Au-dela-de-la-mer

L’histoire : Muets de saisissement, Hector et lui regardent le monde se recomposer dans une magnificence de couleurs. Comme s’ils étaient les premiers à contempler des ciels pareils. Chacun commence à entrevoir la vérité de l’autre, à deviner qu’ils sont tous les deux pareillement démunis au cœur de la vérité des choses. Et qu’au sein d’une telle immensité, ce qu’un homme porte en son cœur n’a plus guère de poids.

Malgré l’annonce d’une tempête, Bolivar, un pêcheur sud-américain, convainc le jeune Hector de prendre la mer avec lui. Tous deux se retrouvent vite à la merci des éléments, prisonniers de l’immensité de l’océan Pacifique. Unis par cette terrifiante intimité forcée et sans issue, ils se heurtent aux limites de la foi et de l’espoir, à l’essence de la vie et de la mort, à leur propre conscience.

La critique de Mr K : C’est avec grande impatience que j’attendais le dernier né de Paul Lynch, un auteur qui m’avait transporté comme jamais avec Grace, un portrait fin et dense d’une jeune femme marginale à une époque reculée. J’avais tout particulièrement apprécié son style : complexe, évocateur et volontiers poétique à l’occasion. Dans Au-delà de la mer, sorti en cette rentrée littéraire 2021, j’ai retrouvé cette flamme narrative avec une forme légèrement différente et deux personnages principaux attachants comme jamais derrière lesquels se joue ni plus ni moins que la destinée humaine dans ce qu’elle a de contradictoire entre espoirs et déceptions. Un sacré voyage qui m’a transporté et littéralement laissé sur les genoux.

Bolivar est un simple pêcheur, il se plaît à se décrire ainsi. Très bon dans son domaine, depuis huit ans, il vit chichement de son activité et quand il est à terre il partage son temps entre des coups aux bar avec ses connaissances et des aventures sans lendemain. C’est un bloc, un roc, il est musculeux et sûr de lui. L’histoire débute quand on annonce une tempête redoutable mais lui veut tout de même embarquer pour une petite campagne de pêche. Il doit se renflouer et il ne doute pas une seconde que sa pêche sera bonne. Seul souci, son acolyte habituel est introuvable, or il ne peut partir seul, son embarcation nécessite deux personnes entre navigation, préparation des lignes et transvasement des prises dans la glacière.

Face à l’insistance de Bolivar, son boss lui propose de partir en mer en compagnie d’un jeune homme à peine sorti de l’adolescence, Hector, un gringalet qui a déjà pratiqué la pêche sur le lac du coin avec des membres de sa famille. Aux yeux de Bolivar, c’est un amateur mais il va devoir se contenter de lui s’il veut mener à bien son expédition. Les voila donc partis sur l’Océan au bout de seulement quelques pages. Bien sûr, ce que l’on pressentait finit par arriver, ils sont pris dans la fameuse tempête puis totalement perdus au milieu des eaux. Commence un récit d’introspection et de survie d’une rare force.

Tout au long de ma lecture, des références, des liens m’ont sauté aux yeux. J’ai pensé à Hemingway et Steinbeck mais aussi à Camus pour la dimension spirituelle et réflective. Les deux protagonistes traversent une épreuve terrible qui va les mettre à nus, forcer leurs barrières morales et intimes. Très différents l’un de l’autre, le drame va les rapprocher inexorablement au fil du temps qui s’écoule et des difficultés rencontrées. L’un a la foi, l’autre est un indécrottable matérialiste. L’un est jeune, indolent et a des projets, l’autre est vieux et possède une grande expérience de la vie et une certaine aigreur. Des tensions initiales va surgir une amitié, une relation presque filiale qui va s’entrechoquer avec la dureté des conditions de vie et un moral en berne. La faim, la soif, la fatigue se conjuguent avec l’appréhension, les espoirs déçus au fil des fortunes de mer et une folie qui guette les deux infortunés. Le glissement est insidieux mais bel et bien présent, régulier, sapant les deux hommes jusque dans leur chair.

Peu à peu, les barrières tombent, les deux hommes se racontent, se rencontrent, échangent, se jaugent, se jugent et finissent par se comprendre. Le processus est proprement bouleversant, remarquablement emmené par l’auteur qui cisèle ses personnages dans une langue épurée, très poétique qui donne à ce récit une portée universelle en abordant des questions cruciales comme l’amour, la paternité, le sens que l’on peut donner à sa vie et les regrets que l’on peut nourrir quand le déclin arrive. Le tout alterne avec le quotidien étouffant de cette barque perdue au milieu de nul part, l’espoir bien mince d’être secouru et l’épuisement des corps et des esprits narrés dans leurs moindres détails.

Addictive, cette lecture marque, donne à voir des êtres humains au bord de la rupture, où le réel et le fantasmé ne sont plus si différenciés. Contemplatif avec des phases d’accélérations parfois brutales, le récit prend littéralement aux tripes et l’on sort de cette expérience complètement rincé mais conscient d’avoir lu une œuvre à part, un bijou littéraire qui hante longtemps après sa lecture. Une sacrée claque que je vous invite à prendre au plus vite !