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L’histoire : Pour pouvoir vivre, la narratrice de Permafrost n'a eu d'autre choix que de se protéger des femmes auprès desquelles elle a grandi ; mère, sœur, tante, de leurs obsessions navrantes, de l'hypocrisie familiale et son cortège de mensonges ou de sourires pour entretenir cette idée de l'épouse comblée et de la mère épanouie. Mais derrière l'épaisse cuirasse qu'elle a dû se fabriquer, ne se retrouve-t-elle pas prise comme dans une terre perpétuellement gelée, enfermée avec ses pensées suicidaires ?

Heureusement il y a les chambres, celles où elle se réfugie dans la lecture passionnée d'autres vies, et celles où elle découvre le corps et les caresses d'amantes fabuleuses.

S'isoler, s'adonner au plaisir, même non solitaire, ne suffisent cependant pas à apaiser son malaise. Pour se libérer, il faut ce récit, écrit comme l'on se parle à soi-même, sans détour et sans craindre ni ce qui paraît immuable ni ce qui serait provisoire. Un corps avec ses sensations, une voix avec ses réminiscences, ses craintes et ses limites, pour enfin se sentir "vivante, vivante comme jamais".

La critique de Mr K : C’est à une expérience de lecture hors du commun à laquelle je vous convie aujourd’hui avec ma chronique de Permafrost d’Eva Baltasar, écrivaine catalane qui a reçu un grand succès avec ce titre, traduit en France depuis peu aux éditions Verdier. Cet ouvrage se présente un peu comme le journal de bord très intime de la vie amoureuse et sexuelle d’une femme homosexuelle mais ce serait réducteur de le résumer à cela. Au gré des chapitres et diverses expériences contées ici, la narratrice livre en filigrane ses impressions sur elle-même et son existence, mais aussi sur la famille et la société au sens large. Bien que désarçonnant au départ, ce roman finit par happer son lecteur et lui procure un beau plaisir de lecture.

Constitué de micro-chapitres ne dépassant pas les six pages, il faut imaginer qu’ils correspondent à des fragments d’existence mixés sans véritable ordre chronologique. Se répondant les uns aux autres, il faut un nécessaire temps d’adaptation pour se faire au procédé. On démarre donc la lecture un peu perdu, intrigué cependant par la personnalité d’une héroïne à fleur de peau qui se cherche. L’écriture entre prose poétique et réalisme parfois très cru transporte le lecteur vers des horizons intimes embrouillés par des questionnements intérieurs tourmentés. Pas évident de s’y retrouver, l’auteure prenant plaisir à plaquer mots et émotions sans véritable structure narrative classique.

Et puis on s’y fait. Au bout d’une trentaine de pages (le livre est court, il en compte 128), des lignes de force se dégagent. Le poids de la famille par exemple avec notamment des parents qui ne comprennent pas les choix de vie de leur fille qui sort des sentiers battus tant au niveau de sa vie estudiantine que des emplois qu’elle va décrocher. Elle doit se protéger d’eux tout d’abord pour pouvoir mener sa barque comme elle l’entend. Mais ce que l’on dissèque vraiment au scalpel dans ce livre durant la majeure partie de notre lecture reste l’identité sexuelle de la narratrice avec des pages entières sur ses relations amoureuses heureuses ou non, avec aussi sa découverte du désir et de son penchant pour les filles (très très beau passage aussi direct que touchant), ses pulsions létales irrésistibles aussi avec des réflexions poussées sur l’existence, le destin et la mort. Eros et Thanatos se sont donc donnés rendez-vous dans ce roman dans leurs rapports entremêlés et antinomiques. Passionnant !

Permafrost est un étrange ouvrage qui nous livre véritablement une âme à nue, sans chichis ni faux semblants. On est dans du brut de décoffrage décrit dans une langue exigeante, gouleyante et rafraîchissante. Les pages s’enchaînent avec des sentiments mêlés, complexes comme la personnalité de la narratrice. L’écrin littéraire est de toute beauté et offre une lecture enthousiasmante d’une introspection puissante et juste à la fois. Une expérience intéressante et enivrante que je vous invite à tenter si le sujet et le thème vous intéresse.