De la presse à nos étagères...
vendredi 14 mai 2021

"Tous les noms qu'ils donnaient à Dieu" d'Anjali Sachdeva

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L’histoire : Mêlant passé, présent et avenir, Anjali Sachdeva signe un premier recueil magnétique et délicieusement inventif qui plonge le lecteur entre effroi et émerveillement. S’y côtoient une femme, au temps de la conquête de l’Ouest, qui attend son mari dans une maison perdue au milieu des Grandes Plaines et finit par trouver refuge dans une grotte secrète ; deux jeunes Nigérianes kidnappées par Boko Haram se découvrant le mystérieux pouvoir d’hypnotiser les hommes ; ou encore un pêcheur embarqué sur un morutier qui tombe éperdument amoureux d’une sirène dont chaque apparition engendre une pêche miraculeuse...

La critique de Mr K : Chronique d’un recueil de nouvelles aujourd’hui avec Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu d’Anjali Sachdova paru dans la belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Neuf récits composent ce volume où l’on traverse les époques et les genres avec une certaine jubilation et un plaisir renouvelé de lecture entre surprise et style séduisant en diable.

Au menu, de la littérature contemporaine mêlée de fantastique et de science-fiction sur certains textes. Ces différences de ton et de genre sont mises au service de destinées humaines décrites avec force subtilité et une profondeur symbolique parfois assez sidérante menant à des réflexions très intéressantes sur notre condition d’humain et les affres de nos existences trop souvent étriquées ou malmenées par le hasard. Très variées dans leur contenu donc, on passe vraiment par des univers et des ambiances bien différentes mais le constat est chaque fois le même, Anjali Sachdeva est une conteuse hors pair qui manie la plume avec maestria, jouant sur les non-dits et le mystère, la poésie et le style brut (voire drôlatique dans la seule nouvelle SF du roman).

Une femme seule qui commence à entendre des voix dans une mystérieuse grotte, l’histoire d’un homme devenu handicapé dont la fille va réussir dans la vie malgré les obstacles, un homme récemment célibataire qui tombe sur une folle furieuse amatrice de randonnée, un écrivain sur lequel se penche un ange pour l’aider à écrire, le destin terrible de deux jeunes nigérianes enlevées par Boko Haram et qui vont pouvoir prendre leur revanche (et quelle revanche !), la rencontre entre un pêcheur et une sirène avec son lot de séduction et d’attraction fatale, l’histoire d’amour juvénile d’une jeune fille prisonnière de son entourage et qui va découvrir la réalité de la vie en s’enfuyant avec son amant, la domination extra-terrestre qui impose aux êtres humains de perdre leurs mains au profit de prothèses métalliques ou encore l’histoire de sept sœurs créées de toute pièce par leurs scientifiques de parents et qui vont s’éteindre les unes après les autres sont autant de destins brisés ou brusqués par une auteure qui se plaît à interroger les rapports humains dans la famille, les rapports amoureux et le rapport à autrui tout simplement. L’acceptation, la soumission se disputent avec la passion, la révolte mais aussi la quête d’un bonheur bien trop souvent inaccessible de par des forces qui nous dépassent et / ou des barrières morales.

L’ensemble est remarquable car en environ 30 pages pour chacune d’entre elles, ces nouvelles donnent à voir des personnages très complexes, nuancés à l’extrême, loin des archétypes qui peuplent parfois les pages de textes peu inspirés. Ici c’est tout le contraire avec des êtres en pleine évolution, souvent décrits à un moment charnière de leur existence, suivant une pente savonneuse et se confrontant à des choix cornéliens et des prises de conscience douloureuses. On explore au scalpel leurs pensées, réactions et motivations intimes dans des sentiments mêlés, contradictoires parfois tant l’auteure souffle le chaud et le froid sur un lecteur captif volontaire de ces histoires qui oscillent entre incongruité / étrangeté et dimension universelle par des questionnements auxquels on est forcément confronté au moins une fois dans sa vie.

Si on est amateur de nouvelles américaines, on ne peut décemment pas passer à coté de ce volume lumineux à sa manière, le premier ouvrage d’une auteure très talentueuse qui a un don certain pour emballer son lecteur et lui offrir un souffle frais au niveau linguistique sans jamais sacrifier à la trame, à la narration et au plaisir de lire. À découvrir et déguster sans modération.


mercredi 12 mai 2021

"Je ne suis pas encore morte" de Lacy M. Johnson

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L’histoire : Un cri de douleur. De révolte et de rage. Un uppercut. Comment décrire l'inconcevable ? Kidnappée, violée et menacée de mort, Lacy M. Johnson nous raconte comment elle a échappé à son bourreau. Qui n'est autre que son ex-compagnon, un homme violent et manipulateur, dont l'emprise, comme un étau, s'est peu à peu refermée sur sa vie.

La critique de Mr K : C’est une lecture à la fois éprouvante et magistrale que je vais vous présenter aujourd’hui avec Je ne suis pas encore morte de Lacy M. Johnson. Ce récit témoignage prend à la gorge par son sujet et sa forme mais pas seulement... C’est aussi un remarquable travail sur soi qui est présenté, une exploration sans fard sur le traumatisme qui dure des années après une expérience terrible qui va changer à jamais l’auteure. C’est bouleversant, révoltant parfois mais aussi très éclairant sur notre nature et le fonctionnement de notre psyché.

Lacy M. Johnson a vécu l’horreur. Son ancien compagnon, un chargé de cours d’espagnol sous l’ascendant duquel elle est restée prisonnière durant un petit bout de temps n’a jamais accepté leur rupture. Profitant d’une occasion, il kidnappe la jeune femme, la séquestre dans un appartement vide dans une pièce insonorisée, la viole et la menace de mort. Elle réussit à s’enfuir et l’homme quitte le territoire américain avant d’avoir pu être arrêté et se réfugie au Vénézuela grâce à sa double nationalité. Ces faits ne représentent même pas un vingtième du livre, l’auteure revient surtout sur sa relation avec cet homme, mais aussi sur sa jeunesse, ses parents, ses conneries d’adolescentes mais aussi sur la période d’après, l’immédiat lendemain, les semaines, mois et années qui suivent avec une psyché brisée qui a des répercussions sur sa vie quotidienne et qui fausse son jugement et sa vie sociale.

Il n’y a pas d’organisation chronologique des faits et réflexions livrées au lecteur. Tout se croise, se chevauche, se complète. La construction est un modèle du genre. D’apparence chaotique, par bribes et évocations variées, l’auteure se livre à nue, sans limite ni tabou avec une finesse, une justesse et une pudeur surprenante. Des passages sont horribles dans ce qu’ils relatent des faits subis mais finalement je retiendrai surtout les effets délétères sur l’esprit de l’auteure, femme sous emprise qui n’arrive pas à se détacher du trauma originel. Son rapport aux hommes, son déficit de confiance en elle, ses réactions parfois démesurées face à certains stimulis (les passages avec ses enfants aux deux-tiers de l'ouvrage sont très révélateurs de son mal-être et effrayants dans leur genre) sont autant de blessures à vifs qu’elle n’arrive pas à colmater, à maîtriser et finalement à guérir. Malgré de nombreuses heures de thérapie, le mal est toujours là et joue bien des tours à une femme au tempérament haut en couleur pourtant.

La jeune fille fêtarde, fort en gueule, rebelle issue d’une famille plutôt plan plan et croyante, la fan de littérature et surtout d’écriture (elle est désormais prof en écriture dans une fac américaine), pleine de vie est aussi décrite à travers des pages drôles et rafraîchissantes. Qu’est-ce qu’on est inconséquent quand on n’a pas 20 ans mais on vit sa vie, on brûle la chandelle par les deux bouts et dans une certaine insouciance. Quand elle rencontre son futur tortionnaire, elle tombe sous son charme et va vivre une relation intense avec lui, très charnelle, exclusive et enrichissante à sa manière (notamment beaucoup de voyages). Mais voila, cette homme (qui ne sera jamais nommé, la procédure est toujours en cours ) se révèle être un pervers narcissique de la pire espèce, qui l’avilit et se révèle toxique. La relation vire au cauchemar et malgré une tentative pour s’en séparer, elle se fera rattraper.

Ce récit intime est un véritable tour de force en soi, récit coup de poing, récit d’une introspection douloureuse, récit d’une reconstruction nécessaire mais semée d’embûches et sans doute pas encore aboutie. On prend claque sur claque dans un style direct, sans concession mais avec beaucoup de lucidité, d’acuité et de poésie à l’occasion de certains passages qui touchent en plein cœur et remuent les tripes. Je ne suis pas encore morte se lit vraiment d’une traite, hypnotisé par une personnalité, une plume hors du commun au service d’une cause qui devrait nous habiter toutes et tous : la cause des femmes. Brillant et vibrant, voila un livre que je n’oublierai pas de sitôt et que je vous invite à découvrir au plus vite.

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lundi 10 mai 2021

"Les Démons de l'asphalte" d'Olivier Quevenne et Yann Cozic

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L’histoire : Nous sommes les derniers chasseurs de monstres. Et la bête est proche.

La critique de Mr K : Petit plaisir coupable aujourd’hui avec cette bande dessinée dégotée à prix modique par ma très chère Nelfe dans un magasin discount du secteur. Les Démons de l’asphalte d’Olivier Quevenne et Yann Cozic est un très bon compromis entre fantastique et action avec un ouvrage divisé en deux parties qui propose un basculement bien malin. À défaut d’être original dans sa thématique et dans sa résolution, voila un ouvrage bien sympathique à lire et dont la charte graphique m’a beaucoup plu.

Sur la route, une famille évangéliste, un couple et leurs deux enfants en camping-car, se fait attaquer sans raison par un groupe de motards. À la nuit tombée, la famille arrive en sécurité dans leur maison reculée dans la forêt. Mais que peut bien vouloir cette horde à ces gens à priori naïfs qui ne feraient pas de mal à une mouche ? Mais les apparences sont trompeuses et il se pourrait bien que derrière elles se cachent des vérités innommables...

Les débuts sont plutôt lents. Les auteurs prennent le temps de poser les protagonistes, à commencer par la famille évangéliste qui va de ville en ville et de porte en porte pour capter les âmes égarées. Tout cela respire la joie de vivre, le Seigneur est avec eux finalement, et l’on enchaîne les cantiques, les repas de famille et leur vie ressemble à un grand road movie peaceful. On se laisse prendre par l’ambiance, par l’identité pépère et paisible qu’ils dégagent.

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Une fois poursuivis, la tension monte d’un cran. Quand ils se réfugient dans leur maison isolée de tout, le siège commence et c’est un déchaînement de violence. Les motards en ont vraiment après eux et l’on se retrouve face à un home-invasion des plus classiques jusqu'à ce qu'une clef du scénario ne soit livrée et bouscule l’ordre établi. Nous ne portons plus le même regard sur les proies et les chasseurs. La nature des personnages révélée et les enjeux clairement exposés, l’ouvrage prend une autre dimension et s’oriente vers une fin bien sentie comme je les aime.

Comme dit plus haut, à part le changement médian, le reste est plutôt classique. Que ce soit dans la caractérisation des personnages, leurs réactions et leurs attitudes, on est dans du brut de décoffrage et dans du déjà lu et vu quand comme moi vous êtes amateurs du genre. Mais c’est rudement bien fait, on ne s’ennuie pas une seconde, ça pétarade dans tous les sens au bout d’un moment et franchement les pages se tournent toutes seules. Une once d’originalité aurait fait basculer l’ouvrage dans le très très recommandable.

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Car au niveau des dessins, j’ai adoré ce parti pris de couleurs plutôt vives, toutes en nuance. Ces cases qui mettent en image remarquablement l’action, les personnages sont croqués dans un style original (qui lorgne à l’occasion vers Mathieu Bablet), donnent un plaisir de lire optimal et vraiment le temps passe vite. C’est d’ailleurs avec un sentiment de trop grande brièveté que l’on termine sa lecture même si comme moi on préfère les one shot aux longues séries qui n’en finissent pas et ne sont là que pour encaisser la monnaie.

Les Démons de l'asphalte est donc un ouvrage très sympathique que je vous invite à découvrir si vous voulez passer un bon moment en compagnie d'une œuvre bien menée et joliment illustrée.

samedi 8 mai 2021

"Du bruit dans la nuit" de Linwood Barclay

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L’histoire : Paul Davis n'est que l'ombre de lui-même : huit mois plus tôt, ce professeur de littérature à l'existence sans relief a vu un assassin transporter des cadavres de femmes dans le coffre de sa voiture. Depuis, Paul subit les assauts d'un violent syndrome de stress post-traumatique. Comment se libérer de cette nuit d'horreur ?

Pour l'aider, son épouse l'encourage à coucher sur le papier les pensées qui le rongent et lui offre, pour ce faire, une vieille machine à écrire. Mais bientôt, aux images cauchemardesques de ses nuits viennent s'ajouter des bruits étranges, le tac tac tac frénétique des touches d'un clavier. Et plus inquiétants encore sont les messages cryptiques, tapés par la machine, que Paul découvre au petit matin.

Somnambulisme ? Machination ? Démence ? A moins que les victimes du tueur ne s'adressent à lui pour réclamer vengeance ? Avec le soutien d'Anna White, sa charmante psychiatre, Paul s'enfonce dans les méandres d'une enquête aux soubresauts meurtriers...

La critique de Mr K : Retour aujourd’hui sur ma lecture de Du bruit dans la nuit de Linwood Barclay, un auteur de thriller canadien que j’aime beaucoup et sait y faire pour maintenir le suspens. Cet ouvrage m’a laissé plutôt circonspect au départ car j’avais l’impression de tout deviner au fil des révélations et puis finalement, l’auteur a réussi à me cueillir en avançant d’ultimes pions que je n’avais pas vu venir. Si ça c’est pas la preuve qu’on a affaire à un bon thriller...

Paul est professeur de littérature dans une université où il dispense sa passion des livres et notamment des œuvres dites "grand public" auxquelles il prête de belles qualités. Un soir alors qu’il rentre chez lui, il aperçoit une voiture devant lui qui fait des embardées et reconnaît le véhicule de son mentor, professeur de sciences dans la même institution. Quelle n’est pas sa surprise quand l’ayant suivi puis approché lorsque ce dernier s’est arrêté sur le bord de la route de découvrir qu’il cherche à se débarrasser de deux cadavres de femmes égorgées ! Le temps de réaliser cela, l’assassin lui assène un terrible coup de pelle le laissant inconscient... Quand il se réveille le lendemain, son collègue a été arrêté, il sera ensuite condamné à une longue peine de prison.

L’action reprend après ce prologue huit mois plus tard. Paul, un homme plutôt discret et pas des plus sûrs de lui au départ est dans une mauvaise passe. Malgré une femme aimante qui a eu très peur pour lui suite à cet "accident" et qui depuis est aux petits soins pour lui, il sombre peu à peu dans la dépression et subit de plein fouet un violent stress post-traumatique avec notamment des cauchemars particulièrement éprouvants où il revit la fameuse scène où Kenneth (le tueur) apparaît régulièrement et le menace dans des flashs d’une horreur totale, fruit d’un inconscient qui travaille et mouline au maximum. Pour l’aider, sa femme lui offre une vieille machine à écrire pour qu’il écrive ses souvenirs et pensées qui lui viennent tout en continuant ses séances avec sa psychiatre. Loin de l’aider, ce don va devenir une vraie malédiction car figurez-vous que la machine tape des messages dans la nuit sans que personne ne soit derrière le clavier ! Paul déjà fragilisé s’enfonce dans l’obsession et la terreur avec des messages semblant venir d’outre-tombe adressés par les victimes non apaisées du tueur. Aïe aïe aïe...

Cette lecture a été très addictive immédiatement comme souvent avec cet auteur. Personnages bien troussés et multiples, ils révèlent leurs complexités petit à petit pour le plus grand plaisir du lecteur. Paul, sa femme, le meilleur pote toujours là en cas de coup dur, la psychiatre à la pratique professionnelle faillible par moment, le père de cette dernière atteint de sénilité, un patient plus qu’indélicat, une ex épouse soupçonneuse sur la santé mentale de Paul et pléthore de personnages secondaires s’entremêlent dans les pages de ce roman à tiroir où l’on soupçonne quasiment tout le monde à tour de rôle. Pour ma part, j’ai deviné assez vite ce qui se cachait derrière la trame principale et je dois avouer que je partais du coup sur une certaine déception. Quand on est un vieux briscard de la lecture, il est souvent difficile d’être surpris et clairement je ne m’attendais pas à la fin qui est venue retourner un certain nombre de certitudes après un événement assez fort intervenant au deux tiers du roman. Peu d’auteurs se permettent ce type de péripétie pour leur personnage principal et rien que pour ça ce thriller psychologique est une réussite car il emprunte alors des sentiers plus mystérieux et les révélations finissent par pleuvoir sans qu’on s’y attende.

À la manière d’un puzzle, les pièces nous sont livrées dans le désordre et même si le fil principal peut paraître faible pour les experts du thriller, le jeu en vaut la chandelle car sans qu’on le sache Linwood Barclay a déjà semé les indices qui vont permettre de densifier le récit et lui faire emprunter une route secrète bienvenue et franchement réussie. Certains personnages très peu esquissés ou abordés au détour d’une phrase ou d’un paragraphe vont s’avérer cruciaux pour la résolution finale, tout s’imbrique parfaitement comme un savant travail de construction entre minutie et liens secrets. C’est brillamment exécuté et c’est le sourire aux lèvres qu’on referme l’ouvrage.

Comme d’habitude avec Linwood Barclay, c’est très bien écrit. À la fois simple et efficace, il ne fait jamais l’économie de la caractérisation de ses personnages qui malgré quelques aspects caricaturaux fascinent et engagent le lecteur vers la voie de l’empathie. Ça se lit tout seul avec un plaisir renouvelé et franchement en tant qu’amateur de suspens je ne suis pas resté sur ma faim. Un beau titre que je vous invite à découvrir si vous êtes amateur du genre et des histoires tortueuses à souhait. Vous ne serez pas déçus !

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Cette nuit-là
- Crains le pire
- Les Voisins d'à côté

mercredi 5 mai 2021

"Indésirable" d'Erwan Larher

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L’histoire : Quand Sam Zabriski s'installe à Saint-Airy, dans la maison dite "du Disparu", le destin de ce village rural au riche passé historique bascule.

Ici, on se méfie un peu des étrangers. Ici, on décatit très bien entre-soi. Ici, on a des certitudes, dont celle que l'humanité se compose d'hommes et de femmes. Or impossible de deviner à quel genre appartient Sam, par ailleurs énigmatique quant à son passé. L'incertitude et l'inconnu dérangent, les passion s'exaltent, les tensions s'aiguisent. Après quelques escarmouches, la guerre est bientôt déclarée. Personne n'en sortira indemne.

La critique de Mr K : Nouvelle très bonne lecture venue du catalogue des éditions Quidam qui ne m’ont jamais déçu jusqu’ici et qui confirment l'essai avec un ouvrage qui détone une fois de plus dans le milieu de l’édition littéraire. Dans Indésirable d’Erwan Larher, on se retrouve dans un récit qui se situe à la confluence de genres bien différents. Chronique sociale féroce sur les conventions établies et l’entre-soi, roman noir avec des éléments de polar et de thriller mais aussi roman engagé à travers sa forme avec des éléments d’écriture neutre pour désigner le personnage principal, ce livre ne peut pas laisser indifférent. Et même si je trouve qu’il manque parfois d’originalité en terme de trame narrative pure, je l’ai lu avec un appétit féroce qui ne s’est jamais démenti et en un temps record tant j’ai été happé par Sam et son parcours au sein de Saint-Airy.

Sam débarque sans crier gare à Saint-Airy, petite commune de 2500 habitants perdue au milieu de nulle part. Iel est tombae sous le charme d’une vieille bâtisse qu’iel a décidé de restaurer, pour la première fois Iel va pouvoir se poser après un passé que l’on devine complexe et tumultueux. Dans ce village, cette apparition choque, bouscule les habitudes et les barrières morales communément admises. L’humanité se divise en deux sexes et tout individu se situant au-delà est plus ou moins considéré comme un monstre. Ces destins mêlés sont suivis ici sur cinq ans et vont mettre en lumière le parcours semé d’embûche de Sam, exposer la bêtise humaine mais aussi sa propension à la solidarité parfois et va explorer le personnage principal avec une finesse et une justesse de tous les instants. L’entreprise était risquée et pourtant la principale réussite de ce roman réside dans la caractérisation et le développement de Sam.

Sam est une personne intersexe, comprendre qu’elle est née avec des caractères sexuels qui ne correspondent pas aux définitions binaires communément admises. Je vous laisse ce lien pour vous renseigner davantage, le site est pédagogique et très bien fait. D’apparence androgyne, Sam perturbe, trouble beaucoup et loin d’être une personne effacée, iel s’affirme dans son projet et commence à se mêler à la population, à tenter une intégration qu’iel n’a jamais vraiment réalisé auparavant. Cet être à part suscite la fascination, la curiosité mais aussi la méfiance voire la haine. Dur d’être différent dans toute société humaine et Sam va en faire cruellement l’expérience. Les barons locaux qui tiennent notamment la mairie ne sont vraiment pas ce que l’on peut appeler des humanistes et des hommes empathiques, obnubilés par l’ordre établi, leurs traditions ancestrales et leurs profits, ils voient d’un mauvais œil Sam arriver dans leur ville avec des velléité de changements, de restauration globale et de créations artistiques. Le choc est immense et peu à peu, au fil des chapitres et du temps qui s’écoule, la situation s’envenime et va mener à un final terrible quoiqu’un peu abrupt à mon goût, Erwan Lahrer règlant les choses un peu trop vite à mon sens.

Comme dit précédent, le gros point fort du roman est la caractérisation de Sam. Être ambigu sur bien des points (autant physique que moral), iel évolue beaucoup durant cet ouvrage. On s’attache à ellui, on est intrigué par sa personnalité. Insaisissable à la fois sensible mais capable d’actions d’éclat, on s’interroge beaucoup sur son passé. Artiste, agent de sécurité (iel a des compétences en combat rapproché impressionnantes), amateur·rice d’art, iel est tout ça à la fois. Par contre, ce côté secret le.la rend aussi assez associable au départ, on imagine que c’est lié à sa nature. Puis, lors des travaux, iel va se rapprocher de Sylvain, un homme touche à tout qui va l’aider à monter son projet. C’est une première fente dans l’armure qu’iel s’est construit et l’on entre dans un roman d’apprentissage, où Sam va s’ouvrir aux autres et à l’amitié (avec Sylvain et bien d’autres personnes du village). Toutes ces choses auxquelles iel n’a pu s’abandonner jusqu’à présent. C’est remarquablement décrit comme un papillon sortant de sa chrysalide, c’est à la fois touchant et universel, on se retrouve dans certains aspects de cette psyché torturée par les épreuves qu’iel a du traverser. Peu à peu Sam se libère, s’épanouit mais gare à la chute, à l’hybris, rien n’est jamais gagné et tout être peut s’égarer en chemin s’il n’y prend pas garde... Ce parcours est brillamment mis en scène par l’auteur.

La trame narrative générale est plus classique. Les opposants sont vraiment détestables à souhait (peut-être un peu trop parfois), les forces contraires vont se déchaîner à leur manière, on reste tout de même dans un roman contemporain et dans un réalisme de tous les instants avec petites intimidations, joutes verbales hautes en couleur, manœuvres électorales et autres joyeusetés de querelles de clochers. Les esprits s’échauffent, les réactions contradictoires se multiplient et l’on est dans une ambiance de saga campagnarde, dans ce village à l’identité en pleine mutation, en pleine querelle des Anciens et des Modernes sous fond de libéralisme économique, de choix sociétaux et d’intérêts particuliers parfois éloignés de l’intérêt général. Bien mené aussi à ce niveau, les surprises sont moindres, on a déjà lu sur le sujet mais c’est fait avec brio, efficacité et l’intérêt ne se dément jamais.

L’intérêt réside aussi beaucoup sur l’écriture. Cette dernière divisera forcément, l’écriture inclusive et /ou neutre a ses détracteurs en premier lieu notre "cher" ministre de l’Éducation Nationale... Personnellement, je me suis adapté à cette écriture désarçonnante de prime abord et c’est un monde qui s’ouvre à soi si on prend le temps de faire l’effort de s’y intéresser. D’ailleurs j’ai tenté avec mes modestes connaissances de la reproduire quand je parle de Sam dans cette chronique, je m’excuse si des erreurs se sont glissées, je suis un authentique amoureux des mots mais je n’ai jamais étudié la langue inclusive et / ou neutre. L’ouvrage en lui-même est très facile à lire, la langue de l’auteur est alerte, très nuancée et d’une puissance évocatrice impressionnante. On est très vite fait prisonnier par Erwan Larher que je découvrais pour l’occasion et que l’on m’a chaudement recommandé sur IG pour d’autres ouvrage. J’ai lu Indésirable quasiment d’une traite entre deux couches à changer et des activités ludiques avec Little K.

C’est donc une bonne claque que ce roman qui a le mérite de mettre en lumière une réalité identitaire peu exposée qui ici est traitée avec profondeur et un respect de tous les instants. Ce récit quasi initiatique est un bonheur qui comblera les fans de l’auteur mais aussi tous les amoureux des belles lettres qui veulent pimenter leur lecture d’originalité formelle et d’ouverture d’esprit.

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lundi 3 mai 2021

"Blackwood" de Michael Farris Smith

BlackwoodL'histoire : 1975. Red Bluff, petite ville du Mississippi, se meurt en silence, étouffée par le kudzu, une plante grimpante qui envahie tout.
Après des années d'absence, Colburn est de retour sur les lieux de son enfance. Mais sa présence semble échauffer les esprits. Lorsque deux enfants disparaissent, la vallée s'embrase...

La critique Nelfesque : Pow pow pow pow pow ! Voici ma réaction en terminant ce roman et en postant à chaud quelques impressions sur les réseaux sociaux. Il fallait absolument que j'en parle immédiatement, c'était une véritable nécessité tant cet ouvrage m'a transportée, sans trop rentrer dans les détails puisqu'il n'était pas encore sorti en librairie. C'est maintenant chose faite depuis le 29/04 et je ne tarde pas à publier cette chronique où je peux cette fois-ci expliciter un peu plus mon ressenti (j'avoue, les onomatopées, ça a ses limites !).

"Blackwood" est un roman où l'ambiance tient une très grande place. Nous sommes ici à Red Bluff, petite ville du Mississippi où il ne se passe pas grand chose depuis des années. La vie a petit à petit quitté les lieux, les habitants sont partis et ceux qui sont restés se sont englués dans un quotidien monotone. A l'image de nombreuses villes isolées, les commerces ont fermé et il flotte dans l'air comme un sentiment de fatalité. On ne se plaint pas mais on a conscience de ne pas vivre avec un grand V. Résigné.

Pendant les années où la ville se vidait de sa vie sociale, son énergie vitale, une plante a commencé à prendre de plus en plus d'ampleur, dans l'indifférence générale tout d'abord puis avec une pointe d'amusement et de fascination pour finir dans un fatalisme écrasant. Parce que la vie c'est comme ça et qu'un jour pousse l'autre, le kudzu s'est insidieusement glissée dans les rues, dans les jardins, dans les maisons jusqu'à recouvrir des propriétés entières et prendre peu à peu la place des hommes.

Cette plante est un véritable personnage à part entière, énigmatique, inquiétante et menaçante. Elle se propage, s'engouffre partout, y compris dans les cœurs. Elle change les hommes, se nourrit de leur tristesse, de leur noirceur. À moins que ça ne soit l'inverse... Véritable roman noir où homme et nature ne font plus qu'un dans un monde embourbé dans la misère et le passé, "Blackwood" prend le lecteur aux tripes !

Tout commence avec l'arrivée en ville d'une famille de marginaux, vivant dans leur vieille Cadillac défoncée et errant pour subvenir à leurs besoins. Étranges et étrangers, ils sont à la fois suspects et invisibles aux yeux des habitants. Seul le shérif Myer se soucie de qui ils sont et tente de les aider, lui l'homme qui était sur les lieux lorsque le père du jeune Colburn a été détaché du bout de la corde à laquelle il s'est pendu dans sa grange il y a 20 ans. Hasard du calendrier ou coïncidence du destin, ce même Colburn revient également en ville pour ouvrir son atelier d'art dans une boutique vacante que la mairie de Red Bluff met à disposition gratuitement pour redynamiser le centre-ville. Sans vouloir remuer le passé, le fuyant même, il continue simplement sa route en profitant des opportunités qui lui sont données. Mais le Colburn d'aujourd'hui n'est plus celui d'hier et certains font mine de l'ignorer...

C'est autour de ces personnages que tourne "Blackwood", l'auteur disséquant leur vie, leur passé et nous menant sur les pas de leur destin. Qu'ont-ils décidé vraiment ? Quelle force les mène là où ils vont ? Dans quel but ? Le mystère est omniprésent jusqu'à la fin du roman et un vent métaphorique, mystique et fantastique, flotte sur ces pages. Brillant !

Michael Farris Smith réussit ici le coup de maître de nous tendre un piège que nous ne voyons pas venir. Comme cette plante qu'il dépeint, il prend son lecteur progressivement dans ses filets, jusqu'à ce que nous ressentions littéralement ce sentiment d'enfermement. Cette plante, cette ambiance, envahit non seulement Red Bluff et ses habitants mais elle sort également du roman pour nous accaparer tout entier. Impossible de relâcher ces pages, nous sommes fascinés et piégés. Un excellent auteur qui montre là encore toute l'étendue de son talent avec un roman passionnant.

Également lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Nulle part sur la terre"
- "Le Pays des oubliés" (un très beau roman (dont je devrais vous parler aussi plus longuement !) qui met en lumière les oubliés, ceux qui n'ont pas eu de chance dans leur vie, n'ont pas su la saisir et tente de garder la tête hors de l'eau malgré tout. Des trajectoires dures, des destins brisés. En bref, c'est noir, ça sent la sueur et les larmes mais c'est aussi lumineux.)

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jeudi 29 avril 2021

"Enrage contre la mort de la lumière" de Futhi Ntshingila

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L’histoire : La vie n’a pas toujours été aussi rude pour Mvelo, quatorze ans, et sa mère Zola, qui vivent dans les bidonvilles de la périphérie de Mkhumbane, en Afrique du Sud. Autrefois, auprès de Sipho, l’amant de Zola, un avocat aisé, elles connaissaient de bons moments. Autrefois, Zola était championne de course à pied dans son école et promise à un bel avenir.

Jusqu’au jour où elle est tombée enceinte et où son père l’a reniée, l’exilant chez sa tante qui tient le bar clandestin dans lequel sa fille Mvelo a grandi... Lorsque Zola, la "malade en trois lettres", succombe au VIH, Mvelo, enceinte du pasteur qui l’a violée, part en quête de ses origines.

Armée de sa résilience et d’un féroce instinct de survie, la jeune fille va devoir affronter un monde ravagé par l’apartheid qui laisse bien peu de chances à son genre et à sa condition.

La critique de Mr K : Je vais vous présenter aujourd’hui un livre particulièrement réussi, de ceux qui vous mettent une bonne claque derrière les oreilles et œuvrent pour la prise de conscience de tout un chacun face à une réalité trop souvent édulcorée ou occultée par les médias mais aussi chacun d’entre nous. Dans Enrage contre la mort de la lumière, l’auteure sud-africaine Futhi Ntshingila, journaliste de profession, nous propose une plongée sans concession dans son pays entre Apartheid, violence endémique, patriarcat étouffant et propagation dramatique du VIH à travers le destin de plusieurs femmes de la même famille. L’ensemble est brillant et bouleversant.

Mvelo et sa maman Zola vivent dans un bidonville. Cette dernière est atteinte du VIH et se sait condamnée. La vie est rude pour ces deux femmes qui auparavant ont connu des moments de bonheur. Comment en est-on arrivé à cette situation ? Par de nombreux flashback, nous revenons sur le destin brisé de la maman qui par amour, va tomber enceinte et se voir reniée par son père. On ne plaisante pas avec la vertu des filles. Avec l’aide d’une tante haute en couleur, elle va élever comme elle peut sa gamine, vivre d’expédients puis croiser l’amour. Du moins le pense-t-elle... L’auteure ne se contente pas de s’intéresser à Zola et Mvelo, les personnages secondaires qu’elles croisent sont eux aussi décortiqués, leurs ascendants aussi, permettant de mettre le doigt sur les dysfonctionnements familiaux et sociétaux. Véritable saga au cœur des déshérités, nombreuses sont les révélations et péripéties livrées au lecteur littéralement prisonnier de ces pages.

Ce roman est un véritable plaidoyer pour la cause des femmes, pour l’amélioration de leurs conditions de vie mais aussi de leur reconnaissance. À travers trois générations, on passe en revue une réalité difficile avec notamment en filigrane, le patriarcat qui écrase et aliène les femmes dans leur esprit et leur corps. Les tabous sont nombreux, centrés autour des organes génitaux qui ne leur appartiennent pas (les passages sur les tests de virginité sont effrayants) sous couvert d’interdits religieux et d’omnipotence des mâles et notamment de la figure du père. Plusieurs des héroïnes vont voir leur vie totalement chamboulée (pour ne pas dire gâchée) par le caractère inique des règles non écrites et qui statuent sur les femmes bien malgré elles. C’est donc un livre féministe, militant mais jamais dans l’outrance ou la caricature, versant dans l’humanisme et la nécessité de dialoguer, de se comprendre. Ainsi, certains hommes trouvent grâce aux yeux de l’auteure qui ne les met pas tous dans le même sac (comme ça peut être malheureusement le cas avec certains membres des "nouvelles féministes") et cela rajoute une note d’espoir bienvenue dans un livre bien sombre.

Ah ça, je peux vous dire qu’on souffre avec les personnages de cet ouvrage. Très bien décrits dans leur quotidien et leurs réflexions / aspirations, on prend fait et cause pour eux très vite, portés que nous sommes par un récit vif et détaillé. C’est une très bonne piqûre de rappel sur la vie menée par de nombreux êtres humains sur la planète où la préoccupation première est de manger à sa faim, d’avoir un toit sur la tête et de chercher en même temps le bonheur. Des passages sont vraiment rudes, renversent l’estomac mais on est dans la réalité la plus crûe, la plus réaliste qui est ici exposée avec une certaine pudeur dans une langue simple et nuancée à la fois. Femmes violentées, violées, exploitées mais aussi femmes aimantes, pour certaines ambitieuses ou en quête de leurs origines se côtoient, se rencontrent et s’opposent parfois. De ce chaos jaillit de nouvelles énergies, de nouveaux espoirs représentés par les enfants et leurs capacités réelles ou supposées. Comme un cycle éternel, la vie reprend ses droits mais le règne des lois humaines ou pseudo divines aussi.

En parallèle, au détour de certaines scènes, nous avons le droit en filigrane à un portrait au vitriol de la société sud-africaine avec notamment des références à l’Apartheid, régime dictatorial où blancs et noirs ont été séparés durant des décennies (premières lois raciales datant de 1927, avant l’accession d’Hitler au pouvoir). Il est aussi question de corruption, de privatisation de l’école et au final de quartiers entiers laissés à l’abandon où seule la loi du plus fort prévaut. Toutes ces tableaux sont saisissants et ajoutent à la qualité d’un ouvrage pamphlet, qui incite à la révolte et à l’action tout en appuyant sur l’humanité de ses personnages pour contrebalancer un bilan des plus effrayant.

Enrage contre la mort de la lumière se lit très facilement malgré un sujet difficile, je l’ai fini en une traite, totalement possédé et emporté par une écrivaine à la langue efficace et poétique à la fois. On prend un plaisir immense à suivre cette famille que rien ne semble épargner mais qui tente de rester debout malgré tout. Un grand et gros coup de cœur pour un livre à découvrir absolument.

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mardi 27 avril 2021

"Le Placard" de Kim Un-Su

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L’histoire : Un trentenaire, après des années de formation et de tentatives, trouve enfin un emploi auprès d'un laboratoire public. L'unique tâche qui lui est confiée étant de vérifier le matériel livré chaque matin...

Ses journées se passent ainsi, entre l'ennui et la contemplation du vide. Il s’aperçoit vite qu’il n’est pas le seul à ne rien faire : ses collègues, ses supérieurs, passent leur temps à bricoler des maquettes de navires dissimulées sous le bureau, à feuilleter des encyclopédies...

Pour tromper l’ennui, il déambule dans le bâtiment et découvre le placard n°13. Là, il trouve des dossiers stupéfiants sur des "symptomatiques" : un homme au doigt duquel pousse un ginkgo, un autre qui veut devenir chat, des sauteurs du temps, des narcoleptiques insensés, des mosaïqueurs de mémoires, des extraterrestres exilés sur Terre, etc. : un catalogue de l'inimaginable réalisé. Surpris par Dr Kwon, maître du placard, il se voit contraint de devenir son assistant pour suivre ces dossiers et répondre aux appels des symptomatiques.

La critique de Mr K : Direction la Corée du Sud aujourd’hui avec un ouvrage inclassable se situant aux lisières de plusieurs genres. Le Placard de Kim Un-Su (auteur hautement remarqué à raison par son excellent Sang chaud) est entre le roman noir et le fantastique, chose qui détone dans le catalogue de la maison d’édition Matin Calme qui nous a habitué jusqu’ici plutôt aux genres thriller et polar. La qualité littéraire reste la même avec ici un récit à tiroir redoutable d’efficacité et des personnages tous plus barrés les uns que les autres. Il ne m’a pas fallu longtemps pour lire cet ouvrage à la fois frais et diablement addictif malgré une orientation sombre et sans réelle issue.

Le héros-narrateur s’apparente à un individu lambda, rien ne le fait vraiment sortir du lot. Physiquement passe-partout, solitaire à qui l’on ne reconnaît pas de réelle relation sociale (qu’elle soit amoureuse, amicale ou même familiale), il vit en vase clôt, sans se presser, contemplant avec langueur sa vie depuis la fin de ses études. Clairement, il ne brille pas par son ambition et son dynamisme, élément surprenant dans un pays comme la Corée du Sud qui prône le dépassement de soi, la notion de productivité et la connectivité. Son quotidien morne le mène nul part mais ça n’a pas l’air de le déranger.

Et puis, le destin comme souvent va se jouer de lui. Il décroche un travail dans un laboratoire dont les recherches lui échappent au départ. Il se retrouve dans un bureau avec quasiment rien à faire si ce n’est réceptionner des colis et apposer sa signature pour vérifier leur contenu. Interloqué par cet état de fait (être payé correctement en ne faisant rien), au bout de quelques mois, il se rend compte que finalement personne ne fait rien dans l’immeuble, qu’il n’est pas le seul dans ce cas là et quelque soit le service concerné. En voulant faire passer le temps, il ouvre un placard à combinaison qui lui faisait de l’œil depuis trop longtemps et met à jour des dossiers de patients pour le moins surprenants. Un mystérieux Dr Kwon officiant dans l’entreprise reçoit des personnes souffrant de troubles et maladies très particulières qui auraient piqué au vif Fox Mulder des affaires non classées ! Très vite démasqué par le fameux médecin, le narrateur se retrouve embauché par lui pour faire le ménage, s’occuper de la paperasse et même recevoir ou appeler certains cas. Le voila devenu assistant sans vraiment le vouloir... Mais attention, plus de responsabilités peuvent parfois vous mener à votre perte...

Le roman est divisé en trois parties qui ne sont pas forcément chronologiques. Ainsi, on débute avec quelques cas venus au laboratoire. On croise nombre de personnalités étranges dans cet ouvrage avec notamment un homme qui voit un arbre lui pousser au bout d’un doigt, d’autres font des bonds dans le temps, certains dorment des semaines entières, et quelques spécimens dans le monde se nourrissent de verre ou de pétrole... Vous l’avez compris, c’est complètement délirant et l’on tombe littéralement de Charybde et Scylla en lisant cet ouvrage. Les chapitres s’enchaînent avec un plaisir certain mais le lien est tout d’abord ténu... Vers quoi nous dirige l’auteur en accumulant les cas pathologiques et / ou psychologique ? Puis certains personnages reviennent dont une femme travaillant au même endroit que le héros, le Dr Kwon se fait plus présent et puis viennent dans l’intrigue des hommes en noir redoutables qui voudraient bien mettre la main sur les dits dossiers et certaines caractéristiques de patients. On passe alors du récit de découverte sidérante à une trame bien noire mettant en avant des enjeux secrets et des velléités de pouvoir qui ne s’embarrassent pas de considérations morales. Le dernier acte est tranchant à plus d’un titre et verra la vie du héros changer considérablement.

En plus de cette dimension marrante, désarçonnante, ce roman (qui est le premier de l’auteur dans sa bibliographie) est une critique à peine voilée de la Corée du Sud. Quand on lit les éléments biographiques concernant Kim Un-Su, il est dit qu’il s’est retiré de la vie trépidante des grandes villes pour s’isoler. Ce livre met le doigt sur ses préoccupations et sonne, à travers le personnage principal, ses préoccupations mais aussi celles des autres protagonistes, une charge sans faux semblants sur l’individualisme forcené, la course à la performance, les apparences et les jeux de pouvoir et de domination. C’est brillamment fait car à la fois insidieux et puissant. Le fantastique et le roman noir mêlés donnent une puissance incroyable à ce pamphlet qui n’en est pas vraiment un mais profite des circonvolutions de la narration pour lâcher les chevaux. C’est tout bonnement jubilatoire !

Et puis l’écriture de l’auteur est une petite merveille. Comme dans son précédent roman, il y a un art de la caractérisation, un amour pour les personnages qui confine au génie et donne à l’ensemble une certaine volupté, une profondeur confondante qui nous capture et ne nous relâche jamais pendant toute la lecture. Un excellent roman qui ne ressemble à rien d'autre, un OLNI. Entre fantastique, roman noir avec ses personnages complètement branques et une mélancolie diffuse qui nous renvoie à nos errances d'homme soi-disant moderne, on prend une belle claque avec une conclusion sans appel. Courez-y, si vous êtes amateurs !

jeudi 22 avril 2021

"Blankets" de Craig Thompson

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L’histoire : Craig est né dans une famille modeste. Il vit avec ses parents et son petit frère dans une petite ferme au fin fond du Wisconsin, et reçoit une éducation stricte et très religieuse, car sa famille est baptiste et très pratiquante. C'est un enfant sensible, qui n'est pas armé pour les brimades subies à l'école, l'autorité rugueuse de son père et la culpabilité entretenue par l'omniprésence de la religion au foyer. Il se réfugie dans le dessin, activité dérisoire pour ses éducateurs qui préfèreraient le voir penser à un avenir religieux. Mais lors d'une classe de neige paroissiale, la rencontre de son premier amour Raina, jeune fille à l'histoire tout aussi chargée, va marquer sa vie.

La critique de Mr K : Superbe lecture qui touche au sublime aujourd’hui avec ce roman graphique autobiographique de haute volée. Blankets de Craig Thompson est un ouvrage d’une grande finesse qui présente merveilleusement le parcours d’un adolescent dans sa découverte du sens de la vie, sa confrontation avec le milieu dans lequel il a grandi et la marche à franchir pour passer à l’âge adulte. Très beau esthétiquement, dynamique dans sa narration, voila un ouvrage magnétique de plus de 580 pages qui vous happe et ne vous relâche jamais.

Craig est un adolescent et en tant que tel, il a l’âge des questions, de la construction de sa personnalité et de l’affirmation de soi. Élevé de manière traditionnelle, il vit dans les pas du Christ et fréquente des établissements et camps chrétiens. Passionné de dessin, plutôt introverti, il a peu d’amis voire pas du tout. Régulièrement sujet aux moqueries pour son physique filiforme, ses cheveux longs et sa sensibilité, il se replie dans la foi et le dessin. Il ne remet jamais rien en question, passe beaucoup de temps avec son jeune frère avec qui il partage un lit et mène sa barque comme il peut. Pour le reste il s’en remet à Dieu.

C’est à la faveur d’un camp de vacances chrétien à la période de Noël qu’il va faire une rencontre qui va bouleverser son existence. Elle s’appelle Raina, elle est la plus belle femme qu’il ait pu contempler jusqu’ici et il en tombe éperdument amoureux. Marginaux parmi l’attroupement de mômes décérébrés et inconséquents, ils discutent de tout et de rien, se regroupent avec d’autres jeunes mis au ban car différents (par leur look, leur manière de penser). Entre Craig et Raina, c’est comme une évidence, tout coule de source, l’entente est parfaite, ils se plaisent et se reconnaissent. Mais tout à une fin, ils entament alors une correspondance puis vont se revoir. Mais un premier amour n’est pas fait pour durer et la vie emprunte bien souvent des chemins tortueux...

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Quel beau portrait de la jeunesse, de ses espoirs, ses doutes, ses illusions aussi... Je dois vous confier que je me suis pas mal retrouvé en Craig avec notamment sa sensibilité exacerbée lors de ses premiers émois amoureux. Il reste focalisé sur la belle Raina, sa manière de parler, de bouger, la chaleur qu’elle dégage. Autant de détails qui prennent une grande importance et auxquels on repense quand on revient seul à la maison et que l’être chéri vous manque. L’essence de cette fascination est remarquablement captée et retranscrite ici. Cette relation unique l’est vraiment et l’on se prend à croire qu’elle va s’enraciner, se fortifier avec le temps dans une fusion complète enrichissante. Ces aspirations, ressentis et moments d’euphorie séduisent et emportent le lecteur vers des territoires lointains, des souvenirs jusque là enfouis et qui ressurgissent à la faveur de cette très belle lecture.

Blankets est aussi un beau portrait familial et un beau portrait de communautés américaines des années 80. Avec tout d’abord l’omniprésence du Christ, de la religion et de la foi. Dans cet état reculé, au milieu d’un hiver qui semble ne jamais finir, chacun vit sa foi à sa manière. Pour Craig, le doute commence à s’insinuer mais il n’ose pas l’exposer à ses proches et dans les institutions chrétiennes, c’est le genre de luxe qu’on ne peut pas se payer. La tension se crée et tout en finesse, on s’interroge sur les mystères de la foi, de la nature de la croyance et des moyens mis en œuvre pour la propager et conserver les brebis dans le cénacle. Il est donc aussi question d’évangélisation, de valeurs à partager mais qui parfois écrasent aussi et marginalisent certains.

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J’ai beaucoup aimé aussi les flashback du narrateur sur ses jeunes années avec son frère notamment et les coups pendables qu’ils ont pu se faire. La bataille de pipi est à hurler de rire, les sales blagues et autres peurs enfantines distillées ici et là font sourire et parfois aussi frémir quand le paternel vient sévir après un délire de trop. L’éducation est rude, fondamentaliste par certains aspects mais il y a de l’amour tout de même et l’auteur décrit à merveille cette alchimie unique et complexe entre moments de joies mais aussi réticences et incompréhensions. C’est la vraie vie qui nous est décrite ici, on ne tombe jamais dans la facilité, les tabous tombent ainsi que les icônes au sens propre comme au sens figuré.

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C’est avec un grand plaisir et un intérêt constant que l’on suit Craig dans son apprentissage de la maturité et sa révélation à lui-même. Le tout est magnifiquement mis en image avec des dessins à la fois beaux, précis et emprunts parfois de poésie. Le jeune homme a bien eu raison de persévérer dans cette voie, de ne pas être rentré dans les Ordres comme cela avait été plus ou moins planifié par ces éducateurs du clergé car cet ouvrage est de tout premier ordre et l’on peut définitivement le qualifier de classique tant il se révèle épatant et profond. Une sacrée découverte que je dois une fois de plus à l’ami Franck et que je vous invite à faire au plus vite à votre tour.

mardi 20 avril 2021

"Offshore" de Céline Servais-Picord

offshorecspL’histoire : Un homme sonde les réserves de pétrole des fonds sous-marins et meurt sous les balles de pirates au large du Nigeria. Aude qui l’a aimé poursuit sa trace en empruntant des chemins de traverse : elle trouve un écho de sa voix dans les sagas islandaises du Moyen-Âge, dont il était un lecteur compulsif ; elle le suit en Afrique, et guidée par le guérisseur qu’il fréquentait, elle l’aperçoit dans des visions nocturnes. Elle entraîne le lecteur dans ce voyage initiatique peuplé de souvenirs et de mythes, où les lieux et les époques se répondent.

La critique de Mr K : Très belle lecture à nouveau avec ce titre de la très bonne maison d’édition Nouvel Attila qui décidément à l’art de proposer des titres aussi surprenants qu’addictifs. Dans Offshore de Céline Servais-Picord, l’auteure nous propose de suivre le travail de deuil d’une jeune femme qui a du mal à se remettre de la disparition de son fiancé. Entre flashback et initiation à des cérémonies divinatoires, on navigue constamment entre monde cartésien et monde spirituel avec un bonheur de lecture qui ne s’éteint jamais.

Ralph est mort lors d’une opération de sondage de pétrole dans le golfe de Guinée. Son expédition a été prise pour cible par des pirates en quête de richesse et de gloire. Dès le premier chapitre le ton est donc donné et l’on suit par la suite différentes voix qui vont nous parler de Ralph mais pas seulement. Il est question d’amour, de passion professionnelle et aussi de l’Afrique avec ses richesses pillées par les occidentaux et ses traditions pluriséculaires entre divination et magie. On passe d’un thème à l’autre voire on les mélange via des points de vue bien différents : celui de la femme éplorée qui veut comprendre et se remémore, celui du guérisseur qui s’adresse directement à elle ou à Ralph lors de la première visite de ce dernier.

Cette narration différenciée fonctionne pleinement et capte d’entrée le lecteur. Cela désarçonne au départ mais distille en même temps une graine de curiosité qui ne se dément jamais. Des univers très différents s’entrechoquent entre la realpolitik économique et la recherche de profit à tout prix et des pays en voie de développement qui ne voient jamais le bout de leurs efforts. En cela, le personnage de Ralph ne m’a guère plu. Seulement motivé par ses fonctions et sa passion pour le repérage d’or noir, il m’a semblé peu humain, très égocentrique et non concerné par la misère qu’il peut côtoyer. Il n’est pas détestable pour autant car il a une solitude chevillée au corps de par son caractère mais il est bien le fruit de notre époque où chacun gesticule dans son coin et pour certains se fichent de leur prochain. D’ailleurs cette ambivalence se retrouve dans sa relation avec l’héroïne qui se fait quelque peu malmener par Ralph qui semble uniquement investi dans ses missions professionnelles.

Le parcours d’Aude est très intéressant à cet égard. Elle passe par de nombreux états entre tristesse, mélancolie mais aussi vers la fin révélation et prise de conscience. On se rappelle avec elle de la rencontre impromptue avec Ralph, d’une évidence qui saute aux yeux mais qui va s’émousser un peu avec le temps. On sourit, on hume l’air avec elle, on savoure une main serrée, une balade au bord de la Manche, un repas ou même simplement un regard. Puis vient ensuite le temps de l’initiation quand elle prend rendez-vous avec le guérisseur que son homme avait rencontré et qui va lui apprendre à regarder en elle pour mieux se découvrir et appréhender ses peines et chagrins. Ces pages mystiques sont d’une beauté et d’une sagesse limpide, sans fioritures et sans effets de manche. On grandit en même temps que l’héroïne et on aperçoit son existence par un autre bout de la lorgnette. Je dois avouer que j’ai été assez bluffé sur l’aspect récit d’apprentissage.

On voyage aussi beaucoup notamment lorsqu’elle retourne en Islande sur les traces d’un trek effectué par le disparu bien auparavant, moi qui aime beaucoup ce pays et adorerais y aller, j’ai été comblé. Et puis, il y a surtout l’immersion à Lagos, capitale folle du Nigéria avec une marée humaine constante, un danger omniprésent grandissant sur les germes de la pauvreté et de la corruption. Sans clichés, toujours avec le même souci de simplicité mais aussi d’universalité, on se laisse porter par ses lignes qui ensorcellent le lecteur et l’emporte vers un ailleurs pas si lointain.

Par le biais de chapitres courts, mêlant différents types de langues faisant référence parfois aux sagas islandaises dont Ralph était amateur (de très très beaux passages versifiés émaillent le texte ici et là), d’autre fois au langage oral propre aux pratiques spirituelles évoquées dans le livre, langue aussi plus réaliste et pragmatique quand il s’agit d’évoquer le drame vécu par les habitants du delta du Niger (le pillage de leurs ressources et la pollution endémique qui en découle), on se réjouit et on vit pleinement l’histoire. Au final, on se dit qu’on a lu là un livre différent, prenant et source de réflexion sur soi. Offshore est une bien belle expérience que je vous encourage à tenter à votre tour au plus vite.