De la presse à nos étagères...
lundi 18 mars 2019

"Oyana" d'Éric Plamondon

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L'histoire : S’il est difficile de vivre, il est bien plus malaisé d’expliquer sa vie.
Elle a fait de son existence une digue pour retenir le passé. Jusqu’à la rupture. Elle est née au pays Basque et a vieilli à Montréal. Un soir de mai 2018, le hasard la ramène brutalement en arrière. Sans savoir encore jusqu’où les mots la mèneront, elle écrit à l’homme de sa vie pour tenter de s’expliquer et qu’il puisse comprendre. Il y a des choix qui changent des vies. Certains, plus définitivement que d’autres. Elle n’a que deux certitudes : elle s’appelle Oyana et l’ETA n’existe plus.

La critique de Mr K : C'est avec un grand plaisir que je vous présente aujourd'hui Oyana d'Éric Plamondon. Ce dernier m'avait littéralement scotché avec son précédent ouvrage, Taqawan, qui à travers une langue limpide mêlait habilement récit intimiste et œuvre à portée universelle. Il me tardait donc de retrouver cet auteur qui m'avait tellement bousculé ! C'est désormais chose faite avec ce roman qui livre un magnifique portrait de femme et une belle ouverture sur le peuple basque et ses luttes.

Oyana a décidé de partir de chez elle à Montréal pour revenir à ses racines basques. À travers une série de lettres qu'elle adresse à son compagnon, elle revient sur les épisodes marquants de sa jeune existence avec des flashback nombreux et parfois très douloureux... Car Oyana a du fuir son pays pour se réfugier en Amérique, d'abord au Mexique puis au Canada. Mêlée à une affaire mettant en cause l'ETA, elle a coupé définitivement avec son passé pour se construire une nouvelle vie. Mais on a beau retenir comme on peut les souvenirs, ils finissent toujours par ressurgir. Remords et regrets se mêlent pour finalement ne plus trop vous laisser de choix...

Le personnage d'Oyana est passionnant à suivre. Au fil des courts chapitres qui composent le livre, on apprend à la connaître, la jeune femme se livrant pour la première fois très intimement à Xavier, le médecin anesthésiste qu'elle a rencontré au cours de la première partie de son exil au Mexique. Elle égraine ainsi ses souvenirs d'enfance face à la mer et le monde de la pêche, la découverte d'un cachalot agonisant sur la plage, les copains, les premiers amours et finalement une rencontre qui va faire basculer sa vie. Le pays basque est alors une région quasiment en guerre avec les Etats français et espagnols et l'ETA poursuit une lutte armée au nom de l'indépendance. Par insouciance et surtout une grande naïveté, Oyana se retrouve au coeur d'un attentat qui fera des victimes... Elle bascule alors de l'autre côté, rongée par le remord et risquant d'être attrapée, elle part. En écrivant ces souvenirs et bien d'autres, Oyana finalement se confesse, relâche la pression qui s'exerce en elle depuis trop longtemps. Elle a décidé de repartir en Euskadi quitte à tout abandonner derrière elle, y compris l'homme de sa vie avec qui elle vit une belle relation depuis longtemps. Personnage complexe, très attachant, Oyana vous charmera irrémédiablement et sa trajectoire personnelle vous marquera sans nul doute.

L'auteur alterne ces parties très intimistes avec des chapitres souvent plus courts tirés de différentes sources comme d'ailleurs il l'avait déjà fait avec son précédent ouvrage. Textes officiels du groupe séparatiste, de l’État espagnol, coupures de journaux, passages plus historiques expliquant les origines du Pays Basque et l'évolution de son statut, nature de la cause défendue... autant de petits passages loin d'être rébarbatifs et qui nourrissent le récit principal en donnant une épaisseur au personnage principal. Mais pas seulement, cela donne à voir réellement le contexte de cette lutte sanguinaire qui opposa tour à tour nationalistes franquistes et républicains espagnols puis l'ETA avec les États espagnols et français. L'auteur sans tomber dans la complaisance révèle les rouages et logiques cachées bien trop souvent par les autorités, préférant comme de coutume dresser un portrait caricatural de leurs opposants. Beaucoup de nuance donc dans ce livre qui renvoie dos à dos la violence terroriste et la violence d’État qui fit elle aussi de nombreuses victimes. Une mélancolie vient s'ajouter là-dessus avec le sentiment diffus du personnage principal que des pans entiers de l'identité basque sont presque voués à disparaître avec notamment lors de son retour dans le sud-ouest le choc de voir les changements opérés dans les lieux de son enfance.

Oyana se lit d'une traite et l'on retrouve toutes les qualités d'Éric Plamondon pour proposer une œuvre engagée, profondément humaniste et très émouvante. On a le cœur au bord des lèvres tout au long de cette lecture qui se révèle tout aussi plaisante qu'instructive, bouleversante parfois avec un personnage central magnifique que l'écriture simple (mais pas simpliste) vient sublimer. C'est beau, c'est puissant et ça emporte l'adhésion totale du lecteur. Un petit bijou que je vous invite à découvrir au plus vite !

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samedi 16 mars 2019

"L'Œuf de dragon" de George R. R. Martin

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L'histoire : Quatre-vingt-dix ans avant les péripéties du "Trône de Fer", Aegon, de la lignée royale, surnommé l'Œuf, court les routes incognito comme écuyer d'un chevalier errant, Dunk. Au hasard des chemins, le duo se voit convié par le fringant Jehan le Ménétrier à participer à un tournoi richement doté qui sera le clou des noces de lord Beurpuits. Au champion ira le grand prix, un inestimable œuf de dragon. Mais il apparaît bientôt que les noces et le tournoi sont un nid d'intrigues et d'ambitions, petites et grandes, et qu'une prophétie annonce de grands événements.

La critique de Mr K : Ferveur et ressentiment m'habitent quand il s'agit d'aborder le cas de George R. R. Martin. Admiration tout d'abord face au talent déployé dans sa saga du Trône de fer que je trouve brillante et menée de main de maître. Colère face au retard qu'il a accumulé pour conclure le cycle dans sa version littéraire, n'étant que moyennement conquis par la série qui s'en est inspiré et qui même s'il elle s'avère spectaculaire, gâte certains personnages et évolue vers une fin plus que prévisible. Pour me faire patienter et avec un grand coup de pot, je suis tombé à Emmaüs sur L'Œuf de dragon, une sorte de préquelle se déroulant toujours à Westeros mais sur une échelle bien plus petite (en terme de localisation géographique et de nombre de pages). Au final, ce fut une lecture très rapide, plaisante et qui m'a permis d'émousser quelque peu mon impatience...

Se déroulant quasiment un siècle avant les événements narrés dans la saga du Trône de fer, ce court récit de 181 pages nous propose de suivre le chevalier errant Duncan et son jeune écuyer à la très noble ascendance. Voyageant de régions en régions, ils vont croiser une troupe lors d'un passage en forêt et se retrouver malgré eux mêlés à un mariage qui sous ses dehors de félicité cache de lourds secrets. Ripailles, joutes et plaisanteries douteuses sont au rendez-vous ainsi que tractations secrètes et complots ourdis pour prendre le pouvoir. Rajoutez là dessus un œuf de dragon très convoité et pas de doute, vous y êtes ! C'est bien du George R. R. Martin !

L'addiction ne met vraiment pas longtemps à faire son apparition, en quelques pages seulement, on se prend immédiatement d'affection pour ce chevalier bourru et son jeune assistant de 11 ans. Leurs rapports prêtent à sourire et à l'admiration, entre un chevalier revenu de tout qui gagne maigrement sa subsistance et en impose avec son physique hors norme (c'est un géant) et le jeune Aegon qui découvre la vie d'aventurier en explorant peu à peu ses capacités et qualités. On passe un bon moment entre réparties bien senties, échanges initiatiques et moments de tensions mémorables. Ces deux là s'apprécient, se jaugent, se prennent la tête mais une douceur et une lueur de tendresse éclairent cette relation unique.

On retrouve tout autour de ce duo, la force des récits fantasy du maître. Un monde dangereux où la rapacité se dispute à la férocité des rapports humains. Il ne fait pas bon être noble et humble dans un univers gouverné par la peur, la force et des alliances toujours mouvantes. On croise en la matière de sacrés personnages qui même s'ils n'égalent pas les principaux protagonistes de la saga originelle, tiennent la dragée haute en terme de vilenie et de perfidie. Et puis, il y a cette alternance constante du regard posé par les personnages principaux sur leur environnement immédiat avec des descriptions prenantes et des scènes d'action rudement menées avec notamment une journée de joute aussi tendue que saisissante de réalisme. On se prend vraiment au jeu et l'on retrouve des sensations depuis longtemps éprouvées lorsque je découvrais le Trône de fer.

Bien que concis, le récit est bien mené, le suspens est relativement présent (même si j'ai deviné bien des choses en avance) et l'on ne s'ennuie pas une seconde. Resserrée, la trame au détour de certaines circonvolutions fait référence à la saga à venir et donne des informations pas dénuées d'intérêt sur les Targaryens, famille de Daenyris. Bon, en la matière, ça reste maigre, mais si on est fan du Trône de fer ce serait dommage de se priver de ce petit plaisir qui même s'il n'est pas définitif apporte de bons moments de lecture et permet de retrouver un univers aussi foisonnant que passionnant. Laissez vous tenter !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Chanson pour Lya
Le trône de fer, intégrale 1
Le trône de fer, intégrale 2
Le trône de fer, intégrale 3
Le trône de fer, intégrale 4
Le trône de fer, Le bûcher d'un roi, volume 13
Le trône de fer, Les dragons de Meereen, volume 14
Le trône de fer, Une Danse avec les dragons, volume 15
- Dragon de glace

- L'Agonie de la lumière

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mercredi 13 mars 2019

"Une confession" de John Wainwright

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L'histoire : À cinquante ans, John Duxbury est secrètement déçu par son existence. Son travail est devenu une routine, son mariage sombre dans la grisaille, il ne sait plus comment être heureux.

Bientôt, c’est un drame qui s’abat sur lui. Alors qu’il est en vacances avec sa femme, Maude, celle-ci fait une chute mortelle. Quelques temps plus tard, un homme se présente au commissariat. Il a été témoin des faits et prétend que c’est John qui a poussé sa femme dans le vide. L’inspecteur Harker, chargé de l’enquête, s’engage à corps perdu dans la recherche de la vérité, jusqu’à l’ultime face-à-face.

La critique de Mr K : Voici un livre écrit en 1984 mais qui n'a été traduit en français que cette année aux éditions Sonatine ! Et pourtant, Une confession de John Wainwright est considéré comme un excellent ouvrage outre-manche et avait lors de sa sortie époustouflé George Simenon lui-même, qui - je l'imagine - a du le lire en VO. L'outrage est désormais réparé car enfin, nous pouvons le lire en français et je peux vous dire que ça vaut le détour !

L'histoire en elle-même est basique. Une femme meurt en tombant d'une falaise lors d'une promenade avec son mari. Est-ce un accident ? Un crime ? Voici l'énigme qui nous est proposée dès le début de l'ouvrage. Par le biais du journal intime du mari (et principal suspect), le suivi de l'enquête que mène l'inspecteur Harker, le ressenti du fils de la victime, les états d'âme du témoin et d'autres points de vue savamment emmenés, on progresse pas à pas vers une vérité finale qui fera mal et qui pour ma part m'a pris au dépourvu par son déroulé et par les secrets qu'elle va éventer.

La surprise vient du fait que l'auteur prend un malin plaisir durant tout l'ouvrage à décortiquer ses personnages. Les détails fourmillent sur leur vie, leurs pensées et leurs actes. On pourrait presque croire que tout cela n'est qu'artifice, remplissage, tant on rentre dans leur intimité et pourtant... On ne s'ennuie pas pour autant une seconde car ils sont tous attachants à leur manière et livrent un tableau crédible d'une humanité qui bien souvent jongle entre ses devoirs et ses désirs. John Wainwright est un orfèvre en terme de caractérisation psychologique des personnages, on se laisse mener par le bout du nez sans s'en rendre compte et les pages se tournent toutes seules. Et puis, vers la fin, l'ensemble prend une ampleur inattendue, derrière les façades se cachent des secrets insoupçonnés jusqu'alors, des rapports biaisés par des éléments qui nous avaient échappés.

J'ai retrouvé dans Une confession le plaisir que j'avais tout jeune à lire des policiers du style Conan Doyle ou Agatha Christie. Rythme lent, contenu dense, personnages bizarres ou du moins qui soignent les apparences, sont au menu d'un roman qui tient en haleine et multiplie les points de vue pour proposer de nombreuses pistes. On prend connaissance du journal du mari de la victime qui raconte sa vie professionnelle mais aussi de famille, notamment ses rapports parfois compliqués avec sa femme. La clef réside justement dans cette relation de couple distendue dont on ne comprend les tenants et les aboutissants que dans les ultimes lignes de l'ouvrage. Je vous mets au défi de lever le voile sur tous les détails avant d'avoir terminé cet ouvrage ! Le personnage de l'enquêteur est aussi très intéressant même si je l'ai trouvé agaçant au départ du fait de ses certitudes et de ses méthodes parfois limites. Et pourtant, lui aussi voit sa figure se densifier au cours du récit et donne à voir un être humain en proie lui aussi au doute et à la mélancolie. Tout cela emmène le lecteur vers un face à face final qui laisse des traces et s'avère totalement réjouissant.

Cet ouvrage est un modèle de conduite du récit, le suspens tient jusqu'au bout et tout est très bien ficelé. On s'amuse beaucoup durant cette lecture à vouloir démêler les ficelles de cet imbroglio et l'auteur ne nous facilite pas les choses. Très bien écrit, sans fioriture mais avec un luxe de finesse dans l'approche des personnages et des rapports qu'ils entretiennent, il remplit parfaitement son rôle de roman policier car il est aussi intrigant qu'addictif. Les amateurs de ce genre de pièce de choix ne doivent absolument pas passer à côté !

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mardi 12 mars 2019

"La Sirène" de Camilla Läckberg

La SirèneL'histoire : Un homme a mystérieusement disparu à Fjällbacka. Toutes les recherches lancées au commissariat de Tanumshede par Patrik Hedström et ses collègues s'avèrent vaines. Impossible de dire s'il est mort, s'il a été enlevé ou s'il s'est volontairement volatilisé.
Trois mois plus tard, son corps est retrouvé figé dans la glace. L'affaire se complique lorsque la police découvre que l'une des proches connaissances de la victime, l'écrivain Christian Thydell, reçoit des lettres de menace depuis plus d'un an. Lui ne les a jamais prises au sérieux, mais son amie Erica, qui l'a aidé à faire ses premiers pas en littérature, soupçonne un danger bien réel. Sans rien dire à Patrik, et bien qu'elle soit enceinte de jumeux, elle décide de mener l'enquête de son côté. A la veille du lancement de La Sirène, le roman qui doit le consacrer, Christian reçoit une nouvelle missive. Qulqu'un le déteste profondément et semble déterminé à mettre ses menaces à exécution.

La critique Nelfesque : Me voici de nouveau plongée dans les aventures d'Erica Falck et Patrik Hedström avec "La Sirène", 6ème volet de la saga. Tous les amateurs des récits de Camilla Läckberg s'accordent sur un point : il est aussi plaisant de suivre la vie privée de ses personnages principaux que les enquêtes en elles-même. On ne déroge pas à la règle avec ce tome-ci qui voit Erika, enceinte jusqu'aux yeux, et de jumeaux qui plus est, aller encore une fois au bout d'elle-même et se révéler être une wonder-woman du quotidien.

Parce qu'elle est comme ça Erika. Une nana qui ne tient pas en place, qui a du mal à se dire qu'elle doit lever le pied parfois et qui, sous la plume de Camilla Läckberg, est toujours confrontée à des histoires trépidantes. Il est intéressant ici de voir les processus d'écriture et la vie d'auteur entre sortie d'un nouveau titre, soirées inaugurales et promotion autour de son ami Christian, déjà rencontré dans les précédents tomes, et qui sort ici son premier roman.

Ce fameux Christian reçoit des lettres anonymes menaçantes et intrigantes. Il dit ne pas y accorder d'importance mais tout porte à croire qu'un secret se cache là dessous et Erika est bien déterminée à le dénicher. D'autant plus que cela survient en parallèle d'une enquête dont son mari, Patrik, a la charge. Un homme a été retrouvé sur le port de Fjällbacka, figé dans la glace.

Une fois de plus, Camilla Läckberg nous offre ici un tome bien construit et dans lequel on a toujours autant de plaisir à suivre la petite équipe et leurs déboires personnels. Certaines choses peuvent être devinées en amont (et oui c'est ça quand on est coutumier de ce genre de littérature, il y a des ficelles que l'on détecte à des kilomètres) mais de petites surprises sont aussi disséminées tout au long de l'ouvrage. Le bilan, si bilan il doit y avoir, et donc relativement positif. Disons-le clairement, ce n'est pas le meilleur tome de la saga pour l'enquête qui y est exposée et les résolutions de celle-ci mais on a forcément hâte de lire la suite à la vue du dernier chapitre... Sans vouloir spoiler (rassurez-vous, ce n'est pas le genre de la maison), j'ai tout de même envie de dire : NON MAIS CAMILLA CA VA PAS BIEN DE NOUS LAISSER AVEC CES DERNIERS PHRASES !?

Si vous n'avez jamais lu du Läckberg, ne commencez pas par celui-ci. Cela n'aurait aucun intérêt et vous perdriez toute la dynamique de la saga dans son ensemble tant ici l'auteure nous fait faire un bond dans l'histoire. C'est la première fois, de mémoire, qu'elle relie autant deux tomes entre eux. C'est bien simple, si vous n'avez pas le 7ème tome, "Le Gardien de phare", à portée de main, vous allez devenir fou ! C'est une bonne chose car il va y avoir, je sens et je l'espère, une accélération dans la narration. Cette saga est finalement très pépère et au bout d'un moment ce rythme peut commencer à lasser d'autant plus que les ficelles sont plus ou moins recyclées d'un tome à l'autre. L'auteure ici nous laisse présager une suite tourmentée et c'est tant mieux ! Un nouveau vent se lève sur Fjällbacka !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "La Princesse des glaces"
- "Le Prédicateur"
- "Le Tailleur de pierre"

- "L'Oiseau de mauvais augure"
- "L'Enfant allemand"

dimanche 10 mars 2019

"Le Coeur converti" de Stefan Hertmans

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L'histoire : Lorsque Stefan Hertmans apprend que Monieux, le petit village provençal où il a élu domicile, a été le théâtre d’un pogrom il y a mille ans et qu’un trésor y serait caché, il part à la recherche d’indices. Une lettre de recommandation découverte dans une synagogue du Caire le met sur la trace d’une jeune noble normande qui, à la fin du onzième siècle, convertie par amour pour un fils de rabbin, aurait trouvé refuge à Monieux.

La belle Vigdis est tombée amoureuse de David, étudiant à la yeshiva de Rouen. Au péril de sa vie, elle le suit dans le Sud, commence à prier son dieu et devient Hamoutal. Son père ayant promis une forte somme à qui la ramènerait, des chevaliers se lancent à sa poursuite. Puis les croisés, de plus en plus nombreux sur le chemin de Jérusalem, semant mort et destruction dans leur sillage, s’intéressent à cette femme aux yeux bleus.

La critique de Mr K: Chronique d'une lecture particulière aujourd'hui avec Le Cœur converti de Stefan Hertsman, un ouvrage qui m'a été offert à Noël. Une histoire d'amour impossible, une époque terrible qui entraîne des bouleversements sans précédents et la quête d'un avenir meilleur sont au centre de ce roman mixant à merveille le romanesque et les interrogations historiques d'un auteur en quête de vérité. Suivez-moi sur les pas de Vigdis, David mais aussi de l'auteur dans cet ouvrage aussi prenant que touchant et qui n'a pas fait long feu !

Vigdis est belle, riche, normande et catholique. David est juif, se destine à devenir rabbin et descend d'une famille importante. Leur amour sur le papier est impossible dans un moyen-âge où les confessions se repoussent plutôt qu'elles ne se rapprochent. Faisant fi des tabous, des idées reçues, ils s'enfuient tous les deux de Rouen où réside la famille de la belle et descendent vers le sud, une troupe de chevaliers à leurs trousses. Ces deux là se désirent, s'aiment et rien ne leur paraît impossible... Du moins au départ car les épreuves sont nombreuses et le parcours difficile dans un monde intolérant et sans pitié.

L'histoire en elle-même est plutôt classique, il y a du Roméo et Juliette dans l'air. J'aime pour ma part les histoires d'amour tragiques, où tous les événements tendent un peu plus l'histoire, où les sentiments sont exacerbés et confrontés à une réalité peu amène. On est servi ici avec des forces contraires qui paraissent insurmontables entre religion d'État despotique, persécutions des juifs, époque rigoureuse où les dangers guettent à chaque recoin de chemin et où les aléas sont nombreux. On tremble beaucoup durant la première partie de la lecture puis un élément dramatique fait basculer le récit dans une nouvelle dimension. L'héroïne isolée part en quête d'un espoir vain qui l’entraîne dans un voyage quasi initiatique où elle se confronte encore et toujours à l'incurie des hommes. C'est sans doute un des plus beaux portraits de femme qui m'ait été donné de lire, mélange subtile de douceur, d'abnégation mais aussi de résignation parfois. Touché en plein cœur, je n'ai pu que suivre inexorablement Vigdis dans son destin peu commun.

Ce qui est fort, c'est que cette histoire est tirée d'éléments historiques que l'auteur a recueilli à l'origine dans son lieu de villégiature. L'histoire d'un trésor perdu et d'un massacre innommable le met sur les traces de ce couple maudit, et régulièrement entre chaque séance de récit reconstitué, on suit Stefan Hertmans sur les lieux qu'auraient pu traverser David et Vigdis. J'ai éprouvé de très étranges sensations (nouvelles en fait), il est rare en effet de côtoyer avec un auteur les lieux où se déroulent la fiction qu'il construit. Il y a constamment un va et vient entre les deux, on explore avec lui routes et villages, édifices anciens et lieux de culte à la recherche d'artefacts et de documents. Il y énonce d'ailleurs parfois ses sentiments sur notre époque, nos mœurs mais aussi sur son regret du recul de la nature (dans la partie fiction, il ne lésine pas sur les descriptions des milieux traversés par ses personnages avec un naturalisme à fleur de mot). Bien évidemment, Stefan Hertmans a du broder pour relier ces éléments disparates mais l'ensemble est très cohérent et respecte sans souci la trame d'origine qui se conjugue parfaitement avec les pérégrination d'un auteur possédé par son sujet.

Et puis, il y a la contextualisation et je dois dire que j'ai été bluffé. Ceux qui nous suivent depuis longtemps savent que je suis médiéviste de formation et que cette époque m'a toujours fasciné et attiré. La reconstitution qui en est rendue ici est tout bonnement impeccable. Sans en rajouter avec le sens du détail qui touche et claque, on pénètre vraiment dans les esprits de l'époque, les us et coutumes. On sent les odeurs, on imagine les paysages urbains, on partage les appréhensions, les joies et les peines de tout un chacun, nobles et riches. Derrière la rudesse, l'intolérance, on partage aussi de purs moments de félicité, d'entraide. Il ressort une richesse historique, une érudition de tous les instants qui ne vire jamais à la démonstration ou à l'accumulation indigeste. Tout s'imbrique parfaitement et donne à lire une histoire inoubliable.

"Le Coeur converti" est un très beau moment de lecture, à la fois différent, intemporel et d'une rare intelligence. Un must-read que je vous invite à découvrir au plus vite !

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jeudi 7 mars 2019

"Toutes blessent la dernière tue" de Karine Giebel

Toutes blessentL'histoire : Maman disait de moi que j'étais un ange. Un ange tombé du ciel. Mais les anges qui tombent ne se relèvent jamais...

Je connais l’enfer dans ses moindres recoins. Je pourrais le dessiner les yeux fermés. Je pourrais en parler pendant des heures. Si seulement j’avais quelqu’un à qui parler...

Tama est une esclave. Elle n’a quasiment connu que la servitude. Prisonnière de bourreaux qui ignorent la pitié, elle sait pourtant rêver, aimer, espérer. Une rencontre va peut-être changer son destin…

Frapper, toujours plus fort.
Les détruire, les uns après les autres.
Les tuer tous, jusqu’au dernier.

Gabriel est un homme qui vit à l’écart du monde, avec pour seule compagnie ses démons et ses profondes meurtrissures.
Un homme dangereux.
Un matin, il découvre une inconnue qui a trouvé refuge chez lui. Une jeune femme blessée et amnésique.
Qui est-elle ? D’où vient-elle ?

Rappelle-toi qui tu es. Rappelle-toi, vite !
Parce que bientôt, tu seras morte.

La critique Nelfesque : Vous me croyez si je vous dis que "Toutes blessent la dernière tue" est mon premier Giebel ? Non ? Et pourtant... Moi l'adepte de thriller depuis une vingtaine d'années, moi qui ait pourtant croisé 100 fois le nom de cette auteure en librairie, sur les blogs, sur les réseaux sociaux et qui a même plusieurs de ses titres dans ma PAL depuis des années, il a fallu que celui-ci sorte en librairie pour que je me lance ! Pourquoi ? Si encore j'avais une bonne raison mais non... Peut-être parce que j'ai tellement de livres à lire et si peu de temps... Oui voilà, c'est pour ça que je n'avais encore jamais ouvert un roman de Karine Giebel. Et je peux vous assurez que ce ne sera pas le dernier !

Je ne fais donc pas les choses à moitié puisque c'est par un pavé de 744 pages que je me lance. Tout de suite rassurée, je l'ai avalé puisqu'il se lit très facilement mais n'est pas pour autant de tout repos. Le moins que l'on puisse dire c'est que Karine Giebel a de la bouteille ! Elle sait comment faire pour accrocher un lecteur et ne plus le lâcher. C'est ça d'avoir de l'expérience... C'est prenant, on a envie de connaître la fin mais, je préfère alerter les plus sensibles, les scènes décrites ici sont éprouvantes. Ce roman n'est pas à mettre entre toutes les mains, même les plus aguerris au thriller s'en prennent plein la tête...

Nous suivons une jeune fille pour qui la vie ne fait pas de cadeaux ! Esclavage moderne, maltraitance, abus sexuels, violences conjugales, humiliation... Elle va vivre tout cela et bien plus encore. Essayer de se construire dans un tel climat est mission impossible et sa vie défile sous nos yeux horrifiés. Peut-être un peu trop violents parfois, sûrement même, les mots de l'auteure font mal. Ils frappent comme les coups qui pleuvent sur le corps de Tama. Fermer le livre, se laver de toute cette violence, est parfois nécessaire pour continuer sa lecture. Il n'y a pas une seconde de répit car Tama n'en a pas. Elle est née pour souffrir, pour être humiliée, pour servir. Malgré cela elle est forte, compréhensive, éveillée. Mais ses bourreaux sont autant de personnes malsaines et calculatrices et on aimerait tant, en tant que lecteur, lui ouvrir une petite fenêtre de tir par laquelle elle pourrait s'échapper en massacrant 2 ou 3 personnes au passage (oui ce roman est aussi violent dans les sentiments qu'il fait naître en nous).

L'espoir est le grand absent de cet ouvrage. Mais comment en avoir lorsque l'on fut arraché à sa famille si jeune, amené dans un pays étranger puis violenté à maintes reprises durant de longues années ? Comment faire confiance lorsque les seuls petits instants de bonheur sont, au mieux foulés du pied, au pire anéantis, lorsqu'ils sont découverts ?

La violence est le principal acteur de ce roman. Tout tourne autour de cela, jusqu'à la nausée. Je ne dis pas que tout adepte de thriller apprécie l'accumulation de faits abominables et d'idées abjectes mais lorsque c'est maîtrisé à un tel niveau comme ici, on ne peut que s'incliner. Oui, c'est violent, oui, c'est insoutenable parfois mais rien n'est gratuit. La tension monte, le dégoût aussi et cette bête de presque 750 pages, arme d'auto-défense à elle toute seule, se révèle être un tour de force incroyable. Si vous arrivez à supporter les faits décrits ici, vous ne serez pas déçus par le déroulement de l'histoire et sa conclusion.

"Toutes blessent la dernière tue" est un thriller palpitant, effrayant et surprenant à la fois par sa construction que je vous laisse découvrir. L'esclavage moderne est une réalité que nous ne voyons pas mais qui existe bel et bien. La maltraitance, quelque soit sa forme, est une réalité que nous ne voulons pas toujours voir mais qui existe bel et bien. Tama existe, sous d'autres noms, d'autres trajectoires de vie. Karine Giebel en fait un antihéros bouleversant et lumineux malgré tout. Avec le coeur bien accroché, lisez-le, il résonnera longtemps en vous.

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mardi 5 mars 2019

"Requiem" de Tony Cavanaugh

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L'histoire : Quelques mots prononcés dans la panique au téléphone : "Darian, il faut que tu viennes. Tu es le seul à pouvoir nous aider. Il y a tant de corps !" ... puis plus rien. L'appel vient d'Ida, une jeune fille que Darian Richards, ex-flic des homicides de Melbourne, a sauvé quelques mois plus tôt d'une sale affaire. Si Richards a décidé d'abandonner un métier trop éprouvant pour ceux qui, comme lui, prennent les choses trop à cœur, il ne peut pas laisser Ida sans réponse. Son appel de détresse ayant été localisé, Darian gagne la Gold Coast, région des plages d'Australie, où les étudiants se retrouvent pour fêter la fin de leurs examens. Il est alors loin de se douter que la disparition d'Ida n'est presque qu'un détail dans une enquête qui va bientôt se transformer en véritable cauchemar.

La critique de Mr K : On peut dire que je l'attendais cet ouvrage, troisième aventure de Darian Richards, héros récurrent des romans de Tony Cavanaugh que l'on surnomme le Michaël Connelly australien. Requiem s'inscrit dans la lignée de L'Affaire Isobel Vine et de La Promesse, deux ouvrages puissants, sans concession et redoutablement addictifs. C'est donc avec grande impatience que je débutai ma lecture et je peux vous dire que je n'ai pas été déçu !

Darian coule des jours peinards dans sa petite cabane de pêcheur perdue au milieu de nul part à pêcher et observer les oiseaux. Elle est bel et bien derrière lui sa carrière d'avant, quand il était le chef d'une brigade criminelle réputée comme la plus efficace du pays. Bon, il avait fait une entorse à son règlement intérieur le temps de deux enquêtes précédentes mais promis, on ne l'y reprendrait plus... C'est du moins ce qu'il pensait jusqu'à ce qu'une ancienne connaissance ne l'appelle en lui laissant un message pas rassurant. Ni une ni deux, voila toutes ses bonnes résolutions balayées et il part à nouveau sur la route, direction la Golden Coast, haut lieu de perdition pour les étudiants en fin de cycle qui viennent s'y lâcher une fois les examens derrière eux. Le souci, c'est que les disparitions puis les cadavres s'accumulent... Darian aura besoin de tout son talent, de ses relations et d'un peu de chance pour pouvoir démêler une affaire qui, au fur et à mesure qu'elle se creuse, s'avère infernale.

D'entrée de jeu, on retrouve le charme d'un antihéros pas comme les autres. Au bout d'un chapitre, impossible de ne pas succomber au style rugueux de Darian qui une fois de plus va jouer au justicier durant plus de 300 pages, se jouant des règlements et lois en vigueur. Borderline mais pas tant que ça, en roue libre mais toujours avec un minimum de maîtrise, on aime à le suivre dans son enquête qui sous ses aspects classiques va révéler un monde interlope qui côtoie le nôtre sans que l'on ne s'en rende compte. Jouant au chat et à la souris avec les flics (cela donne de doux moments bien délectables), se rapprochant au plus près de ses ennemis, il garde une sorte de flegme et de distance qui laissent à penser que rien ne peut lui arriver. Dans les faits, il est déjà bien démoli, a perdu toutes se illusions mais il brille toujours au fond de lui cette petite étincelle de vie, d'espoir qui le font aller de l'avant. Vous l'avez compris, le personnage garde tout son charisme et l'on s'y attache immédiatement sans avoir l'impression d'avoir déjà tout lu sur le sujet.

On retrouve avec plaisir le personnage de Maria, une flic ambitieuse qui est toujours dans les pattes de Darian (elle sort avec un de ses meilleurs potes, ça aide!) et à qui il en fait voir des vertes et des pas mûres ; et puis, il y a Isosceles, un de ses comparses geek qui est capable de réaliser tout un tas d'opération high tech comme s'il bossait pour la défense (peut-être le fait-il d'ailleurs). Ces trois là s’entendent ou non selon les circonstances, donnant lieu à des scénettes tantôt drolatiques, tantôt plus tendues, au cœur d'une enquête qui peu à peu donne à voir un réseau mafieux peu ragoûtant. D'ailleurs, intercalés entre deux narrations basée sur Darian, on apprend à connaître un personnage féminin et sa trajectoire dramatique jusqu'au moment présent. On comprend bien vite qu'elle est au centre de l'histoire et qu'elle détient les clefs pour résoudre l'affaire. Que ce soit pour elle comme pour les autres, Cavanaugh livre une fois de plus des portraits nuancés, pleins de fougues qui électrisent le lecteur et ne lui laissent aucune chance de s'échapper.

Dans ce volume, l'auteur délaisse les grands espaces vides qui étaient plus au centre des deux romans précédents. On découvre dans Requiem, la côte touristique australienne avec son urbanisation folle, ses soirées déjantées et cette jeunesse dorée qui s'oublie dans un tourbillon de surf, de strass, de beat et d'alcool. Le contraste avec le vieux loup solitaire Darian est saisissant et même bien cynique. Il laisse traîner son regard sur ces faits entre amusement et dégoût sans pour autant tomber dans le syndrome du vieux con aigri. Cette balade urbaine est une bonne expérience littéraire qui rejoint pas mal par moment mes aspirations profondes à plus de tranquillité et un détachement parfois nécessaire du monde hyper-connecté qui nous aliène.

On passe donc un excellent moment avec ce roman, entre histoire bien ficelée, personnages au charme irrésistible et écriture toujours aussi prenante et précise. Descriptions au couteau, dialogues impeccables nous accompagnent tout du long pour un plaisir de lecture optimum qui n'a qu'un seul défaut : celui de se terminer trop vite ! Vivement le prochain !

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dimanche 3 mars 2019

"Comment j'ai raté mes vacances" de Geoff Nicholson

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L'histoire: " Ne vous inquiétez pas, messieurs les policiers, je peux tout expliquer... " Votre vie peut basculer très vite, même en vacances ! Motivé par une crise existentielle, Eric a décidé de goûter aux délices du camping-caravaning en famille. Malgré une tenace bonne volonté et un goût modéré pour l'imprévu, les événements déroutants et effrayants s'enchaînent. Sa femme est prise de pulsions sexuelles irrépressibles, sa fille traverse une crise de mysticisme et son fils retourne à l'état de nature. Viennent s'ajouter à cette tribu déjantée des vacanciers loufoques, un policier cinglé et des corps sans tête.

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture bien branque aujourd'hui avec Comment j'ai raté mes vacances de Geoff Nicholson. Présenté comme le petit cousin des Marx Brothers et de Tom Sharpe (rien de moins !), l'auteur nous livre un récit décalé et ubuesque qui met aux prises un homme du commun à de multiples épreuves lors d'un séjour en camping qui est loin de se dérouler comme il l'avait rêvé. Accrochez-vous ça dépote et l'atterrissage est particulièrement rude !

Éric est comptable dans une grande boite. C'est quelqu'un de pondéré, arrangeant, adepte du consensus à tout va. À 45 ans, il est toujours aussi amoureux de sa femme, la belle Kathleen, et a deux enfants Max et Sally qu'il chérit de tout son cœur. Suite à une baisse de régime et pour réfléchir au calme à sa vie, il décide de partir en vacances avec toute sa smala dans un camping-caravaning qu'il a fréquenté étant jeune. Malheureusement pour lui, le sort va s'acharner. Entre ses proches qui pètent chacun les plombs à leur manière, des imprévus et des tracas divers s'invitant dans le quotidien, très vite les drames s'accumulent. Notre héros aura donc fort à faire pour garder son calme et son flegme naturel, il est anglais après tout ! Mais il arrive toujours un moment où à force de tirer sur la corde, elle finit par casser... Et je peux vous garantir que le dénouement tient toutes ses promesses !

Je voulais une lecture divertissante, j'ai été servi. Plus on avance dans la lecture plus le second degré, le cynisme et l'humour noir s'accumulent. Le pauvre Éric a le don pour avoir le sort contre lui entre la voiture qui lâche, les voisins dérangés qu'il doit se coltiner, les agressions multiples et diverses dont il est la victime, sa cinglée de famille qui lui en fait voir des vertes et des pas mûres... C'est bien simple rien ne lui est épargné et plus on progresse dans l'histoire, plus il semble isolé et seul face à ses problèmes. C'est l'aspect un peu sombre qui apparaît sous le vernis de la farce et de l'exagération. Croquignolesques, parfois dantesques, les situations s'enchainent mettant le lecteur mal à l'aise et provoquant en même temps l'hilarité. On se demande bien jusqu'où l'imagination fertile (et tordue) de l'auteur va nous mener... Ayez le cœur bien accroché, ça va loin ! On détourne les tabous, on trucide, on tronche... Bref, ça part dans tous les sens !

On s'amuse beaucoup et on s'accroche finalement à ce personnage principal un peu mou, sans réelle opinion arrêtée sur le monde et les êtres qui l'entourent. Il a en fait le profil idéal de la victime qui va se faire avoir. Ce qui peut énerver de prime abord devient jouissif à la fin quand le héros finit par se réveiller et libérer toutes les tensions accumulées. Les personnages secondaires sont aussi savoureux, avec sa femme nymphomane véritable cordon bleu à la langue bien pendue, le fils revenu à l'état sauvage oscillant entre trip survivaliste et pulsions freudiennes, une fille illuminée poussée vers Dieu par des forces qui dépassent l'entendement. Sans compter un commissaire fascisant amateur de belle musique, un vieux réactionnaire adepte de la manière forte, des pêcheurs passionnés menacés par leurs prises, un couple de mexicains adepte de musique et de découpe, des cadavres sans têtes qui commencent à se multiplier et pléthore d'âmes errantes, perturbées et qui font basculer le récit bien souvent vers le surréalisme.

Pas le temps de s'ennuyer dans ces conditions. Découpé en autant de journées que compte le séjour de la famille, le narrateur-héros égrène son quotidien avec une distanciation ironique bienvenue et rafraîchissante. La litanie du réveil, les problèmes de la journée, le coucher, à la manière d'un serpent qui se mord la queue, rien ne semble débuter et finir, le héros n'arrive pas à se dépatouiller d'un fatum implacable qui le poursuit et le harcèle. Très bien écrit entre langue gouleyante et parfois bien crue, on se gondole beaucoup entre rire jaune et éléments plus classiques des ressorts comiques. Personnages inoubliables, situations plus improbables nous mènent à une fin sans concession et finalement porteuse d'espoir malgré la situation finale du héros. Une belle expérience littéraire, différente de ce que l'on peut lire et qui plaira aux amateurs d'humour vache et de tragi-comédie.

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vendredi 1 mars 2019

"Les Mal-aimés" de Jean-Christophe Tixier

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L'histoire : 1884, aux confins des Cévennes. Une maison d'éducation surveillée ferme ses portes et des adolescents décharnés quittent le lieu sous le regard des paysans qui furent leurs geôliers.

Quand, dix-sept ans plus tard, sur cette terre reculée et oubliée de tous, une succession d'événements étranges se produit, chacun se met d'abord à soupçonner son voisin. On s'accuse mutuellement du troupeau de chèvres décimé par la maladie, des meules de foin en feu, des morts qui bientôt s'égrènent... Jusqu'à cette rumeur, qui se répand comme une traînée de poudre : "ce sont les enfants qui reviennent." Comme si le bâtiment tant redouté continuait de hanter les mémoires.

La critique de Mr K : Cette lecture est ma toute première de Jean-Christophe Tixier plutôt connu pour ses œuvres destinées à la jeunesse. Le moins que l'on puisse dire, c'est que Les Mal-aimés n'est pas destiné à eux tant on pénètre ici dans l'horreur à l'état pur avec l'évocation des bagnes pour enfant au XIXème siècle / début du XXème siècle et surtout, le portrait saisissant de la misère humaine au sein d'une communauté qui, faute d'affronter ses pêchés, les cache et les tait quitte à ce que la culpabilité finisse par déborder. Attention, lecture coup de poing qui laisse des traces !

Chaque chapitre débute par un constat glaçant, l'auteur ayant initié chacun d'eux avec un extrait du registre d'écrou de la maison d'éducation surveillée de Vailhauquès dans l'Hérault. On y trouve le nom d'un enfant ayant été condamné à la "correction" souvent jusqu'à sa majorité, qu'il n'atteint jamais d'ailleurs, car chacun se transforme en victime et une date donnant le jour et l'année de leur mort. Jeunes, trop jeunes pour mourir, ils vivaient dans des conditions déplorables, exploités, abusés et sans réel espoir de liberté. Le village où se déroule cette histoire a eu un bagne pour enfant sur son territoire mais à l'heure du démarrage du récit, il a été fermé suite à une enquête administrative mettant au jour les pratiques dégradantes et inavouables qui s'y déroulaient.

De chapitre en chapitre, on alterne les points de vue. Adultes et enfants se livrent, portent tous un poids immense sur les épaules et nous racontent la vie quotidienne dans cette communauté où les secrets sont bien gardés. Il y a cette jeune fille régulièrement violée par son oncle (qui a une emprise totale sur elle) et qui se rappelle de ces garçons amaigris quittant le bagne qui vient de fermer. Le jeune Étienne qui garde les chèvres de son maître et rêve en secret de partir loin avec la jeune fille. Il y a la lingère, ancienne tortionnaire du bagne qui élève en batterie des enfants en bas âge qui lui sont confiés par l’État contre une pension et qu'elle maltraite. C'est aussi le médecin qui a précipité la fermeture de la maison de correction, qui boit plus que de raison car quelque chose le taraude dans ses tripes et lui rappelle sans cesse qu'il n'est que le descendant de bouseux, lui l'urbain qui déteste la campagne et ses origines. Il y a Ernest et Léon deux paysans au passé trouble qui vivent de plus en plus mal avec leur culpabilité qui leur ronge le sang et les conduit aux pulsions les plus terribles. Il y a aussi d'autres personnages qui essaiment plus brièvement ce roman dont le curé, l'instituteur, les femmes de paysans... et donnent une identité profonde à cette communauté rurale qui survit comme elle peut dans la négation de ses crimes passés et présents.

Il flotte tout au long des 324 pages de ce roman une ambiance pesante et glauque qui prend à la gorge. On est tour à tour écœuré, agacé, pris au tripes par la veulerie et le manque d'humanité des personnes que l'on rencontre. Au centre de tout, il y a l'enfance avilie : celle des petits que l'on a enterré à l'écart dans un petit cimetière sauvage près de leur ancienne prison, il y a ces enfants que l'on exploite encore et toujours en se disant que c'est pour les former, les endurcir, les mener à l'âge d'homme. On prend des coups violents dans cette lecture car l'auteur, tout en gardant une certaine retenue, évoque avec justesse le sort qui leur est réservé. Au détour de certaines conversations ou pensées intimes, on en apprend plus sur la vie des jeunes criminels enfermés. Finalement, le plus atroce est la mentalité qui a découlé de cette fermeture et les pratiques toujours en cours. Rapacité, cupidité et surtout absence de toute barrière morale sont exposées au grand jour dans ce monde paysan si rude et où Dieu est sensé veiller sur tous même s'il est curieusement absent quand le besoin s'en fait vraiment sentir. Banalité du mal, absence d'empathie et vie frustre ont raison de tous les repères que nous pouvons avoir, nous menant dans un voyage livresque éprouvant.

Au plus proche des personnages, l'auteur nous convie à découvrir un monde crépusculaire où les habitudes ont la vie dure, les superstitions aussi. Quand des faits étranges se succèdent comme des troupeaux malades, des morts inexpliquées ou des meules sont incendiées, on se dit au village qu'une malédiction flotte. Il n'en faut pas plus pour que tout le monde s'emballe et que la folie guette. Quand celle-ci finit par exploser tout le monde ou presque est touché. Ce récit est donc cruel, sans filtre et donne à voir une humanité perdue, sans solution où l'existence n'est qu'un cercle vicieux qui se reproduit encore et encore n'épargnant personne. Certes, il y a quelques moments plus légers, les rêveries d'Étienne, les espérances de Jeanne mais la tension ne redescend jamais vraiment et le lecteur captivé contre son gré ne peut que continuer son chemin qui l'enfonce de plus en plus dans un enfer bien humain.

Roman noir à l'écriture implacable, au sens du récit maîtrisé et remarquable, accrocheur dès le premier chapitre, Les Mal-aimés est de ces lectures que l'on n'oublie pas et qui marquent durablement. Rude dans ses thématiques, peuplés de personnages repoussoirs que l'on n'aimerait vraiment pas croiser, il est aussi le roman de l'innocence bafouée à laquelle l'auteur rend un vibrant hommage et un ouvrage qui explore une partie sombre de l'histoire judiciaire française. Une très très bonne lecture à entreprendre si vous avez le cœur accroché.

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mercredi 27 février 2019

"La Guerre en soi" de Laure Naimski

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L'histoire : Paul est un garçon fugueur. Dans sa ville au bord de la mer affluent des hommes qui espèrent franchir la frontière. Avec eux, Paul a trouvé son combat. Une camionnette, des affiches à coller la nuit en catimini. L’ordre aux habitants de ne plus tirer les rideaux sur ceux qui rôdent sous leurs fenêtres. Un jour, Paul disparaît définitivement. Louise se tient debout dans le cercle. Ses mots éclatent : "Mon fils est mort. Il avait vingt-sept ans." Louise cherche un coupable. Sur la plage balayée par un vent glacial, elle épie un homme à vélo, parmi ceux qui fuient la guerre...

La critique de Mr K : Aujourd'hui, chronique d'un roman différent avec La guerre en soi de Laure Naimski, journaliste-auteure qui nous propose une plongée vertigineuse au cœur de l'esprit bouleversé d'une mère qui a perdu son enfant unique. Déroutant par sa forme, cet ouvrage demande au lecteur un lâcher prise total car il lui faut abandonner derrière lui toute velléité de se confronter à un récit classique et balisé. Ce fut une lecture déconcertante et fraîche à la fois malgré une thématique difficile et un personnage principal qui provoque des réactions contradictoires.

Écrit à la première personne, le récit débute directement avec Louise qui doit se raconter dans un groupe de parole face à un homme en blouse blanche. Tout du long, son histoire sera nébuleuse, se concentrant sur ses impressions et sentiments, les détails ne comptent pas, le voyage se faisant plutôt en terme de ressenti. Venue dans cette assemblée pour surmonter son deuil qui peu à peu l'enfonce dans la dépression et le ressentiment, elle revient sur son fils mais aussi sur sa propre enfance, sa vie de couple et la mort prématurée de son époux. Non, Louise n'a pas eu une vie facile.

Elle revient en filigrane sur la relation difficile qu'elle entretenait avec son fils depuis la mort de son mari. Rebelle, il prend fait et cause pour les migrants qui viennent dans le coin en espérant pouvoir traverser la mer pour obtenir une vie meilleure. On se doute que l'histoire se déroule dans le Nord de la France et ce fils fugueur, sauvage, fait peur à sa mère qui croit que ce combat lui enlève son fils. Les contacts de son vivant sont donc ténus et nourrissent sa haine inextinguible envers les étrangers qu'elle peut croiser. Cela donne des moments introspectifs d'une rare virulence qui provoquent le dégoût et en même temps une certaine empathie face à la douleur ressentie par cette mère brisée. Elle cherche un coupable à cette disparition quitte à être injuste, raciste et réactionnaire.

C'est toute la richesse de ce livre qui fournit un portrait nuancé et brut à la fois d'une femme que l'on plaint mais que l'on se prend à détester aussi. La douleur du deuil peut faire perdre la raison et ce processus est décortiqué comme jamais dans ce court roman de 136 pages. Véritable puzzle de sensations, on s'accroche comme on peut à ce personnage central qui n'arrive pas dans un premier temps à dépasser sa peine. On capte au gré de ses pensées, des anecdotes qu'elle nous raconte une histoire familiale douloureuse et une solitude de plus en plus envahissante qu'elle tente de noyer dans l'alcool. C'est éprouvant car il n'y a ici par de filtre autre que le langage.

Ce dernier est très imaginé et mordant, l'auteure conjuguant phrases courtes à portées poétiques et images stylistiques mêlées qui illustrent à merveille le chaos régnant dans cet esprit malade qui tente de survivre malgré tout. D'une grande beauté formelle, on se plaît à se perdre dans les méandres torturés de la psyché de Louise qui, à la faveur d'une rencontre sur la plage, va peut-être réagir et essayer de revenir dans l'humanité malgré le deuil impossible à dépasser. La Guerre en soi est un bel ouvrage qui propose une expérience de lecture décalée et profonde qui plaira à tous les amateurs de récits intimistes et rugueux.

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