L'enfant de la prochaine auroreL'histoire : Notre monde touche à sa fin. Dans le sillage d'une apocalypse biologique, l'évolution des espèces s'est brutalement arrêtée, et les États-Unis sont désormais sous la coupe d'un gouvernement religieux et totalitaire qui impose aux femmes enceintes de se signaler. C'est dans ce contexte que Cedar Hawk Songmaker, une jeune Indienne adoptée à la naissance par un couple de Blancs de Minneapolis, apprend qu'elle attend un enfant. Se sachant menacée, elle se lance dans une fuite éperdue, déterminée à protéger son bébé coûte que coûte.

La critique Nelfesque : Voici quelques années que je n'avais pas lu un roman de Louise Erdrich. L'histoire de celui-ci, dernier venu en librairie en début d'année, m'a donné envie de m'y replonger. L'histoire en premier lieu, avec cette héroïne à la maternité tourmentée (genèse d'une obsession) et l'envie de découvrir l'auteure dans un style littéraire qui ne lui est pas habituel m'ont attirée.

Autant le dire tout de suite, avec "L'enfant de la prochaine aurore", Louise Erdrich s'éloigne de ce qu'elle a l'habitude de nous proposer dans son écriture. Son thème de prédilection, l'identité des Indiens d'Amérique, est toujours présent ici mais beaucoup plus diffus, moins présent au cœur de l'histoire. Nous suivons ici Cedar, jeune femme amérindienne adoptée lorsqu'elle était bébé, dans son quotidien de future maman dans un monde en pleine déliquescence.

Le mot "déliquescence" est faible car c'est ni plus ni moins que l'extinction de l'humanité qui se déroule sous nos yeux (ce que l'on mériterait amplement soit dit en passant !). L'évolution fait un arrêt brutal et, à une vitesse folle, l'espèce humaine va devoir faire face à une situation qu'elle n'a jamais connue auparavant. Non seulement les animaux se comportent étrangement et changent de façon inquiétante mais l'Homme est aussi en train de vivre quelque chose de terriblement angoissant. Alors même qu'elle apprend qu'elle attend un bébé, le bruit court que les femmes ne tombent plus enceintes et que celles qui le sont déjà ne peuvent plus mener à terme leur grossesse. Les fœtus dégénèrent, les enfants ne sont plus viables. Les femmes meurent en couche.

Imperceptiblement tout d'abord puis, comme dans un cauchemar, naturellement et sans résistance, le quotidien des américains va être sous contrôle de l’État. Les femmes enceintes sont invitées à se présenter dans des structures spécialisées. De gré ou de force. Elles sont dénoncées, enlevées et emmenées on ne sait où avec une violence extrême. Que vont devenir ces femmes, dernières mères de l'humanité ? Quel sort est destiné à leurs bébés ?

"L'enfant de la prochaine aurore" est un roman angoissant. Que l'on ait ou non un enfant soi-même, il est aisé de s'identifier au personnage de Cedar, de faire preuve d'empathie. On tremble à chaque page, ne sachant ce qu'il adviendra. Je dois avouer qu'en ces temps troublés où pour nous aussi l'avenir est incertain et où l’État décide de ce que l'on a le droit de faire ou non pour raison sanitaire, cette lecture ne change pas vraiment les idées... Au contraire elle nous replonge dans un état de sidération que l'on a tous connu il n'y a pas si longtemps de cela. Une dystopie qui fait froid dans le dos tant on sent que ce qui est écrit ici pourrait être notre quotidien dans un cas semblable. On navigue à vue, en même temps que les personnages, dans un univers cruellement crédible.

La dimension SF est très légère, même si elle constitue le terreau de cet ouvrage. Louise Erdrich n'est pas une habituée de ce genre et il faut dire qu'elle s'y essaye ici avec finesse. C'est très différent des autres romans de l'auteure. On y perd en poésie dans l'écriture mais la réflexion sur la régression des hommes et les moyens mis en place pour contrôler tout ça est très intéressante. Quelques fulgurances sont tout de même à noter, notamment dans les échanges avec Eddy, le mari de la mère biologique de Cedar, et dans son approche de la grossesse et de la maternité. Mais ce que l'on perd, à mon sens, en lyrisme, on le gagne en dynamisme, en urgence, en rythme d'écriture. Difficile de lâcher le roman dans ces conditions.

Que va devenir Cedar ? Que va devenir son bébé ? Comment va se passer sa grossesse ? Tout ce que je peux vous dire c'est qu'elle ne sera pas de tout repos et que les lettres écrites ici à son futur enfant ainsi que ses réflexions couchées sur le papier sont allées droit au cœur de la jeune maman que je suis. L'angoisse est palpable, l'incompréhension aussi. Avec quelle propension l'homme est capable de suivre des directives fascistes laisse songeur... Et le retour au religieux aussi... On s'attache aux personnages et on tremble avec eux. Y a-t-il encore de la place pour l'espoir ? N'oubliez pas que vous lisez un roman d'Erdrich et laissez-vous porter. La fin est d'une justesse marquante.

"L'enfant de la prochaine aurore" vous surprendra si vous connaissez déjà l'auteure, il vous interpellera si ce n'est pas le cas et vous donnera sans doute envie de poursuivre la découverte. De mon côté, je me demande déjà ce qu'elle nous réserve dans un futur ouvrage, si le virage ici pris sera durable ou si ce n'est qu'un unique pas de côté pour décentrer son regard sur l'humanité. Intéressant et subtil.