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L’histoire : Été 1945 : lorsque le soldat américain d'origine japonaise Ray Takahashi rentre du front, personne n'est là pour l'accueillir en héros sur les terres de son enfance, dans le nord de la Californie. Ses parents, après avoir été expulsés et enfermés au camp de Tule Lake, vivent désormais à Oakland. Mais Ray veut comprendre pourquoi leurs anciens voisins et amis ont coupé les ponts avec eux, et surtout revoir leur fille Helen, sa petite amie. C'est à ce moment-là qu'il disparaît sans laisser de traces.

Printemps 1969 : de retour du Vietnam, et hanté par les fantômes de la guerre, John Frazier cherche son salut à travers l'écriture d'un roman. En s'emparant accidentellement du destin de Ray, le jeune écrivain ignore tout des douloureux secrets qu'il s'apprête à exhumer.

La critique de Mr K : Chronique d’une très belle lecture aujourd’hui avec le nouveau roman de Christian Kiefer qui m’avait bien scotché avec Les Animaux paru il y a déjà quatre ans ! J’avais été séduit par ce roman noir, superbement écrit et mené de main de maître que j’avais dévoré quasiment d’une traite notamment lors d’un séjour aux urgences en attendant mon tour... Dans Fantômes, l’auteur nous revient avec un roman tout aussi réussi avec cette fois ci un focus sur un pan de l’histoire américaine particulièrement sombre et des personnages au charisme incroyable. Carton plein une fois de plus !

Ray revient au pays après la Seconde Guerre mondiale où il a servi son pays. Américain d’origine japonaise, il trouve sa maison occupée par les anciens propriétaires. Ses parents ont été expulsés comme beaucoup d‘autres nippons-américains, parqués dans un camp d’internement à cause de leurs origines suite à l’attaque surprise de Pearl Harbor. Ray veut comprendre pourquoi les anciennes relations de sa famille leur ont tourné le dos mais il met les pieds dans un véritable panier de crabes. On perd sa trace assez vite. On suit alors une enquête menée par un écrivain tout juste revenu traumatisé de son propre service dans l’armée US au Vietnam. Rien ne semble relier ses deux individus et pourtant, au fil des investigations de John Frazier, des ponts vont se révéler, des points communs qui vont mettre à jour des vérités pas forcément très agréables et révélatrices d’une époque et de personnalités bien complexes.

Je ne dirai pas grand-chose de plus finalement que ce que la quatrième de couverture révèle pour ne pas lever trop le voile sur les ressorts de la narration. Sachez simplement qu’on alterne entre les atermoiements de l’écrivain en devenir qui se remet difficilement de son expérience au Vietnam et des flashback sur Ray et sa famille. C’est très bien mené avec une progression étudiée, diabolique même car les révélations parcellaires se succèdent pour mieux se compléter et faire monter la pression. Ce roman prend aux tripes et au cœur, on se doute bien qu’un terrible drame se joue mais on y va avec entrain et on en redemande même lorsque apparaît le mot "fin" tant on a été pris par le souffle qui règne sur cet ouvrage.

Les deux personnages principaux sont passionnants et caractérisés avec une grande justesse. On se pique d’en savoir plus sur les raisons du traumatisme vécu par John, on s’inquiète de la destinée tortueuse de la famille de Ray. Chacun se dépatouille avec son identité, ses doutes et ses aspirations dans une condition humaine décidément bien compliquée à gérer parfois selon les circonstances et les relations nouées avec nos semblables. Toute une galerie de personnages secondaires naviguent autour d’eux et forment un microcosme qui se trouve au centre d’un tourbillon d’événements qui vont précipiter les choses. C’est brut de décoffrage par moment, souvent troublant et dérangeant car l’être humain livre un visage tantôt fraternel tantôt peu amène qui donne le vertige et écœure. J’ai trouvé dans ce domaine que cet ouvrage se rapprochait d’un John Steinbeck dans la forme simple et profonde à la fois et les réflexions qu’induisent les péripéties chez le lecteur.

Chronique d’un temps et d’un lieu, les USA et son engagement dans la guerre, il est beaucoup question de la différence et du racisme dans une histoire finalement très banale d’amitié et de cruauté, d’entraide et de vengeance inique. C’est beau, profond et d’un terrible réalisme qui vous enserre le cœur et ne vous relâche jamais. Les amitiés sont mises à rude épreuve, la bêtise fait force de loi et la vérité quand elle est révélée renverse les croyances établies et foudroie dans un ultime sursaut le lecteur qui finit sur les genoux.

Très bien écrit dans son style si personnel mais à la portée universelle bouleversante, Fantômes est un livre qui fera date et qui a le mérite d’évoquer le sort peu enviable réservé aux américains d’origine japonaise durant la Seconde guerre mondiale. Une petite bombe d’intelligence et d’humanité comme il fait bon lire même si les cœurs d’artichauts comme moi peuvent préparer leurs mouchoirs.