mercredi 16 mai 2018

"Malevil" de Robert Merle

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L’histoire : Une guerre atomique dévaste la planète, et dans la France détruite un groupe de survivants s'organise en communauté sédentaire derrière les remparts d'une forteresse. Le groupe arrivera-t-il à surmonter les dangers qui naissent chaque jour de sa situation, de l'indiscipline de ses membres, de leurs différences idéologiques, et surtout des bandes armées qui convoitent leurs réserves et leur "nid crénelé" ?

La critique de Mr K : En entamant Malevil, je savais que je m’attaquais à un classique dans son genre, à un ouvrage qui a séduit beaucoup de ses lecteurs. Pour ma part, c’était ma seconde incursion dans la bibliographie de Robert Merle après ma très belle (et terrifiante) expérience de La Mort est mon métier (déjà ancienne par contre d’où l’absence de chronique sur le blog). J’en attendais donc beaucoup surtout que le genre post-apocalyptique peut s’avérer très casse-gueule avec le risque de tomber dans l’accumulation de clichés et de situations convenues... Cet ouvrage évite tous ces écueils et propose un récit immersif, très dense et d'une grande virtuosité stylistique. Suivez le guide !

À travers les yeux d’Emmanuel, un trentenaire sémillant qui a réussi, ce récit nous invite à suivre la destinée d’un petit groupe de survivants réfugiés dans la forteresse de Malevil, vieux donjon qui a survécu à une mystérieuse bombe atomique et les radiations qui s’en sont suivies. Après le choc initial, s’impose à tous la nécessité de s’organiser, de tout reprendre depuis le début. Malevil se remet alors doucement sur pied, la vie reprend ses droits mais les problèmes s’accumulent, les solutions existent mais tous doivent s'adapter au mieux et rebondir suite aux pertes subies et aux changements irrémédiables auxquels ils sont confrontés. Les menaces sont multiples, internes, externes et il va falloir toute la volonté d’Emmanuel et de ses amis pour pouvoir surmonter ces difficultés et aller de l’avant car tous savent qu’ils n’ont pas le choix s’ils veulent survivre.

Pour les raisons énoncées précédemment, je ne suis pas forcément un fan absolu de ce sous-genre de la SF qui consiste à décrire une fin du monde qui pousse les gens dans leurs retranchements. Robert Merle fait fort car avec cet ouvrage datant de 1972 pourtant, il arrive à donner une image neuve et profondément humaine à un drame planétaire. Très localisé dans une vallée du sud-ouest de la France, l’auteur se focalise sur le petit groupe de Malevil. N’attendez donc pas donc ce livre des descriptions longues et alambiquées sur les origines du feu nucléaire, la façon dont les autorités réagissent (si elles le peuvent encore...), tout est ici raconté à hauteur d’homme, un peu à la manière de La Guerre des mondes de HG Wells. L’intimisme est donc de mise mais n’exclut pas les grandes réflexions, la portée universelle de certaines thématiques de terroir et l’évasion. Au contraire, on se rapproche des survivants et on se prend à s’y attacher très vite malgré quelques personnages parfois repoussoirs.

Ce pavé de 636 pages nous convie donc à partager le quotidien d’Emmanuel, un homme du crû qui à travers quelques flashback en début de livre nous livre les dates clefs de son existence. Célibataire, entouré de ses vieux amis et propriétaire du vieux château seigneurial de la commune (Malevil le bien nommé !), il organise au mieux l’existence de cette nouvelle communauté façonnée par la force des choses. Très pointilleux, hyper descriptif dans le journal qu’il nous livre, Emmanuel offre une vision humaniste et démocratique de son assise sur les autres. Bien que chef temporel et spirituel, il ne cesse de consulter les autres et d’essayer de gérer la crise par le compromis. Organisation des tâches journalières, de la défense de la forteresse, gestion d’un conflit interne, le ré-ensemencement des champs pour une possible future récolte, l’exploration des alentours et de multiples autres tâches sont à réorganiser et c’est avec un plaisir de métronome qu’on aime suivre les aventures de ces gens de rien qui se retrouvent quasiment en autogestion vu l’absence totale de présence de l’autorité publique.

On baigne dans une ambiance campagnarde, à dix mille lieues des récits mettant en scène dans un monde apocalyptique des hordes de barbares ou de survivalistes armés jusqu’aux dents. Ancré dans un réalisme de tous les instants, la région où se déroule le récit est à la base essentiellement campagnarde et agricole, cela s’en ressent dans les préoccupations, les mentalités des personnes du crû. Cette approche est très réussie car elle donne à voir ce qui se passerait en cas d’annihilation atomique de la planète sans tomber dans l’excès d’effets de manche à deux balles et de figures héroïques stéréotypées. La priorité en effet n’est pas de lutter contre les autres mais d’abord de se réunir, de constituer un ensemble solide et surtout de reconstruire le monde du mieux que l’on peut. Chacun ici a sa part d’ombre, ses motivations profondes, ses fêlures. Plus qu’une histoire de Terre agonisante, c’est avant tout une histoire d’homme qui nous est contée. Espoirs, petites et grandes victoires, déconvenues, drames s’enchaînent avec toujours au centre l’étincelle qui fait que malgré tout on se débat avec la vie que l’on a et que l’on cherche à s’en sortir quoiqu’il arrive.

Extrêmement riche dans sa composition, brassant énormément de concepts et de thématiques (l’amour, l’amitié, la mort, la vie en société, l’autogestion et la gestion du pouvoir, la religion et la foi, la survie et les sacrifices qu’il faut faire en son nom, nature et culture notamment), on tourne les pages sans s’en rendre compte avec un plaisir renouvelé à chaque nouveau chapitre. Remarquablement écrit, Malevil de Robert Merle réussit à nous émouvoir, nous bousculer à partir d’un postulat de départ finalement classique notamment pour nous, humains du XXIème siècle inondés d’images et d’œuvres citant l’Apocalypse et l’évoquant directement ou non. On sort des sentiers battus et l’on s’embourbe dans les abysses de l’âme humaine qui recèlent à la fois des trésors de générosité et des sommets de cupidité qui trouvent dans cet ouvrage de beaux représentants. À la fois divertissant, tendu, drôlement bien construit et pensé, Malevil a sa place dans toute bibliothèque d’amoureux d’anticipation et des belles lettres. 

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lundi 14 mai 2018

"L'Air de rien'' de Nicole Jamet

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L’histoire : Qui se méfierait de Luce et de Chirine, deux vieilles dames aux airs de respectables grands-mères ? Pourtant, à 80 ans, elles viennent de commettre un meurtre, l’air de rien... Mais pourquoi ? Pour qui ?

Tandis que Chirine se retranche dans le mystère, Luce déroule ses mille vies, comme si elle avait attendu ce moment depuis des années...

La critique de Mr K : Attention, petite bombe littéraire en vue ! L’Air de rien de Nicole Jamet est le genre de livre qui derrière ses airs de ne pas y toucher et d‘histoire basique recèle des trésors d’émotion et de réflexion. C’est bien simple, j’étais liquide en refermant l’ouvrage, hypnotisé et séduit par le destin d’un étrange personnage que la vie n’a pas épargné. Lu en un temps record, voila un ouvrage d’une force incroyable qui captive de bout en bout.

Un soir, la police reçoit un appel déconcertant : deux petites vieilles les appellent pour leur signaler un meurtre qu’elles ont commis. Commence alors un jeu de chat et de la souris pendant la garde à vue des deux aïeules. Tandis que Chirine s’engonce dans le silence, Luce discute volontiers avec les forces de l’ordre, les amènent sur des pistes variées entre passé réel et inventions dithyrambiques. En parallèle, Luce se rappelle de son passé depuis son placement chez une fermière rustre à son plus jeune âge. Au fil du déroulé, les époques se croisent, se mêlent et complexifient la trame générale qui se densifie avec le destin peu commun mais tellement humain de Luce.

La première qualité de ce roman réside dans le suspens qu’il instaure dès la première page quand la victime expire par suffocation. Pourquoi des petites vieilles qui ont l’air d’avoir toute leur tête décident-elles de tuer un vieil homme à priori inoffensif ? Je peux vous dire que vous allez passer en revue tous les scénarios possibles et imaginables mais que vous êtes loin de vous douter de la vérité finale. Jouant avec les codes du roman policier classique, l’auteur multiplie les fausses pistes, les révélations fallacieuses et les détournements pour doser à merveille les attentes et espérances du lecteur qui a bien du mal à se faire une idée précise de Luce, à l’image des deux policiers tour à tour agacés et séduits par cette personnalités atypique qui semble n’attendre qu’une chose : se faire enfermer.

Plus qu’un bon roman policier, cet ouvrage est un magnifique portrait de femme. À l’heure du hashtag "metoo" et de la prise de conscience du sort des femmes dans nos sociétés (enfin !), Nicole Jamet nous offre une promenade sans fard dans les terres marécageuses d’une vie riche en temps forts et en bouleversements. L’abandon initial, la jeunesse volée, la guerre 39-45 ne sont que le début d’une existence où traumatismes et grandes joies se succèdent inlassablement, touchant le lecteur en plein cœur. Pour autant, on ne s’apitoie jamais sur Luce, on l’admire même dans sa capacité à rebondir, à poursuivre son rêve de bonheur entre amour, recherche de la connaissance et changements radicaux qu’elle opère dans sa vie. En parallèle, on ne peut que sourire face à ses réparties et bonnes pensées qu’elle distille au compte goutte aux policiers médusés qui doivent l’interroger et décider de son sort.

Par l’âge de ses protagoniste, Nicole Jamet nous parle aussi de la vieillesse, du temps qui passe et des bagages que l’on traîne derrière soi. Les déceptions notamment qui nous construisent, nous emmènent à faire des choix parfois difficiles (croyez moi, ceux de Luce sont terribles par moment !) et effilochent les liens les plus sacrés comme ceux de la famille ou des amis. Le ton volontiers léger parfois cède de plus en plus souvent à la mélancolie profonde vers une fin d‘ouvrage qui m’a littéralement cueilli sous la couette, me laissant pantois et totalement en pleur. C’est très très rare de me mettre dans cet état lors d’une lecture mais vous comprendrez cette réaction très épidermique si vous lisez cet ouvrage. On est ici dans l’ordre de l’indicible, de l’universel, de l’humain dans ce qu’il a de plus essentiel et de beau. Dur dur de s’en remettre, vous l’avez compris...

Lu en un temps record, les 342 pages que compte L'Air de rien se lisent d’une traite grâce à une écriture simple, aérienne et une construction générale diablement maline. C’est lecture m’a bouleversé, remué comme jamais et je ne saurais que trop vous conseiller de foncer à votre librairie pour en faire l’acquisition au plus vite. Un vrai petit bijou que je garderai en mémoire très très longtemps.

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samedi 12 mai 2018

"La Joie de vivre" de Thomas Bartherote

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L’histoire : Un homme se lève et va acheter une baguette de pain. Quoi de plus simple, de plus banal ?

Sauf que notre héros souffre d’un mal peu anodin. Comme tout individu, cet homme est le centre du monde. Narrateur, il nous fait partager son corps, ses moindres mouvements, ses sentiments et impressions. Le lecteur se trouve ainsi embarqué dans le point de vue du héros. Il évolue par lui et en lui, à la façon d’une caméra subjective, comme dans un jeu vidéo.

Le chemin vers la boulangerie est une souffrance infinie. Chaque seconde est décortiquée, vécue comme une succession de décharges atomiques.

La critique de Mr K : Quand j’ai soif de sensations nouvelles en terme de lecture, je me tourne souvent vers les éditions du Serpent à plumes qui proposent régulièrement des ouvrages différents, des voix dissonantes dans le chœur fourni de la production littéraire. On peut dire qu’avec La Joie de vivre de Thomas Bartherote, ils font très fort dans le domaine. Dérangeant tout autant qu’étrange, voila un livre qui ne laissera personne indifférent et qui s’apparente à un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié).

Jeune auteur de 33 ans originaire du sud-ouest (preuve en est qu’il évoque à un moment une chocolatine, les initiés comprendront -sic-), Thomas Bertherote nous livre un premier roman brut de décoffrage qui met en avant un curieux personnage nous racontant un acte banal entre tous : aller à la boulangerie pour s’acheter une baguette. Si ça, c’est pas un pitch qui fait rêver, je ne m’y connais pas ! Bien évidemment, ce point de départ n’est qu’un prétexte pour pénétrer dans la psyché plus que torturée d’un être à part, isolé du reste du monde, à l’écoute du moindre détail de son corps et de son environnement immédiat.

Disons-le tout de suite, cet ouvrage ne plaira pas à tout le monde. Il est en effet plus que rare de pouvoir se confronter à un parti pris aussi extrême que l’axe de narration conservé durant les 150 pages de ce petit livre âpre, languissant et totalement branque. Le titre ironique renvoie à un personnage vraiment décalé, accro aux sensations et aux stimulis qu’il perçoit à tout instant. Un personnage aussi qui apparaît très vite comme dénué de sentiments propres, de désirs clairs (Sheldon sort de ce corps !). On pourrait presque penser qu’il ne se résume qu’à une machine biologique branchée sur automatique sur laquelle vient se superposer un esprit perturbé, apeuré, obsédé par ce qu’il perçoit et exempt de toute grille de lecture sociale, le fait étant qu’il fuit tout contact avec les être humains. Oui, oui, je sais, le gars est vraiment attirant et charismatique -sic-.

La première partie de La Joie de vivre se déroule dans sa chambre-appartement et on assiste à son lent réveil, son passage aux WC et sa douche. Tout y est décortiqué avec un luxe de détails rare mais qui pourrait horripiler les moins patients des lecteurs. Les textures, les odeurs, les mécanismes, les réactions épidermiques, les couleurs... tout, absolument tout est passé au crible de son esprit obsessionnel et malade. Dès lors, si l’on veut l’accompagner et aller au bout de sa lecture, il faut lâcher prise, se laisser guider uniquement par les sensations éprouvées par ce personnage ubuesque et accepter de ne pas tout saisir et de partager une expérience hors norme.

Antisocial par excellence (il sait garder son sang froid à priori...), le héros n’aura pas ou peu de rapports avec le reste du genre humain. Cela donne lieu à des scènes bien délirantes quand il sort enfin de son logement-cocon et qu’il donne à voir l’image d’un être définitivement perdu et fragile. On est touché alors en plein cœur et pris par la maniaquerie exacerbée du personnage. On se demande bien ce qu’il va bien pouvoir se passer une fois son périple accompli, car pour lui, traverser la rue s’avère être une véritable odyssée. Plus la lecture avance, plus on est happé par ce souffle intimiste d’une rare puissance qui touche tout autant qu’il bouleverse nos schémas de lecture habituels.

En terme de qualité littéraire pure, on est clairement ici face à un exercice de style. Amoncellement de pensées internes, pas forcément reliées entre elles, on peut passer du coq à l’âne très facilement. La structure mentale du héros étant plus que précaire, il en va de même de ses pensées et donc du récit les relatant. Il faut un bon temps d’adaptation et une grosse envie de lecture pour tenir le choc tant ce dernier est important. De ce chaos décousu ressort au final un portrait atypique et une expérience de lecture aussi fascinante qu’unique en son genre. À chacun de se laisser tenter ou pas...

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jeudi 10 mai 2018

"Allah recherche l'autan perdu" - Série Le Poulpe - de Roger Dadoun

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L’histoire : Un coup de fil ironique, un tract intégriste happé la Goutte d’Or et signé Le Protocole des Imams de Qom et voilà le Poulpe qui s’embarque, comme disent ses potes de la Sainte Scolasse, dans une sacre galère arabe : un projet parano de racket islamiste à l’échelle planétaire le fait passer du 11ème (place Voltaire !) Riyadh avec sa shariah, au Caire avec son université millénaire al Azhar, et Téhéran, où il fait office de serveur chez un ayatollah ; entre religieux fanatiques, théologiens orthodoxes, agents butés, il y a les femmes, dont une journaliste de CNN qui lui en fait voir de belles. S’il ne demande qu’à voir, son mot d’ordre reste : cherchez l infâme.

La critique de Mr K : Retour dans la galaxie du Poulpe aujourd’hui avec Allah recherche l’autan perdu de Roger Dadoun qui signe ici la 26ème aventure de Gabriel Lecouvreur, détective privé libertaire au verbe haut. On le retrouve plongé dans cet ouvrage au cœur de la dimension islamiste pour un périple bien périlleux. Si l’humour, le verbiage unique du héros sont au RDV, l’enquête est cette fois ci quelque peu décevante malgré une très belle immersion dans le monde multiple et parfois ésotérique de l’Islam.

Suite à la découverte de flyers intégristes faisant part d’un mystérieux projet, le Poulpe se voit confier une enquête très dangereuse qui va le mener bien loin de son arrondissement parisien préféré. En effet, il va devoir s’envoler pour l’Arabie Saoudite, l’Égypte puis l’Iran pour suivre une piste nébuleuse faisant la part belle à un projet de grande mosquée financée par un racket dans les communautés musulmanes du monde entier. Il croisera sur son chemin de nombreux personnages toujours aussi délicieusement croqués comme un universitaire musulman, des ayatollah peu recommandables, des agents très très spéciaux, une journaliste aux atouts certains (pas forcément ceux auxquels on pense de prime abord, bande de machos !) et arrivera même à mêler la délicieuse Chéryl (sa coiffeuse d’amour) à son enquête de haute voltige.

On retrouve la nonchalance légendaire de notre Poulpe. Râleur, hâbleur amateur de houblon, rebelle dans l’âme, il a fort affaire ici avec son infiltration difficile dans les mondes musulmans. Très éloigné de ses idéaux et de ses pratiques, il y trouvera cependant des parcelles d’humanité et de tendresse qui vont contrebalancer les dangereux individus sur lesquels il doit enquêter. Décalé, irrévérencieux mais cependant respectueux de l’humain, cet amateur de Blanqui et de son ni-dieu ni-maître voit sa liberté d’action très vite freinée par toute une série de forces contraires qui semblent s’amonceler autour de lui. Qui manipule qui ? Le Poulpe a très vite des doutes tant il se sent impuissant par moment face à ses commanditaires et adversaires. C’est plutôt rare de le voir dans cette position et plutôt agréable de le découvrir sur le fil de rasoir à certains moments clefs du roman.

Clairement, ce n’est pas pour autant le meilleur volume, la faute à une enquête que j’ai trouvé bâclée, sans réelles surprises et finalement sans densité. On passe très vite d’un pays à un autre avec quelques micro-péripéties mais finalement aucune vraie grosse découverte ou révélation. Plutôt plate, on se rabat plutôt sur l’ambiance respectée et toujours aussi jouissive d’un Poulpe : les bonnes punchlines bien senties, les rapports conflictuels du Poulpe avec à peu près tout le monde et l’aspect militant qui pointe le bout de son nez. C’est aussi une belle ouverture sur le monde musulman et quelques points de culture générale à ne pas négliger avec notamment une belle clarification sur les positions de chacune des obédiences de l’Islam, les vertus prônées par les musulmans orthodoxes et un beau voyage dans des pays souvent fantasmés mais jamais vraiment découverts avec des yeux neutres. En cela, Gabriel Lecouvreur est un beau révélateur et l’écrivain apporte un œil neuf et non désabusé sur le Moyen Orient. Un bon point donc !

Roger Dadoun respecte parfaitement le cahier des charges de tout écrivain s’attaquant au Poulpe : humour, personnage de Gabriel Lecouvreur, nombre de pages restreint et nouveaux apports se mêlent bien. On se prend au jeu et les amateurs de la série y trouveront leur compte. Pour les autres, je ne saurais que trop vous conseiller de commencer par un autre titre pour vous faire une idée sur Le Poulpe, un enquêteur vraiment à part dans le paysage littéraire français. Toutes mes chroniques sont à suivre en forme de lien en dessous de celle-ci.

Autres Poulpe chroniqués au Capharnaüm Éclairé :
Nazis dans le métro
J'irai faire Kafka sur vos tombes
Du hachis à Parmentier
Vomi soit qui malle y pense
La petit fille aux oubliettes
La bête au bois dormant
Arrêtez le carrelage
Légitime défonce
La Cerise sur le gâteux
L'Amour tarde à Dijon
Chicagone
- Les Damnés de l'artère

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mardi 1 mai 2018

"La Mort blanche" de Frank Herbert

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L’histoire : Lorsque la voiture piégée explosa dans une rue de Dublin, John O'Neill vit mourir sa femme et ses deux fils par la faute d'un terroriste.

Il était un génie, il devint le Fou. Il avait perdu toute raison d'exister sauf une, la vengeance : il allait faire partager sa souffrance par la Terre entière. Seul, dans son laboratoire de fortune, il fabriqua une arme bactériologique terrifiante, la peste blanche, qui tuait les femmes, toutes les femmes, sans remède.

La critique de Mr K : Lecture d’un auteur mythique aujourd’hui avec La Mort blanche de Frank Herbert, l’auteur de Dune. C’est ma première incursion ailleurs que dans le space-opéra avec lui avec ce thriller d’anticipation écrit dans les années 1980 et terriblement d’actualité par ses thématiques. C’est une fois de plus le plus grand des hasards qui me l’a fait acquérir (l’abbé encore et toujours...) et la quatrième de couverture fort alléchante ne m’a pas fait hésiter une seconde. C’est donc avec impatience et beaucoup d’attentes que j’entamai la lecture de ce beau pavé de 575 pages. Au final, ce fut une sacrée expérience !

Biologiste moléculaire de renom, John perd tout en un instant suite à un attentat à la voiture piégée : sa femme, ses deux enfants et la raison. Fou de chagrin et de rage, il fera payer les coupables et l’humanité entière gouttera à sa vengeance. Il rentre en clandestinité, fabrique un virus exterminateur qu’il lâche ensuite sur trois principales cibles liées de près ou de loin au drame qu’il a vécu. Cette nouvelle peste condamne à long terme toutes les femmes du globe. On suit alors par l’alternance des chapitres les mesures mises en place par les différentes autorités pour essayer de lutter contre le phénomène et lui trouver un remède, un jeune couple amoureux qui à sa manière va rentrer dans l’histoire et John lui-même dans sa métamorphose et le voyage qu’il entreprend pour voir de plus près ce qu’il a déclenché. Dans ce roman-somme, l’auteur nous offre une vision incroyablement dense, crédible et prenante d’un monde livré à une menace extrême et un magnifique portrait d’un homme brisé que la colère va mener du côté obscur.

Ce roman d’anticipation se caractérise d’abord par son réalisme de tous les instants. Se déroulant dans les années 1980 en pleine Guerre froide, le récit s’attarde très vite sur les réactions en chaîne que suscite la menace pernicieuse de la disparition de la gente féminine. On rentre dans le bureau ovale, les cabinets ministériels, les laboratoires ultra-secrets et dans toute une série de lieux décisionnels qui semblent débordés par l’ampleur de la crise à affronter. En effet, le phénomène est rapide et quasiment hors de contrôle, le chaos guette avec des foules qu’on ne peut plus contrôler, une peur qui gagne le monde entier et de vieux réflexes de survie qui mettent à mal les jalons de toute civilisation. L’aspect géopolitique est ainsi bien poussé avec des références claires à des conflits prégnants à l’époque de l’écriture de cet ouvrage (la Guerre Froide, le terrorisme irlandais, l’Apartheid en Afrique du sud) ou encore d’actualité (Israël et la Palestine, le djihadisme) ce qui donne une densité bluffante à un livre que l’on pourrait même qualifier de prophétique sur certains domaines (notamment la question des armes bactériologiques ou chimiques dont on entend malheureusement parler de plus en plus depuis quelques temps). Sans raccourcis malheureux ni caricature, Herbert nous livre un scénario crédible et fort éclairant sur la nature des relations internationales et sur la manière de réagir des foules et des dirigeants. Ce n’est pas forcément rassurant vous vous en doutez mais on ne pouvait s’attendre à moins de la part de cet auteur qui déjà dans son cycle Dune excellait dans la description des rapports de force entre puissants.

L’aspect purement scientifique est aussi très poussé avec des passages tirant vers la SF Hard-science, un sous-genre que je n’apprécie pourtant pas vraiment au départ mais qui ici a le mérite d’être accessible et totalement intégré au reste. Il donne à voir de très prêt les travaux de John puis de ceux qui vont essayer de contrer son virus. J’ai tout compris, ce qui n’est pas une mince affaire avec le pur littéraire que je suis et ces données rajoutent un aspect réaliste à l’œuvre qui lui donne une puissance terrifiante supplémentaire. Pour contrebalancer cet aspect, l’auteur nourrit son récit de nombreuses références à la foi, la religion et la destinée humaine. À travers les personnages croisés, c’est l’occasion pour Herbert d’aborder des questions existentielles qui peuplent une vie humaine : la notion de paternité, le sens de la vie, la question de la rédemption et du pardon, les rapports homme femme, l’ordre et le chaos. Les différentes situations évoquées apportent vraiment leur lot de réflexion et plus qu’un roman sur un apocalypse possible, c’est une véritable analyse en profondeur de notre espèce qui nous est livrée sans fard ni évitements confortables d’où des passages parfois rudes à appréhender et pouvant choquer la morale communément admise. Moi qui aime être bousculé et interrogé, je n’ai pas été déçu, bien au contraire, on aime poursuivre ses réflexions après avoir refermé l’ouvrage.

Malgré un sous-texte et des questionnements métaphysiques, on accroche immédiatement et avec facilité à ce roman qui présente des personnages forts, attachants et diablement séduisants. Au premier rang d'entre eux, John devenu le terroriste absolu suite à un choc personnel épouvantable. Bien que responsable de millions de morts, on éprouve une empathie certaine en son endroit, la souffrance l’a définitivement abîmé et fait basculer. L’auteur nous livre ici un portrait d’une grande finesse et d’humanité de cet homme brisé que le malheur a poussé vers l’irréparable. La description de cet esprit tourmenté est d’une force incroyable, d’une justesse inégalée dans ce domaine, j’ai été saisi par ce personnage qui évolue énormément et ceci jusqu’à la fin qui étonnera plus d’un lecteur chevronné. Les autres protagonistes bien que moins présents sont tout aussi ciselés et chacun vit avec ses contradictions et ses aspirations, loin des clichés habituels du genre. On a affaire dans La Mort blanche à des personnages complexes dont les trajectoires de vie se mêlent, s’entrechoquent et se révèlent bien souvent imprévisibles pour le plus grand bonheur du lecteur conquis.

Il faut dire qu’on croise toutes sortes de protagonistes tous plus différents les uns que les autres avec notamment un prêtre catholique confronté à la colère de Dieu selon lui, des anciens terroristes de l’IRA qui reprennent le contrôle de leur pays et réitèrent les erreurs des oppresseurs qu’ils ont chassés, un couple vivant dans un caisson d’isolation pour sauver une jeune femme qui pourrait détenir une clef pour éradiquer la maladie, des présidents américains qui tentent de prendre les décisions qui conviennent, un nouveau pape qui tente d’asseoir son autorité, un garçon traumatisé par la perte de sa mère et toute une légion de personnages qui survivent comme ils peuvent dans un monde en plein changement et qui remplace l’ordre établi. Beau focus au passage sur l’Irlande entre luttes intestines pour la prise de pouvoir, la légitimité de la lutte armée et les débordements qu’elle peut générer, la culture irlandaise mais aussi les paysages d’un pays qui me fascine depuis longtemps. On voyage énormément au gré des pérégrinations des personnages et des péripéties du récit qui en compte beaucoup.

La lecture s’est révélée passionnante et d‘une saveur incomparable. Certes le style Herbert est particulier, il nécessite un petit temps d’adaptation tant les informations sont nombreuses et les ellipses obscures au départ mais une fois pris par la trame générale, les pages se tournent toutes seules. Alternant passages contemplatifs et descriptions précises, il n’y a aucun élément surfait ou inutile dans ce gros volume, tout s’imbrique parfaitement et propose une expérience assez unique en son genre. Le rythme s’accélère par moment procurant un suspens de bon aloi et l’exploration chirurgicale du personnage de John est d’une subtilité confondante. Il n’y a pas à dire cet auteur est extraordinaire, cet ouvrage est pour moi un classique indéniable dans son genre et tous le amateurs se doivent de l’avoir lu car loin des sentiers battus et s’adressant à notre intelligence, il ouvre une fenêtre vers des horizons insoupçonnés et très enrichissants. Un must !


dimanche 29 avril 2018

"Les Diables de Cardona" de Matthew Carr

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L’histoire :  Espagne, XVIe siècle : un mystérieux tueur musulman s'en prend à l'Église catholique.

1584. Le prêtre de Belamar de la Sierra, un petit village d'Aragon à la frontière avec la France, est assassiné, son église profanée. Sur les murs : des inscriptions en arabe. Est-ce l'œuvre de celui qui se fait appeler le Rédempteur, dont tout le monde ignore l'identité, et qui a promis l'extermination de tous les chrétiens, avec la même violence que celle exercée sur les musulmans ? La plupart des habitants de la région sont en effet des morisques, convertis de force au catholicisme, et qui pratiquent encore l'islam en secret.

À la veille d'une visite royale, Bernardo de Mendoza, magistrat à Valladolid, soldat et humaniste, issu d'une famille juive, est chargé de l'enquête. Très vite, les tensions s'exacerbent entre les communautés, une véritable guerre de religion se profile. Et les meurtres continuent, toujours aussi inexplicables. Entre l'Inquisition et les extrémistes morisques et chrétiens, la tâche de Mendoza va se révéler ardue.

La critique de Mr K : Un bon thriller historique des familles aujourd’hui au Capharnaüm Éclairé avec Les Diables de Cardona de Matthew Carr, paru récemment chez Sonatine. Voilà un genre que j’aime beaucoup mais à double tranchant. Étant historien de formation, je suis très exigeant concernant les références et le background. On peut très vite tomber dans le pathos ou l’anachronisme. Je suis assez à cheval sur la cohérence et le respect du passé tout autant que dans ma recherche d’intrigues tortueuses et de rebondissements multiples. Mission accomplie pour cet auteur anglais à la fois érudit et maître du récit à suspens. Suivez le guide !

Des meurtres aussi sanglants que mystérieux frappent une petite région de l’Aragon du XVIème siècle. À chaque fois, c’est la chrétienté qui semble visée et le "rédempteur" comme il s’appelle, laisse derrière lui des messages qui livrent sa volonté de provoquer une nouvelle guerre sainte pour venger ses frères musulmans depuis trop longtemps martyrisés et exploités par la très sainte église catholique. Bernardo de Mendoza, juge pour la cause du roi d’Espagne, est dépêché sur place pour enquêter et trouver le ou les coupables. Il se heurte alors à de multiples obstacles entre une population morisque (anciens musulmans convertis de force) méfiante et désabusée, une Inquisition aux méthodes extrémistes qui lui met des bâtons dans les roues, des nobles locaux aux prétentions obscures qui ne reculent devant aucuns stratagèmes et des populations chauffées à blanc qui sont au bord de la rupture. Dur dur de trouver le chemin vers la vérité dans cette forêt de ronces où les épines les plus dangereuses ne sont pas forcément celles auxquelles on pense...

Cet ouvrage est tout d’abord un excellent thriller. Bien que la plupart des ressorts dramatiques soient plutôt classiques, l’ensemble est très bien huilé et maîtrisé. L’auteur prend le temps d’installer de nombreux éléments qui semblent disparates de prime abord mais qui vont s’emboîter les uns les autres avec une précision diabolique au fil des chapitres qui s’égrainent. Les pistes se multiplient, finissent pour certaines en cul de sac, d’autres s’ouvrent vers des voies insoupçonnées. Force est de constater que tous les personnages sont particulièrement soignés, fouillés sans tomber dans la caricature ou la facilité. Chacun ici a ses secrets, sa part d’ombre et le déroulé de l’intrigue va mettre à mal nombre de certitudes et ébranler les consciences et les âmes. On s’attache énormément à eux (même aux plus vicieux), et l’on ne souhaite qu’une chose, ne jamais les quitter et continuer sa lecture indéfiniment tant on est pris par le souffle de cette histoire.

Les effets sont démultipliés par le contexte de l’époque. Période difficile entre toutes qui voit une lutte permanente entre le pouvoir temporel (le roi, l’État) et le pouvoir spirituel (L’Église catholique ici en Espagne), la société est soumise à un carcan d’une rigidité effarante. Règles et codes moraux organisent les sociétés et les notions de liberté individuelle, de conscience et d’opinion n’ont pas encore émergées des Lumières à venir. D’où des passages rudes mais très réalistes et fidèles à l’Histoire sur les atrocités commises au nom du catholicisme par une Inquisition toute puissance qui bafoue par ses pratiques iniques les enseignements de Jésus Christ. Tout être différent (morisque, femme, homosexuel, guérisseur par les plantes) peut se révéler être un suspect potentiel aux yeux des autorités. Heureusement, notre héros ne s’en laisse pas compter et à la manière d’un Guillaume de Baskerville du sublime Nom de la rose  d’Umberto Eco, il va tracer son chemin, déjouer complots et manipulations qui se cachent derrière une affaire qui prend très vite une grande ampleur. La lecture s’avère très éprouvante je l’avoue, tant on passe de Charybde en Sylla, que les retournements de situations sont nombreux et les forces en présence changeantes au fil des révélations successives.

Malgré un background rude, on aime se promener dans cette Espagne du XVIème siècle remarquablement retranscrite avec au détour des chapitres de belles descriptions des us et coutumes des populations (des plus humbles aux plus fortunés), des questionnements sur la nature de la divinité et de la foi (débats en cours à l’époque) et des cercles de pouvoir et leurs stratégies d’embrigadement. Loin de tomber dans l’accumulation de savoir wikipediesque indigeste à la Dan Brown, le livre de Matthew Carr utilise l’Histoire pour mener une intrigue trépidante et éclairante sur le genre humain. Ce n’est pas forcément très rassurant (on tombe parfois vraiment dans les abysses de l’humanité) mais ça fait du bien et c’est très très malin dans la manière d’aborder certaines problématiques toujours d’actualité malheureusement.

Et comme si ça ne suffisait pas, l’écriture est d’une accessibilité et d’une clarté de tous les instants. Le plaisir de lire est immédiat et durable, aucun relâchement n’est a déplorer et surtout le rythme devient très vite infernal, provoquant une addiction absolue jusqu’à l’ultime chapitre qui clôture magistralement un ouvrage d’une rare qualité. Les Diables de Cardona est un "must read" dans le genre thriller historique que je vous invite à découvrir au plus vite. On en redemande !

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jeudi 26 avril 2018

"Danse, danse, danse" d'Haruki Murakami

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L’histoire : Danse, danse, danse, dit l'homme-mouton tapi au cœur d'un étage fantôme de l'hôtel du Dauphin pourtant transformé en cinq étoiles où le narrateur essaie de retrouver ses marques.

Alors, il danse, danse, danse entre cet irrationnel qui envahit son quotidien et une réalité non moins baroque avec pour seul ancrage les airs de jazz, la musique pop anglo-saxonne, les petits plats mijotés dans son coin cuisine, les vieux films américains.

Il danse, danse, danse au rythme des filles passées, présentes et à venir, des glaçons qui tintent dans son verre de whisky, des insatisfactions d'un condisciple de lycée devenu star, des désarrois d'une très jeune fille déjantée, des problèmes existentiels en forme d'énigmes.

La critique de Mr K : Une excellente lecture aujourd’hui avec Danse, danse, danse d’Haruki Murakami. Et dire que ça faisait plus d’un an que je n’avais pas lu d’ouvrage de cet auteur qui est sans conteste mon écrivain japonais favori ! Quel retour avec cet ouvrage totalement dépaysant où réalité, rêves et fantasmes se mêlent pour emporter le lecteur vers des ailleurs insoupçonnés. Pas de doute, on est face à un grand Murakami qui aime tant flirter avec les barrières de la perception et de la condition humaine. Pour information préalable, sachez que ce titre est en quelque sorte la suite de La Course au mouton sauvage car on retrouve le même héros anonyme, mais on peut cependant lire ce livre sans avoir lu le précédent même si l’on rate deux / trois allusions savoureuses.

Le personnage principal, un ancien publicitaire désormais reconverti dans le journalisme free-lance vit au jour le jour. La mort de son meilleur ami dans l’ouvrage précédent et le divorce inattendu avec sa femme ont laissé des traces, il ne se transpose plus dans une quelconque aspiration et laisse le temps s’égrener sans réellement penser au lendemain. Pas vraiment malheureux mais pas heureux pour autant, il semble traverser l’existence sans y prendre goût, sans s’accrocher à quoi que ce soit et qui que ce soit. Un rêve étrange le conduit à retourner dans un hôtel qu’il a autrefois fréquenté en compagnie de sa copine de l’époque. Au détour d’un étage mystérieux, il va se retrouver dans une espèce d’univers parallèle le temps de quelques heures (ça m’a personnellement fait penser à la Black Lodge de Twin Peaks, l’amateur forcené  que je suis de cette série a fortement apprécié !). Il y fera une rencontre déterminante qui va orienter sa vie vers de nouvelles directions et le confronter au monde réel qu’il semblait fuir depuis trop longtemps.

Volontiers contemplatif, amateur de plaisirs simples, on retrouve avec plaisir ce héros atypique et détaché de sa vie. On se plaît à le suivre dans ses errances et ses actes quotidiens : ses journées à rallonge pendant lesquels il ne fait pas grand chose, son appétence pour les bonnes boissons et la cuisine saine qu’il aime à l’occasion préparer lui-même (on salive beaucoup durant la lecture !), son goût pour le jazz mais aussi pour les jolies filles. Au fil de l’histoire, on suit aussi ses introspections sur un passé douloureux qu’il n’arrive pas totalement à laisser derrière lui, le narrateur aime se poser des questions, remuer ses sentiments et émotions. Lent et finalement peu communicatif avec les autres car renfermé sur lui-même depuis maintenant longtemps, cet homme de 34 ans va effectuer différentes rencontres qui vont lui permettre de se débloquer petit à petit et d’évoluer, de changer et d’appréhender la vie à nouveau comme un tout et non comme quelque chose que l’on subit.

Le déclic à l’hôtel suite à sa rencontre avec le mystérieux homme-mouton vu dans La Course au mouton sauvage va l’engager à s’affirmer et à s’investir auprès notamment d’une réceptionniste charmante qu’il va conquérir, d’un vieil ami qui ne supporte plus son statut de célébrité, mais aussi auprès d’une jeune fille de treize ans mal dans sa peau qui recherche un confident et ami. Comme toujours avec Murakami, les personnes prennent leur temps, hésitent, s’interrogent et le temps s’écoule lentement. Le changement n’est pas immédiat et se dilue à la manière du sable d’un sablier renversé que rien ne retournera jamais plus. C’est très poétique, très beau et l'ouvrage prend au cœur à la moindre ligne. Cette balade est donc assez unique et s’impose à notre esprit captif des multiples thèmes abordés par un auteur décidément universel et qui sait s’adresser à l’être humain que nous sommes et qui lui aussi s’interroge sur soi : l’amour et ses contradictions, la famille et son poids sur la destinée de quelqu’un, le capitalisme et la négation de l’individu résumé à un être de désirs et non plus de besoins, le sens de la vie tout simplement et les multiples chemins qui peuvent mener au bonheur si on s’en donne les moyens. D’où le titre de cet ouvrage qui invite chacun à avancer malgré tout et à continuer à profiter de l’existence malgré les obstacles qui nous guettent à chaque coin de rue.

On retrouve dans ce livre tout le talent de conteur d’un Murakami au sommet de sa forme. Écriture magique, déroutante mais toujours accessible, on navigue constamment en eaux troubles dans un quotidien qui peut basculer dans le fantastique le plus pur à n’importe quel moment. Les 574 pages de Danse, danse, danse se dégustent comme un bon encas avec un petit verre d'alcool fort pour accompagner le tout. Ça marque les esprits, ça ravit l’amateur de belles lettres et au final, on en ressort un peu plus conscient de soi et du monde qui nous entoure. Une bien belle expérience que je vous invite très fortement à tenter !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"
"Le Passage de la nuit"
- "Après le tremblement de terre"

lundi 23 avril 2018

"Notre mère qui êtes aux cieux" de James Morrow

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L’histoire:
- Non, Julie ! Pas ça ! Ne recommence jamais ça 
- Mais pourquoi, p'pa ?

Ce que Murray Katz ne dit pas à sa fille quand il la voit marcher sur les eaux de la baie d'Atlantic City, c'est qu'elle a eu un prédécesseur illustre. Qui a très mal fini... Car la fille de Murray n'est pas une enfant comme les autres. Elle lui est venue par hasard. À la banque de sperme, ils ont appelé ça une "parthénogenèse inversée". Le produit d'un spermatozoïde et... d'un ovule, mais de qui ? Murray, le petit juif qui ne croit même pas en Dieu, en a été plus étonné que la jeune Marie devant Gabriel.

Et quand la gamine commet ses premiers miracles, Murray, pétrifié, comprend la vérité : Julie est la fille de Dieu. Pour un père célibataire, élever un enfant n'est déjà pas facile. Mais avec une Mère pareille !

La critique de Mr K : Ce livre a une histoire personnelle bien particulière à mes yeux. C’est ma meilleure amie de lycée (ça remonte donc...) qui l’avait lu à l’époque et ne savait pas trop si elle l’avait aimé ou non. Profondément ébranlée par l’ouvrage (précisons qu’elle était catholique non pratiquante), elle m’avait fortement conseillée de le lire. Le temps a passé et l’occasion s’est présentée à moi une fois de plus chez notre abbé préféré. Quelle ne fut pas ma surprise alors de tomber sur Notre mère qui êtes aux cieux ! Deuxième effet Kiss-Cool, je me rendais compte en même temps qu’il a été écrit par James Morrow, un auteur que j’ai déjà pratiqué deux fois et qui à chaque fois m’a réjoui par son talent de conteur et ses apports théoriques (voir liens correspondants en fin de post). Le destin était en marche et il ne m’a vraiment pas fallu beaucoup de temps pour le sortir de ma PAL et en entreprendre la lecture... Quelle claque !

Julie n’est pas une fille comme les autres. Elle a bien un père mais il est célibataire et vivote en vendant sa semence et en travaillant dans un laboratoire de développement de photo (ben oui, à l’époque ça existait encore, l’argentique et tout ça...). Sa conception est un mystère et personne n’est en mesure de dire de quelle ovule elle est issue. Quand des signes miraculeux commencent à faire leur apparition (marche sur l’eau, dialogue avec les animaux, dons de soin), le papa s’inquiète fortement car une telle nature ne peut qu’attirer des ennuis à Julie. Le temps va passer mais les questions assaillent la désormais jeune fille : qui est sa vraie mère ? Dieu est donc une femme ? Doit-elle utiliser ses dons ou au contraire les cacher ? Face aux aléas de la vie, à des rencontres improbables et la menace insidieuses d’extrémistes religieux, Julie ne sait plus à quel saint se vouer ! Si en plus, le Diable se mêle à la partie...

J’ai adoré cette lecture, c’est bien simple, une fois le nez dedans, je n’ai pas pu relâcher le volume qui n’a pas duré plus d’une journée et demi. On retrouve dans ce roman tout le talent de Morrow pour mélanger science et religion, donnant une saveur toute particulière à une histoire éternelle finalement, la lutte entre le bien et le mal, la dualité de l’être humain et la difficile condition d’être humain. À travers le parcours de ce messie improbable, une femme de surcroît (girl power !), on se prend à réfléchir à l’origine du monde, à la foi et au besoin de croire qui habite nombre de nos semblables. Loin de verser dans le prosélytisme ou dans la provocation gratuite (je vous avouerais qu’il faut tout de même éviter de lire ce livre si vous être membre de Sens commun ou de la Manif pour tous), Morrow explore nombre de voies différentes de ce que l’on a habitude de lire sur le sujet. Un peu à la manière du génial L’Agneau de Christopher Moore, on s’adonne à une expérience littéraire rare entre plaisir de la narration / recherche d’une histoire au charme terrible et réflexion plus générale et universelle.

On s’attache immédiatement à Julie et à son entourage. On aime à suivre ses pérégrinations de jeune fille de son âge puis de femme consciente de sa nature profonde, on s’amuse du caractère si vif de Phebe sa jumelle par alliance, on apprécie l’humanité et le bon sens de Murray, le papa comblé mais inquiet. Cette famille d’un genre spécial dégage une énergie, un amour sans faille jusqu’à ce que les événements se précipitent avec l’intervention d’une secte millénariste en quête de pouvoir et adepte de l’évangélisation par la force et l’intolérance. Le révérend Billy est un monstre en soi et cache derrière sa dureté et son côté impitoyable, une fêlure profonde qui lui dicte une foi inhumaine et intransigeante. Le roman prend alors un autre tournant, plus politisé. Après une genèse du personnage principal qui oscille entre mysticisme et attrait pour la science la plus pointue, on rentre dans une histoire de résistance à l’oppression, de recherche de soi puis de révélation qui chamboulera l’ordre établi. Pour autant, ne vous attendez pas à du grand guignol, tout est juste, ajusté à la perfection sans exagération ni effets de manche superfétatoires. On reste ici à échelle humaine la plupart du temps avec nos temps d’espérance mais aussi de désespoir profond menant aux pires atrocités.

On côtoie tout de même le divin à l’occasion. Plus souvent le côté sombre d’ailleurs avec un Diable fidèle à son image de tentateur débonnaire, limite sympathique et qui tire les ficelles d’une déchéance que l’on sent venir assez vite. Pour autant, lui aussi a son intérêt, on se prend au jeu avec lui et lors d’un séjour dans les mondes inférieurs de l’héroïne nombre de révélations surprenantes enrichissent considérablement un background déjà bien épais et du coup magnifié par une vision loin des canons établis. J’aime être surpris, dérangé dans mes certitudes quand l’ensemble est construit et cohérent. Tout est ici réuni dans ce sens et procure un plaisir de lire extrême et durable. On se plaît à retrouver les références à la Bible et à toutes les histoires qui ont construit notre identité judéo-chrétienne, Morrow s’en affranchit sans pour autant les occulter totalement, là encore toute est histoire de perception et de sensibilité. Faire du neuf avec du vieux est possible et l’ouvrage est une réussite éclatante dans le domaine !

Rajoutez à cela une langue très agréable, accessible malgré parfois des concepts assez abscons et vous obtenez une lecture rare et prenante comme jamais. Si les thèmes évoqués vous intéressent, Notre mère qui êtes aux cieux est vraiment un incontournable, un chef d’œuvre qui honorera votre bibliothèque de sa présence.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé:
- En remorquant Jehovah
- Hiroshima n'aura pas lieu

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samedi 21 avril 2018

"Boom" de Julien Dufresne-Lamy

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L’histoire : Étienne était l’ami fêtard, l’incorrigible. Timothée, le garçon bien éduqué aux drôles de tics – il disait boom tout le temps. Une belle aventure de trois ans jusqu’à ce voyage scolaire à Londres. Jusqu’à ce que Timothée soit fauché par un fou de Dieu sur le pont de Westminster. Depuis la tragédie, Étienne cherche les mots. Ceux du vide, de l’absence. Étienne parle à son ami disparu en ressassant les souvenirs, les éclats de rire.

La chronique de Mr K : J’avais découvert Julien Dufresne-Lamy avec un roman maîtrisé de bout en bout sur l’adolescence et ses dérives, le remarquable Les Indifférents lut récemment et publié chez Belfond. L’occasion fait le larron et l’on m’a adressé (ouais je sais j’ai de la chance) ce roman dédicacé à mon pseudo (re-la classe !) tout juste paru du même auteur chez Actes Sud Junior sur une thématique lourde mais pleine de promesses : le deuil impossible d’un ami très cher par un jeune homme de 17 ans. Boom a tout pour plaire et je peux déjà vous dire qu'il fait mouche et que la claque est magistrale à sa manière.

C’est l’histoire classique de deux adolescents qui se rencontrent et deviennent inséparables. À cet âge là, on vit rarement les choses à moitié, on dévore le monde avant qu’il dévore nos rêves et que l’on rentre dans l’âge adulte avec son cortège de responsabilités. Timothée et Étienne sont comme la glace et le feu, ils sont très différents mais c’est justement ce qui les attire l’un vers l’autre, les font s’apprécier, parfois se disputer et toujours se réconcilier. Trois ans que ça dure et toute la vie devant eux, voila ce que leur promet un futur où tout est ouvert. Malheureusement, leurs pas vont croiser celui d‘un fou de Dieu qui va faucher Timothée en pleine jeunesse et laisser un Étienne totalement déboussolé et seul face à son insondable chagrin.

Conçu comme un long monologue à lire d’un seul souffle, à respirer, à réfléchir. Typiquement le genre d’œuvre que je lirai à haute voix à mes jeunes pousses qui aiment qu’on leur raconte des histoires, que l’on mette en scène la vie dans toute sa complexité et son douloureux aspect parfois. À travers des flashbacks, l’exposition de sa souffrance présente et son œil aiguisé sur le monde qui l’entoure, Timothée nous livre un cri, un souffle d’une force incroyable, d’un réalisme aigu qui blesse et touche l’âme. Chronique d’une adolescence d’aujourd’hui brisée en plein vol par le mal à l’état pur et l’ignorance crasse, on suit ce chemin de croix très éprouvant qui lamine les certitudes et laisse l’endeuillé seul face à lui-même et un monde qu’il ne reconnaît plus.

Par petites touches impressionnistes, dans un style poétique moderne où les mots et les concepts se répondent les uns aux autres, Julien Dufresne-Lamy nous convie à un voyage intérieur d’une rare densité qui brosse le portrait d’un jeune frappé par le deuil et qui tente malgré tout d’exprimer sa souffrance pour l’atténuer. Il dresse au passage un portrait fort juste et vivant de son environnement, des parents dépassés par les événements, de l’indicible qu’on ne peut exprimer pour ne trahir personne ou aucun lien privilégié. C’est aussi l’occasion lors de flashbacks mémorables de se souvenir de Timothée, de qui il était vraiment, des fêtes entre amis, des week-end canap /écran et autres joies d’une jeune vie pleine d’insouciance et en quête de conquêtes diverses. C’est la chronique aussi d’une vie lycéenne que je n’ai jamais vraiment quitté, dans laquelle je baigne depuis toujours et qui est ici très bien retranscrite avec des ressentis d’élèves ciselés, naturels et vraiment accrocheurs.

N’en disons pas plus pour éviter de livrer toutes les clefs de lecture. Sachez que vous avez ici affaire à un objet littéraire de haute volée, à l’écriture poétique et tortueuse qui subjugue et fascine, accessible et imagée. Elle fera le bonheur de jeunes lecteurs sans aucun doute même les plus réfractaires à l’exercice tant on baigne dans la jeunesse d’aujourd’hui sans pour autant tomber dans la facilité ou le pathos. Car c’est là que l’auteur fait fort, loin de les prendre pour des imbéciles, il les invite à un voyage intérieur qui laissera des traces (personnellement, j’étais liquide en fin d‘ouvrage) et ouvre des portes qu’ils n’ont pas l’habitude d’ouvrir. Un très très bel ouvrage, déjà commandé par mon CDI et que j’invite tout le monde à découvrir, lire et partager.

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mercredi 18 avril 2018

"La Promesse" de Tony Cavanaugh

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L’histoire : Ex-flic des homicides à Melbourne, Darian Richards a laissé derrière lui un cortège de vies anéanties, de familles en deuil, de réponses impossibles à donner. Épuisé par cette litanie de souffrances, il a pris une retraite solitaire dans le Queensland, loin des villes et de leurs turpitudes. Mais les démons sont partout. Et dans la région, depuis quelques mois, des adolescentes disparaissent sans laisser de traces. La police locale parle de fugues. C'est en général ce qu'on dit quand on ne retrouve pas les corps, Darian le sait, mais il ne veut plus s'en mêler. Ce n'est plus son histoire. Et pourtant... malgré la promesse qu'il s'est faite de se tenir éloigné des tragédies, l'idée de laisser toutes ces familles sans réponses le hante. Aussi décide-t-il de prendre les choses en main. Mais à sa façon cette fois, sans s'encombrer du protocole. Il est loin d'imaginer ce qui l'attend.

La critique de Mr K : Retour en Australie avec cette sortie récente qui m’a littéralement retourné l’esprit et l’estomac. Je vous avais parlé il n’y a pas si longtemps de tout le bien que je pensais de L’Affaire Isobel Vine de Tony Cavanaugh. Ce dernier remet le couvert avec La Promesse, polar bien hard boiled lui-aussi qui explore encore plus en profondeur la psyché torturée de Darian Richards, ex flic possédé par son sens de la mission et qui dans ce volume est aux prises avec un serial killer des plus retors. Attention, ça dépote !

Darian Richards coule des jours presque tranquilles depuis qu’il a quitté le poste de chef de la brigade criminelle de Melbourne. Loin des crimes, des affaires de corruptions et des bisbilles entre flics, il passe son temps à profiter du temps qui passe, de la nature et des grands espaces. Il a noué une relation étrange avec Angie, une prostituée qui lui met du baume au cœur et à qui il s’est attaché, lui l’homme buriné par la vie. Mais voila, on ne se refait pas et les familles des victimes de jeunes filles enlevées par un maniaque réclament justice. Touché par cette détresse et toujours avide de servir son prochain et son goût pour la vengeance, notre héros reprend du service, contacte des équipiers passés, une vieil ami qui lui doit un service, son hacker de collaborateur et il se lance sur la piste d’un redoutable prédateur. L’enquête ne sera pas de tout repos entre ses démons intérieurs, le jeu du chat et de la souris avec la police officiellement sur l’enquête et un adversaire diablement malin et pervers.

C’est un véritable plaisir de retrouver tout d’abord le personnage principal. Darian est vraiment complètement fondu et borderline. Flirtant constamment avec les limites, le politiquement correct est totalement absent de cet ouvrage. Tout le monde en prend pour son grade, seul l’instinct semble guider cet anti-héros mu par une morale personnelle très particulière : intimidation, violence mais aussi parfois collaborations surprenantes composent un récit très rythmé qui met à mal les certitudes du lecteur. Malgré des aspects repoussoirs, on aime suivre les pas de Darian. Sans doute que, comme lui, je n’ai guère d’illusions sur un monde qui va mal et où le vice et l’appât du gain règnent en maître. Pour autant, lors d’un échange, d’une rencontre ou d’une action l’espoir semble émerger du noir. Et même si c’est très fugace, on se prend à y croire à nouveau, à se dire que les choses vont finir par s’arranger... C’est mal connaître l’auteur qui se plaît à distiller une ambiance d’un noir profond qui n’épargne vraiment personne.

Il faut dire que le bad guy est d’une rare perversité ici. Les âmes sensibles risquent d‘être choquées car régulièrement certains chapitres nous mettent dans la tête de ce kidnappeur – violeur - tueur qui aime les très jeunes filles. On suit donc ses élucubrations sans queue ni tête qu’il nous adresse directement et qui justifient ses actes immondes. Il faut vraiment s’accrocher, j’ai d’ailleurs noté des similitudes avec le tueur schizophrène qui ouvre le cultissime Les Racines du Mal du regretté Maurice G. Dantec. C’est vraiment effrayant et d'une noirceur totale. Il s’apparente à un prédateur sans barrière morale qui se repaît de la souffrance de ses victimes et entretient une mégalomanie sans borne. Abject, mystérieux et extrêmement intelligent ; il est un adversaire redoutable qui va donner bien du fil à retordre à ses poursuivants et semer la mort sur son passage.

L’enquête est donc longue, douloureuse et toujours à la limite de la rupture. Si Isosceles, le geek éternel célibataire enfermé dans sa tour de verre à Melbourne, reste fidèle à son pote Darian, c’est plus compliqué pour ce dernier de s’assurer du concours de Maria une flic en exercice qui sent bien que son supérieur lui cache des choses. On retrouve au passage un tableau peu reluisant des forces de l’ordre encore une fois marquées du sceau du machisme ambiant et des petits arrangements avec l’ordre et la loi. L’Australie présentée dans ces pages n’est donc pas très reluisante et même si les recherches se déroulent dans un paysage de carte postale, l’arrière du décor donne peu envie de se promener seul dans la nuit (surtout si on est une jeune fille ou une femme...) ou de croiser certains flics imbus de leur pouvoir. Le trait est volontairement grossi pour l’intrigue c’est certain, mais ça rajoute vraiment une impression bien glauque à un ouvrage difficile à relâcher tant il tient en haleine le lecteur.

Se lisant tout seul, très éprouvant et redoutablement construit, La Promesse régalera les amateurs de polar hard boiled totalement en roue libre et d’une densité psychologique inouïe. On en ressort rincé mais épaté par tant de maestria déployée, en redemandant encore et encore. Impossible de passer à côté si vous êtes amateur du genre, on tient là une petite bombe qui vous ravira à coup sûr !

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