mercredi 30 septembre 2020

"L'inconnue du 17 mars" de Didier Van Cauwelaert

L'inconnue du 17 mars de Didier Van Cauwelaert

L’histoire : Je suis désolée de ce que je vous inflige, en ce moment. Mais il fallait que la planète ferme pour que les cœurs s’ouvrent.

Le 17 mars 2020, par la grâce d’un virus, un sans-abri se retrouve confiné avec une créature de rêve. Est-ce la femme qui jadis enflamma son adolescence, une mythomane, une perverse manipulatrice, ou une ultime chance de survie ? Et si le sort du genre humain dépendait de la relation qui va se nouer, dans une maison à l’abandon, entre un ancien prof de 38 ans brisé par l’injustice et une exilée en manque d’amour ?

Avec ce conte philosophique irrésistible et poignant, au cœur d’une actualité bouleversant tous nos repères, Didier van Cauwelaert entraîne nos peurs, nos détresses, nos colères dans un tourbillon de révolte, de joie libératrice et d’espoir.

La critique de Mr K : Cet ouvrage est ma première lecture mettant en scène indirectement la Covid et le confinement. L’Inconnue du 17 mars de Didier Van Cauwelaert est aussi le premier livre que je lis de cet auteur populaire dont beaucoup louent l’écriture et la portée philosophique de son œuvre. Deux premières fois en une donc pour moi et au final une expérience bien sympathique qui même si elle ne révolutionne pas la littérature offre un bon plaisir de lecture.

Le héros est un homme déchu. Viré de l’Éducation Nationale pour violence sur élève, Lucas Norden s’est laissé couler, a tout perdu et se retrouve à la rue dans ce qui s’apparente à une volonté criante de suicide social. C’est dire qu’il ne va pas bien et l’annonce du prochain confinement ne lui fait pas grand-chose, il y voit une manière d’en finir encore plus vite. Renversé lors d'un accident de la route par un véhicule dans lequel il se réveille, il se rend compte qu’il est conduit par Audrey son amour de jeunesse qu’il n’a jamais oublié. Elle l’emmène dans le domaine où il a grandi petit et où il a vécu un drame épouvantable. Je n’en dirai pas plus car ce serait révéler des éléments essentiels qui se multiplient très rapidement, bouleversent les pistes de lecture et annoncent des révélations impressionnantes.

Écrit à la première personne, le récit est immédiatement immersif. L’auteur ne perd pas de temps et en un chapitre, on se fait déjà une idée bien précise de Lucas et de sa détresse. Très attachant, complètement paumé et résigné sur son sort, il va tomber de Charybde en Scylla avec cette rencontre impromptue qui va changer sa vie. Le personnage passe vraiment par tous les états pour le plus grand bonheur du lecteur : la sidération cède vite la place à la curiosité et la méfiance. Est-ce vraiment Audrey ? Que lui veut cette femme surgie du passé dont il est toujours profondément amoureux ? Peu à peu, Van Cauwelaert nous livre des éléments de réponse qui loin de nous éclairer orientent le récit vers quelque chose de délirant et d’incroyable. On n’est pas au bout de nos surprises avec un effet de manche final assez saisissant (que j’ai tout de même fini par voir venir) qui permet de réemboiter la trame dans quelque chose de plus conventionnel. Quoi qu’on n’est jamais à l’abri d’un ultime retournement de situation...

La mystérieuse femme ne l’est vraiment pas qu’à moitié. Elle souffle constamment le chaud et le froid, entretient le mystère sur ses intentions premières et bien malin celle ou celui qui devinera sa nature profonde. En parallèle, avec les pensées de Lucas, nous avons droit à quelques flashbacks bien sentis sur son passé pour le moins mouvementé. L’ensemble peut paraître décousu au départ, sans véritable lien et comme par magie, tout prend forme vers la fin de ce court roman qui s’avère lumineux tout autant que tortueux. À signaler que même si le récit se déroule pendant le confinement, il n’est finalement pas tant question du virus en lui-même que de l’humain et sa propension à nuire à son prochain mais aussi parfois à révéler sa bonne nature. Le saupoudrage est léger dans le domaine mais il donne du baume au cœur et permet aussi de mettre le doigt là où ça fait mal. Étrange mélange qui pourtant fonctionne bien ici.

Très facile d’accès avec une écriture fluide et délicate, je comprends mieux maintenant le succès de cet auteur, les pages se tournent toutes seules et l’on arrive au mot "fin" sans vraiment s’en rendre compte, ce qui est toujours gage de qualité. Belle lecture donc qui ravira les amateurs de contes philosophiques et d’ouvrages feelgood qui permettent d’échapper un temps à la morosité ambiante.


dimanche 27 septembre 2020

"L'Ere de l'égoïsme" de Daryl Cunningham

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Le contenu : Après la science ("Fables Scientifiques") et la maladie mentale ("Fables Psychiatriques"), Darryl Cunningham se penche sur les relations entre la politique et l’économie, et plus précisément sur l’évolution des doctrines libérales et leur rôle dans le déclenchement de la crise de 2008, puis de la montée des extrêmes droites en Europe.

Dans un premier temps, Cunningham brosse le portrait d’Ayn Rand, auteure américaine, - notamment de "La Grève" - relativement peu connue en France mais qui a été extraordinairement influente aux États-Unis. Ayn Rand est à l’origine de la doctrine de l’objectivisme et a influencé de très nombreux hommes politiques américains, dont les libertariens, mais aussi des personnes clés de l’administration qui jouèrent un rôle prédominant au moment de la crise de 2008.

Cunningham décrit également dans le détail les mécanismes en cause dans cette crise et les ravages qu’elle a causés, parallèlement à un nouvel essor des politiques libérales et à la montée de l’individualisme dans nos sociétés. Son engagement est sans équivoque et il annonce clairement la couleur dans sa préface : "Dans des États démocratiques, où le droit de vote existe, nous sommes responsables d’avoir donné le pouvoir à ceux qui estiment vertueux de privilégier l’amoncellement d’argent au lieu de l’égalité de tous."

La critique de Mr K : Lecture différente aujourd’hui avec cette BD documentaire parlant de l’expansion des doctrines libérales et leur rôle clef dans la crise de 2008 qui a mis le monde à genoux et dont on mesure encore les effets. Dans L’Ere de l’égoïsme, Daryl Cunningham propose trois parties qui s’articulent autour d’une doctrine qui prône l’individualisme au détriment du bien commun. Avec pédagogie, humour mais aussi un très bon esprit d’analyse, l’auteur nous ouvre les portes d’une élite qui domine le monde et l’entraîne malheureusement vers sa perte.

Tout commence avec la biographie d’Ayn Rand, une auteure américaine à l’origine avec d’autres de la pensée ultra-libérale avec comme concept d’origine l’égoïsme élevé au statut de vertu cardinale. Daryl Cunningham revient sur sa personnalité complexe, son parcours mais aussi son influence grandissante dans certains milieux de pouvoir : d’abord les finances puis peu à peu la politique. Cette partie est très intéressante car malgré un parti pris certain (l’auteur est clairement un progressiste et non un conservateur), il nous donne à voir le parcours de cette femme dans ses moindres détails et au fil du déroulé, ses fêlures et ses contradictions. On rentre même dans le cercle des intimes (dont certains personnages auront un grand rôle à jouer par la suite) et l’on se rend compte que ses théorie individualistes se heurtent très vite à sa volonté de tout contrôler notamment son mouvement. Elle qui s’érige contre le collectivisme et prône le libre choix en tout se révèle avoir une personnalité bien autoritaire voire dictatoriale. Le glissement est fascinant et explique mieux la suite.

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Le deuxième chapitre explique donc en détail la grave crise financière de 2008 qui nous a touché de plein fouet et dont nous subissons encore les effets. On commence avec des explications sur les mécanismes en jeu : banques financières et banque des dépôts, politiques fiscales successives du gouvernement, idéologie libérale en vogue, subprimes, évasion fiscale, risques partagés et risques individuels et bien d’autres concepts purement économiques... C’est assez technique, quelques points m’ont d’ailleurs égaré en chemin mais ce n’est pas bien grave, les différents éléments s’imbriquent bien pour lancer les hostilités quand l’effondrement devient inéluctable. La théorie des dominos en direct fait froid dans le dos et surtout, on se rend compte (mais on s’en doutait bien) que nous avons été les dindons de la farce. Les ultra-libéraux sont bien contents de trouver l’État Providence pour renflouer leurs caisses et continuer pour certains à distribuer les dividendes à leurs actionnaires. Le pire est qu’on aurait pu penser que cette catastrophe leur a servi de leçon, mais non tout va bien, le système se perpétue et malgré quelques têtes coupées, les bonnes vieilles habitudes sont revenues en force avec son cortège d’inégalités sociales et environnementales. À gerber !

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Enfin, la troisième partie est totalement différente avec pour commencer la mise en image d’une étude américaine sur le mode de fonctionnement des cerveaux et les habitudes quotidiennes de personnes conservatrices et progressistes. Loin de prendre parti, on s’intéresse ici à la psychologie intrinsèque de ces deux camps antagonistes mais qui peuvent à l’occasion se rejoindre. C’est passionnant car c’est assez juste quand on se l’applique à soi-même ou à des personnes de son entourage. Puis il revient sur les pratiques politiques actuelles avec notamment cette propension à couper systématiquement dans les budgets des services publics accusés de mille maux et que seuls des cures d’austérité pourraient rendre efficaces. L’auteur nous prouve une fois de plus l’illusion et la malhonnêteté qui règne derrière ces politiques plus mortifères qu’autre chose avec notamment l’exemple des allocations handicapées au Royaume-Uni avec les morts que cela a pu causer. Ce n’est pas très réjouissant je vous l’avoue et la conclusion est sans appel, soit le monde doit changer (et donc la nature humaine, vaste programme) soit nous courrons irrémédiablement vers notre fin et celle de la planète.

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L'Ere de l'égoïsme est une vraie réussite car très pédagogique comme dit précédemment. L’auteur prend vraiment le temps d’expliquer, de comparer et d’illustrer ses propos. Les dessins sont très agréables, on tire ici vers le minimalisme, ce qui est impeccable pour faire passer efficacement des idées et pouvoir agrémenter les cases de la somme de connaissances à faire passer. L’ensemble est vraiment épatant et devrait être lu par tous. Même si on peut ne pas être d’accord avec certains propos, cette bande dessinée a le mérite de mettre les choses au clair. Au moins, on ne pourra pas dire qu’on n’était pas au courant. À lire absolument pour s’éveiller et peut-être un jour renverser l’argent roi et revenir à des sociétés plus soucieuses du collectif et de l’intérêt commun. On peut toujours rêver... ce n’est pas encore interdit !

vendredi 25 septembre 2020

"À l'ombre de la Butte-aux-Coqs" d'Osvalds Zebris

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L’histoire : Riga, 1905. Le tsar russe perd petit à petit le contrôle de son vaste empire. Dans la ville chamboulée par la violence, entre émeutes ouvrières et pogroms, souffle un vent de révolution. Le chaos oblige les individus à choisir leur camp, dressant frère contre frère. Au centre des soulèvements, un ancien maître d'école s'engage dans la révolution, mais s'aperçoit vite que la guerre exige bien plus de ce qu'il est prêt à donner. L'année suivante, l'enlèvement dramatique de trois enfants tient la police de Riga en haleine.

Qui sont les responsables ? Quels sont leurs mobiles ? La réponse anéantira les vies de deux familles, pendant qu'elles cherchent à comprendre qui est coupable dans cette révolution où tout le monde est une victime.

La critique de Mr K : Voyage en Lettonie avec ma chronique du jour, un ouvrage mêlant habilement petite et grande Histoire pour le plus grand plaisir du lecteur. À l’ombre de la Butte-aux-Coqs d’Osvalds Zebris est une belle réussite, on est vite captivé par les personnages et leurs parcours, le background historique est passionnant et l’écriture incisive et agréable. Suivez le guide !

Un homme visiblement perturbé enlève trois jeunes enfants, on ne sait pas grand chose de lui et c’est le ravisseur lui-même qui se livre sur des feuillets qu’il écrit au gré des chapitres qui lui sont consacrés. Il revient sur son enfance notamment dans une famille de paysans modestes vivant à côté d’un grand domaine prospère, la fameuse Butte-aux-Coqs. Il se lie d’amitié avec le garçon qui y vit et les années passent. Devenus plus grands, le destin les sépare et les réunira lors d’un événement douloureux qui mettra à mal leurs certitudes et provoquera une véritable descente aux enfers pour l’un d’entre eux. En parallèle, nous suivons l’enquête de police qui tente de démêler ce mystère et de retrouver au plus vite les enfants. Est-ce une vengeance ? Un complot ? Un rapt en vue d’un sacrifice sanguinaire ? L’œuvre des Rouges ? Les pistes peuvent paraître aussi nombreuses que les préjugés à la mode, la conclusion sera sans appel et d’une mélancolie confondante.

Il m’a fallu un petit temps d’adaptation en début de lecture, une trentaine de pages nécessaires pour se faire aux noms de famille et de lieux à l’alambiqué mais aussi à la langue et le système de narration mis en place. Je me sentais un peu égaré et surtout j’avais du mal à me faire une idée précise des protagonistes. Leurs motivations étaient plus que brumeuses entre fond révolutionnaire, esprit malade, accusations racistes et je me demandais vraiment où tout cela allait nous mener. Et puis, l’ensemble commence à s’éclaircir avec les flashback qui reviennent longuement sur le parcours de Rudolfs (le fameux ravisseur) mais aussi sur le climat révolutionnaire de l’époque. Les destinées s’entrecroisent, des liens se créent et peu à peu une dimension intimiste fait son apparition et va tout emporter sur son passage.

On accroche finalement assez vite à l’histoire grâce aux personnages charismatiques et complexes qui la composent. Passé les pages d’égarement, on se plaît à explorer les méandres d’un cerveau profondément ébranlé par un acte irréparable. Dualité de l’âme, confusion, immense souffrance ont conduit Rudolfs jusqu’à un point de non retour. En parallèle, on suit aussi ses proches et notamment les fêlures familiales qui ont mené à ce résultat. L’ensemble est très bien mené, millimétré et construit de manière parcellaire en apparence. Puis au gré des événements relatés dont une grande part se déroulant lors des soulèvements de 1905 contre le pouvoir du tsar (la Lettonie n’est pas indépendante à l’époque), les rapports se précisent, les imprécisions se révèlent être des gouffres de vérités pas forcément bonnes à dire avec des moments de tension parfois impressionnants. Le dénouement nous cueille littéralement et nous laisse pantois, transi d’émotion.

Cet ouvrage vaut aussi le coup d’œil pour sa dimension sociologique et historique. Les temps évoqués sont agités et tour à tour on suit une opération en cours de révolutionnaires en herbe, le renversement de l’ordre établi un temps dans un canton de campagne mais aussi la répression féroce des troupes tsaristes et l’abnégation sans faille de la police face aux éléments séditieux de la société. Pour autant, le camp des révoltés n’est pas exempt de tout défaut non plus, cruauté et intérêts particuliers sont aussi exposés sans fard dans le roman, mettant dos à dos les ennemis irréconciliables qui s’avèrent tout autant injustes et capables du pire. Tout cela répond parfaitement au parcours intérieur tourmenté de Rudolfs et lui donne un relief tout particulier.

Au final, À l'ombre de la Butte-aux-Coqs est donc une lecture fort recommandable que je vous propose de découvrir avec ce titre. Après un temps nécessaire d’installation dans le roman, les pages se tournent vraiment toutes seules, le temps n’existe plus et l’on prend vraiment plaisir à découvrir une page méconnue de notre histoire européenne. Belle expérience vraiment.

lundi 21 septembre 2020

"Succession" de Patrick Cargnelutti

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L’histoire : Dans un pays imaginaire d'Afrique centrale, mercenaires, barbouzes, fonctionnaires occidentaux corrompus et chefs de guerre cupides s'en donnent à cœur joie, détruisant impitoyablement un pays et ses habitants. Les hommes droits, comme Egbéblé, chef de village qui veut venger sa fille, ou Pelletier, ingénieur agronome qui fourre son nez où il ne faut pas, ne sont que des pions sacrifiés sur l'autel du pouvoir et de l'argent. Même les exploiteurs et les comploteurs minables, manipulés par plus puissants qu'eux, ne sortiront pas indemnes du cœur des ténèbres, et le lecteur assiste, impuissant et révolté, au délitement de l'âme et du monde. Succession est le roman de la folie de l'homme et du pouvoir, de la corruption absolue, celle qui détruit les innocents et fait se déchirer les peuples.

La critique de Mr K : Plus noire que noire, cette lecture m’a littéralement ébranlé. Tout juste sorti chez Piranha, Succession de Patrick Cargnelutti est un roman furieux où se mêlent realpolitik, vicissitudes humaines, innocents sacrifiés au nom du pouvoir et de l'argent-roi, corruption et une France-Afrique terrifiante. Voici les maîtres mots de ce roman pas si éloigné de la réalité que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

Le Kimbavu, pays imaginaire situé dans l’Afrique des Grands lacs est au centre de cette histoire tortueuse. Sous l’égide d’un despote manipulé par la France et les puissances d’argent, ce pays pauvre aux ressources boisées très intéressantes voit arriver sur son sol le représentant local d’une multinationale française qui n’hésite pas à utiliser tous les moyens pour parvenir à ses fins. Corruption bien sûr mais aussi milice paramilitaire sanguinaire sont à la manœuvre pour gagner des parts de marché, exploiter le filon et gagner toujours plus au nom du sacro-saint capitalisme libéral qui se fiche éperdument des droits de l’homme et de l’écologie. Justement, un grain de sable vient se glisser dans la machine, un grain de sable qu’il va falloir éliminer.

Ce maigre résumé ne peut que vous mettre sur la voie d’un ouvrage-somme d’une rare puissance et sans concession. Mêlant fiction et réalité avec un brio rare (on reconnaît des personnages politiques très connus légèrement renommés), on navigue constamment entre consternation et colère. Sous fond de main-mise de puissances financières sur nos institutions politiques, l’homme se livre ici à ses pires instincts, ceux qu’on aime cacher aux simples mortels que nous sommes et qui sont parfois révélés au grand jour dans des journaux libres comme le Canard enchainé, ma lecture de chevet. Patrick Cargnelutti se livre à un exercice aussi passionnant qu’atterrant qui ne peut laisser indifférent, à part si vous même appartenez à cette caste de personne que l’argent et l’ambition aveuglent.

Gare aux innocents qui s’opposent à l’avancée du progrès, à la marche du monde libéral, ils y perdront des plumes voire plus. Meurtres sur commande, manipulation de l’opinion, parrainage d’un candidat à l’élection présidentielle qui pourra servir au mieux les lobbys industriels... Tout cela ne vous rappelle rien ? On est en plein dedans, on ne verse pas ici dans la paranoïa ou la théorie du complot, on a plus affaire à une compilation de tout ce qui est mis en œuvre dans l'édification de ce nouveau monde qu’on nous vante tant. Collusions entre pouvoir politique, économique, lobbying industriel, destruction des services publics comme ultime quête pour asservir encore un peu plus les peuples, massacre d’innocents et esclavagisme déguisé sont au menu d’un roman coup de poing qui n’épargne personne et surtout pas ses personnages principaux.

Les âmes sensibles prendront chers ici, il n’est pas question de voiler les choses ou de les estomper. Il y a les actes violents bien sûr mais aussi toutes les manœuvres mises en place qui provoquent la nausée, la folie qui peut prendre possession d'un individu lambda que l’on brise pour le faire taire... L’ensemble est absolument terrifiant, remue les tripes et bien souvent, des images restent et hantent l’esprit du lecteur. Historien de formation, j’ai déjà côtoyé l’horreur à l’état pur lors de sessions sur les crimes contre l’humanité entre esclavage et Shoah, guerres de religions et colonisation. Mais là, ça se passe sous nos yeux, à notre époque. Même si les faits sont fictifs, ils sont basés sur des pratiques en cours qui n’ont rien à envier à certains groupes criminels ou terroristes, à la différence qu’ici les forces occultes ont accès à des ressources étatiques, médiatiques et des fonds quasi inépuisables. Et nous pauvres consommateurs imbéciles, nous participons à ce grand numéro de cirque mortifère qui met à genou les peuples et la planète.

Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Dans une langue virtuose et virevoltante, un sens de la narration hors norme, une pédagogie non feinte et une accessibilité de tous les instants, on vit véritablement cette lecture qui marque au fer rouge le lecteur prisonnier de ces pages. Succession est un grand, très grand roman noir que je ne peux que vous conseiller mais attention, ayez le cœur bien accroché ! Tel est le prix pour briser les mensonges et les apparences pour accéder à la vérité.

samedi 19 septembre 2020

"Saules aveugles, femme endormie" d'Haruki Murakami

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L’histoire : Jubilatoires, flamboyantes, hypnotiques, ces histoires courtes de Haruki Murakami nous plongent dans un univers délicieusement insolite et drôle, où d'une situation d'apparence anodine peuvent surgir à tout moment le fantastique et l'absurde.

Depuis un an, quand on la prend de court, Mizuki Ando est incapable de se souvenir de son nom. Elle se décide à consulter une psychiatre, loin de se douter qu'un singe cleptomane est à l'origine de son trouble...

Attiré par les deux millions de yens à la clé, un jeune homme se présente à un concours de pâtisserie. Mais qui peut bien se cacher derrière le jury de cette compétition nationale sous haute surveillance ?

La reine de beauté d'un lycée promet à son petit ami de faire l'amour avec lui après le mariage. Le temps passe, elle se marie... Avec un autre. Va-t-elle enfin tenir sa promesse ?

En 1971, un jeune homme cuisine sans relâche des spaghettis, qu'il mange seul et en silence. Quand, en décembre, le coup de fil d'une ancienne camarade de classe le sort de sa rêverie italienne...

La critique de Mr K : Petite déception aujourd’hui avec Saules aveugles, femme endormie, recueil de nouvelles d’Haruki Murakami, un auteur qu’on ne présente plus et que j’aime beaucoup. C’était la première fois que je le fréquentais en version récits courts et je dois avouer que je suis resté un peu sur ma faim. J’ai trouvé le volume assez inégal et l’on côtoie des récits purement magiques et d’autres vraiment dispensables...

Dans un peu plus de 20 récits, l’auteur nous propose de partager quelque tranches de vie dont il a le secret. On connaît son goût pour les destins étranges qui mêlent réalisme et envolées fantastiques ou oniriques à l’occasion. Dans ces petits contes, on retrouve nombre de thèmes chers à l’auteur comme l’amour avec des histoires à fleur de mots, le sexe et le plaisir charnel qui reviennent aussi régulièrement, la musique et plus particulièrement le jazz, les apparences trompeuses qui jouent décidément bien des tours, nos identités parfois troubles qu’on essaie en vain de retrouver, nos souvenirs et les traces indélébiles qu’ils nous laissent... autant de sujets source d’inspiration pour un auteur qui n’a jamais vraiment cessé d’écrire des nouvelles dans différents journaux et qui sont ici regroupées.

Comme dit précédemment, il y a des nouvelles qui s’avèrent épatantes, qui entraînent le lecteur sur des sentiers non balisés dans le plus pur style du maître. Personnages interlopes, ambiance cotonneuse, déstabilisante parfois, on s’attend à tout. Le style de l’auteur fait merveille, les personnages ciselés apportent leur lot de surprises et de nuances. Franchement, on démarre plutôt bien. Malheureusement, assez vite, on se heurte à deux / trois textes un peu en deçà et on ne peut s’empêcher de penser qu’ils ont été publié parce que l’auteur s’appelle Haruki Murakami. L’intérêt est parfois relatif, certaines histoires s’apparentant presque à des lignes posées sur un coin de table et où les qualités littéraires et narratives sont très limitées. Le problème se répète ainsi sur environ un tiers des récits proposés d’où une certaine déception et l’impression même de perdre son temps. Fort heureusement, les cinq dernières nouvelles tapent fort et remontent le moral du lecteur.

Au final, ce n’est pas un ouvrage à recommander pour découvrir ce maître écrivain. Je trouve que le génie de Murakami s’exprime vraiment pleinement dans ses romans dont vous trouverez de nombreuses chroniques sur le blog. J’y reviendrai en 2021, je crois en avoir un ou deux en réserve dans ma PAL.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"
"Le Passage de la nuit"
- "Après le tremblement de terre"
- "Danse, danse, danse"

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mercredi 16 septembre 2020

"Hourra l'Oural encore" de Bernard Chambaz

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Le contenu : L'hiver en train, l'été en car, Bernard Chambaz a parcouru l'Oural du sud au nord. Situé entre les capitales de l'ouest et l'immensité transibérienne, frontière entre l'Europe et l'Asie, ce territoire reste méconnu. Ce voyage doit à son amour de la Russie et de son peuple, mais aussi à la puissance des livres. Parmi eux, il y a le recueil largement oublié et assez décapant d'Aragon (Hourra l'Oural), l'ombre de Pasternak et du docteur Jivago, l'ombre plus noire de Chalamov et du goulag. L'Oural, c'est aussi la terre natale de Boris Eltsine, dont on suivra les traces. On vérifiera que les statues de Lénine n'ont pas toutes été déboulonnées, loin de là, et que si on a pu évoquer la fin de l'homme rouge, l'homo sovieticus tend à devenir pour les jeunes générations un objet, sinon un sujet de folklore.

Dans ce récit de voyage peu ordinaire, vous croiserez des météorites, suivrez une enquête sur la disparition étrange de géologues il y a cinquante ans, vous échapperez à un accident d'avion, vous verrez des camions rouler sur la Kama gelée, visiterez le camp de Perm-36 et les monastères de Verkhotourié, sillonnerez Ekaterinbourg sur les traces des Romanov, découvrirez Tcheliabinsk et son formidable musée des tracteurs à défaut de la centrale nucléaire de Majak, le site archéologique exceptionnel d'Arkaïm qui date de l'âge du bronze, avant d'admirer sous un ciel gris et déjà froid la modernité de la capitale bachkire.

La critique de Mr K : Belle lecture à nouveau aujourd’hui avec Hourra l’Oural encore de Bernard Chambaz, un ouvrage paru aux éditions Paulsen à l’occasion de la rentrée littéraire. À ranger dans le genre du témoignage, dans cet ouvrage l’auteur nous propose de le suivre dans les deux voyages qu’il a entrepris il y a peu dans des régions méconnues de l’Oural, chaîne de montagnes russe que l’on présente bien souvent comme la frontière naturelle entre l’Europe et l’Asie. Il se lance ainsi sur les traces d’écrivains célèbres qui l’ont marqué chacun à leur manière dont Pasternak et son Docteur Jivago (lu il y a une éternité et que j’ai du coup envie de redécouvrir) et Aragon avec son Hourra l’Oural qui inspire le titre de cet opus.

Ses souvenirs relatent donc deux voyages, l’un en hiver, l’autre en été. Passionné par la Russie, où il s’est rendu pour la première fois en 1964, il nous emmène dans des lieux et villes inconnus pour nous autres occidentaux mais qui ont compté en leur temps par les activités, leur statut, les hommes célèbres qui y ont vécu ou encore par leur positionnement géographique. On découvre ainsi des villes aux noms aussi imprononçables qu’exotiques dans leur genre : Berezniki, Abzakovo, Verkhotourié, Ekaterinbourg, Tcheliabinsk ou encore Magnitogorsk. Pas de doute, nous sommes bien en Russie ! Trains, cars et taxis mènent le narrateur et son "amoureuse" (comme il dit) sur la piste de l’ex-URSS entre camp de travail, maisons et écoles de personnages illustres (dont Eltsine) et sur la Russie d’aujourd’hui qui apparaît en filigrane au fil des rencontres effectuées.

Ce témoignage est un subtil mélange d’émotions diverses et d’érudition. Rappelons que l’auteur est historien à la base, grand amateur de littérature russe et qu’il s’intéresse de très près au passé de cette nation très particulière. Bien que disparu depuis 1991, l’URSS hante encore ces paysages à travers notamment des musée plus ou moins folkloriques, la visite d’un camp de travail du Goulag se révèle saisissante (avec au passage des références à un livre sur le sujet de Chalamov que je compte bien me procurer). On sourit bien plus lors de la visite d’un musée sur les tracteurs de la grande époque soviétique ! On accompagne aussi Bernard Chambaz sur les traces de Boris Eltsine, on en apprend de belles sur le tombeur de Gorbatchev avec notamment les circonstances où il a perdu un pouce et l’index dans sa prime jeunesse (j’avoue, j’avais jamais fait gaffe à ce détail avant !), son parcours d’écolier à priori pas des plus sage ou son voyage à la manière de Jack Kerouac à travers la Russie de l’ouest. Il y a ainsi dans cet ouvrage pléthore d’anecdotes, de micro-biographies ou d’observations historiques, sociologiques même parfois qui donnent à voir ce qu’a pu être l’URSS mais aussi l’empreinte qu’elle a laissée dans les esprits trente ans après son écroulement entre langues qui se délient, un Staline parfois fantasmé ou complètement honni, Lénine encore et toujours présent sous forme de statues...

Ces éléments historiques et culturels n’alourdissent pas cet ouvrage qui est avant tout le récit d’un voyage en couple. Très discret sur sa moitié, Bernard Chambaz nous raconte par le menu toutes les rencontres qu’ils ont pu faire que ce soit des passagers de transports en commun ou encore les nombreux guides qui les promènent à droite à gauche. Maîtrisant à minima la langue russe, les deux voyageurs ne sont pas avares en tentatives et tactiques pour communiquer avec les autochtones. Cela donne d’étonnants moments de partage, d’échanges et parfois de balourdises involontaires. Il se dégage un côté léger, frais (pas au sens polaire - sic -), une profonde humanité (loin des clichés véhiculés sur ce pays fascinant), dans ces chapitres qui se lisent à toute vitesse. L’auteur et le lecteur ne sont pas pour autant dupes sur le contexte géopolitique et la dérive autoritaire poutinière (la culture politique russe est ainsi faite) mais le propos est autre ici, il s’agit avant tout de se balader, observer et comprendre des lieux et des personnes parfois insolites.

Très belle lecture que celle-ci donc, on retrouve la patte si spéciale de cet auteur attachant au style simple et dense qui sait distiller informations et émotions de manière fine. Tous les amoureux de récits voyage peuvent y aller, on est ici face à un très beau spécimen !

lundi 14 septembre 2020

"La Caste des Méta-Barons" de Juan Gimenez et Alexandro Jodorowsky

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L’histoire: Il est le Méta-Baron ! La simple évocation de son nom suffit à terrifier des armées entières. Depuis des générations, le Méta-Baron est le plus puissant combattant de l'univers. On a connu le dernier de cette dynastie au cours des aventures du pauvre John Difool et de ses démêlés avec l'Incal. On découvre à présent l'extraordinaire histoire de ses ancêtres, qui commence avec Othon, ancien pirate, qui, par amour et loyauté, devint le premier Méta-Baron. On assiste au terrible rite de passage qui régit cette famille impitoyable, où le fils est mutilé par son père, puis doit le vaincre en un combat singulier d'où il ne reste qu'un seul survivant. Il en est ainsi à chaque génération de la caste des Méta-Barons !

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La critique de Mr K: Un bon et grand classique de la SF au programme de ma critique du jour. À l’occasion des grandes vacances, je m’étais entre autre pris les huit tomes de La Caste des Méta-Barons de Juan Gimenez et Alexandro Jodorowsky, deux auteurs qu’on ne présente plus et que j’aime par dessus tout. Cette grande saga de space-opera nous raconte génération après génération la destinée d’une dynastie de guerriers entre grandeur et décadence. Œuvre culte s’il en est, je ne l’avais pour le moment jamais lu, le tort est désormais réparé et c’est rien de dire que c’est un chef d’œuvre qui m’a littéralement soufflé!

Dans un futur très éloigné, dans un univers gouverné par un empereur aux pouvoirs sans limite, le chaos n’est pas loin. Le pouvoir est souvent contesté par des factions et races diverses qui mettent à mal l’ordre établi. Tout débute sur la planète Marmola où depuis des siècles la famille des Castaka exploite le marbre et le manipule comme s’il ne pesait rien grâce à une huile antigravitationnelle miraculeuse: l’épiphyte. Le secret était bien gardé jusque là mais il finit par s’éventer attisant la convoitise de tous les vautours de la galaxie. L’histoire des méta-barons commencent donc dans le sang et la fureur, marquant à jamais la dynastie du sceau du malheur et de l’errance.

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Huit volumes pour huit personnalités qui permettent donc d’explorer l’arbre généalogique d’une famille plus que tourmentée où les mâles sont considérés comme les guerriers les plus puissants de l’univers. À chaque génération, la légende veut que le fils ait vocation à devenir plus puissant que son père et pour prouver ce fait, il doit triompher de son géniteur jusqu’à ce que mort s’ensuive! Autre rituel initiatique de cette sympathique famille, la mutilation et la résistance à la douleur font partie intégrante de la «formation» du futur méta-baron: l’un sera castré, d’autres auront pas de pieds, de tête, de main ou d’oreille. Heureusement pour eux à cette époque tout est possible et chaque méta-baron se voit attribué des membres et parties du corps grâce aux techniques avancées de cybernétique.

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L’histoire en elle-même est racontée par Tonto, un robot au service du dernier méta-baron qui semble s’être absenté du méta-bunker, forteresse volante imprenable. En compagnie de Lothar, un robot plus limité intellectuellement (certains diront enfantin), ils attendent le retour de leur maître. Le récit s’attarde donc globalement sur les flashbacks que raconte Tonto avec son lot de coups de théâtre, de destinées perverties, de règlements de compte interspatiaux et des scénettes se déroulant au présent qui prendront toute leur importance lors de l’ultime volume avec une révélation des plus fracassante! Inutile de vous dire qu’on ne s’ennuie pas une seconde lors de cette lecture très dense et de toute beauté.

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Cette œuvre est avant tout une plongée concession dans un fatum familial funeste. Au delà des traditions terribles qui régissent les rapports pères-fils, il semble que la lignée soit maudite, que le bonheur leur soit interdit d’une manière comme une autre. Le bonheur est souvent fugace même s’il se révèle très intense sur le moment. Finalement, ces méta-barons sont des êtres de pure passion, romantiques à l’extrême entre pulsions de mort et d’amour. Trahisons, vénalités, cruauté parfois mais aussi apprentissages, pédagogie, amour puissant et parfois inceste (gloups) rythment ces existences hors du commun portée par le poids de la lignée et du devoir. Je trouve qu’il y a une dimension cornélienne chez les Castaka, des individus déchirés entre la raison et les élans du cœur, une complexité qui les rend passionnants et très attachants malgré le caractère imprévisible qui peut les caractériser à l’occasion.

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L’aspect space opera est très bien rendu lui aussi avec l’exploration de quantités de mondes et de systèmes tous plus beaux les uns que les autres. On voyage donc beaucoup et l’on ne peut que s’incliner devant le foisonnement d’idées qui fourmillent entre ces pages. On croise aussi nombre de personnages plus barrés les uns que les autres avec une mention tout particulière pour la secte des nonnes-putes! Menaces d’invasion, complot pour renverser l’empereur, vendetta anti Méta-Baron, j’en passe volontairement pour vous laisser la surprise. Le scénario n’est vraiment pas avare en rebondissements et l’on passe de Charybde en Scylla avec un plaisir renouvelé limite sadique! On retrouve aussi certaines thématiques purement jodorowskyenne avec l’aspect mystique très présent, le rapport complexe à la religion et l’exploration intérieure des personnages qui peut parfois virer au psychédélisme. Moi qui suis fan de ces trips, j’ai été aussi gâté à ce niveau là!

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Et puis, cette œuvre est vraiment magnifique avec des dessins de toute beauté qui ressemblent parfois à de véritables tableaux. Les couleurs, le trait, le découpage des cases tout concourt à offrir un spectacle incroyable, d’un souffle et d’une puissance qui efface tout sur son passage. C’est grandiose vraiment et l’on lit ces huit volumes d’une traite ou presque (il faut bien dormir!). La Caste des Méta-Barons fait partie je pense de ces œuvres immortelles qui resteront gravées à jamais dans le cœur des fans de SF. Culte de chez culte!

samedi 12 septembre 2020

"Vongozero" de Yana Vagner

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L’histoire : Anna vit avec son mari et son fils dans une belle maison près de Moscou. Un virus inconnu a commencé à décimer la population. Dans la capitale en quarantaine, la plupart des habitants sont morts et les survivants – porteurs de la maladie ou pillards – risquent de déferler à tout instant. Anna et les siens décident de s’enfuir vers le nord, pour atteindre un refuge de chasse sur un lac à la frontière finlandaise : Vongozero. Bientôt vont s’agréger à leur petit groupe des voisins, un couple d’amis, l’ex-femme de Sergueï, un médecin... Le voyage sera long, le froid glacial, chaque village traversé source d’angoisse, l’approvisionnement en carburant une préoccupation constante.

La critique de Mr K : Cet ouvrage m’avait échappé lorsqu’il était paru aux éditions Miroboles en 2014. Et pourtant, Vongozero de Yana Vagner avait tout pour me plaire et il a fallu que je retombe dessus à la faveur d’une critique élogieuse sur un blogami pour que je repense à lui et que je me décide enfin à l’acquérir mais dans le format poche pour le coup. Oh que j’ai bien fait ! Voilà un ouvrage qui m’a bien scotché avec son ambiance post apocalyptique crépusculaire hyper réaliste et son traitement psychologique d’orfèvre. Accrochez vous, ça va chauffer au pays du grand froid !

Une épidémie sévit dans le monde entier, les morts se comptent en millions. Le virus (qui à certains égards rappelle le COVID19) s’étend inexorablement et les villes dont celle de Moscou sont mises en quarantaine. Anna vit en proche banlieue et voit un jour son beau père arriver à l’improviste pour prévenir son fils qu’il faut partir au plus vite, les gens paniquent et les pillards ne sont plus loin. La seule solution ? Fuir ailleurs, loin, très loin des hordes qui risquent de déferler. Avec son mari, son enfant, les voisins puis l’ex-femme et le premier enfant de son mari, les voila partis sur les routes vers un refuge possible, une cabane au bord du lac Vongozero situé dans la région nord du pays à la limite de la frontière finlandaise. On se doute bien que la folle équipée ne sera pas de tout repos...

Dans ce récit de survie qui décrit une fin du monde basée sur une crise sanitaire sans précédent, l’auteure prend son temps. Ne vous attendez donc pas à un rythme trépidant, à une accumulation de scènes chocs ou d’exploits individuels phénoménaux. C’est plus la description du voyage et des rapports psychologiques qui s’instaurent entre les protagonistes qui sont au centre de ce récit. Tous les personnages sont fouillés à commencer par Anna qui raconte l’histoire de son point de vue et n’hésite pas à nous faire partager ses pensées les plus profondes. Loin d’être lisse, cette héroïne doit accuser le coup : perdre du jour au lendemain sa maison, partager son intimité avec des étrangers et même l’ex de son mari. Les tensions apparaissent très vite, les caractères s’affirment, l’atmosphère devient lourde accentuée par les tiraillements de la faim, les dangers qui peuvent surgir à n’importe quel moment et la quête constante de carburant pour pouvoir avancer toujours plus loin et peut-être atteindre leur but.

On suit avec appréhension ce périple en voiture long de plusieurs centaines de kilomètres dans des conditions climatiques très difficiles (c’est l’hiver en Russie, il fait très froid vous imaginez !), les paysages semblent désertés, des villages et des villes sont livrées à elles-mêmes et au pillage. On se méfie de tout et de chacun, la contamination est toujours possible faisant monter d’autant plus un sentiment de crainte voire de paranoïa. Les obstacles sont nombreux et l’on s’y croirait, la narratrice racontant le moindre détail de ce voyage éprouvant, du quotidien de ses infortunés compagnons de voyage, quasiment aucune ellipse n’est employée ici, on suit donc l’action et le temps qui passe sans jamais rien rater. Certains trouveront cette lecture monotone, ennuyante (je l’ai aussi lu sur le net), j’ai trouvé cela hypnotique, assez novateur et proche dans l’esprit d’un La Route de McCarthy (un ton en dessous tout de même).

Vongozero se lit très facilement, j’ai aimé la souplesse et l’accessibilité de cette écriture très incisive et immersive comme jamais. Les 540 pages se parcourent à vitesse grand V et on en redemande. Ça tombe bien, il y a une suite, Le lac, qui s’annonce comme un huis clos sous haute pression. Je n’attendrai pas aussi longtemps que pour celui-ci pour le lire !

mercredi 9 septembre 2020

"La Belle lumière" d'Angélique Villeneuve

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L’histoire : Alabama, 1880. Dans une plantation du sud des États-Unis, la naissance d’Helen console sa mère d’un mariage bancal. Un monde s’ouvre entre Kate et sa fille, et puis tout bascule : les fièvres féroces ravagent l’enfant adorée.

Cette fillette à la destinée extraordinaire, beaucoup la connaissent. La renommée d’Helen Keller, aveugle, sourde et muette, enfant farouche tenue pour folle et puis surdouée, a franchi frontières et années.

Kate Keller, que La Belle Lumière éclaire aujourd’hui, semblait en revanche repoussée dans l’ombre à jamais. Sans elle, pourtant, sa fille aurait-elle pu accéder au miracle de la connaissance ? Comme glissée au cœur de son héroïne, tant vibre dans ces pages le corps déchiré de Kate, Angélique Villeneuve restitue, de son écriture sensuelle et précise, la complexité d’une femme blessée et dévorée par l’amour. Dans ce Sud encore marqué par la guerre de Sécession et les tensions raciales, le lecteur traverse avec elle une décennie de sauvagerie, de culpabilité et de nuit. Mais découvre aussi, et c’est là la force du livre, un temps de clarté et de grâce.

La critique de Mr K : C'est une très belle lecture que je vais vous présenter aujourd'hui une fois de plus. Je suis sorti tout tourneboulé de l’ouvrage d’Angélique Villeneuve: La Belle lumière. Le challenge était de taille pourtant, il s’agissait d’appréhender à nouveau le cas d’Helen Keller mais cette fois-ci à travers les yeux et le cœur de sa maman, Kate. J’avais littéralement dévoré les mémoires d’Helen Keller lorsque j’étais encore au collège, le destin incroyable de cette petite fille devenue aveugle, sourde et muette suite à une fièvre congestive. L’auteure trouvait que jusque là, on n’avait pas assez parlé de la génitrice d’Helen, le tort est désormais levé avec cet ouvrage à classer entre fiction et parfois documentaire quand elle aborde certaines réalités de l’époque ou encore les premiers apprentissages d’Helen.

On s’attarde donc ici uniquement sur Kate Keller, elle est le personnage principal du drame qui se joue. Angélique Villeneuve passe au crible cette personnalité complexe mais très vite attachante. Mariée avec un homme veuf et déjà papa de deux enfants, elle doit faire sa place dans une maison qui ne veut pas forcément d’elle. Bien plus jeune que son époux, ses beaux enfants n’acceptent pas celle qui a remplacé leur mère partie bien trop tôt. Ce n'est guère mieux du côté des domestiques qui n’apprécient guère cette jeunette qui ne sait pas vraiment diriger le domaine. On se rend bien vite compte alors que Kate manque de confiance en elle et se sent isolée. Par petites touches savamment posées, on se fait une idée très précise de cette femme qui va devoir par la suite affronter un terrible coup du sort.

Helen, son premier enfant, est frappée à 19 mois par un terrible mal. Durant quelques chapitres, l’auteure nous fait vivre le drame qui se joue de l’intérieur. La fièvre inextinguible, la perte progressive de la vision par une enfant puis sa surdité sont autant d’épreuves épouvantables que l’on partage avec Kate qui aurait pu toucher le fond. Malgré tout, elle ne relâche jamais ses efforts, tente l’impossible, consulte les médecins et les spécialistes et finalement fera appel à un centre pour sourds et muets de new York qui enverra la fameuse Ann Sullivan, éducatrice qui changera la donne et fera retrouver la raison à une gamine devenue incontrôlable du fait de ses symptômes et de la permissivité instaurée par ses parents dépassés.

Je connais bien l’histoire d’Helen Keller, c’est un des premiers livre qui m’a marqué. J’étais très jeune (en cinquième je crois) et j’avais été emporté par l’histoire. La relire mais de façon indirecte est assez fascinant je l’avoue. Tout voir et percevoir à travers les yeux de Kate apporte un éclairage nouveau sur la famille et ajoute une émotion palpable dans toutes les pages. Quel courage ! Quelle abnégation ! Il y a certes des moments de résignation et de doutes mais malgré les obstacles et les oppositions de nombreux personnages, Kate ne cessera jamais de croire qu’un meilleur avenir est possible pour sa petite fille. Quand la solution se présentera sous les traits d’Ann Sullivan, c’est la jalousie et les craintes qui vont posséder quelque temps Kate car cette préceptrice d’un genre très spécial prend sa place. C’est très bien rendu par le style de l’auteure qui sait traiter avec finesse et une grande empathie pour ses personnages, les fêlures les plus intimes et les plus douloureuses. On ressort bouleversé de cette lecture qui touche droit au cœur et aux tripes.

En filigrane, ce roman est aussi le portrait d’une époque, la fin du XIXème siècle dans le sud des États-Unis, terres ségrégationnistes qui a perdu la guerre de Sécession et où les tensions raciales sont toujours très fortes entre les Noirs et les Blancs. Jamais vraiment traitée frontalement, cette question est cependant présente dans certaines scènes notamment lors de trajets en charrettes passants par les quartiers déshérités où résident les descendants d’esclaves ou encore les rapports liant les employés à leurs maîtres. Au passage, l’auteure met aussi le doigt sur les inégalités hommes / femmes avec une condition féminine inexistante, la femme se contentant de rester à la maison et de la gérer au mieux. Un passage est particulièrement choquant avec l’anecdote du nom donné à Helen par son père quand il la déclare aux autorités après sa naissance et qui ne respecte pas les volontés de Kate. Tout est résumé dans ce choix qui annihile totalement le pouvoir décisionnel d’une femme pour son enfant. Terrifiant à sa manière !

Les 240 pages de cet ouvrage se lisent d’une traite tant on est emporté par l’histoire et le personnage de Kate. L’écriture est de toute beauté et provoque un plaisir de lire immédiat. Voilà un ouvrage fort recommandable que je vous invite à découvrir au plus vite.

dimanche 6 septembre 2020

"Ohio" de Stephen Markley

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L’histoire : Par un fébrile soir d’été, quatre anciens camarades de lycée désormais trentenaires se trouvent par hasard réunis à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi.

Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane, doit y livrer un mystérieux paquet. Stacey Moore a accepté de rencontrer la mère de son ex-petite amie disparue et veut en profiter pour régler ses comptes avec son frère, qui n’a jamais accepté son homosexualité. Dan Eaton s’apprête à retrouver son amour de jeunesse, mais le jeune vétéran, qui a perdu un œil en Irak, peine à se raccrocher à la vie. Tina Ross, elle, a décidé de se venger d’un garçon qui n’a jamais cessé de hanter son esprit.

Tous incarnent cette jeunesse meurtrie et désabusée qui, depuis le drame du 11 Septembre, n’a connu que la guerre, la récession, la montée du populisme et l’échec du rêve américain. Chacune et chacun d’entre eux est déterminé à atteindre le but qu’il s’est fixé.

La critique de Mr K : Superbe lecture encore à l’occasion de cette rentrée littéraire 2020, décidément c’est un bon cru ! Ohio de Stephen Markley est sorti le 19 août chez Terres d’Amérique, une collection d’Albin Michel qui a fait ses preuves en terme de qualité. Ce premier roman est une vraie et grosse claque, ce jeune écrivain est vraiment très talentueux et offre une chronique de l’Amérique déboussolée tout bonnement époustouflante. Impossible de relâcher ce livre tant il nous happe, nous entraîne dans un récit aussi tumultueux que fiévreux. Addiction quand tu nous tiens...

Tour à tour, nous suivons quatre personnes qui reviennent à New Canaan pour des raisons bien différentes. Il y ont vécu leur enfance et leur adolescence avec leur lot de joies et de drames. À la faveur d’une nuit bien agitée, ils vont se croiser pour certains, revenir sur les traces du passé et pour tous revenir sur leur parcours de vie. Mais pour l’heure, Bill doit livrer un mystérieux paquet pour empocher une somme rondelette, Stacey doit passer voir une femme honnie qui va lui demander un service de taille, Dan revient de mission mutilé et cherche à revoir la femme de sa vie et Tina va exercer sa vengeance sur un être qui l’a profondément blessé. Au fil de leur trajet jusqu’à la ville puis leurs divers déplacements, les souvenirs s’égrainent et l’on assiste au déroulé d’événements cruciaux qui ont forgé leur identité et leur vie actuelle.

Tout se joue finalement dans l’enfance et les années lycée, on marche sur les traces d’une bande d’amis qui derrière les apparences cachent des secrets parfois inavouables. Dans une Amérique du paraître et parfois à la morale puritaine (l’Ohio est loin d’être un État progressiste), il est difficile parfois d’exprimer son opposition à l’impérialisme de son pays ou de faire son coming out. Pour être dans le mood ambiant, il faut mettre de côté ses différences, suivre des codes qui font mais aussi défont les individus. C’est le temps des fortes amitiés, des découvertes et des expérimentations, des teufs mais aussi des dérapages... Stephen Markley saisit à merveille le quotidien de cette jeunesse un peu à côté de ses pompes qui assiste notamment totalement impuissante aux attentats du 11 septembre 2001 qui va laisser des traces chez nombre d’entre eux.

Mêlant habilement flashback et événements du présent, le lecteur est invité à constamment faire des allers-retour entre les époques et les principaux protagonistes. Tout se recoupe à un moment à un autre et en cela, la construction de ce roman est d’une richesse millimétrée à couper le souffle. Vous croyez qu’il reste parfois des zones d’ombre ? Ne vous en faites pas, tout est prévu et l’auteur vous apporte les réponses au moment où vous vous y attendez le moins avec naturel et justesse. Rien ne sera épargné aux personnages et attendez-vous à des chocs à répétitions, chacun est loin de ce qu’il semble être et l’on change d’avis bien souvent concernant ces êtres parfois déchirés par leur existence et totalement en roue libre dans ce qui s’apparente parfois  à des chemins de croix. Drogue, sexe, déviance, méfiance et trahisons sont au menu dans un enchevêtrement de rapports sociaux divers qui mènent à édifier un portrait peu flatteur d’une jeunesse américaine flirtant constamment avec les limites et virant parfois dans l’absurde sous fond de vague de désenchantement. Pas de manichéisme ici, chaque personnage possède sa part d’ombre et de lumière et le destin fauchera tout le monde à sa manière dans cette Amérique en déserrance et en perte de repère.

Ohio est en filigrane l’occasion pour Stephen Markley de brosser un portrait sans concession de son pays plus en crise que jamais, l’actualité nous le rappelant régulièrement de façon douloureuse. Il est question bien évidemment des attentats et leur répercussions, le discours sur l’Axe du mal et les interventions successives sur le théâtre des opérations des GI (dont deux personnages importants du livre) avec le gâchis de vie humaine qui en découlera et les actes barbares perpétrés de part et d’autre. Mais c’est aussi un balayage brut de décoffrage de la paupérisation d’une certaine Amérique avec cette misère sociale rampante, aliénante même, ces déserts industriels avec ces friches abandonnées et son cortège de malheurs qui expliquent la nature et les actes de certains protagonistes. Tout cela prend à la gorge et aux tripes, nous remuant profondément et durablement.

Et puis, il y a la magie de l’écriture. C’est un premier roman plein de lyrisme qui nous est livré ici. On alterne sublime et atroce avec une poésie de tous les instants et avec des passages quasi métaphysiques parfois qui nous renvoient à notre humanité et ses contradictions à travers la psychologie ciselée, décortiquée des êtres qui peuplent ces pages. C’est profond, plein de vie mais aussi de morts et de souvenirs. C’est la fureur d’une vie humaine trop à l’étroit dans sa condition qui s’exprime, une ode à notre espèce torturée par sa nature et au final un immense bonheur de lecteur. Un de mes trois gros coup de cœur de cette rentrée littéraire, un ouvrage terrible à côté duquel il ne faut vraiment pas passer.