mercredi 5 mai 2021

"Indésirable" d'Erwan Larher

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L’histoire : Quand Sam Zabriski s'installe à Saint-Airy, dans la maison dite "du Disparu", le destin de ce village rural au riche passé historique bascule.

Ici, on se méfie un peu des étrangers. Ici, on décatit très bien entre-soi. Ici, on a des certitudes, dont celle que l'humanité se compose d'hommes et de femmes. Or impossible de deviner à quel genre appartient Sam, par ailleurs énigmatique quant à son passé. L'incertitude et l'inconnu dérangent, les passion s'exaltent, les tensions s'aiguisent. Après quelques escarmouches, la guerre est bientôt déclarée. Personne n'en sortira indemne.

La critique de Mr K : Nouvelle très bonne lecture venue du catalogue des éditions Quidam qui ne m’ont jamais déçu jusqu’ici et qui confirment l'essai avec un ouvrage qui détone une fois de plus dans le milieu de l’édition littéraire. Dans Indésirable d’Erwan Larher, on se retrouve dans un récit qui se situe à la confluence de genres bien différents. Chronique sociale féroce sur les conventions établies et l’entre-soi, roman noir avec des éléments de polar et de thriller mais aussi roman engagé à travers sa forme avec des éléments d’écriture neutre pour désigner le personnage principal, ce livre ne peut pas laisser indifférent. Et même si je trouve qu’il manque parfois d’originalité en terme de trame narrative pure, je l’ai lu avec un appétit féroce qui ne s’est jamais démenti et en un temps record tant j’ai été happé par Sam et son parcours au sein de Saint-Airy.

Sam débarque sans crier gare à Saint-Airy, petite commune de 2500 habitants perdue au milieu de nulle part. Iel est tombae sous le charme d’une vieille bâtisse qu’iel a décidé de restaurer, pour la première fois Iel va pouvoir se poser après un passé que l’on devine complexe et tumultueux. Dans ce village, cette apparition choque, bouscule les habitudes et les barrières morales communément admises. L’humanité se divise en deux sexes et tout individu se situant au-delà est plus ou moins considéré comme un monstre. Ces destins mêlés sont suivis ici sur cinq ans et vont mettre en lumière le parcours semé d’embûche de Sam, exposer la bêtise humaine mais aussi sa propension à la solidarité parfois et va explorer le personnage principal avec une finesse et une justesse de tous les instants. L’entreprise était risquée et pourtant la principale réussite de ce roman réside dans la caractérisation et le développement de Sam.

Sam est une personne intersexe, comprendre qu’elle est née avec des caractères sexuels qui ne correspondent pas aux définitions binaires communément admises. Je vous laisse ce lien pour vous renseigner davantage, le site est pédagogique et très bien fait. D’apparence androgyne, Sam perturbe, trouble beaucoup et loin d’être une personne effacée, iel s’affirme dans son projet et commence à se mêler à la population, à tenter une intégration qu’iel n’a jamais vraiment réalisé auparavant. Cet être à part suscite la fascination, la curiosité mais aussi la méfiance voire la haine. Dur d’être différent dans toute société humaine et Sam va en faire cruellement l’expérience. Les barons locaux qui tiennent notamment la mairie ne sont vraiment pas ce que l’on peut appeler des humanistes et des hommes empathiques, obnubilés par l’ordre établi, leurs traditions ancestrales et leurs profits, ils voient d’un mauvais œil Sam arriver dans leur ville avec des velléité de changements, de restauration globale et de créations artistiques. Le choc est immense et peu à peu, au fil des chapitres et du temps qui s’écoule, la situation s’envenime et va mener à un final terrible quoiqu’un peu abrupt à mon goût, Erwan Lahrer règlant les choses un peu trop vite à mon sens.

Comme dit précédent, le gros point fort du roman est la caractérisation de Sam. Être ambigu sur bien des points (autant physique que moral), iel évolue beaucoup durant cet ouvrage. On s’attache à ellui, on est intrigué par sa personnalité. Insaisissable à la fois sensible mais capable d’actions d’éclat, on s’interroge beaucoup sur son passé. Artiste, agent de sécurité (iel a des compétences en combat rapproché impressionnantes), amateur·rice d’art, iel est tout ça à la fois. Par contre, ce côté secret le.la rend aussi assez associable au départ, on imagine que c’est lié à sa nature. Puis, lors des travaux, iel va se rapprocher de Sylvain, un homme touche à tout qui va l’aider à monter son projet. C’est une première fente dans l’armure qu’iel s’est construit et l’on entre dans un roman d’apprentissage, où Sam va s’ouvrir aux autres et à l’amitié (avec Sylvain et bien d’autres personnes du village). Toutes ces choses auxquelles iel n’a pu s’abandonner jusqu’à présent. C’est remarquablement décrit comme un papillon sortant de sa chrysalide, c’est à la fois touchant et universel, on se retrouve dans certains aspects de cette psyché torturée par les épreuves qu’iel a du traverser. Peu à peu Sam se libère, s’épanouit mais gare à la chute, à l’hybris, rien n’est jamais gagné et tout être peut s’égarer en chemin s’il n’y prend pas garde... Ce parcours est brillamment mis en scène par l’auteur.

La trame narrative générale est plus classique. Les opposants sont vraiment détestables à souhait (peut-être un peu trop parfois), les forces contraires vont se déchaîner à leur manière, on reste tout de même dans un roman contemporain et dans un réalisme de tous les instants avec petites intimidations, joutes verbales hautes en couleur, manœuvres électorales et autres joyeusetés de querelles de clochers. Les esprits s’échauffent, les réactions contradictoires se multiplient et l’on est dans une ambiance de saga campagnarde, dans ce village à l’identité en pleine mutation, en pleine querelle des Anciens et des Modernes sous fond de libéralisme économique, de choix sociétaux et d’intérêts particuliers parfois éloignés de l’intérêt général. Bien mené aussi à ce niveau, les surprises sont moindres, on a déjà lu sur le sujet mais c’est fait avec brio, efficacité et l’intérêt ne se dément jamais.

L’intérêt réside aussi beaucoup sur l’écriture. Cette dernière divisera forcément, l’écriture inclusive et /ou neutre a ses détracteurs en premier lieu notre "cher" ministre de l’Éducation Nationale... Personnellement, je me suis adapté à cette écriture désarçonnante de prime abord et c’est un monde qui s’ouvre à soi si on prend le temps de faire l’effort de s’y intéresser. D’ailleurs j’ai tenté avec mes modestes connaissances de la reproduire quand je parle de Sam dans cette chronique, je m’excuse si des erreurs se sont glissées, je suis un authentique amoureux des mots mais je n’ai jamais étudié la langue inclusive et / ou neutre. L’ouvrage en lui-même est très facile à lire, la langue de l’auteur est alerte, très nuancée et d’une puissance évocatrice impressionnante. On est très vite fait prisonnier par Erwan Larher que je découvrais pour l’occasion et que l’on m’a chaudement recommandé sur IG pour d’autres ouvrage. J’ai lu Indésirable quasiment d’une traite entre deux couches à changer et des activités ludiques avec Little K.

C’est donc une bonne claque que ce roman qui a le mérite de mettre en lumière une réalité identitaire peu exposée qui ici est traitée avec profondeur et un respect de tous les instants. Ce récit quasi initiatique est un bonheur qui comblera les fans de l’auteur mais aussi tous les amoureux des belles lettres qui veulent pimenter leur lecture d’originalité formelle et d’ouverture d’esprit.

Posté par Mr K à 17:40 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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