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L’histoire : Un an après le décès de leur père, Lawton et Hunter entreprennent de descendre l’Altamaha River en kayak pour disperser ses cendres dans l’océan. C’est sur ce fleuve de Géorgie, et dans des circonstances troublantes, que cet homme ténébreux et secret a perdu la vie, et son aîné compte bien éclaircir les causes de sa mort.

Il faut dire que l’Altamaha River n’est pas un cours d’eau comme les autres : nombreuses sont ses légendes. On raconte notamment que c’est sur ses berges qu’aurait été établi l’un des premiers forts européens du continent au XVIe siècle, et qu’une créature mystérieuse vivrait tapie au fond de son lit.

Remontant le cours du temps et du fleuve, l’auteur retrace le périple des deux frères et le destin de Jacques Le Moyne de Morgues, dessinateur et cartographe du roi de France Charles IX, qui prit part à l’expédition de 1564 au cœur de cette région mythique du Nouveau Monde.

La critique de Mr K : J’attendais beaucoup de cette lecture car j’avais adoré le précédent roman de Taylor Brown, le magnifique Les Dieux de Howl mountain qui m’avait envoûté et séduit comme jamais. Il fait coup double avec Le Fleuve des rois, un roman polyphonique qui conjugue récit intimiste bien souvent poignant, récit d’exploration historique haletant et réflexion générale sur le genre humain qui touche juste là où ça fait mal. Avalé en seulement quelque jours, je suis ressorti profondément heureux et touché par cette lecture.

Au fil des chapitres qui s’égrainent, l’auteur se propose de nous faire suivre trois destinées que rien ne semble au préalable lier. Il y a tout d’abord deux frères, Lawton et Hunter, qui descendent la rivière Altamaha en kayak avec les cendres du paternel décédé pour les répandre à l’embouchure d’un cours d’eau qui a rythmé une grande partie de sa vie. Nous faisons connaissance avec eux et partageons de beaux moments de découverte du milieu naturel. Cela donne lieu à de magnifiques pages de pur nature writing avec les nuances du jour, les variétés infinies des mondes végétaux et animaux et malheureusement aussi l’empreinte de l’homme qui se fait de plus en plus prégnante. Les deux frères vont à l’occasion de ce voyage singulier s’éprouver, se tester, se conforter, s’opposer à travers des situations qui réveillent le passé, éclairent leur relation unique faite d’un amour sincère mais frustre. On aime à les suivre, à découvrir qui ils sont vraiment derrière les airs qu’ils se donnent et l’enquête que l’aîné poursuit pour savoir exactement ce qu’il s’est passé pour leur père.

On alterne avec un certain Hiram, un homme rude, qui tente de se dépatouiller dans une vie qui n’est pas tendre et où le sort se révèle souvent cruel. Perdant son outil de travail, aimant une femme inaccessible, il se relève toujours et cache une certaine sensibilité derrière un personnage de dur à cuire qu’il s’est construit. Par bonds successifs, on suit son existence avec ses aléas, ses espoirs et ses remises en question. Très charismatique lui aussi, contradictoire parfois, il incarne l’humanité dans son désir ardent de réussir et sa capacité à endurer les choses et à toujours réessayer après des échecs répétés. Il y a du Sisyphe en lui, une mélancolie qui remue l’âme et donne à voir un personnage complexe et lui aussi très attachant.

Enfin, on repart dans le passé lointain de la rivière avec son exploration par les français en compagnie de Jacques Le Moyne de Morgues, un illustrateur et cartographe chargé de ramener des images des découvertes faites par l’expédition. On partage avec lui le quotidien haut en couleur des premiers colons avec son lot de rêveries, de surprises mais aussi de désillusions. Car le voyage se déroule mal, les occidentaux bien trop sûrs de leur supériorité, traitant fort mal les indigènes qui les accueillaient plutôt pacifiquement vont voir leur expédition tourner au désastre. La faim, la maladie, les mauvaises alliances et actions vont creuser leur tombe, l’auteur ne nous épargnant pas et livrant les détails d’une déroute terrible.

Au fil de la lecture, des liens apparaissent entre les différents protagonistes évoqués. Parfois ténus, parfois beaucoup plus importants, les rebondissements et révélations sont légion et m’ont bien souvent réjoui. On se laisse surprendre avec un plaisir renouvelé, les récits se densifiant libèrent une trame riche, nuancée et une puissance évocatrice hors norme qui captive irrémédiablement un lecteur pris au piège de ces pages qui se tournent toutes seules et livrent une humanité brute et qui semble à travers les âges n’avoir pas vraiment évolué.

Volontiers écologique dans son approche par moment, la trame emporte loin de lecteur le long de cette rivière entre mythes et légendes, l’homme n’étant finalement qu’un accident de parcours au milieu d’un biotope autosuffisant et décrit avec grand talent par un auteur qui décidément manie la plume comme personne. Ce roman est un bijou à côté duquel il ne faut absolument pas passer, un des tous meilleurs qui m’ait été donné de lire dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Vivement le prochain titre de cet auteur qui émerveille à chaque lecture !