les roses noires mordillat

L’histoire : Cybèle, Nora, Rome, Vivi : quatre femmes, quatre histoires qui représentent chacune une forme de résistance. À la guerre, au fascisme, à la mort, à l’oubli. Quatre roses noires qui n’ont pour arme que leur courage, leur détermination et leur force d’aimer. Ce sont elles les véritables héroïnes de cette dystopie. Entraînant dans leur sillage Orden, un poète réfractaire, poursuivi par la milice armée à la solde de l’ordre nouveau qui gouverne le pays, elles sont les fers de lance d’un réseau de résistance qui prépare une insurrection.

La critique de Mr K : Gérard Mordillat est un auteur que j’aime beaucoup. J’aime sa langue incisive, directe et poétique. J’aime surtout ses combats et ses engagements. Alors quand il sort un nouvel ouvrage, en l’occurrence ici Les Roses noirs en ce mois de février bien frileux, j’en attends beaucoup. Je dois avouer que la déception n’en a été que plus grande ici car même si on retrouve toutes les qualités que j’ai énoncé juste avant, j’ai trouvé l’ensemble décevant, outrancier, manquant de nuances et les personnages vraiment caricaturaux...

Et pourtant, le postulat de départ a de quoi me séduire. L’auteur se prête ici au jeu de la dystopie, en proposant un roman se déroulant dans un futur proche en France où la démocratie s’est effacée au profit d’une oligarchie financière qui manipule l’opinion et contrôle par l’oppression la société toute entière. Dans cette dictature qui ne cache que son nom et où la pratique du pouvoir se fait donc sans partage et au détriment des plus humbles stigmatisés, marqués et enfermés dans la servitude, on va croiser un poète déchu et quatre roses par qui va germer une insurrection d’abord sourde puis éclatante. On suit cette montée en puissance au plus près de ces protagonistes qui vont par la force des choses, de manière directe ou bien malgré eux, l’accompagner et y participer.

Le premier tiers de l'ouvrage est enthousiasmant. L’immersion dans ce monde décadent et flippant est très bien rendu. Par des chapitres courts, on fait connaissance avec les protagonistes et l’on se prend au jeu. Découverte des castes, des arcanes du pouvoir, les injustices criantes de cette société inégalitaire nous prennent à la gorge, le malaise est profond et ne va qu’augmentant. Peu à peu, des liens apparaissent entre les différents personnages et tel un maître tisseur, l’auteur construit un récit aux différentes ramifications qui vont finir par se rejoindre. On se laisse guider sans souci, sans effort non plus, c’est facile à lire et Mordillat s’y connaît pour entretenir le suspens.

Le propos est accablant même s’il manque de finesse comme je l’énoncerai par la suite. Le contrôle de la population par une oligarchie obnubilé par le fric et le pouvoir, la notion de stigmatisation des plus faibles pour diviser et mieux régner, distiller la peur encore et toujours (meilleur outil de propagande politicienne depuis la nuit des temps) sont livrés par l’auteur au fil de la narration dans des passages vraiment impressionnants qui donnent vraiment à voir le monde comme il pourrait le devenir d’ici une dizaine d’années (Guerre généralisée, privatisation de toute la société, lois ségrégationnistes, massacres à grande échelle...). Tout en tout cas le préfigure avec ce que nous vivons actuellement entre lois liberticides, libération de la parole raciste et un pouvoir de plus en plus autoritaire. En cela, Les Roses noires est plutôt réussi.

Mais voila, tous les maîtres ont leurs limites et cet ouvrage tombe assez vite dans la surenchère d’effets dramatiques. Le manichéisme est poussé à l’extrême, les gentils sont vertueux, parfaits parce que pauvres et opprimés. Les méchants sont terrifiants, jusqu’au-boutistes jusqu’à l’absurde (car le pouvoir corrompt l’âme c’est bien connu). Pour vous dire dans cet ouvrage, les bad guys feraient passer le personnage de flic fasciste de Tcheky Karyo dans le film Doberman de Yan Kounen pour un saint (un de mes films culte !). Du coup, la charge sociale et engagée perd en crédibilité et tombe dans le brûlot brouillon et finalement stérile.

Les personnages sont très caricaturaux mélangeant troubles œdipiens profonds et pseudo réflexion sur les rapports filiaux, le poète figure de résistance qui s’empresse de tremper sa stouquette après la mort de sa muse sensée être la femme de sa vie durant la majorité de l’ouvrage, des forces de l’ordre obsédées par leur mission et pourries jusqu’à la moelle, des femmes courageuses et victimisées à l’extrême... Ok pourquoi pas, mais de la nuance que diable ! C’est bien beau d’aligner les scènes de bravoure, de fesses et de beaux sentiments mais on en perd la subtilité et la finesse comportementale que l’on retrouve en chaque être humain qu’il soit vicié ou non. Non, certains passages versaient clairement dans le "hors sol" et je n’ai du coup plus adhéré à l’ensemble.

J’ai donc lu ce livre rapidement mais avec un plaisir qui allait diminuant au fil de la lecture. Ça me fait mal d’écrire de telles lignes tant j’admire le travail de cet auteur et notamment son fabuleux Les vivants et les morts que je vous recommande chaudement. Celui-ci est vraiment un ton en dessous et m’est apparu comme dispensable. Dans le domaine de la dystopie révolutionnaire, il y a de quoi faire et en nettement mieux. Sans rancune...

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Les vivants et les morts
- Ces femmes là
- La Tour abolie