couv43370854

L’histoire : On leur avait promis une terre qu’ils ne quitteraient plus. Et c’est à un nouvel exil qu’ils sont contraints... ?

Ils en rêvaient : reconstruire leur pays et leur histoire. Comme des milliers d’Arméniens, Agop, répondant à l’appel de Staline, du Parti Communiste français et des principales organisations arméniennes de France, quitte sa famille et embarque en 1947 à bord du Rossia dans le port de Marseille. Mais au bout du voyage, c’est l’enfer soviétique qu’il découvre et non la terre promise.

Sur les bords du lac Baïkal, Haïganouch, une poétesse aveugle, séparée de sa sœur lors du génocide de 1915, aujourd’hui traquée par la police politique, affronte, elle aussi, les tourments de l’Histoire.

Des camps de travail d’Erevan aux goulags d’Iakoutsk, leurs routes se croiseront plus d’une fois, au fil d’une odyssée où la peur rencontre l’espoir, le courage et l’entraide. Agop et Haïganouch parviendront-ils à vaincre, une fois de plus, les ennemis de la liberté, pour s’enfuir et retrouver ceux qu’ils aiment ?

La critique de Mr K : Très belle lecture que cette fresque familiale aussi prenante qu’enrichissante sur le sort peu enviable du peuple arménien à travers un XXème siècle qui ne les a pas épargnés, loin de là. Dans Le Chant d’Haïganouch, Ian Manook propose un récit polyphonique entre destins contrariés, évocation sans fard de l’URSS, moments de joie et à travers tout cela, la force de résistance d’un peuple malmené par l’Histoire. Addictif !

Ainsi, on suit le parcours d’un arménien séduit par la promesse de Staline d’accueillir les membres de la diaspora dans une République soviétique arménienne qui n’attend qu’eux. Il découvrira l’enfer soviétique... Agop s’est laissé bercer d’illusion, lui dont la famille a déjà connu le terrible génocide arménien perpétré par la Turquie à leur encontre à partir de 1915 et qui croit dur comme fer qu’il peut aller en Arménie, s’installer puis faire venir sa petite famille. Très vite, il va voir l’envers du décor, il perd sa nationalité française, devient soviétique de fait et est enfermé dans son nouveau "pays". C’est le début d’une longue descente aux enfers qui le verra envoyé en camp de travail, puis au goulag dans un pays où la liberté n’existe tout simplement pas et où tous ont peur d’une mort suspendue aux décisions iniques des hommes de pouvoir, à commencer par Staline et son âme damnée Beria. En parallèle, on suit les affres de sa famille restée en France, qui vivent dans l’incertitude et guettent la moindre nouvelle.

D’autres chapitres mettent en scène Haïganouch, une poétesse aveugle, d’origine arménienne elle aussi, qui est poursuivie par la police politique soviétique en URSS. Elle y a refait sa vie suite au traumatisme lié à sa séparation d’avec sa famille victime du génocide. Son histoire démarre avec l’exécution sommaire de son mari et son viol en début d’ouvrage, un passage terrifiant. Elle va tout mettre en œuvre pour retrouver son fils perdu (déporté lui aussi) et va rencontrer divers personnes qui vont l’aider dans son périple qui très vite se mue en un récit quasi initiatique avec la nécessaire métamorphose de tout être détruit pour dépasser sa peine et réussir à survivre. L’auteur ne nous épargne pas là non plus et son destin est passionnant quoique douloureux.

Ian Manook nous plonge vraiment dans l’URSS stalinienne. Sans exagération, ni manichéisme, il décrit avec justesse le fonctionnement de cette dictature qui a enfermé littéralement ses citoyens et a fait des millions de morts. C’est la peur qui domine tout, la peur de mourir de faim, la peur du froid, la peur de l’occident, la peur de se faire dénoncer, la peur de se faire arrêter, la peur de mourir ou de faire mourir sa famille car le chantage est l’une des armes favorite du régime. Les pages transpirent de ce sentiment aliénant qui change les vertueux en fourbes et amène la méfiance dans le cœur de tous. Tous les personnages sont traités avec humanité et complexité, y compris chez les êtres les plus vils. Cela renforce le roman, lui donne un aspect réaliste qui prend aux tripes et donne à voir les vicissitudes des humains. Le devoir, le pouvoir, l’amour, la haine, l’amitié, la famille, le tout perturbé et perverti par un régime qui nie toute moralité et humanité.

On passe vraiment par tous les états, les espoirs se succèdent aux crises, aux remises en question, à la perte de repères. L’écriture limpide, fluide, donne vie à tout cela avec maestria, distillant un charme fou à cette histoire pourtant terrible. Ian Manook est un excellent conteur d’histoire, un écrivain engagé soucieux de l’exactitude historique, un maître de la plume que je découvre plus intime ici vu qu’il s’inspire de ce que sa propre famille a pu vivre. Une très belle expérience, éprouvante et enivrante à la fois. À lire absolument !