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L’histoire : Thessalonique, années 1960. Le député de gauche Grigoris Lambrakis est assassiné par les fascistes. Alors que le coup d'État menace, on arrête le "monstre de Seikh Sou", criminel en série qui sévit dans la forêt éponyme depuis quelques années. C'est Aristos, jeune orphelin marginal, qui vivote de petits larcins et de prostitution. Une enquête expéditive et un procès bâclé : le fait divers idéal pour détourner l'attention d'un événement politique majeur.

La critique de Mr K : Belle lecture encore aujourd’hui avec Le Cycle de la mort de Thomas Korovinis, roman polyphonique où différentes voix nous parlent d’Aristos, un homme accusé et condamné à mort pour un meurtre politique (tout est tiré d’une histoire vraie, il est bon de le préciser). Bouc émissaire parfait des fachistes, on découvre à travers les propos de personnes qu’il a connues et croisées, un jeune homme attachant et complexe. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous peindre un portrait sans concession de la réalité de l’époque. Fluide, addictive et instructive, cette lecture fera date dans mon esprit.

Le roman s’ouvre sur un premier chapitres où Thomas Korovinis nous expose des éléments disparates en lien avec l’affaire du meurtre d’un député de gauche qui gênait beaucoup l’ordre en place et les extrémistes de droite. Extraits d’articles de presse, rapports de police, minutes du procès, déclarations de l’accusé et de témoins, partie de plaidoirie des avocats, verdict de la cour. On prend connaissance des faits et c’est l’occasion de faire un premier pas vers Arsitos qui semble un peu paumé dans tout ce cirque et qui demandera aux membres du peloton d’exécution de bien viser pour qu’il ne souffre pas trop longtemps. Le ton est pathétique, la charge lourde contre les institutions de l’époque qui ont chargé à bloc un jeune marginal. Il est désigné comme un monstre, un serial killer alors que rien ne semble vraiment le relier à une série de crimes qui fait trembler toute la population du crû.

S’ensuit une série de chapitres (plus d’une dizaine) où différents personnages prennent la parole et livrent leur vérité concernant Aristos. On peut diviser ces témoignages toujours en deux parties. La première recontextualise, donne à voir la réalité vécue du témoin : policier, camarades d’enfance, voisine, copain travesti / prostitué, membre de la police parallèle, bourgeois... Puis vient le lien avec Aristos, une simple entrevue, un rencontre impromptue voire une relation plus suivie. La structure de ces passages est très bien pensée et donne le ton des deux directions que suit l’auteur.

Il y a d’abord la volonté de lever le voile sur la nature profonde de l’accusé. D’extraction pauvre, sa vie est un vrai chemin de croix. Placé, déplacé, à la rue, vivant d’expédients voire de délits, tous disent de lui qu’il est réservé, d’une bonne nature mais que la vie lui a endurci le cuir. On le croise donc en cellule parfois, dans de nombreux petits boulots ou en compagnie d’âmes esseulées à la recherche de chair lors de ces passes qui lui permettent de survivre (ainsi que par le don de son sang !). On le sent constamment sur le fil du rasoir mais jamais vraiment désespéré, il vit ce qu’il a à vivre entre dénuement et espoir. Tous les intervenants en viennent à chaque fois à la même conclusion, Aristos n’a pas le profil d’un criminel, d’un tueur et au fil de la lecture notre intuition de départ se mue en certitude et un malaise profond s’installe, cette fameuse injustice perpétuelle dont il est question et que nous ressentons malheureusement que trop souvent en cette période plus que trouble.

Ce roman c’est aussi une fenêtre ouverte sur la Grèce des années 50 et 60, un pays ravagé par une guerre civile terrible où s’opposent les extrêmes et où les divisions sont nombreuses. La dictature guette et la corruption est endémique. La tension est palpable partout et ici le focus est notamment fait sur les conditions d’existence des plus précaires qui vivent dans des conditions parfois épouvantables. On croise toutes sortes d’énergumènes insolites dans des bouges parfois bien glauques, lieux de passages où l’on cherche le réconfort auprès de la dive bouteille ou d’échanges de flux corporels. Cela donne lieu à des scènes parfois cocasses, décalées mais aussi des scènes plus rudes, Aristos traînant sa mélancolie et sa malchance, lui le gamin dévoyé qui depuis vit dans le vice selon les tenants de la morale en vigueur. On suit le regard d’un bourgeois, l’empathie naissante d’un policier, la peine d’une voisine qui voit un gamin faire de mauvaises rencontres, on partage les moments d’angoisse du lendemain, les tracas domestiques et la menace insidieuse du pouvoir, des puissants qui pressurisent les plus fragiles pour asseoir leur autorité. L’ensemble est brillant, les fils tendus se complètent parfaitement et donnent au final un tableau peu reluisant mais lucide et passionnant d’une époque pas si lointaine que cela.

Malgré un léger temps d’adaptation pour se faire au contexte, aux noms et au point de vue adopté, la lecture se fait toute seule. À noter que le travail de traduction de Clara Nizzoli est impressionnant car tous les protagonistes ne parlent pas le même langage, le même dialecte, le tout issu du grec. Le travail sur la langue est impressionnant avec notamment un chapitre entier rédigé dans un argot des bas-fonds fleuri et évocateur à souhait. Le Cycle de la mort mérite vraiment d’être découvert, il n’est qu’un long cri, une dénonciation sans fard des causes de la misère et de l’incurie des puissants face à l’innocence. Une sacrée claque.