De la presse à nos étagères...
mardi 30 juin 2020

"Une maison de poupée" de Henrik Ibsen

ibsen

L’histoire : Dans cette maison où la femme est et n'est qu'une poupée, les hommes sont des pantins, veules et pleutres.

Sans doute Nora incarne-t-elle une sorte de moment auroral du féminisme, alors qu'être, c'est sortir, partir. Et Ibsen, grâce à ce chef-d'oeuvre, accède au panthéon de la littérature mondiale. Mais si sa poupée se met, sinon à vivre, du moins à le vouloir, au point de bousculer au passage l'alibi de l'instinct maternel, c'est qu'autour d'elle les hommes se meurent. Ibsen exalte moins Nora qu'il n'accable le mari, l'avocat Helmer, ou Krogstad part qui le chantage arrive.

La critique de Mr K : Lecture particulière aujourd’hui avec un classique du théâtre : Une maison de poupée de Henrik Ibsen. Je ne suis vraiment pas un fan de lecture du genre, je préfère largement aller voir jouer une pièce que de la lire. J’ai aussi vécu des moments de lecture imposée assez épouvantables quand j’étais plus jeune. Pas de quoi aider à développer l’amour de la lecture d’un genre très codifié qui nécessite du lecteur qu’il s’adapte. Mais voila, lors d’un chinage, j’étais tombé sur cette pièce à la renommée certaine et le sujet m’intéresse au plus haut point. Pensez donc, une pièce féministe qui date du XIXème siècle et qui à l’époque avait fait scandale ! Bien des mois (années ?) après son achat, je décidai de tenter l’aventure et j’ai bien fait. L’ouvrage se lit très bien grâce notamment à une modernité de forme et de ton indéniable par rapport à sa date d'écriture.

Dans Une maison de poupée, nous suivons le Noël d’une famille bourgeoise norvégienne lambda avec comme personnage principal Nora, une épouse dévouée à son mari qui se réjouit de la récente promotion de ce dernier. On croise aussi le meilleur ami de la famille et une ancienne connaissance de la maîtresse de maison. Tout est bonheur et ambiance sirupeuse, jusqu’à l’arrivée d’un confrère du mari qui va semer la zizanie et renverser la situation. Le doute s’installe et quand le vers est dans le fruit... on peut s’attendre à une fin qui détone !

Cette pièce est avant tout une critique sans fard du patriarcat et du pouvoir des hommes sur les femmes. Même si le mari est un parfait père de famille qui fait tout pour subvenir aux siens, il devient vite horripilant par sa veulerie et sa façon d’infantiliser Nora à la moindre occasion (la transformant en poupée). Que ce soit sur son rôle d’épouse, de mère ou la question de l’argent, celle-ci est constamment rabaissée sans que l’homme de la maison ne s’en rende vraiment compte, ce qui rajoute à l’horreur de la situation. Tellement habituée à ce traitement, le personnage de Nora est lui aussi agaçant, elle passe même pour une femme vénale. Mais au fil de la lecture, on se rend compte que c’est plus la résultante d’un certain conditionnement que le trait de caractère d’une âme viciée. Cette ambiance idyllique mais moralement étouffante prend à la gorge et met en tension le lecteur contemporain.

Et puis, tout change. Les rapports de force se voient inversés. Un amoureux transi qui sort de sa retraite, un maître chanteur poussé par la nécessité et un modèle de la femme parfaite qui se fendille et l’explosion gagne le foyer. Ça met un peu de temps à se déclencher, c’est l’unique défaut de l’ouvrage. Il faut savoir être patient, ce qui n’est pas forcément mon fort, mais quand la mécanique s’enclenche, je peux vous dire que ça va loin et la fin est un modèle de drame. Sans rien révéler, sachez qu’elle va vraiment à l’encontre des clichés et de la morale ambiante. En cela l’auteur est assez révolutionnaire. Très réduite, la pièce qui ne compte que trois actes et peu de personnages, est un concentré d’émotions et de réactions humaines qui combinées entre elles donnent un spectacle vraiment fascinant et rude à la fois.

Une maison de poupée est un bel ouvrage critique sur le matérialisme, le machisme ambiant, la morale bien pensante et les apparences, la pièce se lit vraiment d’une traite et très facilement. Non versifiée, moderne dans son écriture (elle aurait pu être écrite récemment), on prend claque sur claque et la destinée du personnage principal donne vraiment à réfléchir. Le combat pour l’égalité homme femme est encore bien d’actualité et cette pièce en est un révélateur aussi puissant que prenant. Un très bon moment de lecture que je ne regrette à aucun moment d’avoir entrepris. Un vrai et bon classique !

Posté par Mr K à 17:25 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

dimanche 28 juin 2020

"Seul à savoir" de Patrick Bauwen

patrickbauwen

L’histoire : Jeune étudiante en médecine, Marion March tombe follement amoureuse du Dr Nathan Chess, spécialiste de la chirurgie des mains. Mais du jour au lendemain, il disparaît sans laisser de traces.

Quinze ans plus tard, Marion, devenue journaliste, n'a cessé d'aimer Nathan. Sur Facebook, un internaute, "Le Troyen", demande à être son ami, devenant de plus en plus menaçant. Il envoie alors à la jeune femme une photo de Nathan, puis une vidéo où l'on voit le chirurgien, blessé et visiblement prisonnier, demander son aide. Marion, terrifiée, décide d'obéir aux instructions du Troyen, qui la lance dans un sinistre jeu de pistes à travers les Etats-Unis. Pour elle, une seule chose compte : retrouver l'homme de sa vie.

La critique de Mr K : Je vous invite à découvrir un thriller lu à la fin mai avec la critique du jour de Seul à savoir de Patrick Bauwen. J’avais lu du même auteur L’Oeil de Caine que j’avais beaucoup apprécié, c’est donc sans hésiter que je décidai d’exhumer le présent volume de ma PAL où il résidait depuis déjà pas mal de temps. Bonne idée que j’ai eu là avec un roman qui n’a pas tenu deux jours tant l’addiction s’est révélée immédiate avec une sombre histoire de machination aux ramifications bien surprenantes.

Marion, notre héroïne, est assistante journaliste pour une baronne de l’info d’investigation bossant à France Télévision. Sa vie n’a rien de phénoménale et elle vivote plus qu’elle n’agit dans son existence. Un mystérieux contact qui devient vite menaçant, le fameux "troyen" évoqué en quatrième de couverture, va tout chambouler, la replonger dans son passé et la lancer sur les routes dans un jeu de piste qui tourne au jeu de massacre.

Courts chapitres, révélations à gogo et scènes plus enlevées que les autres sont au programme d’un page turner qui fait honneur au genre. Certes, on est en terrain connu mais qu’est-ce qu’on se plaît à suivre les pérégrinations de Marion ! Le personnage a du charisme, elle évolue beaucoup durant son parcours qui se révèle être un vrai chemin de croix. La jeune fille plutôt dépassée et dominée par sa patronne en début de roman va se muer en femme forte au fil des pages et ceci dans un processus psychologique bien rendu. Bon, il y a de grosses ficelles à l’œuvre je ne vous le cache pas mais l’ensemble se tient et ça marche. Et puis, les bad guy sont très bien réussis et de bons méchants sont toujours une valeur ajoutée non négligeable.

L’auteur sait doser le suspens comme personne, les fausses pistes se multiplient et je dois avouer que j’ai été bien surpris par les révélations finale : la nature du troyen, le destin de Nathan ou encore les liens véritables cachés derrière les apparences. Histoire d’amour avortée de manière violente, recherche médicale de pointe, intérêts éthiques et financiers incompatibles, la pègre et le FBI, se mêlent dans une histoire tordue à souhait qui fait de constants allers-retours entre passé et présent. L’ensemble ne vire jamais à l’indigestion, on se laisse driver tranquillement et malgré quelques invraisemblances (c’est souvent le cas dans ce genre), le plaisir de lire est bel et bien là.

L’écriture de Bauwen reste toujours aussi plaisante, simple et souple, il ne tombe pas pour autant dans la facilité (à part deux trois punchline un peu ringardes vers la fin). Les pages se tournent toutes seules avec un intérêt qui ne se dément jamais. C’est typiquement le genre de lecture à lire l’été pour profiter du beau temps et ne pas se prendre la tête. Un bon petit plaisir.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
-
L'oeil de Caine
- Le Jour du chien
- Les Fantômes d'Eden

Posté par Mr K à 17:56 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,
vendredi 26 juin 2020

"Belle mère" de Claude Pujade-Renaud

bellemèreclaudepujaderenaud

L’histoire : Comment Eudoxie, devenue veuve à l'issue de son remariage, se retrouve flanquée d'un encombrant beau-fils, avec lequel elle va, des années 1930 aux années 1980, se réinventer une vie de famille.

La critique de Mr K : Aujourd’hui, je vous présente un vrai et grand coup de cœur de lecteur. Il a d’autant plus de retentissement en moi que je ne m’y attendais pas, séduit uniquement au départ par une couverture très attirante qui me l’avait fait adopter lors d’un chinage. Belle mère de Claude Pujade-Renaud est une petite merveille, un splendide portrait de femme où les émotions sont livrées à fleur de mots touchant au plus profond un lecteur captif dès les premières pages.

Femme dans la fleur de l’âge, courageuse et travailleuse, Eudoxie se remarie avec Armand et hérite au passage d’un beau-fils pour le moins spécial. Renfermé dans un passé qui l’oppresse et l’attire en même temps, Lucien vit en vase clos sans se soucier de quoi que ce soit. Rien ne semble pouvoir rapprocher ces deux là sauf que le père finit par mourir et la belle mère et le gendre vont devoir cohabiter. Peu à peu, Lucien va livrer ses secrets, s’ouvrir au fil des manœuvres habiles d’une Eudoxie qui se réinvente suite à ce coup du sort. Une relation très spéciale se noue dans la deuxième partie du roman pour finir en apothéose dans un dernier chapitre d’une rare intensité et qui m’a ému aux larmes. C’est suffisamment rare pour être souligné.

Ce livre m’a fait penser (tout en gardant sa propre identité) à deux ouvrages qui font partie de mes lectures cultes : Ensemble c’est tout d’Anna Gavalda et Toutes les couleurs du ciel de Melissa Da Costa. On retrouve un récit à l’humanité profonde et simple à la fois, une évidence narrative qui saute aux yeux et procure un plaisir de lire sans pareil avec l’exploration de deux personnages qui ne peuvent laisser indifférents. On est loin des clichés véhiculés par la figure de la belle-mère, tout ici est finesse et subtilité avec une valse des sentiments décrite de manière hardie et sans fioritures. Valse des hésitations, des blocages, des attirances contrariées mais aussi partage, chaleur et entraide se conjuguent en un bouquet littéraire d’une intensité incroyable. Au fil des années, des décennies qui se déroulent sous nos yeux, on partage ses existences quasiment en vase clos où avant tout deux êtres cherchent à s’apprivoiser.

Eudoxie la dure au mal, à l’abnégation sans faille est un modèle de vertu humaniste mais aussi d’empathie face à un Lucien en roue libre que beaucoup jugent fou alors qu’il souffre profondément. Cela donne des scènes souvent loufoques où l’on se prend à esquisser un sourire voire à rire franchement avec les lubies parfois bien branques de Lucien : ses séance de naturisme dans le jardin à un âge avancé, ses sorties bien directes qui font sourire sa belle-mère et lui offre finalement du bon temps, un peu de lâcher prise dans une existence finalement assez morne. Lucien c’est aussi un génie bridé qui est loin d’être aussi stupide et borné qu’il n'y paraît, cet homme se révélera surprenant à bien des égards entre l’inventeur du quotidien et même l’associé quand il faudra mettre la main à la pâte pour sortir la maisonnée de l’ornière financière. Une relation vraiment unique s’instaure entre eux faite de méfiance au départ puis de confiance, de profond respect et finalement de communion des âmes sans jamais tomber dans la facilité ou le scabreux.

Le tout se lit avec délice et quasiment d’une seule traite. On est pris dans le tourbillon de ces deux existences qui s’entrecroisent, la langue est une merveille de subtilité tout en s’inscrivant dans le quotidien. Rien à jeter dans cette œuvre qui m'a pris au dépourvu et m’a séduit au plus haut point. À lire absolument !

Posté par Mr K à 16:35 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,
mercredi 24 juin 2020

"Une mort pas très catholique" d'Agnès Dumont et Patrick Dupuis

unemortpastrèscatholiquedumontdupuis

L’histoire : Enquête à Louvain-la-Neuve.
Un cadavre sur un lit derrière une porte fermée à clé de l’intérieur : classique. Dans la ville universitaire de Louvain-la-Neuve : plutôt inédit !
S’il y a meurtre, qui aurait tué ? Voleur dérangé ou tueur missionné ? Étudiant shooté ou sugar baby affolée ? Arpentant la ville piétonne, un flic retraité et un inspecteur débutant unissent leurs forces pour secouer les apparences...

La critique de Mr K : C'est un roman policier belge qui est au programme de la chronique du jour avec Une mort pas très catholique d’Agnès Dumont et Patrick Dupuis paru récemment aux éditions Weyrich que je découvre avec cet ouvrage. Lecture express pour un livre séduisant au possible combinant intrigue classique et personnages délectables à souhait.

On entre dans le vif du sujet de suite avec la découverte d’un cadavre dans un appartement fermé de l’intérieur. Le commissaire chargé de superviser les enquêtes du secteur conclut très vite à un arrêt cardiaque, la victime était diabétique après tout et puis, il y a le week-end qui se profile (sic). Ces conclusions hâtives ne satisfont pas le jeune policier Paul Ben Mimoun et Roger Staquet, un retraité de la police qui connaît très bien le proprio du dit appartement. Ces deux là ont tout pour s’opposer et pourtant, quelque chose les rapproche à travers cette affaire qu’ils vont mener sur quelques jours avant son classement définitif. Une enquête en roue libre, sans couverture de leur hiérarchie.

Le déroulé de l’enquête est un modèle du genre. Les auteurs s’amusent beaucoup visiblement à utiliser les poncifs du genre sans pour autant proposer un récit sentant le réchauffé. Le duo de flics par exemple, bien que lu et vu de nombreuses fois fonctionne à plein régime. On est ici dans l’ordre du passage de témoin symbolique. Le vieux de la vieille oscille entre agacement au départ puis admiration pour ce jeune collègue qui manque d’expérience mais pas d’envie. Les échanges de points de vue ou encore le partage d’informations plus personnelles s’avèrent bien souvent savoureux avec des dialogues bien sentis qui livrent des personnalités fortes qui se respectent mutuellement. Entre un jeune fougueux sous le coup d‘une rupture amoureuse brutale qui peut partir en vrille à n’importe quel moment et le retraité solitaire qui veut renouer avec son passé de fin limier, l’osmose se fait assez vite et ils apprennent à mieux se connaître.

L’enquête en elle-même avance bien et la fin, pleine de suspens, m’a bien tenu en haleine. Constatations, interrogatoires et recherches s’enchaînent avec un plaisir renouvelé pour le lecteur. On retrouve les fausses pistes, les erreurs d’appréciations aussi des deux protagonistes principaux qui doivent combattre le temps pour pouvoir prouver leur théorie d’un meurtre pas si évident que cela. Ils découvrent très vite que la victime n’est pas très nette, qu’elle menait en parallèle une vie délictueuse, épaississant un peu plus le mystère mais livrant en même temps de nouveaux éléments qui pourraient éclairer le chemin fort opaque qu’ont décidé de suivre Mimoun et Staquet. L’ensemble est très bien construit jouant notamment sur l’ellipse à l’occasion, procédé narratif bien efficace pour maintenir un suspens qui ne se dément jamais et permet des révélations bien fracassantes.

D’une lecture rapide et très agréable, ce roman est un petit bonheur de finesse et de souplesse dans le style. La collaboration entre les deux écrivains est une vraie réussite. On passe un très bon moment à Louvain-la-Neuve et l’on regrette juste que le livre soit si court (192 pages). Le temps s’écoule vite et les amateurs de romans policiers ne doivent pas passer à côté de cet ouvrage qui se dévore autant qu’il s’apprécie.

Posté par Mr K à 15:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
dimanche 21 juin 2020

Acquisitions post-confinement

Le confinement a été l'occasion pour beaucoup d'entre nous de réaliser des travaux, des choses qu'en temps normal on remet toujours aux calendes grecques. Le bricolage très peu pour moi, je me suis donc concentré sur Little K, le jardinage et sur ma PAL notamment la partie encartonnée qui se trouve dans le grenier. À cette occasion, je me suis rendu compte que certains titres ne correspondaient plus à mes attentes de lecteur ou que d'autres faisaient partie de séries incomplètes. Il était temps de mettre de l'ordre, d'écarter les livres dont je veux me séparer pour ensuite pouvoir les mettre à disposition dans les boîtes à livre du secteur quand elles seront de nouveaux accessibles. 

L'excuse était toute trouvée pour passer commandes d'ouvrages que je souhaitais lire depuis un petit moment. Étant adepte des livres de seconde main, je suis passé par une boutique de livres d'occasion (référence parisienne ultime dans son domaine), qui pratique de surcroît la vente à distance. Je suis resté plutôt raisonnable comme vous allez le voir et j'ai pu regarnir ma PAL dans des genres qui commençaient à être sous-représentés. Suivez le guide !

Acquisitions juin 20

- L'Inclinaison de Christopher Priest. Je vous ai parlé récemment de ma découverte d'un volume du cycle de l'Archipel du rêve avec le très bon ouvrage La Fontaine pétrifiante. Je n'ai donc pas pu résister à l'envie de m'y replonger avec encore une fois ici une histoire de double et de temporalité modifiée entre deux mondes parallèles et dissemblables à la fois. Histoire d'une descente aux enfers d'un compositeur de musique à bout de souffle, je ne doute pas un moment du plaisir de lire que je vais pouvoir ressentir, Christopher Priest ne m'a jamais déçu tant par son écriture unique que les thématiques qu'il peut aborder. Chouette, chouette, chouette !

- Vongozero de Yana Vagner. Il s'agit d'un survival russe sur fond d'épidémie galopante où l'on suit un groupe de personnes éclectiques qui part vers le lac qui donne son nom à l'ouvrage pour y trouver refuge. Cet ouvrage m'avait échappé lors de sa sortie en broché aux éditions Miroboles. Le tort est désormais réparé avec un roman très prometteur où l'on sauve sa peau au prix de son humanité et où la psychologie des personnages est poussée à son paroxysme. Vu mon goût prononcé pour la littérature russe de genre, je pense que je vais passer un bon moment.

- La Trilogie des magiciens de Katherine Kurtz. Il était plus que temps que j'étoffe ma réserve de romans de fantasy, un genre que j'aime beaucoup et qui permet bien souvent une évasion immédiate. Ce premier recueil d'une oeuvre plus que conséquente (quatre trilogies qui se suivent dans le cycle de Derynis) me faisait de l'oeil depuis longtemps, plus précisément depuis nos premières Utopiales où l'oeuvre de Katherine Kurtz avait été cité lors d'une conférence mémorable sur les mondes imaginaires de la fantasy. J'ai franchi le pas, ce sera ma lecture de notre séjour estival dans le Périgord chez ma belle-famille. Hâte d'y être !

- Les Résidents de Maurice G. Dantec. C'était l'un des derniers ouvrages qui me restait à lire de cet auteur que j'adore, ce n'est pas pour rien que je l'avais intégré à mon "onze de rêve" en terme de littérature. Il revient ici avec un roman bien noir qualifié d'oeuvre totale dont la quatrième de couverture bien tordue m'attire comme un éphémère sur une ampoule brûlante. Trois déglingos de la vie progressent tous vers un centre secret d'expérimentation où pourrait bien se joindre l'avenir de l'espèce humaine. Écriture unique, obsessions de l'auteur seront je n'en doute pas au RDV pour mon plus grand plaisir. Wait and read.

Voici donc les quatre beaux ouvrages qui intègrent ma PAL qui bien que délestée, comme dit précédemment, reste assez conséquente. Espérons qu'avec l'âge et la paternité (en ce jour si particulier), je réussisse à me garder de mes errements passés et à juguler mes crises de manque en terme d'acquisitions littéraires compulsives. L'espoir fait vivre, paraît-il.....


vendredi 19 juin 2020

"Sur Mars" d'Arnauld Pontier

001

L’histoire : Arnauld Pontier revient de la planète rouge. Oui. Il a marché sur Mars. En 2016. Son journal de bord en est la preuve. Il détaille par le menu les mystères de cet astre frère sans les percer tout à fait. Comment le pourrait-il, du reste, alors que c'est la vie même qu'espère découvrir là cette première mission humaine ? Mais la vie, c'est d'abord celle de l'équipage, mixte, confiné, obnubilé par la routine et les consignes de sécurité. Tout semble réglé comme un livre de comptes...

La critique de Mr K : Aujourd’hui je vous propose de découvrir un roman de science fiction pas comme les autres car différent dans son approche et sa forme. Sur Mars d’Arnauld Pontier comme son sous-titre l’indique est un récit de voyage, complètement fictif évidemment ! Écrit sous la forme d’un journal tenu très régulièrement par un membre d’équipage, il propose de suivre la première mission humaine sur notre voisine planétaire rouge. Rarement, j’ai lu un récit de SF aussi immersif mais attention, on est ici dans quelque chose de posé, de rigoureux qui pourrait décevoir les fans d’actions et de péripéties surprenantes.

L’ouvrage date de 2009 et Arnauld Pontier y imagine que l’homme en 2016 partira à l’assaut des étoiles et notamment de Mars, planète "habitable" la plus proche de nous. Après un premier chapitre consacré à de touchantes pages sur la filiation du héros avec son père et les préparatifs nécessaires à l’expédition, voila l’équipage parti pour de longs mois de voyage puis d’exploration de la planète rouge. Rien ici n’est laissé au hasard, tout acte de la vie quotidienne est régi par des règlements très précis et les actions à mener sont millimétrées. Le journal revient longuement sur cette vie scientifique, sur des références liées à l’exploration spatiale mais aussi sur les sentiments qui peuvent naître entre membres d’équipage.

Comme dit précédemment, cet ouvrage n’est pas un roman à proprement parlé. Ne vous attendez donc pas à un récit échevelé et surtout pas à une rencontre avec des petits hommes verts. Nous suivons au plus près un voyage exploratoire très calibré où chacun a son rôle bien assigné et où finalement tout se passe comme prévu (ou presque). Cela n’empêche pas le journal d’être passionnant car il décrit à merveille ce que pourrait être le quotidien d’un équipage parti vers l’inconnu avec un maximum de matériel et de connaissances. Très précis sans être abscons et en restant à la portée du lecteur (on n'est pas dans de la Hard SF à l’état pur que je trouve personnellement sans âme), on est quasiment un membre à part entière de l’expédition, on observe le moindre geste quotidien et on en apprend beaucoup sur les conditions de vie collective dans un tel vaisseau. Franchement, je ne suis pas du tout tenté par l’aventure. Entre la promiscuité, les odeurs, la routine désespérante, je crois que je péterai un plomb !

On suit cependant le voyage avec passion, l’auteur ayant vraiment l’art de raconter les choses pour les rendre intéressantes et parfois fascinantes. Je pense au regard posé par les cosmonautes au passage de la lune, la symbolique du premier pas de l’homme sur Mars, l’installation de systèmes de survie ou encore le doux sentiment naissant entre le narrateur et sa collègue. Tout s’inscrit dans un ensemble cohérent et qui s’étale sur plusieurs mois avec une régularité de métronome. La langue bien que parfois précieuse et technique a emporté mon adhésion entre réalisme et parfois un peu de poésie au détour d’une évocation sentimentale. Petit bémol pour les nombreuses notes qui émaillent le récit et qui se trouvent en fin d’ouvrage, je trouve que ça interrompt un peu trop le récit, j’ai d’ailleurs sauté un certain nombre d’entre elles pour rester plongé dans ce voyage hors norme.

Cette lecture fut donc une bonne expérience à la fois dépaysante et fort plaisante. Un petit bonheur qui ravira les fans d’exploration spatiale et de récit intimiste.

Posté par Mr K à 15:28 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
mardi 16 juin 2020

"Le Plan de vol a changé" d'Olivier Coutier-Delgosha

leplanachangé

L’histoire : Un avion qui décolle, c'est peut-être une semaine au soleil en perspective, ou qui sait un nouveau départ, une fuite, un adieu. Là-haut on échappe un peu à la pesanteur, on parle à des inconnus et on oublie ses problèmes de terrien. Le hall d'arrivée, c'est l'attente, la découverte, ou les retrouvailles. Dans un aéroport la vie prend des tournants inattendus : on y croise d'anciens amoureux et des existences antérieures, des pères qui attendent leur fils, des voyageurs impatients et des douaniers qui s'ennuient. Ces dix-huit récits parlent d'espoir et de nostalgie. Le plan de vol qui a changé, c'est celui de nos vies, qui ne suivent jamais le cours prévu, ou celui que l'on espère, ou que l'on redoute.

La critique de Mr K : Je vais vous présenter aujourd’hui ma lecture d’un nouveau recueil de nouvelles paru récemment aux éditions Quadrature, maison littéraire belge que j’apprécie beaucoup. Dans Le Plan de vol a changé, Olivier Coutier-Delgosha nous propose, à travers dix huit récits qui ont en commun de se dérouler en grande partie dans un aéroport, d’explorer des moments clefs dans la vie d’individus lambda ou presque. Très courts, allant à l’essentiel et proposant bien souvent une chute bien sentie, voila un petit ouvrage qui fait mouche et procure un bon plaisir de lecture.

L’idée de départ de choisir une unité de lieu commune à toutes ces micro-récits est très maligne. L’aéroport est par excellence un lieu de passage dense où chacun amène sa vie sans que les autres n’en ait conscience. Masse constituée d’individualités très diverses, usagers et travailleurs du site mènent bon gré mal gré des existences pas forcément évidentes où l’imprévu peut surgir à n’importe quel moment. Des amours peuvent y naître, des obsessions prendre forme et dévorer ceux qui les habitent, des identités secrètes peuvent être révélées, retrouvailles et ruptures se consomment, des espoirs naissent et des tragédies se nouent.

Les dix huit nouvelles sont donc très variées. Quinze récits m’ont emporté parfois très loin et ont eu bien souvent le mérite de me surprendre dans leur déroulé ou encore la chute finale. Les situations sont caractérisées avec finesse, présentent des anecdotes plutôt banales en apparence. On se laisse conduire avec plaisir et au fil des pages, l’auteur nous distille les infos au compte-gouttes, la banalité cédant la place à un événement ou une découverte qui va mettre à mal les certitudes et changer la trajectoire de vie empruntée par le personnage. Bien menés, les récits sont autant de tranches de vie qui nous explosent au visage et nous emmènent vers des horizons pas si lointains que ça et qui à l’occasion peuvent résonner en nous selon les expériences que nos vies ont pu nous apporter. Trois nouvelles seulement cependant ne m’ont pas séduit, sans doute une histoire de goût personnel et de situations qui ne me parlaient pas.

Au final, ce fut une lecture très agréable. Écrites simplement mais avec un sens de la concision très appréciable, on aime errer au fil des pages dans les couloirs de ces différents aéroports, partager ces moments aussi intimes que puissants. Une belle expérience que je vous invite à tenter à votre tour si vous êtes amateur du genre.

jeudi 11 juin 2020

"La Folle aventure des Bleus... suivi de DRH" de Thierry Jonquet

jonquet

Le contenu : Adrien, fervent supporter de l'équipe de France de football, a tout perdu au lendemain de la Coupe du Monde à Paris. Quatre ans plus tard, il est sur le point de toucher le fond. Heureusement, les Bleus, ses héros, s'envolent pour la Corée à la conquête d'un nouveau titre de champions du monde...

Une gare un soir d'orage, un train en retard. Deux DRH, directeurs des "ressources humaines" observent, comme des entomologistes, les voyageurs et les regardent évoluer dans l'univers clos d'un wagon.

La critique de Mr K : Petite escapade chez Thierry Jonquet aujourd’hui avec un petit recueil de 93 pages qui m’a diablement séduit. La folle aventure des Bleus... suivi de DRH propose deux récits noirs bien enlevés comme sait si bien les proposer un auteur qui excelle aussi bien dans le format court que dans le roman. Petit tour d’horizon de ce court opuscule...

Dans La folle aventure des Bleus, on rencontre Adrien, un gros amateur de foot qui est dans une belle panade. Divorcé et sans nouvelles de ces deux filles, sans taf et à la rue, endetté jusqu’au cou suite à une partie de poker désastreuse, il est mal et se raccroche au rêve des Bleus qui vont tenter en 2002 de gagner à nouveau la coupe du monde. Dans ce marasme complet, voila qu’un espoir apparaît, un petit coup qui pourrait rapporter et lui permettrait de remonter la pente, de rembourser son créditeur et repartir dans la vie. Mais rien ne va se passer comme prévu... On retrouve ici tout le talent de Jonquet pour nous proposer une véritable descente aux enfers dans les milieux laborieux. La déchéance est ici totale, le récit cynique à souhait et la fin terrifiante. On se laisse délicatement emporter par la petite musique d’un quotidien banal que distille savamment Jonquet pour mieux nous dérouter vers un fatum implacable. Court et efficace, cette nouvelle pose des bases solides et retourne littéralement le lecteur.

DRH est un peu plus longue et constitue le deuxième morceau proposé ici. Plusieurs groupes de personnages attendent le même train qui a du retard : un groupe de jeunes impatients qui partent à une noce, un ex taulard tout juste sorti de zonzon que sa superbe petite amie est venue récupérer et deux DRH qui rentrent d’un séminaire sur les meilleures stratégies à adopter pour faire passer un plan social. L’auteur présente l’attente en faisant monter les tensions, en appuyant sur quelques éléments de caractère et la nature des liens qui unissent ces personnes. Le train finit par arriver et tout ce petit monde se retrouve dans le même wagon ou presque... L’escalade peut démarrer, les DRH vont observer ce qui se passe entre les deux autres groupes, parier dessus et en tirer au final une leçon glaçante. L’architecture de ce court récit est lui aussi un modèle du genre. L’auteur avance ses pièces petit à petit, l’angoisse monte peu à peu car la tension va vraiment crescendo et les attentes suscitées se révèlent toutes fausses, ce qui est toujours une bonne chose dans le genre de la nouvelle. On croise ici de la colère, du désir, de l’alcool, de l’étouffement et même Daniel Balavoine !

Belle petite lecture que ce recueil qui concentre toutes les qualités d’un auteur que j’aime parcourir régulièrement. Le ton cynique, l’écriture souple et cassante, des personnages déglingués et une morale savoureusement déviante sont à nouveau au programme. À lire absolument si vous êtes amateur du maître.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Bal des débris
- Les Orpailleurs
- Le Pauvre nouveau est arrivé !
Moloch
Mémoire en cage
La bête et la belle
La vie de ma mère !
Mygale

Posté par Mr K à 11:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
mardi 9 juin 2020

"La Fontaine pétrifiante" de Christopher Priest

La_Fontaine_petrifiante

L’histoire : Dans un cottage isolé dans la campagne anglaise, Peter Sinclair, jeune écrivain désœuvré, cherche à faire le point sur son existence en rédigeant son autobiographie. Mais l'écriture commence à dériver. L'Angleterre autour de lui, plongée dans une lente apocalypse, s'efface peu à peu. Et Peter Sinclair se retrouve en train d'écrire l'histoire d'un autre homme, citoyen d'un monde imaginaire avec sa mer Centrale, sa cité de Jethra et son foisonnement d'îles exotiques - parmi lesquelles la mythique Collago, où la Loterie offre aux heureux gagnants l'accès à l'immortalité...

La critique de Mr K : Voilà deux ans que cet ouvrage patientait dans ma PAL, depuis en fait une rencontre avec l’auteur aux Utopiales 2018 lors d’une dédicace. Auteur aux talent immense, Christopher Priest s’était alors révélé un homme charmant, humble et d’une érudition jubilatoire. Ayant adoré toutes mes précédentes lectures de cet auteur, j’ai donc entamé La Fontaine pétrifiante, un ouvrage classé à part dans sa bibliographie et ma première incursion dans le cycle de L’Archipel des rêves. Une chose est sûre, j’y reviendrai vite tant le voyage s’est révélé aussi enrichissant que divertissant. Attention lecture bien barrée !

Peter est à un moment de sa vie où rien ne va plus. Plus de travail, plus de copine, mort de son père, des relations complexes avec sa sœur, plus d’appartement... autant d’éléments qui le poussent à se retirer au milieu de nulle part, dans un cottage en piteux état que lui prête un ami de longue date contre la promesse de retaper la bicoque et de s’occuper du jardin. Au début, Peter s’y attelle avec un certain enthousiasme mais très vite il se prend au jeu de l’écriture de son autobiographie. Littéralement possédé par ce projet qui lui permet selon lui de faire le point sur sa vie, il délaisse totalement les travaux et même sa vie journalière. Il ne mange presque plus, ne se lave plus et le logement atteint un stade de décrépitude avancé.

Puis dans un chapitre, on bascule. On retrouve Peter dans un autre monde, il vient de gagner à la loterie et a la possibilité de devenir immortel, rien de moins ! Il voyage d’île en île dans un mystérieux archipel pour rejoindre une clinique qui changera son existence à jamais et croise des personnes et notamment son ex compagne mais dans une version différente, "améliorée" pense-t-il même. Ce ne sont pas les mêmes noms, pas les mêmes expériences passées ensemble mais on retrouve des passerelles donnant sur ces deux existences liées mais distinctes à la fois. Étrange étrange... Au fil des deux récits qui finissent par s’entrecroiser, on comprend alors le processus en cours et le glissement mental initiatique et quasi mystique qui s'opère chez Peter...

Ce roman se lit vraiment d’une traite tant on est happé très vite par l’histoire et intrigué par Peter et son évolution. Contrairement à ce que pourrait laisser penser mes paragraphes précédents, ce livre est très accessible. Se situant à la croisée des chemins entre la littérature dite générale et la SF, tout est tourné ici autour du personnage principal qui se cherche à travers les épreuves multiples qu’il traverse. Il est beaucoup question de la mémoire, des souvenirs qu’on se forge (avec la notion de subjectivité forte qui les accompagne) et qui contribuent à notre construction aussi imparfaite soit-elle. Se rajoute par dessus, une remarquable évocation du travail de l’écrivain, du rapport à l’écriture et la relecture qui trouve son écho dans les scènes se déroulant dans les deux mondes et qui se répondent. Le roman prend alors une densité impressionnante et chacun y trouvera un univers vraiment fabuleux teinté de métaphores à l’interprétation variable.

Autrefois je croyais que la force des mots était garante de vérité. Qu'à condition de trouver le mot juste, il ne dépendait que d'un acte de volonté approprié que je parvinsse à consigner sous une forme affirmative tout ce qui était vrai. J'ai appris depuis que les mots n'ont d'autre valeur que celle de l'esprit qui les choisit, de sorte qu'il entre dans l'essence de toute prose d'être une forme d'imposture.

En filigrane, un fil conducteur autre que le sens de l’existence en lui-même apparaît, il s'agit de l’amour, le seul le vrai. Là aussi Christopher Priest excelle avec une histoire véritablement tragique, mélancolique où l’espoir est cependant encore permis. Le double personnage Gracia / Seri est très attachant, des scènes la mettant aux prises avec un Peter déboussolé se révèle vraiment poignantes (c’est mon côté fleur bleue que je revendique totalement). Malgré un background incertain, où la réalité et la fiction se mêlent sans vergogne, il y a des êtres de chairs et de sang qui vivent et souffrent au fil des pages.

Roman labyrinthique basé sur une dualité forte (quasiment une schizophrénie galopante) où les personnages sont constamment en équilibre instable, l'écriture de Priest se révèle précise, toujours juste, avec un rythme qui ne se dément jamais. Cette lecture fut une expérience épatante conjuguant plaisir de lire, voyage aux cœurs des perceptions et réflexion intense sur soi. Un de mes préférés de l’auteur.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
-Le Prestige
-La Machine à explorer l'espace

Posté par Mr K à 18:29 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
samedi 6 juin 2020

"Le Livre jaune" de Michael Roch

lelivrejaune(1)L’histoire : Un pirate s’échoue sur les rivages de Carcosa, la Cité d’Ailleurs. Persuadé d’être mort, il est amené au Roi en jaune, hanté par le souvenir de ses amours. Ce dernier lui propose de revenir à la vie s’il parvient à le débarrasser de sa malédiction.

La critique de Mr K : Attention OLNI ! Cet Objet Livresque Non Identifié détone dans les parutions littéraires françaises et le voyage est pour le moins étrange (c’est un euphémisme). Le Livre jaune de Michael Roch convie donc le lecteur à une exploration bien barrée de l’esprit humain à travers l’histoire de ce pirate échoué sur un mystérieux rivage, qui guidé par un aveugle, va rencontrer le roi jaune, une figure tutélaire mélancolique marquée du sceau d’une malédiction. Ils passent ensemble un marché : si le naufragé réussit à lever le mauvais sort, il retrouvera la vie. Commence alors un voyage hors norme...

Un voyage où finalement chaque lecteur y apportera ce qu’il est. En effet, l’ouvrage s’apparente à un cheminement intérieur d’une rare intensité avec une descente aux enfers vertigineuse, la quête de la rédemption et un dénouement métaphysique. Au niveau de la construction, c’est donc classique, je dirais universel à l’image des contes à haute portée philosophiques que l’on trouve dans toutes les cultures du monde. Livre sur la reconstruction de soi, sur l’introspection nécessaire qui nous mène à nous améliorer ou à nous libérer, on explore tous les aspects de la personnalité de Jacq Crochet (car il s’agit bien de lui) avec un luxe de détails inouïs. Parfois des ouvrages de seulement 150 pages peuvent se révéler bien plus riches que d’énormes volumes qui conjuguent vacuité et lieux communs.

C’est tout le contraire ici où on ne cesse de naviguer à vue. Clairement ce roman divisera forcément ses lecteurs. Je vais redire ce que j’ai pu exprimer pour d’autres lectures de cet acabit : pour pénétrer dans cet ouvrage et surtout l’apprécier à sa juste valeur, il faut absolument adopter une attitude de lâcher prise, accepter de ne pas tout comprendre tout de suite, faire parfois des allers retours entre les chapitres car on fait face à un récit intimiste d’un rare hermétisme. L’auteur se plaît à mélanger fantasmes et éléments réels pour ériger le parcours d’un personnage complexe auquel on s’attache cependant très vite. Il faut trouver son rythme de lecture, se laisser porter par les nombreuses images et références qui composent ce recueil. Si vous y arrivez, vous connaîtrez comme moi une certaine forme de félicité, de celle que l’on éprouve que trop rarement lors de la lecture d’un livre.

Derrière ce parcours initiatique du personnage principal mais aussi les figures récurrentes du guide aveugle ou encore de la femme aimée pour le moins insaisissable, on a de très belles pages sur des composantes essentielles de la vie humaine, à commencer par l’amour qui occupe vraiment une place centrale. Depuis L’Écume des jours de Vian (mon livre préféré que j’amènerai emporter avec moi sur une île déserte) ou plus contemporain La Mécanique du coeur de Mathias Malzieu, je n’avais pas pris une aussi belle claque sur cette thématique abordée de manière fantastique. Passion, rage, ressentiment, tristesse, les sentiments du héros le passent littéralement à la moulinette et le conduisent très loin dans son introspection. Entre ces atermoiements et autres tortures intérieures, l’auteur nous assène des vérités plutôt rudes d’ailleurs sur la condition humaine mais qui conduisent à de profondes réflexions et à une construction générale du livre assez jubilatoire.

Le Livre jaune a donc un côté exceptionnel, rare et précieux. Le contenu passionnant et tortueux est magnifié par une écriture originale et tout bonnement géniale. Très inventive, foisonnante, toujours dans la progressivité du portrait intérieur en mouvement et sans jamais se contempler elle-même (elle reste à tout moment accessible malgré tout), je suis tombé sous le charme. Michael Roch à sa manière renouvelle la langue française et à mes yeux se révèle être un auteur à part dans le paysage littéraire national. Le style est osé, mix improbable entre le récit classique et la poésie en prose (des passages sont vraiment sublimes) et m’a totalement convaincu. Une expérience hors norme qui me marquera pour longtemps.

Posté par Mr K à 16:08 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,