A-l-ombre-de-la-butte-aux-coqs

L’histoire : Riga, 1905. Le tsar russe perd petit à petit le contrôle de son vaste empire. Dans la ville chamboulée par la violence, entre émeutes ouvrières et pogroms, souffle un vent de révolution. Le chaos oblige les individus à choisir leur camp, dressant frère contre frère. Au centre des soulèvements, un ancien maître d'école s'engage dans la révolution, mais s'aperçoit vite que la guerre exige bien plus de ce qu'il est prêt à donner. L'année suivante, l'enlèvement dramatique de trois enfants tient la police de Riga en haleine.

Qui sont les responsables ? Quels sont leurs mobiles ? La réponse anéantira les vies de deux familles, pendant qu'elles cherchent à comprendre qui est coupable dans cette révolution où tout le monde est une victime.

La critique de Mr K : Voyage en Lettonie avec ma chronique du jour, un ouvrage mêlant habilement petite et grande Histoire pour le plus grand plaisir du lecteur. À l’ombre de la Butte-aux-Coqs d’Osvalds Zebris est une belle réussite, on est vite captivé par les personnages et leurs parcours, le background historique est passionnant et l’écriture incisive et agréable. Suivez le guide !

Un homme visiblement perturbé enlève trois jeunes enfants, on ne sait pas grand chose de lui et c’est le ravisseur lui-même qui se livre sur des feuillets qu’il écrit au gré des chapitres qui lui sont consacrés. Il revient sur son enfance notamment dans une famille de paysans modestes vivant à côté d’un grand domaine prospère, la fameuse Butte-aux-Coqs. Il se lie d’amitié avec le garçon qui y vit et les années passent. Devenus plus grands, le destin les sépare et les réunira lors d’un événement douloureux qui mettra à mal leurs certitudes et provoquera une véritable descente aux enfers pour l’un d’entre eux. En parallèle, nous suivons l’enquête de police qui tente de démêler ce mystère et de retrouver au plus vite les enfants. Est-ce une vengeance ? Un complot ? Un rapt en vue d’un sacrifice sanguinaire ? L’œuvre des Rouges ? Les pistes peuvent paraître aussi nombreuses que les préjugés à la mode, la conclusion sera sans appel et d’une mélancolie confondante.

Il m’a fallu un petit temps d’adaptation en début de lecture, une trentaine de pages nécessaires pour se faire aux noms de famille et de lieux à l’alambiqué mais aussi à la langue et le système de narration mis en place. Je me sentais un peu égaré et surtout j’avais du mal à me faire une idée précise des protagonistes. Leurs motivations étaient plus que brumeuses entre fond révolutionnaire, esprit malade, accusations racistes et je me demandais vraiment où tout cela allait nous mener. Et puis, l’ensemble commence à s’éclaircir avec les flashback qui reviennent longuement sur le parcours de Rudolfs (le fameux ravisseur) mais aussi sur le climat révolutionnaire de l’époque. Les destinées s’entrecroisent, des liens se créent et peu à peu une dimension intimiste fait son apparition et va tout emporter sur son passage.

On accroche finalement assez vite à l’histoire grâce aux personnages charismatiques et complexes qui la composent. Passé les pages d’égarement, on se plaît à explorer les méandres d’un cerveau profondément ébranlé par un acte irréparable. Dualité de l’âme, confusion, immense souffrance ont conduit Rudolfs jusqu’à un point de non retour. En parallèle, on suit aussi ses proches et notamment les fêlures familiales qui ont mené à ce résultat. L’ensemble est très bien mené, millimétré et construit de manière parcellaire en apparence. Puis au gré des événements relatés dont une grande part se déroulant lors des soulèvements de 1905 contre le pouvoir du tsar (la Lettonie n’est pas indépendante à l’époque), les rapports se précisent, les imprécisions se révèlent être des gouffres de vérités pas forcément bonnes à dire avec des moments de tension parfois impressionnants. Le dénouement nous cueille littéralement et nous laisse pantois, transi d’émotion.

Cet ouvrage vaut aussi le coup d’œil pour sa dimension sociologique et historique. Les temps évoqués sont agités et tour à tour on suit une opération en cours de révolutionnaires en herbe, le renversement de l’ordre établi un temps dans un canton de campagne mais aussi la répression féroce des troupes tsaristes et l’abnégation sans faille de la police face aux éléments séditieux de la société. Pour autant, le camp des révoltés n’est pas exempt de tout défaut non plus, cruauté et intérêts particuliers sont aussi exposés sans fard dans le roman, mettant dos à dos les ennemis irréconciliables qui s’avèrent tout autant injustes et capables du pire. Tout cela répond parfaitement au parcours intérieur tourmenté de Rudolfs et lui donne un relief tout particulier.

Au final, À l'ombre de la Butte-aux-Coqs est donc une lecture fort recommandable que je vous propose de découvrir avec ce titre. Après un temps nécessaire d’installation dans le roman, les pages se tournent vraiment toutes seules, le temps n’existe plus et l’on prend vraiment plaisir à découvrir une page méconnue de notre histoire européenne. Belle expérience vraiment.