vendredi 31 juillet 2020

"Histoires ou contes du temps passé" de Charles Perrault

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L’histoire : ""Miracle de culture", comme on l’a dit des Fables de La Fontaine, les Contes de Perrault sont aussi un miracle de savant style naïf, le chef-d’œuvre qui résume, mieux encore que les beaux Mémoires du principal collaborateur de Colbert, l’essentiel de ses convictions et la juste fierté d’une existence entièrement consacrée aux belles-lettres, aux beaux-arts, et à l’État royal." Marc Fumaroli
Ce volume contient : Griselidis – Peau d’Âne – Les Souhaits ridicules – La Belle au bois dormant – Le Petit Chaperon rouge – La Barbe bleue – Le Maître Chat ou le Chat Botté – Les Fées – Cendrillon ou la Petite Pantoufle de verre – Riquet à la Houppe – Le Petit Poucet.

La critique de Mr K : Retour en enfance (ou presque) aujourd’hui avec ma chronique des Histoires ou Contes du temps passé de Charles Perrault, lus ici dans leur version originale. C’est une première pour moi même si j’en connaissais déjà la teneur grâce à une lecture universitaire fort intéressante : La Psychanalyse des contes de fée de Bruno Bettelheim. On est donc bien loin des versions édulcorées que l’on nous sert à la sauce Disney ou dans les recueils de contes standardisés qui pullulent dans les éditions jeunesse. Non, un conte à la base est avant tout une histoire servant à éduquer et notamment via le mécanisme de la peur et de l’appréhension. C’est aussi un texte destiné à tout public (Perrault disaient d‘eux qu’ils les écrivaient aussi pour les adultes) d’où mon grand intérêt à l’idée de lire la matière originelle. Que j’ai bien fait !

Je ne vous ferai pas l’injure de vous résumer chacun des contes, on les connaît quasiment tous. L’ouvrage en lui-même est divisé en deux parties (après une introduction très longue et pour le coup fastidieuse à lire). Ça a commencé par une découverte pour ma part, la constatation que les trois premiers contes sont versifiés. Griselidis (une histoire que je ne connaissais pas), Peau d’âne et Les Souhaits ridicules sont très agréables à lire, surtout à voix haute (Little K du haut de ses cinq mois n’a pas tout compris mais avait l’air d’apprécier). La musicalité du texte est impressionnante et sert remarquablement ces récits qui conjuguent fantaisie et moralité assénée comme un couperet. On commence fort avec deux premiers textes parfois très cruels (voire déviants) avec un prince retors qui ne prend pas réellement conscience de la chance incroyable qu’il a, faisant subir des épreuves terribles à son épouse et un père incestueux qui provoque la fuite de sa fille. Les Souhaits ridicules est une petite histoire plus légère qui permet de faire retomber le soufflé. Beau démarrage avec ces textes séduisants à souhait.

Vient ensuite le temps des textes en prose dont vous retrouvez la liste sur la quatrième de couverture reproduite plus haut. On est en terrain connu et c’est un plaisir renouvelé de relire ces grands classiques. À part La Belle au bois dormant qui m’a toujours ennuyé, tous les autres sont de haute volée. J’ai une petite préférence tout de même pour Le Petit chaperon rouge dont la fin est nettement plus logique et terrifiante ici avec au passage une belle leçon sur la naïveté. J’ai aimé aussi Riquet à la Houppe avec son sous-texte très riche sur les apparences et les éléments essentiels de la vie. Et puis Barbe bleue et son terrible secret m’a encore fait frémir ! Franchement, ce fut un très bon moment de passé. L'âge venu (et la sagesse diront certains), ces textes à priori très premier degré, simplement écrits, se révèlent d’une richesse incroyable avec en prime un sens de la caractérisation impressionnant, des situations et à l’occasion quelques saillies comiques qui font leur petit effet.

On est donc en face d’un pur classique, indémodable malgré une langue quelque peu datée qui pour autant reste hypnotisante et charmante. Le temps s’arrête durant cette lecture, les mots filent et l’on replonge avec délice (et parfois un petit frémissement) dans ces histoires qui ont bercé notre enfance. À lire et à relire sans modération.

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mardi 28 juillet 2020

"La Clé de l'abîme" de José Carlos Somoza

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L’histoire : Puissant, immense, tout de verre et d'acier, le Grand Train de 7h45 vient de s'ébranler à destination de Hambourg, quand, à son bord, le modeste employé Daniel Kean distingue une flaque rouge sang aux pieds d'un passager. Pour déjouer l'attentat imminent, le jeune homme amorce le dialogue avec le kamikaze agonisant qui lui susurre quelques mots à l'oreille. Le voilà dépositaire malgré lui d'un effroyable secret : l'emplacement de la "Clé" qui pourrait détruire Dieu, détruire surtout la crainte qu'il inspire aux hommes. Flatté, menacé ou manipulé par deux bandes rivales qui se disputent cette boîte de Pandore, Daniel s'immerge dans un univers peuplé d'ombres, traverse des ténèbres et affronte des mythes et des divinités archaïques.

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture bien perchée aujourd’hui avec La Clé de l’abîme de José Carlos Somoza, un ouvrage paru chez Actes sud qui végétait dans ma PAL depuis maintenant trop longtemps. Je me rappelle l’avoir adopté dès le premier regard avec cette couverture attrayante au possible qui m’a attiré de suite, la quatrième ayant achevé de me convaincre avec de grandes promesses. Au final, je n’ai pas été déçu, l’histoire est prenante au possible, les références nombreuses (dont une à laquelle je ne m’attendais pas) et malgré une lecture parfois âpre, on prend beaucoup de plaisir à suivre les aventures déjantées de cet infortuné de Daniel.

Daniel Kean sur le papier n’a pas grand chose d’un héros. C’est un être ordinaire. Il vit modestement avec sa femme et leur fille, travaille pour les transports publics, ne cherche pas à sortir du lot, se contente de ce qu’il a et franchement se trouve heureux comme cela. Lors d’une ronde dans un wagon, il remarque un voyageur saignant abondamment. Il s’en approche et se rend compte qu’il s’agit d’un déséquilibré qui s’apprête à commettre un acte terrible. De fil en aiguille, il gagne sa confiance et finit par se voir confier un secret qui pourrait changer la face du monde. Ça il ne le sait pas encore en fait, il attire les convoitises de deux groupes distincts qui se battent pour mettre la main sur la fameuse clé de l’abîme qui donne son titre à l’ouvrage. Tout bascule à ce moment là, Daniel se retrouvant bien malgré lui au cœur de la lutte éternelle entre le Bien et le Mal avec en point de mire la croyance et la crainte de Dieu qui pourraient bien disparaître... ce qui livreraient à coup sûr la Terre au Chaos.

Étrange, vous avez dit étrange ? Vous n’êtes pas au bout de vos surprises car le roman ne peut se résumer à cela. L’histoire se déroule dans un futur indéfini et on sait juste qu’il y a eu de grosses catastrophes naturelles (le passage se déroulant dans un monde englouti enfermé dans un cercueil de verre est tout bonnement bluffant), que l’apocalypse a eu lieu et qu’une nouvelle société futuriste est apparue, que les hommes ne naissent plus naturellement ou très peu (vive l’eugénisme !), qu’une religion nouvelle est apparue se basant sur une bible contenant quatorze chapitres comme cet ouvrage d’ailleurs, chaque partie faisant référence à une œuvre de H.P. Lovecraft ni plus ni moins... Cela vous donne un bref aperçu de l’ouvrage qui fait la part belle à l’ésotérisme, aux références au maître mais interroge aussi beaucoup sur la foi et le sens de l’existence.

L’ensemble s’apparente donc à un road movie, une chasse au trésor mystique qui voit notre héros brinquebalé en tout sens, lui faible humain confronté à des forces et des organisations qui le dépassent. L’empathie fonctionne à plein régime pour lui, ses faiblesses nombreuses le rendent attachant, parfois pitoyable mais profondément humain. Il est le grand point fort de ce roman où l’on croise de multiples personnages et entités avec au cœur de la bagarre deux camps antagonistes que rien ne semble arrêter et fomentant de terribles actions pour arriver à leurs buts. Et puis, il y a LE personnage marquant, la Vérité, ni plus ni moins, personnage énigmatique à souhait, inclassable, qui se range d’un côté puis de l’autre, parsemant l'ouvrage de maximes sibyllines qui font froid dans le dos. La fin vient nous cueillir littéralement et provoque la réflexion du lecteur sur plusieurs jours, accompagnée de l’impression durable qu’on a lu un ouvrage à part.

Mené tambour battant, La Clé de l'abîme fait la part belle aux rebondissements inattendus, aux rencontres improbables, aux descriptions dantesques et aux questionnements philosophiques. Pas le temps de s’ennuyer même si j’avoue qu’il faut un temps d’adaptation pour goûter pleinement à la richesse de la langue employée. Ce roman ne conviendra pas à tout le monde car il se mérite mais une fois son armure fendue, quel bonheur et quelle ivresse ! Une sacrée découverte que les amateurs du genre doivent tester à leur tour au plus vite.

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samedi 25 juillet 2020

"À l'est d'Eden" de John Steinbeck

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L’histoire : Dans cette grande fresque, les personnages représentent le bien et le mal avec leurs rapports complexes. Adam, épris de calme. Charles, son demi-frère, dur et violent, Cathy, la femme d'Adam, un monstre camouflé derrière sa beauté, ses enfants les jumeaux Caleb et Aaron. En suivant de génération en génération les familles Trask et Hamilton, l'auteur nous raconte l'histoire de son pays, la vallée de la Salinas, en Californie du Nord. Pour cette œuvre généreuse et attachante, John Steinbeck a reçu le prix Nobel de littérature.

La critique de Mr K:  Grosse pression sur mes épaules à l’heure d’écrire cette chronique. Voila un auteur que j’adore et un titre qui m’a vraiment chamboulé. À l’est d’Eden de John Steinbeck était le dernier grand titre que je n’avais pas lu de cet écrivain, un classique pour beaucoup dont la réputation n’est vraiment pas usurpé. On peut parler ici davantage de possession que d’addiction tant le livre m’a happé, complètement subjugué par son propos et sa forme. Franchement, je ne suis pas sûr de m’en remettre...

On a affaire ici à une chronique familiale croisée avec un auteur qui suit le destin de deux familles distincts : les Trask et les Hamilton. L’ouvrage se déroule majoritairement dans la vallée de Salinas, en Californie du Nord, là d’où Steinbeck est justement originaire. Deux frères qui s'opposent dans leurs caractères mais qui s’aiment profondément, une femme née différente et qui se révèle terrifiante, deux enfants (deux frères encore) au parcours chaotique, un fermier aux terres stériles qui se transforme en inventeur de génie, un garçon devenu rapace de profession, des filles de joie qui contribuent à la paix sociale et en toile de fond, une époque en plein changement et une condition humaine toujours aussi rude pour les plus précaires. Voila plus ou moins les éléments de base de cette œuvre qui démarre instantanément et se déroule tambour battant durant plus de 690 pages.

L’équilibre est toujours instable durant le récit, on est constamment sur le fil du rasoir. Amours et haines se succèdent ainsi que les espoirs et les désillusions. L’auteur comme d’habitude n’épargne pas ses personnages qui encaissent les coups comme ils peuvent, certains se relevant, d’autres pas. On retrouve la plume si sensible et si précise de Steinbeck pour explorer les âmes et les livrer à nue, encore frémissante au lecteur. C’est parfois rude, les vérités ne sont pas forcément bonnes à dire et les aléas de la fortune peut se révéler désespérante par moment. L’empathie fonctionne à plein et comme la nuance est de mise et que chaque protagoniste révèle des facettes très différentes de sa personnalité, on tombe facilement dans le piège narratif posé par l’auteur. J’ai personnellement apprécié tous les personnages du livre, y compris la fameuse Cathy décrite comme un monstre mais qui au final laissera dévoiler une vérité touchante (qui n’excuse cependant pas son ignominie prononcée -sic-).

Derrière les rebondissements nombreux d’une saga familiale haute en couleur, la peinture de l’évolution de l’Amérique avec l’arrivée du progrès, le développement du capitalisme et l’irruption de la guerre en Europe, ce roman s’apparente à une gigantesque parabole sur la condition humaine et sur la complexité d’une existence. Steinbeck est un orfèvre en la matière et propose à bien des moments des réflexions plus générales qui nous parlent, nous éclairent et révèlent les mécanismes qui régissent notre espèce : la foi et la science, désir et besoin, nature et culture, la violence et la paix intérieure, les liens familiaux et les fractures psychologiques qui peuvent parfois en découler. C’est d’ailleurs sur ce dernier sujet que l'ouvrage m'a le plus touché avec cet extrait qui m’a marqué dans ma chair et que je conserverai je pense à jamais en mémoire :
Lorsqu’un enfant, pour la première fois, voit les adultes tels qu’ils sont, lorsque pour la première fois l’idée pénètre dans sa tête que les adultes n’ont pas une intelligence divine, que leurs jugements ne sont pas toujours justes, leurs idées bonnes, leurs phrases correctes, son monde s’écroule et laisse place à un chaos terrifiant. Les idoles tombent et la sécurité n’est plus. Et lorsqu’une idole tombe, ce n’est pas à moitié, elle s’écrase et se brise ou s’enfouit dans un lit de fumier. Il est difficile alors de la redresser et, même réinstallée sur son socle, des tâches ineffaçables dénoncent la chute passée. Et le monde de l’enfant n’est plus intact. Il se meut alors péniblement jusqu’à l’état d’homme. Steinbeck est un sage, un grand observateur de l’humanité au message universel à la limpidité bouleversante.

Et puis, il y a cette plume unique qui nous emporte littéralement, nous pénètre et ne laisse aucune chance de s’échapper. C’est beau, simple, on passe du quotidien le plus basique aux considérations les plus profondes avec une facilité déconcertante et un charme attractif d’une rare puissance. À l’est d‘Eden rejoint instantanément Des Souris et des hommes et La Perle dans le triptyque magique d’un auteur incontournable qui a une place toute particulière dans mon cœur. Quel chef d’œuvre ! Un immense coup de cœur pour un livre à lire absolument.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Tendre jeudi
- La Perle
- Des souris et des hommes

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jeudi 9 juillet 2020

"La Lettre qui allait changer le destin d'Harold Fry" de Rachel Joyce

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L’histoire : Jeune retraité à la vie bien rangée, malmené par une épouse exaspérée par le moindre de ses gestes, Harold Fry reçoit un matin une lettre de Queenie, une vieille amie perdue de vue qui lui annonce sa mort prochaine. Une lettre à laquelle Harold s’empresse de répondre mais qu'il ne postera jamais.

Mû par l'intuition qu’il doit remettre cette lettre en main propre à son amie et que, tant qu’il marchera, elle vivra, sans boussole ni carte, sans téléphone ni chaussures de marche, Harold entame une traversée de près de 1 000 km à travers l'Angleterre.

L’occasion pour lui de réfléchir sur sa vie : son enfance douloureuse entre un père alcoolique et une mère absente, sa relation avec sa femme, Maureen, et leur première rencontre, ses rendez-vous manqués avec son fils David, sa vie professionnelle ratée, l’alcool, Queenie... Le destin d’un homme ordinaire prêt à traverser à pied un pays tout entier sur la seule certitude qu’il peut par ce geste sauver son amie.

La critique de Mr K : Lecture coup de cœur aujourd’hui avec un roman qui m’a captivé du début à la fin procurant une addiction incroyable qui m’a laissé totalement sidéré en le refermant. Je ne m’attendais pas à être autant accroché par La Lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry de Rachel Joyce et pourtant... Derrière une histoire qui a l’air toute simple (quoique étrange je vous l’accorde), ce roman est de ces œuvres que l’on dévore littéralement, l’engrenage est vraiment terrible et il est tout bonnement impossible d’y échapper.

Un sexagénaire tout ce qui a plus de commun mène une retraite plutôt sans histoires. Harold n’a pas eu une vie remarquable en soi, sa carrière professionnelle s’est révélée chaotique et anecdotique, il n’a jamais vraiment réussi à créer un lien fort avec son fils et son épouse semble ne plus le supporter. C’est donc la réception d’une lettre d’une amie qui va donner un coup de pied dans la fourmilière. Atteinte d’un cancer en phase terminale, elle est à l’agonie. Harold lui répond mais sur la route le menant à la boite aux lettres, il décide de partir à pied, de traverser le Royaume-Uni du Sud au Nord pour lui porter son pli en main propre, persuadé que le sachant sur la route pour la rejoindre, elle va gagner du temps dans sa lutte contre la Faucheuse. Un voyage initiatique démarre pour Harold qui au fil des miles, de ses observations et de ses rencontres fait le point sur son existence. Il en va de même pour Maureen sa femme restée à la maison et totalement dépassée par cette décision subite. Au fil des pages, de l’alternance des points de vue, le voile se lève sur ce couple, sur les motivations et réactions de chacun, livrant au final des vérités bien senties et une résolution qui m’a ému aux larmes.

Ce roman est une merveille de construction. Le rythme est plutôt lent au départ, le temps pour l’auteure d’installer les forces en présence. Sans livrer beaucoup de détails, on assiste au quotidien d’Harold en un premier chapitre qui plante bien le décor. On se dit alors que l’on a bien compris la logique de fonctionnement d'un couple à bout de souffle. C’est sans compter les omissions et ellipses invisibles qui sont en jeu et qui vont se révéler au fil de la lecture. Les apparences sont ici bien plus trompeuses qu’on ne le croit et au final, diablement malin est celle ou celui qui devinera les tenants et aboutissants de la relation entre Harold, Maureen et leur fils David. On se fait vraiment bien avoir dans cette affaire. Je me suis pris à juger très vite des personnages, à les percevoir sous un mauvais jour et toutes les pistes envisagées se sont avérées fausses ou du moins tronquées d’un élément essentiel que Rachel Joyce assène à un moment où on ne s’y attend pas.

Il faut dire qu’elle s’y entend en terme de caractérisation des personnages. Pas simplement le trio familial, le voisin Rex et même tous les inconnus qui vont croiser la route d’Harold apportent leur pierre à l’édifice et se révèlent tous très fouillés. Ce voyage est en fait le prétexte d’une grande remise en question, d’une introspection prolongée pour Harold. Par touches successives, au gré de rencontres clefs, d’observations de la nature, Harold change. Ce voyage éprouvant ne l’est pas seulement physiquement, psychologiquement il va subir des chocs violents, se révéler à lui-même et évoluer à sa manière. Il prend conscience de ses manquements, revient sur des passages clefs de son existence. Il réfléchit à son couple et sa relation avec Maureen, à son fils qu’il n’a jamais compris, à sa relation avec Queenie aussi (la fameuse collègue condamnée par la maladie). Ce cheminement mental est passionnant, mené de main de maître comme d’ailleurs le processus qui s’opère en parallèle chez sa femme. Ces deux-là souffrent et très vite le lecteur est submergé par des émotions contradictoires, durables qui le maintiennent captif de ces pages au charme impressionnant.

Les pages se tournent toutes seules grâce à la magie des mots et le sens aigu de la narration que possède l’auteure. Quand on sait que c’était un premier roman à sa sortie, ça a de quoi épater ! J’ai adoré ce roman, je trouve que dans son genre, il fait partie des meilleurs que j’ai pu lire. Je ne saurais donc trop vous le recommander.

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dimanche 5 juillet 2020

"Walter Kurtz était à pied" d'Emmanuel Brault

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L’histoire : Avancer, toujours.
Une vie de poussière et d’asphalte où seules les routes demeurent. Une civilisation où la voiture est l’unique instrument de citoyenneté.
Dany et Sarah sont des Roues, des enfants du goudron et de l’essence. Avec leur père, ils vivent au jour le jour dans leur Peugeot 203 de couleur blanc-albatros.
D’une station à l’autre, en nomades modernes, ils roulent, ils aiment, ils rêvent, jusqu’à l’accident... et les Pieds.

La critique de Mr K : Je vous propose une chronique sur une très belle découverte littéraire aujourd’hui : Walter Kurtz était à pied d’Emmanuel Brault. Cette dystopie glaçante touche fort et juste pendant les 250 pages qui composent ce roman fascinant à l’écriture limpide et addictive. Accrochez-vous, ça dépote !

Dans le futur évoqué dans cet ouvrage, l’homme ne se définit plus que par sa voiture. Celle-ci contrôle votre vie car elle est à la fois votre habitat et votre raison de vivre. Plus on roule, plus on capitalise des points qui servent de monnaie d’échange pour se nourrir, faire du shopping et entretenir son véhicule voire monter en gamme. On a donc affaire ici à un monde dirigé par et pour la consommation, rêve ultime des néo-libéraux capitalistes adeptes de cerveaux disponibles et d'embrigadement marketing. Les humains sont désormais appelés "Roues". Caractérisé en très peu de temps, le background en lui-même est déjà d’une originalité folle et même si l’auteur n’en rajoute pas trop, reste volontairement elliptique sur certains aspects de la société qu’il a imaginé, l’ensemble, bien que dément, se révèle réaliste dans son traitement et capte quasi instantanément l’attention du lecteur.

Face à cette société, d’autres hommes dénommés "Pieds" ne sont pas intégrés et vivent en marginaux loin des routes. Revenus à l’état sauvage pour certains, vivant dans des communautés en autarcie, ils vivent d’expédients et sont considérés par les Roues comme des parasites voire de dangereux terroristes (ils n’hésitent pas à les percuter lorsqu’ils en voient certains sur le bord de la route). Ces deux visions du monde, ces deux modes de vie qui s’opposent vont se rencontrer à travers le périple d’un père et de ses deux enfants. Suite à un accident et la perte de leur géniteur, Dany et Sarah vont être recueilli par les Pieds et rien ne sera plus jamais comme avant pour eux mais aussi pour le reste du monde car c’est bien connu, une seule petite goutte peut parfois faire déborder le vase...

En soi, le déroulé de l’intrigue ne m’a guère surpris, j’ai vu venir la plupart des effets narratifs et la fin m’a paru logique (y compris la révélation finale). On commence doucement avec une évocation lente et simple du monde futuriste auquel sont confrontés les principaux protagonistes puis très vite on glisse dans le récit de survie avec une scission d’une relation unique qui se révélera fondatrice. La fin du récit rentre dans le dur avec une accélération des événements et une apothéose plus qu’effrayant. Ce qu’il y a de remarquable, c’est la langue employée. Au fil du récit, elle se calque et évolue selon les événements et on a clairement une grande dichotomie dans ce texte entre une première partie plus calme, hypnotique et une deuxième enlevée, cruelle et très réaliste (jusqu’à la nausée parfois, âmes sensibles passez votre chemin).

Le propos est d'une densité rare quant à lui, on tient là une œuvre qui dénonce sans ambiguïté les travers de l’humain et son expansion capitalistique notamment. L’individu n’est plus qu’une variable comptable, la consommation est érigée en valeur dogmatique et l’individu s’efface au profit de la masse ignare et obsédée par la performance kilométrique. Finalement, la vie se résume à rouler, acheter, dormir. Belle critique aussi au passage lors de l’accélération des événements des excès des réseaux sociaux qui se font le relais de la démocratie participative dans cette dystopie. À travers l’équivalent d’un smartphone nommé port-vie on peut bien sûr communiquer, s’entraider mais aussi proposer des référendums voire des lois. L’emballement des débats, les raccourcis faciles, le fascisme larvé s’expriment très bien sur ce type de plate-forme et vont mener le monde vers des extrémités épouvantables dans un dernier acte vraiment traumatisant. Pour autant, on ne tombe pas dans les effets de manches faciles ni le manichéisme, l’auteur renvoie dos à dos les deux communautés à travers cette fable noire et sans concession. L’Homme n’en ressort pas grandi, bien au contraire, il n’est que destruction, égoïsme et un véritable fléau pour ses semblables.

Walter Kurtz était à pied fut vraiment une très belle lecture. Bien écrit, bien construit, le propos est puissant et permet de réfléchir à notre monde actuel tout en s’évadant dans un récit qui prend aux tripes. À lire absolument pour tous les amateurs de dystopies.

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jeudi 2 juillet 2020

"Le Cheval d’orgueil" de Bertrand Galic, Marc Lizano et Per-Jakez Helias

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L’histoire : A l'heure de commémorer les 40 ans du "Cheval d'orgueil", Bertrand Galic et Marc Lizano proposent l'unique adaptation en bande dessinée de ce best-seller. Un petit bijou scintillant de charme et de sensibilité retraçant l'enfance et l'adolescence d'un petit breton du pays bigouden durant les années 1910-1939.

La critique de Mr K : Chronique d’une nouvelle bande dessinée empruntée au CDI de mon établissement avec l’adaptation par Bertrand Galic et Marc Lizano d’un classique parmi les classiques de la littérature bretonne : Le Cheval d’orgueil de Per-Jakez Helias. Sacré challenge tant le matériaux de base est dense et paraît impossible à adapter. Mission réussie pour un ouvrage qui à défaut d’être exhaustif a fait des choix intelligents et permet à un public pas forcément amateur de lecture de découvrir la Bretagne d’antan de manière réaliste et fun à la fois.

L’ouvrage d’origine rassemble les souvenirs du grand écrivain breton. Se déroulant en Bretagne au début du XXème siècle, on couvre la période de la Première Guerre mondiale puis ensuite, après l’Armistice, la politique jacobine mise en place pour soumettre les particularisme locaux (affirmation de l’État centralisateur). Pour le jeune garçon par exemple, ça signifie l’interdiction de parler breton à l’école de la République mais c’est aussi la découverte des vastes possibilités offertes à ce fils d’agriculteur qui terminera ses études avec une agrégation de français en poche. Il deviendra par la suite, un poète, dramaturge et écrivain de premier plan.

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On avale les planches avec un grand plaisir. Le noir et blanc teinté de couleurs vives rend bien hommage au contenu avec ces souvenirs de mômes parsemés de références culturelles savamment distillées au fil des pages. Conneries de gamins, querelles de chapelles chères à notre belle région, rapport à l’autorité, aux parents nous invitent dans une époque désormais révolue mêlée de nostalgie. La modernité est en approche mais l’Ankou n’a pas dit son dernier mot et la sagesse des anciens est encore marquante pour la jeune génération. J’ai adoré le passage entre le petit-fils et le grand-père, ce dernier m’a vraiment bien fait rire.

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Chronique d’enfance, d’adolescence mais aussi d’une région à l’aube du changement, on se plaît à faire ce voyage intimiste en dehors du temps avec son lot de personnages hauts en couleur et cette communauté si attachante. Humour et gravité se mélangent bien souvent avec une touche parfois onirique qui rajoute un charme puissant à l’ensemble. Je suis vraiment le premier étonné de cette réussite, le pari est largement relevé et donne une image juste de l’œuvre originale. À découvrir absolument !

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