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L’histoire : Joséphine est prof de philo dans un lycée de Drancy. Elle mène sa vie entre Xanax, Tupperware en salle des profs, et injonctions de l'Éducation nationale qui lui ôtent le sentiment d'exister.
Sauf que.
Chaque nuit, Joséphine devient Rose Lee. Elle s'effeuille dans un club de striptease aux Champs-Élysées. Elle se réapproprie sa vie, se réconcilie avec son corps et se met à adorer le désir des hommes et le pouvoir qu'elle en retire.
Sa vie se conjugue dès lors entre glamour et grisaille, toute-puissance du corps désiré et misère du corps enseignant.
Mais de jouer avec le feu, Rose Lee pourrait bien finir par se brûler les ailes.

La critique de Mr K : Nouvelle très belle lecture à l’occasion de la rentrée littéraire avec On ne touche pas de Ketty Rouf. Lu en un temps record, je me suis fait embarquer instantanément par le parcours vraiment atypique de Joséphine et la langue percutante de l’auteure. Attention, ça va chauffer !

Joséphine est professeur de philosophie à Drancy dans le 93. Entre le public difficile, le quotidien monotone du professeur et l’indigence généralisée du Ministère, il y a de quoi se flinguer ou du moins se bourrer de calmants pour passer à la journée suivante. De plus, Joséphine ne s’aime pas, son physique ne lui a jamais plu et elle manque de confiance en elle. Dure dure que son existence solitaire, noyée dans les soucis et une déchéance morale qui lui cache toute possibilité de s'épanouir. Seule éclaircie dans cet horizon morose, ses cours de danse du samedi où elle renaît le temps d’une séance. En compagnie de femmes ordinaires et anonymes (Joséphine a du mal à se lier aux autres), l’essentiel est l’accomplissement de soi et la redécouverte de son corps.

Un déclic se produit lorsqu’un soir de pluie, elle se réfugie dans un club de striptease huppé de la capitale. L’ambiance, les lumières, la musique, le regard des clients mais surtout les danseuses avec leur grâce, leur sensualité l’attirent irrésistiblement. Quelque chose fait tilt dans sa tête, la révèle à elle-même. Après un entretien concluant avec la tenancière, elle se lance et la voici métamorphosée en danseuse nue en parallèle de sa carrière de fonctionnaire de l’éducation nationale ! Devenue Rose Lee, elle se révèle à elle même. Elle s’affranchit des barrières morales qui lui imposaient une manière de penser, de se concevoir elle-même. Elle s’apprivoise, accepte enfin son corps, devient belle à ses yeux et se transforme en créature de la nuit à laquelle personne ne peut résister. Cependant, il lui faut gérer en parallèle sa carrière de professeur tout en gardant secrète cette activité interdite par son statut d’agent du service public qui doit se réserver à sa fonction.

Ce roman est avant tout un très beau parcours de personnage. Joséphine est émouvante au possible. Cette femme mal dans sa peau, de plus en plus écœurée par sa hiérarchie et les directives idiotes qu’on lui dit d’appliquer, nous touche en plein cœur. Évoluant moi-même au sein de l’Éducation Nationale, je me retrouve totalement dans les réflexions présentes dans cet ouvrage sur la baisse de niveau généralisée, le recul des connaissances au profit des compétences, le recul de l’esprit critique et une certaine forme d’uniformisation de la pensée imputée aux nouveaux programmes à appliquer (jetez un œil sur les nouveaux programmes de Lettres-Histoire en BAC pro, ça fait peur). Heureusement, on ne nous enlèvera jamais les élèves et le personnage du jeune Hadrien donne de l’espoir à Joséphine. En fait, tous les profs investis par leur mission rencontrent tôt ou tard leur Hadrien, un élève relou qui à leur contact renoue avec l’école ou du moins la pensée. Il va à sa façon permettre à Joséphine de se raccrocher à son métier de prof.

C’est le parcours intime de Joséphine qui est tout de même prégnant ici, notamment sa découverte du monde de la nuit et du métier de strip-teaseuse. Loin des clichés véhiculés par les films, les séries voire vidéos pour adulte, on y rencontre de très belles personnes avec des destins très différents, une activité très encadrée, respectueuse de ces travailleuses de haut vol (on peut parler de sport tant les chorégraphies demandent une grande souplesse), des relations parfois uniques avec certains clients. La règle d’or donne son titre à l’ouvrage, on ne touche pas, on regarde, on admire, on entretient le désir. Joséphine s’ouvre totalement à cet art érotique ultime qui va sonner la reconquête de son estime de soi. Pas de voyeurisme ici ou de facilité, tout cela se fait progressivement, lassivement pourrait-on dire mais la transformation est stupéfiante à commencer par la psyché de l’héroïne qui s'en voit bouleversée. L’être en souffrance cède la place à une jeune femme plus affirmée, plus mûre aussi. Les aléas de l’histoire ne l’épargneront pour autant pas mais la voila en fin d’ouvrage plus armée, plus sûre d’elle pour affronter la terrible expérience que se révèle être une vie humaine.

Remarquablement écrit dans une écriture directe et sans concession (j’y ai trouvé quelques accents despentiens par moment, une auteure que j’adore), On ne touche pas se lit d’une traite et procure une profusion d’émotions diverses. C’est beau tout simplement, c’est attachant, c’est une belle parcelle d’humanité qui se joue ici et l’ouvrage livre au passage une bonne critique en filigrane de l’hypocrisie qui règne dans nos sociétés dites civilisées mais qui bien souvent se retranchent derrière des éléments de morale castrateurs. Une sacrée expérience de lecture.