VernonL’histoire : QUI EST VERNON SUBUTEX ?
Une légende urbaine.
Un ange déchu.
Un disparu qui ne cesse de resurgir.
Le détenteur d’un secret.
Le dernier témoin d’un monde disparu.
L’ultime visage de notre comédie inhumaine.
Notre fantôme à tous.

La critique de Mr K : Depuis 2015 et la lecture de Baise-moi, je n’avais plus remis le nez dans la bibliographie de Virginie Despentes, une auteure que j’affectionne pourtant tout particulièrement. Son écriture libre, thrash, le ton cynique, sa découpe au scalpel des travers de notre société, son engagement… autant de qualités qui m’ont manqué en sept ans. C’est Nelfe qui m’a permis de remettre le pied à l’étrier en m’offrant la trilogie Vernon Subutex cet été et quelle expérience ! La magie opère toujours autant avec de surcroît ici une dimension plus universelle, un aspect mystique poussé pour un conte urbain incandescent et sans concession qui ne peut laisser indifférent.

Dans la structure générale, on est face à un roman polyphonique où se croisent d’innombrables personnages qui nous livrent successivement leurs points de vue. Très différents les uns des autres, toujours extrêmement bien croqués, complexes (on ne compte plus les péripéties et états d’âmes qu’ils traversent) tout au long des 1200 pages qui constituent ce triptyque, on navigue dans différents milieux dans une immersion vraiment totale.

Il y a évidemment Vernon, un ancien disquaire, génie du mix qui se retrouve expulsé de son appartement et qui va squatter chez divers connaissances avant d’atterrir dans la rue. Le premier volume s’attarde beaucoup sur sa trajectoire qui s’apparente clairement à une descente en enfer même si Vernon reste flegmatique et traverse les épreuves sans vraiment réagir. Les gens l’aiment bien, on se sent bien en sa compagnie, il les impacte sans vraiment le vouloir, il est un être à part qui cristallise des sentiments divers et apporte une certaine paix. À partir du deuxième volume quelque chose se met en place auprès de lui.

Gravite autour de Vernon, une myriade de personnages plus ou moins liés donc : un producteur acharné et peu recommandable, un scénariste en panne d’inspiration, une actrice porno rangée des bagnoles, une détective privée lesbienne pas commode (déjà croisée dans Apocalypse baby de mémoire), une SDF haute en couleur, une serveuse-tatoueuse en quête de sens à sa vie, un trader cocaïnomane complètement perché (je sais c’est un euphémisme), une amie de jeunesse musicienne, des transsexuels assumés, une jeune femme musulmane pratiquante au parcours chaotique et bien d’autres que je vous laisse découvrir. Loin de noyer le propos, toutes ses âmes enrichissent une œuvre dense et profonde. Ils passent et repassent, disparaissent, renaissent à l’occasion d’un souvenir… Rien ne nous est épargné de leurs souffrances, atermoiements, doutes et espoirs, donnant vie à une comédie humaine que n’aurait pas renié un Balzac ou un Zola en leur temps. Ces ouvrages constituent une véritable toile d’araignée arrangée avec soin et dont on n’arrive pas à s’échapper. La preuve, j’ai lu les trois volumes à la suite, je n’ose pas imaginer le calvaire que ça aurait été d’attendre d’une année sur l’autre la sortie du suivant !

En soi, il ne se passe pas énormément de choses dans Vernon Subutex, chaque personnage apporte avec lui sa psyché, ses expériences, sa pierre à l’édifice de Virginie Despentes. Elle dresse le portrait de notre société abîmée, fracassée par ses tensions internes. On retrouve de grandes préoccupations despentiennes à commencer par le lien entre hommes et femmes, la sexualité, le rock, la dope. Elle élève ici le propos en livrant quelques saillies bien senties sur le capitalisme cannibale, l’exclusion des gens (le passage sur la rue est tout bonnement épatant, racontant par le menu comment cela vous transforme un homme et le rend invisible aux yeux de la société -si ce n’est comme un repoussoir pour dire aux autres, voila ce qui vous arrive si vous n’obéissez pas-), la dépendance technologique, le réchauffement climatique, le pouvoir et son aspect dévorant et avilissant... Brillant ! En fait, toutes les thématiques de notre monde moderne sont plus ou moins abordées, livrant un livre-somme, une expérience totale. Le constat est sombre, très sombre même. Je dois avouer que je m’y suis totalement retrouvé partageant nombre de ses observations et réflexions.

Virginie Despentes manie l’art de la punchline à merveille, envoyant directement au foie des coups ravageurs qui touchent justes et forts. Que j’aime son écriture, son franc parler, sa liberté de ton, son phrasé ! Au delà du langage familier qu’elle manie à merveille et qui est sa marque de fabrique, Despentes ne peut se résumer à cela. Elle est une orfèvre en terme de caractérisation de personnages qui sont bien éloignés des clichés que l’on véhicule ici ou là, les salauds sont magnifiques, les êtres innocents bien moins qu’on ne le pense, tout cela s’entrechoque dans l’esprit du lecteur et produit un effet bœuf. La construction du roman est parfaite, la dynamique générale ne se dément jamais et le tout se termine de manière apocalyptique, nous laissant sur les genoux.

Une lecture incontournable, assurément ! I still love you Virginie.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Les chiennes savantes
- Les jolies choses
- King Kong theorie
- Apocalypse bébé
- Bye-bye Blondie
- Baise-moi