offshorecspL’histoire : Un homme sonde les réserves de pétrole des fonds sous-marins et meurt sous les balles de pirates au large du Nigeria. Aude qui l’a aimé poursuit sa trace en empruntant des chemins de traverse : elle trouve un écho de sa voix dans les sagas islandaises du Moyen-Âge, dont il était un lecteur compulsif ; elle le suit en Afrique, et guidée par le guérisseur qu’il fréquentait, elle l’aperçoit dans des visions nocturnes. Elle entraîne le lecteur dans ce voyage initiatique peuplé de souvenirs et de mythes, où les lieux et les époques se répondent.

La critique de Mr K : Très belle lecture à nouveau avec ce titre de la très bonne maison d’édition Nouvel Attila qui décidément à l’art de proposer des titres aussi surprenants qu’addictifs. Dans Offshore de Céline Servais-Picord, l’auteure nous propose de suivre le travail de deuil d’une jeune femme qui a du mal à se remettre de la disparition de son fiancé. Entre flashback et initiation à des cérémonies divinatoires, on navigue constamment entre monde cartésien et monde spirituel avec un bonheur de lecture qui ne s’éteint jamais.

Ralph est mort lors d’une opération de sondage de pétrole dans le golfe de Guinée. Son expédition a été prise pour cible par des pirates en quête de richesse et de gloire. Dès le premier chapitre le ton est donc donné et l’on suit par la suite différentes voix qui vont nous parler de Ralph mais pas seulement. Il est question d’amour, de passion professionnelle et aussi de l’Afrique avec ses richesses pillées par les occidentaux et ses traditions pluriséculaires entre divination et magie. On passe d’un thème à l’autre voire on les mélange via des points de vue bien différents : celui de la femme éplorée qui veut comprendre et se remémore, celui du guérisseur qui s’adresse directement à elle ou à Ralph lors de la première visite de ce dernier.

Cette narration différenciée fonctionne pleinement et capte d’entrée le lecteur. Cela désarçonne au départ mais distille en même temps une graine de curiosité qui ne se dément jamais. Des univers très différents s’entrechoquent entre la realpolitik économique et la recherche de profit à tout prix et des pays en voie de développement qui ne voient jamais le bout de leurs efforts. En cela, le personnage de Ralph ne m’a guère plu. Seulement motivé par ses fonctions et sa passion pour le repérage d’or noir, il m’a semblé peu humain, très égocentrique et non concerné par la misère qu’il peut côtoyer. Il n’est pas détestable pour autant car il a une solitude chevillée au corps de par son caractère mais il est bien le fruit de notre époque où chacun gesticule dans son coin et pour certains se fichent de leur prochain. D’ailleurs cette ambivalence se retrouve dans sa relation avec l’héroïne qui se fait quelque peu malmener par Ralph qui semble uniquement investi dans ses missions professionnelles.

Le parcours d’Aude est très intéressant à cet égard. Elle passe par de nombreux états entre tristesse, mélancolie mais aussi vers la fin révélation et prise de conscience. On se rappelle avec elle de la rencontre impromptue avec Ralph, d’une évidence qui saute aux yeux mais qui va s’émousser un peu avec le temps. On sourit, on hume l’air avec elle, on savoure une main serrée, une balade au bord de la Manche, un repas ou même simplement un regard. Puis vient ensuite le temps de l’initiation quand elle prend rendez-vous avec le guérisseur que son homme avait rencontré et qui va lui apprendre à regarder en elle pour mieux se découvrir et appréhender ses peines et chagrins. Ces pages mystiques sont d’une beauté et d’une sagesse limpide, sans fioritures et sans effets de manche. On grandit en même temps que l’héroïne et on aperçoit son existence par un autre bout de la lorgnette. Je dois avouer que j’ai été assez bluffé sur l’aspect récit d’apprentissage.

On voyage aussi beaucoup notamment lorsqu’elle retourne en Islande sur les traces d’un trek effectué par le disparu bien auparavant, moi qui aime beaucoup ce pays et adorerais y aller, j’ai été comblé. Et puis, il y a surtout l’immersion à Lagos, capitale folle du Nigéria avec une marée humaine constante, un danger omniprésent grandissant sur les germes de la pauvreté et de la corruption. Sans clichés, toujours avec le même souci de simplicité mais aussi d’universalité, on se laisse porter par ses lignes qui ensorcellent le lecteur et l’emporte vers un ailleurs pas si lointain.

Par le biais de chapitres courts, mêlant différents types de langues faisant référence parfois aux sagas islandaises dont Ralph était amateur (de très très beaux passages versifiés émaillent le texte ici et là), d’autre fois au langage oral propre aux pratiques spirituelles évoquées dans le livre, langue aussi plus réaliste et pragmatique quand il s’agit d’évoquer le drame vécu par les habitants du delta du Niger (le pillage de leurs ressources et la pollution endémique qui en découle), on se réjouit et on vit pleinement l’histoire. Au final, on se dit qu’on a lu là un livre différent, prenant et source de réflexion sur soi. Offshore est une bien belle expérience que je vous encourage à tenter à votre tour au plus vite.