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L’histoire : Vous connaissez une personne, vous, qui a lu La Tentation de saint Antoine ? Le malentendu commence devant le bac à un euro d’une librairie de quartier. Le narrateur de cette histoire ne saurait expliquer pourquoi ce livre l’appelle, mais il tend une pièce au libraire pour que Gustave Flaubert ne fasse plus le trottoir.

Le malentendu se poursuit chez un styliste visagiste où notre héros, à la faveur d’un mauvais coup de tondeuse, se retrouve dans l’obligation de rembourser une dette colossale. Sans un sou dans le portefeuille, mais persuadé du trésor que contient son livre de poche, il propose de faire salon littéraire dans ledit salon de coiffure.

Le Salon est l’histoire inclassable et enchanteresse d’un éveil à la vie par le biais de la littérature, sur fond de relation triangulaire entre un coiffeur autodidacte, un libraire au grand cœur, et un adolescent… de trente-neuf ans.

La critique Mr K : Très belle découverte que cet ouvrage que j’ai dévoré en une journée avec un plaisir intense. Le Salon est le premier ouvrage que je lis d’Oscar Lalo et je dois avouer que je suis totalement tombé sous le charme du style de l’écrivain avec de surcroît une histoire qui, sous ses aspects simples, cache des trésors de sagesse et de partage, nous emmenant sur les rivages si enrichissants du récit initiatique.

Ce récit est avant tout une histoire de rencontre. Trois personnes que le hasard va se faire croiser et qui, par leurs échanges, vont évoluer chacun à leur manière avec en sous-texte la littérature au sens noble du terme dans ce qu’elle peut apporter à chacun d’entre nous que l’on soit esthète ou béotien. Un vieux garçon entretenu par son père, un libraire taciturne et généreux et un coiffeur autodidacte se partagent donc la vedette d’une histoire qui prend peu à peu de l’ampleur et donne beaucoup à réfléchir sur nous, nos lectures et le sens de la vie.

Le narrateur de 39 ans vit donc chez son père, n’a jamais connu le loup et clairement vit entretenu par son géniteur. Il garde au fond de lui une fêlure terrible : la mort de sa mère lorsqu’il avait quatorze ans. En rentrant chez lui, un soir il achète un livre dans un bac à un euro d’une librairie de quartier tenu par Florimond, un libraire vivant dans sa grotte de livres, plutôt farouche au premier abord. Ce livre, La Tentation de Saint Antoine de Gustave Flaubert, va être sa porte d’entrée pour redécouvrir les vertus de la lecture. Peu après, le même jour, suite à une errance non contrôlée dans un salon de coiffure du voisinage, il se retrouve avec une ardoise salée et va devoir la rembourser en tenant salon littéraire à l’assistance. Le narrateur s’est laissé emporté par son élan et le voila bien ennuyé à l’idée de devoir discourir sur Flaubert.

Derrière cette histoire à priori banale avec un petit côté cocasse (le narrateur est quand même bien à côté de ses pompes), se profile un vrai récit initiatique. Toute cette série de rencontres et d’actes va faire sortir le narrateur de sa pseudo zone de confort qui s’avère très vite être un refuge, une fuite en avant face aux difficultés et au passé. Sortir de son cocon familial en s’installant ailleurs, trouver un travail (qui s’offre à lui comme par enchantement sans avoir d’ailleurs besoin de traverser la rue), s’ouvrir aux autres et le tout par le truchement de la littérature : voila ce qui attend notre éternel célibataire qui jusque là se complet dans le binge-watching et vit par procuration. On se prend d’affection pour ce presque quadragénaire qui finit par se découvrir. Il est touchant par bien des façons, son détachement mais aussi sa défiance envers lui-même.

Le personnage de Florimond va débloquer la situation. Il est sans conteste mon protagoniste préféré de l’ouvrage, son aspect bougon d’ours mal léché qui va se révéler posséder un cœur en or est assez délectable par ses remarques et son état d’esprit. Libraire indépendant, amateur de poésie orientale, il va dispenser au fil des rencontres puis d’une collaboration plus proche des éléments de sagesse à notre narrateur en pleine quête de soi. La littérature pour ceux qui la pratique assidûment (pour ne pas dire exclusivement, je me compte dans le lot) apporte toutes les solutions que l’on peut rencontrer dans la vie car la littérature, c’est la vie. La transmission des valeurs, les expériences réussies ou ratées, les mots qui touchent, les mots qui heurtent, Florimond va lui apprendre à lire vraiment, à aimer sans comprendre pourquoi et au final lui ouvrir la voie des possibles. La relation entre les deux hommes est très intéressante à suivre dans ses développements, une sorte de tango enflammé car les débuts sont rudes jusqu’à la reconnaissance mutuelle.

Enfin, il y a Fabrice, coiffeur de génie lui aussi en panne sèche à sa manière. La rencontre avec le narrateur sous forme de quiproquo va elle aussi porter ses fruits et apporter à chacun d’entre eux vérités et bienfaits dans la construction de soi. Dommage que cela ne soit pas davantage poussé, je trouve que ce rapport souffre de la comparaison avec le lien Narrateur / Florimond. Fabrice passe donc au second plan et aurait mérité à mes yeux plus d’attention même si le fait de garder une part de mystère plaira sans doute à certains lecteurs.

Le Salon se lit très (trop?) vite. La langue simple et accessible se déguste sans effort avec un certain émerveillement devant ce qu’elle dégage comme musicalité et comme porteuse de sens. Enveloppé et happé par le récit, le lecteur n’a d’autre choix que de tourner inexorablement les pages jusqu’à la fin, pris par un récit rythmé, dense et évocateur. Une belle expérience de lecture que je vous invite à découvrir à votre tour.