De la presse à nos étagères...
mardi 21 janvier 2020

"Les Trois mousquetaires" d'Alexandre Dumas

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L’histoire : Le roman raconte les aventures d'un Gascon désargenté de 18 ans, D'Artagnan, monté à Paris faire carrière afin de devenir mousquetaire. Il se lie d'amitié avec Athos, Porthos et Aramis, mousquetaires du roi Louis XIII. Ces quatre hommes vont s'opposer au premier ministre, le Cardinal de Richelieu et à ses agents, dont la belle et mystérieuse Milady de Winter, pour sauver l'honneur de la reine de France Anne d'Autriche.

La critique de Mr K : Cela faisait un bon bout de temps que je souhaitais relire Les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, un ouvrage qui a marqué fortement mon parcours de lecteur lorsque j’étais bien plus jeune. En fait, il y a déjà bien huit ans, j’ai dégoté lors d’un chinage la suite de ce roman, Dix ans après, que je n’ai jamais lu. Pour autant, je voulais avant de le découvrir revenir sur les premières aventures de D’Artagnan que le temps avait quelque peu estompé dans ma mémoire. C’est désormais chose faite, il ne me restera plus qu’à lire la suite dans le cours de l’année à venir.

Tout le monde connaît plus ou moins la trame de ce roman d’aventure historique culte. On découvre tout d’abord, le jeune et impétueux D’Artagnan qui part de sa Gascogne natale pour monter à la capitale muni des recommandations de son père. Son objectif: servir le roi en intégrant le corps des mousquetaires sous l’égide de M. de Treville vieille connaissance de son paternel. Très vite, il va faire la rencontre de trois hommes qui deviendront ses amis : Athos, Porthos et Aramis, personnages hauts en couleur avec qui il va vivre de nombreuses aventures. Le tout s’emballe d’ailleurs assez vite avec la lutte d’influence qui se joue autour de Louis XIII avec notamment un Cardinal Richelieu machiavélique à souhait qui souhaite évincer la reine Anne d’Autriche pour qui il nourrit une rancune tenace. Complots, course poursuite, espionnage et franche camaraderie sont au programme d’une lecture plaisir à nulle autre pareil.

Même si ma préférence va toujours à La Reine Margot, ce roman ci est vraiment de toute beauté. À commencer par sa galerie de personnages qu’on n’oublie pas, la fiction croisant la vérité historique à de nombreuses reprises. Il y a bien sûr le groupe de héros avec ses personnalités bien tranchées, complémentaires et plus que fouillées. Les personnages secondaires ne sont pas en reste, chacun a le droit à son traitement de faveur, à sa digression expliquant ses motivations et ses actes. L’ouvrage faisant plus de 600 pages, vous imaginez que les détails ne manquent pas et l’on se passionne pour ce savant mélange de fiction rondement menée et ses arrêts sur image de certaines réalités de l’époque.

Historiquement avec Dumas, on ne prend pas de risques. Tout ici est d’une justesse de chaque instant, et l’on connaît le talent du bonhomme pour explorer l’Histoire de France, la transcender par des destins individuels de son crû et sa façon unique de nous la rendre attrayante. L’accent est mis ici sur les luttes d’influences se situant au plus près des sphères de pouvoir avec notamment la traditionnelle opposition entre le spirituel (la religion) et le temporel (le matériel), le couple royal qui se déchire continuellement, les contradictions des camps en présence, les règles tacites qui s’appliquent à chacun dans une société française engoncée dans des traditions pluriséculaires et une période complexe en terme de géopolitique, la France étant encore et toujours menacée par ses plus vieux ennemis : les Anglais. Ce fut un réel bonheur de replonger dans une époque que j’ai toujours trouvé fascinante entre monarchie absolue, début des grandes découvertes et lents progrès de la science.

Mais Les Trois mousquetaires, c’est avant tout un sacré roman d’aventure qui n’a pas pris une ride. Il s’en passe de belles durant toutes ces pages avec des rebondissements à tire-larigot, des échanges vifs et bien sentis, des scènes de repas dantesques, de la baston virevoltante, des amours contrariés qui prennent au cœur, des moments plus légers... pas le temps de s’ennuyer dans ces conditions avec en plus la science de la narration hors norme d’un auteur qui aime à égarer ses lecteurs, à semer diverses pistes réservant parfois de bonnes surprises. L’écriture est toujours aussi magique, le charme opère et l’on ne peut que se laisser porter par le souffle retentissant qui emporte tout avec lui au gré des sentiments divers et mêlés suscités par cette lecture. Un re-reading jubilatoire et jouissif.

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samedi 18 janvier 2020

"Allegheny River" de Matthew Neill Null

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L’histoire : Dans Allegheny River, animaux et humains cohabitent au fil du temps, dans un équilibre précaire, au sein d’une nature ravagée par la main de l’homme. Tour à tour épique et intimiste, c’est un univers de violence et de majesté qui prend vie sous la plume lyrique et puissante de ce jeune écrivain. Ce livre, récompensé par le prix Mary McCarthy, acquiert une dimension universelle, car si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre.

Singulières et puissantes, ces nouvelles, ancrées dans la région des Appalaches, résonnent d’une inquiétante actualité.

La critique de Mr K : Allegheny River de Matthew Neill Null est ma première incursion en 2020 dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel que je pratique désormais depuis un certain temps avec un bonheur de lecture toujours renouvelé. Cet auteur m’avait totalement conquis avec Le Miel du lion, un roman noir au souffle puissant qui lorgnait vers Jack London, un de mes auteurs préférés lors de mes jeunes années lecture. Matthew Neill Null nous revient avec un recueil de huit nouvelles ayant comme fil conducteur les hommes et leur rapport à la nature. Ce fut une lecture express, intense et assez magistrale. Décidément ce jeune auteur est plus que doué !

Huit nouvelles, huit situations différentes se situant dans un décor, un cadre semblable : la Pennsylvanie avec les montagnes, la rivière éponyme, des milieux ruraux isolés où les communautés humaines existantes se retrouvent d’une manière ou d’une autre seules face à l’ordre naturel avec des rapports de force sans compromis où tantôt la nature ou les hommes l’emportent. Ces nouvelles se composent de très beaux passages sur la faune, la flore, les petites splendeurs quotidiennes que la Nature nous offre et des focus sur des humains en proie aux désirs et tiraillements liés à notre espèce.

Un commis voyageur qui démarche une famille de rednecks pour leur vendre une charrue miraculeuse, un chasseur vivant en ermite avec sa femme au fin fond des bois, une nouvelle présentant l’évolution du rapport entre les ours et les hommes dans un comté, un accident de rafting qui rappelle aux hommes la nature indomptable des éléments, une équipe de chercheurs étudiant les poissons qui font une rencontre révélatrice, une histoire d’amour entre un jeune garçon et une internée de force dans une île-hospice en temps d’épidémie, un oncle qui fait une mauvaise blague à ses deux nièces ou encore une partie de chasse qui apprendra bien des chose au protagoniste principal... voila autant de situations éclairantes sur l’humain et ses velléités.

C’est avec un plaisir sans faille que l’on enchaîne ces courts récits qui mêlent les émotions contradictoires et transportent le lecteur au cœur d’une certaine Amérique. Matthew Neill Null n’a pas son pareil pour planter un décor, tout particulièrement quand la Nature y est prégnante. Les descriptions dynamiques fourmillent de détails. On est dans un naturalisme qui touche en plein cœur car accompagné par une poésie de tous les instants (quel beau travail de traduction !). Renouvellement de la narration, des figures de style aériennes et enlevées, une grande beauté s’échappe de ces pages. On s’arrête, le sourire aux lèvres, au bord du remous tumultueux d’une rivière qui réserve bien des surprises, on accompagne la danse gracieuse d’un poisson remontant le courant, on gambade en forêt avec les seigneurs des forêts que sont les ours ou les cerfs, on explore des grottes séculaires regorgeant de merveilles naturelles, ou tout simplement, on s’allonge sous les frondaisons pour écouter le doux bruissement des branches et des feuilles au gré de la brise frémissante.

Mais le tableau est loin d’être idyllique, la lecture s’avère aussi belle qu’âpre avec un sous-texte bien cruel qui nous rappelle la réalité sombre de notre époque mais qui a débuté bien avant (certains des récits se déroulent au XIXème siècle). Dénaturalisation et disparition des milieux naturels, les espèces menacées par la surexploitation humaine et l’artificialisation des lieux, la cruauté des hommes et leur égocentrisme assassin sont autant d’uppercuts assénés par l’auteur avec finesse à son lecteur captif. Je peux vous dire que l’on passe par tous les états et que l’on ne sort pas indemne d’un tel ouvrage. Lumineux et ténébreux, vifs et contemplatifs, les récits composant Allegheny River se complètent à merveille, donnent à voir des trésors de sagesse et imposent une fois de plus la nécessité de conserver notre monde, si beau et si menacé à la fois. Une grande claque littéraire.

mardi 14 janvier 2020

"Trois ombres" de Cyril Pedrosa

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L’histoire : Joachim vit paisiblement à l’écart du monde avec ses parents. Mais un soir, ne parvenant pas à trouver le sommeil, ils remarquent des ombres qui semblent les attendre sur la colline en face...

Ces dernières apparaissent sous la forme de trois cavaliers et s’évanouissent dès que l’on s’en approche. Ces "choses" sont là pour Joachim. Son père aura-t-il raison de se battre contre l’inéluctable ?

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis ! Quelle claque ! De celle dont on ne se remet que doucement. C’est bien simple, j’étais liquide en refermant l’ouvrage tant il m’a ému. Trois ombres de Cyril Pedrosa prenait la poussière dans notre PAL collective de BD depuis trop longtemps, c’est en remettant le nez dedans en tout début d’année que j’arrêtais mon choix sur lui. Que j’ai bien fait ! Entre conte, roman initiatique et récit intimiste, voila un roman graphique qui prend à la gorge et ne relâche son étreinte qu’en toute fin de volume.

Joachim vit seul avec ses parents au milieu de nulle part. Sans attaches, quasiment en autarcie, ils vivent d’amour et d’eau fraîche. Les journées sont rythmées par les tâches du quotidien et des moments de partage. Si ce n’est pas le bonheur, ça y ressemble fortement, les liens familiaux sont forts et tout particulièrement entre le papa protecteur et son jeune fils toujours près à le suivre partout où il va. Mais un beau jour (ou peut-être une nuit...), Joaquim distingue trois ombres au loin qui semblent l’observer attentivement. Menace sourde et silencieuse, ces trois cavaliers sont là pour Joachim comprennent-ils assez vite. Pour le père, impossible de se laisser faire, il prend son fils avec lui et part loin pour échapper au danger qui le guette... Commence alors un périple aussi fou que déroutant qui nous emmène loin, très loin dans tous les sens du terme.

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J’ai été happé par ce récit dès les première planches. La faute d’abord à un recueil de toute beauté. J’ai adoré le parti pris du dessinateur. Ses traits souples, dynamiques, emprunt de noirceur distillent de-ci de-là de multiples détails qui donnent vie à des personnages très attachants et une époque indéterminée très bien rendue. Le noir et blanc est aussi subtil que sublime, il donne un cachet particulier et une certaine hauteur de vue à une histoire plus que prenante.

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On est conquis de suite par Joachim et ses proches, je ne suis pas loin de penser que c’est un peu la vie que j’aurai voulu avoir. De la tranquillité, les joies simples d’une existence rurale entre labeur quotidien et émerveillement devant le cycle immuable de la nature, l’absence de communauté humaine et des déviances qui l’accompagnent. Oui, vraiment, on aimerait partager les jours de cette famille où tout se construit autour de l’amour, la curiosité et le respect. C’est d‘autant plus dur du coup de voir la cellule familiale se briser par la suite avec cette séparation brutale qu’il va falloir gérer et cette fuite en avant pour éviter le pire.

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L’auteur ne se départit jamais de la finesse scénaristique qui caractérise les dix premières planches, tout ici est abordé avec une extrême sensibilité et sans pathos. Il est question des choses de la vie, de l’amour parent-enfant (qui prend une importance cruciale pour nous aujourd’hui au Capharnaüm Éclairé), de l’expérience que l’on accumule mais aussi de la servitude, de la souffrance et de la Mort. Au fil du déroulé, la tension monte, on sent bien que les choses évoluent vers une certaine fin (que j’ai deviné assez vite). Notre cœur commence à battre la chamade , on angoisse pas mal je dois dire et au final on est cueilli, littéralement ébranlé par la force du récit, son intelligence et sa profonde humanité.

Difficile d’en dire plus sans révéler trop de choses, cette BD se déguste avec un plaisir renouvelé. C’est beau, mélancolique, parfois marrant et toujours dosé de main de maître. Nourrissant la réflexion, interrogeant notre rapport aux autres et à la vie, voila un volume qui trouvera une très belle pièce dans notre bibliothèque. Trois ombres est une vraie perle que je vous encourage à découvrir au plus vite !

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dimanche 12 janvier 2020

"Sauf que c'étaient des enfants" de Gabrielle Tuloup

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L’histoire : Un matin, la police entre dans un collège de Stains. Huit élèves, huit garçons, sont suspectés de viol en réunion sur une fille de la cité voisine, Fatima. Leur interpellation fait exploser le quotidien de chacun des adultes qui entourent les enfants. En quoi sont-ils, eux aussi, responsables ?

Il y a les parents, le principal, les surveillants, et une professeure de français, Emma, dont la réaction extrêmement vive surprend tout le monde. Tandis que l'événement ravive en elle des souvenirs douloureux, Emma s'interroge : face à ce qu'a subi Fatima, a-t-elle seulement le droit de se sentir victime ? Car il est des zones grises où la violence ne dit pas toujours son nom...

La critique de Mr K : Décidément les lectures de début 2020 dépotent et sont de grande qualité, attention petite bombe livresque en approche! Sauf que c’étaient des enfants de Gabrielle Tuloup, sorti au tout début de l’année est de ces livres qui marquent à la fois par le sujet, la manière de l‘aborder et la langue employée pour mener à bien le récit. Cet ouvrage gagne sur tous les tableaux, tour à tour, il émeut, interroge et procure un plaisir de lecture durable.

À travers le regard d’une multitude de personnages, Gabrielle Tuloup nous invite à réfléchir sur la place de l’abus sexuel dans notre société et plus particulièrement ici dans une cité difficile et au collège où sont scolarisés les bourreaux. Car oui, les violeurs (et leurs complices) sont ici très jeunes, tout le monde pensaient les connaître à commencer par leurs parents et leurs professeurs. Quand la jeune Fatima porte plainte auprès de la Police suite au viol en réunion qu’elle a subi, le placement en garde à vue des accusés avec arrestation au collège, c’est le choc et l’incompréhension. Chacun a son niveau doit accepter et intégrer cette information. Mais face à la réalité sordide, c’est l’heure des remises en question, des questionnements. Comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les logiques cachées derrière de tels actes ? Quelle résilience possible pour les principaux protagonistes ? Quels échos et répercussions un tel traumatisme peut-il provoquer sur les proches et moins proches de la victime? Autant de questionnements profonds traités ici avec justesse et mesure. Et ça fait du bien dans ce monde qui ne tourne pas rond, régit par l’immédiateté, le buzz et la sacralisation du Moi égoïste !

La caractérisation des personnages est un modèle du genre, on est bien loin des clichés véhiculés par les médias. On sent bien d’ailleurs que l’auteur est professeur car pour une fois j’ai trouvé très bien rendu le fonctionnement interne d’un établissement scolaire, les rapports hiérarchiques, les règles du Droit scolaire mais aussi les réactions des uns et des autres face à un événement épouvantable. Pour en avoir vécu un du même genre lors de mes premières années en Seine Saint Denis, j’ai trouvé ce livre très justement écrit, avec pudeur sans pour autant écarter ou masquer l’horreur. Du crime, on ne saura pas grand chose, Gabrielle Tuloup s’attarde sur les conséquences psychologiques et factuelles : arrestations, messages internes, enquête policière, retour de garde à vue pour certains, le quotidien des personnages principaux... Comme on change régulièrement de focalisation, pas d’ennui ou de redondance, plutôt une série de pièces de puzzle qui s’assemblent les unes les autres pour mieux explorer l’impact d’un tel acte.

On croise donc nombre de personnages qui chacun réagissent à sa manière : un proviseur passionné qui se pose des questions sur son avenir et l’image de son établissement, une jeune professeur idéaliste qui prend une grande claque et craque, des surveillants incrédules qui peuvent flirter avec les limites morales, certains jeunes solidaires des bourreaux au nom de l’omerta et de la loi du silence, la mère d’un accusé totalement abasourdie et dépassée... autant de destins individuels ou collectifs qui nous permettent d’appréhender une réalité sociale compliquée et un déphasage bien nette avec la réalité et la notion du bien et du mal chez certains. Autant vous dire que bien qu’addictive, cette lecture est rude, prend vraiment à la gorge et écœure même parfois (voire énerve). Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de comparer cette expérience au magistral Dans l’enfer des tournantes de Samira Bellil qui m’avait marqué fortement lors de sa lecture (style totalement différent par contre).

Au 2/3 de l’ouvrage, un virage s’opère et complète la trame. Un des personnage revient sur son propre passé et l’on comprend alors mieux ses réactions précédentes. Le lien peu à peu se fait entre les événements et c’est l’occasion de mieux comprendre certains processus psychologiques. Dans cette partie, qui peut surprendre au préalable, le rythme est plus lent, le contenu encore plus intimiste et cette petite touche complète admirablement bien ce qui a précédé. Quand la boucle est bouclée et que l’on a lu l’intégralité, on se rend compte du talent narratif caché derrière ce livre. C’est malin, drôlement bien tourné et surtout sans concessions.

En terme de style, c’est un vrai régal. Simple mais exigeant, des chapitres courts qui s’égrainent rapidement, des émotions qui perlent de toutes les phrases sont autant d’outils au service d’un plaisir de lecture incroyable et une réflexion d’une grande profondeur sur nos vies et notre société bien malade. Une sacrée expérience que je vous conseille très fortement de tenter tout en sachant qu’il faut avoir le cœur bien accroché !

mercredi 8 janvier 2020

"La Triste fin du petit Enfant Huître et autres histoires" de Tim Burton

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L’histoire : Fidèle à son univers d'une inventivité si particulière, mêlant cruauté et tendresse, macabre et poésie, Tim Burton donne le jour à une étonnante famille d'enfants solitaires, étranges et différents, exclus de tous et proches de nous, qui ne tarderont pas à nous horrifier et à nous attendrir, à nous émouvoir et à nous faire rire. Un livre pour les adultes et pour l'enfant qui est en nous.

La critique de Mr K : Lecture spéciale Noël avec cet ouvrage qui n’a que trop tardé à être sorti de ma PAL. Je suis fan de Tim Burton depuis toujours et j’ai été ravi d’accueillir La Triste fin du petit Enfant Huître et autres histoires au sein de ma bibliothèque. Ce fut une très belle expérience de lecture qui mêle mélancolie, poésie et belles illustrations, on passe un moment inoubliable et totalement magique.

23 histoires composent ce recueil à la saveur très particulière. 100% burtoniens, ces récits parfois très courts et en vers, nous emmènent loin, très loin dans l’imagination débordante d’un auteur vraiment atypique. On retrouve sa fascination pour l’enfance et les malheurs qui parfois l’entourent, la noirceur de la destinée humaine et son goût pour une esthétique sombre que ce soit au niveau des illustrations et des textes que Burton a entièrement réalisés lui-même. L’objet est très beau en lui-même, l’édition est bilingue ce qui permet de passer allègrement de la VO à la VF pour un plaisir renouvelé.

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Comme il fallait s’y attendre d’une œuvre de Tim Burton, les histoires sont ici bien souvent cruelles mais toujours poétiques et à fleur de mot. On croise nombre de personnages interlopes, vous savez les fameux marginaux de la vie qu’affectionne tout particulièrement l’auteur. Le petit enfant huître, le garçon à tête de melon, la fille vaudou, l’enfant tâche ne sont que quelques uns des personnages farfelus mais néanmoins touchants qui errent dans ces pages. On retrouve l’inversion des valeurs si chère à son cœur car l’étrange devient normal et le normal devient étrange, provoquant une foule d’émotions contradictoires dans le cœur du lecteur littéralement conquis par un ouvrage qui emporte tout sur son passage.

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Petit bijou macabre à l’humour noir dévastateur, on redécouvre Tim Burton sous un autre support et on plonge dans son univers avec plaisir. On y retrouve sa patte qui nous rappelle aussi bien Les Noces funèbres, Frankenweenie que son superbe court métrage Vincent. La langue délicate, les illustrations aussi glauques que touchantes sont autant de petits diamants bruts qui nous transportent et nous ravissent. Un grand et beau moment de lecture.

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dimanche 5 janvier 2020

"Le Cap" de Kenji Nakagami

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L’histoire : La terre avait commencé à grésiller. Un son à peine perceptible, semblable à un bourdonnement d'oreille. Toute la nuit durant, les insectes allaient continuer à bruire. Il pensa à l'odeur, la nuit, de la terre froide...

Ainsi commence Le Cap, qui en 1975 propulsa Nakagami parmi les grands noms de la littérature japonaise contemporaine. Tous ses livres se nourrissent du lyrisme mythique d'une terre prise entre les montagnes, les rivières et la mer : la péninsule de Kishû. Elle est au cœur de la vie d'une communauté d'exclus aux confins du Japon - celle où est né l'auteur -, d'une famille prise, de génération en génération, dans la complexité de liens consanguins, avec leurs obsédantes énigmes qui ne trouveront leur issue que dans le meurtre et l'inceste. Akiyuki, sous la force de désirs contradictoires et d'une sexualité à fleur de peau, pris dans le tourbillon des événements qui assaillent sa famille, accomplira un destin scellé vingt ans plus tôt.

La critique de Mr K : Petit voyage en terres nippones avec Le Cap de Kenji Nakagami, ouvrage sorti en 1975 au pays du Soleil Levant où cette parution a eu son petit effet. Il faut dire qu’on se rend tout de suite compte, dès que l’on parcourt les premières pages que l’on n’a pas affaire à un auteur japonais traditionnel. Langue épurée et frontale, on explore avec Nakagami les arcanes d’une famille dysfonctionnelle d’une communauté pauvre vivant dans la péninsule de Kishû, localité d’origine d’un auteur qui ne transige pas avec la morale générale et livre un portrait au vitriol d’une partie de ses concitoyens. Vous imaginez bien que j’ai aimé !

Ce très court roman (156 pages) tourne autour d’Akiyuki, un jeune homme de 24 ans qui bosse dans le bâtiment. Au fil des pages, on fait connaissance avec lui et surtout avec sa famille qui est plus que recomposée. En effet, sa mère a eu des enfants avec trois pères différents et son nouveau beau-père a lui-même eu une descendance d’un précédent mariage. Rajoutez là-dessus la marmaille de ses demi-sœurs et d'éventuels enfants que son père aurait eu avec d’autres femmes et vous obtenez une sacrée smala qui embrouille le lecteur. Heureusement, les éditions Picquier ont rajouté une liste de personnages en début d’ouvrage pour apporter une clarté bienvenue aux éléments complexes qui composent cette famille. Au bout de trente pages, on se fait très vite aux patronymes et l’on commence la lente exploration de ces âmes torturées.

Dans ce monde, on plonge dans le quotidien de gens du peuple, très simples qui n’ont vraiment pas la vie facile. Ouvriers du bâtiment, femmes au foyer, prostituées peuplent ce livre et tentent de survivre chacun à sa manière. Cela donne des pages âpres qui ouvrent des fenêtres sur un quotidien plutôt méconnu de ce pays : les galères financières, la dureté des conditions de travail, la pauvreté et le désespoir même parfois transpirent de ces pages qui marquent le lecteur durablement. On ressent très vite un malaise grandissant, une impression que toute cette affaire va mal finir dans ce lieu quasi paradisiaque où l’homme doit s’échiner à gagner sa vie.

L’ouvrage est surtout prétexte à nous conter la chronique d’une famille haute en couleur. Les difficultés matérielles évoquées auparavant ne sont que la partie visible de l’iceberg. Les secrets sont nombreux au sein de la cellule familiale, ce qui démultiplie les souffrances de chacun, les non-dits s’accumulent et avec eux les tensions. Ressentiment, frustration, espoirs douchés se conjuguent, font monter la pression et vont faire bouger les lignes dans un final qui fait froid dans le dos. Violence, crises existentielles, folie et mort se donnent rendez-vous et l’on n’en sort pas indemne. Avec finesse et jusqu’au-boutisme, l’auteur nous offre une analyse jubilatoire des rapports à l’autre au sein de la famille et propose une vision bien pessimiste mais tellement réaliste.

Le Cap se lit quasiment d’une traite malgré un contenu rude, à la limite de la décence parfois. Le récit conserve toujours une certaine élégance, l’âpreté cachant des trésors d’humanité dans ce qu’elle fait de mieux et de pire d’ailleurs et ménage un suspens qui devient presque insoutenable dans le dernier acte. Certes ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains mais il vaut le détour et détonne un peu dans le panorama littéraire japonais. Une petite pépite que je vous conseille de découvrir si vous avez le cœur bien accroché !

vendredi 3 janvier 2020

"Je suis le fleuve" de T. E. Grau

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L’histoire : Subir. Survivre.

Depuis la fin de la guerre du Vietnam, Israel Broussard survit tant bien que mal à Bangkok. Cinq ans plus tôt, il a participé à la mystérieuse opération Algernon, au cœur de la jungle laotienne. Ce qui s'est passé là-bas ? Il ne s'en souvient plus, il ne veut plus s'en souvenir. Et pourtant, l'heure est venue de s'expliquer...

La critique de Mr K : Quelle claque que cette première lecture officielle de l’année 2020 ! Je suis le fleuve de T. E. Grau est un vrai bijou littéraire, de ceux dont on se souvient longtemps après leur lecture, marquant d’une empreinte indélébile le lecteur fasciné par l’exploration intime qu’il propose et la maestria déployée dans la narration et le style. Oui, ce livre mérite amplement tous ces superlatifs... Voici pourquoi !

Comme indiqué en quatrième de couverture, il y a clairement une filiation avec le cultissime film Apocalypse now de Coppola. Broussard, le personnage principal, vit reclus à Bangkok depuis 5 ans. Sorti traumatisé de la Guerre du Vietnam, il fuit la réalité et surtout les souvenirs culpabilisants par l’usage intensif de drogues et survit grâce à quelques activités illicites. Complètement barré, vivant quasiment dans un monde parallèle, il est finalement rattrapé par ses vieux démons qui vont prendre différentes formes. Lors d’un entretien médical des plus étranges, il va devoir prendre LA décision qui changera sa vie.

En parallèle, on le retrouve 5 ans plus tôt, lui le soldat au bord du procès en Cours Martial, est alpagué par un mystérieux supérieur hiérarchique qui lui propose une mission obscure en terre laossienne, là où en vertu des lois internationales, les Etats-Unis n’ont théoriquement pas le droit d’intervenir. Cette expédition rassemble un certain nombre de bras cassés qui n’ont plus rien à perdre mais qui pour autant se demandent bien le but final poursuivi par cette entreprise. Peu à peu le voile va se lever, des liens se créer entre époques et passages hallucinés pour livrer une conclusion sans appel et à sa manière tétanisante.

J’ai adoré ce livre tout d’abord par sa manière de raconter les faits. On navigue vraiment à vue et l’on bascule souvent dans le délire le plus complet. Il faut dire que Broussard en tient une bonne, totalement en roue libre, au fond du trou, on suit ses errances erratiques dans un Bangkok des années 60 glauque et sombre. Rencontres interlopes, trips planants, malaises et instabilités sont rendus de fort belle manière par l’auteur et contribuent à merveille à la description d’un homme dont l’esprit a été littéralement disloqué par le conflit. Pour autant, ce n’est pas un zombie. Malgré sa fuite éperdue, il va finir par réagir à sa manière et mener un vrai voyage intérieur, quasi mystique, pour tenter de toucher du doigt la Rédemption.

Cet ouvrage est aussi une merveille d’immersion dans un pays, une époque, avec ses descriptions sans fard de la guerre (avec son lot d’inepties humaines). On aime aussi parcourir la jungle sauvage et dangereuse en compagnie de ces hommes lâchés au beau milieu de nulle part, des hommes aguerris qui vont devoir réviser tous leurs jugements et certitudes. L’enfer vert porte bien son nom, la peur gagne les esprits et la réalité prend des formes inattendues avec des éléments lorgnant vers le fantastique et même l’anthropologie (on en apprend un peu sur les croyances et superstitions locales).

Le tout se lit avec un plaisir sans cesse renouvelé grâce à une langue maîtrisée, inventive et plaisante au possible. On est sous le charme dès le premier chapitre, le rythme soutenu fini de nous faire adhérer à ce roman mû par un souffle incantatoire et bouleversant qui laisse des traces. Un très grand moment de lecture !

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dimanche 29 décembre 2019

"Abattoir 5" de Kurt Vonnegut

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L’histoire : Abattoir 5 retrace l’histoire de Billy Pélerin, né à Ilium en 1922. Appelé sous les drapeaux pendant la seconde guerre mondiale, il est capturé par les allemands et fait prisonnier dans un camp à Dresde. Démobilisé en 1945, il devient opticien, passe une petite dépression nerveuse dans un hôpital militaire, puis se marie, a bientôt deux enfants et fait fortune. De retour d’un congrès d’opticien il est victime d’un accident d’avion, tous les passagers périssent sauf lui. Pendant qu’il est à la clinique, sa femme meurt. Il ne reprend pas son activité en sortant de l’hôpital mais va tout droit à New York. Là, il participe à une émission de radio où il révèle avoir été enlevé par une soucoupe volante en 1967 et amené de force sur la planète Tralfamadore. Objet de spectacle, montré nu dans un zoo, les trafalmadoriens le feront s’accoupler avec une terrienne, ancienne actrice de cinéma, elle-même kidnapée, avant de le relâcher. De retour sur terre, il comprend que les années qu’il a passé sur Trafalmadore n’ont été chez lui que quelques secondes. Bien sûr, Billy ayant atteint l’âge de quatre-vingt six ans, tout le monde est persuadé qu’il a définitivement perdu le sens des réalités et que la sénilité avance à grands pas. Mais Billy insiste pour remonter dans le passé et raconter son histoire, notamment sa vie de soldat et, ce faisant, il ne va plus cesser alors d’effectuer des sauts dans le temps, évoluant et vieillissant, ou régressant vers son enfance.

La critique de Mr K : Cela faisait un petit bout de temps qu’Abattoir 5 de Kurt Vonnegut prenait son mal en patience dans ma PAL. Trouvé par hasard lors d’une expédition chinage de plus, j’avais été ravi de le dégoter en seconde main car ce livre a une aura particulière chez de nombreux amis internautes. Il est même considéré comme un classique bien que quasiment inclassable dans son contenu, l’ouvrage se situant à la confluence du récit de guerre et de la SF. C’est lors de ma réorganisation de PAL de cet été que ce dernier s’est rappelé à moi et j’ai franchi le pas quelques semaines plus tard. À la fois désarçonnant et touchant, je n’ai vraiment pas été déçu !

À travers une narration destructurée, l’auteur nous invite à suivre la vie plus que mouvementée de Billy Pélerin, son double fictif. En effet, ce dernier a de nombreux points communs avec l’auteur à commencer par un emprisonnement durant la seconde guerre mondiale et l'expérience traumatisante qui l’accompagne : la captivité puis la destruction injustifiable de la ville de Dresde par les alliés. Survivant de cet événement tragique, devenu simple opticien, enlevé par des extra-terrestres, rescapé d’un crash aérien, il est capable de voyager dans le temps. Le futur de Billy fait déjà partie de son passé et il lui reste à vivre des événements dont il garde déjà le souvenir...

Le lecteur navigue à vue avec d’abord un choix de narration original qui fait mouche. Il ne faut pas longtemps pour se mettre au diapason je vous rassure et l’on passe allégrement par toutes les époques qu’a pu ou va vivre Billy. Les études avortées par l’envoi au front, la captivité, le retour à la vie normale, l’expérience du rapt intersidéral ou encore ses témoignages radiophoniques sont autant de tranches de vies qui ont été comme mixées et réorganisées à la manière du Pulp Fiction de Quentin Tarantino. Il faut cependant un petit temps pour que le stratagème employé prenne tout son sens mais la révélation est vraiment éclatante et la curiosité ne se dément pas tout au long de la lecture pour savoir où tel ou tel paragraphe va nous mener. Très didactique, jamais obscur, l’ouvrage propose vraiment une autre façon de lire sans jamais provoquer l’ennui ou le désintéressement.

Abattoir 5 est aussi pour moi un grand cri contre la connerie humaine et plus particulièrement la guerre et les crimes qui l’accompagnent. Les souvenirs liés à la captivité composent bien la moitié de l’ouvrage et proposent une plongée sans concession sur l’atmosphère et les conditions de vie des prisonniers. C’est très réaliste, volontiers ironique à l’occasion, très intimiste parfois avec des passages d’une puissance évocatrice qui prend à la gorge. Cet amoncellement de souvenirs a été calqué sur les témoignages des survivants qui se révélaient bien souvent parcellaires et discontinus. L’effet est vraiment saisissant et propose un voyage aux confins de l’absurdité pour une guerre sans véritables héros, des sociétés perdues et au final un constat implacable sur l’Homme.

En terme d’écriture, on ne fait pas ici dans la fioriture. Chaque mot et phrase est pesé, sans atermoiements inutiles, on va à l’essentiel et cette apparente naïveté stylistique ne fait que renforcer la force de ce pamphlet antimilitariste à la fois juste et mesuré. Un roman culte qui mérite amplement ce qualificatif, une expérience de lecture différente et vraiment indispensable. À bon entendeur...

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jeudi 26 décembre 2019

"Pars vite et reviens tard" de Fred Vargas

pars viteL’histoire : Ce sont des signes étranges, tracés à la peinture noire sur des portes d'appartements, dans des immeubles situés d'un bout à l'autre de Paris. Une sorte de grand 4 inversé, muni de deux barres sur la branche basse. En dessous, trois lettres : CTL. A première vue, on pourrait croire à l'œuvre d'un tagueur. Le commissaire Adamsberg, lui, y décèle une menace sourde, un relent maléfique. De son côté, Joss Le Guern, le Crieur de la place Edgar-Quinet, se demande qui glisse dans sa boîte à messages d'incompréhensibles annonces accompagnées d'un paiement bien au-dessus du tarif. Un plaisantin ou un cinglé ? Certains textes sont en latin, d'autres semblent copiés dans des ouvrages vieux de plusieurs siècles. Mais tous prédisent le retour d'un fléau venu du fond des âges...

La critique de Mr K : Ça faisait déjà deux ans que je n’avais pas lu Fred Vargas, une auteure que j’aime tout particulièrement et dont je recherche régulièrement les titres qui me manquent dans nos séances de chinage. À part les deux derniers volumes sortis qu’il me reste à trouver, celui-ci est un ancien titre qui m’avait jusque là échappé. Le tort est désormais réparé avec Pars vite et reviens tard que j’ai dégoté par un heureux hasard il y a peu. L’attente avait été longue, je n’ai donc pas attendu longtemps avant de le sortir de ma PAL. À l’instar des précédents opus mettant en avant le commissaire Adamsberg, je l’ai dévoré en un temps record.

Dans ce volume, je reviens en arrière dans la chronologie. En effet, Adamsberg vient d’être nommé à la tête du commissariat où il officie par la suite. Il doit prendre ses marques, à commencer par se rappeler le nom de ses hommes. Bon, il est toujours accompagné de Danglard son second qui ne tourne pour le moment qu’à la bière, il croise pour la première fois les pas d’Estalère et surtout de Violette Rettancourt, une enquêtrice de choc à la langue bien pendue (ma chouchoute). C’est aussi dans ce roman que l’on nous apprend les origines de La Boule, le chat qui par la suite passe son temps à flemmarder sur la photocopieuse des lieux (je suis un inconditionnel). Il y a un côté jubilatoire à retrouver toute cette troupe d’enquêteurs aux caractères bien trempés, très divers mais qui ensemble fonctionnent très bien dans les recherches qu’ils doivent mener. C’est aussi l’époque où Adamsberg et Camille ont encore une relation plus ou moins suivie même si ça finit par se gâter. Le commissaire reste toujours aussi charismatique entre réflexions nébuleuses, petites promenades méditatives et intuitions d’une acuité extraordinaire. Pas de doute, on est bien à la maison !

L’enquête en elle-même commence lentement. Le chiffre 4 peint à la mode ancienne sur des portes, des annonces étranges proclamées en pleine rue et des cadavres qui commencent à s’accumuler et finissent par semer la panique dans tout Paris. On croise d’étranges personnages dans des quartiers populaires qui cachent une Histoire trouble, de celles que les autorités ont étouffées par peur des représailles. L’ombre de la Peste ressurgit dans les esprits car les cadavres ont été noirci au charbon, des puces de rats sont retrouvés sur les lieux des crimes et une menace sourde plane. Comme à son habitude, Vargas prend son temps, détaille ses personnages secondaires, nous donne à voir l’âme à vif de protagonistes à l’apparence simple, basique mais qui au fil du déroulé s’enrichissent et montrent des trajectoires de vie torturées mais toujours crédibles. Impossible de se détacher de son étreinte, de son talent de conteuse emprunt d’amour pour ses personnages et d’un don de la narration somme toute rare.

L’Histoire se mêle donc à la danse étrange que se livrent les personnages avec des révélations fracassantes, des scènes de vie d’une truculence et d’une justesse de tous les instants, un Adamsberg qui a fort à faire avec un assassin retors et une vie personnelle des plus compliquée. L’addiction est immédiate en tout cas, on rentre dans un roman de Vargas comme on s’installe dans un bon fauteuil moelleux, enveloppant. Quel plaisir de lecture, quelle langue exquise à la lecture et au final quel beau moment passé entre ces pages ! Décidément, je ne me lasse pas des aventures d’Adamsberg.

Déjà lus, appréciés et chroniqués du même auteur :
L'Homme à l'envers 
Sous les vents de Neptune
Dans les bois éternels
Un lieu incertain
L'homme aux cercles bleus
Coule la Seine
Sans feu ni lieu
Ceux qui vont mourir te saluent
- L'Armée furieuse
- Temps glaciaires

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lundi 23 décembre 2019

"Le Signe du singe" de Bruno Gauscher

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L’histoire : D’habitude je ne parle pas aux canards. Mais à vrai dire ce n’est pas moi qui ai commencé. C’est le canard – enfin le canard de la bouée en forme de canard, celui qui était près de moi à la plage. Je vous explique. J’étais allongé sur ma serviette, en train de bronzer, j’ai fait un petit somme et quand je me suis réveillé des gens s’étaient installés juste sur ma droite. Il y avait un grand parasol, plusieurs serviettes, des sacs, des pelles et un seau, et là à quelques centimètres de moi la bouée-canard, vous voyez la bouée standard avec sa couleur bien jaune, le bec orange et les deux grands yeux ronds dessinés façon BD, noirs sur fond blanc...

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture singulière aujourd’hui avec Le Signe du singe de Bruno Gauscher, un recueil se composant de 41 micro-récits ne dépassant pas chacun les quatre à six pages. Peut-on pour autant parler de nouvelles ? Rien n’est moins sûr tant les écrits proposés ici s’en détachent, bousculent les codes établis et proposent des textes aussi incisifs que nébuleux lorgnant parfois vers les exercices de style chers à Queneau.

Pas de résumé vraiment possible pour vous décrire le contenu des textes, ceux-ci sont très variés et n’ont pas de réel lien entre eux. Sachez simplement que l’on y rencontre à chaque fois un personnage à qui le quotidien réserve quelque chose dans le déroulé de la journée ou une réflexion que l’on peut se faire face à un événement ou une interaction sociale. Oui, je sais, c’est vague mais je ne peux vraiment pas faire mieux. Il est ici question de l’humain dans toute sa complexité et tous les aspects de nos vies sont abordés : amour / haine, vie et mort, jeunesse et vieillesse, routine et moments exceptionnels, et bien d’autres situations sont au rendez-vous dans cet ouvrage bien souvent malicieux où les textes défilent rapidement.

En toute honnêteté, tout n’est pas à garder à mes yeux dans ce recueil, des histoires font mouche (une grande majorité), d’autres m’ont laissé totalement froid. Question de contenu, de thématique abordée aussi, il faut reconnaître par contre que le style est toujours impeccable et la langue se révèle vraiment inventive. On passe d’un ton à un autre en toute liberté et parfois avec fracas, la finesse d‘écriture permet à notre auteur de proposer un large spectre d’émotions et d’expériences humaines avec une économie de mot vraiment poussée à son paroxysme (bon, je vous l’accorde c’est tout de même plus long que des haïkus).

Facile d’accès, l’ouvrage propose finalement une belle réflexion sur nous autres homo sapiens, chacun y trouvera d’ailleurs un peu ce qu’il veut avec quelques textes à l’interprétation libre virant à la métaphysique sur certaines séquences. Un livre vraiment à part, qui ne plaira pas à tout le monde tant sa forme peut désarçonner mais une fois qu’on a pris le pli, il est presque impossible de s’en échapper. Avis aux amateurs !