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L’histoire : Dans un avenir proche, en une fraction de seconde, le monde numérique disparaît, comme aspiré par une force indicible. Un homme, seul, malgré lui, se retrouve dans une tourmente planétaire. Détenteur de l’ensemble de la mémoire humaine, convoité par tous, il n’a qu’un seul but : survivre pour sauver sa fille.

La critique de Mr K : Ça faisait pas mal de temps que je n’avais pas pratiqué Enki Bilal qui m’avait vraiment scotché avec sa trilogie Nikopol. À l’occasion d’un apéro-visio avec l’ami Franck, on avait parlé de son diptyque Bug qu’il a beaucoup apprécié. Il se trouve justement que le CDI de mon établissement venait de l’acquérir. Je décidai donc d’emprunter les deux volumes pour me faire ma propre idée. Même si j’émets toujours des réserves sur l’expressivité des personnages, j’ai adoré les dessins et le scénario. Il y a quasiment parfois un aspect prophétique dans cette œuvre qui interroge beaucoup sur la vacuité de l’espèce humaine notamment dans son rapport à la technologie.

Sans prévenir, en 2041, tout l’aspect numérique de notre monde-civilisation disparaît et ce n’est pas sûr que l’on s’en remette. C’est le fameux BNG (Bug Numérique Généralisé). Devenus totalement dépendants au numérique (faites un tour un jour dans les couloirs d’un lycée de nos jours, vous comprendrez), l’espèce humaine est perdue. Pertes de données massives à force d’enregistrer les informations sur leurs appareils plutôt que dans leur propre mémoire, la plupart des moyens de transports arrêtés car entièrement automatisés, risques nucléaires et en conséquence la montée des intégristes de tout poil font de cette période une véritable poudrière. Les grandes puissances ont peur de perdre leur position au profit de leurs concurrents naturels, des groupuscules radicaux y voient une occasion unique de prendre leur revanche sur les États et de doux rêveurs pensent qu’ils pourraient réaliser l’utopie dont ils rêvent depuis tellement longtemps.

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Leur attention va se porter sur un homme, Kameron Obb, seul rescapé d’une expédition sur Mars et qui semble concentrer désormais en lui l’ensemble des données perdues lors du fameux Bug. En parallèle, on suit sa fille Gemma dans sa surprise initiale et sa peur de ne pas revoir son père. Ce dernier est devenu l’équivalent d’un disque dur gigantesque, une véritable mémoire de l’humanité, phénomène inexplicable qui serait l’œuvre d’une entité extra-terrestre. Il attise forcément les convoitises et va devoir à la fois lutter pour sa liberté et libérer sa fille prise en otage par des mafieux désireux de s’enrichir. Tout un programme !

Le récit est véritablement passionnant. L’aspect anticipation est très bien maîtrisé et crédible. Il reprend dans ces deux premiers volumes (un troisième est en préparation) des thématiques qui lui sont chères liées à notre espèce et sa propension à l’égoïsme et la destruction. Il est assez jouissif de voir cette humanité perdue qui s’est révélée incapable de maîtriser ses désirs de toute puissance, d’omniscience réduite désormais à néant. Ainsi, certains individus haut placés qui avaient intégrés dans leur propre organisme des puces leur permettant de rallonger leur existence voient cette dernière écourtée de manière irrémédiable, des carcasses d’engins de toutes sortes gisent un peu partout on revient à une approche plus locale pour survivre et les journaux sont truffés de fautes d’orthographe depuis la disparition des correcteurs orthographiques. Le modèle de développement capitaliste semble avoir vécu et révèle ses faiblesses. On n’est finalement pas très loin de l’apocalypse, en tous les cas de grands changements s’annoncent.

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Les personnages principaux sont un peu perdus dans ce gigantesque capharnaüm qu’est devenu le monde connu. Ils subissent beaucoup les événements et la déstabilisation est totale. L’exposition prend son temps pour parfaire un background impressionnant et puis, à partir du deuxième tome, on vire dans le polar avec l’enlèvement de Gemma par une équipe de mafieux plutôt drôlatiques qui détonent dans cet univers de fin du monde. Le fun s’invite un peu même si la tension reste palpable et que le héros a fort à faire. Sachez que tout reste à savoir à la fin de la lecture du tome 2 notamment sur la nature du Bug et le devenir de personnages clef.

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Comme toujours avec Bilal, on peut s’attendre à de superbes planches. C’est encore le cas avec des décors grandioses, de très belles reproductions de certaines capitales connues et une dominante chromatique bleue et grise qui colle parfaitement au sujet traité. On retrouve son trait si caractéristique qui séduit l’œil au premier regard. Reste que comme dit précédemment, je trouve que depuis quelques temps, ces personnages bien qu’admirablement croqués semblent parfois fades, comme extérieurs à eux-mêmes et que cela joue sur leur expressivité et donc l’empathie que l’on peut éprouver pour eux.

L'œuvre cependant est très addictive et ne relâche jamais son étreinte, prisonniers que nous sommes d’un contenu riche, engagé à sa manière et un récit maîtrisé de main de maître. Il ne reste maintenant plus qu’à attendre la suite qui espérons-le ne sera pas trop longue à venir...

Lus, appréciés et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Mémoires d'outre-espace
- Partie de chasse
- La Croisière des oubliés
- La Trilogie Nikopol