Par-petits-bouts

L’histoire: Les meilleures histoires sont celles que l'on raconte petit à petit, par fragments, un menu morceau à la fois. On se souvient d'une anecdote, et de cette mémoire naissent les plus beaux des récits. C'est comme se poser avec un ami et engager une conversation sur soi, sur son enfance à la campagne, maman, et surtout papa, les oncles, les tantes, les cousins... Dans ces moments-là, il s'agit d'expliquer ce qu'il y a de plus simple, sans prétention, ni pathos, ni honte. Le premier incendie auquel on a assisté avec avidité, la perte d'un être cher qui nous prépare à d'autres départs, les papillons morts auxquels on organise les plus belles des funérailles, faire pipi debout, les bruits et les animaux de la campagne, les petits boulots, et l'idée que maman pourrait tout à fait être Sting, si seulement elle en avait envie.

La critique de Mr K : Direction la Pologne avec le dernier ouvrage sorti aux éditions Tropismes (anciennement Belleville éditions) avec Par petits bouts de Weronika Gogola. Dans cet ouvrage au charme envoûtant, l’auteure nous invite à partager les souvenirs épars d’une gamine qui s’interroge sur tout et sur elle. C’est beau, léger et profond à la fois et totalement addictif.

L’ouvrage débute sur un poème composé de douze strophes décomptant douze heures correspondant à des impressions et des formules imagées lorgnant vers la philosophie et le mysticisme. Chacune de ces "heures" vont correspondre ensuite à un chapitre relatant un moment ou une période vécue par la narratrice. On démarre fort avec des vers touchants au possible, très évocateurs et porteurs de sens, faisant écho au vécu de chacun.

Par une narration à la première personne immersive à souhait, la narratrice nous raconte alors des bribes de son enfance qui de prime abord semblent quelque peu désordonnées et suivant les aléas de ses pensées. Elle nous parle de la nature, des sensations qu’elle éprouve, des grenouilles, du son des grillons à la nuit tombée, des chèvres du village, du bruit du vent et son souffle sur le visage, des conneries avec la cousine un peu plus âgée et des copains. C’est frais, on partage toutes ses émotions. Puis, de plus en plus c’est la famille qui occupe l'espace avec des figures incontournables d’adultes tous plus divers les uns que les autres, inspirant des sentiments variés avec en sous-texte un rapport idéalisé avec le père.

C’est une véritable plongée dans un univers familial cohérent dans lequel on entre par la petite porte de la vision d’une gamine. Ses doutes et aspirations, ses émotions intimes nous sont livrés sans artificialité dans une langue simple, épurée et poétique qui touche en plein cœur. On s’y retrouve beaucoup à l’occasion, on ressent des choses que l’on pensait oubliées à l’occasion d’événements particuliers comme un repas de famille, des échanges parfois musclés ou encore l’épreuve de la mort d’un proche et la notion de deuil. Et puis, au cœur de tout cela, c’est les apprentissages de la jeune fille qui transpirent de ces pages, l’évolution vers l’adolescence, la prise de conscience de son corps, la construction de soi aussi au sens large.

Le tout baigne dans la culture polonaise, à commencer par la culture catholique omniprésente, au cœur des us et coutumes et des traditions avec aussi ses nombreux interdits et tabous. On croise aussi nombre de termes du cru explicités en bas de page et prolongeant l’immersion, nous faisant découvrir la gastronomie, les lieux, les habitudes et aussi à l’occasion l’Histoire de ce pays méconnu. J’ai aimé cette propension de l’auteure à vouloir transmettre sa culture sans en faire trop étalage et en nourrissant son récit de ces éléments. Le résultat est bluffant pour ne pas dire passionnant.

On passe donc un très agréable moment en compagnie de Weronika Gogola qui propose un personnage très attachant, un parcours de vie très riche et une fenêtre sur son pays d’origine. Un beau dépaysement au cœur de l’humain que je vous invite à découvrir à votre tour.