfonce aussi avec eux dans un univers post-apocalyptique très bien restitué de manière indirecte. Pas de grandes phrases ou de longues descriptions, c'est à travers l'unique ressenti de Hardy et en filigrane des actions relatées que l'on devine l'épouvantable vérité : les hommes ont failli et sont tombés en disgrâce. La fin du monde tel que nous l'avons connu a bien eu lieu et l'espèce a régressé quasiment au statut d'animal.

Ainsi comme dans La Route de McCarthy, il ne fait pas bon croiser des inconnus et l'on risque sa vie à chaque moment de son existence. La paranoïa ambiante ne rassure personne et surtout pas le lecteur pris au piège de ce petit volume diablement efficace. La langue de l'auteur y est pour beaucoup, épurée en terme de forme pure, elle densifie pourtant personnages et actes pour ne garder que l'essentiel. C'est bluffant, drôlement malin et au final totalement réussi. À lire absolument !

lundi 20 août 2018

"Touriste" de Julien Blanc-Gras

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L'histoire : Obsédé par les cartes, le narrateur décide de visiter tous les pays du globe. Des favelas colombiennes aux hôtels clubs tunisiens, en passant par les karaokés du Yang-tsé-Kiang, les villages oubliés du Mozambique, les vagues polynésiennes, les plateaux de Bollywood, le tumulte du Proche-Orient et même par la Suisse, ce promeneur globalisé nous guide à travers l’inépuisable diversité des mondes.

Avec ce roman géographique, Julien Blanc-Gras nous propose une esthétique du voyage simple, aventureux, drôle et intelligent.

La critique de Mr K : C'est ma deuxième incursion dans l’œuvre de cet écrivain-journaliste qui m'avait séduit par son très beau, drôle et écologique Briser la glace. Mon chemin l'a croisé lors d'un énième chinage et je tombai sur Touriste qui est sans doute son ouvrage le plus connu. Invitation au voyage, regard neuf et acerbe sur le monde d'aujourd'hui sont au programme d'un livre que j'ai une fois de plus lu en un temps record entre émotion, rire et révolte contre un monde qui ne tourne décidément pas rond !

Journaliste-voyageur ivre de cartes, de voyage, curieux du monde et des autres, dans ce livre Julien Blanc-Gras nous convie à travers les différents chapitres à un visionnage express de ses expériences en terres étrangères. On visite ainsi succinctement quelques villes anglaises et les inégalités qui couvent, la Colombie et ses quartiers chauds, l'Inde et le Népal terres de contraste, l'île de Djerba en Tunisie dans un hôtel all-inclusive, le désert marocain, la Polynésie française et ses paysages de carte postale, le Brésil et l'envers du décor (mais pas seulement), la Chine entre grandeur et contrôle des masses, le Guatemala sensuel (grand moment drolatique à souhait), le Proche-Orient et ses frontières physiques et morales, le Mozambique et ses espaces naturels en danger, Madagascar et le destin tragique de pêcheurs traditionnels. Ces fenêtres ouvertes sur le monde sont entrecoupées de quelques courts chapitres au ton léger sur certaines expériences annexes non dénuées d'intérêt comme la découverte de la Business-class, les pays-ridicules (je vous laisse le plaisir de les découvrir), les aléas aéroportuaires qui pourrissent parfois la vie des voyageurs aux longs cours. Sacré programme qui tient toutes ses promesses et réserve nombre de surprises.

Comme désormais à chaque lecture de cet écrivain, on navigue constamment entre le ton décalé du narrateur qui nous fait partager son expérience et des apports culturels et sociaux qui donnent une profondeur supplémentaire au simple récit de voyage. N'oublions pas qu'en tant que reporter, il s'agit pour lui de travailler et d'écrire un papier à chaque mission qui l'envoie parfois aux antipodes. Ici, il sort du cadre strict de l'article commandé par un rédacteur-chef, centré sur lui (ce qui a pu agacer certains lecteurs d'ailleurs), on suit ses traces et ses ressentis. Forcément, avec un passeport aussi bien rempli, il a vécu nombres d'expériences et de rencontres. Le ton principal est plutôt caustique, des passages sont vraiment très drôles et irrésistibles de ce point de vue là mais au détour d'une péripétie, on tombe parfois dans l'incompréhension, le choc des cultures et la prise de conscience. Quand on a conscience du caractère privilégié de nos vies d'occidentaux, certaines rencontres et échanges donnent vraiment à réfléchir sur la marche du monde et le destin d'êtres humains si éloignés et pourtant si proches à la fois.

Les sites remarquables, les curiosités touristiques et les pratiques inhérentes aux lieux entr'aperçus se heurtent ainsi à des barrières et des obstacles dérangeants et parfois écœurants pour un narrateur libre-penseur vivant dans un État de droit. La censure internet et l'encadrement des séjours touristiques en Chine, l'exploitation de l'homme par l'homme (notamment des femmes dont le corps ne leur appartiennent plus), le peu de valeur à la vie humaine indigène qu'accordent certaines multinationales (exemple français dans le livre), le recul de la Nature face à l'appétit vorace de notre espèce, les clivages confessionnels et raciaux qui déchirent des pays entiers sont quelques exemples auxquels sera confronté l'auteur. Loin de le dégoûter de sa passion pour les cartes et les voyages, cela le pousse à continuer, à observer puis à transmettre sous une forme certes peu conventionnelle (le ton décalé que j'apprécie tant chez lui n'est pas du goût de tout le monde) mais limpide et d'une empathie totale envers les peuples. D'ailleurs, le livre se construit aussi autour de très belles rencontres, de moments de partage touchants et d'instantanés sublimes. Ce livre est donc un melting-pot de tout ce qui constitue notre monde, du contraste, de la nuance et malheureusement des périls redoutables.

Loin d'être plombante, cette lecture donne encore plus envie de voyager car malgré quelques constats amers et des portraits féroces (superbe passage sur le beauf en vacance et l'incurie de certains touristes à vouloir retrouver ailleurs ce qu'ils ont déjà chez eux), l'aventure est belle, des valeurs positives se retrouvent partout sur le globe et rien n'est plus enrichissant que la rencontre avec l'autre. Un très bel ouvrage que je recommande chaudement à tous les amateurs de récits de voyage truculents et conscients.

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jeudi 16 août 2018

"Scènes de la vie carcérale" d'Aïssa Lacheb

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L'histoire : Treize ans après, Aïssa Lacheb revient à ce qu'il a vu de la prison en France et raconte dans une langue unique, pleine de violence et de compassion, la réalité de l'univers carcéral, de l'intérieur : tragique, humain, monstrueux, bouleversant.

La chronique de Mr K : Voila un ouvrage qui me faisait de l’œil depuis bien trop longtemps dans ma PAL. C'est une fois de plus le hasard qui avait placé sur mon chemin Scènes de la vie carcérale d'Aïssa Lacheb. Témoignage unique sur le milieu carcéral, vécu de l'intérieur par un braqueur de banque, j'ai toujours été attiré par les récits se déroulant dans des lieux clos de détention (prison, asile psychiatrique...). Belle lecture que celle-ci que j'ai dégustée en un temps record entre souvenirs personnels de l'auteur, rencontres improbables et propos plus généraux non dénués d'intérêt quand on traverse une période où le tout répressif est trop souvent prôné au détriment de la réinsertion.

L'auteur à défaut de décrocher la lune lors d'un braquage se retrouve à écoper d'une peine de vingt ans de réclusion (il en effectuera un peu moins grâce aux remises de peine). À travers de très courts chapitres (pas plus de dix pages maximum), comme des éclats / fragments d'existence, Aïssa Lacheb nous raconte l'incarcération, le monde interlope de la prison. Il se concentre davantage sur ses rencontres, son milieu et ses expériences plus que sur lui-même. Pas nombriliste pour un sou, focalisé sur son envie de transmettre l'image la plus juste de la prison, on ne trouve pas ici de longues descriptions du quotidien du condamné. Pour cela, penchez-vous sur d'autres œuvres dont le cultissime livre d'Hugo : Les Derniers jours d'un condamné.

On croise de sacrés personnages et l'on passe très facilement de l'effroi au rire. Les monstres restent des humains malgré tout, la folie furieuse côtoie ici les décrochés de la société, les idiots incultes et les petites frappes. Certains passages sont rudes car ils donnent à voir tout un aspect de notre société que l'on aimerait ignorer, ne pas connaître. Certes la responsabilité individuelle de chaque faute, délit, crime est indiscutable mais à la faveur d'observations et de remarques bien senties de l'auteur, on se prend à découvrir failles et faiblesses de notre système. Car quand on remonte aux causes, les défaillances familiales et d'ordre privées se conjuguent bien souvent avec la déficience du système scolaire et d'insertion. Pas de manichéisme pour autant, on est ici dans la nuance, l'apport de réflexion n'est mené que pour livrer un portrait brut et sans propagande d'aucune sorte de ce qu'a pu vivre Aïssa Lacheb.

En filigrane, l'auteur nous fait part de son parcours en distillant de-ci de-là quelques éléments : son appétence pour la lecture et l'écriture tout d'abord, ses barrières morales aussi (braqueur à l'ancienne, il s'inquiète notamment à un moment de l'évolution des jeunes délinquants) et son œil aiguisé sur le monde judiciaire où finalement l'humain devient un numéro et peut parfois se retrouver traité comme un morceau de viande sans esprit. Lui passera une dizaine d'années tranquille étant quelqu'un de plutôt aidant avec les autres sans pour autant se laisser faire.

Écrit simplement mais avec fougue et une conviction impressionnante, Scènes de la vie carcérale se lit tout seul avec un plaisir renouvelé. On passe par différentes phases émotionnelles qui s'avèrent profondes et durables. Cela donne envie de découvrir davantage cet auteur qui par l'écriture a touché à la rédemption. Un indispensable ouvrage à lire si le sujet vous intéresse.

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lundi 13 août 2018

"Metro 2034" de Dmitry Glukhovsky

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L'histoire : La Sevastopolskaya, une des stations habitées les plus méridionales du métro moscovite, produit une grande part de l'électricité qui alimente celui-ci.

Harcelée par des monstres des tunnels sud, elle ne doit sa survie qu'au courage de ses défenseurs et à l'afflux constant de munitions en provenance de la Hanse.

Cependant, la dernière caravane d'approvisionnement n'est jamais revenue de la ligne Circulaire, pas plus que les groupes de reconnaissance envoyés à sa recherche.

La critique de Mr K : C'est avec une grande joie et beaucoup d'espérances que j'emportais avec moi pour notre cours séjour en Dordogne Metro 2034 de Dmitry Glukhovsky. J'avais adoré Metro 2033, je suis fan de l'auteur depuis mes lectures successives de Sumerki et FUTU.RE, je ne prenais donc pas énormément de risques. Brisons le suspens de suite, ce volume est une très belle réussite qui complète idéalement le premier volume et apporte un plaisir de lecture immédiat et durable.

Nouveau volume, nouveaux personnages ou presque. En effet, on retrouve ce bon vieux Hunter, guerrier hors norme, adepte des missions périlleuses, exilé désormais dans une station secondaire en extérieur du réseau métropolitain moscovite. Rappelez-vous, celui-ci est devenu le refuge de l'humanité qui tente de survivre suite à l'atomisation de la surface détruisant toute possibilité de vie paisible à cause des radiations et des créatures mutantes que la catastrophe a engendré. Tout commence dans Metro 2034 par des expéditions envoyées dans une station proche et qui ne reviennent pas. Hunter est chargé d'aller inspecter les lieux et de découvrir ce qui s'y trame. Il se fait accompagner par Homère un vieil homme qui prépare un gigantesque livre pour rendre hommage à l'humanité. Au cours de leur mission, ils rencontreront Sacha, une jeune fille orpheline depuis peu et qui va devoir s'adapter au plus vite à sa nouvelle situation.

On retrouve toutes les qualités de l'opus précédent. Tout d'abord le background est toujours aussi impressionnant, précis et sans pitié. On est clairement dans une ambiance à la Mad Max et le plus bluffant réside dans le fait que Glukhovsky l'enrichit encore davantage alors qu'il avait déjà pas mal levé de mystères dans le précédent. Ainsi, on en apprend davantage sur les conditions de la catastrophe, la course aux armements et les premières heures de l'apocalypse nucléaire déclenchée par des dirigeants malades de pouvoir. On poursuit aussi notre découverte du métro moscovite aux ramifications complexes, aux noms de stations évocateurs et aux mœurs aussi variées que parfois effrayantes. On revient dans certains lieux déjà évoqués dans le premier volume mais surtout, l'auteur prolonge la visite vers des lignes désertes ou non encore explorées. C'est l'occasion de se frotter à d'autres organisations, d'autres logiques d'établissement et de gestion du pouvoir. Les stations centrales qui illuminent les yeux des voyageurs et des néophytes cèdent ainsi la place parfois à des lieux bien glauques où le pire peut survenir à n'importe quel moment.

Je me suis fait accrocher très vite grâce aux personnages qui une fois de plus se révèlent fouillés, complexes et très nuancés. Loin de tomber dans le manichéisme facile, les nouveaux protagonistes n'ont rien à envier aux anciens aperçus lors de ma lecture précédente. J'ai une tendresse toute particulière pour Homère qui tente d'effectuer un travail de romancier – conteur - historien alors que le chaos guette face à des menaces variées et terrifiantes. Sacha est plus classique dans sa caractérisation mais son destin s'apparente à un vrai voyage initiatique qui la révélera à elle-même et servira énormément aux autres et à appréhender des événements graves avec un œil neuf et surtout qui détone dans un monde de violence brute où la loi du plus fort est souvent la seule qui prévaut. Quel plaisir aussi de retrouver Hunter qui est bien cabossé dans ce volume et complètement barré, possédé qu'il est par un étrange organisme qui semble le contrôler et le pousse dans ses retranchements les plus extrêmes. Et n'oublions pas les très bons personnages secondaires traités avec talent, minutie et économie de mot pour ne jamais tomber dans le catalogue mais permettant de livrer un récit vif et très dense.

C'est là tout le talent de Glukhovsky : proposer un récit enlevé, addictif et vraiment dépaysant tout en abordant au détour de conversations entre protagonistes et des descriptions dantesques des thèmes très contemporains. On retrouve ainsi sa fascination pour la notion de filiation et de transmission du savoir, l'incurie de l'être humain face aux défis écologiques et sociaux, la violence et son utilisation pour exercer sa domination sur un ou plusieurs groupes humains, les utopies confrontées au pragmatisme d'une situation unique ou encore la quête de soi pour se réaliser et se dépasser. Cela donne lieu à des passages d'une grande profondeur, très enrichissants tout en n'alourdissant pas le matériau d'origine.

Ce fut une très belle lecture vous vous en doutez : on passe par tous les états entre émerveillement devant tout le talent déployé, écriture d'une richesse et d'une qualité épatante, un récit qui ne perd jamais en puissance et au final une expérience de lecture unique en son genre qui contribue à renforcer encore plus toute l'admiration que j'éprouve à l'endroit de Dmitry Glukhovsky. Une belle claque qui fait du bien, vivement le passage en poche de Metro 2035 !

Déjà lus et chroniqués du mêem auteur au Capharnaüm éclairé :
- Metro 2033
- Sumerki
- FUTU.RE

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jeudi 9 août 2018

"La Dimension fantastique" volume 3, Anthologie présentée par Barbara Sadoul

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Le contenu : Pauvre diable ! Le voici qui tombe sur un os ! Le simple mortel à qui il est venu proposer son odieux marché n'a pas d'âme... Comment donc pourrait-il s'en emparer ? D'ailleurs, le sac d'âmes qu'il tente d'emporter est si lourd qu'il lui faut trouver l'aide d'un saint homme pour le soulever.
Le diable n'est pas seul à souffrir... Et les dix nouvelles ici réunies proposent bien d'autres sortilèges. Messages d'outre-tombe, statues animées, génies farceurs, masques grimaçants, voyageurs temporels ou manifestations inquiétantes des éléments déchaînés... Bienvenue dans la dimension fantastique !

La critique de Mr K : Je bascule du côté obscure aujourd’hui avec ma chronique sur le troisième volume de l’anthologie de nouvelles fantastiques initiée par Barbara Sadoul chez Librio. Les deux premiers volumes avaient été de franches réussites, j’ai laissé passé un peu de temps avant d’entamer celui-ci. On est dans la même veine et malgré des textes inégaux, on ressort content de sa lecture et les amateurs de fantastique seraient bien inspirés de se pencher sur son cas !

Barbara Sadoul nous propose à nouveau dix nouvelles du genre fantastique avec un balayage assez large en terme de nationalité et d’époque. Ainsi, se côtoient dans ce volume 3 des auteurs très classiques comme Flaubert, Hugo, Dumas et Wilde, mais aussi des plus récents comme Jodorowsky, Bradbury ou encore Brown. Les thématiques sont elles aussi assez variées avec des histoires de monstres, de Diable, d’esprit et de quotidien totalement chaviré par l’irruption d’un événement totalement imprévu. Pas de doute, on est au bon endroit si l’on aime frémir légèrement et/ou être mené par le bout du nez par des auteurs diaboliques.

Je ne reviendrai pas sur chacun des courts textes qui composent ce recueil, je vous laisse découvrir la primeur du contenu. Sachez simplement que le suspens est au rendez-vous, les situations parfois très cocasses ou totalement terrifiantes (le texte de Bradbury est énorme !). Le cahier des charges est respecté à la lettre avec tous les ingrédients qui font la force de ce genre que j’apprécie tant : une normalité exposée de manière claire, un élément déclencheur que l’on ne voit pas forcément venir, des personnages déroutés de leur trajectoire qui commencent à perdre pied et une confluence entre rêve / cauchemar / réalité qui finit par prendre à la gorge les protagonistes et même parfois le lecteur lui-même.

Certes, certains textes sont plus légers, moins percutants mais l’ensemble est cohérent, bien agencé et donne à voir de multiples facettes de ce genre si riche. De manière générale, les textes sont très accessibles (à part un ou deux à l’écriture vieillotte - ce qui ne me dérange pas d’ailleurs -) et font mouche en terme de chute finale. Décidément, cette collection vaut le coup d’œil, avis aux amateurs !

Déjà lus et chroniqués de la même série au Capharnaüm éclairé :
- La Dimension fantastique, volume 1
- La Dimension fantastique, volume 2

mardi 7 août 2018

"Quiproquo" de Philippe Delerm - ADD-ON de Mr K

qiuproquoJ'ai déjà lu et chroniqué cet ouvrage le 27/10/15. Mr K vient de le terminer et de le chroniquer à son tour.

Afin que vous puissiez prendre connaissance de son avis, je vous mets dans ce présent billet le lien vers l'article originel où vous trouverez la critique de Mr K à la suite de la mienne.

Nous procédons ainsi pour les ouvrages déjà chroniqués au Capharnaüm Eclairé mais lus à nouveau par l'un de nous.

Pour "Quiproquo", ça se passe par là.

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samedi 4 août 2018

"Eerie" Anthologie, volumes 1 et 2 - Collectif

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Le contenu : Lancés par l’éditeur Warren Publishing respectivement en 1964 et 1966 et publiés jusqu’en 1983, les magazines d’horreur Creepy et Eerie étaient initialement inspirés des comics classiques américains publiés dans les années 50 par la maison d’édition EC. Grâce à leur format magazine destiné à un public plus âgé, Creepy et Eerie allaient contourner les problèmes de censure qui sévissaient alors aux Etats-Unis, et purent s’appuyer sur une équipe composée d’artistes parmi les plus talentueux de cette époque, dont un bon nombre était déjà issu des emblématiques publications EC.

Al Williamson, Wallace Wood, Alex Toth, Joe Orlando ou Johnny Craig allaient accompagner, au lancement de Creepy et Eerie, d’autres artistes majeurs de l’industrie de la BD tels que Frank Frazetta, Steve Ditko, John Severin ou Gene Colan et poser à nouveau une formidable empreinte dans l’histoire du comic-book Américain indépendant.

La critique de Mr K : Voilà un petit bout de temps que ce volume me tentait énormément. Il faut dire que j’adore le label Delirium qui a la bonne idée depuis quelques années de rééditer des trésors de la BD fantastique. J’avais ainsi pu redécouvrir en deux volumes le magazine Creepy et plus récemment, me délecter de leurs deux volumes consacré à Richard Corben, un de mes dessinateurs US préféré.

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Comme chaque année, j’aime m’offrir un petit cadeau de Noël en retard, et en janvier dernier, j’ai craqué pour ce volume 1 d’anthologie à la revue Eerie, petite cousine de Creepy. J'ai accompagné cette impulsion première en juin, en me prenant le volume 2. Inutile de vous dire que j’ai de nouveau pris une claque !

On est dans chacun de ces ouvrages face à 26 courts récits d’horreur et de fantastique parus entre 1965 et 1968 dans le magazine Eerie. On retrouve le plus souvent à la baguette scénaristique Archie Godwin qui s’accompagne de nombreux dessinateurs connus de l’époque (dont ici Joe Orlando, Gene Colan ou encore Reed Crandall) pour nous apporter frissons et réflexions plus globales sur l’humain qui bien souvent se retrouve ici puni par là où il a péché. Bien sûr monstres et esprits surnaturels sont au RDV mais pas seulement... car en tout individu, une part sombre sommeille et ne demande qu’à sortir, ce qui est le cas dans toutes les historiettes qui nous sont contées dans ce volume.

Bien souvent, tout commence par une transgression morale, un acte de pure cupidité ou répondant de tout autre pêché capital qui va entraîner le personnage principal vers le trépas ou la folie. On croise donc nombre de tristes sires qui veulent s’accaparer la richesse qui ne leur appartient pas, d’autres tromper la mort ou s’adjuger une découverte, découvrir une vérité cachée pour de mauvaises raisons, réussir un exploit pour briller en société, franchir une frontière immatérielle au détour du quotidien, ne pas respecter un tabou antédiluvien... Gare à eux cependant car tout acte a ses conséquences et elles se révèlent bien souvent tragiques. Attendez-vous à une exploration sans pitié de l’âme humaine, ses défauts et le déchaînement de forces surnaturels qui nous dépassent et que l’on peut parfois manipuler pour son bien personnel.

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Le format très court impose une économie de mots et d‘images bienvenue. On est ici dans le condensé et l’efficace, marque de fabrique des comics US d’épouvante qui avaient un grand succès à l’époque. Delirium déterre des trésors d’inventivités scénaristiques et de styles qui ravissent les papilles et titillent l’amateur forcené de fantastique que je suis. Les auteurs s’amusent à réutiliser de vieux mythes (une très belle variation autour du mythe de Frankenstein notamment, ou encore de belles adaptation de Poe) multipliant les références et les images mentales que tout amateur a forcément au fond de soi. Le procédé est intéressant entre mise en abyme, rajeunissement de figures tutélaires du genre et respect profond pour la matière première. Et puis, il y a de grandes thématiques classiques que l’on retrouve à travers des scripts 100% originaux avec les explorateurs blancs s’avançant dans l’inconnu et irrespectueux des rites ancestraux, l’arroseur arrosé dans des histoires d’escroqueries funèbres, le désir qui nous consume et nous fait faire des choses épouvantables... On n’a vraiment pas le temps de s’ennuyer avec Eerie, présentateur débonnaire de chaque récit qui aime les jeux de mots macabres et les récits aussi vifs que traumatisants.

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Il n’y a vraiment rien à jeter dans ce volume, toutes les histoires valent le détour et même si certaines ont perdu en originalité avec la visibilité plus forte du genre aujourd’hui, on se plaît à ce voyage dans le temps en noir et blanc qui esthétiquement frôle la perfection (deux / trois récits m’ont moins convaincus à ce niveau là). En bonus, la fin d’ouvrage nous livre les couvertures originales de la série de magazine en couleur (ça claque !) et quelques fiches illustrées de monstres célèbres de la franchise. Décidément Delirium continue à faire les choses en grand. Vivement mon prochain achat, ce sera sans doute  le volume consacré au non moins magazine culte Vampirella. Tout un programe, miam miam !

Autres titres du Label Delirium chroniqués au Capharnaüm Éclairé :
- Anthologie Creepy, volumes 1 et 2
- Richard Corben, volume 1
- Richard Corben, volume 2

jeudi 2 août 2018

"Ce que le jour doit à la nuit" de Yasmina Khadra

9782266192415ORI

L’histoire : Algérie, années 1930. Les champs de blés frissonnent. Dans trois jours, les moissons, le salut. Mais une triste nuit vient consumer l’espoir. Le feu. Les cendres. Pour la première fois, le jeune Younes voit pleurer son père.

Confié à un oncle pharmacien, dans un village de l’Oranais, le jeune garçon s’intègre à la communauté pied-noire. Noue des amitiés indissolubles. Et le bonheur s’appelle Émilie, une "princesse" que les jeunes gens se disputent. Alors que l’Algérie coloniale vit ses derniers feux, dans un déchaînement de violences, de déchirures et de trahisons, les ententes se disloquent. Femme ou pays, l’homme ne peut jamais oublier un amour d’enfance...

La critique de Mr K : C’est toujours un grand plaisir de replonger dans l’œuvre de Yasmina Khadra. Certes c’est souvent éprouvant mais on a affaire à un grand auteur qui a un don incroyable pour la narration romanesque et en même temps pour porter un regard sans concession sur l’Homme et sa propension à vouloir asseoir son pouvoir par la violence et l’injustice. Ce titre ne fait pas exception, Ce que le jour doit à la nuit va explorer, à travers le récit de la vie d’un jeune garçon, la société algérienne coloniale puis son émancipation du joug français. Plus apaisé malgré un background pas facile, cet ouvrage a été dévoré en deux jours avec aucune possibilité de revenir en arrière.

Durant les près de 500 pages de l’ouvrage, on suit donc le destin contrarié du jeune Younès qui se voit très vite confié à son oncle par un père désemparé de ne pas avoir réussi à reprendre la main sur l’existence de sa famille après la perte de leurs terres ancestrales. De la pauvreté dont il est issue, Younès a appris à se contenter de peu et à toujours respecter les anciens et l’ordre établi. Timide, réservé, peu sûr de lui, grâce à ce nouveau cocon familial, il ne manquera de rien. Vivant dans l’aisance (mais sans exagération), il va aller à l’école et se construire un bel avenir professionnel, chéri et aimé par son oncle et sa tante qui ne pouvaient pas avoir d’enfants.

En parallèle, il va se constituer une bande de copains où règne l’amitié indéfectible ou presque... C’est l’époque des sorties, des conneries et de l’éveil des sens (scène très sympathique et emblématique de la visite au bordel). L’irruption de la belle Émilie qui cristallise les passions de tout le village va fissurer le tableau. Crispations, tensions, rivalités et trahisons vont s’enchaîner autour d’elle au grand dam de Younès qui par sa tendance à ne pas choisir, à ne pas s’engager va se compliquer la vie et au final passer à côté de sacrées bonnes choses. Au delà des drames intimes narrés, l’irruption des événements algériens, la guerre civile (parfois fratricide) vont rajouter une dimension supplémentaire à une histoire qui explore sans fard et avec justesse la vie d’une communauté qui évolue inexorablement malgré les vents contraires.

Avec Khadra c’est bien simple, il suffit de deux / trois chapitres pour se retrouver happé par le souffle de l’histoire. On s’attache très vite aux personnages (même le héros qui personnellement m’a agacé plus d’une fois) que l’auteur cisèle à merveille sans pour autant tartiner des pages et des pages de descriptions et de flashbacks. Quelques mots, un ou deux paragraphes et les voila propulsés sur la scène et les événements feront le reste. C’est vivant, bouillonnant et d’une grande fraîcheur. Bon, ils ne sont pas épargnés et ils prennent un certain nombre de coups mais ils restent vivants dans le sens où chacun à sa manière essaie de surmonter les drames et les tensions. Une vie humaine est tellement riche et les épreuves sont nombreuses, Khadra en aborde beaucoup dans ce roman fleuve s’étendant principalement de 1930 à 1962 date de l’indépendance algérienne: l’ascenseur social à l’épreuve des déterminismes sociaux culturels, la posture paternelle et la nécessité de la dépasser, l’amitié qui s’effiloche avec les épreuves de la vie, le mystère de l’amour et ses innombrables méandres (désir, jalousie, obstacles innombrables), la soif de liberté de toute une nation et l’incurie de la puissance coloniale avec la nécessité pour chacun de prendre position... Vous l’avez compris, l’Histoire fait ici partie intégrante des destins contés. Jamais envahissante mais toujours éclairante et révélatrice, elle densifie les traits et donne à voir un monde en pleine mutation.

Ce roman est aussi un très beau miroir sur la société algérienne de l’époque et sa course ensuite à l’indépendance. Très nuancé comme à son habitude, Khadra s’attache avant tout à transmettre une vision réaliste et profondément humaniste de ce pays au passé complexe et toujours douloureux encore aujourd’hui. Des bidonvilles d’Oran aux quartiers bourgeois, en passant par quelques incartades en Europe, cet ouvrage nous fait partager une ambiance, des mœurs et des coutumes parfois dépaysantes. L’immersion est totale, les images mentales se bousculent et procurent une expérience de lecture optimum sans temps morts ni passages rébarbatifs. Il faut dire aussi que l’auteur a toujours une aussi belle plume, accessible, souple et maline à l’occasion. Un pur bonheur de lecteur que je vous convie à découvrir au plus vite si ce n’est toujours pas fait !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- L'Attentat
- Les Hirondelles de Kaboul
- Les Agneaux du seigneur

Posté par Mr K à 17:28 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
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