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L’histoire : Anna déteste le foot, Jonas aussi. Jonas adore la littérature ukrainienne, Anna aussi. Elle termine tout juste ses études, lui poursuit sa thèse. Ils aiment débattre, s’agacent, se plaisent, s’intriguent, passent une nuit ensemble. Puis une deuxième. Mais cette fois, ce n’est pas consenti. Anna, du moins, l’affirme.

Des mois durant, elle se débat seule avec les conséquences : comment trouver les mots pour décrire et pour comprendre ? Que faire quand la colère se meut en rage ? Qu’attendre de la société et de son entourage ?

La critique de Mr K : Très belle découverte que cet ouvrage coup de poing qui se lit d’une traite et suscite énormément de questionnements et de réflexions. Ça n’arrive qu’aux autres de Bettina Wilpert est un livre passionnant et terrifiant à la fois. Il explore un sujet grave avec tact et intelligence sous forme d’une enquête où chacun va témoigner, essayer d’apporter sa contribution pour démêler le vrai du faux d’un viol présumé. Qui dit vrai ? Qui ment ? Comment réagit la société ?

Anna et Jonas ont toute la vie devant eux. Ils se rencontrent, se découvrent des passions communes, ils aiment parler, discuter jusqu’à pas d’heure. Ils ont aussi une bonne descente et un soir d’ivresse, ils franchissent le Rubicon et couchent ensemble. Rien de sérieux pour l’un et l’autre, un coup d’un soir, lui ne se remet pas vraiment de la rupture avec son ex et Anna virevolte et mène sa vie en toute liberté. S’ensuit une période où ils ne font que se croiser, rarement. Un soir, c’est l’anniversaire d’un ami, l’ambiance est à la fête endiablée, l’alcool coule à flot, ils vont finir par recoucher ensemble. Anna se réveille le matin et quitte l’appartement de Jonas perturbée. Pour elle ce qui s’est passé la veille n’était pas consenti, elle souffre dans sa chair, elle est convaincue d’avoir été violée.

Le roman se construit sur la parole, Bettina Wilpert convoque tous les personnages rencontrés / croisés comme des témoins. On a bien sûr les sentiments d’Anna et Jonas mais aussi ceux du meilleur ami, des connaissances de fac, des parents, des ex ou encore de l’épicier d’en bas qui a vendu des cigarettes à Anna le lendemain du drame. Au lecteur de démêler le vrai du faux dans ces paroles et ces témoignages qui soufflent le chaud et le froid entre subjectivité, parti pris sentimentaux , aveuglement mais aussi parfois discernement et réel effort pour percer la vérité. La forme adoptée convient parfaitement au sujet, se révèle captivante (quasi journalistique) et amène le lecteur a beaucoup de réflexions et de questionnements autour des violences sexuelles, leur nature et leur expression.

Au centre de tout, il y a la notion de consentement et la loi allemande de l’époque (2014) qui n’était pas adaptée à la notion de viol, trop souvent perçu comme uniquement quelque chose lié à de la violence pure. Ici, j’ai découvert grâce à la finesse psychologique déployée, la construction de l’ensemble et les liens qui se font peu à peu entre les différentes prises de parole, les hésitations, les zones de flou, les pressions internes et externes, tout ce qui constitue la fameuse zone grise dont on nous parle souvent. On en ressort profondément bouleversé surtout qu’on éprouve beaucoup d’ambivalence pour les deux principaux protagonistes, on est loin d’être dans un récit outrancier ou à charge. On passe vraiment par tous les états et l’on réfléchit longtemps après la lecture à propos des réactions des protagonistes, leurs sentiments mais aussi leur devenir car rien ne s’achève avec la dernière page...

Je suis ressorti profondément ébranlé de cette lecture. Personne n’en sort indemne. Ça n'arrive qu'aux autres est un livre à mettre entre toutes les mains, à dire, à lire, à faire lire, à partager, à discuter aussi et à prolonger par le débat et l’écoute. Une œuvre magistrale tout simplement, une de plus au catalogue des éditions du Nouvel Attila.